{"id":97685,"date":"2022-12-29T00:35:37","date_gmt":"2022-12-28T23:35:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=97685"},"modified":"2023-05-23T10:12:28","modified_gmt":"2023-05-23T08:12:28","slug":"le-grand-carnet-courts-metrages-de-jlc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-grand-carnet-courts-metrages-de-jlc\/","title":{"rendered":"carnets individuels | Jean-Luc Chovelon"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:12px\">Photo Jean-Luc Chovelon<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation #08 <br><strong>\u2039 une musique \u203a <br><\/strong>le murmure lourd et creux de la mer | le froissement d\u2019un papier qu\u2019on d\u00e9chire lentement | le fr\u00f4lement d\u2019une robe de soie dans la neige |&nbsp;l\u2019effleurement d\u2019un fouet qui claque dans du coton | le bruissement des feuilles mortes dans un souffle |&nbsp;le balayage de flocons gel\u00e9s sur un oc\u00e9an de glace |&nbsp;le glissement d\u2019un corps nu sur un drap en coton |&nbsp;le sifflement d\u2019une brise l\u00e9g\u00e8re qui joue avec une flamme | le gr\u00e9sillement apr\u00e8s un feu d\u2019artifice |&nbsp;le chant d\u2019une aurore bor\u00e9ale <br>\u00ab&nbsp;<em>C\u2019est alors que Jon apprit ce qu\u2019\u00e9taient les fr\u00e9missements secrets du corps et de l\u2019\u00e2me. Des vieux lui en avaient parl\u00e9, ils appelaient cela <\/em>likkatusak<em>, les mouvements ou le ravissement.&nbsp;<\/em>\u00bb Ailo Gaup, Le tambour du chamane, Le reflet, p.218.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation, #07 <br><strong>\u2039 alt\u00e9ration \u203a <\/strong><br>L\u2019\u00e9motion lui scia les jambes. Zack s\u2019assit, le souffle court, et chercha une justification. Il b\u00e9gaya quelques mots inaudibles d\u2019une voix qui n\u2019\u00e9tait pas la sienne et qui semblait provenir d\u2019outre-tombe, de l\u00e0-m\u00eame o\u00f9 les flammes nourrissent les regrets. Derri\u00e8re lui, la maison br\u00fblait. Zack laissa \u00e9chapper un rire nerveux qui ne lui appartenait pas plus. Il n\u2019\u00e9tait plus lui-m\u00eame, drap\u00e9 d\u2019une folie qu\u2019il avait esp\u00e9r\u00e9 lib\u00e9ratrice. Comme la fi\u00e8vre d\u2019un mauvais virus. <br>\u00ab&nbsp;<em>Sinatra enrhum\u00e9, c\u2019est Picasso sans peinture ou Ferrari sans carburant &#8211; mais en pire.<\/em>&nbsp;\u00bb Guy Talese, Sinatra a un rhume, \u00e9ditions du sous-sol, p.28.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation #06 <br><strong>\u2039 tout petit \u203a <\/strong><br>Du minuscule. Du tout petit, invisible, microscopique, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini du rien. Du rien mais pas tout \u00e0 fait. Juste un peu, un tout petit peu. Pas m\u00eame une poussi\u00e8re. Un presque rien qui ne se voit pas, qui ne se sent pas. On ne sait m\u00eame pas qu\u2019il existe. Dans ce presque rien, un tout-petit homme, un homme de rien, ne pense \u00e0 rien. Ou un tout petit peu. Pas m\u00eame une id\u00e9e, pas m\u00eame son ombre. Pas m\u00eame une poussi\u00e8re. Mais \u00e7a, personne n\u2019en sait rien. Ou presque personne. <br>\u00ab&nbsp;<em>Albert Einstein donna une conf\u00e9rence scientifique sur la th\u00e9orie de la relativit\u00e9, au Carnegie Hall, devant deux mille huit cents invit\u00e9s \u00e9minents, parmi lesquels se trouvaient au moins trois espions russes.<\/em>&nbsp;\u00bb Jonas Jonasson, Le vieux qui ne voulait pas f\u00eater son anniversaire, \u00c9ditions de Noyelle, p.257.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation #05 <br><strong>\u2039 point de rupture \u203a <\/strong><br>Le regard de trop. La phrase, le mot, la grimace, le geste, l\u2019allure. La pens\u00e9e. Celle qui fait tout d\u00e9border, celle qui fait tout exploser. Pour une suite irr\u00e9m\u00e9diable, sans retour possible. Pour sceller un apr\u00e8s d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit, d\u00e9j\u00e0 grav\u00e9. Comme prendre une voie \u00e0 sens unique au carrefour. Et de nourrir les suppositions jusqu\u2019aux regrets. Et s\u2019il n\u2019y avait pas eu ce regard, cette phrase, ce mot, cette grimace, ce geste, cette allure, cette pens\u00e9e, est-ce que Zack serait rest\u00e9 ?<br>\u00ab&nbsp;<em>D\u00e9lia et moi \u00e9tions tous deux \u00e9puis\u00e9s et avec le temps nos disputes \u00e9taient devenues automatiques, un r\u00e9flexe qui nous n\u2019arrivions ni l\u2019un ni l\u2019autre \u00e0 contr\u00f4ler.&nbsp;<\/em>\u00bb Paul Auster, L\u00e9viathan, Babel, p.97.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation #04&nbsp;<br><strong>\u2039 de ces \u00e2mes englouties \u203a <\/strong><br>Manger les \u00e2mes. Investir la souffrance des volailles \u00e9lev\u00e9es en batterie. Engloutir en une seule tartine le labeur de plusieurs dizaines de vies d\u2019abeilles. Consommer des centaines de litres d\u2019eau en une simple entrec\u00f4te. D\u00e9zinguer la vie. Se regarder dans le miroir avec les yeux des animaux. S\u2019aimer quand m\u00eame. Se forcer \u00e0 s\u2019aimer encore. Faire des enfants pour se donner raison. Avoir peur et se battre pour eux. Se faire manger l\u2019\u00e2me par d\u2019autres hommes. D\u2019autres animaux.&nbsp; <br>\u00ab&nbsp;<em>L\u2019air devrait et la mer et la terre pleurer, l\u2019humain lignage qui sans (la mort) est presque, un pr\u00e9 sans fleur ou un anneau sans gemme.<\/em>&nbsp;\u00bb P\u00e9trarque, Le chansonnier, Aubier Flammarion, p.245.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color\">Prolongation #03 <br><strong>\u2039 toile de m\u00e8tre \u203a<\/strong> <br>cinq personnes, trois hommes deux femmes, une porte, une fen\u00eatre | cinq mille six cent quarante quatre centim\u00e8tres carr\u00e9s de ciel dans les tons bleus |&nbsp;mille trois cent quatre vingt dix sept centim\u00e8tres carr\u00e9s de champ de bl\u00e9 jaune |&nbsp;cinq cent soixante quinze centim\u00e8tres carr\u00e9s de dalle beige clair (sans compter les ombres) | environ dix neuf centim\u00e8tres carr\u00e9s pour le foulard rouge de la dame au chapeau | la toile recouvre une surface d\u2019un virgule cinquante sept m\u00e8tre carr\u00e9&nbsp;<br><a href=\"https:\/\/www.wikiart.org\/fr\/edward-hopper\/people-in-the-sun\">People in the sun<\/a>, 1960, Edward Hopper, 102,5&#215;153,5cm, huile sur toile, Smithsonian Institution, Washington DC <br>\u00ab&nbsp;<em>Hier j\u2019ai ramass\u00e9 une bande bleue rep\u00e9r\u00e9e des semaines plus t\u00f4t par terre devant chez moi, et je me suis aper\u00e7ue que c\u2019\u00e9tait un morceau de film anti-termites.&nbsp;<\/em>\u00bb Maggie Nelson, Bleuets, \u00c9ditions du sous-sol, p.33.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation #02 <br><strong>\u2039 une mort idiote \u203a<\/strong> <br>Au moment o\u00f9 son pied a voulu basculer la chaise afin que la corde nou\u00e9e \u00e0 son cou puisse se tendre la m\u00e9t\u00e9orite s\u2019abatt\u00eet sur le toit emportant avec elle les tuiles les poutres les plafonds les meubles les briques et toute la maison la laissant seule et miraculeusement intacte sur sa chaise pos\u00e9e au-dessus des d\u00e9combres sa longue chevelure brune jouant avec le vent le temps que l\u2019immense vague du tsunami s\u2019abatte sur elle et l\u2019emporte dans les profondeurs insondables. <br>\u00ab&nbsp;<em>Mon opinion &#8211; une opinion un peu \u00e9troite, mais honn\u00eatement partisane &#8211; est que, durant quelques milliers de g\u00e9n\u00e9rations, la vie sur terre d\u00fbt \u00eatre d\u2019un ennui extr\u00eame.<\/em>&nbsp;\u00bb Giorgio Manganelli, Discours de l\u2019ombre et du blason, Seuil Fiction &amp; Cie, p.10.<\/p>\n\n\n\n<p>Prolongation #01 <br><strong>\u2039 absurdit\u00e9s chromatiques \u203a<\/strong> <br>mouton bleu, \u00e9l\u00e9phant orange, neige sanguine, nuit jaune, rose verte, marguerite brune, coquelicot ray\u00e9, langue \u00e0 damier, cheveu iris\u00e9, lune rose, ciel opaque, vent lumineux, nuage \u00e0 pois, chocolat rouge, orange noire, tomate argent\u00e9e, peur blanche, amour cuivr\u00e9, larmes arc-en-ciel, ta main transparente qui se pose sur mon coeur dor\u00e9 et ta bouche \u00e9toil\u00e9e embrassant ma peau cristalline qui fredonne cette chanson \u00e9meraude dans l\u2019air tachet\u00e9 d\u2019une fin d\u2019apr\u00e8s-midi floue. <br>\u00ab&nbsp;<em>Magda avait un cheval \u00e0 bascule et une maison de poup\u00e9e qui s\u2019\u00e9levait jusqu\u2019aux lustres.&nbsp;<\/em>\u00bb Jerome Charyn, L\u2019homme de Montezuma, Folio, p.365.<\/p>\n\n\n\n<p>#40 <br>Zack a pass\u00e9 son enfance et son adolescence entour\u00e9 de gens, sa famille, des amis, tout un collectif de personnes qu\u2019il a longtemps cru demeurer aupr\u00e8s de lui toute sa vie. Puis, en vieillissant, il s\u2019est senti de plus en plus seul. Et il a pu aller gratter au fond de lui-m\u00eame pour \u00e9taler ses mots sur un \u00e9cran. Comme il disait : \u00ab&nbsp;<em>\u00e9crire est une activit\u00e9 solitaire, \u00e9crire beaucoup est une activit\u00e9 tr\u00e8s solitaire.<\/em>&nbsp;\u00bb <br>Zack n\u2019a pas fait d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires. Alors, il a appris tout seul \u00e0 aimer les mots, les apprivoiser, conna\u00eetre leurs origines, lustrer leurs sens et leurs utilisations, parfaire l\u2019orthographe et la grammaire. Ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9, par la suite, de les d\u00e9monter afin de leur donner (une autre) vie.&nbsp;<br>Zack a compris un peu tard qu&rsquo;\u00e9crire n\u2019\u00e9tait pas qu\u2019une action, celle de taper sur un clavier ou de tracer des lettres avec un stylo, c\u2019\u00e9tait aussi et surtout une r\u00e9flexion, un cheminement de pens\u00e9es. Il a compris qu\u2019il \u00e9tait capable d\u2019\u00e9crire des livres dans son imagination sans jamais tracer de lettres ni taper sur un clavier. De ce point de vue, Zack \u00e9tait un auteur tr\u00e8s prolifique. <br>D\u00e8s lors que le virus de l\u2019\u00e9criture l\u2019a atteint, Zack s\u2019est rendu compte qu\u2019il ne lisait plus de la m\u00eame fa\u00e7on. Lire pour \u00e9crire, c\u2019\u00e9tait, pour lui, faire une partie du chemin inverse qui a men\u00e9 une personne \u00e0 \u00e9crire ce qu\u2019il lisait. C\u2019\u00e9tait parfois un travail d\u2019arch\u00e9ologue, Zack adorait l\u2019arch\u00e9ologie, et c\u2019\u00e9tait toujours une source de richesse. M\u00eame si (surtout, plut\u00f4t), il ne naviguait pas dans des eaux famili\u00e8res. Zack lisait activement pour dig\u00e9rer les mots des autres. <br>Soigner son \u00e9criture comme on se fait un brin de toilette, l\u2019\u00e9pousseter, la d\u00e9poussi\u00e9rer, un peu d\u2019eau et du savon. Zack ne se maquillait pas mais il lui arrivait de maquiller son \u00e9criture, de la transformer, de changer son apparence. Zack aimait habiller son \u00e9criture nue. <br>Zack \u00e9crivait parfois le matin, d\u2019autres fois durant l\u2019apr\u00e8s-midi, le soir, la nuit m\u00eame. Selon les p\u00e9riodes, les saisons, son \u00e9tat de forme intellectuelle. Selon les contraintes de son m\u00e9tier d\u2019\u00e9crivain ou d\u2019autres imp\u00e9ratifs. Par contre, Zack essayait toujours de programmer son travail \u00e0 l\u2019avance. De la veille pour le lendemain, parfois. <br>Dans un souci de pr\u00e9servation, indispensable pour tenir l\u2019effort dans la dur\u00e9e, Zack se r\u00e9servait des moments o\u00f9 l\u2019\u00e9criture \u00e9tait absente. Ne serait-ce que pour garder contact avec son environnement, ne serait-ce que pour ne pas se replier compl\u00e8tement sur lui-m\u00eame. Quelques heures pouvaient suffire. Et puis, pour dormir aussi. <br>\u00ab&nbsp;<em>Sit\u00f4t termin\u00e9, un \u00e9crit, texte, po\u00e8me, livre, doit avoir l\u2019opportunit\u00e9 de vivre son existence propre<\/em>&nbsp;\u00bb, pensait Zack. En publiant l&rsquo;\u00e9crit, en le distribuant, en le partageant. Zack savait qu\u2019il devait se d\u00e9tacher de lui, lui donner son ind\u00e9pendance. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 il tombera dessus et qu\u2019il l\u2019appr\u00e9ciera comme un simple lecteur. <br>L\u2019affaiblissement physique, jusqu\u2019\u00e0 un certain point il s\u2019entend, pouvait \u00eatre un ami, un alli\u00e9. Parce qu\u2019en \u00e9tant fatigu\u00e9, le processus d\u2019\u00e9criture se d\u00e9barrasse des digressions inutiles. Fatigu\u00e9, le chemin entre le cerveau de Zack et ses doigts qui \u00e9crivaient \u00e9tait plus direct. Mais Zack savait aussi que, tr\u00e8s souvent, cela engendrait encore plus de fatigue. <br>La relecture n\u2019avait rien d\u2019\u00e9vident pour Zack. Trop vite, apr\u00e8s avoir tap\u00e9 sur le clavier, il consid\u00e9rait l\u2019acte d\u2019\u00e9criture comme abouti. Alors qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien. L\u2019acte de relecture \u00e9tait \u00e9videmment indispensable et pouvait le conduire \u00e0 r\u00e9-\u00e9crire, voire \u00e0 tout effacer, \u00e0 tout jeter \u00e0 la poubelle. Mais Zack ne consid\u00e9rait pas \u00e7a comme du temps perdu. <br>Go\u00fbter les moments d\u2019\u00e9criture, c\u2019\u00e9tait aussi go\u00fbter les moment \u00e0 faire autre chose qu\u2019\u00e9crire. Se balader, courir, faire la cuisine, bricoler, bosser, passer du temps avec des gens\u2026 L\u2019\u00e9criture de Zack se nourrissait de moments o\u00f9 elle \u00e9tait compl\u00e8tement absente, o\u00f9 elle \u00e9tait oubli\u00e9e. <br>Zack avait pris l\u2019habitude d\u2019\u00e9crire en tenant un carnet. Et en y consignant toutes sortes de choses : objets vus, sons entendus, citations lues, sensations v\u00e9cues, sentiments per\u00e7us, couleurs, lumi\u00e8res, m\u00e9t\u00e9o, pens\u00e9es\u2026 Toutes sortes de d\u00e9tails quotidiens. Il s\u2019abstenait de cette contrainte lorsqu\u2019il devait avancer sur un manuscrit, m\u00eame de fa\u00e7on infime. Ou quand il devait \u00e9crire des lettres. <br>\u00catre tout entier \u00e0 l\u2019\u00e9criture, c\u2019\u00e9tait pour Zack y canaliser toute son \u00e9nergie. Cela ne pouvait durer qu\u2019un quart d\u2019heure, ou plus ou moins. Peu importe le temps, l\u2019essentiel \u00e9tait de se retrouver r\u00e9guli\u00e8rement dans cet \u00e9tat de don total.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, Zack a disparu avec tous ses \u00e9crits dans un incendie. Et tout le monde l\u2019a oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Les lions s\u2019\u00e9taient avanc\u00e9s vers l\u2019all\u00e9e.&nbsp;<\/em>\u00bb Stephen King, Shining, J\u2019ai lu, p.272.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#39 <br>Je suis triste. Ce n\u2019est pas un secret, je suis triste parce que j\u2019ai l\u2019impression de ne pas avoir de secret. Quoi avouer \u00e0 mon journal intime ? se dit la midinette devant les pages blanches de son carnet qu\u2019elle aimerait remplir de choses inavouables et, pour le coup, avou\u00e9es. Que confesser ? Le p\u00e9ch\u00e9 ? La paresse, l\u2019orgueil, la gourmandise, la luxure, l\u2019avarice, la col\u00e8re, l\u2019envie ? Mais dis-moi, petit diable, ne serait-ce pas l\u00e0 l\u2019inventaire de choses forts int\u00e9ressantes qui, \u00e0 d\u00e9faut de les pratiquer religieusement (nul n\u2019est parfait), sont autant de moteurs de pens\u00e9es, de discussions et d\u2019\u00e9critures ? Le sexe ? Faut-il que tout ce qui touche au sexe (oui, toucher) soit frapp\u00e9 du sceau du secret ? Et si on br\u00fblait pour de bon ces id\u00e9es qui sentent l\u2019encens et go\u00fbtent le vin de messe ? Et pour la religion, en ces temps o\u00f9 les cur\u00e9s se bousculent au pr\u00e9toire, si je reste mod\u00e9r\u00e9 dans mon sermon, c\u2019est bien par politesse envers toi qui ne partage peut-\u00eatre pas mon incroyance. Donc, non, je n\u2019ai pas de secret (mon code de carte bleue, peut-\u00eatre ?) et oui, j\u2019en suis triste parce que j\u2019aurais bien aim\u00e9 t&rsquo;en avouer un ou deux anonymement. J\u2019imagine que \u00e7a doit faire du bien.<br>Je te vois sourire, tu es en train de te dire que tu m\u2019as d\u00e9couvert sans trop de difficult\u00e9s, que ce texte est sign\u00e9 puisqu\u2019il para\u00eet dans le carnet de JLC. Sache que tu te trompes, que je lui ai demand\u00e9 de le publier sous son nom apr\u00e8s l\u2019avoir menac\u00e9 et qu\u2019il a accept\u00e9 spontan\u00e9ment. Il n\u2019est pas \u00eatre tranquille, ce type, il doit bien avoir deux ou trois cadavres cach\u00e9s dans son grenier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Je suis le dieu tout-puissant dans l\u2019air, sur la terre, dans la mer profonde et sur tout ce que l\u2019ab\u00eeme renferme en son gouffre \u00e9pouvantable.<\/em>&nbsp;\u00bb Miguel de Cervant\u00e8s Saavedra, Don Quichotte de la Manche, Classiques Garnier, p.678.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-white-background-color has-text-color has-background has-small-font-size\">note du contributeur de ce blog : plut\u00f4t ampoul\u00e9 et pr\u00e9tentieux, ce type sans secret\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>#38 <br>Je r\u00eave souvent que je fais un discours. Avec \u00e9loquence. Discours syndical, oraison fun\u00e8bre, r\u00e9thorique antique, je parle. Moi qui, dans notre r\u00e9alit\u00e9 et c\u2019est dr\u00f4le, b\u00e9gaie \u00e0 l\u2019envi. Je ris, j\u2019humorise. Je me bats peu, je ne r\u00e9tablis pas l\u2019ordre du monde. Je p\u00e9trie, juste, la mati\u00e8re du r\u00eave. Je teinte ce qui illumine mon esprit. Pas de rouge, ni de bleu, ni de jaune, mais de cette couleur unique dont sont faits les arcs-en-ciel. La couleur dont sont faits les r\u00eaves. <br>\u00ab&nbsp;<em>Il se faisait un vacarme effrayant, et non pas seulement le vacarme ordinaire des f\u00eates : le Ch\u00e2teau avait en effet distribu\u00e9 aux pompiers quelques trompettes d\u2019un genre particulier dans lesquelles le moindre souffle &#8211; celui d\u2019un enfant e\u00fbt suffit &#8211; se transformait en rugissements d\u2019une horrible f\u00e9rocit\u00e9\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb Franz Kafka, Le ch\u00e2teau, Folio, p.276.<\/p>\n\n\n\n<p>#37 <br><em>Pisser au soleil et p\u00e9ter dans le vent sont de libert\u00e9 et d\u2019anarchie les v\u00e9rit\u00e9s premi\u00e8res.<\/em> Tagu\u00e9 sur le mur du lyc\u00e9e devant lequel je passais tous les jours quand j\u2019\u00e9tais encore au coll\u00e8ge. Une maxime qui a valeur de sentence dans la construction adolescente du soi. La lecture quotidienne et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de ce poncif libertaire a lustr\u00e9 mon esprit de r\u00e9volte \u00e0 la faveur de l\u2019\u00e9mulation hormonale de mon adolescence. Je rentrais chez moi gonfl\u00e9 de ce vent de libert\u00e9, pr\u00eat \u00e0 affronter les flics que mai 68 avait laiss\u00e9 sur le bord de la route une dizaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t, pr\u00eat \u00e0 me battre avec la terre enti\u00e8re pour que mon \u00e9chauffement d\u2019adolescent devienne le cri de r\u00e9volte du monde, pr\u00eat \u00e0 en d\u00e9coudre avec ma m\u00e8re quand elle me demandait si je voulais bien ranger ma chambre. Et puis un jour, un coup de peinture a tout effac\u00e9, mes hormones se sont mises en rang et, comme tout le monde, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 vieillir. <br><em>J\u2019ai une main, elle a cinq doigts. En voici un, en voici deux\u2026<\/em> Je ne me souviens que du d\u00e9but de la comptine. Je me suis arr\u00eat\u00e9 \u00e0 deux doigts, je n\u2019ai jamais pr\u00e9sent\u00e9 les autres doigts de ma main. Je crois plut\u00f4t que, d\u00e8s mon plus jeune \u00e2ge, j\u2019ai compris que la suite n\u2019avait pas beaucoup d\u2019int\u00e9r\u00eat. Ma m\u00e9moire auditive n\u2019a enregistr\u00e9 que ces quelques mots de ma m\u00e8re, je me souviens mieux de son visage aimant lorsqu\u2019elle faisait danser cette main myst\u00e9rieuse. <br><em>And the lamb lies down on Broadway.<\/em> Genesis, le groupe originel, a compos\u00e9 la bande son de mon adolescence et Peter Gabriel en a port\u00e9 les paroles. Bizarrement, j\u2019ai retrouv\u00e9 ce sentiment surr\u00e9aliste plusieurs ann\u00e9es plus tard dans le mus\u00e9e consacr\u00e9 \u00e0&nbsp; Salvador Dali \u00e0 Figueras. J\u2019ai mis longtemps \u00e0 comprendre pourquoi, en le visitant, je chantais l\u2019agneau qui s\u2019est couch\u00e9 sur Broadway. <em>It seems they cannot leave their dream, there&rsquo;s something moving in the sidewalk steam.<\/em> <br><em>Allon\u2019zenfants de la patri-i-eu le jour de gloire est tarriv\u00e9.<\/em> Jamais appris, toujours connu. Mieux qu\u2019une pri\u00e8re, la plus forte relation que je connaisse d\u2019un texte avec le sacr\u00e9. Comme tous les enfants, j\u2019ai essay\u00e9 de comprendre la port\u00e9e magique des paroles qui amidonnait mes compatriotes dans des reflets bleu-blanc-rouge. J\u2019ai longtemps sond\u00e9 l\u2019\u00e2me de mon p\u00e8re pour percer ce myst\u00e8re, jusqu\u2019au jour o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019int\u00e9resser aux choses de la politique. <br><em>Aujourd&rsquo;hui, maman est morte. Ou peut-\u00eatre hier, je ne sais pas.<\/em> L\u2019incipit de <em>L\u2019\u00e9tranger<\/em> r\u00e9sonne encore en moi comme la gifle que j\u2019ai re\u00e7ue \u00e0 sa premi\u00e8re lecture il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Je me souviens, j\u2019avais referm\u00e9 le livre instantan\u00e9ment. Sans vraiment savoir pourquoi, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 lu des choses plus violentes, je ne nourrissais aucune originalit\u00e9 dans mes relations avec ma m\u00e8re. Et pourtant, c\u2019est bien elle qui me l\u2019avait donn\u00e9e, cette gifle. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Nous ne craignons pas la diff\u00e9rence. Ce que nous craignons le plus, c\u2019est de nous perdre dans la ressemblance.&nbsp;<\/em>\u00bb Richard Powers, Le temps o\u00f9 nous chantions, 10\/18, p.1045.<\/p>\n\n\n\n<p>#36 <br>Journal du lir\u00e9crire, mercredi 14 d\u00e9cembre. Me r\u00e9veiller au matin, synth\u00e8se des id\u00e9es de la nuit (beaucoup de choses la nuit, voir \u00e0 la fin). Cuisine caf\u00e9 pain, important, laisser mijoter le lir\u00e9crire, attendre que les rouages se mettent en place. Sur mon macbook, regarder les titres de la presse, facebook, mails, juste un survol. Pianoter, web-vagabondage. Ce matin, j\u2019ai le temps, bosser \u00e0 la maison, m\u2019attarder sur le site d\u2019\u00ab&nbsp;En attendant Nadeau&nbsp;\u00bb (j\u2019aime). Lir\u00e9crire boulot, un article \u00e0 r\u00e9diger, des infos \u00e0 rechercher, des coups de fil \u00e0 donner. Salle de bains, brosser les dents et les mots. Fra\u00eecheur de vivre, comme y disaient. Lir\u00e9crire, ouvrir le fichier du (manu)tapuscrit sur l\u2019ordi. Important, le document est l\u00e0, t\u00e9moin de mon quotidien, m\u00eame si je le refermerai en fin de journ\u00e9e sans y avoir touch\u00e9. Lir\u00e9crire Tiers-Livre, me gratter la t\u00eate pour extraire quelques id\u00e9es, me pencher sur celles des autres. Lir\u00e9crire boulot, finir ce papier. Un bouquin de po\u00e9sie sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du salon, l\u00e0 o\u00f9 sont rang\u00e9s tous les livres de po\u00e9sie, un tour aux toilettes (le meilleur endroit pour lire de la po\u00e9sie). Caf\u00e9, important. Lir\u00e9crire en faisant un tour de v\u00e9lo avec le chien dans la colline, l\u2019\u00e9puiser, me mettre les id\u00e9es au clair. Douche, recouvrir d\u2019eau la routine pour pouvoir repartir sans contrainte, hydrater la t\u00eate, a\u00e9rer l\u2019esprit. Manger frugalement. Caf\u00e9. Somnoler, lir\u00e9crire dans l\u2019abstrait, important. Puis lir\u00e9crire pour de vrai jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement en soir\u00e9e. Finir vid\u00e9, lessiv\u00e9. Me d\u00e9connecter, important. D\u00e9-lir\u00e9crire. Remplir mes obligations d\u2019\u00eatre social, parler, discuter, \u00e9changer. Important. Aller marcher dans la nuit. V\u00e9g\u00e9ter en \u00e9pluchant les l\u00e9gumes pour la soupe, mousser en buvant une bi\u00e8re. Ta journ\u00e9e ma ch\u00e9rie ? Lutter pour de pas m\u2019endormir trop t\u00f4t. Lire un roman. Et puis moment important de ma journ\u00e9e de lir\u00e9crire, penser. Penser lectur\u00e9criture, penser \u00e0 faire. Souvent, premier endormissement puis r\u00e9veil nocturne. Le moment le plus cr\u00e9atif. Lir\u00e9crire \u00e0 fond la caisse, dans le d\u00e9sordre. Jusqu\u2019\u00e0 ce que le sommeil, enfin, me gagne. Faudrait que j\u2019\u00e9crive plus et que je r\u00eavasse moins. <br>\u00ab&nbsp;<em>R\u00eaverie. Calme. Repos. C\u2019est la paix. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non : C\u2019est l\u2019OR !<\/em>&nbsp;\u00bb Blaise Cendrars, L\u2019or, Folio, p.77.<\/p>\n\n\n\n<p>#35 <br>Salgari est le nom que je cherchais Emilio Salgari je l\u2019avais sur le bout de la langue depuis deux jours et je n\u2019arrivais pas \u00e0 l\u2019en d\u00e9loger jusqu\u2019\u00e0 ce que ce matin alors que je sortais tout juste de mon sommeil le nom s\u2019affiche devant mes yeux en lettres clignotantes Emilio Salgari avec la jubilation lib\u00e9ratoire de l\u2019\u00e9vidence post co\u00eftale mais aussi l\u2019av\u00e8nement d\u2019une nouvelle question venue titiller \u00e0 son tour le bout de ma langue : mais pourquoi je cherchais ce nom ? <br>\u00ab&nbsp;<em>Les poignets qu\u2019il tendit aux menottes ce soir-l\u00e0 \u00e9taient aussi fermes que les jambes sur lesquelles il \u00e9tait camp\u00e9 lorsque les cha\u00eenes furent verrouill\u00e9es aux fers de chevilles.<\/em>&nbsp;\u00bb Toni Morrison, Beloved, Christian Bourgois \u00e9diteur, p.153.<\/p>\n\n\n\n<p>#34 <br>Des travaux de peinture dans mon couloir, une porte d\u00e9gond\u00e9e pos\u00e9e au fond contre le mur. Lors d\u2019une nuit folle de fi\u00e8vre covidesque, je la vois appara\u00eetre comme une nouvelle ouverture dans ma maison en feuilles. Excitation de partir aller sonder l\u2019insondable, angoisse de me retrouver face au minotaure. Je saisis ma cam\u00e9ra et d\u00e9cide de n\u2019en rien dire \u00e0 mon \u00e9pouse. Il me semble que j\u2019entends des bruits. Je n\u2019ai pas le souvenir d\u2019avoir une cave. Je prends une aspirine.<br>\u00ab<em>&nbsp;Est-il possible de concevoir cet endroit comme \u00ab&nbsp;non fa\u00e7onn\u00e9&nbsp;\u00bb par les perceptions humaines ?<\/em>&nbsp;\u00bb Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, Monsieur Toussaint Louverture, p.177.<\/p>\n\n\n\n<p>#33 <br>Arr\u00eater le monde entre deux portes. Entre deux nuages, entre deux \u00e9toiles, entre deux regards. Expirer le tout, inspirer le vide. Respirer le rien. Une envol\u00e9e sous la terre, un plongeon dans l\u2019espace, une sensation sans corps. Un souffle sans vie, un r\u00eave sans sommeil, un sourire sans visage. Vide de tout. Rien d\u2019un instant. Le cosmos du minuscule, le d\u00e9tail de l\u2019infini. Une pens\u00e9e tout au plus. Une pens\u00e9e blanche et nue qui papillonne et qui se pose devant moi. <br>\u00ab&nbsp;<em>Il y a des choses comme \u00e7a, qui ne cessent pas de se raconter, le soleil par exemple, la couleur des v\u00eatements, les gens assis autour de nous, le go\u00fbt de ce que l\u2019on boit, tout \u00e9tant vu, go\u00fbt\u00e9, entendu comme pour la premi\u00e8re fois, un temps que pour une fois on aimerait ne pas perdre, un temps qui se met \u00e0 passer au moment m\u00eame o\u00f9 on aimerait qu\u2019il ne passe pas.&nbsp;<\/em>\u00bb Christian Gailly, Nuage rouge, les \u00e9ditions de minuit, p.66.<\/p>\n\n\n\n<p>#32 <br>un souffle |&nbsp;je souris |&nbsp;juste un vent l\u00e9ger me caressant le visage sous les pins |&nbsp;une pens\u00e9e qui me respire |&nbsp;je ferme les yeux et elle m\u2019envahit |&nbsp;je souris |&nbsp;une froide fulgurance joue avec ma peau |&nbsp;coule dans mes veines |&nbsp;je souris |&nbsp;j\u2019ouvre les yeux et elle s\u2019envole |&nbsp;elle se pose sur l\u2019arbre |&nbsp;j\u2019entends le bruit du monde | une explosion d\u00e9tonne |&nbsp;je sors mes mains des poches |&nbsp;un rocher tombe sur moi |&nbsp;je ne bouge pas |&nbsp;une froide fulgurance |&nbsp;je souris <br>\u00ab&nbsp;<em>Comme t\u00e9moignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 1918, que Marcel Antonetti s\u2019est obstin\u00e9 \u00e0 regarder en vain toute sa vie pour y d\u00e9chiffrer l\u2019\u00e9nigme de l\u2019absence.<\/em>&nbsp;\u00bb J\u00e9r\u00f4me Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud, p.11.<\/p>\n\n\n\n<p>#31 <br>Non, pas toi. Ne ferme pas les yeux, ne ferme pas ton coeur, ne ferme pas la porte ou alors sors avant. Sors, viens avec moi, j\u2019ai plein d\u2019histoires \u00e0 te raconter. Des histoires de toi et de moi, de toi surtout. Je voulais juste te voir, te regarder faire. Te regarder vivre. Je lis dans tes yeux les fragments de l\u2019absence et \u00e7a me fait peur. Reste l\u00e0, ne pars pas, reste l\u00e0, j\u2019ai plein d\u2019histoires \u00e0 te raconter. Ne t\u2019\u00e9teint pas, j\u2019ai peur, tout a peur dans le noir. <br>\u00ab&nbsp;<em>L\u2019arbre, son coeur d\u00e9chir\u00e9, commen\u00e7ait \u00e0 geindre, \u00e0 trembler comme ils font, avant la chute.<\/em>&nbsp;\u00bb Pierre Bergounioux, Miette, Folio, p.103.<\/p>\n\n\n\n<p>#30 <br>Lila a douze ans et a failli \u00eatre enlev\u00e9e par un automobiliste conduisant un break gris immatricul\u00e9 en Italie alors qu\u2019elle rentrait du coll\u00e8ge mercredi vers midi \u00e0 Sospel dans les Alpes-Maritimes. Julie a vingt-cinq ans et a failli ne jamais voir le jour \u00e0 cause d\u2019un m\u00e9decin accoucheur victime d\u2019une crise d\u2019\u00e9pilepsie au volant de son coup\u00e9 sport rouge. J\u2019ai cinquante-neuf ans et je n\u2019ai jamais failli rien du tout puisque ce qui se passe m\u2019effleure sans jamais me toucher.<br>\u00ab&nbsp;<em>Un coup de tonnerre assourdissant me fit croire que, courrouc\u00e9s par tant de fausset\u00e9, les Cieux m\u2019avaient pris pour cible.&nbsp;<\/em>\u00bb Connie Willis, Sans parler du chien, J\u2019ai lu mill\u00e9naires, p.363.<\/p>\n\n\n\n<p>#29 <br>Je savais qu\u2019en me levant ce matin la douche allait \u00eatre froide et que le fond de caf\u00e9 d\u00e9ca n\u2019allait pas le faire et que plus de pain et que pas assez d\u2019essence pour aller direct au boulot et que mon chef allait me tomber sur le r\u00e2ble \u00e0 cause de ce que je savais d\u00e9j\u00e0 hier et que j\u2019avais fini trop tard pour me faire un cin\u00e9 et que le foot \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 \u00e7a me gonfle et que la douche \u00e9tait encore froide et que mon lit serait toujours froid. Mais ce fut une belle journ\u00e9e.<br>\u00ab&nbsp;<em>Alors, c\u2019est la rigolade : le vieux veilleur s\u2019installe dans son fauteuil, le charron lui lie les jambes avec du fil de fer, mais l\u00e9g\u00e8rement, rapport aux varices du bonhomme, un autre fil pour les bras.<\/em>&nbsp;\u00bb Alfred D\u00f6blin, Berlin Alexanderplatz, Folio, p.534.<\/p>\n\n\n\n<p>#28 <br>Le vieux crocodile gras et ronflant attend immobile sous mon bureau pr\u00eat \u00e0 d\u00e9chiqueter les lettres de la banque des imp\u00f4ts des factures qui glisseraient au sol mais un jour il s\u2019emparera de mes pens\u00e9es et il en fera de m\u00eame et si \u00e7a se trouve il aimera \u00e7a et alors c\u2019est moi qu\u2019il d\u00e9vorera en commen\u00e7ant par mes pieds jusqu\u2019\u00e0 me gober en entier et je deviendrai le vieux crocodile gras et ronflant couch\u00e9 sous un bureau pr\u00eat \u00e0 d\u00e9vorer les mauvaises pens\u00e9es d\u2019un autre.<br>\u00ab&nbsp;<em>Face hargneuse de gargouille qui me provoquait dans la rue Saint-Andr\u00e9-des-Arts au-dessus de notre gargotte et de ses hachis de boyaux.&nbsp;<\/em>\u00bb James Joyce, Ulysse, Le livre de poche, p.191.<\/p>\n\n\n\n<p>#27 <br>Je est pench\u00e9 sur un ordinateur, je h\u00e9site, je pianote quelques touches. Je fait du v\u00e9lo sans empressement, je est assis droit, je a l\u2019air de r\u00eaver. Je boit un caf\u00e9, je regarde par la fen\u00eatre, je est muet. Je est torse nu dans la salle d\u2019examen, je s\u2019allonge et dispara\u00eet dans un cercueil en m\u00e9tal, je passe une irm comme une carcasse de viande. Je t\u00e9l\u00e9phone, je questionne, rit, remercie. Je passe prendre deux baguettes, un paquet de riz et quelques poireaux. Je vais. <br>\u00ab&nbsp;<em>On peut penser ce qu\u2019on veut, ces choses l\u00e0 arrivent toujours en avant de soi et vous laissent toujours si loin en arri\u00e8re.<\/em>&nbsp;\u00bb Julio Cort\u00e1zar, Fa\u00e7ons de perdre, Apocalypse de Solentiname, in Nouvelles, histoires et autres contes, Quarto Gallimard, p.894.<\/p>\n\n\n\n<p>#26 <br>trop de flou | nuit insomnie douleur papiers administration douleur t\u00e9l\u00e9phone cauchemars douleur pluie plus de caf\u00e9 plus de m\u00e9docs |&nbsp;douleur | tristesse |&nbsp;trop de flou comme si je nageais sous l\u2019eau |&nbsp;flouitude |&nbsp;sombritude sans soleil sans chaleur sans paroles sans couleurs |&nbsp;sans nettitude |&nbsp;fermeture de toutes les \u00e9coutilles me recroqueviller me fermer imperm\u00e9abilit\u00e9 |&nbsp;plus de voix plus de pens\u00e9es plus rien |&nbsp;le bout de mes doigts |&nbsp;pas plus |&nbsp;pas plus <br>\u00ab&nbsp;<em>On dit que le feu continua \u00e0 rugir pendant quatre jours, et que deux semaines plus tard, un nuage noir d\u00e9signait encore les lieux du drame.<\/em>&nbsp;\u00bb Amin Maalouf, Le rocher de Tanios, Le livre de poche, p.240.<\/p>\n\n\n\n<p>#25 <br>ma dent du fond \u2014 monument aux aliments morts perdu dans l\u2019obscurit\u00e9 \u2014 derni\u00e8re station nutricielle avant l\u2019autoroute \u2014 condamn\u00e9e \u00e0 la seule lumi\u00e8re entre deux bouch\u00e9es \u2014 ou pour un \u00e9clat \u2014 dont la seule preuve d\u2019existence demeure la douleur \u2014&nbsp;d\u2019une carie de r\u00e9volte \u2014 de la sagesse arrach\u00e9e par confort \u2014 d\u2019une inutilit\u00e9 englu\u00e9e de salive \u2014 la dent qui baigne apr\u00e8s les agapes \u2014&nbsp;la dent qu\u2019on garde envers et contre tout \u2014&nbsp;snob\u00e9e par la langue r\u00e2peuse \u2014 oubli\u00e9e <br>\u00ab<em>&nbsp;Les portes offrent un passage mais les fen\u00eatres offrent une vision.<\/em>&nbsp;\u00bb Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, Monsieur Toussaint Louverture, p.470.<\/p>\n\n\n\n<p>#24 <br>mal aux fesses, au dos, aux pieds |&nbsp;envie de me lever, de courir, de sauter | envie de pisser |&nbsp;des fourmis au bout des doigts des mains, des doigts des pieds, dans le cou | envie de me gratter la t\u00eate, le nez, le ventre |&nbsp;voile sombre |&nbsp;le boulot, la banque, le boulot |&nbsp;je me l\u00e2cherais bien sur un Sex Pistols | je lirais bien du Rimbaud |&nbsp;je dois vingt balles au voisin |&nbsp;merde j\u2019ai sommeil \u00e0 rien foutre assis ici comme un con |&nbsp;ne plus avoir envie |&nbsp;ne plus penser<br>\u00ab&nbsp;<em>C\u2019est le dimanche c\u2019est la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi c\u2019est dans le d\u00e9sert c\u2019est au milieu du mouvement des troupes des h\u00e9licos du boucan la nana de la CIA elle r\u00e9pond au t\u00e9l\u00e9phone elle est grave tendue encore plus grave que d\u2019habitude ferm\u00e9e serr\u00e9e comme un string elle dit trois mots elle raccroche elle vient vers eux le sourire viss\u00e9 froid elle dit \u00e7a y est c\u2019est pour ce soir les gars c\u2019est pour ce soir\u2026&nbsp;<\/em>\u00bb Emmanuel Adely, La tr\u00e8s bouleversante confession de l\u2019homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait port\u00e9, \u00e9ditions Inculte, p.32-33.<\/p>\n\n\n\n<p>#23 <br>Compter en fixant mon po\u00eale \u00e0 bois, en \u00e9coutant Leonard Cohen qui passe \u00e0 la radio, en sentant mon pouls, en reniflant le poisson que j\u2019ai mis au four, en me mouillant sous la pluie. Trois plus douze moins deux fois quatre fois vingt-huit. Et la virgule. R\u00e9citer pi et ses d\u00e9cimales avec un po\u00e8me, que j\u2019aime \u00e0 faire apprendre un nombre utile aux sages immortel Archim\u00e8de\u2026 Je compte plus, je r\u00e9cite. Je puissance les racines carr\u00e9es multipli\u00e9es en fractions d\u2019inconnues.<br>\u00ab&nbsp;<em>Trillian introduisit les chiffres. L\u2019\u00e9cran fit appara\u00eetre deux puissance l\u2019infini moins un contre un (un nombre totalement irrationnel qui n\u2019a qu\u2019une simple valeur conventionnelle en physique de l\u2019improbabilit\u00e9). Zapho siffla doucement puis constata : &#8211; \u00c7a fait plut\u00f4t bas.&nbsp;<\/em>\u00bb Douglas Adams, Le guide du voyageur galactique H2G2 tome 1, Folio SF, p.136.<\/p>\n\n\n\n<p>#22 <br>Je l\u2019ai dispos\u00e9 dans la petite cabane devant la m\u00e9diath\u00e8que de La Penne sur Huveaune. Marcovaldo d\u2019Italo Calvino, en 10\/18. Parce que ce recueil de nouvelles est un livre d\u2019ext\u00e9rieur, il n\u2019a rien \u00e0 faire \u00e0 dormir dans une biblioth\u00e8que. Parce qu\u2019il s\u2019agit de r\u00eaves de nature et de campagne d\u2019un manoeuvre enferm\u00e9 dans la ville. Garder le livre emprisonn\u00e9 dans une biblioth\u00e8que serait le condamner \u00e0 une plus lourde peine. Le livre est l\u00e0, il respire. Il attend. <br>\u00ab&nbsp;<em>Venant de loin, le vent apporte \u00e0 la ville des cadeaux insolites que remarquent seuls des \u00eatres sensibles, ainsi en est-il de ceux que le pollen de fleurs de contr\u00e9es lointaines fait \u00e9ternuer.&nbsp;<\/em>\u00bb Italo Calvino, Marcovaldo, 10\/18, p.7.<\/p>\n\n\n\n<p>#21 <br>F\u00eater le d\u00e9part du soleil. Depuis ce jour, plus de soleil dans ma maison assise sur un flan nord de colline jusqu\u2019\u00e0 mi-janvier. Alors, prononcer ou \u00e9crire le mot soleil dans chacune de mes phrases. Appeler ma femme \u00ab&nbsp;soleil&nbsp;\u00bb, parler de la m\u00e9t\u00e9o avec l\u2019\u00e9picier, facile. Par contre, \u00e9viter les discussions au boulot, pas envie de parler de soleil et ne pas r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone. Sans soleil, remettre \u00e0 demain la lettre \u00e0 la banque. Demain, f\u00eater l\u2019ombre et oublier le soleil. <br>\u00ab&nbsp;<em>Et comme un malheur n\u2019arrive jamais seul, une dent commence \u00e0 lui faire mal.<\/em>&nbsp;\u00bb Ferenc Karinthy, \u00c9p\u00e9p\u00e9, \u00e9ditions Zulma, p.189.<\/p>\n\n\n\n<p>#20 <br>on marchait tous les deux l\u2019un vers l\u2019autre |&nbsp;on s\u2019est vu, on s\u2019est reconnu | on s\u2019est arr\u00eat\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un banc |&nbsp;il a tendu sa main ferm\u00e9e vers moi, je l\u2019ai regard\u00e9 faire | j\u2019ai ouvert ma main, elle a sorti la sienne de son manteau | il m\u2019a tendu le petit sac en plastique, je lui ai montr\u00e9 quelques billets |&nbsp;elle a pris le sac au moment o\u00f9 je prenais l\u2019argent |&nbsp;nos mains sont revenus dans nos poches |&nbsp;on s\u2019est souri et on est reparti |&nbsp;d\u2019o\u00f9 on venait<br>\u00ab <em>Tout au long de l\u2019op\u00e9ration il m\u2019a regard\u00e9 fixement, arborant cet air gauche et perplexe qu\u2019adoptent souvent les chiens surpris dans l\u2019accomplissement de leurs oeuvres.&nbsp;<\/em>\u00bb Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n\u2019habitent pas le monde de la m\u00eame fa\u00e7on, \u00e9ditions de l\u2019Olivier, p.107.<\/p>\n\n\n\n<p>#19 <br>Dialogues imprim\u00e9s dans l\u2019annuaire du commun. Le temps, la sant\u00e9, la famille, c\u2019est important la famille. Quelques l\u00e9gumes, des oranges, elles sont bonnes vas-y. Et comme plus de boulangerie dans le quartier, deux baguettes. Et comme pas de bar non plus, un caf\u00e9. Bureau de poste ? Rires. Le sans contact de la carte bleue fait bip. Pas vraiment sans contact. Et toi, Ramzy, c\u2019est pour quand les vacances ? L\u2019\u00e9t\u00e9, la Tunisie, la famille. Oui, je sais, c\u2019est important.<br>\u00ab&nbsp;<em>Il ne faut pas oublier qu\u2019il y a des bou\u00e9es de sauvetage qui flottent et des bou\u00e9es de sauvetage qui coulent \u00e0 pic vers le fond.<\/em>&nbsp;\u00bb Roberto Bola\u00f1o, 2666, Folio, p.389.<\/p>\n\n\n\n<p>#18 <br>\u00ab&nbsp;<em>Peut-\u00eatre chaque soir acceptons-nous le risque de vivre, en dormant, des souffrances que nous consid\u00e9rons comme nulles et non avenues parce qu\u2019elles seront ressenties au cours d\u2019un sommeil que nous croyons sans conscience. En effet, ces soirs o\u00f9 je rentrais tard de la Raspeli\u00e8re, j\u2019avais tr\u00e8s sommeil. Mais d\u00e8s que les froids vinrent je ne pouvais m\u2019endormir tout de suite car le feu \u00e9clairait comme si on e\u00fbt allum\u00e9 une lampe.<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;<br>Chanter la Traviata dans le d\u00e9cor d\u2019un r\u00e9cif corallien \u00e0 trente m\u00e8tres de profondeur, danser une polka endiabl\u00e9e dans le d\u00e9sert, copier et lire Proust dans un avion survolant la Norv\u00e8ge. Chaque fois que je lis Proust, \u00e9pisodiquement, j\u2019ai la sensation de prendre un bain d\u2019eau de mer. Je ne sais pas pourquoi, je suis immerg\u00e9 dans une \u00e9trange pesanteur et je garde la peau qui craqu\u00e8le sous le sel de ses mots. Un bain marin dans le ciel \u00e0 la lumi\u00e8re de Proust.<\/p>\n\n\n\n<p>#17 <br>Transformer la piscine du quartier en potager (profondeur int\u00e9ressante, arrosage assur\u00e9, apprendre \u00e0 cultiver plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 nager), transformer le potager en piste de skate-board (garder la jeunesse \u00e0 la campagne, savoir faire autre chose que planter des choux, s\u2019engager dans la modernit\u00e9), transformer la piste de skate-board en piscine du quartier (moins d\u2019accidents, culte du corps bronz\u00e9 et muscl\u00e9, donner un emploi \u00e0 mon cousin ma\u00eetre-nageur). Appr\u00e9cier le changement. <br>\u00ab&nbsp; <em>Il y a trois ans, \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, un soir de printemps, alors que le ciel \u00e9tait du bleu d\u2019un oeuf de rouge-gorge et que le vent avait la douceur d\u2019un poussin du jour, j\u2019\u00e9tais assis sur la v\u00e9randa de ma ferme dans l\u2019est de l\u2019Iowa quand une voix m\u2019annon\u00e7a tr\u00e8s distinctement :&nbsp;Si tu le construis, il viendra.&nbsp;<\/em>\u00bb&nbsp;William P. Kinsella, Shoeless Joe, Christian Bourgois \u00e9diteur, p.21.<\/p>\n\n\n\n<p>#16<br>un grand imperm\u00e9able kaki, celui de Colombo s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 militaire |&nbsp;une paire de gants en laine multicolore pour peigner les arcs en ciel |&nbsp;des godillots pleins de boue qui tracent des lignes en pointill\u00e9 sur la chauss\u00e9e mouill\u00e9e |&nbsp;un cache-cou illustr\u00e9 d\u2019une t\u00eate de mort pour faire peur \u00e0 la belle-m\u00e8re |&nbsp;une lourde veste en laine d\u00e9fraichie \u00e9tir\u00e9e par son poids comme une serpilli\u00e8re |&nbsp;un bonnet tricot\u00e9 avec pleins de schtroumpfs |&nbsp;un pansement sur un nez<br>\u00ab&nbsp;<em>Dans l\u2019ar\u00e8ne, un homme coiff\u00e9 d\u2019un \u00e9norme sombrero hurlait pour obtenir le silence et, avec de grandes gesticulations, haranguait les spectateurs.&nbsp;<\/em>\u00bb Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, Le club fran\u00e7ais du livre, p.353.<\/p>\n\n\n\n<p>#15<br>(en fond sonore, la chevauch\u00e9e des Walkyries) \u00c0 quelle heure on part Jeg skj\u00f8nner ikke hva du sier Do you need more information Wir akzeptieren Bargeld, aber wir bevorzugen die Kreditkarte Cuanto es la entrada Non ho soldi En de toiletten waar zijn de toiletten Maman j\u2019ai faim Gdzie jest m\u00f3j portfel Nej jag \u00e4r svensk Ngizwa ngifikelwa ubuthongo Vamos perder o trem (en fond sonore, toujours, La Chevauch\u00e9e des Walkyries).<br>\u00ab&nbsp;<em>Pendant ce temps, Bartleby si\u00e9geait dans son ermitage, oublieux de tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas sa propre t\u00e2che.<\/em>&nbsp;\u00bb Herman Melville, Bartleby, \u00c9ditions Allia, p.31.<\/p>\n\n\n\n<p>#14<br>paysage immobile |&nbsp;un type glisse sur une bande de passage pi\u00e9tons blanche et tremp\u00e9e | la sacoche en bandouli\u00e8re part vers le haut | la main gauche vers le bas | la jambe droite \u00e0 l\u2019horizontale | puis la jambe gauche | la t\u00eate pique vers le sol | la main prend appui | et le corps \u00e0 plat sur le bitume |&nbsp;un t\u00e9l\u00e9phone portable glisse sur la chauss\u00e9e |&nbsp;et les lunettes |&nbsp;le sac qui n\u2019est plus en bandouli\u00e8re retombe | je rigole |&nbsp;il ne rigole pas |&nbsp;je ne rigole (presque) pas<br>\u00ab&nbsp;<em>C\u2019est ainsi que tout le monde vit M. Golouja sauter vigoureusement en arri\u00e8re, tournoyer comme un acrobate puis, le corps tendu comme un arc, flotter dans le ciel comme si, en cet instant long et invraisemblable, il avait \u00e9t\u00e9 surpris par quelque chose ou que, dans son d\u00e9sir de se moquer encore une fois des autres, il e\u00fbt chercher un moyen de s\u2019envoler.&nbsp;<\/em>\u00bb Branimir S\u0107epanovi\u0107, La mort de Monsieur Golouja, \u00e9ditions L\u2019\u00e2ge d\u2019homme, p.38-39.<\/p>\n\n\n\n<p>#13<br>Deux regards qui se croisent. A-t-il compris ? Moi, les pieds dans la neige sur ce trottoir glissant dans la nuit tombante. Lui, assis derri\u00e8re un immense pare-brise les mains pos\u00e9es sur le volant qu\u2019il manie comme ma grand-m\u00e8re remuait le pot-au-feu sur la gazini\u00e8re de mon enfance. Je ne vois pas ses yeux perdus dans les reflets. Pourquoi est-ce que je ne l\u00e8ve pas la main pour lui demander de s\u2019arr\u00eater afin que je monte ? Et l\u2019autobus qui avance toujours.<br>\u00ab&nbsp;<em>J\u2019ai march\u00e9 dans le quartier et au bout d\u2019un moment j\u2019ai senti peser la tristesse d\u2019autres dimanches, quand il fallait rentrer au pensionnat.<\/em>&nbsp;\u00bb Patrick Modiano, Dora Bruder, Folio p.129.<\/p>\n\n\n\n<p>#12<br>De ces jours raccourcis o\u00f9 la grisaille r\u00e8gne, \u00e0 la m\u00eame heure quand, dans l\u2019\u00e9t\u00e9, les rires se jetaient \u00e0 l\u2019eau dans une M\u00e9diterran\u00e9e surchauff\u00e9e, de ces nuits \u00e0 rallonges o\u00f9 les cauchemars se jouent en longs m\u00e9trages, juste en dessous de la chaleur, juste au dessus de nos r\u00eaves dans le nord polaire, une aurore bor\u00e9ale rappelle que le noir de la nuit rassemble toutes les couleurs de nos espoirs. M\u00eame s\u2019ils sont gris.&nbsp;<br>\u00ab&nbsp;<em>Pereira pr\u00e9tend que, cet apr\u00e8s-midi l\u00e0, le temps changea.&nbsp;<\/em>\u00bb Antonio Tabucchi, Pereira pr\u00e9tend, Folio, p.16.<\/p>\n\n\n\n<p>#11<br>Premi\u00e8res exp\u00e9riences d\u2019\u00e9criture. \u00c9pistolaires. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019adolescence, \u00e9crire des lettres sans fin. Premi\u00e8res \u00e9critures pour premiers amours. Enflamm\u00e9es, les lettres, enflamm\u00e9s, les amours. \u00c9crire des phrases sans fin pour des sentiments sans fin. Lettres envoy\u00e9es, perdues, oubli\u00e9es. Sans doute jet\u00e9es d\u00e8s la premi\u00e8re lecture. Premi\u00e8res exp\u00e9riences d\u2019\u00e9criture desquelles ne restent qu\u2019un vague souvenir de chaleur adolescente. Et la magie d\u00e9couverte d\u2019\u00e9crire des mots.<br>\u00ab&nbsp;<em>Nous confondions tradition courtoise et collection Harlequin.&nbsp;<\/em>\u00bb Emmanuelle Pireyre, F\u00e9erie g\u00e9n\u00e9rale, Points Seuil, p.112.<\/p>\n\n\n\n<p>#10<br>Pendant que je dors, vole au-dessus de moi l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019un monde avec des sons et des&nbsp; couleurs qui n\u2019en sont pas. Pendant que je me r\u00e9veille, je m\u2019accroche au bastingage d\u2019un bateau bringuebal\u00e9 par d\u2019\u00e9normes vagues. Pendant que je bois mon caf\u00e9, des parfums d\u2019ailleurs emplissent ma cuisine. Pendant que je me brosse les dents, j\u2019entends un go\u00e9land m\u2019appeler \u00e0 l\u2019aventure. Pendant que je sardine-en-bo\u00eete dans le m\u00e9tro, tout \u00e7a dispara\u00eet lentement.<br>\u00ab&nbsp;<em>Le yacht \u00e9tait vraiment beau, tout noir, et grand avec \u00e7a, on se demandait ce qu\u2019il foutait sur un lac.&nbsp;<\/em>\u00bb Romain Gary, Adieu Gary Cooper, Folio, p.113.<\/p>\n\n\n\n<p>#09<br>ne pas m\u2019attarder sur ces courriers de la banque qui d\u00e9bordent de ma boite \u00e0 lettres et qui tuent en moi, une mauvaise nouvelle apr\u00e8s l\u2019autre, l\u2019\u00e9nergie vagabonde de mon insouciance |&nbsp;ne pas m&rsquo;attarder sur l\u2019insulte automobilistique, m\u00e9daille du m\u00e9pris anonyme d\u00e9cern\u00e9e par d\u00e9c\u00e9r\u00e9bration passag\u00e8re |&nbsp;ne pas m\u2019attarder sur ces verres de pinard que j\u2019avale comme du petit lait pour m\u2019aider \u00e0 ne pas m\u2019attarder |&nbsp;ne pas m\u2019attarder \u00e0 penser que je suis toujours en retard<br>\u00ab&nbsp;<em>Cette vie furtive et errante avait fait de lui un homme crapuleux et amoral.<\/em>&nbsp;\u00bb Eduardo Mendoza, La ville des prodiges, Points seuil, p. 387.<\/p>\n\n\n\n<p>#08<br>Vatanen Hal Incandeza Jim Hawkins Tomagra Akira Kumo Guy Courtois Georges Chave capitaine Radock Harry Trellman Buda\u00ef Onofre Bouvila Leopold Bloom Lenny Benno von Archimboldi Will Navidson Alonso Quichano Ben Sachs Joseph Jefferson Jackson Jack Torrance Pereira commissaire Sidel Henri Pollack Johann August Suter Dora Bruder Paul Hansen Franz Biberkopf Jean-Baptiste Grenouille Monsieur Goulouja Atticus Finch Allan Karlsson Geoffrey Firmin Bartleby<br>\u00ab&nbsp;<em>Risquer ma vie \u00e9tait pour moi un aimable divertissement.&nbsp;<\/em>\u00bb Henri-Fr\u00e9d\u00e9ric Blanc, Le lapin exterminateur, Le serpent \u00e0 plumes, p.47.<\/p>\n\n\n\n<p>#07<br>que le yeux soulign\u00e9s d\u2019un mascara de Monoprix s\u2019enflamment jusqu\u2019\u00e0 illuminer sur des pommettes saillantes quelques rougeurs vagabondes de vie et d\u2019amour de passage |&nbsp;que la chevelure rousse sauvagement dispos\u00e9e enroule dans ses tourbillons un visage sec et anguleux jusqu\u2019\u00e0 la ligne droite d\u2019un nez si l\u00e9g\u00e8rement aquilin |&nbsp;que la bouche pleine de rire \u00e9claire de toutes ses dents du front jusqu\u2019au corps en entier la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019une silhouette emplie de la joie simple d\u2019\u00eatre<br>\u00ab&nbsp;<em>Donc, au bout d\u2019un laps de temps ind\u00e9termin\u00e9, la porte de la soute s\u2019ouvrit, laissant couler sur le sol un rectangle net de lumi\u00e8re p\u00e2le.<\/em>&nbsp;\u00bb Jean Echenoz, Cherokee, les \u00e9ditions de minuit, p. 106.<\/p>\n\n\n\n<p>#06<br>Personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait remarqu\u00e9 le froissement des feuilles et le ballet des branches au lever du jour ce matin lorsque Ga\u00efa a effleur\u00e9 de son manteau nuageux la for\u00eat sur la colline encore humide des larmes de la nuit o\u00f9 elle a tant pleur\u00e9 que le chagrin a rid\u00e9 sa peau emportant jusqu\u2019\u00e0 la mer la couleur de ses yeux pour se perdre dans le bleu profond d\u2019un oc\u00e9an de tristesse que le soleil levant jamais ne pourra ass\u00e9cher.<br>\u00ab&nbsp;<em>J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 un peu sauvage, je ne me suis entendu avec personne de ma famille et presque tous sont morts avant moi.&nbsp;<\/em>\u00bb Mat\u00e9i Visniec, Le marchand de premi\u00e8res phrases, \u00e9ditions Jacqueline Chambon, p.141.<\/p>\n\n\n\n<p>#05<br>plafond cotonneux en teintes de blancs et de gris avec, \u00e0 l\u2019ouest, une timide touche de bleu clair dans un accroc du manteau |&nbsp;ciel blanc sale et immobile sans beaucoup de traces, quelques coups de pinceaux au-dessus de ma t\u00eate |&nbsp;plus de gris et moins de blanc, inerte, mort, de froid en larmes | ciel mal lav\u00e9, ciel de lundi |&nbsp;du coton jusque dans mes yeux, jusque dans ma t\u00eate |&nbsp;triste<br>\u00ab\u00a0<em>Les hommes ne regardent les nuages que pour guetter la pluie, soit qu&rsquo;ils l&rsquo;attendent avec une impatience f\u00e9brile, soit qu&rsquo;ils la redoutent comme une catastrophe.<\/em>\u00a0\u00bb St\u00e9phane Audeguy, La th\u00e9orie des nuages, Folio, p.49.<\/p>\n\n\n\n<p>#04<br>Un r\u00e2le. Pas m\u00eame un mot, juste un bruit. Moi, assis sur le lit, en manque d\u2019air, apeur\u00e9. Ce que je dis est pourtant clair, je ne comprends pas. Pourquoi ? Y-a-t-il quelqu\u2019un dans ma chambre qui peut m\u2019expliquer ? Pourquoi avez-vous \u00e9teint la musique ?<br>\u00ab\u00a0<em>Nous n&rsquo;en savions rien, des fourmis, quand nous sommes venus nous installer ici.<\/em>\u00a0\u00bb Italo Calvino, Aventures, Points Seuil, p.163.<\/p>\n\n\n\n<p>#03<br>Odeur sauvage et instantan\u00e9e. Au d\u00e9tour d\u2019un chemin dans un sous-bois peupl\u00e9 de ch\u00eanes pubescents, cette odeur qui m\u2019a pris par le nez, violente, et qui m\u2019a rel\u00e2ch\u00e9 aussit\u00f4t. Surpris, j\u2019ai repris la marche. Je n\u2019aurais pas d\u00fb. Le sanglier \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 m\u2019observer, le renard m\u2019appelait, l\u2019ailleurs me criait de le rejoindre. Ou l\u2019impr\u00e9vu. Je n\u2019aurais pas d\u00fb faire comme si de rien n\u2019\u00e9tait. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre tout.<br>\u00ab\u00a0<em>La maison de rondins \u00e9tait pleine de fum\u00e9e, ce qui nous assurait une s\u00e9curit\u00e9 relative<\/em>\u00ab\u00a0. Robert Louis Stevenson, L&rsquo;\u00cele au tr\u00e9sor, Le livre de poche, p.136.<\/p>\n\n\n\n<p>#02<br><s>Un sentiment Une sensation<\/s> Une odeur. <s>De chien d\u2019animal<\/s> Sauvage, forte, musqu\u00e9e. Une odeur envelopp\u00e9e d\u2019une autre odeur. Une odeur <s>de feu, de fum\u00e9e<\/s> de bois humide en train de br\u00fbler dans une chemin\u00e9e. Et aussi, une odeur <s>sucr\u00e9e douce<\/s> de cahiers, de crayons taill\u00e9s, de colle blanche. Une odeur <s>de rentr\u00e9e scolaire de fin d\u2019\u00e9t\u00e9<\/s> d\u2019automne. Une odeur oubli\u00e9e de souvenirs d\u2019enfance. <s>Subtile<\/s> Puissante et multicolore. Une odeur d\u2019hier.<br>\u00ab\u00a0<em>Ce matin, trois mois plus tard, avant d&rsquo;\u00eatre de nouveau convoqu\u00e9, Hal avait trouv\u00e9 que le cabinet du dentiste chez qui il \u00e9tait avait une \u00e9trange odeur capiteuse de propret\u00e9, l&rsquo;\u00e9quivalent olfactif de la lumi\u00e8re fluorescente.<\/em>\u00a0\u00bb David Foster Wallace, L&rsquo;infinie com\u00e9die, \u00c9ditions de l&rsquo;Olivier, p.721.<\/p>\n\n\n\n<p>#01<br>Quatre heures du mat. R\u00e9veil nocturne, habituel. En sursaut. Je l\u2019ai, je la tiens. C\u2019est pas la premi\u00e8re fois que l\u2019id\u00e9e, la belle id\u00e9e, passe au-dessus de moi au moment o\u00f9 je me r\u00e9veille au milieu de la nuit. Et que je l\u2019attrape. J\u2019allume la lumi\u00e8re, cherche mes lunettes, mon carnet sur la table de nuit, un crayon. Tomb\u00e9, sous le lit. Je note l\u2019id\u00e9e lumineuse. Je souris, je suis heureux de l\u2019avoir attrap\u00e9e, celle-l\u00e0. Le lendemain, je ne parviens pas \u00e0 me relire.<br>\u00ab\u00a0<em>Le soir m\u00eame, Vatanen commen\u00e7a les cours de natation.<\/em>\u00a0\u00bb Arto Paasilinna, Le li\u00e8vre de Vatanen, Folio, p.105.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Nota : Petit plus de ce blog, chaque jour une phrase (tir\u00e9e plus ou moins au hasard) pioch\u00e9e dans un livre (choisi plus ou moins au hasard) \u00e0 la suite du texte. \u00c7a devrait faire une belle fiction apr\u00e8s quarante jours.<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Photo Jean-Luc Chovelon Prolongation #08 \u2039 une musique \u203a le murmure lourd et creux de la mer | le froissement d\u2019un papier qu\u2019on d\u00e9chire lentement | le fr\u00f4lement d\u2019une robe de soie dans la neige |&nbsp;l\u2019effleurement d\u2019un fouet qui claque dans du coton | le bruissement des feuilles mortes dans un souffle |&nbsp;le balayage de flocons gel\u00e9s sur un oc\u00e9an <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-grand-carnet-courts-metrages-de-jlc\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnets individuels | Jean-Luc Chovelon<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":109690,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[],"class_list":["post-97685","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97685","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97685"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97685\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/109690"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97685"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97685"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97685"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}