{"id":95563,"date":"2022-10-21T10:40:48","date_gmt":"2022-10-21T08:40:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=95563"},"modified":"2022-10-24T09:18:42","modified_gmt":"2022-10-24T07:18:42","slug":"photo-fictions07-memoire-oubli-traces","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photo-fictions07-memoire-oubli-traces\/","title":{"rendered":"#photofictions #07 | M\u00e9moire Oubli Traces"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un faire-part de naissance gliss\u00e9 dans un vieil album photo. L\u2019enfant couch\u00e9 dans le berceau, comment pourrais-je le reconna\u00eetre ? Comment donner un pr\u00e9nom \u00e0 cette nourrissonne, potel\u00e9e, souriante, lov\u00e9e dans un berceau qui, lui, est comme suspendu dans l\u2019air, entour\u00e9 de tissus soyeux, d\u2019un voile de gaze ? A c\u00f4t\u00e9 du mo\u00efse, des roses \u00e9panouies sont l\u00e0 pour lui faire f\u00eate. Tr\u00e8s r\u00e9tro en sa composition, ce faire-part mais charmant&#8230; Sous l\u2019image, sont inscrites quelques lignes : <em>Monsieur et Madame&#8230; ont l&rsquo;honneur de vous faire part de la naissance de leur fille&#8230;&#8230;, le \u2026.<\/em> Monsieur et Madame&#8230;, les parents de l\u2019enfant X, &#8212; XX, c\u2019est une fille ! &#8212; L\u2019annonce est incompl\u00e8te, le doute s\u2019installe, qui sont-ils ceux-l\u00e0 qui ne sont point nomm\u00e9s ? L\u2019annonce n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9e, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e urbi et orbi. Trop tard pour le demander \u00e0 un ancien de la famille. Tous morts, sauf l\u2019enfant, aujourd\u2019hui anc\u00eatre de la famille, celle-l\u00e0 qui \u00e9crit et qui ne peut r\u00e9pondre \u00e0 ce questionnement. Et si l\u2019enfant, c\u2019\u00e9tait elle ? Et pourquoi annoncer sa venue au monde dans<em> l\u2019honneur<\/em> ? Pouah ! Pourquoi ne pas \u00e9crire leur immense joie \u00e0 la venue de leur enfant ? Il est vrai que c\u2019\u00e9tait un gar\u00e7on qui \u00e9tait esp\u00e9r\u00e9, un h\u00e9ritier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Photo en noir et blanc d&rsquo;un groupe familial qui encadre une fillette \u00e0 la t\u00eate band\u00e9e. Elle a trois ans et tient serr\u00e9e tr\u00e8s fort la main de son arri\u00e8re-grand-m\u00e8re et se blottit contre sa grand-m\u00e8re qui lui sourit tendrement. Elle semble apeur\u00e9e. Ses yeux sont immenses sous le turban blanc. Pas une seule boucle de cheveux n&rsquo;en \u00e9chappe. Elle a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9e avant l\u2019op\u00e9ration. Elle a l&rsquo;allure d&rsquo;un petit animal sauvage qui chercherait \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper de ce cercle qui l&#8217;emprisonne. Elle puise courage aupr\u00e8s des deux a\u00efeules. Ses parents sont si s\u00e9v\u00e8res dans leurs v\u00eatements sombres. Son p\u00e8re, chic dans son costume trois pi\u00e8ces &#8211; on lui trouve des allures de James Stewart, m\u00eame \u00e9l\u00e9gance, m\u00eame mani\u00e8re de faire face \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9 &#8211; pipe \u00e0 la main, n&rsquo;a manifestement qu&rsquo;un d\u00e9sir : la bourrer cette pipe, la fumer, s&rsquo;\u00e9loigner. Sa m\u00e8re, visage impassible sous le chapeau \u00e0 voilette, tourne son regard vers son mari ; elle le fixe gravement, elle l&rsquo;\u00e9pie. Elle ignore la petite \u00e0 la t\u00eate band\u00e9e. Plus juste, elle se d\u00e9tourne de cet enfant qui attend de sa m\u00e8re une caresse, un mot tendre. En vain. Plus tard, plus grande, elle entendra sa m\u00e8re parler \u00e0 amis et famille de ce mois de mai o\u00f9, dit-elle, \u00ab <em>Cricri aurait d\u00fb mourir.<\/em> \u00bb La m\u00e9decine alors \u00e9tait impuissante. Elle avait \u00e9chapp\u00e9 par miracle \u00e0 une masto\u00efdite aigu\u00eb. Elle avait surv\u00e9cu. \u00ab Oui, un miracle \u00bb, disait la m\u00e8re, comme \u00e0 regret. Elle r\u00e9p\u00e9tait : \u00ab <em>Elle aurait d\u00fb mourir.<\/em>\u00bb Les m\u00e9decins l&rsquo;avaient condamn\u00e9e. Elle avait surv\u00e9cu. Elle n&rsquo;avait pas ob\u00e9i au diktat de la facult\u00e9. Ces quatre petits mots seront, tout au long de sa vie, comme une \u00e9charde dans son c\u0153ur. Peut-\u00eatre, l&rsquo;enfant de la photo se doute-t-elle d\u00e9j\u00e0 du d\u00e9samour maternel ? Elle se tient si raide dans sa robe de laine qui tombe sur des chaussettes en laine elles aussi, qui tirent-bouchonnent sur ses bottines vernies. L&rsquo;ambiance est lourde. La fa\u00e7ade de la villa devant laquelle ils se tiennent est grise, comme le ciel plomb\u00e9 au-dessus du jardin que l&rsquo;on devine dans la partie gauche de la photo. Plomb\u00e9 comme leurs esprits, sans doute. Des rumeurs courent, des peurs naissent. On s&rsquo;interroge : la guerre est-elle in\u00e9vitable avec les Allemands ? On partira la fleur au fusil, on les aura, les sales Boches. Ce sera rapide, on sera \u00e0 l&rsquo;abri derri\u00e8re la ligne Maginot, le conflit sera court. Les Chleuhs, on va les \u00e9craser. La France sera forte et grande&#8230; Et la petite, dans tout \u00e7a ? Elle est comme oubli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un p\u00e8re, sa fille, cinq ans peut-\u00eatre, tous les deux raides dans l\u2019attente du d\u00e9clic qui les lib\u00e9rera, sourds \u00e0 l\u2019injonction du photographe,<em> souriez, respirez, riez. <\/em>Qui tient ce r\u00f4le ? La m\u00e8re peut-\u00eatre ? Lui, un homme grand, mince, dans un pardessus d\u2019hiver qui semble fatigu\u00e9, un feutre rabattu sur son visage, il a gard\u00e9 en bouche sa pipe. La petiote, dans un manteau de laine tricot\u00e9 par une femme de la famille, ouvre de grands yeux sous son bonnet de lutin. Sa main droite est cramponn\u00e9e \u00e0 celle de son p\u00e8re, il est son refuge, son assurance. Dans le creux de son bras gauche, est install\u00e9e une poup\u00e9e qui lui a \u00e9t\u00e9 offerte par son grand-p\u00e8re. Tr\u00e8s raide cette poup\u00e9e v\u00eatue comme une alsacienne, une coiffe en ailes de papillon, une longue jupe orn\u00e9e d\u2019un tablier brod\u00e9. Cette poup\u00e9e, on devine que l\u2019enfant ne l\u2019aime pas, elle d\u00e9teste son visage de porcelaine et tout ce qui est cach\u00e9 \u00e0 travers elle de son histoire familiale. Elle a trop \u00e9cout\u00e9 chanter les siens : <em>Vous n\u2019aurez pas l\u2019Alsace et<\/em> <em>la Lorraine\u2026et malgr\u00e9 vous&#8230;<\/em>Elle ne sait pas ce qui lui fait peur, mais la peur est bien l\u00e0, de trop entendre autour d\u2019elle les adultes parler de la guerre, de l\u2019honneur, de la famille, de la patrie, de ce coin d\u2019Alsace bossue revendiqu\u00e9e par tous, v\u00e9n\u00e9r\u00e9e, chant\u00e9e mais lointaine, inconnue&#8230; Plus tard, bien plus tard, elle partira avec son fr\u00e8re \u00e0 la recherche de ses origines et de cette a\u00efeule mythique n\u00e9e \u00e0 Altwiller en 1853, qui se nommait Fink &#8212; qui se nommait <em>Pinson \u2013.<\/em> Elle dira qu\u2019elle comprit alors qu\u2019elle \u00e9tait arriv\u00e9e chez elle, inscrite en cette terre, elle \u00e9tait enfin de quelque part. Pour l\u2019instant, la petite n\u2019a qu\u2019un d\u00e9sir, vite rentrer chez elle et se d\u00e9barrasser de cette poup\u00e9e sans \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce matin il y a une grande agitation dans le pensionnat. La s\u0153ur touri\u00e8re a sorti une dizaine de chaises, des bancs, les a install\u00e9s dans la cour sous le magnolia. Elle a laiss\u00e9 bien visible la statue de La Vierge sous son auvent de t\u00f4le. Elle aussi m\u00e9rite d\u2019\u00eatre photographi\u00e9e, en remerciement pour sa protection perp\u00e9tuelle. <em>Chez nous, soyez Reine, nous sommes \u00e0 vous&#8230; C<\/em>\u2019est le grand moment, tant attendu, celui de la photographie des classes de 11\u00e8me et de 10\u00e8me, les petites de l\u2019\u00e9cole. D\u2019ailleurs, les voici qui arrivent, en troupeau de douces agnelles, encadr\u00e9es par s\u0153ur S\u00e9raphia, si m\u00e9chante sous son apparence aimable. Et elle y va, de sa voix autoritaire, de ses <em>taisez-vous, sinon je&#8230; Vous, les plus petites, devant assisses sur les chaises&#8230; Vous les plus grandes, les plus sottes de surcro\u00eet, vous vous tiendrez debout au deuxi\u00e8me rang&#8230; Et vous, de taille moyenne, allez, grimpez sur les bancs&#8230; Je veux vous voir debout, bien raides, mains crois\u00e9es dans le dos&#8230; <\/em>Les plus petites ont leurs mains pos\u00e9es sur le ventre et leurs jambes pendent dans le vide. Interdiction de gambiller, de s\u2019agiter. En quelque sorte, toutes aussi statufi\u00e9es que Marie qui les b\u00e9nit&#8230; Un rien de douceur dans ce cadre s\u00e9v\u00e8re. Mademoiselle Bontoux, leur institutrice, a pris place aupr\u00e8s des petiotes et son regard bienveillant les rassure. Elle sourit \u00e0 ces enfants condamn\u00e9es au silence, \u00e0 l\u2019immobilisme et qui bient\u00f4t seront somm\u00e9es de sourire. En son for int\u00e9rieur, elle s\u2019amuse de la situation, observant toutes ces chaussettes hautes de laine, qui tire-bouchonnent sur des chaussures parfaitement cir\u00e9es, ces n\u0153uds pour retenir leurs cheveux, leurs couettes, n\u0153uds de satin, n\u0153uds \u00e9cossais, sages ou coquins, en \u00e9cho avec les lavalli\u00e8res sous cols claudine et leurs vestes tricot\u00e9es par m\u00e8res ou grands-m\u00e8res attentionn\u00e9es. Ah, leurs m\u00e8res ont du s\u2019appliquer ce matin pour qu\u2019elles soient les plus belles pour aller danser, non, pour \u00eatre photographi\u00e9es. Elles n\u2019ont pas le c\u0153ur \u00e0 danser, elles sont sages, fig\u00e9es comme des images et m\u00eame en examinant l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre ces \u00e9coli\u00e8res, impossible de d\u00e9tecter un sourire, peut-\u00eatre un sourire sur le visage d\u2019une rondelette au dernier plan ? Impossible de deviner un mouvement, elles sont au garde-\u00e0-vous, sous la f\u00e9rule de s\u0153ur S\u00e9raphia qui, hors cadre, organise la c\u00e9r\u00e9monie. Elle remarque que la petite du premier rang, \u00e0 l\u2019extr\u00eame gauche, a pos\u00e9 ses pieds sur le barreau de la chaise et ses mains sont grandes ouvertes sur ses genoux. Elle la r\u00e9primande. H\u00e9las, elle est intervenue trop tard. Le photographe, exc\u00e9d\u00e9 de trop d\u2019attente, a appuy\u00e9 sur le d\u00e9clencheur. La photo est prise. Cette t\u00e2che dans l\u2019harmonie ! Aura-t-elle grond\u00e9e la fillette indocile ? Quel \u00e9tait son pr\u00e9nom ? Oubli\u00e9 ! Mais on peut l\u2019imaginer dr\u00f4le et douce amie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un faire-part de naissance gliss\u00e9 dans un vieil album photo. L\u2019enfant couch\u00e9 dans le berceau, comment pourrais-je le reconna\u00eetre ? 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