{"id":97818,"date":"2022-12-11T17:55:45","date_gmt":"2022-12-11T16:55:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=97818"},"modified":"2022-12-11T17:55:46","modified_gmt":"2022-12-11T16:55:46","slug":"carnets-individuels-michel-brosseau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnets-individuels-michel-brosseau\/","title":{"rendered":"carnets individuels | michel brosseau"},"content":{"rendered":"\n<p>10\/11 devant le supermarch\u00e9, un couple, bient\u00f4t la trentaine, assis jambes allong\u00e9es, des bi\u00e8res pos\u00e9es pr\u00e8s d&rsquo;eux, le sourire de la jeune femme avec qui son compagnon partage de la nourriture, une cuiller pour deux, jusqu&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;intention ou l&rsquo;illusion du bonheur peut aller se nicher <\/p>\n\n\n\n<p>11\/11 le jardin de tes trois premi\u00e8res ann\u00e9es, tu n\u2019en sais que les murs qui l\u2019entourent, schistes, pas m\u00eame le dessin, terrasse ciment, un cam\u00e9lia immense (mais image du temps o\u00f9 tes grands-parents habitaient l\u00e0, et toi tout gosse encore), la maison lou\u00e9e puis vendue, lieu inaccessible, avoir emmen\u00e9 Isabelle et depuis une impasse grimp\u00e9 pour voir par-dessus le mur, mais rien de clair, sinon une pelouse, autre forme d\u2019effacement quand l\u00e0 un potager, un poulailler, la campagne dans la ville <\/p>\n\n\n\n<p>12\/11 sur le parvis de la cath\u00e9drale, cube de pierre blanche, profil sculpt\u00e9 de Jeanne d\u2019Arc, quelques lignes, hagiographie, lettres de pierre, \u00e0 quelques m\u00e8tres une statue de Markus Lupertz, homme au mouton sur les \u00e9paules, comme vo\u00fbt\u00e9 sous le poids, l\u2019\u00e9cho qui l\u00e0 s\u2019installe (l\u2019intention s\u2019en douter, presque ridicule), mais comment la briser, s\u2019y engouffrer, pour quelle br\u00e8che<\/p>\n\n\n\n<p>quand la statue encore immobile dans la ville <\/p>\n\n\n\n<p>13\/11 le fleuve n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une pr\u00e9sence, mais un pont, tr\u00e8s haut, peut-\u00eatre celui de Pirmil \u00e0 Nantes, et sous le tablier du pont l\u2019eau qui coule, d\u00e9bit fort, l\u2019eau perpendiculaire au trac\u00e9 du fleuve<\/p>\n\n\n\n<p>14\/11 <\/p>\n\n\n\n<p>ciel aux nuages qui avancent lents au-dessus du lotissement, semblent s\u2019assembler quand les feuilles \u00e0 peine mises en mouvement&nbsp;: c\u2019est si loin ce qui se passe<\/p>\n\n\n\n<p>ciel derri\u00e8re la vitre, quadrill\u00e9 des montants de la fen\u00eatre et des fils t\u00e9l\u00e9phoniques, un oiseau seul le traverse<\/p>\n\n\n\n<p>ciel&nbsp;: y chercher quelle beaut\u00e9 sortie de l\u2019ab\u00eeme&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>ciel, \u00e9tendue presque sans nuages, quelques r\u00e9sidus, ardoise magique o\u00f9 effacer tes phrases de sable<\/p>\n\n\n\n<p>impermanence, ciel brouill\u00e9, triste et beau, et comme le temps qui s\u2019\u00e9tire, ralentit<\/p>\n\n\n\n<p>15\/11<\/p>\n\n\n\n<p>personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait remarqu\u00e9 la petite sono des paysagistes en train d\u2019installer une nouvelle cl\u00f4ture \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un lotissement, petit cube bleu diffusant de quoi faire passer le temps plus vite, donner l\u2019illusion qu\u2019un peu de soi encore dans ce qui confisqu\u00e9 par le travail<\/p>\n\n\n\n<p>16\/11<\/p>\n\n\n\n<p>l\u2019adolescent ce matin, marchant le long de la piste cyclable, cheveux boucl\u00e9s mi-longs, l\u2019affirmation d\u2019un choix, visage aux traits enfantins, une douceur, ce qui l\u00e0 se pr\u00e9pare, et l\u2019\u00e9cho qu\u2019il t\u2019offre | sortant du lyc\u00e9e, cette enfant v\u00eatue de rose, doudoune sans manches, sweat et pantalon, trois nuances de rose, \u00e0 quoi elle assign\u00e9e, et le petit chien gris aupr\u00e8s| le cycliste crois\u00e9 au retour, haut perch\u00e9 sur son v\u00e9lo orange, \u00e9lectrique, de location, casque noir, d\u00e9rang\u00e9 du regard adress\u00e9, un homme de son temps<\/p>\n\n\n\n<p>17\/11<\/p>\n\n\n\n<p>Gustave Richard Alphonse Darmaillacq Antoine Roturier Guy Chouteau G\u00e9rard Dabin Jacques Monod Jean Zay Gaston Bachelard Thomas Edison<\/p>\n\n\n\n<p>18\/11<\/p>\n\n\n\n<p>ne pas s\u2019attarder sur le carton du sachet dans le mug quand lire c\u2019est ma tasse de th\u00e9 ne pas s\u2019attarder sue l\u2019Am\u00e9rique d\u2019Ellroy ne pas s\u2019attarder sur celui qui dans le manque de sommeil et l\u2019abus d\u2019alcool ne pas s\u2019attarder sur ceux qui mac\u00e8rent dans le refus demi happ\u00e9s par la machine \u00e0 broyer de l\u2019\u00e9cole ne pas s\u2019attarder sur les larmes de l\u2019injustice ne pas s\u2019attarder sur celui qui broie la nostalgie noire d\u2019un pass\u00e9 fantasm\u00e9 ne pas s\u2019attarder sur les pubs black Friday dans la bo\u00eete aux lettres<\/p>\n\n\n\n<p>19\/11<\/p>\n\n\n\n<p>pendant que je marche, je pense aux cours de lundi matin, pendant que je filme la Loire, je pense au contraste que formeront dans la bande-son la marche h\u00e9sitante d\u2019une vieille femme et la foul\u00e9e assur\u00e9e d\u2019un joggeur, pendant que je rentre dans la maison, je pense \u00e0 v\u00e9rifier la date \u00e0 laquelle nous allons chez Jacques, pendant que j\u2019\u00e9cris, je pense \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude qui talonne<\/p>\n\n\n\n<p>20\/11<\/p>\n\n\n\n<p>premi\u00e8res tentatives d\u2019\u00e9criture, l\u2019une le mouvement, l\u2019\u00e9vanouissement de ma grand-m\u00e8re dans la salle \u00e0 manger, son absence au monde et l\u2019urgence qui en na\u00eet, dans le d\u00e9cor quotidien, \u00e0 l\u2019angle du buffet, pendant que jouer, se glisse une presque mort, l\u2019autre, la sieste de mon p\u00e8re apr\u00e8s d\u00e9jeuner, dos rond sa t\u00eate pos\u00e9e sur ses bras, avant-bras lev\u00e9s le temps que ma m\u00e8re passe rapide coup d\u2019\u00e9ponge et de torchon sur la toile cir\u00e9e, la fatigue lourde de l\u2019usine, le peu de temps qu\u2019on s\u2019accorde, chacune de ces pistes dessinaient le territoire o\u00f9 creuser, encore<\/p>\n\n\n\n<p>21\/11<\/p>\n\n\n\n<p>dessous, un espace, s\u2019y d\u00e9placer en pens\u00e9e, images mentales ou sur l\u2019\u00e9cran, aller vers des objets, de la langue, s\u2019en approcher, une marche qui semble sans but, d\u00e9rive au-dedans, dessous la phrase lue, oubli\u00e9e, rem\u00e2ch\u00e9e, ou celle qui dans l\u2019amplitude du r\u00eave, presque effac\u00e9e mais si pr\u00e9sente, dessous, la cam\u00e9ra en mains, au plus pr\u00e8s des surfaces, des mati\u00e8res, dans un temps d\u2019arr\u00eat un face \u00e0 face avec l\u2019objet, le silence du monde, et le rompre dans la marche reprise, langue encore h\u00e9sitante<\/p>\n\n\n\n<p>22\/11<\/p>\n\n\n\n<p>la piste cyclable d\u00e9bouche sur un carrefour, espace partag\u00e9, passer \u00e0 l\u2019\u00e9cart des pi\u00e9tons, traverser depuis le trottoir, en descendre, au feu le signal pi\u00e9tons est rouge, se demander si le choix des bandes blanches du passage clout\u00e9, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du carrefour le panneau d\u2019affichage, papiers d\u00e9chir\u00e9s, les couleurs per\u00e7ues sans savoir davantage, concerts ou revendications, t\u00f4le gaufr\u00e9e du supermarch\u00e9 <em>Carrefour<\/em>, ou faire le choix de l\u2019acc\u00e8s direct au carrefour, bordure moins haute, je crois qu\u2019on appelle \u00e7a bateau, mais un minibus de la <em>TAO<\/em>, transports de l\u2019agglom\u00e9ration orl\u00e9anaise, il vient de d\u00e9marrer, face \u00e0 face, \u00e0 chaque fois qu\u2019un accident, v\u00e9lo, mobylette ou voiture, cette impression de ralenti, de suspens, repenser \u00e0 ce film fran\u00e7ais des ann\u00e9es 70, Piccoli au volant, trop vite sur une route de campagne, perte de contr\u00f4le, le pare-brise qui \u00e9clate, une roue qui sautille au ralenti, d\u00e9tach\u00e9e de la voiture, s\u2019arr\u00eater, se dire que passer sur le passage clout\u00e9, le minibus en face, le signe de la main du chauffeur, tu peux passer (hier lire les <em>Motifs<\/em> de Mauvignier, ses r\u00e9flexions sur l\u2019\u00e9tirement de la phrase, ce qu\u2019il appelle la mise en phrase plut\u00f4t que mise en sc\u00e8ne, et comment son \u00e9criture est davantage visuelle que cin\u00e9matographique)<\/p>\n\n\n\n<p>23\/11<\/p>\n\n\n\n<p>reflets de lumi\u00e8re sur le pare-brise, s\u2019\u00e9clatent, en vision p\u00e9riph\u00e9rique l\u2019alignement des maisons identiques, du moins dans leurs g\u00e9om\u00e9tries, vert et b\u00e9ton, un nuage, masse aux formes rebondies, irr\u00e9guli\u00e8res, teintes du blanc au gris, pile au-dessus du bout de la rue, impasse d\u2019un lotissement, plein ouest, de l\u00e0 que tu viens, de l\u00e0 aussi que te parvient l\u2019annonce de chacun de tes morts, le GPS s\u2019est enfin mis en route, voix f\u00e9minine, vous arriverez<\/p>\n\n\n\n<p>24\/11<\/p>\n\n\n\n<p>on avait rendez-vous je prends note et je transmets \u00e0 ma coll\u00e8gue je t\u2019envoie la photo lui il est dans l\u2019optique c\u2019est pour \u00e7a je comptais en lui en parler il voudrait pas que tu crois non non je comprends<\/p>\n\n\n\n<p>25\/11<\/p>\n\n\n\n<p>blouson de couleur noire <em>north face<\/em> sweat bleu <em>international more space<\/em> sweat blanc avec sur les manches de gros crocodiles pantalon de surv\u00eatement gris sweat pastel rose baskets rose blanc noir marini\u00e8re bleue et blanche veste en jean col et doublure en moumoute blanche synth\u00e9tique sweat rose <em>Los Angeles<\/em> gilet noir aux motifs blancs abstraits pardessus blanc cass\u00e9 \u00e9charpe grise nou\u00e9e autour du cou jean bleu et chaussures noires vernies gilet noir t\u00eate de mort stylis\u00e9e dans le dos bomber\u2019s noir int\u00e9rieur orange baskets blanches jean d\u00e9lav\u00e9 manteau blanc capuche grise du sweat qui d\u00e9passe entre les \u00e9paules manteau rose pull noir collants noirs bottines blanches et noires pantalon gris \u00e0 pinces gilet gris bleu la poche sur la poitrine pleine de crayons blouson marron imitation daim pantalon cr\u00e8me veste noire collants bleus robe bleue chaussures blanches \u00e0 talons pantalon gris et long pull bleu laine \u00e9paisse gilet bleu manteau gris chemise \u00e0 petits carreaux veste marron sur le porte-manteaux un blouson violet clair un autre bordeaux un gilet gris une blouse blanche d\u2019autres superpositions formes incertaines couleurs en mosa\u00efques<\/p>\n\n\n\n<p>26\/11\/22<\/p>\n\n\n\n<p>dans la salle des profs, rendre obligatoire un temps de silence avant d&rsquo;adresser la parole, de mani\u00e8re \u00e0 laisser la possibilit\u00e9 au possible interlocuteur de d\u00e9cliner la sollicitation simplement en se levant | sur le panneau expression libre, interdire toute photocopie, y compris celles qui ne seraient pas des extraits de Marianne ou de Michel Onfray, afin de transformer le panneau en incubateur de po\u00e9sie sauvage | installer une sc\u00e8ne de 5 m\u00e8tres par 4 sur laquelle chaque matin chacun pourrait venir se d\u00e9pouiller de sa trag\u00e9die intime<\/p>\n\n\n\n<p>27\/11\/22<\/p>\n\n\n\n<p>Une petite balle rouge pour s&rsquo;exercer l&rsquo;\u0153il et la main, le cerveau, la langue, pour lancer une jambe dans la cour. Pour la motricit\u00e9, pour l&rsquo;agilit\u00e9, le rire, le rebond.<br>Pour la vitesse !<br>Pour r\u00e9pondre du tac au tac, ne plus se laisser d\u00e9contenancer. A. Savelli, Mus\u00e9e Marylin<br><br>Terrasse du caf\u00e9 Jussieu, sous un auvent qui annonce caf\u00e9 et limonade, la ville s&rsquo;invente un pass\u00e9, en face uns ushi bar, un restaurant comme \u00e0 Ath\u00e8nes, la ville \u00e0 besoin d&rsquo;exotisme, bodyhit, un v\u00e9hicule m&#8217;emp\u00eache de voir la vitrine et comprendre de quoi il s&rsquo;agit, l&rsquo;aum\u00f4nerie catholique pour les \u00e9tudiants de la fac en face, un peu plus bas, il pleut&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>28\/11\/22<\/p>\n\n\n\n<p>journ\u00e9e sans interaction, retrouver celles qui d\u2019ordinaire, le matin \u00e0 v\u00e9lo, dans le chemin derri\u00e8re la maison, saluer d\u2019un bonjour le vieux qui prom\u00e8ne son chien, lui ajoute \u00e0 son salut un bon courage, adresser un merci \u00e0 celle qui retient son chien sous le dernier lampadaire au bout du chemin, le temps que je passe, elle reste muette, adresser un signe de la main \u00e0 ceux, rares, qui me laissent traverser sur le passage clout\u00e9, saluer qui se trouve devant la machine \u00e0 caf\u00e9, souvent entendre on retrouve toujours les m\u00eames<\/p>\n\n\n\n<p>29\/11\/22<\/p>\n\n\n\n<p>elle derri\u00e8re la vitre perc\u00e9e par l\u2019hygiaphone, r\u00e9verb\u00e9ration des couloirs du m\u00e9tro, un bureau dans un angle pr\u00e8s des barri\u00e8res \u00e0 franchir pour s\u2019engager dans les couloirs, j\u2019ai oubli\u00e9 le nom de la station, les deux carnets extraits d\u2019un tiroir, au sol cette inscription qui revient, fin des tickets carton d\u00e8s 2023, peut-\u00eatre la derni\u00e8re fois que \u00e7a, acheter des tickets, la femme aux locks ramen\u00e9s en chignon reste muette, affair\u00e9e \u00e0 tapoter sur son clavier, lire sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordi et glisser ce qu\u2019elle imprime dans des enveloppes, qu\u2019elle pose ensuite, encore non cachet\u00e9es, sur le plan gris m\u00e9tal qui lui sert de bureau, pas un mot, et pas m\u00eame un regard quand elle me tend l\u2019appareil pour le r\u00e8glement par carte, absorb\u00e9e, affair\u00e9e, des gestes automatiques, ses longs doigts qui poussent les tickets dans ma direction, ses yeux sur l\u2019\u00e9cran, partir<\/p>\n\n\n\n<p>30\/11\/22<\/p>\n\n\n\n<p>calmer ma respiration d\u00e9placer les limites ne rien qu\u00eater qu\u2019\u00e9quilibre dire que soi l\u2019avoir rompu tourner les yeux au-del\u00e0 des murs au-del\u00e0 du pr\u00e9sent laisser passer la col\u00e8re se gonfler d\u2019empathie ne rien changer aujourd\u2019hui aux d\u00e9tails du monde mais accommoder le grondement saillant qui roule en continu<\/p>\n\n\n\n<p>01\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>en avoir la force, prendre un livre auquel tu tiens et l\u2019abandonner en salle des profs, sur une des tables o\u00f9 se corrigent des copies, se souvenir d\u2019un rest\u00e9 des ann\u00e9es sur une \u00e9tag\u00e8re pr\u00e8s des casiers, titre oubli\u00e9, jet\u00e9 peut-\u00eatre depuis, emmen\u00e9 par qui, peut-\u00eatre lettre \u00e0 mon juge de Simenon, dans le lisse glisser le tragique, en lieu de bavardages poser le cri, sa possibilit\u00e9, comme une force contenue, pr\u00eate \u00e0 \u00e9clater au milieu du convenu<\/p>\n\n\n\n<p>02\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>sur le chemin du lyc\u00e9e, d\u00e9nombrer trois poubelles jaunes, une centaine de voitures en stationnement, trois voitures roulant, toutes m\u2019ont refus\u00e9 la priorit\u00e9, au moins une cinquantaine de lampadaires, un tramway \u00e0 l\u2019arr\u00eat, un autre en mouvement, environ une dizaine de pi\u00e9tons en train de marcher, deux femmes attendant \u00e0 un arr\u00eat de bus<\/p>\n\n\n\n<p>03\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>ce n\u2019\u00e9tait pas du rien, enfonc\u00e9 dans le fauteuil, extr\u00e9mit\u00e9s encore froides de la marche au dehors, la sensation de la capuche du manteau qui remonte sur l\u2019arri\u00e8re de la nuque, le corps glisse, jambes qu\u2019on allonge, le gobelet de caf\u00e9 entre les mains fermer les yeux, c\u2019est ailleurs qu\u2019on voudrait \u00eatre, mais le gobelet de carton, le caf\u00e9 trop chaud, les \u00e9crans des ordinateurs, l\u2019horloge murale, fauteuils marrons inoccup\u00e9s, d\u00e9but de digestion, des voix de femmes un peu plus loin, des je, des je, des je, \u00e0 courtes lamp\u00e9es terminer le caf\u00e9, l\u2019air froid qui passe par la fen\u00eatre mal jointoy\u00e9e, glisse sur la nuque, les \u00e9paules, refermer les yeux, s\u2019absenter, un \u00e9tat interm\u00e9diaire entre veille et sommeil, un l\u00e2cher prise, comme par d\u00e9faut, quand remonter \u00e0 la surface du monde, un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019horloge, cinq minutes<\/p>\n\n\n\n<p>04\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>dans la salle d\u2019attente du kin\u00e9 tout le monde est l\u00e0 pour son corps \u2014 en face aussi ceux qui attendent sur le trottoir devant le cabinet m\u00e9dical leur corps est en peine et ils ont froid \u2014 chacun dans l\u2019attente et sa douleur \u00e0 trouver les mots pour d\u00e9crire \u2014 c\u2019est l\u00e0 \u00e7a me fait ci \u2014 il n\u2019est pas facile \u00e0 parler le corps \u2014 mais d\u00e9j\u00e0 un soulagement dans l\u2019abandon aux mains qui s\u2019offrent pour comprendre \u00e9couter ce qu\u2019il a dire ton corps \u2014 il para\u00eet que lui ne ment jamais incapable de tricher \u2014 il est nu ton corps<\/p>\n\n\n\n<p>05\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>grondement de l\u2019avion de chasse dans le ciel, ouvrir la fen\u00eatre, sa dur\u00e9e, la possibilit\u00e9 qu\u2019il implique, exprime, revendique peut-\u00eatre, il demeure au loin, hors de vue, au-dessus des nuages, sa pr\u00e9sence comme une menace, les visages de ceux avec qui dans les couloirs prendre le temps de parler, consacrer de l\u2019attention, c\u2019est par les mots qu\u2019ils creusent la possibilit\u00e9 d\u2019une libert\u00e9, mais les gosses marchant trois sur le trottoir dans la nuit, passe sans les voir, et les d\u00e9corations de No\u00ebl sur quelques fa\u00e7ades, si tu n\u2019en savais pas le m\u00eame, les g\u00e9om\u00e9tries de dessins d\u2019enfants, z\u00e9brures du sapin des guirlandes<\/p>\n\n\n\n<p>06\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps, avan\u00e7ant dans la cour vers un pr\u00e9fabriqu\u00e9, la nuit encore, glisser la main dans la poche droite vers le trousseau de cl\u00e9s, des doigts reconna\u00eetre le masque usag\u00e9, un mouchoir en papier, les deux piles rondes pour l\u2019enregistreur, au deuxi\u00e8me passage sans le m\u00e9tal plat des cl\u00e9s, se savoir en surplomb, s\u2019observant pour mieux se contr\u00f4ler, spectateur qui dirige, ne pas se laisser happer, la b\u00e9ance de l\u2019angoisse d\u00e9j\u00e0 pr\u00eate, si ridicule, pour si peu, d\u2019avec soi prendre distance, observer sa propre silhouette \u00e0 l\u2019arr\u00eat, l\u2019esprit fig\u00e9, qu\u2019importent les corps qui s\u2019avancent autour, seul avec soi et la peur de la perte, quand chercher dans l\u2019autre poche, celle o\u00f9 jamais ne mettre de cl\u00e9s, mais le paquet de mouchoirs en papier, s\u2019observer soi dans une tentative de remise en ordre du monde, et quand reprendre la marche, se diriger vers la porte du pr\u00e9fabriqu\u00e9, s\u2019adresser aux silhouettes autour, c\u2019est comme de reprendre pied, leur demander si c\u2019est bien en P01 qu\u2019on a cours, quand bien m\u00eame le savoir<\/p>\n\n\n\n<p>07\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>r\u00e9pondre quoi au doute qui se d\u00e9ploie quand devant le texte qui dit la confiance dans l\u2019homme et sa capacit\u00e9 de changer l\u2019ordre du monde et r\u00e9tablir un \u00e9quilibre entre les hommes et les femmes une bouche pour constater que trois si\u00e8cles plus tard rien n\u2019a chang\u00e9 ou presque malgr\u00e9 ces phrases qui paraissent soudain inutiles sinon vaines mais encore et malgr\u00e9 tout continuer d\u2019y creuser la p\u00e9pite du sens et peut-\u00eatre m\u00eame de quoi s\u2019accorder dans l\u2019espoir parce que sinon il resterait quoi pour continuer debout<\/p>\n\n\n\n<p>08\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>ce matin, au petit d\u00e9jeuner, \u00e9tait-ce m\u00eame volontaire, install\u00e9 \u00e0 la table de la salle \u00e0 manger, l\u2019insecte qui se pose, le regarder marcher, tourne en rond, bat vague des ailes, ramener le regard vers l\u2019\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone, lire le discours d\u2019Annie Ernaux pour le Nobel, puis machinal revenir \u00e0 la bestiole, lever la main et attendre quelques secondes, calcul rapide du mouvement pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019elle ne puisse s\u2019\u00e9chapper, et la main qui s\u2019abat, \u00e9crase du vivant dont ne pas m\u00eame conna\u00eetre le nom, porter la mort \u00e0 l\u2019innomm\u00e9, j\u2019aurais pas d\u00fb<\/p>\n\n\n\n<p>09\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>une jeune femme de 22 ans et un jeune homme de 20 ans et leur chien ont disparu dans les Deux S\u00e8vres depuis trois semaines, leurs papiers d\u2019identit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverts dans un conteneur \u00e0 v\u00eatements, par un employ\u00e9 charg\u00e9 de le vider, le conteneur est install\u00e9 pr\u00e8s de chez le p\u00e8re de la jeune femme, vus pour la derni\u00e8re fois dans une soir\u00e9e chez des amis pr\u00e8s de Niort, \u00e0 3 heures du matin, les deux portables n\u2019\u00e9mettent plus, la jeune femme continue de donner des nouvelles r\u00e9guli\u00e8rement (t\u00e9l\u00e9phone jetable&nbsp;?), leurs deux v\u00e9hicules retrouv\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p>11\/12\/22<\/p>\n\n\n\n<p>il est au fond du jardin, tronc d\u2019osier ses branches coup\u00e9es chaque ann\u00e9e, enracin\u00e9 et force du cycle, muet mais qu\u2019importe, la voix soi la porter, l\u2019important qu\u2019il soit l\u00e0, dans la double langue, osier, oisi, et dans le monde d\u2019ici et ce qui n\u2019est pas au-del\u00e0, mais pr\u00e9sent et pass\u00e9, pr\u00e9sence et absence, l\u00e0 pour tout ce qui touche \u00e0 la terre, \u00e7a remonte \u00e0 si loin d\u2019enterrer des graines et ses morts<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>10\/11 devant le supermarch\u00e9, un couple, bient\u00f4t la trentaine, assis jambes allong\u00e9es, des bi\u00e8res pos\u00e9es pr\u00e8s d&rsquo;eux, le sourire de la jeune femme avec qui son compagnon partage de la nourriture, une cuiller pour deux, jusqu&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;intention ou l&rsquo;illusion du bonheur peut aller se nicher 11\/11 le jardin de tes trois premi\u00e8res ann\u00e9es, tu n\u2019en sais que les murs qui <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnets-individuels-michel-brosseau\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnets individuels | michel brosseau<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":556,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[],"class_list":["post-97818","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97818","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/556"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97818"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97818\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97818"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97818"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97818"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}