{"id":97819,"date":"2023-01-06T14:41:36","date_gmt":"2023-01-06T13:41:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=97819"},"modified":"2023-01-06T14:41:39","modified_gmt":"2023-01-06T13:41:39","slug":"limprevu-a-m","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/limprevu-a-m\/","title":{"rendered":"carnets individuels | Anh Mat"},"content":{"rendered":"\n<p><br><\/p>\n\n\n\n<p><br>#44 \u00c9CRIRE DEHORS<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire dehors. L\u00e0. Sur le trottoir. Dans le ronronnement des machines, les all\u00e9es venues des passants, l&rsquo;attente des chauffeurs de taxi arr\u00eat\u00e9s, l&rsquo;ennui des portiers aux heures creuses du milieu d&rsquo;apr\u00e8m, le pas qui traine des serveuses fatigu\u00e9es, les flics en civil \u00e9m\u00e9ch\u00e9s caisse d&rsquo;heineken vide \u00e0 leurs pieds, le reflet des fa\u00e7ades dans les vitres&#8230; Je ne suis ni un touriste qui passe, ni un habitu\u00e9s. Je n&rsquo;appartiens pas vraiment au mouvement de la ville. Me sens plus proche des chaises vides \u00e0 c\u00f4t\u00e9, du tremblement du th\u00e9 dans la tasse. Devant la ville continue de tourner. Un ongle entre deux dents, le regard dans le vide, j&rsquo;attends une phrase \u00e0 \u00e9crire. Elle ne vient pas. Je sors la cam\u00e9ra. Une fois l\u2019oeil dans l\u2019objectif j\u2019avance malgr\u00e9 moi dans un tunnel de phrase. J&rsquo;\u00e9cris parfois pour donner un objet \u00e0 mon angoisse. Mais mon \u00e9criture est sans objet.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#43 DEVANT LES TEXTES ABANDONN\u00c9S<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai en m\u00e9moire des textes qui ont pr\u00e8s de quinze ans. Je sais qu&rsquo;ils ne sont pas \u00e9teints. Ils m&rsquo;attendent quelque-part \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, ont besoin de temps, d&rsquo;oubli pour ranimer leur voix. Quand je tombe par hasard sur leur fichier, je reconnais la voix du texte comme le visage d&rsquo;un ami oubli\u00e9 crois\u00e9 dans la rue. \u00c0 la fois m\u00eame, et troubl\u00e9 par le temps, les ann\u00e9es de s\u00e9paration ajoutent de l&rsquo;inconnu \u00e0 la voix jadis si proche. La distance renouvelle le d\u00e9sir de l&rsquo;\u00e9couter sous un autre jour. Ici \u00e9crire devient essentiellement un travail de relecture. J&rsquo;\u00e9coute d&rsquo;un autre endroit, du lieu o\u00f9 je suis aujourd&rsquo;hui, le voix du vieux texte, et j&rsquo;\u00e9lague d&rsquo;elle le bruit du pass\u00e9 pour mieux entendre sa mue. Je mutile le corps du texte de lignes saut\u00e9es, d&rsquo;espace vide, j&rsquo;y injecte du silence.&nbsp;D&rsquo;un bloc compact en prose de plus de dix pages n\u00e9 un po\u00e8me de quelques vers.&nbsp;Je ne conserve jamais les modifications. C&rsquo;est un erreur peut-\u00eatre. Mais j&rsquo;ai besoin du risque de tuer le texte, d&rsquo;\u00eatre en pr\u00e9sence du possible de sa mort pour lui porter l&rsquo;attention n\u00e9cessaire. Sans ce risque, l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9crire me para\u00eet vain. Mais je sais aussi qu&rsquo;en \u00e9crivant ainsi, je tue le caract\u00e8re d&rsquo;apparition du texte.&nbsp;Diff\u00e9rentes versions d&rsquo;un texte sont autant de textes diff\u00e9rents. Je pourrais multiplier les apparitions, sur diff\u00e9rentes feuilles, et ainsi avoir plus de textes en possession. Mais je ne sais faire appara\u00eetre l&rsquo;\u00e9criture que sur fond de disparition.<\/p>\n\n\n\n<p>#42 D\u2019UN POINT DE VUE R\u00c9CURRENT<\/p>\n\n\n\n<p>Une vue est in\u00e9puisable. Je peux passer des ann\u00e9es devant une fen\u00eatre sans jamais voir la m\u00eame chose. Certes il y a des rep\u00e8res architecturaux, des fa\u00e7ades, des toits, des murs qu&rsquo;on reconnait. Mais m\u00eame le connu, si on s&rsquo;attarde un peu dessus, est mouvant. Il y a toujours des fissures, des failles, des fa\u00e7ons dont la lumi\u00e8re se pose sur les choses, qui renouvelle l&rsquo;habitude. Un des tags juste en face par exemple, je n&rsquo;avais pas encore remarqu\u00e9 la fa\u00e7on dont le trait de peinture avait coul\u00e9, on dirait les poils d&rsquo;une lettre. Et puis les passants, le grondement des voitures et motos qui s&rsquo;arr\u00eatent au feu et repartent, chaque fois diff\u00e9rent, dans leur posture, leur fa\u00e7on d&rsquo;attendre&#8230; mais je m&rsquo;habitude aussi \u00e0 la diff\u00e9rence. La continuit\u00e9 de son flux peut \u00e9touffer dans la masse toute singularit\u00e9. Surtout les jours de grande fatigue, comme aujourd&rsquo;hui, o\u00f9 l&rsquo;attention est faible<\/p>\n\n\n\n<p>#41 R\u00c9TENTION DE COL\u00c8RE<\/p>\n\n\n\n<p>De la col\u00e8re \u00e7a vient, du ventre pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, puis \u00e7a remonte dans le bouche, dans les mots rest\u00e9s sur le bout de la langue, pour le bien des proches, et du peu de gens crois\u00e9s. \u00c7a maugr\u00e9e seul, dans sa barbe d\u2019imberbe, j\u2019entends bri\u00e8vement \u00abj\u2019emmerde No\u00ebl\u00bb, avant de cracher, le mollard aurait pu tomber sur un visage, un v\u00eatement mais ce sera par terre seulement\u2026 Les munitions me supplient de les tirer, m\u00eame dans le vide, ne serait-ce que pour soulager le chargeur, all\u00e9ger l\u2019arme, \u00e7a monte en toi, tu remontes dans ta chambre, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a personne, tu fermes la porte et hurles, hurles dans un coussin, les mots y sont trop \u00e9touff\u00e9s pour y comprendre quelque-chose. En te relevant, le visage gonfl\u00e9 de sang, tu fixes la taie d\u2019oreiller humide : on dirait la sueur d\u2019un cauchemar encore chaud. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#40 INSTRUCTIONS POUR QUE CONTINUE LE CARNET<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9cris \u00e0 quelqu\u2019un et personne \u00e0 la fois, \u00e9cris \u00e0 l\u2019inconnue de confiance, \u00e9cris au doute de son existence, sans rien attendre, ni commentaire, ni silence.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019oublie pas : \u00ab&nbsp;l\u2019intimit\u00e9 peut mener \u00e0 l\u2019universalit\u00e9&nbsp;\u00bb. Pour toucher l\u2019intime, l\u2019autre doit rester anonyme. Sinon, tu t\u2019immobiliseras, ou tu ne feras que te regarder \u00e9crire, et tu n\u2019\u00e9criras rien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Adresse-toi aux mots, adresse-toi au carnet.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrains-toi \u00e0 faire sortir la langue, comme on doit promener le chien. M\u00eame quelques minutes. Pas un jour sans \u00e9criture \u00e0 sortir. Tu es responsable d\u2019elle. Pas d\u2019excuse valable.<\/p>\n\n\n\n<p>Que le geste d\u2019\u00e9crire devienne hygi\u00e9nique.<\/p>\n\n\n\n<p>Fais-toi antenne, capte tout ce que la ville \u00e9met, m\u00eame ce qui te semble insignifiant. Seule l\u2019\u00e9criture d\u00e9cidera ce qui \u00e9tait \u00e0 prendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sois parmi les choses, au m\u00eame titre qu\u2019un objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste dans la dimension de l\u2019\u00e9criture, que tes sens la servent, que chaque regard porter sur le monde soit lecture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Laisse les mots \u00e9crire, ne cherche pas \u00e0 dire. Pars toujours des mots. D\u00e9serte ta pens\u00e9e. Les id\u00e9es n\u2019\u00e9crivent pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Absente-toi, aussi loin que l\u2019absence de soi le permet. Concentre-toi sur ta distraction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ne te prends pas pour ton \u00e9criture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><br>#39 CE DONT ON NE PEUT PARLER<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>#38 STRAT\u00c9GIES DU R\u00caVE<\/p>\n\n\n\n<p>Les plages, je n\u2019y vois jamais la mer, je l\u2019entends seulement. Je crois n\u2019avoir jamais vu d\u2019eau. La mer ram\u00e8ne toujours \u00e0 la famille du P\u00e8re. Mes plages sont toujours d\u00e9sertes, sans homme. Les voitures ne sont jamais gar\u00e9es loin de cadavres. Ou bien je les abandonne au bord d\u2019une route devenue inconnue \u00e0 force d\u2019y avancer. Au d\u00e9but je crois savoir o\u00f9 je vais puis j\u2019oublie en cours de route. Les d\u00e9serts m\u00e8nent \u00e0 des lieux lointains, des continents jamais travers\u00e9s, j\u2019y devine des guerres en cours, invisibles, le silence y est meurti. On m\u2019a d\u00e9j\u00e0 tir\u00e9 dessus \u00e0 la kalash, comme un oiseau, faut dire que je planais \u00e0 mon insu zone interdite. Je suis rarement dans des lieux connus, parfois, un semblant de ressemblance, un arbre, un bout de mur pourrait indiquer une adresse pr\u00e9cise mais le reste du d\u00e9cor vient contredire ma reconnaissance, je ne peux le rattacher \u00e0 aucune ville, aucun livre, aucun film, aucun tableau. Les personnages inconnus sont souvent arm\u00e9s, susceptibles de m\u2019enfermer, de me torturer, voire de me tuer. Ils sont blagueurs aussi, je comprends rarement leur humour mais entre eux, qu\u2019est-ce que \u00e7a rigole ! Ils n\u2019ont pas l\u2019air m\u00e9chant, ils sont plut\u00f4t calmes et d\u00e9termin\u00e9s, ce que je peux ressentir n\u2019est jamais pris en compte. Je suis souvent captif ou risque de l\u2019\u00eatre. Quand je r\u00eave d\u2019\u00e9criture, c\u2019est toujours une faute, un risque de condamnation. Voler est toujours une cons\u00e9quence d\u2019un grand malaise ou d\u2019une col\u00e8re inexprim\u00e9e. Au ventre une r\u00e9tention. Les coups que je veux porter sont souvent inoffensifs, ralentis \u00e0 l\u2019impact, chaque geste comme immerg\u00e9 dans l\u2019eau. Les couleurs sont fluorescentes, presque chimiques. Ou bien grises, brumeuses. Ou bien noir-yeux-ferm\u00e9s, et toutes les teintes que \u00e7a engendre, les petits points feu d\u2019artifice, ou,l\u2019ombre des couloirs menant aux mains crochues des sorci\u00e8res. Les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s ne servent \u00e0 rien, ils sont figurants, assis devant une \u00e9picerie de nuit, marchant press\u00e9 sur le trottoir, ou discutant avec un autre \u00e0 c\u00f4t\u00e9, ils ne prennent jamais part \u00e0 l\u2019intrigue en jeu. Les chiens sont les seules b\u00eates auxquelles je r\u00eave. Ils sont souvent dominants, nous sommes \u00e0 leur merci. Je ne r\u00eave pas d\u2019autres animaux directement, si ce n\u2019est par la crainte d\u2019en rencontrer, la peur d\u2019un loup dans la montagne qui pourrait d\u00e9vorer nos corps allong\u00e9s dans la neige. Quelques auteurs du net, apparraissent, toujours en lien avec l\u2019\u00e9criture, la publication et le d\u00e9voilement de mon identit\u00e9. Les proches eux se font rares, comme dans la vie, et quand ils sont pr\u00e9sents, ils viennent de l\u2019adolescence et font souvent alliance contre moi. Les rapports sexuels se limitent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 des pr\u00e9liminaires improbables. Un jour, devant un miroir, sa chemise blanche ouverte, on est all\u00e9s jusqu\u2019au bout. Pourtant dans la glace, elle semblait se masturber seule. Je n\u2019\u00e9tais pas en elle ou bien \u00e9tais-je invisible, \u00e9tais-je celui auquel elle pensait en se touchant ? Le corps semble emport\u00e9 par ce qui le r\u00e9pugne ou l\u2019attire. Je ne vois jamais mon corps, aucun membre, pas un miroir o\u00f9 ne pas se reconna\u00eetre. La r\u00e9tention m\u00e8ne souvent la danse. Ce qui pourrait \u00eatre agr\u00e9able est toujours interrompu par le r\u00e9veil, le faux r\u00e9veil, celui qui se r\u00e9veille dans une autre couche du r\u00eave encore en train de se faire. Il y a des mots qui flottent, des mots qui tombent comme des cl\u00e9s d\u2019une poche. Il y a des signes aussi, r\u00e9currents, oeil de boeuf ouvert sur des r\u00e9v\u00e9lations, passage pi\u00e9ton suivis de pas reconnus, cabines t\u00e9l\u00e9phoniques au combin\u00e9 qui pend\u2026 Je n\u2019ai pas d\u2019\u00e2ge si ce n\u2019est quand je rencontre des personnes de ma vie. Les \u00e9poques souvent anciennes, vieilles de 70, 80 ans, de quelques si\u00e8cles aussi&#8230; L\u2019impression d\u2019errer dans des l\u00e9gendes. Je le vois aux v\u00eatements des passants, aux couleurs de la lumi\u00e8re, comme saisies par des cam\u00e9ras d\u2019un autre temps. Y\u2019 a des pens\u00e9es obs\u00e9dantes qui ne l\u00e2chent plus la conscience, qui pollue l\u2019humeur. Et puis r\u00e9cemment, des r\u00eaves d\u2019angoisses quotidiennes, des r\u00eaves de retards, moi qui d\u00e9testent l\u2019\u00eatre, tout me ralentit, je vais rater, l\u2019avion, le taxi, les bagages sont trop lourds ou perdus. Une voix qui la ram\u00e8ne, qui ne cesse d\u2019envenimer une situation d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sagr\u00e9able\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#37 DU PAR COEUR<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d\u2019eux.&nbsp;\u00bb 20 ans, solitude mal v\u00e9cue. L\u2019\u00e9criture s\u2019impose d\u2019elle-m\u00eame, elle ne sauve de rien, elle se pose sur le vide. D\u00e9couvrir qu\u2019une phrase s\u2019\u00e9crit sans moi, me sentir absent devant la feuille, concentr\u00e9 sur ma distraction, comme s\u2019il fallait laisser parler quelqu\u2019un d\u2019autre. Pas l\u2019impression d\u2019\u00e9crire mais de retranscrire une voix venue des mots. Premi\u00e8res nuits blanches \u00e0 ne pouvoir s\u2019arr\u00eater, compl\u00e8tement happ\u00e9 par le pouvoir d\u2019apparition de l\u2019\u00e9criture. Il suffisait de poser quelques mots pour qu\u2019ils trouvent eux-m\u00eame le chemin d\u2019une parole. Me retrouver sans rien \u00e0 dire, devant des \u00e9quations de phrases \u00e0 r\u00e9soudre. Comprendre que le travail n\u2019est pas chercher \u00e0 dire quelque-chose, mais au contraire se taire pour que l\u2019\u00e9criture dise. Comprendre que c\u2019est un travail d\u2019\u00e9coute avant tout. Et aussi de l\u2019artisanat, que les mots sont mati\u00e8re, comme de la glaise ou de la peinture. Ce sont mes mots qui ont \u00e0 dire, pas moi. Leur voix n\u2019est pas la mienne, l\u2019identit\u00e9 de la voix venue des mots \u00e9crits me met mal \u00e0 l\u2019aise. Souvenir de ne pas comprendre d\u2019o\u00f9 vient mes premiers po\u00e8mes. Sensation de ne pas les avoir \u00e9crits tout en reconnaissant l\u2019intimit\u00e9 d\u2019o\u00f9 ils \u00e9mergent. Ainsi je me demande \u00e0 qui s&rsquo;adresse une parole \u00e9crite ? Peut-\u00eatre suis-je un \u00e9cho du sac de mots et paroles qui parle en moi, qui parle radote et m\u2019\u00e9chappe. La main retranscrit ce qui vient des mots. La main qui m&rsquo;appartient retranscrit dans l&rsquo;\u00e9crit le son des mots qui r\u00e9sonnent en moi. Je n&rsquo;ai pas l&rsquo;adresse de ces mots, ils pourraient s\u2019adresser \u00e0 moi comme \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre. Je raconte une histoire, j\u2019\u00e9cris un po\u00e8me, j\u2019\u00e9cris une fiction des mots qui me sortent. Oui, je me mets sans raison certaine \u00e0 les \u00e9crire, bricolant leurs sons pour que r\u00e9sonne une musique, un mouvement \u00e0 mettre en forme&#8230; et qui, une fois achev\u00e9, me r\u00e9v\u00e8le une part inconnue et intime. La phrase de Char formule ainsi, en quelques mots, ce qui est en train de m\u2019arriver. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#36 ROUTINE DU LIR\u00c9CRIRE, ET QUOI FAIRE DE MIEUX<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit d\u00e9j\u00e0, le r\u00eave d\u2019une immense librairie, on dirait un supermarch\u00e9. Je demande au vendeur : \u00ab&nbsp;o\u00f9 se trouve les ouvrages de Maurice Blanchot ?&nbsp;\u00bb Il me m\u00e8ne \u00e0 un rayon, j\u2019y vois un vieux coffret d&rsquo;une vingtaine de cassettes audio sur des vieux cartons. C&rsquo;est en promotion. Le vendeur me dit :&nbsp;\u00ab&nbsp;\u2014 il s&rsquo;agit du seul exemplaire de l&rsquo;unique entretien de Maurice Blanchot, c\u2019est un document rare et inestimable, on y entend sa voix pour la toute premi\u00e8re fois. Je lui demande pourquoi aucun critique, aucun \u00e9crivain n&rsquo;a jamais \u00e9voqu\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;un enregistrement d&rsquo;une telle importance. Il me r\u00e9pond : \u00ab&nbsp;\u2014 il pourrait s&rsquo;agir d&rsquo;un faux.&nbsp;\u00bb. Personne ne l&rsquo;ayant \u00e0 ce jour achet\u00e9, on ignore encore le contenu des cassettes. Je suis partag\u00e9 entre mon d\u00e9sir de les \u00e9couter, de les partager. Je n&rsquo;ai d\u2019ailleurs plus de lecteur cassette. Il va m&rsquo;\u00eatre difficile d&rsquo;en retrouver un. Alors \u00e0 quoi bon l\u2019acheter ? Et si c\u2019\u00e9tait un faux, qui parle \u00e0 la place de Maurice Blanchot ? J\u2019ai not\u00e9 le r\u00eave aussit\u00f4t lev\u00e9, l\u2019iPad sur les cuisses, assis en tailleur face \u00e0 l\u2019horizon, la bouche encore p\u00e2teuse, sans prendre le temps d\u2019aller boire un verre d\u2019eau, peur de le perdre, comme celui d\u2019hier. Je pr\u00e9pare le petit-d\u00e9jeuner. Sur le paquet de c\u00e9r\u00e9ales, je lis la quantit\u00e9 de sucre. J\u2019ignore pourquoi \u00e7a m\u2019int\u00e9resse ce matin. Apr\u00e8s le d\u00e9part d\u2019Isabelle pour l\u2019\u00e9cole, je remonte chez moi. Il me reste une vingtaine de minutes avant le premier cours de la journ\u00e9e. J\u2019ouvre la bo\u00eete mail. Je lis la proposition du jour. \u00ab&nbsp;Routines du lire \u00e9crire, et quoi faire de mieux&nbsp;\u00bb. Le r\u00eave sera dedans, m\u00eame si \u00e7a va un peu \u00e0 l\u2019encontre de la consigne. Il me donne mati\u00e8re \u00e0 commencer. Le reste suivra. Je m\u2019imagine ce soir en train de r\u00e9diger la proposition au dernier moment, dans la pr\u00e9cipitation. Le cours commence dans 10 minutes. Mieux vaut aller se vider avant. Y\u2019a toujours un livre aux toilettes. Aujourd\u2019hui un livre viet pour enfant. Ma fille l\u2019a lu avant de partir, elle lit un livre chaque matin, hier c\u2019\u00e9tait Pr\u00e9vert, demain ce sera un livre en anglais sur Basquiat, qu\u2019importe la langue, il lui faut un livre avant de d\u00e9buter sa journ\u00e9e. L\u2019\u00e9tudiante est en retard, je lis quelques titres d\u2019actualit\u00e9s sur google, entre stupeur et d\u00e9sint\u00e9r\u00eat. Apr\u00e8s le cours, je descends boire un caf\u00e9 glac\u00e9, rituel quotidien, je le prends \u00e0 emporter et vais m\u2019asseoir sur le banc avec le livre du moment. C\u2019est toujours Tarkos ce mois-ci, du mal \u00e0 m\u2019en s\u00e9parer. J\u2019ai peu de temps, un fragment ou deux, pas plus, avant de remonter parler de l\u2019alternance pass\u00e9 compos\u00e9 imparfait. Durant le d\u00e9jeuner, j\u2019\u00e9vite les actualit\u00e9s, je m\u2019en s\u00e9pare peu \u00e0 peu. J\u2019\u00e9coute plut\u00f4t un entretien de Jane Sauti\u00e8re sur son dernier ouvrage. Je vais bient\u00f4t le recevoir de France. Avec un th\u00e9 chaud, j\u2019ouvre mon manuscrit en cours. J\u2019y creuse encore.&nbsp; Des heures durant. J\u2019ai choisi d\u2019avoir le temps d\u2019\u00e9crire aujourd\u2019hui, profiter de l\u2019absence des autres, m\u2019engouffrer dans la faille de la semaine, \u00e9crire press\u00e9, comme si le temps m\u2019\u00e9tait compt\u00e9. Durant mon cours de l\u2019apr\u00e8s-midi, nous lirons ensemble les premi\u00e8res pages de l\u2019Amant. L\u2019\u00e9tudiant ne comprend pas la phrase :&nbsp;\u00ab&nbsp;j\u2019ai le visage d\u00e9truit&nbsp;\u00bb. Je montre des photos de Duras, de Beckett, c\u2019est \u00e7a un visage d\u00e9truit. Puis je consulte un article envoy\u00e9 par un proche, \u00e7a parle du vide m\u00e9dian, de la rencontre de Fran\u00e7ois Cheng et Jacques Lacan. Saisi par les premiers paragraphes, au d\u00e9but, puis rejet face \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie th\u00e9orique du fameux psychanalyste. Je ne peux plus le lire. Message de l\u2019accompagnatrice du bus : <em>on arrive tout de suite<\/em>. Au retour d\u2019Isabelle, je lis le texte \u00e0 recopier pour demain, \u00e7a parle de monstres. Elle me demande&nbsp;\u00e7a veut dire quoi \u00ab&nbsp;s\u2019appr\u00eater&nbsp;\u00bb. J\u2019ouvre le dictionnaire du CNTRL et nous lisons ensemble la d\u00e9finition. Je lis le texte recopi\u00e9. Les mots sont presque tous li\u00e9s les uns aux autres. On dirait un seul et m\u00eame mot \u00e9trange. Elle a oubli\u00e9 ce qu\u2019elle a mang\u00e9 \u00e0 midi, j\u2019ouvre le menu de la semaine dans son carnet de liaison. Isabelle n\u2019a pas aim\u00e9 le ma\u00efs ni le g\u00e2teau jaune un peu bizarre. Puis sur le canap\u00e9, me plaignant d\u2019une douleur au bras d\u00fb aux centaines de revers tap\u00e9s hier apr\u00e8s-midi, je lis la liste des vins pour No\u00ebl. Je fais plus attention aux prix qu\u2019aux qu\u2019aux c\u00e9pages. Une fois douch\u00e9e, je ne lirai rien jusqu\u2019\u00e0 son coucher. Confortablement install\u00e9e dans le lit, je lui lis le premier chapitre des deux nigauds de la comtesse de S\u00e9gur. Isabelle a ramen\u00e9 ce livre de la biblioth\u00e8que de l\u2019\u00e9cole. Un autre aussi, illustr\u00e9, sur les premiers hommes. Une fois endormie, je me r\u00e9fugie dans la chambre et me lance dans l\u2019\u00e9criture de ma proposition 36, l\u2019iPad sur le ventre, allong\u00e9. Entre temps, je re\u00e7ois la proposition #37 qu\u2019il ne faut pas lire. Une fois envoy\u00e9e et publi\u00e9e, je lis plusieurs propositions des autres participants. J\u2019y passe pr\u00e8s d\u2019une heure. Je finis par lancer Memoria d\u2019Apitchatpong. Les sous-titres en anglais me semblent peu fiables. Je les d\u00e9sactive pour me concentrer sur le son et les images. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#35 LA PANNE, L\u2019EMBROUILLE<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourtant son lieu de naissance, je devrais m\u2019en souvenir, je le vois encore \u00e9crit sur la carte d\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise, la pr\u00e9fecture l\u2019avait d\u2019ailleurs mal orthographi\u00e9, tout comme son nom, \u00e9corch\u00e9 \u00e0 vie, paresse d\u2019une administration n\u2019attachant aucune importance aux accents, comme si ceux-ci n\u2019avaient aucune cons\u00e9quence sur le sens des patronymes. Je ne l\u2019ai pas sur le bout de langue mais il m\u2019en reste une bribe dans la m\u00e9moire, lorsque je vis pour la premi\u00e8re fois son acte de naissance vietnamien, il \u00e9tait encore lisible malgr\u00e9 l\u2019\u00e9tat du document. Je vois encore la couleur du papier, l\u2019\u00e9criture manuscrite \u00e0 la plume. B\u00e0 m\u2019avait pourtant prononc\u00e9 plusieurs fois le nom du village, j\u2019en garde un vague souvenir sonore mais sa langue et son accent m\u2019\u00e9taient si \u00e9tranger \u00e0 l\u2019\u00e9poque qu\u2019il m\u2019est impossible aujourd\u2019hui de deviner comment l\u2019\u00e9peler. Seul certitude : \u00e7a commen\u00e7ait par un A. Je sais aussi que c\u2019est un village du sud, vers V\u0129nh Long. Je me suis probablement rendu juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, il y a 15 ans, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 mon histoire familiale m\u2019int\u00e9ressait encore. Il reste aujourd\u2019hui des personnes qui pourraient me renseigner plus pr\u00e9cis\u00e9ment mais je n\u2019ai aucune envie de les rencontrer. J\u2019ai compris depuis le temps que partager un peu de sang ne garantissait aucune accointance. Ainsi, j\u2019accepte l\u2019oubli de ce nom, nom du village qui existe quelque part parmi la masse des lieux du monde. Alors quand on me demande o\u00f9 est n\u00e9 mon p\u00e8re, je r\u00e9ponds que ce lieu n\u2019existe plus. Lui qui se sent profond\u00e9ment apatride ne m\u2019en voudra pas. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#34 AH CE SERAIT UNE HISTOIRE POUR\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui encore, personne sur l&rsquo;estrade. On ne cherche plus de raison \u00e0 cela. Elle est toujours vide. Rares sont ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 vu quelqu&rsquo;un monter. La derni\u00e8re fois, j&rsquo;ai m\u00eame entendu un enfant demander \u00e0 sa m\u00e8re \u00e0 quoi \u00e7a servait. La m\u00e8re n\u2019a rien r\u00e9pondu. Je me demande pourquoi. Apr\u00e8s tout, elle aurait pu r\u00e9pondre que l\u2019estrade \u00e9tait un lieu o\u00f9 scander des vers. Situ\u00e9e au milieu d&rsquo;une rue \u00e0 double sens, sous le feu rouge, juste devant le passage pi\u00e9ton, ceux qui monteraient seraient le plus souvent ignor\u00e9s, leurs voix n&rsquo;auraient aucun \u00e9cho dans le bruit de la ville en marche. Et si quelqu&rsquo;un tendait l&rsquo;oreille pour \u00e9couter, il jetterait aussit\u00f4t au diseur de vers un regard m\u00e9fiant, parfois m\u00eame venimeux. Parce-que ce qui se dirait sur l&rsquo;estrade serait absurde, inutile, irait \u00e0 l&rsquo;encontre de toute parole rationnelle. Celui qui monterait sur l&rsquo;estrade occuperait la place de l&rsquo;inaudible, de l&rsquo;invisible, du silence, place que la ville elle-m\u00eame ignorerait avoir cr\u00e9\u00e9 pour lui. Certains croiraient probablement que le diseur fait la manche. Il arriverait que des gens, sans m\u00eame avoir \u00e9cout\u00e9, s&rsquo;arr\u00eatent et jettent \u00e0 ses pieds la monnaie du fond de leurs poches. Le diseur en ferait don aux pagodes du quartier, aux vrais mendiants. Ou bien il jetterait d&rsquo;un pont les quelques billets \u00e0 l&rsquo;eau. Dire un po\u00e8me serait \u00e0 ses yeux un acte gratuit \u00e0 adresser \u00e0 la ville elle-m\u00eame, non pour y trouver une place, mais pour mieux y pour dispara\u00eetre. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#33 FAIRE LE VIDE<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne vient, tout est blanc, visage \u00e9clair\u00e9 par la lumi\u00e8re de l\u2019\u00e9cran, regard vide \u00e0 donner le vertige, \u00e9tranger \u00e0 moi-m\u00eame, ravir une heure aux secondes qui passent, regarder sans faim les mots encore rachitiques, la peau sur l&rsquo;os \u00e0 moelle des heures \u00e0 ronger, sans souvenir d&rsquo;avoir un jour parl\u00e9, ma voix d\u00e9sormais anonyme ouvre la bouche sur le trou noir de son origine, les yeux pleins de sable, camions containers en sommeil, ordures aux pieds des arbres, personne, si ce n\u2019est un pas dans la nuit, quelque part, aussi lointain que juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, peut-\u00eatre en moi, oui ce bruit de pas vient d&rsquo;une rue en moi. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#32 LES MORTS SONT PARMI NOUS<\/p>\n\n\n\n<p>l\u2019hiver \u00e0 l\u2019horizon se l\u00e8ve, sons et bruits de lointains aurores, langues des souvenirs de chacun, hier encore en t\u00eate, matin de printemps aujourd\u2019hui, matin froid d\u2019ici, humide telle la chemin\u00e9e qui s\u2019\u00e9veille, matin empuanti par l\u2019odeur des nuits, la tasse \u00e9br\u00e9ch\u00e9e des jours \u00e0 la main, dans la vapeur du th\u00e9 qui refroidit, tr\u00e8s t\u00f4t, tout au bout de la nuit, cette habitude \u00e9trange, comme son p\u00e8re, \u00e0 sa table, face au fr\u00eane, je le revois, silencieux, transcrire des vers de la Chine ancienne, librement, sans volont\u00e9 d\u2019\u00eatre lu. Devant le recueil finalement publi\u00e9 mais en mon nom (c\u2019\u00e9tait l\u00e0 sa volont\u00e9), sa voix me revient en vietnamien, pas en fran\u00e7ais\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>#31 DE L\u2019\u00c9TAT DU MONDE<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-file\"><a id=\"wp-block-file--media-ec2ffafd-b8ad-46f9-be8d-b48dc4ae1abe\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/31-AnM.m4a\">#31 AnM<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/31-AnM.m4a\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-ec2ffafd-b8ad-46f9-be8d-b48dc4ae1abe\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p>Hier un singe s&rsquo;est noy\u00e9, un singe puant s&rsquo;est noy\u00e9 devant vous ! Oui devant vous ! Et vous n&rsquo;avez pas boug\u00e9 le moindre cil&nbsp;! Vous n&rsquo;avez pu ignorer les cris du primate avant la noyade&#8230; Comment sa terreur n&rsquo;a \u00e9veill\u00e9 en vous ni compassion, ni piti\u00e9&nbsp;? N&rsquo;importe quel homme digne de ce nom aurait tent\u00e9 de sauver la b\u00eate&nbsp;? M\u00eame un chien aurait au moins aboy\u00e9&nbsp;! Je ne vous reproche pas de ne pas avoir plong\u00e9 mais vous auriez pu hurler \u00e0 votre tour, frapper aux portes alentour pour ainsi trouver du secours&nbsp;! Au lieu de \u00e7a vous l&rsquo;avez film\u00e9 en train de mourir. C&rsquo;est dire l\u2019obsc\u00e8ne indiff\u00e9rence qui vous habite\u2026 Je suis le singe noy\u00e9 revenu des morts, je suis le singe puant de vos discours naus\u00e9abonds, descendant des mots puant l&rsquo;indig\u00e8ne \u00e0 plein nez. Je vous regarde montrer la vid\u00e9o \u00e0 vos amis, \u00e0 votre famille, \u00e0 vos enfants, en fin de repas, avec un bout de fromage pour finir le vin\u2026 \u00c0 l&rsquo;encontre de cette nuit brune s&rsquo;avan\u00e7ant et d\u00e9battant \u00e0 visage d\u00e9couvert, mon cadavre danse immobile tels les hommes de jadis, les hommes du pass\u00e9, les hommes de haut site, nos fr\u00e8res nos voisins nos anc\u00eatres&#8230; nos semblables.&nbsp;Nous sommes tous des singes, vous aussi ! AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#30 FAIT DIVERS, TOUT PETIT FAIT DIVERS<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme \u00e0 Hano\u00ef a \u00e9t\u00e9 film\u00e9 dans la nuit en train de lancer plusieurs cocktails Molotov sur la maison de son voisin. L&rsquo;incident s&rsquo;est produit dans un quartier pr\u00e8s du lac Tri\u1ec1u Kh\u00fac dans la commune de Thanh Tr\u00ec vers 23h30. Des t\u00e9moins oculaires ont d\u00e9clar\u00e9 avoir d&rsquo;abord entendu une explosion avant de voir un homme lancer des bouteilles enflamm\u00e9es dans la cour de son voisin depuis le troisi\u00e8me \u00e9tage de sa maison. L&rsquo;homme a ensuite verrouill\u00e9 sa porte et est rest\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chez lui. Cela a provoqu\u00e9 l&rsquo;explosion d&rsquo;une caserne de pompiers, touchant plusieurs personnes \u00e0 proximit\u00e9, ainsi que la ligne \u00e9lectrique locale. Certaines victimes ont subi des br\u00fblures mineures \u00e0 la suite de l&rsquo;incident. Le responsable est un homme \u00e2g\u00e9 de 61 ans et ne souffre d\u2019aucune maladie mentale. C\u2019est quelqu\u2019un qui boit r\u00e9guli\u00e8rement de l&rsquo;alcool et qui est de nature assez agit\u00e9e. L&rsquo;incident serait d\u00fb au bruit de karaok\u00e9 de son voisin, a-t-il expliqu\u00e9, ajoutant qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 tent\u00e9 de se plaindre \u00e0 plusieurs reprises, mais que son voisin avait fait la sourde oreille. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#29 ON AURAIT PAS D\u00db, VOIL\u00c0<\/p>\n\n\n\n<p>Pas une fois o\u00f9 je ne regrette d\u2019avoir ouvert la bouche, pourtant je ne suis pas bavard mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 trop, je devrais me limiter au strict minimum, ne m\u2019en tenir qu\u2019aux mots d\u2019usages, aux politesses\u2026 Parole je te hais, tu portes malgr\u00e9 moi une guerre dont je d\u00e9couvre l&rsquo;horreur apr\u00e8s t&rsquo;avoir adress\u00e9e. D\u00e8s le matin, tu profites de ma mauvaise humeur pour vexer, humilier, insulter \u00e0 mes d\u00e9pends, tu fais de moi un tyran \u00e0 l&rsquo;oreille de ceux qui me sont chers. Je n\u2019aurais pas d\u00fb te prendre, j\u2019aurais d\u00fb me taire. Quand j\u2019arrive \u00e0 te retenir, tu sursautes encore en moi comme une chienne musel\u00e9e dans une boucherie, mais au moins, tu ne mords personne. J\u2019aurais mieux fait de me tirer une balle dans la bouche pour enfin te r\u00e9gler ton compte. Tu es la d\u00e9faite du silence. Maintenant comment convaincre ma victime qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un malentendu quand elle est convaincue d&rsquo;un \u00ab&nbsp;malparl\u00e9&nbsp;\u00bb? Le correcteur orthographique souligne ce mot. Voil\u00e0 bien sa limite. J&rsquo;imposerai le \u00ab&nbsp;malparl\u00e9&nbsp;\u00bb au dictionnaire. Je fais ton proc\u00e8s parole, t&rsquo;accuse d&rsquo;\u00eatre responsable de ma barbarie. Je n\u2019aurais pas d\u00fb te prendre, je n&rsquo;ai rien voulu dire de mal, tout est de ta faute, cesse donc de parler \u00e0 ma place, tapie dans l\u2019ombre j&rsquo;aimerais pouvoir t&rsquo;extirper de ma gorge pour enfin voir ton visage de traitre, te regarder face \u00e0 face, faire ton proc\u00e8s, t&rsquo;exiger de rendre des comptes, et tu devras payer, me d\u00e9dommager, le temps d&rsquo;une vie ne suffira pas \u00e0 reconstruire ce que tu d\u00e9truis. Je n\u2019aurais pas d\u00fb te prendre parole, j\u2019aurais d\u00fb garder le silence et rentrer dans la dimension de l\u2019\u00e9criture, il n&rsquo;y a qu&rsquo;ici que je ne suis plus ton esclave, ton jouet. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>#28 RUMIN\u00c9, RAB\u00c2CH\u00c9, RESSASS\u00c9<\/p>\n\n\n\n<p>La proposition du jour me poursuit toute la journ\u00e9e me reproche de n\u2019avoir encore rien \u00e9crit me renvoie l&rsquo;exigence perdue d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 malgr\u00e9 le temps qui manque le combat pour quelques minutes suffisamment ouvertes sur rien loin de la vie mat\u00e9rielle la fatigue jusqu\u2019\u00e0 la somnolence quelques minutes m\u00eame avant juste avant minuit ici 18 heures en France o\u00f9 je cherche une formulation un angle de phrase qui donnerait au quotidien morne l&rsquo;illusion de servir l&rsquo;\u00e9criture mais \u00e7a ne vient pas comme \u00e7a les phrases sans int\u00e9r\u00eat tournent dans la t\u00eate les m\u00eames doutes se r\u00e9p\u00e8tent comme les jours o\u00f9 vivre est une corv\u00e9e quand tout geste irrite sauf celui d&rsquo;\u00e9crire m\u00eame quand je n&rsquo;\u00e9cris rien c&rsquo;est encore la seule chose qui sait \u00e9veiller ma volont\u00e9 retenir un brin de mon attention je crois que je pourrais toute ma vie essayer d\u2019\u00e9crire du matin jusqu&rsquo;\u00e0 tard dans la nuit m\u00eame sans r\u00e9sultat m\u00eame s&rsquo;il ne reste que des ratures \u00e0 la fin ne serait-ce que tenter suffit ne suis jamais \u00e9puis\u00e9 d&rsquo;\u00eatre en moi parce que quand j&rsquo;attends d&rsquo;\u00e9crire il n&rsquo;y a plus personne \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur je ne peux m\u00eame pas y \u00eatre seul puisque je n\u2019y suis pas moi-m\u00eame et cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 voir jaillir soudain de l&rsquo;absence la voix de l&rsquo;\u00e9tranger qui r\u00e9ussira \u00e0 m\u2019\u00e9crire aujourd&rsquo;hui. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#27 PAS MOI, MAIS MON DOUBLE<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019est assis devant, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du chauffeur. J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a \u00e9trange au d\u00e9but. Et puis c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pour me laisser la place \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Je regarde sa nuque, le bout de sa joue, illumin\u00e9e par le soleil. Ses l\u00e8vres bougent, je crois qu\u2019elles articulent des paroles sans son, des paroles adress\u00e9es \u00e0 ceux rest\u00e9s dans un souvenir, mots sur le bout de la langue jamais formul\u00e9s, conversations rejou\u00e9es apr\u00e8s coup, dans sa t\u00eate, comme si le d\u00e9sir de les dire \u00e9tait encore vivant des ann\u00e9es apr\u00e8s. Puis il prend son t\u00e9l\u00e9phone, il ouvre sa messagerie o\u00f9 il n\u2019y a aucun nouveau message, il referme l\u2019application, ouvre Facebook,&nbsp;n\u2019y lis rien tout en faisant d\u00e9filer le mur, puis reviens aussit\u00f4t sur sa messagerie o\u00f9 l\u2019absence de nouveaux messages r\u00e8gne. Le chauffeur le regarde du coin de l\u2019oeil. Sentant son regard sur lui, il commence \u00e0 feindre un appel. Je sais que personne n\u2019a appel\u00e9 puisque son t\u00e9l\u00e9phone n\u2019a pas vibr\u00e9. Ainsi, il engage un dialogue avec un ami imaginaire, je me demande bien pourquoi il ressent le besoin de duper son monde ainsi, peut-\u00eatre pour montrer au chauffeur qu\u2019il parle vietnamien et jeter un doute dans son esprit quant \u00e0 son origine. Je ne reconnais pas sa voix. D\u2019habitude je l\u2019entends autrement, comme venue de l\u2019int\u00e9rieur mais l\u00e0, enferm\u00e9e dans le taxi, son parl\u00e9 faux perce mes bouchons de c\u00e9rumen. Il essaie pourtant de jouer son dialogue fictif, d\u2019y mettre des intonations, il place m\u00eame quelques rires entre des silences suppos\u00e9s \u00eatre le temps de parole de son interlocuteur. Mais malgr\u00e9 ses talents \u00e9vidents de faussaire (et je suis certain que le chauffeur ne peut deviner la supercherie), j\u2019entends sa voix d\u00e9saccord\u00e9e, les fausses notes s\u2019enchainent et je commence \u00e0 avoir honte pour lui. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#26 CHOSE FLOUE DEVENUE NETTE<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res tentatives sont encore vagues, les voyelles se confondent, les autres langues interf\u00e8rent. Comment s\u2019y retrouver lorsque qu\u2019on peut \u00e9crire le m\u00eame son avec huit orthographes diff\u00e9rentes ? Comprendre sa difficult\u00e9, son manque d\u2019assurance, la voix qui sort n\u2019est pas encore sienne, s\u2019entendre dans une autre langue pour la premi\u00e8re fois fait quelque peu vaciller l\u2019identit\u00e9. Pour lui venir en aide, vite s\u2019\u00e9claircir la voix, se racler la gorge, exag\u00e9rer l\u2019articulation pour mieux reformuler. Elle n\u2019entend pas bien, en fait si, elle entend mais ne comprend pas ce qu\u2019elle entend, et comment y acc\u00e9der. \u00catre patient, rapprocher la bouche du micro, passer le doigt sur la cam\u00e9ra pour d\u00e9sembuer mes l\u00e8vres, mes dents, elle comprend qu\u2019il faut sourire pour mieux le prononcer, l\u2019acc\u00e8s au son parait moins flou, il y a bien une porte d\u2019entr\u00e9e possible, il suffit de copier, le visage, la voix, l\u2019intonation, et le son sort enfin, sans encombre, d\u00e9pourvu de tout embarras. On passe maintenant d\u2019un mot \u00e0 un autre, et malgr\u00e9 le lettres qui changent, le son lui, demeure dans sa bouche, merveilleusement net. AnM<\/p>\n\n\n\n<p>#25 FRAGMENT DU CORPS<\/p>\n\n\n\n<p>Le bras se l\u00e8ve, \u00e9clair de douleur, cri, \u00e0 la fen\u00eatre comment m&rsquo;appuyer, manque l&rsquo;appui du coude pour tenir le regard et fixer droit le paysage, m\u00eame \u00e9crire \u00e7a&nbsp;fait grimacer, l\u2019\u00e9paule rigide, je n\u2019ai presque pas boug\u00e9 aujourd\u2019hui, de peur d\u2019\u00eatre transperc\u00e9, au moindre mouvement, je serre les dents, le visage cherche une plainte \u00e0 rev\u00eatir, m\u00eame lever un verre m\u2019effraie, d\u2019ailleurs je manque d&rsquo;eau, les l\u00e8vres sont gerc\u00e9es, j\u2019y passe la langue pour les hydrater, la peau est moite, le front ruisselle, comme si la pluie qui refuse de tomber \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, et qu\u2019elle d\u00e9bordait par tous mes pores. Les relents de baume du tigre pique les yeux. La douleur lancinante est d\u00e9sormais recouverte de chaleur tel un feu cr\u00e9pitant sous mon bras. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#24 SALLE D\u2019ATTENTE<\/p>\n\n\n\n<p>Il pleut ou pas. Les secondes passent comme un nuage. Mes yeux soupirent. Chaque regard dans le vide se cogne \u00e0 l&rsquo;horizon int\u00e9rieur. M\u00eame le ciel donne sur une impasse. Ce n&rsquo;est pas le monde qui me lasse, mais mon regard sur lui. Je suis attente qui n&rsquo;attend rien. L\u2019existence continue de passer au cadran cass\u00e9 de la montre. La pens\u00e9e d\u00e9sert\u00e9e, je fais partie des choses, au m\u00eame titre que le courant d\u2019air soulevant mes cils. Un livre accompagne mon errance. Je ne l&rsquo;ouvrirai pas une fois. Sa pr\u00e9sence seule me rassure. Je le regarde ferm\u00e9 sur le banc tel une issue de secours \u00e0 port\u00e9e de main. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#23 EXERCICE AVEC D\u00c9NOMBREMENT<\/p>\n\n\n\n<p>12.000 tarif de nuit, la premi\u00e8re phrase co\u00fbte d\u00e9j\u00e0 le prix d&rsquo;un caf\u00e9 noir glac\u00e9 au matin, 16.000 fresques murales enfantines peintes par des adultes, leur imaginaire est si pauvre, fallait laisser faire les enfants, 20.000, h\u00f4tel le M\u00e9ridien, son fant\u00f4me me revient, en uniforme, ai-je un jour autant d\u00e9sir\u00e9 une bouche ? 24.000, station bateau bus, notre dernier trajet sur l&rsquo;eau, baiser vol\u00e9 \u00e0 la vie de famille, 28.000 femme si fr\u00eale avec tant de ballons dans la main, elle pourrait bien s&rsquo;envoler en un coup de vent, 32.000, clignotant \u00e0 droite pour tourner \u00e0 gauche, la ville n&rsquo;est pas \u00e0 une contradiction pr\u00e8s, 36.000 pense \u00e0 la phrase \u00e9chou\u00e9e de la soir\u00e9e pass\u00e9e \u00ab\u00a0le d\u00e9ficit de v\u00e9rit\u00e9 de ma langue maternelle\u00a0\u00bb, 40.000, doubl\u00e9 par un couple sans casque que j&rsquo;imagine mort quelques kilom\u00e8tres plus loin, 44.000 travers\u00e9e du pont, fleuve sans bateau o\u00f9 embarquer, 54.000, ligne droite, acc\u00e9l\u00e9ration, m\u00eame les feux rouges ne sauront nous arr\u00eater, 60.000, l&rsquo;ami est-il d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 chez lui ? 68.000, Ronaldo sort du terrain, le chauffeur semble d\u00e9\u00e7u par cette d\u00e9cision, 72.000, regarde-t-il encore la route ou vais-je mourir devant ce match de foot dont je me fous \u00e9perdument, 78.000, n\u00e9ons roses, salon de massage aux vitres teint\u00e9es, un homme \u00e0 casquette fait un geste de la main pour nous inviter \u00e0 entrer, 84.000, doubler un camion container n&rsquo;est pas chose ais\u00e9e dans une rue si \u00e9troite, 88.000, l\u00e9g\u00e8re naus\u00e9e \u00e0 \u00e9crire et compter ce que le trajet va co\u00fbter, 104.000, coup de klaxon, coup de frein brusque, une mobylette aux phares \u00e9teints apparue de nulle part, 110.000 tourner \u00e0 gauche, \u00e0 la station essence, face au coiffeur ferm\u00e9, 114.000, la rue est sombre, j&rsquo;habite un lieu sombre, 120.000, au revoir monsieur, merci. Le gardien m&rsquo;ouvre la porte. Le compte est bon. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#22 ON REMET \u00c7A, MAIS AVEC UN LIVRE (\u00c0 PERDRE)<\/p>\n\n\n\n<p>Il a fallu choisir. Se s\u00e9parer d\u2019un livre n\u2019est facile \u00e0 accepter, j\u2019en ai tr\u00e8s peu. Quand je suis parti, il y a 15 ans, je n\u2019ai pas pu rentrer la biblioth\u00e8que dans la valise. La lecture num\u00e9rique a bien-s\u00fbr pris le relai, la m\u00e9diath\u00e8que aussi mais les livres qui m\u2019appartiennent, ceux que je peux malmener, tous m\u2019accompagnent en fr\u00e8res et soeurs. Il m\u2019a sembl\u00e9 \u00e9vident que si je devais laisser un livre \u00e0 la rue, il se devait d\u2019\u00eatre dans la langue d\u2019ici. Quitte \u00e0 s\u2019amputer d\u2019une voix, autant que celle-ci puisse \u00eatre entendue par quelqu\u2019un d\u2019autre\u2026 Je lis \u00e0 peine le vietnamien, uniquement des livres d\u2019enfant pour pratiquer, quelques articles de journal dont je ne comprends pas la moiti\u00e9 des mots.. Mais aucun ne m\u2019appartient pas et leur perte me laisserait indiff\u00e9rent. Ainsi, j\u2019ai choisis les Carnets de prison d\u2019H\u00f4 Chi Minh, une version bilingue, qu\u2019il m\u2019arrive souvent de relire dans les deux langues, souvent \u00e0 haute voix, en vietnamien, et en silence pour la traduction fran\u00e7aise. Si une personne tombe dessus, elle sera capable de le lire. Et puis l\u2019id\u00e9e qu\u2019un inconnu puisse d\u00e9couvrir, ne serait-ce que quelques secondes, ma langue me s\u00e9duit. C\u2019est donc lui avec qui je descends, devant le lac. Je relis les po\u00e8mes annot\u00e9s au crayon \u00e0 papier, comme pour lui faire mes adieux. J\u2019attends qu\u2019il n\u2019y ait plus personne et je l\u2019oublie volontairement sur le banc. Je ne me retourne pas, j\u2019imagine la couverture jaune p\u00e2le sur le marbre, une personne s\u2019arr\u00eatant \u00e0 c\u00f4t\u00e9, penchant la t\u00eate, le saisissant pour y d\u00e9couvrir quelques vers. L\u2019image du livre seul me hante tout l\u2019apr\u00e8s-midi. Au soir, alors que la nuit vient de tomber d\u2019un coup, sans cr\u00e9puscule, je passe devant le banc et le livre n\u2019y est plus. Je continue mon chemin, une cinquantaine de m\u00e8tres plus loin et je le retrouve, par terre, dans une flaque, des pages d\u00e9chir\u00e9es et froiss\u00e9es autour de sa couverture. J\u2019ai eu le sentiment de voir pour la premi\u00e8re fois la d\u00e9pouille d\u2019un livre aim\u00e9. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#21 FAIRE BOUGER LES CHOSES<\/p>\n\n\n\n<p>tourner longtemps, en bas, \u00e0 la recherche d\u2019une action. D\u2019abord regarder autour, les actions des autres, celles influant directement sur les petites habitudes : l\u2019ascenseur bloqu\u00e9, probablement en train d\u2019\u00eatre r\u00e9par\u00e9, ralentissant tout l\u2019immeuble, cr\u00e9ant des petits attroupements \u00e0 chaque \u00e9tage, la fum\u00e9e du porc grill\u00e9, propag\u00e9e par un \u00e9ventail pour \u00e9veiller la faim des passants, les noix de coco attrap\u00e9es au sommet de l\u2019arbre avant qu\u2019elles ne tombent, les femmes de m\u00e9nages nettoyant le vomi blanc d\u2019un malade pass\u00e9 par l\u00e0, une cigarette se consumant seule sur une table\u2026 que faire pour bouger le r\u00e9el ? Tarkos dans les mains, pourquoi ne pas d\u00e9clamer une bribe d\u2019Anachronisme \u00e0 haute voix. Pour avoir une incidence sur le monde, la d\u00e9clamer tr\u00e8s fort, \u00e0 la limite du hurlement. Choisir un passage plut\u00f4t court, de peur de ne pas tenir longtemps. Attendre qu\u2019il y ait moins de monde autour. Il reste tout de m\u00eame quelques personnes, au moins cinq : le garde de l\u2019immeuble, un type de la maintenance, une grand-m\u00e8re courant apr\u00e8s sa petite fille, et une jeune femme en tenue de sport faisant des aller-retours. Encore le banc blanc, celui o\u00f9 l\u2019atelier a commenc\u00e9, celui sur lequel les propositions sont lues chaque matin. Se lancer d\u2019un coup, comme on saute dans le vide. Avoir honte, la voix d\u00e9voile-t-elle une tare longtemps cach\u00e9e, se sentir si nu. Mais au fur et mesure, le texte de Tarkos aide, suivre sa sonorit\u00e9, son rythme, commencer \u00e0 s\u2019oublier derri\u00e8re chaque mot et le texte lui, semble parler seul. Ne pas relever la t\u00eate une seule fois pendant la lecture. En revanche, apercevoir le petite fille intrigu\u00e9e, du coin de l\u2019oeil, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des jambes de sa grand m\u00e8re. Apr\u00e8s avoir achev\u00e9 la bribe, immense malaise. Fermer le livre, se lever. La petite rest\u00e9e silencieuse. Le coeur battant, presser le pas. \u00catre suivi du regard. Une fois dans l\u2019ascenseur, seul, une grande tristesse submerge. Noter dans la carnet la sc\u00e8ne encore chaude, il n\u2019en reste d\u00e9j\u00e0 pas grand chose en m\u00e9moire. \u00c0 peine v\u00e9cue, d\u00e9j\u00e0 refoul\u00e9e ? AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#20 LA SC\u00c8NE EST MUETTE MAIS VAUT SON PRIX<\/p>\n\n\n\n<p>Il a dit muet, sans voix ni parole, dur ici, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on parle la langue. Le silence, c\u2019est d\u2019abord en soi qu\u2019on le trouve, il manque partout ailleurs. Je vais oblig\u00e9 de m\u2019amputer la langue, pr\u00e9tendre que je ne la parle pas, duper ce sera plus facile pour imposer le silence, et vu mon visage d\u2019\u00e9tranger, ce sera compris. Pour \u00e9crire aujourd\u2019hui, il suffit de descendre acheter du X\u00f4i au matin. C\u2019est \u00e0 quelques pas. Je m\u2019approche de la vendeuse sur le trottoir. Elle me voit venir de loin, je dois avoir une t\u00eate d\u2019affam\u00e9. Elle me dit d\u2019abord quelque-chose que j\u2019aurai compris hier mais que je n\u2019ai plus le droit de comprendre \u00e0 pr\u00e9sent. Alors je fais un signe de la main, celui d\u2019ainsi font font font les petites marionnettes, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on exprime une impossibilit\u00e9. Faisant le signe pr\u00e8s de mon oreille, elle comprend que je ne parle pas la langue. Elle commence \u00e0 ouvrir ses \u00e9normes casseroles, trois choix s\u2019offrent \u00e0 moi, trois couleurs : blanc, rouge ou jaune. Je choisis le X\u00f4i X\u00e9o jaune, avec de la viande de porc s\u00e9ch\u00e9 en cheveux et de la p\u00e2te de petit-pois dessus. Elle me montre ensuite le gi\u00f2 l\u1ee5a, j\u2019hoche la t\u00eate pour accepter, elle en rajoute quelques tranches dans la feuille de banane. Puis d\u2019un tremblement, elle fait tomber d\u00e9licatement les oignons frits sur le tout. Elle referme ensuite le feuille de banane. Elle me tend le paquet v\u00e9g\u00e9tal. J\u2019ai failli demander bao nhi\u00eau (combien) mais je me suis interrompu \u00e0 temps, respectant la contrainte. Ains, je frotte mon pouce sur l\u2019index et le majeur r\u00e9uni. Elle note gentiment sur un petit papier et \u00e9crit 25 K. Je lui tends 30 000 et&nbsp; la salue de la t\u00eate avant de partir. Quelques secondes apr\u00e8s, elle me rattrape par l\u2019\u00e9paule et me tends la monnaie que j\u2019avais oubli\u00e9e. Demain j\u2019y retournerai et commanderai avec la langue retrouv\u00e9e. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#19 TRANSACTION<\/p>\n\n\n\n<p>Je passe \u00e0 l\u2019interrogatoire, comme tous les jours sur la selle, comment se fait-il que je parle la langue, depuis combien de temps je vis ici, ai-je une famille, des enfants, et surtout, d\u2019o\u00f9 je viens ? Hier je venais d\u2019Hollande et me pr\u00e9nommais Jan, demain je m\u2019appellerai Diego et viendrai d\u2019Argentine, aujourd\u2019hui je suis Kazem, m\u00e9tis de p\u00e8re Iranien et de m\u00e8re espagnol. Souvent il me demande aussi mon \u00e2ge, c\u2019est courant ici, rien d\u2019impoli, juste histoire de savoir quel pronom utiliser pour discuter. Hier j\u2019avais 25 ans, demain 33, aujourd\u2019hui, je n\u2019ai pas d\u2019\u00e2ge puisqu\u2019il ne me l\u2019a pas demand\u00e9. Le t\u00e9l\u00e9phone indique l\u2019itin\u00e9raire en cours, les rues un peu bond\u00e9es sur la carte. Je pose les m\u00eames questions que d\u2019habitude \u00e9galement, depuis combien de temps tu bosses pour Grab, que faisais-tu avant, pourquoi avoir chang\u00e9, as-tu une famille, des enfants, gar\u00e7on ou fille, quelle \u00e9cole, de quelle ville viens-tu ? Je ne verrai pas le visage sous le casque et le masque, jamais je ne vois le visage, je le devine \u00e0 un bout de joue dans le r\u00e9tro, \u00e7a pourrait \u00eatre le m\u00eame chauffeur que je n\u2019en saurais rien, apr\u00e8s tout c\u2019est peut-\u00eatre le cas, \u00e7a pourrait \u00eatre la m\u00eame personne qui change de voix, de moto pour mieux me duper, oui nous sommes probablement tous les deux, \u00e0 l\u2019insu de chacun, deux \u00eatres \u00e0 identit\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qui, apr\u00e8s chaque trajet, change de nom et d\u2019histoire. Du district 7 au district 1, \u00e7a me fera 60.000 tout rond. Je le paie et disparais derri\u00e8re une porte o\u00f9 je retrouve mon pr\u00e9nom, sans conviction. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#18 RECOPIER C\u2019EST FACILE<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le plan d\u2019une ville est une coupe du cerveau de l\u2019humanit\u00e9. Les lieux qu\u2019il montre, les places et les boulevards, ces espaces de r\u00e9alit\u00e9 tangible sont aussi ceux o\u00f9 se produisent les choses qu\u2019on ne voit pas, les baisers qui s\u2019\u00e9changent sur les quais, les rats crev\u00e9s dans la ruelle et le flot tumultueux des pens\u00e9es sous le masque des visages. Cette pulsation de la mati\u00e8re se per\u00e7oit partout \u00e0 Shanghai. La ville est travers\u00e9e par un remous sensuel et magn\u00e9tique. Le d\u00e9sir qu\u2019on pouvait \u00e9prouver devant un corps nu se porte soudain, compl\u00e8tement d\u00e9boussol\u00e9, sur les \u00e9l\u00e9ments du paysage, sur l\u2019angle d\u2019un mur, la couleur d\u2019un taxi, ou sur des sc\u00e8nes de rue banales comme une cannette de limonade qu\u2019un coup de balai fait tomber du trottoir. Cette d\u00e9rive de l\u2019\u00e9motion creuse un vide en moi. Je ne cherche pas \u00e0 le combler. Je laisse courir mes yeux, je les laisse jouir au loin.&nbsp;\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019atelier avait commenc\u00e9 avec lui, sur le banc blanc, face au lac vert et laid. Le jaune de la couverture comme une \u00e9claircie dans l\u2019humeur sombre du quotidien mal r\u00e9veill\u00e9. Ce matin, il m\u2019accompagne encore, avec le caf\u00e9 glac\u00e9. La mati\u00e8re m\u00eame de la ville, celle qu\u2019on travaille depuis quelques jours ici, \u00e0 travers ces suites d\u2019exercices, de gammes, peut ne plus \u00e9veiller notre curiosit\u00e9 tant elle est essor\u00e9e par le quotidien \u00e9reintant de la vie mat\u00e9rielle \u00e0 mener. \u00c0 force, le rapport \u00e0 la ville peut devenir sec et d\u00e9nu\u00e9 de sens. Parfois envie de s\u2019en extirper. Saigon a tant envahi mon \u00e9criture depuis dix ans qu\u2019il m\u2019est d\u00e9sormais impossible d\u2019\u00e9crire sans elle. Je m\u2019y sens souvent prisonnier et j\u2019y tourne souvent en silence, sans rien \u00e9crire, fatigu\u00e9 et vid\u00e9 de toute fiction \u00e0 \u00e9crire.&nbsp; Alors \u00e9voquer sa grisaille, \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ses paroles absurdes, noter la couleur de ses v\u00eatements,&nbsp; s\u2019arr\u00eater sur un bout de rue crois\u00e9 dix mille fois, \u00e7a d\u00e9courage, j\u2019h\u00e9site \u00e0 laisser tomber, abandonner. Dans ces moments-l\u00e0, quelques des pages de B\u00e9ton arm\u00e9 et je retrouve aussit\u00f4t du d\u00e9sir pour Saigon, \u00e9motions d\u2019une premi\u00e8re fois, m\u2019y sens \u00e0 nouveau assez vierge pour laisser l\u2019\u00e9criture d\u00e9valer, sans frein \u00e0 main. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#17 PETITS EMBELLISSEMENTS BIENVENUS<\/p>\n\n\n\n<p>Pour une ville anonyme, tout nom devra \u00eatre ratur\u00e9 des boites aux lettres, des portes, des maisons, des immeubles, des entreprises, de tout \u00e9tablissement public, d\u2019internet, toute marque affich\u00e9e sur un immeuble, une devanture de boutique, un v\u00e9hicule, un v\u00eatement devra d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent \u00eatre retir\u00e9e, nous n&rsquo;aurons \u00e9galement plus le droit de nommer nos concitoyens, prononcer ou \u00e9crire un nom sera passible de la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Les cartes d&rsquo;identit\u00e9 ne contiendront ni lieu de naissance, ni date, ni sexe, seulement une photo et il ne sera pas obligatoire que celle-ci soit celle de notre visage, celle du voisin ou de n\u2019importe quel autre \u00eatre humain sera valable. De m\u00eame pour les livres, les noms d&rsquo;auteurs seront retir\u00e9es des couvertures, seuls les titres seront pr\u00e9serv\u00e9s, nous serons tous d\u00e9sormais des pronoms ind\u00e9finis errants dans des rues sans noms ni num\u00e9ros, dans des arrondissements qui n&rsquo;en seront plus. Pour une ville aux habitations gratuites et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, \u00e0 dur\u00e9e limit\u00e9e, chaque concitoyen ne pourra vivre dans un logement que pour une dur\u00e9e de 24 heures. Ensuite, il devra obligatoirement en changer, \u00e0 dix rues au moins du logement pr\u00e9c\u00e9dent. Il ne sera pas autoris\u00e9 d\u2019habiter le m\u00eame immeuble en changeant uniquement d\u2019appartement. Avant de remettre les clefs sur la porte, le logement devra \u00eatre nettoy\u00e9 et les courses devront \u00eatre faites pour la personne suivante. Pour la libre circulation des animaux. Le zoo de Saigon se devra de lib\u00e9rer tous ses d\u00e9tenus, sans exception. Les animaux domestiques seront interdits. Les portes de tous les commerces et logements de la ville devront leur rester grandes ouvertes. Tout citoyen sera dans l\u2019obligation de nourrir un animal de passage quitte \u00e0 y laisser sa vie. En cas d\u2019attaque, il est formellement interdit de se d\u00e9fendre. Tout coup port\u00e9 sera s\u00e9v\u00e8rement puni par la loi. Pour une circulation des barques r\u00e9guli\u00e8res sous les ponts de la ville lors des grandes comp\u00e9titions de football, chaque corps s\u2019\u00e9tant suicid\u00e9 suite \u00e0 un pari perdu sera rep\u00each\u00e9. Si la personne est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, le corps sera ramen\u00e9 \u00e0 sa famille et ses dettes seront couvertes par l\u2019\u00e9tat. Si la personne est encore vivante, elle ira se r\u00e9chauffer et prendre un verre d\u2019alcool de riz avec le p\u00eacheur \u00e0 qui elle racontera son histoire. Le p\u00eacheur notera chaque d\u00e9tail dans un petit carnet qui jour apr\u00e8s jour, constituera un curieux recueil de suicides rat\u00e9s publi\u00e9, disponible dans toutes les librairies saigonnaises et largement mis en avant dans les m\u00e9dias publics. Les revenus des droits d\u2019auteurs seront partag\u00e9s entre le survivant et le p\u00eacheur. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>#16 IL FAIT FROID (pas chez moi), COUVRONS-NOUS<br><br>Sa robe bleu-nuit pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e les motifs d\u2019oiseaux jaunes tournent autour d\u2019elle quand elle se met \u00e0 tourbillonner les sandales dor\u00e9es espagnoles finiront bien par l\u00e2cher, polo blanc au col turquoise poche imprim\u00e9e boule et billes pantalon noir en toile l\u00e9g\u00e8re chaussettes fines dans les sandales \u00e0 l\u2019aise pour 2 heures de bus scolaire \u00e0 venir, tee-shit marron caramel ou diarrh\u00e9e selon son air lunatique le short multicolore rappelle des vitraux sur des fesses aper\u00e7ues sous la culotte \u00e0 dentelle qui d\u00e9passe, polo vert grabBike casque vert grabBike avec une note coll\u00e9 au dos :&nbsp;\u00ab&nbsp;avant de ne pas me donner vos 5 \u00e9toiles, sachez que je fais de mon mieux et que j\u2019ai vraiment besoin de ce travail pour nourrir ma famille&nbsp;\u00bb tongs blanches Armani le jean remont\u00e9 aux chevilles au cas o\u00f9 la pluie se remette \u00e0 tomber, sous la sacoche de cuir en bandouli\u00e8re la chemise bleu-ciel fait ressortir le teint malade la ceinture marron neuve brille un peu trop sur le vieux jean gris d\u00e9lav\u00e9 et les chaussures de ville noires qui \u00e0 chaque pas laissent entrevoir la semelle blanche et ressemblent de loin \u00e0 un piano qui marche sur ses touches, pantalon et chemisier en fausse soie fleurs sauvages mauves t\u00e2ch\u00e9es du vomi des b\u00e9b\u00e9s la claquette trainant le pied deux boucles d\u2019oreilles se balancent dans le vide, un pantalon beige remont\u00e9 au dessus du nombril la banane attach\u00e9e fermement sur le c\u00f4t\u00e9 le polo Lacoste mauve bien trop grand et le b\u00e9ret fran\u00e7ais sur les Ray Ban pilote vintage d\u2019aviateur lui donnant un faux air de mouche<\/p>\n\n\n\n<p>#15 CUT UP MOI \u00c7A<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as r\u00eav\u00e9 ? Oui mais je ne me souviens plus. Cet ascenseur est d\u2019une lenteur d\u00e9sormais ! C&rsquo;est toujours inond\u00e9 chez moi, va falloir que j&rsquo;ach\u00e8te un bateau. Pardon monsieur. Il est mignon. Il vient de faire ses besoins. Un Husky ne souffre-t-il pas dans la chaleur ici ? D\u00e9sol\u00e9 il n&rsquo;y a plus de caf\u00e9. Je crois qu\u2019il m\u2019a souri. Il est d\u2019o\u00f9 \u00e0 ton avis ? Courage ! Quinze de plus et \u00e0 la douche ! \u00c7a peut arriver de s\u2019emporter, moi je pardonne vite pour ne pas que \u00e7a me reste dans la t\u00eate. Il y a des choses qui ne s\u2019oublient pas. Nous sommes jeudi 24 novembre, c\u2019est toujours Black Friday, vous avez encore une r\u00e9duction de 500.000 dongs. Ce n\u2019est pas \u00e0 vous que je m\u2019adresse. Ces vendeurs se moquent de nous, partons. Pourquoi pas mais j\u2019ai peur que tu n\u2019aimes pas le film ? C\u2019est bien, \u00e7a. Beaucoup se sont d\u00e9j\u00e0 suicid\u00e9s apr\u00e8s les premiers matchs, la d\u00e9faite de l\u2019Argentine a d\u00fb faire des morts hier. Pas cette fois, je n\u2019y consacrerai pas une seconde de mon exsitence. J\u2019ai une barre dans la t\u00eate. Ils ne vendent plus l&rsquo;adoucissant que j&rsquo;aime. Tu m\u2019avais promis, ne me fais pas r\u00e9p\u00e9ter dix fois les m\u00eames choses. Je perds mes sourcils. J\u2019ai dit pardon \u00e0 madame H\u00e0. J\u2019ai pris deux livres \u00e0 la biblioth\u00e8que. Sa femme devient le pronom elle. Tu dois nous pr\u00e9venir avant de donner ! J\u2019ai mang\u00e9 trois bols tellement c\u2019\u00e9tait bon. Sa copine le force \u00e0 lui obtenir un visa pour aller vivre aux Etats-unis. \u00ab&nbsp;Aimer la grammaire&nbsp;\u00bb de Bergounioux est un petit bijou. \u00c7a fait deux ans que son grand-fr\u00e8re apprend secr\u00e8tement le vietnamien. Quand on a du temps comme moi, prendre le bus est une exp\u00e9rience si agr\u00e9able. 400 000 l\u2019entr\u00e9e, apr\u00e8s tu laisses le pourboire que tu veux. Tu n\u2019en as pas marre de r\u00e9p\u00e9ter les m\u00eames questions depuis 10 ans ? La premi\u00e8re couleur qu&rsquo;il faut utiliser dans une peinture est le jaune. Il est tard, tu te l\u00e8ves t\u00f4t demain. Tu as vu les d\u00e9tails du plumage ? AnM.<\/p>\n\n\n\n<p>14. RIEN QU\u2019UNE SECONDE<br><br>Relent d\u2019ordures, moteur trafiqu\u00e9 transper\u00e7ant le silence derri\u00e8re le bloc. Par terre une bo\u00eete en m\u00e9tal, dedans une note : \u00ab cherche famille \u00bb. Sous le papier volant aper\u00e7ois un triangle noir, les poils d\u2019une oreille. Ni miaulement, ni mouvement, probablement d\u00e9j\u00e0 mort. Du linge s\u00e8che sur le fil, deux oiseaux se poursuivent, un coup de marteau pris pour un son de cloche\u2026 et moi qui passe. Dans l\u2019ombre de la coursive, un homme me suit des yeux avec insistance.<\/p>\n\n\n\n<p>13. ARR\u00caTER LE MONDE<\/p>\n\n\n\n<p>Les gouttes de pluie suspendues dans l\u2019air, le temps de compter jusqu\u2019\u00e0 cinq et prendre la photo. Un : compter les rectangles dans le cadre, \u00e0 vue de nez, j\u2019en vois onze, certains imbriqu\u00e9s les uns dans les autres. Deux : identifier les \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs, nature morte d\u00e9finie par la ville, fen\u00eatre grillag\u00e9e encastr\u00e9e dans un mur p\u00eache, deux ouvrants blancs teint\u00e9s grand ouverts tels deux bras fraternels accueillant mon regard. Trois : dedans, un probable bout d\u2019autel o\u00f9 deux vases de plantes vertes se font face, chacun devant deux br\u00fbleurs d\u2019encens dor\u00e9s, la sym\u00e9trie est parfaite. Derri\u00e8re l\u2019un d\u2019entre-eux, il me semble reconna\u00eetre une bougie \u00e9teinte, il doit s\u00fbrement y avoir la m\u00eame de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 mais l\u2019objectif ne peut la saisir vu d\u2019ici. Ce que je rep\u00e8re en dernier, c\u2019est la silhouette sombre d\u2019un grand bouddha debout me faisant face, on dirait qu\u2019il veille discr\u00e8tement sur le vide de la pi\u00e8ce, le dos appuy\u00e9 contre le mur bleu-ciel d\u00e9lav\u00e9. Quatre : la fen\u00eatre que je regarde donne sur un autre rectangle, une autre fen\u00eatre, ouverte elle aussi, sur une ruelle parall\u00e8le \u00e0 la mienne. J\u2019y aper\u00e7ois le portail \u00e0 lames blanches du voisin absent surplomb\u00e9 de tuiles bleues. Cinq : je prends la photo et la pluie reprend aussit\u00f4t, violemment, comme si s\u2019\u00eatre retenue de tomber durant cinq secondes l\u2019avais mise en col\u00e8re.&nbsp;AnM.<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/65520BFF-15A1-42E7-9B83-00202C87AFA4-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-103457\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/65520BFF-15A1-42E7-9B83-00202C87AFA4-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/65520BFF-15A1-42E7-9B83-00202C87AFA4-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/65520BFF-15A1-42E7-9B83-00202C87AFA4-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/65520BFF-15A1-42E7-9B83-00202C87AFA4-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/65520BFF-15A1-42E7-9B83-00202C87AFA4-2048x1536.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>12. LA GRISAILLE, LES DESSOUS<br><br>La ville est rest\u00e9e sous la grisaille aujourd&rsquo;hui, du matin au soir. Co\u00efncidence ? Ou bien la proposition de F. a-t-elle \u00e9t\u00e9 lue par Saigon avant m\u00eame que j\u2019en prenne connaissance ? Sentiment que le temps s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9, il suffirait de retirer sa montre pour y croire, d&rsquo;annuler tous les rendez-vous et rester l\u00e0, devant la fen\u00eatre, sans rien faire. Dessous la ville a perdu ses couleurs, on la devine \u00e0 peine, elle n&rsquo;existe plus que par sa rumeur. La lumi\u00e8re n&rsquo;a presque pas chang\u00e9 de 6 \u00e0 17 heures. En fait, il a m\u00eame fait a un peu plus jour \u00e0 partir du soir. Dans ce brouillard, les hommes aussi sont devenus incolores, sans teint, sans visage, sans \u00e2ge, il est d\u00e9sormais impossible de les diff\u00e9rencier. Tous semblent \u00eatre de la m\u00eame race terne. Leurs voix aussi sont transparentes, atonales, j&rsquo;ai beau tendre l&rsquo;oreille, je n&rsquo;y devine ni humeur, ni expression. D\u2019ici on croirait entendre un peuple de guimbardes. C&rsquo;est un lundi qui n&rsquo;a jamais commenc\u00e9. Il a fallu que la nuit tombe pour finalement r\u00e9aliser qu&rsquo;un jour \u00e9tait bien pass\u00e9. AnM.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/image-7.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-103005\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/image-7.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/image-7-315x420.jpeg 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>11. LE PREMIER SOUVENIR QUI LIE LECTURE ET ECRITURE<\/p>\n\n\n\n<p>Traces d\u2019histoire, histoire de traces. D\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1990. J\u2019ai 7 ans. Le p\u00e8re m\u2019annonce que je dois \u00e9crire un texte, un texte qui sera probablement publi\u00e9 en fin d\u2019ann\u00e9e. J\u2019ignore ce que \u00ab&nbsp;publier&nbsp;\u00bb signifie. Le p\u00e8re m\u2019explique que mon texte sera accueilli dans une revue, sur du papier, comme les livres de notre immense biblioth\u00e8que. J\u2019y serai auteur parmi d\u2019autres. Le texte sera dactylographi\u00e9 et imprim\u00e9. <br>\u00ab&nbsp;\u2014 Dactylographi\u00e9 ?&nbsp;\u00bb Je me saisis de mon recueil de Jacques Pr\u00e9vert et regarde avec admiration le nom, les vers imprim\u00e9s sur le papier jaun\u00e2tre du livre d\u00e9j\u00e0 bien us\u00e9. Ce qui attire mon attention pour la premi\u00e8re fois, c\u2019est que le livre n\u2019est pas manuscrit. J\u2019en prends un deuxi\u00e8me, un troisi\u00e8me, un quatri\u00e8me de la biblioth\u00e8que; tous sont en caract\u00e8res \u00ab&nbsp;dactylographi\u00e9s \u00bb (mot que je viens de comprendre). Ainsi, je me dis que seuls les \u00e9crivains dignes de ce nom ont cet honneur. Je vais donc devenir \u00e9crivain.&nbsp;Dans l\u2019excitation, je d\u00e9sire imm\u00e9diatement commencer. Dois-je \u00e9crire \u00e0 la machine ? Le p\u00e8re r\u00e9pond que ce n\u2019est pas n\u00e9c\u00e9ssaire. Je peux \u00e9crire \u00e0 la main et l\u2019\u00e9quipe de la revue se chargera de dactylographier mon texte. \u00ab&nbsp;\u2014 L\u2019important, c\u2019est l\u2019histoire que tu vas raconter.&nbsp;\u00bb&nbsp;Le titre m\u2019est venu tout de suite, sans r\u00e9fl\u00e9chir, avant m\u00eame d&rsquo;avoir une id\u00e9e en t\u00eate. Pas besoin de penser. Juste \u00eatre seul, avec ma solitude, sur le dos d\u2019\u00e2ne, et une histoire \u2014 inconnue de moi, connue des mots \u2014 apparait. D&rsquo;un jet. Je ne savais pas quoi \u00e9crire avant de commencer. Et pourtant, il suffit de poser les premiers mots pour que l\u2019\u00e9criture ait elle m\u00eame une histoire \u00e0 raconter. C\u2019est pareil pour Pr\u00e9vert ? J\u2019ai pris une feuille blanche, sans ligne ni carreau. J\u2019essaie d\u2019y \u00e9crire droit, au stylo noir. Mais l&rsquo;\u00e9criture bouge dans tous les sens, comme un cheval fou \u00e0 mener. Ma main se crispe, mes l\u00e8vres aussi. La seconde ligne chevauche d\u00e9j\u00e0 la premi\u00e8re ! J\u2019ai peur des boucles aux majuscules, de faire baver l&rsquo;encre\u2026 En me lisant, les gens distingueront-ils mes tremblements de cancre gaucher ? Mais j\u2019essaie de me rassurer, apr\u00e8s tout, Jacques Pr\u00e9vert a peut-\u00eatre lui aussi des difficult\u00e9s \u00e0 \u00e9crire \u00e0 la main. Finalement, une seule h\u00e9sitation sur un pronom. Je ? Non. Il. Vilaine rature. Tant pis, quand ils publieront l&rsquo;histoire, elle sera dactylographi\u00e9e. \u00c7a ne se verra pas. Ce n\u2019est qu\u2019un brouillon\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9cembre 1990. Dans le salon, face \u00e0 la biblioth\u00e8que, mon p\u00e8re ouvre une grande enveloppe marron qui contient un livre. \u00ab&nbsp;C\u2019est celui o\u00f9 je suis auteur ? C\u2019est bien celui-l\u00e0 ? \u00bb&nbsp;Un seul texte m\u2019int\u00e9resse, le mien. Je tourne les pages cherchant mon nom parmi tous les textes dactylographi\u00e9s. Soudain, \u00e0 la page 77, je d\u00e9couvre avec stupeur que mon texte est le seul du recueil imprim\u00e9 manuscrit. Tout y est, mon \u00e9criture ridicule, ma rature\u2026 Pourquoi n&rsquo;ont-ils pas dactylographi\u00e9 ce texte comme tous les autres ? L&rsquo;histoire d&rsquo;\u00e9mile n&rsquo;est-elle pas digne de s\u00e9rieux, de respect ? Je ne suis pas un \u00e9crivain. Submerg\u00e9 par la tristesse, je pars me cacher pour pleurer. Je me sens trahi, humili\u00e9. \u00ab&nbsp;\u2014 Plus jamais je n\u2019\u00e9crirai.&nbsp;\u00bb AnM.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/8788278E-FC6E-49CD-874D-66EE514A0ADC-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-102425\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/8788278E-FC6E-49CD-874D-66EE514A0ADC-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/8788278E-FC6E-49CD-874D-66EE514A0ADC-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/8788278E-FC6E-49CD-874D-66EE514A0ADC-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/8788278E-FC6E-49CD-874D-66EE514A0ADC-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/8788278E-FC6E-49CD-874D-66EE514A0ADC-2048x1536.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>10. PENDANT QUE<br><br>Pendant que je laisse mon th\u00e9 infuser, le r\u00eave encombre encore mon regard \u00e9gar\u00e9. Pendant que je lance le replay du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, je n\u2019ai finalement aucune envie de le regarder. Pendant que je me douche, je r\u00e9alise que j\u2019ai de moins en moins envie de faire l\u2019amour. Pendant que je pr\u00e9pare mon cours de fran\u00e7ais, je regrette de ne pas apprendre plus r\u00e9guli\u00e8rement le vietnamien. Pendant que l\u2019\u00e9tudiant m\u2019\u00e9voque un souvenir d\u2019enfance, je cherche \u00e0 me souvenir d\u2019un des miens mais aucun ne revient. Pendant que je cherche o\u00f9 activer le son de la vid\u00e9o, j\u2019essaie de lire sur les l\u00e8vres de l\u2019actrice qui semble embarrass\u00e9e. Pendant que je marche dans mon quartier, je crains de croiser un ami pas vu depuis plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Pendant que je mange mon boeuf saut\u00e9, la grand-m\u00e8re masqu\u00e9e cherche \u00e0 vendre son dernier ticket de loto. Pendant que je s\u00e8che le linge, j\u2019\u00e9coute Eug\u00e8ne Ionesco \u00e9voquer la gravit\u00e9 avec laquelle, enfant, il regardait les repr\u00e9sentations du Guignol, au jardin du Luxembourg. Pendant que je cours, je me demande apr\u00e8s quoi je cours. Pendant que je soul\u00e8ve des poids, je me demande comment me d\u00e9barrasser de celui qui p\u00e8se sur ma conscience. Pendant que l\u2019enfant saigne du nez, je pense au dessin re\u00e7u par Georges dans Cach\u00e9. Pendant que j\u2019\u00e9coute Michel Petrucciani jouer Rachid, le visage de Sa\u00efd me revient, les bleus de son immense fresque murale aussi. Pendant que ma fille regarde le film, je la regarde le regarder, j\u2019observe les expressions de son visage qui a tant chang\u00e9 ces derniers mois, bient\u00f4t, je ne la reconnaitrai pas. Pendant que j\u2019\u00e9cris dans le carnet, je n\u2019attends pas des mots mais une voix, une voix assez puissante pour couvrir le bruit des discussions de la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#09. NE PAS S\u2019ATTARDER SUR <\/p>\n\n\n\n<p>Ne pas s\u2019attarder sur le cauchemar encore visible dans mes yeux, ne pas s\u2019attarder sur la maladie, les amygdales enfl\u00e9es et la bouche d\u00e9sertique, ne pas s\u2019attarder sur l\u2019odeur d\u2019urine dont son pyjama est impr\u00e9gn\u00e9, ne pas s\u2019attarder sur le bouton de fi\u00e8vre qui n\u2019enlaidit en rien son sourire, ne pas s\u2019attarder sur le baiser de peur qu\u2019elle attrape ma maladie, ne pas s\u2019attarder sur l\u2019odeur des habits mal s\u00e9ch\u00e9s des voisins dans l\u2019ascenseur, ne pas s\u2019attarder au caf\u00e9 o\u00f9 le voisin anglais que tu hais pourrait engager une conversation affligeante, ne pas s\u2019attarder sur le banc, le courant d\u2019air me fait d\u00e9j\u00e0 frissonner de fi\u00e8vre, ne pas s\u2019attarder sur le t\u00e9l\u00e9phone qui s\u2019obstine \u00e0 ne m\u2019annoncer que des mauvaises nouvelles, ne pas s\u2019attarder l\u2019amertume des textes perdus hier, ne pas s\u2019attarder sur la voix disparue qui \u00e9tait en train de se faire entendre, je la retrouverai, autrement, en \u00e9crivant \u00e0 nouveau, ne pas s\u2019attarder sur le d\u00e9pit de n\u2019avoir rien sauvegard\u00e9, ne pas s\u2019attarder sur le sous-entendu suppos\u00e9 me provoquer, ne pas s\u2019attarder sur les mots rest\u00e9s sur le bout de la langue et finalement raval\u00e9s de travers, m\u2019\u00e9vitant ainsi de continuer la dispute d\u2019hier, ne pas s\u2019attarder sur les fautes de conjugaison, laisser parler, ne pas sanctionner l\u2019apprenante dont la langue commence \u00e0 se d\u00e9lier, pass\u00e9 compos\u00e9 imparfait pr\u00e9sent, \u00e0 quoi bon s\u2019attarder sur la justesse de l\u2019alternance des temps, puisqu\u2019elle prend enfin plaisir \u00e0 communiquer, ne pas s\u2019attarder sur la mine patibulaire de la serveuse \u00e0 peine \u00e9tais-je entr\u00e9, ne pas s\u2019attarder sur la soupe trop sucr\u00e9e mais appr\u00e9cier la chaleur du bouillon sur le mal de gorge, ne pas s\u2019attarder sur la Porsche qui a bien failli me percuter, ne pas s\u2019attarder sur la fatigue, le manque \u00e9nergie de lui lire une histoire, m\u00eame de Jules Verne, elle ne s\u2019attarde pas non plus sur mes fautes de lecture, son indulgence m\u2019encourage \u00e0 continuer encore un peu, ne pas s\u2019attarder sur le sommeil, l\u2019envie de procrastiner, ne pas s\u2019attarder sur cette petite voix qui dit tout bas \u00ab&nbsp;si tu rates un jour, ce n\u2019est pas si grave&nbsp;\u00bb non, il me faut \u00e9crire avant de fermer les yeux, respecter ma parole envers moi-m\u00eame et tenir mon neuvi\u00e8me jour de carnet, ne pas s\u2019attarder sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019iPad qui \u00e9blouit dans le noir, relire trois fois la proposition, et se lancer\u2026 AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>#08. LES NOMS C\u2019EST DU PROPRE<br><br>Abdullah Ibrahim Fran\u00e7ois Bon Ch\u1ecb H\u00e0 Annie Emmanuelle Cordoliani Pierre M\u00e9nard Arnaud Ma\u00efsetti Gracia Bejjani Brigitte C\u00e9lerier \u0110\u00ean Linh Lucas Nhung Rosy Trang Huynh John Ringl\u00e9 Cl\u00e9mence Thi Bui Ocean Vuong Marguerite Duras Maurice Blanchot Georges Bataille Valdimir Poutine Volodymyr Zelensky Anne Sophie Lapix Didier Deschamps Karim Benzema Juste Fontaine Gianni Infantino Karl Marx Fran\u00e7ois Begaudeau Marine Le Pen Michael Haneke Daniel Auteuil Juliette Binoche Maurice B\u00e9nichou Daniel Duval Samuel Beckett Edmond Jab\u00e8s Laure Henri Michaux Daniel Schneidermann Cyril Hanouna Louis Boyard L\u00ea Th\u1ecb Ch\u1ee3 Nhung Chu Tom Anh Thanh Liz Juan Christophe Tarkos Ly Ti\u1ebfn Anna Jouy Gwen Denieul Sabine Huynh Maurice Nadeau Th\u1eafng Jamin Bryan Petterson Steve Kaufman Andrew Michael Collin Michael Thuy Michael Stewen Corvez Mai Nguyen Y\u1ebfn Nguy\u00ean L\u00e9o Ferr\u00e9 Arthur Rimbaud Guillaume Appolinaire Ly Thanh Tony Gens Hu\u1ef3nh T\u1ea5n Ph\u00e1t Alberto Giacometti Charlie Chaplin Jan Doets Andr\u00e9 Birukoff Philippe Rahmy Patrice Newell H\u1ed3 Ch\u00ed Minh Pierre-emmanuel Cynthia Howson Joe Coach Vincent Van Gogh Henri Matisse Auguste Renoir \u00c9douard Manet Claude Monet Paul Gauguin Edgar Degas Antoine de Saint-Exup\u00e9ry Jules Vernes Santa Claus Donald Trump Joe Biden Emmanuel Macron Jean Luc M\u00e9lenchon Christophe Tarkos Dinos Apichatpong Weerasethakul Tilda Swinton Coleman Hawkins Cher Baker Marine Riguet Caroline Diaz Claude Enuset Solange Vissac Miles Davis Michel Petrucianni Alein Veinstein Charles Juliet Emil Cioran Archie Shepp AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>#7. CHAQUE VISAGE UN TRAIT<\/p>\n\n\n\n<p>le b\u00e9ret gris laisse passer quelques m\u00e8ches ch\u00e2tains boucl\u00e9es sur le front ponctu\u00e9 d\u2019acn\u00e9 sous les yeux pliss\u00e9s deux valises de r\u00eaves pas encore faits l\u2019air agac\u00e9 la voix sort timidement des l\u00e8vres fines sur lesquelles il passe la langue avant de moudre mon caf\u00e9 | entre le n\u00f3n l\u00e1 et le masque \u00e0 fleurs bleues seuls les yeux sont visibles l\u2019un d\u2019entre eux rouge conjonctivite croisera mon regard qui remarque une t\u00e2che de naissance pourpre juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la paupi\u00e8re rid\u00e9e | reflet dont je ne reconnais ni la bouche ni les l\u00e8vres s\u00e8ches probablement gerc\u00e9es de n\u2019avoir pas dit un mot les joues boursouffl\u00e9es de non-dits ce petit grain de beaut\u00e9 sous la l\u00e8vre inf\u00e9rieure ne me dit rien \u00e0 moins que ce ne soit un grain de sable noir un point de suspension coupant la parole d\u2019une phrase abandonn\u00e9e Dieu sait o\u00f9.&nbsp;AnM.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"638\" height=\"1024\" data-id=\"101055\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/29077398-E0FA-4909-8686-8F0B079BBACC-638x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-101055\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/29077398-E0FA-4909-8686-8F0B079BBACC-638x1024.jpeg 638w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/29077398-E0FA-4909-8686-8F0B079BBACC-262x420.jpeg 262w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/29077398-E0FA-4909-8686-8F0B079BBACC-768x1232.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/29077398-E0FA-4909-8686-8F0B079BBACC-958x1536.jpeg 958w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/29077398-E0FA-4909-8686-8F0B079BBACC.jpeg 1071w\" sizes=\"auto, (max-width: 638px) 100vw, 638px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><br>#6. PERSONNE D\u2019AUTRE QUE MOI N\u2019AURAIT REMARQU\u00c9 QUE<br><br>Personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait remarqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019est pas un client. L\u2019homme de l\u2019ombre tourne depuis un bon moment autour de la terrasse du restaurant. Il garde ses distances, casquette viss\u00e9e sur le regard, il attend patiemment, assis par terre, sous la devanture sans lumi\u00e8re d&rsquo;une \u00e9ni\u00e8me affaire en faillite. Qui d\u2019autre que moi pour pr\u00eater attention aux invisibles de la nuit ? S\u2019il savait que je l\u2019observe, il partirait. Ainsi, je le scrute du coin de l\u2019oeil, feignant une concentration extr\u00eame devant l&rsquo;iPad ouvert. \u00c0 ses yeux, je suis peut-\u00eatre un homme d\u2019affaires occup\u00e9 en train d\u2019\u00e9crire des emails en mangeant. \u00c9tant l&rsquo;unique client tout seul, je veux dissiper en lui toute d\u00e9fiance possible \u00e0 mon \u00e9gard, qu&rsquo;il se sente \u00e0 son aise et qu&rsquo;il pense que j&rsquo;ignore sa pr\u00e9sence, comme tout le monde. Si je n\u2019\u00e9crivais pas, je ne l&rsquo;aurais pas vu jeter son d\u00e9volu sur la table situ\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la terrasse. La famille qui y dinait vient de demander l\u2019addition. Les enfants ont peu mang\u00e9 passant leur temps \u00e0 jouer sur le smartphone de maman. Devant eux, quelques plats \u00e0 peine entam\u00e9s. Les parents, cure-dent \u00e0 la bouche, semblent plong\u00e9s dans une conversation qui vu d&rsquo;ici ressemble \u00e0 une dispute. Une fois pay\u00e9, la famille se dirige vers leur immense Range Rover flambant neuf. L\u2019homme de l\u2019ombre saisit sa chance et s\u2019assoit discr\u00e8tement \u00e0 leur table, dans le dos du serveur occup\u00e9 \u00e0 prendre une commande. Qui d\u2019autre que moi pour craindre qu&rsquo;il se fasse prendre ? Il reste calme, les geste s\u00fbrs, il commence par la patte de poulet, la trempe dans le sel citronn\u00e9, il continue avec le riz pas fini des enfants partis avant de faire descendre le tout d&rsquo;une gorg\u00e9e de bi\u00e8re dilu\u00e9e dans les gla\u00e7ons fondus. Il finira tout ce qui s\u2019appr\u00eatait \u00e0 \u00eatre jet\u00e9. La casquette sur le visage, il ne tourne pas la t\u00eate vers les autres tables, comme si croiser le regard de quelqu\u2019un risquait de le d\u00e9masquer. Et moi, je continue de l\u2019\u00e9crire, homme de l\u2019ombre affam\u00e9 \u00e0 l\u2019insu de tous, sauf moi. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#5. CIEL DU LUNDI<br><br>ciel ignor\u00e9 le regard se cogne contre le reste du r\u00eave qui s&rsquo;\u00e9loigne dans le vide trop d&rsquo;angoisse pour voir quoi que ce soit les nuages d\u00e9filent comme un film en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le ciel semble press\u00e9 soleil pudique cach\u00e9 derri\u00e8re la tour, entre deux rideaux apr\u00e8s la pluie l\u2019\u00e9claircie blanche rappelle la lumi\u00e8re d\u2019hiver en France aboiements klaxons cris m\u00e9pris du silence constellations de lampadaires la ville grouille vocif\u00e8re le ciel lui pourpre sobre et calme avant la nuit la nuit sans \u00e9toiles nuit noire cribl\u00e9e de plaies que l\u2019insomnie commence puisqu\u2019elle offre au matin des ciels aussi majestueux qu\u2019inutiles. AnM.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/C86DE4B4-6F33-442F-A039-1DB54E117B36-768x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-100092\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/C86DE4B4-6F33-442F-A039-1DB54E117B36-768x1024.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/C86DE4B4-6F33-442F-A039-1DB54E117B36-315x420.jpeg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/C86DE4B4-6F33-442F-A039-1DB54E117B36-1152x1536.jpeg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/C86DE4B4-6F33-442F-A039-1DB54E117B36-1536x2048.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/C86DE4B4-6F33-442F-A039-1DB54E117B36-scaled.jpeg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br>#4. PHRASE DE R\u00c9VEIL<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2014 j&rsquo;ai ramen\u00e9 une photo du r\u00eave\u00bb Le p\u00e8re psychanalyste, subjugu\u00e9 par une telle r\u00e9v\u00e9lation, veut absolument voir la photo, il veut une preuve, sa vie semble en d\u00e9pendre. Mais l\u2019appareil n\u2019a plus de batterie. Je fouille dans le sac, le p\u00e8re s\u2019impatiente. Une quinte de toux au loin me pr\u00e9occupe, elle se fait de plus en plus insistante, je n\u2019entends plus rien d\u2019autre. \u00c7a vient du couloir. Je me dirige vers la chambre, je connais le trajet sans savoir o\u00f9 je vais. La batterie est en charge, par terre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit d\u2019Isabelle en train de tousser. \u00ab\u2014&nbsp;J\u2019ai ramen\u00e9 une photo du r\u00eave&nbsp;\u00bb me dis-je \u00e0 voix haute avant de noter. AnM.<\/p>\n\n\n\n<p><br>#3. IL AURAIT FALLU<\/p>\n\n\n\n<p>Hier. Pas d\u2019heures et des poussi\u00e8res. Rues vides, sans vie, si n\u2019est quelques rats se disputant les d\u00e9chets de mon attention. Je cherche du regard quelque-chose \u00e0 quoi m\u2019accrocher. Au beau milieu de la nuit, m\u00eame les motos se font rares. Un chat passe, certes, ce n\u2019est pas comme si je ne l\u2019avais jamais vu. C\u2019est m\u00eame un habitu\u00e9 de mes insomnies. Je pense \u00e0 la cigarette que j\u2019aurais pu fumer si je fumais encore, quelques bouff\u00e9es imaginaires p\u00e9n\u00e8trent les poumons. Alors que j\u2019essaie maladroitement de faire des ronds de fum\u00e9e invisible, il me semble croiser le regard d\u2019une chouette blanche, perch\u00e9e sur le lampadaire juste en face. J\u2019ai d\u2019abord un doute : suis-je en train d\u2019halluciner ? Comment puis-je me prouver que cette vision existe ? Il aurait fallu saisir une image, prendre le t\u00e9l\u00e9phone qui chargeait dans le salon. Mais bien trop peur que la cr\u00e9ature parte en mon absence. Je pr\u00e9f\u00e8re profiter de l\u2019instant. Au lieu de rester calme, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de faire un bruit pour attirer son attention. Elle s\u2019envole aussit\u00f4t et disparait derri\u00e8re la pagode, aussi belle qu\u2019effrayante. Je me dis que personne, \u00e0 part l\u2019\u00e9criture, ne croira en ce que j\u2019ai cru voir. La photo aurait \u00e9t\u00e9 superbe : l\u2019oiseau majestueux, son plumage blanc, presque phosphorescent, l\u2019immensit\u00e9 des pupilles, sa posture fi\u00e8re, presque noble, surplombant la nuit du quartier&#8230; Et puis ne rien regretter, il faut bien accepter de ne pouvoir tout saisir, accepter que les apparitions les plus \u00e9tranges se font souvent sous fond de disparition. Je ne suis pas amer, bien au contraire; je me sens privil\u00e9gi\u00e9, et m\u00eame choy\u00e9 par la ville qui, en plein coeur du r\u00e9el, vient de m\u2019ouvrir une br\u00e8che dans le fantastique.&nbsp;AnM.<br><br><br>#2. SI LOIN SI LOIN<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait la nuit. \u00c7a j&rsquo;en suis certain car je me souviens que les flammes \u00e9taient l&rsquo;unique source de lumi\u00e8re. Je n&rsquo;avais pas os\u00e9 la br\u00fbler sur le balcon, \u00e0 cause de la fum\u00e9e. J&rsquo;avais fait \u00e7a au pied d&rsquo;un arbre, un de ceux qui longent le canal, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Je connaissais la lettre par coeur. C&rsquo;est probablement la raison pour laquelle j&rsquo;avais os\u00e9 y mettre le feu. Je pensais que je pourrais toujours la reproduire, si n\u00e9cessaire. Mais j&rsquo;avais m\u00e9sestim\u00e9 mon d\u00e9sir d&rsquo;oublier. J&rsquo;ai vaguement en t\u00eate son \u00e9criture manuscrite, il me semble que l&rsquo;encre \u00e9tait bleue. Je n&rsquo;ai aucune certitude aujourd&rsquo;hui des mots re\u00e7us, re\u00e7us comme des coups. Je me souviens seulement \u00e0 quel point leur justesse m&rsquo;avait heurt\u00e9. AnM.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-2 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" data-id=\"98431\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1FE0589B-E6A0-4EAB-8170-10D329981A06-768x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-98431\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1FE0589B-E6A0-4EAB-8170-10D329981A06-768x1024.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1FE0589B-E6A0-4EAB-8170-10D329981A06-315x420.jpeg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1FE0589B-E6A0-4EAB-8170-10D329981A06-1152x1536.jpeg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1FE0589B-E6A0-4EAB-8170-10D329981A06.jpeg 1536w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><br>#1. DE L\u2019IMPR\u00c9VU<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;impr\u00e9vu, c&rsquo;est justement recevoir au r\u00e9veil l&rsquo;invitation \u00e0 \u00e9crire. Avant l&rsquo;appel venait du dedans, seul. Mais longtemps que plus rien ne surprend, ne pousse \u00e0 noter. Depuis que l\u2019\u00e9criture est partie, la ville s&rsquo;est vid\u00e9e des fictions qu&rsquo;elle portait \u00e0 son insu. Du banc en marbre blanc, chercher \u00e0 me sentir vivant, tenter d\u2019\u00eatre parmi les choses : un bruit de pas invisibles derri\u00e8re moi dont j\u2019imagine la silhouette, un chantier qui gronde au loin comme le ventre vide gargouille, et le lac, laid, enferm\u00e9 dans sa cage, dont l&rsquo;eau verte fr\u00e9mit au moindre soupir&#8230; j\u2019y tourne en rond sur ma barque, rep\u00eache \u00e0 l&rsquo;\u00e9puisette les mots qui l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre refont surface&#8230; AnM.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/529484F4-A96B-4848-AC02-987051C87959-768x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-97821\" width=\"589\" height=\"785\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/529484F4-A96B-4848-AC02-987051C87959-768x1024.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/529484F4-A96B-4848-AC02-987051C87959-315x420.jpeg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/529484F4-A96B-4848-AC02-987051C87959-1152x1536.jpeg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/529484F4-A96B-4848-AC02-987051C87959-1536x2048.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/529484F4-A96B-4848-AC02-987051C87959-scaled.jpeg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 589px) 100vw, 589px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#44 \u00c9CRIRE DEHORS \u00c9crire dehors. L\u00e0. Sur le trottoir. Dans le ronronnement des machines, les all\u00e9es venues des passants, l&rsquo;attente des chauffeurs de taxi arr\u00eat\u00e9s, l&rsquo;ennui des portiers aux heures creuses du milieu d&rsquo;apr\u00e8m, le pas qui traine des serveuses fatigu\u00e9es, les flics en civil \u00e9m\u00e9ch\u00e9s caisse d&rsquo;heineken vide \u00e0 leurs pieds, le reflet des fa\u00e7ades dans les vitres&#8230; Je <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/limprevu-a-m\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnets individuels | Anh Mat<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":456,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897,1],"tags":[],"class_list":["post-97819","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97819","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/456"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97819"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97819\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97819"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97819"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97819"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}