{"id":97084,"date":"2022-11-07T19:02:50","date_gmt":"2022-11-07T18:02:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=97084"},"modified":"2022-11-09T18:54:39","modified_gmt":"2022-11-09T17:54:39","slug":"carnet-prologue-toucher-le-fonds","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-prologue-toucher-le-fonds\/","title":{"rendered":"#carnets #prologue | toucher le fonds"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"762\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/67401700_2527494990636521_9078565530842955776_n-762x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-97087\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/67401700_2527494990636521_9078565530842955776_n-762x1024.jpg 762w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/67401700_2527494990636521_9078565530842955776_n-313x420.jpg 313w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/67401700_2527494990636521_9078565530842955776_n-768x1032.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/67401700_2527494990636521_9078565530842955776_n.jpg 1072w\" sizes=\"auto, (max-width: 762px) 100vw, 762px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je serai une vieille dame sans plus d\u2019espoir de quitter la capitale. J\u2019habiterai une petite chambre, avec un lavabo et un bidet cach\u00e9s par un paravent pass\u00e9. J\u2019emprunterai tous les livres \u00e0 la biblioth\u00e8que, ou bien les ach\u00e8terai d\u2019occasion chez leurs d\u00e9sormais rares pourvoyeurs et les abandonnerai dans des lieux publics une fois lus&nbsp;: dans la petite chambre, les carnets auront fini par prendre toute la place. \u00c0 moins que je ne les apprenne par c\u0153ur\u2009&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant longtemps le choix du bon carnet avait pour fonction principale de retarder le moment d\u2019\u00e9crire. D\u00e8s l\u2019adolescence, j\u2019\u00e9cumais les papeteries \u00e0 la recherche de l\u2019objet rare. Quand il \u00e9tait trop beau, comme ceux que l\u2019on m\u2019offrait, reli\u00e9s en peau, je ne pouvais me r\u00e9soudre \u00e0 remplir ses pages de ma faible prose. Les autres, qu\u2019on m\u2019offrait \u00e9galement, d\u00e9cor\u00e9s de dessins niais, de consignes de vie insipide(s), de citations tir\u00e9es de leur contexte, d\u00e9clenchaient un \u00e9tat de malaise tout \u00e0 fait impropre \u00e0 un quelconque travail \u2014 c\u2019est dire si je me sentais observ\u00e9e quand j\u2019\u00e9crivais \u2014 . Mais je ne pouvais pas non plus m\u2019accommoder des cahiers \u00e0 carreaux petits ou grands qui sentaient l\u2019\u00e9cole, la r\u00e9daction \u00ab\u2009racontez une journ\u00e9e de vos vacances\u2009\u00bb \u2014 alors m\u00eame que ce sujet, \u00e0 un petit pas de c\u00f4t\u00e9 pr\u00e8s, je n\u2019ai de cesse de le traiter\u00a0: que raconter d\u2019autre que la journ\u00e9e de ma vacance\u2009\u00a0? \u2014\u00a0<br>En arrivant \u00e0 Sofia, pour une r\u00e9sidence d\u2019\u00e9criture d\u2019un mois, j\u2019entrai dans une boutique partag\u00e9e par toutes sortes de cr\u00e9ateurs et cr\u00e9atrices du coin. Je cherchais un cadeau pour Rouja Lazarova, dont j\u2019allais entendre peu apr\u00e8s une conf\u00e9rence sur son dernier livre,\u00a0<em>Le Muscle du silence<\/em>\u00a0\u00e0 la Maison Rouge. Je d\u00e9gottais un grand carnet cartonn\u00e9, aux pages lign\u00e9es, recouvert de papier recycl\u00e9 gris\u00e2tre, trac\u00e9 de lignes d\u2019\u00e9criture, discr\u00e8tes et espac\u00e9es, d\u2019encre caf\u00e9, en travers desquelles s\u2019ouvrait une belle fleur bleue. Pendant toute la conf\u00e9rence, en bulgare cela va de soi \u2014 venant d\u2019arriver je m\u2019accrochais \u00e0 mon bonnet pour suivre \u2014 , je me tourmentais de ce cadeau que j\u2019allais faire \u00e0 l\u2019autrice. Pendant le pot qui suivit, rouge de honte de ma mesquinerie, je sortis de mon sac une paire de boucles d\u2019oreille acquises au m\u00eame magasin et lui tendait. Je doute que Rouja ait trouv\u00e9 quoique ce soit \u00e0 redire de mon pr\u00e9sent. Mais je m\u2019en fus \u00e9crire pendant un mois dans ce carnet vol\u00e9, dont l\u2019apparence ailleurs m\u2019eut un peu g\u00ean\u00e9e, mais qui allait comme un gant \u00e0 ce s\u00e9jour de solitude o\u00f9 j\u2019\u00e9crivais en cursives dans un monde de cyrillique.<br>De retour en France, j\u2019ai opt\u00e9 pour des carnets toujours les m\u00eames\u00a0: format cahier d\u2019\u00e9colier, non lign\u00e9s pour pouvoir plus librement y apposer de-ci del\u00e0 des petits crobards \u00e0 ma fa\u00e7on, v\u00e9ritables supports \u00e0 l\u2019informulable jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire.<br>Ce n\u2019est que tr\u00e8s r\u00e9cemment, en observant le soin et l\u2019utilit\u00e9, dans la pratique du dessin, du choix du bon mat\u00e9riel, que j\u2019ai compris \u00e0 quel point j\u2019avais n\u00e9glig\u00e9 de me pencher sur celui des carnets en tant qu\u2019outils propres \u00e0 faire progresser un geste. Qu\u2019importe le flacon, pourvu qu\u2019on ait l\u2019ivresse, me dira-t-on. Sauf qu\u2019il ne s\u2019agit en aucun cas d\u2019un contenant, mais d\u2019un support et du reste, je n\u2019en attends pas l\u2019ivresse, mais son exact contraire\u00a0: une acuit\u00e9 sobre.<br>J\u2019aime \u00e9crire \u00e0 l\u2019encre sombre, mais pas au stylo-plume \u2014 j\u2019ai plusieurs de ces objets hybrides en stock \u2014 , dans un cahier de grande taille, simplement lign\u00e9. Tous mes carnets font le m\u00eame format, de sorte qu\u2019\u00e9crire est un geste continu, quel que soit le chantier ouvert. Il y a quelques jours, un \u00e9tudiant \u00e0 qui je demandais s\u2019il n\u2019avait pas retrouv\u00e9 mon stylo sur la table du caf\u00e9 o\u00f9 nous avions bricol\u00e9 une s\u00e9ance de travail, me confirme\u00a0: \u00ab\u2009Ah oui, je l\u2019ai trouv\u00e9. Je pensais vous en faire la surprise \u00e0 la rentr\u00e9e. Il est dr\u00f4lement bien\u2009\u00a0!\u2009\u00bb. Tu m\u2019\u00e9tonnes. Des ann\u00e9es de recherche pour en arriver l\u00e0, petit gars.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9crire chaque jour, il faut de la m\u00e9thode, peu importe laquelle, mais savoir ce qu\u2019on vient faire l\u00e0. Pas forc\u00e9ment dans le mobile, dans la fin esp\u00e9r\u00e9e du journal, mais dans sa forme. La recherche du carnet autrefois pouvait occuper des jours entiers. C\u2019\u00e9tait \u2014 je l\u2019ignorais \u2014 l\u2019\u00e9tape&nbsp;1, condamn\u00e9e \u00e0 durer jusqu\u2019\u00e0 ce que se montre l\u2019\u00e9tape&nbsp;2&nbsp;: sur quoi j\u2019\u00e9cris. Sur ce cahier et sur moi, sur autour de moi, sur en face de moi, ce qui est saillant, ce que je sens le besoin de consigner. De l\u2019urgence et de la m\u00e9thode.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rajoute cette ligne \u00e0 mon testament&nbsp;: que la cohorte des grands carnets lign\u00e9s dont je ne sais pas si j\u2019aurais un jour l\u2019occasion de les relire, chaque jour \u00e9tant bien occup\u00e9 d\u00e9j\u00e0 \u00e0 les \u00e9crire, puisse trouver refuge chez Philippe Lejeune, \u00e0 l\u2019Association pour l\u2019autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA, La Grenette, 01500 Amb\u00e9rieu-en-Bugey). Je m\u2019endors mieux en paix, comme si j\u2019avais trouv\u00e9 une bonne personne pour s\u2019occuper de mon chat tandis que je serais en voyage, bien que je n\u2019aie pas de chat, seulement \u00ab\u2009des chats\u2009\u00bb comme on dit en Savoie pour d\u00e9signer les affaires personnelles et autres saint-frusquin qu\u2019on laisse malencontreusement tra\u00eener ici ou l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un \u00e9change avec des auteurs et des autrices du\u00a0<em>Tiers-Livre<\/em>, je comprends qu\u2019une raison de pr\u00e9f\u00e9rer la saisie sur \u00e9cran \u00e0 l\u2019\u00e9criture sur papier est l\u2019\u00e9radication des ratures. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de bataille entre la tentation d\u2019\u00eatre sans faute et une nature sinon brouillonne, du moins buissonne, broussailleuse, il m\u2019est apparu que tant qu\u2019il n\u2019y avait pas de ligne barr\u00e9e, de gribouillis, de fl\u00e8ches transversales, d\u2019ast\u00e9risque renvoyant \u00e0 ce truc essentiel que j\u2019avais oubli\u00e9 et qui ne trouvait plus sa place sans bousculer mes belles lignes serr\u00e9es, de mot ray\u00e9 pour un autre, sinon meilleur, du moins plus juste\u2026 j\u2019\u00e9crivais pour le carnet. Au premier p\u00e2t\u00e9, je pouvais enfin commencer \u00e0 \u00e9crire pour l\u2019histoire. Un ami serbe m\u2019expliquait ainsi qu\u2019une Mercedes neuve ne devenait vraiment sienne qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re \u00e9raflure. L\u2019\u00e9cran, c\u2019est un carnet qui ne m\u2019appartiendra jamais. Je pr\u00e9f\u00e8re le garder pour ce quelle j\u2019appelle justement \u00ab\u2009les propret\u00e9s\u2009\u00bb. Mais ce journal, ce journal particuli\u00e8rement mien, pourtant, je l\u2019\u00e9cris sans feuille. Peut-\u00eatre que sa forme si radicale se d\u00e9tache de la question du support\u2009\u00a0? Peut-\u00eatre parce qu\u2019il est fait pour \u00eatre partag\u00e9 dans son \u00e9laboration quotidienne via les r\u00e9seaux sociaux\u2009\u00a0? Peut-\u00eatre parce qu\u2019il porte son imperfection en banni\u00e8re, son insuffisance, son bonnet d\u2019\u00e2ne et ses pansements au milieu de mon grand <br>pensement\u2009\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je serai une vieille dame sans plus d\u2019espoir de quitter la capitale. J\u2019habiterai une petite chambre, avec un lavabo et un bidet cach\u00e9s par un paravent pass\u00e9. J\u2019emprunterai tous les livres \u00e0 la biblioth\u00e8que, ou bien les ach\u00e8terai d\u2019occasion chez leurs d\u00e9sormais rares pourvoyeurs et les abandonnerai dans des lieux publics une fois lus&nbsp;: dans la petite chambre, les carnets <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-prologue-toucher-le-fonds\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#carnets #prologue | toucher le fonds<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":97087,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3937,3897],"tags":[2670,2731],"class_list":["post-97084","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-carnets_prologue","category-le_grand_carnet","tag-carnets","tag-journal-dun-mot"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97084","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97084"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97084\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/97087"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97084"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97084"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97084"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}