{"id":97986,"date":"2024-01-27T17:32:34","date_gmt":"2024-01-27T16:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=97986"},"modified":"2024-01-27T17:33:35","modified_gmt":"2024-01-27T16:33:35","slug":"carnet-defets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-defets\/","title":{"rendered":"carnet des jours suivants"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#400<\/h1>\n\n\n\n<p>Il y a presque vingt ans, au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019ai aper\u00e7u dans la presse d\u2019H\u00e9rode Atticus, un jeune coll\u00e8gue, qui avait d\u00fb l\u00e2cher son piano pendant une ann\u00e9e enti\u00e8re pour aller surveiller des rochers convoit\u00e9s par les Turcs en mer \u00c9g\u00e9e. Il \u00e9tait en permission, athl\u00e9tique et cuit de soleil. Il faut toujours \u00eatre la premi\u00e8re \u00e0 voir, surtout au th\u00e9\u00e2tre. Je me suis post\u00e9e sur son chemin, en ambassade. \u00ab&nbsp;Rentre \u00e0 pr\u00e9sent. Tu t\u2019es acquitt\u00e9 de ton devoir envers la terre m\u00e8re. Il est temps&nbsp;\u00bb. Je n\u2019ai rien dit de tout cela sur le moment, mais ce soir, comme nous en parlons, je prends la mesure du caract\u00e8re profond\u00e9ment <em>mythologique<\/em> de ce moment. Tout ce temps, il a cru que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 aussi surprise que lui de le trouver dans la foule du th\u00e9\u00e2tre antique. Mais non, j\u2019\u00e9tais, \u00e0 mon insu, l\u2019envoy\u00e9e de la d\u00e9esse, car de la soir\u00e9e qui suivit, je ne me rappelle que le bleu du ciel tombant vers la nuit sans jamais l\u2019atteindre, le vin et les joyeux compagnons. Et le quatrain de Khayy\u00e2m est l\u2019\u00e9cho le plus s\u00fbr de ce moment&nbsp;:<br><em>Bois du vin\u2026 c\u2019est lui la vie \u00e9ternelle,<br>C\u2019est le tr\u00e9sor qui t\u2019est rest\u00e9 des jours de ta jeunesse&nbsp;:<br>La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres&nbsp;!<br>Sois heureux un instant, cet instant c\u2019est ta vie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#399<\/h1>\n\n\n\n<p>Parfois, il faut tracer un cercle sur le sol. Sans craie ni pierre. Seulement avec la parole.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#398<\/h1>\n\n\n\n<p>Ils parlent tous deux un excellent fran\u00e7ais, souvent plus pr\u00e9cis que le mien, mais en pr\u00e9sence l\u2019un de l\u2019autre, assis en compatriotes pour faire appara\u00eetre dans une salle de cours des si\u00e8cles de culture hell\u00e8ne, la langue d\u2019adoption leur fait d\u00e9faut. Ils interrogent l\u2019autre, toujours avec la m\u00eame question&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment dis-tu\u2026 ? \u00bb et qui se termine par un mot grec. Il est toujours compos\u00e9 de plusieurs syllabes, pr\u00e9cis et exigeant. Et le pays donne en r\u00e9ponse, avec une \u00e9tonnante facilit\u00e9, le mot fran\u00e7ais. Il est \u00e9vident, familier, bien connu, s\u2019il s\u2019est absent\u00e9, c\u2019est uniquement pour \u00eatre choisi \u00e0 nouveau, pour former avec sa traduction, qui est souvent sa racine, un symbole, dont les deux morceaux ne font plus qu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;#397<\/h1>\n\n\n\n<p>Ce qui va de soi, semble-t-il, il faut le dire malgr\u00e9 tout parce que plus rien ne va de soi. On voudrait croire qu\u2019agissant ainsi, en d\u00e9clinant \u00e0 toute occasion son identit\u00e9 \u00e9thique compl\u00e8te, on rassure les braves gens, on fait baisser sinon les temp\u00e9ratures, au moins l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 du doute\u2026 On pourrait toutefois se fier \u00e0 ce qui va de soi et corriger le tir a posteriori, si n\u00e9cessaire. Mais il semble qu\u2019il soit devenu l\u00e9tal, ce tir, imm\u00e9diatement mortel et alors on en appelle \u00e0 la police d\u2019assurance, d\u2019assurance-vie, celle qui nous permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9, puisqu\u2019on le vaut bien. Pour ce qui va de moi, il va cependant falloir me faire confiance&nbsp;: je ne suis plus en veine de d\u00e9claration sur l\u2019honneur \u00e0 la moindre rencontre. La poign\u00e9e de main signe son grand retour. Au mieux, je ne cracherai pas dans ma paume avant, avec les hypocondriaques s\u2019entend.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">&nbsp; #396<\/h1>\n\n\n\n<p>Une conque de pourpre et d\u2019or depuis deux jours sur Bitume-Plage. Le tissu molletonn\u00e9 d\u2019un couvre-pieds s\u2019est fig\u00e9 dans cette forme conique. Rien alentour que le crachin. Quel mollusque a abandonn\u00e9 ainsi sa coquille&nbsp;? Et qu\u2019est-ce qui le prot\u00e9gera l\u00e0 o\u00f9 il se trouve \u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#395<\/h1>\n\n\n\n<p>Le chat attend \u00e0 la porte de l\u2019auto-\u00e9cole. Il ne sait pas que c\u2019est samedi. Il ne sait pas que les cours sont annul\u00e9s \u00e0 cause de la m\u00e9t\u00e9o. Il ne sait pas conduire.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#394<\/h1>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas de choix. Il n\u2019y a pas de cr\u00e9ation d\u2019un esprit forclos qui surgirait tout \u00e0 coup sous l\u2019\u0153il d\u2019un public \u00e9bloui. Il n\u2019y a qu\u2019une longue conversation \u00e0 laquelle participent les vivants et les morts, qui \u00e9ternue dans l\u2019air du temps et \u00e0 laquelle le malentendu sert de cadre. Enfonce-toi bien \u00e7a dans le cr\u00e2ne avant de venir me bassiner avec ta conception artistique.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#393<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans un premier temps, elle \u00e9chafaudait des plans de fuite en se renseignant \u00e0 la gare, en appelant les compagnies d\u2019aviation, en lisant les guides les mieux renseign\u00e9s sur ces destinations o\u00f9 elle pourrait trouver un asile s\u00fbr. Cela dura environ une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 ce que quelque chose s\u2019apaise. Alors, elle se contenta de collectionner les d\u00e9pliants des agences de voyages et quand il lui proposait de partir pour les vacances, elle trouvait toujours un moyen habile d\u2019\u00e9viter les destinations qui s\u2019empilaient dans le tiroir de sa table de chevet. Nous pensions qu\u2019elle s\u2019en tenait l\u00e0, mais quand la p\u00e9nible t\u00e2che de vider sa maison s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e, le tiroir \u00e9tait vide. En tous cas, aucun prospectus vantant Bali, la Terre Ad\u00e9lie ou le Mexique n\u2019y tra\u00eenait plus. Pas de livres sur la tablette, mais une loupe\u2026 Il nous aura fallu attendre plusieurs ann\u00e9es pour sortir de notre stup\u00e9faction\u2026 ou plut\u00f4t d\u2019une sorte de d\u00e9ception, voisine de celle qu\u2019on \u00e9prouve devant un tour de magie sans prestige. Finalement, la semaine derni\u00e8re, la dame qui lui tenait compagnie pendant sa derni\u00e8re maladie, d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 mettre de l\u2019ordre dans ses propres affaires avant de partir pour la Chine, nous a retourn\u00e9 un livre qu\u2019elle avait trouv\u00e9 sous l\u2019oreiller de la d\u00e9funte et gard\u00e9 par devers elle, le jugeant, pr\u00e9tend-elle, d\u00e9nu\u00e9 d\u2019importance. Des horaires de trains pour l\u2019Italie, vieux de plus d\u2019une centaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#392<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 cause du vert, tout le monde est f\u00e2ch\u00e9 en deux \u00e9quipes. Ceux qui ne veulent plus le voir en peinture du salon, m\u00e8re-p\u00e8re et Queeny surtout, et sinon Malice et moi, qui n\u2019en voient pas d\u2019autres pour le salon. Le salon, il faut le refaire, l\u00e0, on a l\u2019unanimit\u00e9, \u00e0 cause de l\u2019eau qui a coul\u00e9 pendant la maladie de la maison. On aurait cru \u00e0 une dispute, que Malice ne voulait jamais rien faire dans la maison, qu\u2019elle laissait perdre, mais pas du tout, Malice a appel\u00e9 des funambules pour le toit qui d\u00e9go\u00fbtait en moins de deux. C\u2019est quand il a fallu les peintres avec des \u00e9chelles de couleurs que \u00e7a s\u2019est g\u00e2t\u00e9, couleur de fruit pourri du fond du jardin : on donne un coup de pied dedans et plein de moucherons s\u2019envolent. On dirait des cyclistes pendant que la chaussure toute sale reste l\u00e0 comme un camion qui s\u2019est fait couper l\u2019herbe sous le pied au d\u00e9marrage et qui a piti\u00e9 des petites bestioles \u00e0 roulettes, malgr\u00e9 tout. M\u00e8re-p\u00e8re, l\u00e0, ils ont fait claquer la roue des couleurs sur la table b\u00e2ch\u00e9e, c\u2019\u00e9tait pire que de crier pour le c\u0153ur, c\u2019\u00e9tait le tonnerre qui met les jetons, tout seul, dans la petite chambre du grenier. Leur couleur m\u00e8re-p\u00e8re l\u2019appellent \u00ab coing d\u2019automne \u00bb, Queeny dit que Malice n\u2019a aucun go\u00fbt, qu\u2019elle n\u2019a jamais eu aucun go\u00fbt et c\u2019est parti pour la fois o\u00f9 elle a mis des carreaux avec des fleurs. On ne comprend pas le probl\u00e8me, m\u00e8re-p\u00e8re disent qu\u2019on comprendra plus tard, et Queeny que les gar\u00e7ons ne comprennent jamais. Plus tard, c\u2019est un peu jamais de toute fa\u00e7on et on n\u2019aime pas les coings et on est avec Malice pour le vert pareil. Queeny r\u00e9p\u00e8te : \u00ab Saumon ou p\u00eache, \u00e7a apporterait une touche de gait\u00e9 \u00bb. \u00c7a fait rire avec Malice, on dit entre nous que Queeny est gaie comme un lampadaire. C\u2019est des mots qui font rire. On a raison d\u2019avoir peur de l\u2019orage : le vert, dit Malice, ce n\u2019est que la couche du dessus, et quand le vernis craque, c\u2019est pas joli, joli\u2026 L\u00e0, elle en a assez devant eux : bon sang de bonsoir, c\u2019est tout de m\u00eame ma maison ! Eh oui, comme la maison de poup\u00e9e est la mienne, avec son salon vert, puisque c\u2019est moi qui joue avec. Malice, elle vit dans la maison, d\u2019ailleurs on va chez Malice, si on va chez m\u00e8re-p\u00e8re, c\u2019est une autre adresse et chez Queeny, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. C\u2019est bien la preuve que c\u2019est la maison de Malice, bon sang de bonsoir ! Les autres voient \u00e7a d\u2019un autre \u0153il, ils ne voient pas le vert comme il est cher \u00e0 mon c\u0153ur, plein d\u2019histoires. D\u2019ailleurs, si on \u00e9coute Queenie, le saumon et la p\u00eache ce serait un pansement sur une jambe de bois, il vaudrait mieux tout vendre et d\u2019abord pour Malice : \u00e0 quoi \u00e7a rime \u00e0 son \u00e2ge les escaliers ? \u00e7a rime avec sanglier, mais on se jette seulement un petit regard en silence pour pas envenimer. Avec \u00ab tout vendre \u00bb, Queeny fait toujours de grands cercles dans l\u2019air avec son index, le bras lev\u00e9, pour inviter la tornade \u00e0 d\u00e9vaster la maison de Malice. On a peur<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#391<\/h1>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai lu, en classe de 6e, tout Sartre, sans en comprendre grand-chose, parce que j&rsquo;avais vu un bel \u00e9l\u00e8ve de 4e rapporter <em>Les Mots<\/em> \u00e0 la biblioth\u00e8que. Heureusement, j\u2019avais une solide m\u00e9moire et cet \u00e9pisode a sauv\u00e9 mon bac de philo&nbsp;: \u00ab&nbsp;Suis-je responsable de ce dont je n\u2019ai pas conscience&nbsp;?&nbsp;\u00bb. J&rsquo;ai appris longtemps apr\u00e8s que l&rsquo;exemplaire appartenait \u00e0 sa s\u0153ur, en terminale litt\u00e9raire \u00e0 l\u2019\u00e9poque des faits&#8230; Et encore bien plus tard que c\u2019\u00e9taient des mots dont j&rsquo;\u00e9tais amoureuse et afin de supporter une telle passion, il fallait des hommes pour servir d\u2019interm\u00e9diaires, comme autant de muses, comme autant de fusibles.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#390<\/h1>\n\n\n\n<p>\u00c0 qui appartient vraiment la maison&nbsp;? \u00c0 qui l\u2019occupe&nbsp;? \u00c0 qui y garde ses souvenirs d\u2019enfance&nbsp;? \u00c0 qui en h\u00e9ritera&nbsp;? \u00c0 qui saurait quoi en faire&nbsp;? \u00c0 qui r\u00eave d\u2019y mettre le feu une bonne fois pour toutes&nbsp;? Et qui la poss\u00e8de&nbsp;? Celui qui en a con\u00e7u les plans&nbsp;? Celle qui sait ce qu\u2019il y avait en lieu et place de la maison avant qu\u2019elle ne soit b\u00e2tie&nbsp;? Ce qui repose sous ses fondations&nbsp;? Ceux qui la d\u00e9couvrent en suivant un agent immobilier \u00e0 la veste trop grande&nbsp;? La bande hirsute qui en peint les murs sans fen\u00eatre et allume un feu l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a plus que le vestige d\u2019un foyer&nbsp;? Ou l\u2019\u00e9quipe qui l\u2019exhume, huit mille ans apr\u00e8s sa construction&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#389<\/h1>\n\n\n\n<p>Ne sais si c\u2019est possible ou permis<br>Mais la nuit parle<br>Parle avec grand-p\u00e8re petit<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#388<\/h1>\n\n\n\n<p>Il ne peut \u00e9voquer son enfance qu\u2019avec la langue de son enfance, sinon elle lui reste en travers de la gorge et pas un son ne sort, s\u00e9ance apr\u00e8s s\u00e9ance. Les premi\u00e8res fois que les phrases sont apparues, dans la syntaxe d\u2019un enfant de sept ou huit ans, j\u2019y ai vu un masque, comme l\u2019humour chez d\u2019autres patients. J\u2019\u00e9tais mal \u00e0 l\u2019aise, en col\u00e8re presque. Une sensation tr\u00e8s \u00e9trange, d\u00e9plac\u00e9e. \u00c0 la r\u00e9flexion, je penche pour une autre interpr\u00e9tation. Sa voix reste celle d\u2019un adulte (baryton l\u00e9ger). Pour le vocabulaire, il utilise un m\u00e9lange de mots d\u2019adultes import\u00e9s dans un compr\u00e9hension d\u2019enfant. Parfois, il est extr\u00eamement pr\u00e9cis, comme peuvent l\u2019\u00eatre les enfants habitu\u00e9s tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 un langage \u00e9labor\u00e9 \u2014 ceux pour qui un chien n\u2019est jamais un ouah-ouah, mais directement un Golden Retriver \u2014, d\u2019autres il donne \u00e0 entendre des \u00e9quivoques extr\u00eamement structurantes. Je suis presque certaine qu\u2019elles lui r\u00e9apparaissent dans le cadre de la s\u00e9ance. J\u2019entends une forme d\u2019\u00e9merveillement dans sa voix, ou plut\u00f4t de bouleversement. Cette fa\u00e7on de parler, de faire est un outil, davantage qu\u2019un masque. Il r\u00e9alise que ce qu\u2019il prenait, enfant, pour une porte est en fait le dessin d\u2019une porte. Et qu\u2019elle est rest\u00e9e, pour ainsi dire, ouverte.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#387<\/h1>\n\n\n\n<p>C\u2019est la premi\u00e8re fois que j\u2019auditionne pour le conservatoire de Lyon, en chant. \u00c0 plus de cinquante ans, j\u2019ai bien conscience que \u00e7a n\u2019est pas s\u00e9rieux. Mais j\u2019ai ma robe \u00e0 fleurs orange et des mitaines. Dans ma main, je tiens mon programme\u00a0: <em>Cruda Sorte<\/em>, de <em>l\u2019Italienne \u00e0 Alger<\/em> de Rossini, un oratorio de Capdevielle et une m\u00e9lodie compos\u00e9e par mon ami Alexandre L\u00e9ger (d\u2019ordinaire, je l\u2019appelle le Chat Alex, mais c\u2019est bien son \u00e9tat-civil officiel qui est \u00e9crit sur le papier). J\u2019essaie de me raisonner. J\u2019ai mis en sc\u00e8ne <em>l\u2019Italienne \u00e0 Alger<\/em> voil\u00e0 vingt ans, je devrais pouvoir me souvenir des paroles. L\u2019appariteur se plaint de n\u2019avoir pas re\u00e7u de partition de l\u2019oratorio\u00a0: puisque c\u2019est une cr\u00e9ation, personne ne pourra me d\u00e9panner. Avec sa gentillesse coutumi\u00e8re, le Chat Alex s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 pour l\u2019occasion et il tente de me r\u00e9conforter en m\u2019expliquant que sa m\u00e9lodie est toute pareille \u00e0 celle de Louise de Vilmorin, <em>Les Bijoux aux poitrines<\/em>, qu\u2019interpr\u00e9tait si bien son colocataire au conservatoire de Paris, Vincent Pavesi. Je n\u2019ai pas le cran qu\u2019il faut pour me pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, je m\u2019en sors en ouvrant les yeux.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#386<\/h1>\n\n\n\n<p>Joseph \u00e9tait avec M\u00e9lanie. Elle travaillait \u00e0 la laiterie depuis l\u2019\u00e2ge de douze ans. Avec son coche, il aurait pu pr\u00e9tendre aux faveurs de n\u2019importe quelle fille&nbsp;des environs. M\u00e9lanie n\u2019\u00e9tait pas la plus jolie, de loin\u2026 mais elle avait des mains de beurre et en disant cela, Joseph avait les yeux brillants.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#385<\/h1>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9cris plus depuis longtemps. Longtemps arrive vite quand on aime. Mais je vais \u00e9crire \u00e0 un ami, \u00e0 un ami pr\u00e9cis. \u00ab&nbsp;Cher, voil\u00e0 longtemps que je n\u2019ai pas \u00e9crit. J\u2019ai lu des po\u00e8mes de Denise Desautels ces derniers jours et j\u2019ai eu envie d\u2019\u00e9crire de la po\u00e9sie&nbsp;\u00bb. Et ainsi j\u2019aurai recommenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#384<\/h1>\n\n\n\n<p>La Grisette dont parle Marcel, je ne l\u2019ai pas vue de tout le s\u00e9jour dans les montagnes et pourtant la cuisine \u00e9tait pleine \u00e0 ras bord de bonnes choses\u2026 Je me demande si Grisette n\u2019est pas le pr\u00e9nom de la femme de Columbo\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#383<\/h1>\n\n\n\n<p>J\u2019ai vu que j\u2019avais une nouvelle souris, parce que je mange des demi-bananes. Une banane enti\u00e8re, \u00e7a fait trop pour moi, alors je la laisse en attendant. Elle aime bien les bananes, Grisette\u2026 (Ce coup-ci, Marcel lui a donn\u00e9 un nom).<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#382<\/h1>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je peux tuer avec des grains, mais pas \u00e0 mains nues. Bon, les grains, \u00e7a ne leur fait rien. Elles vident les sacs et ne s\u2019en portent que mieux\u2026&nbsp;\u00bb<br>Mon amie d\u2019enfance contribue plus efficacement \u00e0 la s\u00e9rie-souris qu\u2019au Polar gantois\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#381<\/h1>\n\n\n\n<p>J\u2019ai entendu un clac. J\u2019ai dit \u00e0 ma m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce coup-ci, c\u2019est cuit pour la souris&nbsp;\u00bb. Quand j\u2019ai ouvert le placard, je l\u2019ai vue, coinc\u00e9e dans la trappe qui me regardait avec ses grands yeux\u2026 J\u2019ai referm\u00e9 et j\u2019ai attendu que le temps fasse son \u0153uvre, mais deux heures plus tard, elle \u00e9tait toujours l\u00e0 avec ses yeux, alors, qu\u2019est-ce que tu veux&nbsp;? Je suis all\u00e9e la mettre dans le jardin.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#380<\/h1>\n\n\n\n<p>Il semble que les g\u00e9n\u00e9reux donateurs de l\u2019hospice du village se soient enrichis \u00e0 la capitale avec leur commerce en maisons closes. Il est difficile de savoir s\u2019ils cherchaient \u00e0 blanchir leur argent ou leur \u00e2me avec ce legs\u2026 Mais enfin, un EPHAD, c\u2019est un genre de maison close.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#379<\/h1>\n\n\n\n<p>Les morts font tous leurs \u00e2ges.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#378<\/h1>\n\n\n\n<p>\u2014  \u00c0 quoi bon avoir un t\u00e9l\u00e9phone, pour ne jamais r\u00e9pondre&nbsp; ?<br>\u00c0 cela bon que, sans t\u00e9l\u00e9phone, l\u2019occasion de ne pas r\u00e9pondre n\u2019existerait pas, sans doute\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#377<\/h1>\n\n\n\n<p>\u2014  All\u00f4 K\u00e9vin&nbsp;? C\u2019est maman.<br>Comment d\u00e9crire l\u2019inflexion descendante de sa voix, le sens ferm\u00e9 \u00e0 double tour&nbsp;?<br>En formulant la ponctuation&nbsp;?<br>\u2014  All\u00f4 K\u00e9vin&nbsp;? C\u2019est maman. Point.<br>En ajoutant qu\u2019elle gonfle les joues qu\u2019elle porte basses en soupirant d\u00e8s apr\u00e8s&nbsp;?<br>En rappelant la forme parfaitement classique (tragique&nbsp;?) qui sous-tend la phrase (le vers&nbsp;?) en d\u00e9pit de ses sept pieds&nbsp;?<br>\u2014  All\u00f4 K\u00e9vin (protase)&nbsp;? C\u2019est maman (apodose).<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#376<\/h1>\n\n\n\n<p>\u2014  Je vais encore appeler K\u00e9vin, mais il ne va pas me r\u00e9pondre\u2026<br>\u2014  Fallait l\u2019appeler autrement.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#375<\/h1>\n\n\n\n<p>Raoul-Romuald, que tout le monde appelle Roro, est flanqu\u00e9 d\u2019une m\u00e9chante manie. Tout le village en a fait les frais, un jour ou l\u2019autre. Cependant affirme la vieille Marthe-Mathilde, \u00ab&nbsp;il est difficile de lui en vouloir : qui n\u2019a jamais eu peur de la mort&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Personne en tous cas, ne s\u2019avisera de contredire ce v\u00e9n\u00e9rable avis, aussi on a mis en place des strat\u00e9gies de r\u00e9sistance pour contrer chaque nouvel acc\u00e8s de Roro, la plus simple consistant \u00e0 hausser les \u00e9paules. Au d\u00e9but, seule sa famille directe \u00e9tait cibl\u00e9e et Catherine-Cassandre, que personne ne surnomme Caca, mais Sissi, se souvient avec une certaine ranc\u0153ur du message de Roro lui annon\u00e7ant le d\u00e9c\u00e8s de leur m\u00e8re, l\u2019antique Josette-Jeanine, trois mois avant que cette derni\u00e8re ne s\u2019\u00e9teigne. C\u2019est d\u2019ailleurs en voyant son nom s\u2019afficher sur son t\u00e9l\u00e9phone que Sissi a compris que Roro, en toute bonne foi, l\u2019avait induite en erreur. L\u2019erreur est humaine, elle a pass\u00e9 l\u2019\u00e9ponge, mais Roro a persist\u00e9&nbsp;: une autre fois, il informait qui voulait l\u2019entendre de l\u2019agonie de son propre p\u00e8re, Eddy-Elie, que je peux apercevoir pelletant la neige devant son garage alors que je consigne ces quelques faits. Rapidement, ses d\u00e9clarations se sont \u00e9tendues \u00e0 la cousinade, puis ces derniers mois, \u00e0 chaque famille des environs. Bien que nous soyons au courant de sa propension \u00e0 crier au loup (ne devrait-on pas dire de hurler \u00e0 la mort&nbsp;? Ou vendre la peau de l\u2019ours ? &#8230;), Roro r\u00e9ussit tout de m\u00eame \u00e0 nous ficher r\u00e9guli\u00e8rement de sacr\u00e9s coups au c\u0153ur. On le voit venir quand il pr\u00e9vient de l\u2019imminence de la mort des plus vieux d\u2019entre nous, mais depuis qu\u2019il a \u00e9largi son action aux derni\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations, int\u00e9grant les enfants du village partis faire fortune sous d\u2019autres cieux, il lui arrive encore de semer le doute. Au bistrot du coin, \u00ab&nbsp;une pr\u00e9diction \u00e0 la Roro&nbsp;\u00bb, voire \u00ab&nbsp;une Roro&nbsp;\u00bb d\u00e9signe d\u00e9sormais un oracle exact dans ses termes (nous allons mourir), mais ind\u00e9cis dans sa date (oui, quand&nbsp;?).<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#374<\/h1>\n\n\n\n<p>Il voit la fille. Il est imm\u00e9diatement captur\u00e9. Elle est (comme dans) un r\u00eave. Merveilleuse. Il ne lui parle pas. Il l\u2019observe. Il la contemple derri\u00e8re la vitre. Elle est tr\u00e8s occup\u00e9e&nbsp;: elle ne l\u2019a m\u00eame pas vu. Il est fou de joie. Il parle d\u2019elle \u00e0 tous ceux qu\u2019il conna\u00eet. Leur r\u00e9action est unanime&nbsp;: il veut s\u00fbrement plaisanter&nbsp;? Pas cette fille, tout de m\u00eame\u2026 Elle est laide. R\u00e9pugnante. Impossible. Il rit avec les autres, oui, c\u2019\u00e9tait une blague. Il rentre chez lui. Plus jamais il ne prononce le nom de la fille. Il a la fi\u00e8vre. Il ne peut plus rien avaler. Il s\u2019affaiblit. Il a froid tout le temps. Il ne doit plus sortir. Sa m\u00e8re est au d\u00e9sespoir. Elle le supplie de manger quelque chose. Il refuse. Il doit rester allong\u00e9. Ses yeux sont vagues. Sa m\u00e8re est pr\u00eate \u00e0 tout pour qu\u2019il s\u2019alimente. Elle pleure en voyant sa pomme d\u2019Adam percer presque sa gorge maigre quand il d\u00e9glutit. Il murmure avec effort. Elle tend l\u2019oreille. Il voudrait un g\u00e2teau. Manger un g\u00e2teau. Elle se pr\u00e9cipite vers la cuisine. Il l\u2019arr\u00eate avec les derni\u00e8res forces de sa main. Il agrippe son v\u00eatement et l\u2019attire vers lui. Il colle ses l\u00e8vres p\u00e2les \u00e0 son oreille&nbsp;: Peau d\u2019\u00c2ne\u2026 un g\u00e2teau fait par Peau d\u2019\u00c2ne.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#373<\/h1>\n\n\n\n<p>Le trou que tu as laiss\u00e9, contrairement \u00e0 celui o\u00f9 tu es terr\u00e9, personne ne peut tomber dedans par maladresse. Tomber amoureuse, enceinte, voire malades ou raides mortes m\u00eame, oui, mais en aucun cas tomber dans le trou que tu laisses derri\u00e8re toi. Un trou fant\u00f4me, informe. C\u2019est plut\u00f4t lui qui nous tombe dessus. \u00c0 moins qu\u2019il ne nous englobe depuis son apparition \/ ta disparition.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#372<\/h1>\n\n\n\n<p>Le trou dans la terre, vite referm\u00e9, l\u2019autre, b\u00e9ant jusqu\u2019au dernier souvenir laiss\u00e9 par l\u2019ultime arch\u00e9ologue qui tombera sur ton cr\u00e2ne obtus.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#371<\/h1>\n\n\n\n<p>Le trou dans lequel on t\u2019a mis est un rectangle fort \u00e9troit. Celui que tu laisses, au contraire, sans limites d\u00e9finies. \u00c9trange correspondance entre les deux.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#370<\/h1>\n\n\n\n<p>\u00c0 r\u00e9citer tous les noms du diable, on le voit appara\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#369<\/h1>\n\n\n\n<p>Il faudrait inventer une loupe ultrasensible pour d\u00e9couvrir \u00e0 quel moment le r\u00e9veil serein et repos\u00e9 se couvre d\u2019angoisse. On a bien r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9terminer \u00e0 quelle temp\u00e9rature exacte cuisait un \u0153uf. Au degr\u00e9 pr\u00e8s. Le professeur Geiger \u00e9pluche consciencieusement orange. \u00c0 quel instant pr\u00e9cis s\u2019est-il fait rattraper&nbsp;? En enfilant ses pantoufles \u00e0 carreau qui l\u2019attendaient pourtant bien sagement rang\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre sur la descente de lit&nbsp;? Dans l\u2019escalier dont le bois ne craque plus en hiver&nbsp;? En apercevant par le livreur de journaux dans l\u2019all\u00e9e&nbsp;(ce type roule comme un fou, avec son v\u00e9lo charg\u00e9 comme une mule et ses \u00e9couteurs sur la t\u00eate, il finira par se tuer c\u2019est s\u00fbr)&nbsp;? En ouvrant la porte du frigo qui fait le bruit des cuisses en short sur le cuir des si\u00e8ges auto en \u00e9t\u00e9&nbsp;? Non, l\u2019heureux matin avait tourn\u00e9 court avant \u00e7a. Peut-\u00eatre le claquement de l\u2019interrupteur du couloir qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer le couperet d\u2019une guillotine\u2026 Ou bien autre chose encore, qui lui a travers\u00e9 l\u2019esprit et dont il ne se souvient plus. Les oranges sont dr\u00f4lement bonnes en cette saison. Dommage qu\u2019elles viennent de si loin. Trouve-t-on encore des oranges dans les pays producteurs quand c\u2019est la guerre&nbsp;? Bien s\u00fbr, il sait ce qu\u2019il lui reste \u00e0 faire&nbsp;: se mettre au travail le plus vite possible pour faire taire les chiens du premier sous-sol. C\u2019est le meilleur truc pour pr\u00e9tendre ne plus entendre les monstres des enfers qui hurlent quinze \u00e9tages plus bas. La loupe, il ne faudra pas oublier de la faire breveter.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#368<\/h1>\n\n\n\n<p>Mesdames et messieurs, je n\u2019apparais pas dans les num\u00e9ros suivants. Je vais donc venir m\u2019asseoir avec vous pour voir comment s\u2019en sort le Prince Erasmus avec notre Pamina, dont le pr\u00e9nom commence par un P, eh oui, comme Papageno. Un hasard&nbsp;? Je ne crois pas. (<em>Les deux hommes d\u2019armes toussent<\/em>). Oui, oui je m\u2019en vais\u2026 Mais avant, je tiens \u00e0 dire deux choses : je ne vois pas comment nous pouvons rester comp\u00e9titifs dans le domaine amoureux face \u00e0 un tel assaut de la concurrence \u00e9trang\u00e8re. Un. Et de deux, si une Papagena m\u2019a gard\u00e9 une place dans la salle qu\u2019elle me fasse signe\u2026 Non ? Pfff ! Qu\u2019est-ce que je vous disais ? (<em>Les deux hommes d\u2019armes font mine de lui fondre dessus, Papageno d\u00e9guerpi<\/em>t)<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#367<\/h1>\n\n\n\n<p>Mesdames et messieurs, depuis la derni\u00e8re fois, l\u2019autre premier de la classe et moi, on a chang\u00e9 de camps : on est pass\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 des hommes. Entre nous, \u00e7a ne change pas grand-chose : on me surveille sans arr\u00eat, on trouve toujours \u00e0 redire sur ce que je fais, il n\u2019y a rien \u00e0 manger ni \u00e0 boire et on m\u2019interdit de parler. C\u2019est \u00e0 se demander pourquoi il y a deux camps, en d\u00e9finitive\u2026 (<em>il est interrompu par le d\u00e9but du deuxi\u00e8me quintette<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#366<\/h1>\n\n\n\n<p>Mesdames et Messieurs bonsoir. Je m\u2019appelle Papageno et je suis victime d\u2019une erreur judiciaire. (<em>Les 3 Dames qui l&rsquo;entourent soupirent<\/em>). On veut m\u2019emp\u00eacher de parler, mais la v\u00e9rit\u00e9 triomphera. Je suis n\u00e9 ici et j\u2019ai des droits. Ce qui n\u2019est pas le cas de ce type qui pr\u00e9tend \u00eatre Prince et dont on ne sait pas grand-chose, excusez-moi. Je ne le connais pas, il m\u2019a interpell\u00e9 en me remerciant d\u2019avoir tu\u00e9 un pr\u00e9sum\u00e9 serpent. (Les 3 Dames l\u00e8vent les yeux au ciel). Enfin, je crois, vu qu\u2019il parle dans une autre langue qui n\u2019est certainement pas celle des oiseaux. L\u00e0-dessus, j\u2019ai fait un signe de t\u00eate parce que j\u2019avais besoin de me moucher, (<em>Les 3 Dames \u00e9touffent un petit rire<\/em>), ce qui est l\u00e9gitime par le temps qu\u2019il fait et depuis on m\u2019accuse \u00e0 tort d\u2019avoir menti sur cet exploit. Mesdames et messieurs, aidez \u2014 moi, on veut b\u00e2illonner l\u2019innoc&#8230;. (<em>Les 3 Dames lui ferment le bec<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#365<\/h1>\n\n\n\n<p>En ce temps-l\u00e0, je vivais une forme d\u2019esclavage consenti sous le titre ronflant d\u2019assistant&nbsp;de la classe&nbsp;d\u2019Ethnologie proverbiale \u00e0 Smalldog.<br>Finalement, mes meilleures ann\u00e9es.<br>C\u2019\u00e9tait hier.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#364<\/h1>\n\n\n\n<p>Je n\u2019oublie rien, non, m\u00eame fatigu\u00e9, je ne perds rien\u2026 Il va chercher plus loin, derri\u00e8re son beau visage de statue\u2026 Ah, si&nbsp;! Je casse des choses. Voil\u00e0. Quand je suis \u00e9puis\u00e9, je casse des choses, des objets familiers dont j\u2019ai un usage quotidien, tout \u00e0 coup, je ne sais plus les tenir entre mes mains\u2026 comme s\u2019ils avaient chang\u00e9 de poids, ou de forme\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#363<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans la langue fran\u00e7aise, chaque fois que l\u2019\u00e9crit supprime un terme, l\u2019oral en garde l\u2019espace. Fatalement, comme la trace laiss\u00e9e au mur d\u2019un tableau qu\u2019on a \u00f4t\u00e9. Farouchement, comme une chambre qu\u2019on se refuse \u00e0 vider, quand bien m\u00eame son occupant n\u2019y remettra plus jamais les pieds.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#362<\/h1>\n\n\n\n<p>Rom\u00e9o Castelluci dans sa mise en sc\u00e8ne d\u2019Orph\u00e9e de Gluck retransmettait en direct sur un \u00e9cran g\u00e9ant le coma en chambre d\u2019h\u00f4pital d\u2019une toute jeune femme. Il est possible que mon r\u00e9cit de ce travail soit inexact, mais ainsi, il me parle. Les parents avaient donn\u00e9 leur accord, mais on fit un scandale de ce que la patiente, elle, ne l\u2019avait pas fait. Derri\u00e8re cette passe d\u2019armes empreinte de la dignit\u00e9 la plus m\u00e9ritoire, on aper\u00e7oit le spectre de la terreur, tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 \u00e0 l\u2019op\u00e9ra tant qu\u2019il n\u2019est qu\u2019un Gnafron.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#361<\/h1>\n\n\n\n<p>Tandis qu\u2019Orph\u00e9e s\u00e9duit les Larves, Eurydice parle des larmes.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#360<\/h1>\n\n\n\n<p>La mort d\u2019Eurydice, une autre occasion pour Orph\u00e9e de parler de lui.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#359<\/h1>\n\n\n\n<p>Eurydice, celle qui meurt deux fois.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#358<\/h1>\n\n\n\n<p>Les Enfers : ouverts aux morts, ferm\u00e9s aux vivants. La r\u00e8gle est simple et incontournable. C\u2019est pour cette raison exactement que Th\u00e9s\u00e9e, cet ultrariche de la mythologie, va faire jouer son carnet pour obtenir un All Access pass. Attention, pas un passe-partout, non, un \u00ab passe par l\u00e0 o\u00f9 aucun vivant ne le fait \u00bb. On appr\u00e9ciera \u00e0 l\u2019aune des relations p\u00e8re-fils, la sourde oreille de Neptune qui, apr\u00e8s avoir ouvert les Enfers pour laisser passer Th\u00e9s\u00e9e, se fait bien prier pour lui permettre d\u2019en ressortir\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#357<\/h1>\n\n\n\n<p>Il rentre tard, n\u2019allume pas, retire ses chaussures. C\u2019est en traversant le salon que son pied nu \u00e9crase un tout petit objet. Il hurle de douleur&nbsp;une kyrielle de jurons qui s\u2019ach\u00e8ve pourtant par l\u2019incrimination&nbsp;: \u2026 de LEGO&nbsp;! Une toute petite voix sort par la porte entreb\u00e2ill\u00e9e de la chambre de l\u2019enfant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il est de quelle couleur&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#356<\/h1>\n\n\n\n<p>La carte bleue oubli\u00e9e \u00e0 la banque. Les clefs oubli\u00e9es sur la porte. Les clefs oubli\u00e9es dans une autre maison. Ce n\u2019est pas tant, finalement, m\u00eame en moins de dix jours, ce n\u2019est pas si spectaculaire \u00e0 bien y regarder. Mais le gouffre qui s\u2019ouvre sous les pieds \u00e0 chaque oubli l\u2019est, lui.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#355<\/h1>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re fois que j\u2019ai bu du th\u00e9 des miettes (comme la F\u00e9e des Miettes) remonte \u00e0 plus de dix ans. Dans une petite ville, dans un petit salon de th\u00e9, on me l\u2019a servi dans une belle tasse et devant mon enthousiasme et mes visites r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, on m\u2019en a confi\u00e9 le secret&nbsp;: la chicor\u00e9e. C\u2019est la chicor\u00e9e qui lui donne ce parfum de grille-pain. J\u2019ai connu de nombreux grille-pain dans ma vie et pourtant, un seul&nbsp;: celui de ma tante Mireille, qui allait de pair avec son moulin \u00e0 caf\u00e9 bruyant, estampille olfactive ind\u00e9l\u00e9bile de la petite enfance dans la grande maison qui tanguait comme un petit bateau sous le poids agit\u00e9 de la cousinade. Ma tante m\u00e9langeait deux sortes de grains pour que ce soit meilleur. Je la tiens, comme une petite f\u00e9e brune, dans une bo\u00eete Pastador o\u00f9 chaque matin je prends deux mesures de caf\u00e9. Sa maison \u00e9tait une barque de chance pour l\u2019enfance. De ces choses, de ces lieux qu\u2019on ne peut pas \u00ab&nbsp;laisser perdre&nbsp;\u00bb. Alors voil\u00e0 dix ans que j\u2019\u00e9cume les boutiques de th\u00e9, comme le pauvre gars qui doit trouver la V\u00e9rit\u00e9 afin de pouvoir rentrer chez lui&nbsp;: &nbsp;Vous auriez du th\u00e9 des miettes, comme la F\u00e9e des Miettes\u2026&nbsp;? En vain. Personne ne conna\u00eet ni le th\u00e9 ni la f\u00e9e de Charles Nodier. J\u2019ai fini par bricoler un m\u00e9lange de th\u00e9 noir et de chicor\u00e9e, sans grand succ\u00e8s&nbsp;: l\u2019odeur du grille-pain n\u2019a pas daign\u00e9 r\u00e9appara\u00eetre. Finalement, \u00e0 un ami de passage dans la petite ville \u00e9loign\u00e9e o\u00f9 j\u2019avais bu ce th\u00e9, je demande de partir en qu\u00eate d\u2019un petit paquet de th\u00e9 des miettes (oui, on dirait tout \u00e0 coup presque des vers, n\u2019est-ce pas&nbsp;? C\u2019est que l\u2019ami n\u2019est autre que Romain Dumas, compositeur de son \u00e9tat, dont je suis \u00e0 mes heures, la librettiste \u2014 quel bonheur&nbsp;! \u2014). Avec carte et pendule, nous retrouvons l\u2019endroit, moi ici, lui l\u00e0-bas. Le nom du salon, je ne le reconnais pas, mais la rue, de la Cruche d\u2019or, ne saurait mentir&nbsp;: si l\u2019on doit mettre la main sur ce th\u00e9 de conte, quelle meilleure adresse&nbsp;? Il s\u2019y rend et voil\u00e0 ce qu\u2019on apprend&nbsp;: le th\u00e9 des miettes est nomm\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9, th\u00e9 du pain grill\u00e9. Quant \u00e0 Nodier, sa F\u00e9e est \u00ab aux \u00bb Miettes, et non \u00ab des \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#354<\/h2>\n\n\n\n<p>Il marchait dans un parc. Il avait les cheveux en bataille, pas d\u2019\u00e9charpe, mais son gros blouson en cuir marron qui lui donne un air d\u2019aviateur. Il longeait une pi\u00e8ce d\u2019eau et Marguerite devait se tenir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s puisqu\u2019elle s\u2019est entendue lui dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous devrions partir en voyage&nbsp;\u00bb. Elle a vu son visage de profil devenir une face. Il avait cet air curieux, soucieux et r\u00eaveur \u00e0 la fois qui est le sien, comme si \u00e0 l\u2019imm\u00e9diate r\u00e9jouissance s\u2019adjoignait dans un d\u00e9lai infime les cons\u00e9quences et les moyens de les adoucir, voire des les contourner. F\u00e9lix n\u2019a rien dit, mais sous les pas de Marguerite un ab\u00eeme s\u2019est ouvert. Elle a ajout\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il doit bien y avoir un voyage d\u2019\u00e9tudes \u00e0 faire&nbsp;\u00bb. C\u2019est ce dont elle se souvient au r\u00e9veil. Et de la l\u00e9g\u00e8re aur\u00e9ole dont le reflet du soleil dans l\u2019eau entourait les boucles de F\u00e9lix, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 il avait tourn\u00e9 son visage vers elle.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#353<\/h1>\n\n\n\n<p>\u2014 L\u2019histoire des lutins qui font le m\u00e9nage pendant notre sommeil, tu crois que c\u2019est un souhait de prol\u00e9taire \u00e9puis\u00e9e&nbsp;?<br>\u2014 Peut-\u00eatre bien davantage le conte de la r\u00e9alit\u00e9 des princes et des princesses.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#352<\/h1>\n\n\n\n<p>De J\u00e9r\u00f4me&nbsp;:<br>Quand c\u2019est propre, \u00e7a ne se voit pas<br>Quand c\u2019est sale, \u00e7a se voit tout de suite<br>Nous sommes comme la vaisselle<br>Personne n\u2019y pense si elle est faite.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#351<\/h1>\n\n\n\n<p>Les personnes qui vivent ici entre 10 h et 22 h ne voient pas celles qui vivent ici de 6 h \u00e0 9h.<br>Dans la journ\u00e9e, seules deux personnes restent pour l\u2019entretien.<br>Il s\u2019en trouve peut-\u00eatre pour croire qu\u2019\u00e0 elles seules elles ont abattu un travail de titans.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#350<\/h1>\n\n\n\n<p>D\u2019Emmanuel&nbsp;:<br>Le m\u00e9nage dialogue avec la s\u00e9curit\u00e9.<br>Et r\u00e9ciproquement. \u2009<\/p>\n\n\n\n<p><em>Dialogue<\/em>.<br><br>S\u2019ils aper\u00e7oivent un endroit sali par les \u00e9l\u00e8ves, ils nous le signalent<br>Nous les pr\u00e9venons, si nous voyons quelque chose de non conforme.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Non conforme<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#349<\/h1>\n\n\n\n<p>Miroir d\u2019Aziza<br><br>On ne voit rien<br>Le miroir est sale<br>On ne voit pas m\u00eame plus le sale<br>C\u2019est moi qui nettoie les miroirs<br>On ne voit rien<br>Je nettoie<br>On voit le miroir<\/p>\n\n\n\n<p>Miroir de Latifa<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la loge<br>Je passe un coup sur le miroir<br>Et j\u2019apparais<br>Je suis une star<br>Pendant ce petit moment-l\u00e0<br>Je suis chez moi<br>Dans la loge<br>Jusqu\u2019\u00e0 dix heures du matin<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#348<\/h1>\n\n\n\n<p>De Housseyni&nbsp;:<br>Dans ses yeux<br>Le reflet<br>Des rampes de cuivres<br>Ce n\u2019est pas son visage qu\u2019il voit<br>Mais celui de son fr\u00e8re<br>Qui est comme son visage<br>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<br>Qui est comme son regard<br>Mais dor\u00e9, lustr\u00e9, ch\u00e9ri<br>Sur lequel passe et repasse<br>Un chiffon tr\u00e8s doux<br>Propre \u00e0 effacer les larmes<br>Sans jamais y parvenir<br>Tout \u00e0 fait<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#347<\/h1>\n\n\n\n<p>De Doro&nbsp;:<br>Tous les coups de chiffon<br>Ne se valent pas<br>Ici<br>Ce n\u2019est pas pareil<br>C\u2019est beau<br>Ici<br>Ce n\u2019est pas rien<br>Les rampes de cuivres<br>Les grands escaliers<br>Les dorures<br>Les tapis \u00e9pais<br>Les toucher<br>Les brosser<br>Les frotter<br>Les fait r\u00e9appara\u00eetre<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019or sort de la nuit<br>Le soleil se prend dans les feuilles de cuivre<br>Les sols s\u2019enluminent sur son passage<\/em><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#346<\/h1>\n\n\n\n<p>Quand Khadi a dit&nbsp;: Je n\u2019avais jamais vu qu\u2019il y avait un plafond.<br>Agn\u00e8s a r\u00e9pondu&nbsp;: Et moi, qu\u2019il \u00e9tait grand temps de changer la moquette.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#345<\/h1>\n\n\n\n<p>De Khadi&nbsp;:<br>Longtemps, je n\u2019ai pas vu le plafond<br>Le sol, oui, le sol,<br>Tous les matins<br>Le plafond, non<br>Au sol les milliers de pas<br>Des gens qui se pressent-l\u00e0<br>Le soir<br>Quand je n\u2019y suis pas<br>Ils viennent l\u00e0<br>Je ne les vois pas<br>Mais<br>Des milliers sont venus<br>Des milliers ont \u00e9t\u00e9 l\u00e0<br>La moquette us\u00e9e des all\u00e9es<br>Une \u00e9charpe oubli\u00e9e entre deux rang\u00e9es<br>Un programme \u00e0 califourchon sur un dossier<br>Des milliers sont venus<br>Le soir<br>Pour la musique, les chants, les applaudissements<br>Le matin<br>Le silence prend toute la place<br>Jusqu\u2019au plafond<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#344<\/h1>\n\n\n\n<p>De Mahmadou&nbsp;:<br>Apr\u00e8s tant d\u2019\u00e9pop\u00e9es,<br><br>De travers\u00e9es houleuses<br>P\u00e9rilleuses, hasard\u00e9es<br>Rod\u00e9o in\u00e9gal sur le dos blanc<br>Des vagues furieuses<br>En jardins aux pommes d\u2019or<br>Soign\u00e9s si bien, invitant \u00e0 surseoir<br>Encore et encore au prochain d\u00e9part<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers les guerres aux longs grondements<br>Dont la terre tremble m\u00eame sous les pieds les plus solidement camp\u00e9s,<br>Et qui soudain \u00e9clatent et d\u00e9figurent<br>La beaut\u00e9 des visages, des corps, des villes<br>Coupant les routes vers l\u2019avenir<br>Obligeant \u00e0 la ruse et \u00e0 la patience<br>Du d\u00e9tour, des v\u00eatures de cent m\u00e9tiers<\/p>\n\n\n\n<p>Par les prisons aux paroles \u00e9tranges<br>O\u00f9 le temps du voyage \u00e9chappe seul<br>Par la fen\u00eatre, tandis que rien ne va plus loin<br>Tout \u00e9tant arr\u00eat\u00e9 par des lois inconnaissables<\/p>\n\n\n\n<p>Quand \u00e0 la derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9 de la mer<br>Une sorte de dieu se retrousse les manches<br>Pour t\u2019attraper comme un poisson, de sa main rouge<br><br>Celui qui dit&nbsp;: Tout est parti. Le r\u00eave est r\u00e9alis\u00e9<br>L\u2019aspirateur qu\u2019il tra\u00eene derri\u00e8re lui<br>C&rsquo;est un dragon dompt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#343<\/h2>\n\n\n\n<p>Un trio de Haendel. Deux rois (baryton, contre-t\u00e9nor), une reine. Elle doit au premier sa vie, elle aime le second. Ils lui intiment de choisir entre eux deux. Choix impossible, la condamnant \u00e0 l\u2019ingratitude dans un cas, \u00e0 l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 dans l\u2019autre et au manquement \u00e0 sa parole dans les deux. Personne ne sort de sc\u00e8ne tant qu\u2019une solution n\u2019est pas trouv\u00e9e. On pense au conclave (On pense au conclave (litt\u00e9ralement : pi\u00e8ce ferm\u00e9e \u00e0 clef. De celles o\u00f9 sont enferm\u00e9s les cardinaux jusqu&rsquo;\u00e0 ce que leur vote d\u00e9signe un nouveau pape). C\u2019est la premi\u00e8re chose \u00e0 installer. Cette imminence sans date limite. Jouer \u00ab aux aguets \u00bb, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de la moindre parole, du moindre geste, du moindre regard, susceptible de faire basculer la situation. Ils se tiennent sur une ligne de cr\u00eate. Le temps est suspendu.<br>Dans la balance, d\u00e8s la premi\u00e8re phrase, ils mettent leur corps, leur vie.<br><em>Console-moi, \u00f4 ma vie, avant que la douleur ne me tue<\/em>. Je demande \u00ab Combien de temps ? \u00bb. Le baryton est interloqu\u00e9. Combien de temps la douleur te laisse-t-elle ? Combien de temps avant que tu n\u2019en meures ? dix minutes ? Deux jours ? Trois semaines ? Ce n\u2019est pas une fa\u00e7on de parler. La trag\u00e9die ne conna\u00eet pas de fa\u00e7on de parler, case noire, case blanche,&nbsp;elle ne conna\u00eet que la parole et son poids. \u00c0 la suite de ce premier roi, chacun \u00e0 son tour va se proposer au sacrifice (il vaudrait mieux que je meure).<br>Une fois cette premi\u00e8re \u00e9tape pass\u00e9e, nous nous sommes confront\u00e9s \u00e0 la difficult\u00e9 de l\u2019occupation de l\u2019espace et de la station debout. La position de pouvoir, en haut du plateau, a \u00e9t\u00e9 occup\u00e9e d\u2019abord par la reine, puis par le roi-baryton. D\u00e9monstration a \u00e9t\u00e9 faite, dans l\u2019espace et les corps, que le pouvoir, c\u2019est bien le roi r\u00e9gnant qui l\u2019a, et non la reine, m\u00eame s\u2019il remet sa vie et sa destin\u00e9e entre ses mains. D\u2019ailleurs les seules v\u00e9ritables alliances qui se forment dans ce trio sont entre les deux rois pour presser le choix de la reine et&nbsp;entre les trois souverains, soudainement \u00e9gaux dans leur mis\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 un point de but\u00e9e. J\u2019ai propos\u00e9 un dispositif sc\u00e9nographique pour y r\u00e9pondre par palier. Trois tables jointes, les protagonistes assis sans possibilit\u00e9 de se lever tant que le conflit n\u2019est pas r\u00e9solu. Fouillant les possibilit\u00e9s de contact avec la table, les appuis, les d\u00e9s\u00e9quilibres, les reculs et les changements d\u2019axes du corps sans pour autant quitter la chaise, ils sont parvenus \u00e0 maintenir entre eux une tension palpable, une attention \u00e0 l\u2019autre et un renouvellement de l\u2019adresse. Puis nous avons essay\u00e9 debout, et tout s\u2019est perdu.<br>Nous avons eu alors recours \u00e0 la technique de l\u2019empreinte, consistant \u00e0 prendre un partenaire dans les bras et \u00e0 nommer tous les points de contact avec pr\u00e9cision (dans ma main gauche, son omoplate droite, son oreille contre ma joue, ses cheveux sur mon front\u2026) de mani\u00e8re \u00e0 en garder le souvenir ensuite, m\u00eame de loin. R\u00e9sultat \u00e9tonnant : quel que soit le roi dont elle prend l\u2019empreinte, celui qui se trouve l\u00e9s\u00e9, joue finalement avec une empreinte en creux, avec ce manque, cette frustration, cette absence. Et le jeu tragique commence.<br>Nous sommes en mesure d\u2019aborder l\u2019\u00e9chiquier, lieu unique de ce genre, dans l\u2019organisation des d\u00e9placements. La reine est libre de leur envergure, les rois sont limit\u00e9s \u00e0 une seule case \u00e0 la fois. Bouger ou ne pas bouger ? Reculer, se d\u00e9tourner, faire face, fuir ? Les contraintes s\u2019empilent : un seul protagoniste bouge \u00e0 la fois, on regarde le joueur, et surtout le d\u00e9placement s\u2019effectue comme dans un tournoi d\u2019\u00e9checs, en une seule fois, en connaissant par avance la case d\u2019arriv\u00e9e. Ce tranchant dans le mouvement, sa vitesse brutalise d\u2019abord les interpr\u00e8tes, surtout la basse, les voix aigu\u00ebs \u00e9voluant dans plus d\u2019agilit\u00e9. Il les d\u00e9tache de l\u2019orchestre, les \u00ab d\u00e9bouche \u00bb comme on dit en lumi\u00e8re. Dans un premier temps, il les expose, mais rapidement, la vitalit\u00e9 qu\u2019il convoie les gagne profond\u00e9ment. Nous ajoutons de longs manteaux sur les \u00e9paules et je pr\u00e9cise que le d\u00e9placement n\u2019a pas besoin de justification, il est sa justification ou elle appara\u00eet a posteriori, par ses cons\u00e9quences sur les autres pi\u00e8ces de l\u2019\u00e9chiquier. Enfin, les rois sont lib\u00e9r\u00e9s de leur astreinte \u00e0 une seule case, toutes les autres r\u00e8gles, maintenues.<br>Je les vois, pris, enfin, dans le jeu tragique, cette partie d\u2019intensit\u00e9 sans fin.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#342<\/h1>\n\n\n\n<p>Le matin, c&rsquo;est la nuit<br>Quand tu pars, c&rsquo;est la nuit,<br>Tu fermes la porte derri\u00e8re-toi<br>Sans bruit, derri\u00e8re-toi<br>Derri\u00e8re-toi des corps endormis<br>Pour quelques heures<br>Pour toujours<br>Le p\u00e8re et la m\u00e8re<br>La fille et la s\u0153ur<br>L&rsquo;\u00e9pouse parfois<br>Restes l\u00e0-bas<br>L&rsquo;\u00e9poux dans les draps<br>Pour quelques heures<br>Pour toujours<br>Tu es parti<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin c&rsquo;est la nuit<br>Tu traverses le quartier d\u00e9sert<br>C&rsquo;est le d\u00e9sert que tu traverses<br>Et la mer<br>Et les villes inconnues<br>Tu passes par les rues sans pass\u00e9<br>L&rsquo;hiver c&rsquo;est toujours la premi\u00e8re fois<br>C\u2019est l&rsquo;hiver que tu es parti le plus loin de chez toi<br>Et l\u2019hiver dure<\/p>\n\n\n\n<p>Tu prends le train, le bus<br>Les autres l\u00e0, comme toi<br>Ton fr\u00e8re assis dans la glace du RER<br>Ton fr\u00e8re de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la mer<br>Tu es seul, vous \u00eates nombreux<br>Le matin c&rsquo;est la nuit<br>La nuit c&rsquo;est la fatigue<br>La fatigue ne te quitte pas d&rsquo;une semelle<br>La fatigue on ne s&rsquo;y habitue pas<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin, c&rsquo;est la nuit<br>On le fait mais on ne s&rsquo;y fait pas<br>Au printemps, c&rsquo;est la nuit<br>M\u00eame le jour le plus long<br>Le matin sonne la nuit<br>Il secoue ton \u00e9paule<br>Il faut y aller<br>Il te prend dans ses bras<br>L\u00e8ve-toi, l\u00e8ve-toi<br>Au revoir, adieu, \u00e0 plus tard, \u00e0 ce soir<br>Chaque fois, tu repars.<br>Tu prends un train, c&rsquo;est un bus, c&rsquo;est une barque sur la mer, un train sous la terre.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#341<\/h1>\n\n\n\n<p>Ta mort, je ne la confonds jamais avec toi.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#340<\/h1>\n\n\n\n<p>La phrase est arriv\u00e9e par la bande, comme au billard on joue en indirect, touchant plusieurs fois les bords avant de percuter la boule que l\u2019on souhaite faire tomber dans le trou. Elle est si terrible que le mieux \u00e0 faire pour l\u2019heure consiste \u00e0 ne pas l\u2019\u00e9crire, \u00e0 lui conserver son horreur en esp\u00e9rant qu\u2019un conte finira par te tirer de l\u00e0. Cela semble illusoire ou na\u00eff&nbsp;? Il y a eu un pr\u00e9c\u00e9dent d\u2019importance avec <em>Hansel et Gretel<\/em>. Cinq ans de travail pour faire passer la phrase d\u00e9go\u00fbtante d\u2019une vieille d\u00e9catie invitant son jeune gendre \u00e0 la confondre avec sa fille. Enfin, faire passer, c\u2019est une fa\u00e7on de parler&nbsp;: la phrase, tu ne peux toujours pas la dire \u00e0 haute voix.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#339<\/h1>\n\n\n\n<p>Ta mort est revenue. Elle s\u2019est faufil\u00e9e comme un pique-assiette dans l\u2019ombre d\u2019une autre, moins proche, moins famili\u00e8re qui passait par l\u00e0 o\u00f9 on ne l\u2019attendait pas, dans l\u2019ombre d\u2019une mort \u00e9pouvantablement facile. Comment ta mort colossale, difforme et lente peut-elle tenir tout enti\u00e8re dans l\u2019ombre br\u00e8ve de cette autre, que personne n\u2019a vu venir, qui a pris entre les dents son mort par surprise en l\u2019espace de deux nuits&nbsp;? C\u2019est un myst\u00e8re, mais \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019elle est entr\u00e9e dans la maison, elle se gave au buffet, piochant de ses mains r\u00e9pugnantes dans tous les plats, bavant son fiel dans les verres servis qu\u2019on n\u2019ose plus partager avec le mort en versant quelques gouttes sur le sol. Il ne faut pas ajouter \u00e0 la confusion.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#338<\/h2>\n\n\n\n<p>Je ramasse de l\u2019argent par terre, en ce moment. Les feuilles qui marquettent les trottoirs de rouge et d\u2019or attirent mon regard qui, en d\u2019autres saisons, flotte alentour de mon visage comme un papillon. J\u2019imagine que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019en ce moment, et en ce moment seulement, je vois les pi\u00e9cettes tomb\u00e9es l\u00e0. Leur m\u00e9tal jure en sourdine au milieu des tons doux des feuilles mortes. Ce ne sont jamais des fortunes, on s\u2019en doute, et me baissant je m\u2019interroge \u00e0 chaque fois&nbsp;: ne vaudrait-il pas mieux laisser l\u00e0 ces centimes en esp\u00e9rant qu\u2019ils finissent par se constituer en comit\u00e9 de r\u00e9ponse \u00e0 la question exsangue \u2014 vous n\u2019auriez pas vingt centimes \u2014 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e comme sous l\u2019effet d\u2019une manivelle par un des hommes en poste \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Casino du coin&nbsp;? Il y a beau temps que l\u2019enseigne ne porte plus ce nom, mais je le pr\u00e9f\u00e8re : il dit quelque chose de la croyance \u00e0 laquelle nous tenons ferme que nous pourrions faire sauter la banque \u00e0 la faveur d\u2019un jour de chance\u2026 ce qui n\u2019est pas si \u00e9loign\u00e9 du sentiment d\u2019\u00e9lection qui transcende l\u2019enfant qui trouve de l\u2019argent par terre. Je ramasse cependant. La contrainte par corps est trop puissante pour lui r\u00e9sister, elle me courbe l\u2019\u00e9chine, forte de son \u00ab&nbsp;\u00e7a ne repousse pas&nbsp;\u00bb. Cela a donc pouss\u00e9 un jour\u2026 Et de surcroit, la le\u00e7on serin\u00e9e \u00e0 l\u2019envi qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 se trouver le plus riche du cimeti\u00e8re et la formule ancienne \u00ab&nbsp;il ne l\u2019emportera pas au paradis&nbsp;\u00bb donne quelque chose de sacril\u00e9gieux \u00e0 cet argent au sol, \u00e0 quoi il me faut sit\u00f4t rem\u00e9dier.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#337<\/h2>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019ai le trac, c\u2019est simple, je me rappelle que la cerise dans la for\u00eat-noire est une boule noire, affirma Kagoo, le professeur de Philosophie rationaliste, en mettant la derni\u00e8re main \u00e0 la cro\u00fbte de sel de son poisson de Gomorrhe, comme il l\u2019appelait. Un fin cordon bleu&nbsp;: \u00e0 chaque visite de dignitaires, il \u00e9tait d\u2019usage de le prier de r\u00e9aliser ce plat, qui \u00e9tait son chef-d\u2019\u0153uvre, exception faite \u00e9videmment des fois o\u00f9 la d\u00e9l\u00e9gation \u00e9tait compos\u00e9e de membres du clerg\u00e9 ou apparent\u00e9s. Dans ces cas-l\u00e0, il \u00e9tait dispens\u00e9. Le professeur Geiger qui \u00e9tait de nature inqui\u00e8te acceptait mal cette d\u00e9claration en forme d\u2019aphorisme. Et alors quoi&nbsp;? demanda-t-il d\u2019un ton poli. Alors, rien, lui r\u00e9pondit l\u2019autre, bonhomme. Comment \u00e7a, rien&nbsp;? Eh bien, plus rien, plus de trac. Attendez mon cher vous pr\u00e9tendez que dire \u00ab&nbsp;la cerise dans la for\u00eat-noire est en fait une boule noire&nbsp;\u00bb suffit&nbsp;? Pas exactement\u2026 C\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;? Je ne dis pas \u00ab&nbsp;la cerise dans la for\u00eat-noire est en fait une boule noire&nbsp;\u00bb, je ne dis pas ces mots. Mais c\u2019est ce que vous venez de dire&nbsp;! Oui, pour vous faire comprendre, pour que vous approchiez ce qui est pour moi une forme de gr\u00e2ce\u2026 Vous voyez la cerise&nbsp;? Disons que je vois la m\u00e9tamorphose de la cerise en boule noire\u2026 si \u00e7a vous fait plaisir. Pourquoi cela me ferait-il plaisir, vraiment&nbsp;? Ce n\u2019est pas une panac\u00e9e. Oh non, loin de l\u00e0, je doute fort que cela puisse avoir d\u2019effet sur d\u2019autres que moi. Mais \u00eates-vous bien certain que \u00e7a en a sur vous&nbsp;? Oui\u2026 Et vous savez pourquoi&nbsp;? Non\u2026 pas vraiment. Je ne me suis jamais pench\u00e9 sur la question. Un chercheur de votre envergure&nbsp;? Je ne peux le croire. Vous craigniez que l\u2019effet ne cesse si vous l\u2019\u00e9tudiez&nbsp;? \u2026 Non. SI je me penche sur cette question, la boule noire va simplement se densifier, de nouvelles images, de nouvelles significations s\u2019attacheront \u00e0 elle, mais en fin de compte, il me sera toujours possible de la voir dans sa simplicit\u00e9 de boule noire. Vous ne pensez pas aux votes, au billard, \u00e0 la boule dans le ventre, aux black faces, au rugby, \u00e0 l\u2019antimite, aux guimauves\u2026&nbsp;? Eh bien j\u2019imagine qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent je le ferai. Et cela vous inqui\u00e8te&nbsp;? Non. Cela ne vous inqui\u00e8te pas&nbsp;? Non (vous pouvez me passer le minuteur&nbsp;? C\u2019est le truc qui a une forme de Snoopy), non, pourquoi cela m\u2019inqui\u00e9terait-il&nbsp;? Depuis quand utilisez-vous ce truc&nbsp;? Le Snoopy&nbsp;? C\u2019est ma fille qui\u2026 Non, le truc de la boule cerise&nbsp;? Ah. Je ne sais pas\u2026 Mais je crois me souvenir du jour o\u00f9 cette \u00e9vidence m\u2019est apparue dans toute sa clart\u00e9. Quand&nbsp;? Je devais avoir sept ou huit ans. Un anniversaire&nbsp;? Non\u2026 nous mangions une for\u00eat noire, nous mangions souvent de la for\u00eat-noire, c\u2019est ma grand-m\u00e8re qui la pr\u00e9parait d\u2019apr\u00e8s une recette de sa m\u00e8re et mon p\u00e8re depuis \u00e0 pris la rel\u00e8ve. C\u2019est \u00e0 la fois traditionnel et banal\u2026 bref, j\u2019ai pris la cerise pour une boule, enfin, peut-\u00eatre pour une bille, \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u2026 J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a \u00e9patant. \u00c9patant&nbsp;? Oui\u2026 \u00e9patant, c\u2019est comme \u00e7a que \u00e7a s\u2019est formul\u00e9 dans ma t\u00eate de petit gar\u00e7on. Soit, mais aujourd\u2019hui. Eh bien\u2026 je dirais\u2026 \u00e9patant.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#336<\/h1>\n\n\n\n<p>Deux femmes, la cinquantaine, on sait au premier coup d\u2019\u0153il qu\u2019elles se connaissent depuis l\u2019enfance. Elles viennent chaque semaine \u00e0 la pizz\u00e9ria. Avant, c\u2019\u00e9tait de temps en temps, par fois pour d\u00e9jeuner, rarement le soir. Depuis quelques mois, elles sont l\u00e0 tous les mercredis pour d\u00eener. Elles prennent un ap\u00e9ritif, en causant de tous et de rien. Elles blaguent avec le serveur. Elles prennent plus ou moins toujours la m\u00eame chose. Des p\u00e2tes tr\u00e8s \u00e9pic\u00e9es. La plus grande mange les tagliatelles sans cuill\u00e8re. L\u2019autre est tr\u00e8s exigeante sur la cuisson. C\u2019est au moment du dessert que \u00e7a bascule. La plus petite des deux dames parle \u00e0 l\u2019autre d\u2019amour. Les premi\u00e8res fois, nous avons pens\u00e9 qu\u2019elle lui racontait un film qu\u2019elle avait vu. Elle d\u00e9crivait l\u2019impression quel le film avait produit sur l\u2019autre et non sur elle-m\u00eame, comme pour lui rappeler\u2026 \u00c0 la longue, nous nous sommes mis \u00e0 collectionner les bribes de leur conversation, attrap\u00e9es \u00e0 la faveur du service, en leur apportant les panna cottas ou en pla\u00e7ant d\u2019autres clients \u00e0 des tables voisines. \u00ab&nbsp;Tu \u00e9tais si heureuse ce jour-l\u00e0&nbsp;: vous aviez travers\u00e9 la ville dans le vent\u2026 C\u2019est alors que tu l\u2019as appel\u00e9 pour lui demander combien de temps il lui restait \u00e0 vivre, parce que tu avais fait le compte, de ton c\u00f4t\u00e9, comme on ramasse tous les petits sous des fonds de tiroirs pour r\u00e9unir la somme du paquet de cigarettes, et ces ann\u00e9es qui restaient, tu voulais que vous les passiez ensemble, toutes\u2026 Vous \u00eates partis, sans rien dire \u00e0 personne, pendant trois mois, je ne sais pas o\u00f9, tu ne me l\u2019as jamais dit\u2026&nbsp;\u00bb et \u00e7a continue comme \u00e7a toute la soir\u00e9e, avec les petits verres de limoncello, et la grande ouvre de grands yeux tristes et surpris. Nous avons un carnet de commandes presque plein de toutes ces petites phrases, nous les notons au passage, comme on ajouterait un caf\u00e9 suppl\u00e9mentaire sur une addition. Quand quelqu\u2019un de nouveau arrive dans l\u2019\u00e9quipe, on le pr\u00e9vient tout de suite pour les dames du mercredi. Hier au d\u00e9jeuner, c\u2019\u00e9tait un jeudi, j\u2019ai vu arriver la grande est arriv\u00e9e toute seule. Elle a demand\u00e9 une table pour deux et elle a attendu. \u00c7a a mis tout le restaurant sens dessus dessous. Paul, le serveur de la terrasse est rentr\u00e9 trois fois pour lui proposer de prendre quelque chose. Marie la guettait depuis le hublot de la cuisine et elle a rat\u00e9 un souffl\u00e9 aux fruits de mer. Je n\u2019ai pas quitt\u00e9 le comptoir et j\u2019ai fait des erreurs de caisse\u2026 Je lui ai offert de force un ap\u00e9ritif, mais elle ne l\u2019a pas touch\u00e9. Au bout d\u2019une demi-heure, Max est all\u00e9 v\u00e9rifier si elle comptait attendre encore ou si elle souhaitait commander un petit quelque chose pour patienter. Il \u00e9tait si nerveux qu\u2019il s\u2019est cogn\u00e9 la hanche dans le coin de marbre du plan de travail du pizza\u00efolo qui s\u2019est mis \u00e0 lui crier dessus comme s\u2019il l\u2019avait endommag\u00e9. La petite en a fait tomber un plateau de tasses. Tout allait \u00e0 vau-l\u2019eau et j\u2019\u00e9tais incapable de faire quoi que ce soit. Je regardais la grande dame et j\u2019\u00e9tais mort d\u2019inqui\u00e9tude. J\u2019avais beau me raisonner, j\u2019en tremblais presque de la voir l\u00e0 \u00e0 attendre pour rien. J\u2019esp\u00e9rais que personne dans l\u2019\u00e9quipe ou chez les habitu\u00e9s ne pouvait me voir d\u00e9fait \u00e0 ce point, mais on aurait dit qu\u2019elle captait toute l\u2019attention avec son regard fix\u00e9 sur la chaise vide en face d\u2019elle. Et puis finalement, sur le coup de 13 h 30, un type est arriv\u00e9, \u00e9l\u00e9gant et tr\u00e8s poli. Il l\u2019a rep\u00e9r\u00e9e tout de suite \u00e0 travers la salle et il a fonc\u00e9 vers sa table en \u00e9vitant lestement Max qui sortait des cuisines avec quatre plats. Elle s\u2019est lev\u00e9e pour l\u2019accueillir et ils se sont embrass\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#335<\/h2>\n\n\n\n<p>Elle lui dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je veux qu\u2019on nous trouve comme \u00e0 Pomp\u00e9i&nbsp;\u00bb et, dans leur lit, elle serre son corps contre le sien, tandis que les avions trop lourds survolent la ville.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#334<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous avons fait la tourn\u00e9e des a\u00efeux ces derniers jours, mandataires des fleurs familiales\u2026 Des moments tr\u00e8s heureux avec des gosses qui courent et des g\u00e9n\u00e9rations m\u00e9lang\u00e9es qui se racontent pourquoi ces pr\u00e9noms, cette mort pr\u00e9matur\u00e9e ou, au contraire, cette vieillesse de Mathusalem, et puis des tombes marqu\u00e9es d\u2019une croix et d\u2019une lune, nous rappelant que les gens s\u2019aiment, d\u2019abord. Pas de citrouille, pas de d\u00e9guisement, le rituel, seul et la mort aux c\u00f4t\u00e9s de la vie. Nous avons tous les m\u00eames bouquets, jaunes, prunes ou blanc, \u00e0 peu de choses pr\u00e8s. Dans un des cimeti\u00e8res, nous errons longtemps, \u00e0 la recherche des trisa\u00efeuls dont les noms m\u00eames ne sont plus si familier. Du caveau, nous n\u2019avons pas de souvenir, seulement sa description comme feuille de route&nbsp;: monumental, gris, \u00e0 la mani\u00e8re des cimeti\u00e8res d\u2019Edward Gorey. Le temps s\u2019arr\u00eate dans cette qu\u00eate, deux plantes violettes aux bras et pourtant le ciel change cent fois au-dessus de nous, portant de grandes ombres sur les all\u00e9es avant de les r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant en quelques secondes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#333<\/h2>\n\n\n\n<p>Martine-Carole avait une science consomm\u00e9e des regrets. Les siens n\u2019\u00e9taient jamais que l\u2019implacable cons\u00e9quence de ceux qui avaient en leur temps pourri la vie de ses parents et de leurs a\u00efeux avant eux. \u00c0 cela, elle croyait dur comme fer, en sorte que la vie se r\u00e9duisait d\u00e9sormais \u00e0 une partie de billard \u00e0 trois bandes, qui la condamnait \u00e0 v\u00e9g\u00e9ter au fond du trou, irr\u00e9m\u00e9diablement coinc\u00e9e sous la boule noire. Elle ne parlait jamais spontan\u00e9ment de ses propres regrets, pr\u00e9f\u00e9rant ponctuer de longs soupirs entendus ou de formules incontestables (C\u2019est comme \u00e7a. Voil\u00e0. Toujours la m\u00eame chose. Alors, tu comprends\u2026), la narration des d\u00e9boires et renoncements auxquels notre famille \u00e9tendue avait fait face au cours des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. Avec le temps et la r\u00e9p\u00e9tition, Simon-Z\u00e9non avait fini par rep\u00e9rer quelques points n\u00e9vralgiques dans le chapelet des r\u00e9cits de sa tante. Ils lui apparaissaient tant\u00f4t sous la forme de vert\u00e8bres particuli\u00e8rement sensibles, tant\u00f4t comme des carrefours de la fatalit\u00e9 ressemblant aux pattes d\u2019oies o\u00f9 les personnages des contes rencontrent le diable ou un oiseau\u2026 Et quand il atteint l\u2019\u00e2ge adulte, il r\u00e9alisa, avec beaucoup de pr\u00e9cautions dont la premi\u00e8re consistait \u00e0 ne rien formuler \u00e0 voix haute, qu\u2019il lui arrivait de douter des fondements de la th\u00e9orie des regrets de Martine-Carole. Quelques ann\u00e9es suppl\u00e9mentaires s\u2019\u00e9coul\u00e8rent, avant que l\u2019occasion et la curiosit\u00e9 de faire la lumi\u00e8re ne se pr\u00e9sentent \u00e0 lui. C\u2019est lors d\u2019une cousinade d\u2019envergure internationale qu\u2019il se retrouva en pr\u00e9sence de la vieille Marthe-Mathilde (qui, on l\u2019aura compris, est la m\u00e8re de Martine-Claire). Elle avait gard\u00e9 la peau diaphane qui le fascinait dans son enfance et qu\u2019il embrassait avec une componction qui lui avait appris la d\u00e9licatesse. Elle n\u2019avait pas gard\u00e9 ses cheveux noirs et il prit conscience que cette couleur n\u2019avait jamais rien eu de naturel dans leur famille de rouquins. Elle ressemblait toujours \u00e0 Blanche-Neige, cependant, une vieille Blanche-Neige toute blanche, et elle \u00e9tait rest\u00e9e \u00e9nergique et rigolote, si diff\u00e9rente en cela de sa fille qu\u2019il se demandait si vraiment, au hasard de la g\u00e9n\u00e9tique, les chiens ne faisaient pas des chats, parfois. De sa tante Martine-Carole, il tenait une histoire qui, selon elle, avait bris\u00e9 les r\u00eaves naissants de la jeune Marthe-Mathilde au lendemain de son mariage, entra\u00eenant des cascades d\u2019amertume, retomb\u00e9es en pluie acide sur ses trois enfants. Avec un certain tact (sa peau \u00e9tait encore plus splendidement fine), il fit allusion au petit manoir \u00e0 l\u2019or\u00e9e du village o\u00f9 elle avait eu l\u2019intention d\u2019\u00e9tablir un home d\u2019enfants\u2026 Les Airelles, dit imm\u00e9diatement la vieille dame. Elle n\u2019avait d\u2019ailleurs pas de m\u00e9rite, n\u2019ayant jamais quitt\u00e9 le village et conserv\u00e9 sa t\u00eate bien faite avec son teint de perle. En avan\u00e7ant le sucrier, il \u00e9voqua le projet avort\u00e9 du home d\u2019enfants\u2026 Oui, nous avions eu cette id\u00e9e avec mon premier mari, Roger-Raymond, que tu n\u2019as pas connu\u2026 Elle souriait. Flairant le filon, Il s\u2019enhardit pataudement \u00e0 lui demander si le refus de la famille \u00e0 les aider \u00e0 acqu\u00e9rir l\u2019endroit n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 pour les jeunes \u00e9poux une cruelle d\u00e9ception\u2026 Elle le consid\u00e9rait avec \u00e9tonnement, se cuill\u00e8re \u00e0 caf\u00e9 dress\u00e9e comme un sceptre de poup\u00e9e. Elle r\u00e9p\u00e9ta les mots \u00ab&nbsp;Cruelle d\u00e9ception&nbsp;\u00bb avec l\u2019amusement et la perplexit\u00e9 que lui aurait apport\u00e9 \u00ab&nbsp;Tombouctou&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Valparaiso \u00bb \u2026 eh, bien, j\u2019ai repris la mercerie, comme tu sais\u2026 J\u2019ai aim\u00e9 ce travail. C\u2019\u00e9tait apr\u00e8s la guerre, pr\u00e9cisa-t-elle pour s\u2019excuser devant l\u2019air effar\u00e9 de Simon-Z\u00e9non\u2026 Nous n\u2019\u00e9tions pas sujets \u00e0 de cruelles d\u00e9ceptions\u2026 pas plus qu\u2019\u00e0 des vapeurs. C\u2019est vrai que nous avions eu cette id\u00e9e d\u2019un home, oui, et elle souriait comme si elle s\u2019\u00e9tait mat\u00e9rialis\u00e9e devant elle sous la forme d\u2019une ancienne petite f\u00e9e, une amie qu\u2019elle aurait perdue de vue\u2026 oui, les id\u00e9es\u2026 il y en a tellement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#332<\/h2>\n\n\n\n<p>Un tableau des montagnes, en face de la fen\u00eatre, fascinait les gosses habitu\u00e9s aux sommets des environs. Il leur montrait les neiges \u00e9ternelles s\u2019\u00e9ternisant en surplomb d\u2019un printemps de sapins verts et d\u2019herbe r\u00e2p\u00e9e. Au premier plan passait un torrent, mais les plantes en pot le cachaient. Ils n\u2019osaient pas les d\u00e9placer, de peur de s\u2019attirer les foudres de la patronne qui les tol\u00e9rait dans l\u2019arri\u00e8re-salle, tandis que leurs parents buvaient l\u2019ap\u00e9ro, alors ils s\u2019agenouillaient devant le coffre qui supportait cet ensemble avant d\u2019\u00e9carter les feuilles avec des pr\u00e9cautions de sioux, que l\u2019instituteur leur avait apprises pour observer les animaux furtifs et ils restaient l\u00e0 \u00e0 guetter l\u2019eau d\u2019huile, comme si un poisson allait en surgir. En grandissant, ils abandonnaient la longue station du rituel, mais une pinte \u00e0 la main, leurs regards allaient immanquablement au tableau plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre quand ils \u00ab&nbsp;passaient derri\u00e8re&nbsp;\u00bb pour faire une partie de billard dans la tranquillit\u00e9 de la morte-saison.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 331<\/h1>\n\n\n\n<p>L\u2019oiseau c\u2019\u00e9tait vraiment l\u2019instrument que je voulais faire. Il fallait que je fasse l\u2019oiseau, insiste le jeune fl\u00fbtiste, sans m\u00eame s\u2019en apercevoir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#330<\/h2>\n\n\n\n<p>Pie, noix, moi (voleuses)<br>La pie sort du bois, la noix tombe<br>Roule et vite en poche<br>Au garde-manger<br>Je la garde pour la ville<br>Je me garderai<br>Bien de la manger une fois<br>Elle est pour mes doigts tout l&rsquo;or<br>Des feuilles d&rsquo;automne<br>Elle aurait le go\u00fbt des montagnes<br>Du vol de la pie<br>Des esprits de brume qui dansent<br>Je me garderai<br>Bien de la manger une fois<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#329<\/h1>\n\n\n\n<p>Les miliciens avaient des fr\u00e8res qui partirent en Indochine essuyer la honte. Essuyer une d\u00e9faite bien \u00e0 eux. Les maquis et les miliciens avaient la m\u00eame cour d\u2019\u00e9cole. C\u2019est banal de lire \u00e7a, moins de l\u2019\u00e9crire quand on a appris ses lettres dans le m\u00eame b\u00e2timent de pierre, qu\u2019on s\u2019est battu dans la m\u00eame cour, pour rire, oui, mais au sang quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#328<\/h1>\n\n\n\n<p>Entre les histoires du massacre des maquisards au plateau des Gli\u00e8res de Marcel et le STO buissonnier des fr\u00e8res de Jeanne passe un sentier de for\u00eat, que nous empruntions \u00e0 chaque sortie d\u2019\u00e9cole. Les jeux de peur et de cachette se faisaient \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du village et, parfois, je ne croisais aucun autre enfant de la journ\u00e9e. Je restais aux aguets. Je remontais le cours des torrents. Je courais si j\u2019\u00e9tais \u00e0 d\u00e9couvert. J\u2019imaginais entendre l\u2019\u00e9cho des coups de feu qui se cognait d\u2019un pan de montagne \u00e0 l\u2019autre pour arriver jusqu\u2019\u00e0 l\u2019oreille de mon grand-p\u00e8re, qui \u00e9tait comme moi, exactement comme moi.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#327<\/h1>\n\n\n\n<p>Les maquis, tu comprends, ils ne savaient pas se battre, ceux qui se battaient. Ils attaquaient les convois, mais du mauvais c\u00f4t\u00e9. Ils n\u2019avaient pas appris. M\u00eame la guerre, \u00e7a s\u2019apprend.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#326<\/h2>\n\n\n\n<p>Jeanne et Marcel, je me les repr\u00e9sentais enfants pendant la guerre, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019\u00e2ge que j\u2019avais quand ils ont commenc\u00e9 \u00e0 me raconter les histoires de cette p\u00e9riode. Elle avait onze ans quand \u00e7a a commenc\u00e9 et treize quand \u00e7a a vraiment chauff\u00e9, l\u00e0-haut, dans la montagne. Lui, deux ans de moins. Ce qui compte beaucoup dans ces \u00e2ges-l\u00e0. Pas adultes, plus enfants, m\u00eame \u00e0 l\u2019abri des montagnes, ils ont v\u00e9cu plusieurs vies en l\u2019espace de cinq ans. Leur fille est n\u00e9e dix ans apr\u00e8s l\u2019Armistice, le temps passant, je vois mieux \u00e0 quel point ce n\u2019est rien, dix ans, combien l\u2019\u00e9cho devait \u00eatre fort dans les oreilles de ceux qui pourtant n\u2019avaient rien vu.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#325<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans mon imagination, elle porte une robe blanche, une de ces chemises que j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es et que je porte pour dormir quand il fait trop chaud, en coton bien raide, sans manches avec une petite broderie autour du col et un monogramme tout de m\u00eame. Elle est couch\u00e9e dans l\u2019herbe et elle cache les yeux de son fr\u00e8re pour qu\u2019il ne voie pas les colonnes de fum\u00e9e qui montent des \u00e9glises incendi\u00e9es de la vall\u00e9e. Les troupes qui battent en retraite, c\u2019\u00e9taient les pires, ceux qui \u00e9taient revenus de la Bataille de Stalingrad. Voil\u00e0 ce que j\u2019ai toujours entendu. Et qu\u2019ils avaient enferm\u00e9 tous ceux qui ne s\u2019\u00e9taient pas enfuis dans l\u2019\u00e9glise, avant d\u2019y mettre le feu. Mais Marcel dit que non, elle ne les a pas vues, les colonnes de fum\u00e9e. Peut-\u00eatre qu\u2019il ne se souvient plus tr\u00e8s bien des souvenirs de Jeanne. Les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant sa mort, ils \u00e9taient tr\u00e8s vifs et sa voix tremblait en parlant des nazis.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#324<\/h1>\n\n\n\n<p>Jeanne couch\u00e9e dans l\u2019herbe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son fr\u00e8re Guy, \u00e0 Beaurevers, pas loin de la chapelle qui surplombe la vall\u00e9e. Ils observent la route. Quand un convoi s\u2019annonce, ils courent pr\u00e9venir leurs fr\u00e8res, qui sont descendus pour aider \u00e0 la ferme, pour les foins ou les b\u00eates. Pas tant des r\u00e9sistants que de jeunes gars qui n\u2019ont pas l\u2019intention de c\u00e9der leur force de travail au S.T.O. Alors, dans mon esprit, Beaurevers, qu\u2019on prononce \u00ab&nbsp;Beaur&rsquo;vers&nbsp;\u00bb quand on est du coin, s\u2019\u00e9crivait Beau Revers, juste en dessous de la mine d\u00e9confite d\u2019une patrouille de Bosch sortie tout droit de<em> la Grande Vadrouille<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#323<\/h1>\n\n\n\n<p>Ils ont toujours dit \u00ab&nbsp;les maquis&nbsp;\u00bb. \u00c7a fonctionne aussi un singulier \u00ab&nbsp;un maquis&nbsp;\u00bb. Jamais \u00ab&nbsp;les maquisards&nbsp;\u00bb, et quand j\u2019ai entendu le mot pour la premi\u00e8re fois, il m\u2019a fait penser \u00e0 un oiseau mange-mort qui n\u2019avait rien de commun avec les maquis de Jeanne et de Marcel.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#322<\/h1>\n\n\n\n<p>Parfois le v\u00e9lo utilitaire renverse de la bicyclette&nbsp;: c\u2019est un putsch, un \u00ab&nbsp;coup&nbsp;\u00bb comme disent les Anglais et leur voyelle instable imite le fran\u00e7ais avec beaucoup de bonne volont\u00e9 et une certaine ironie devant l\u2019\u00e9chec annonc\u00e9. On dirait qu\u2019ils viennent d\u2019\u00f4ter les petites roues du \u00ab&nbsp;ou&nbsp;\u00bb et ne tiennent pas bien la route, le pied de la langue cherchant le sol de la pointe. Bref, le v\u00e9lo utilitaire, \u00e7a marche, tandis que le corps p\u00e9dale, il est irrigu\u00e9 par un flux de pens\u00e9es qui seraient rest\u00e9es couch\u00e9es sans l\u2019exercice, telles que \u00ab&nbsp;parfois le v\u00e9lo utilitaire prend la place de la bicyclette\u2026&nbsp;\u00bb Mais, \u00e9galement, d\u2019autres&nbsp;:<br>Le froid a mordu le matin<br>Je ricane en douce<br>Derri\u00e8re mon \u00e9charpe<br>Pourtant quelque chose manque pour revendiquer l\u2019appellation \u00ab&nbsp;trajet \u00e0 bicyclette&nbsp;\u00bb. Peut-\u00eatre l\u2019in\u00e9luctable point B, qui au lieu d\u2019attendre son heure d\u2019arriv\u00e9e la pr\u00e9c\u00e8de en pr\u00e9sentant un diaporama de la journ\u00e9e \u00e0 venir, tandis que \u00e7a roule court-circuitant l\u2019incongruit\u00e9 propre aux pens\u00e9es de bicyclette\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#321<\/h1>\n\n\n\n<p>La faction Z avait fait imprimer des T-shirts <em>Giorno \u00e8 bello&nbsp;! <\/em>dans un graphisme 60&rsquo;s l\u00e9ch\u00e9 et une gamme de couleurs pop. Ils connurent un vif succ\u00e8s et se propag\u00e8rent bient\u00f4t sur tout le campus, d\u2019autant plus qu\u2019on nous les distribuait gratuitement, en \u00e9change d\u2019une signature pour une p\u00e9tition exigeant des excuses publiques en faveur de l\u2019italien offens\u00e9. Tr\u00e8s active, la faction Z prit en charge l\u2019organisation d\u2019un karaok\u00e9 hebdomadaire au Snack Jack, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 de la Botte. Volare, Cantare, la faction de Menault rongeait son frein. Hors de question de se commettre dans une telle popularit\u00e9. Le professeur elle-m\u00eame avait bien trop \u00e0 faire, se plaignant d\u00e9j\u00e0 en temps ordinaire du peu de temps dont elle disposait pour ses \u00e9crits, elle avait d\u00fb faire face \u00e0 deux tables rondes, trois interviews pour les diff\u00e9rentes gazettes du campus et le journal local qui se f\u00e9licitait de l\u2019aubaine. Heureusement, la coll\u00e8gue des Arts plastiques sp\u00e9cialis\u00e9e dans les patines naturelles et les arts textiles d\u00e9cida d&rsquo;une contre-attaque pleine de gr\u00e2ce et de dignit\u00e9. Elle ouvrit un atelier de broderie sur v\u00eatements usag\u00e9s. Loin de l\u2019irruption instantan\u00e9e des Tshirt de la faction Z, on vit appara\u00eetre, tels des perce-neige, des pulls d\u2019hiver, des vestes de velours, des jeans et des chemises marqu\u00e9s dans une calligraphie \u00e9l\u00e9gante, allant du style m\u00e9di\u00e9val au romantique d\u2019une phrase diff\u00e9rente pour chaque v\u00eatement, puis\u00e9e dans l\u2019\u00e9paisse litt\u00e9rature fran\u00e7aise sur le sujet. <em>Le jour n\u2019est pas plus pur que le fond de mon c\u0153ur<\/em>, <em>Ah le beau jour&nbsp;!<\/em> et <em>Jour est un autre<\/em> pass\u00e8rent tr\u00e8s remarqu\u00e9s sur le campus. Dans un geste de soutien \u00e0 de Menault, on vit un certain nombre de professeurs prendre l\u2019aiguille. Tous n\u2019aboutirent pas un chef-d\u2019\u0153uvre vestimentaire, mais le port de l\u2019aiguille enfil\u00e9e en mani\u00e8re de rosette fit fureur. Cependant, ce genre de raffinement n\u2019aurait pas fait taire les jaunes braillards des Tshirt de la faction Z, si une \u00e9tudiante en micro-\u00e9conomie, Shanty Ray, n\u2019avait pas lev\u00e9 le li\u00e8vre de leur gratuit\u00e9. Il semble qu\u2019ils \u00e9taient tomb\u00e9s d\u2019un camion, devant la porte m\u00eame de l\u2019assistant du professeur Z\u2026 Les liens familiaux du professeur avec la Cosa Nostra n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 proprement parler un secret, mais on ne choisit pas ses parents et il \u00e9tait de bon ton de ne pas les mentionner. Cependant, d\u00e8s qu\u2019il fut av\u00e9r\u00e9 que l\u2019impression <em>Giorno \u00e8 bello<\/em>&nbsp;avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e dans une \u00e9choppe d\u00e9volue au blanchiment des biens mal acquis par les cousins du Professeur Z, les T-shirts de la propagande disparurent en un jour du campus. Cela ne mit \u00e9videmment pas fin \u00e0 la pol\u00e9mique, mais porta un rude coup au clan des Italiens, tandis que l\u2019ann\u00e9e suivante, les inscriptions au cours de broderie g\u00e9n\u00e9rative explos\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#320<\/h1>\n\n\n\n<p>Le front contre Bitume plage, environn\u00e9 des reliefs d\u2019un pique-nique d\u2019agrumes, de pain et de bi\u00e8re, son sac de couchage ne le couvre plus qu\u2019\u00e0 peine, la nuit a \u00e9t\u00e9 agit\u00e9e, mais elle a fini par lui tomber dessus et il ne sent pas le froid, ni le jour, lev\u00e9 depuis une heure.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#319<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019enterrement, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois. F\u00e9lix et Marguerite, dans le froid, du poids sur les \u00e9paules, les bras lourds le long du corps, d\u00e9sarm\u00e9s par le d\u00e9part de William qui n\u2019avait pas attendu sa quaranti\u00e8me ann\u00e9e pour tirer sa r\u00e9v\u00e9rence en boitant. Ils n\u2019avaient pas grand-chose \u00e0 faire pour se prendre par la main. Celle de Marguerite \u00e9tait longue, s\u00e8che et douce, \u00e7a faisait un moment qu\u2019elle perdait toutes les bagues qu\u2019elle portait. Celle de F\u00e9lix \u00e9tait large, ab\u00eem\u00e9e et chaude et son alliance \u00e9tait en argent. D\u2019un geste d\u00e9cid\u00e9 (mais par qui&nbsp;? C\u2019est impossible \u00e0 dire) leurs mains se tenaient fermes. Tout le monde les a vus, sauf ceux qui avaient trop de larmes dans les yeux, mais on leur a racont\u00e9 ensuite, en enjolivant, parce qu\u2019on ne savait pas vraiment comment \u00e7a s\u2019\u00e9tait fait. Il y en a eu pour dire que \u00e7a durait depuis un bout de temps, cette affaire. Ce qui prouve bien que les gens sont d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9s par ce qui advient aux vivants et qu\u2019ils leur inventent encore plus d\u2019histoires qu\u2019aux morts. Entre nous, c\u2019est un comble&nbsp;! Ils ressemblaient \u00e0 deux soldats, ils ressemblaient \u00e0 Hansel et Gretel, ils ressemblaient \u00e0 des anges. On aura tout entendu. Ils ne pouvaient pas faire autrement que de se prendre la main devant tout le monde, alors qu\u2019ils ne l\u2019avaient jamais fait quand ils se retrouvaient seuls. Une digue s\u2019est rompue quand leurs mains se sont serr\u00e9es l\u2019une dans l\u2019autre et il semble que le sang va et vient d\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre en un torrent furieux. Les joues de Marguerite et les oreilles de F\u00e9lix s\u2019en trouvent rougies comme s\u2019il neigeait.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#318<\/h1>\n\n\n\n<p>Aucune femme ne se trouvait hors de port\u00e9e de Shanti Pa ou peut-\u00eatre avait-il su jusque-l\u00e0 ajuster parfaitement son d\u00e9sir \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde. Toutes celles qui avaient attir\u00e9 son regard avaient un prix qu\u2019il pouvait payer. La premi\u00e8re Avara lui avait co\u00fbt\u00e9 un doigt de sa main sur lequel il portait son anneau et l\u2019entretien de six enfants. Shanti Pa ne s\u2019appelait pas ainsi alors. Il avait un nom respectable et il pouvait se rendre chez le coiffeur une fois la semaine sans garde du corps, sans m\u00eame une arme. C\u2019\u00e9tait un autre temps et surtout un autre lieu. Beaucoup de choses avaient chang\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 son nom et celui qu\u2019il portait \u00e0 pr\u00e9sent n\u2019\u00e9tait plus respectable, mais redout\u00e9. Dans la rue personne ne le connaissant pas intimement ne s\u2019avisait de le prononcer \u00e0 voix haute. Il r\u00e9gnait sur un tout petit trafic dans un tout petit quartier, cela suffisait pourtant au respect et \u00e0 la peur. Sa femme \u00e9tait malheureuse l\u00e0, mais il avait vu tant de femmes depuis que leur vie avait bascul\u00e9 vers l\u2019occident qu\u2019il ne se sentait pas concern\u00e9 par son chagrin. Il s\u2019adaptait tandis qu\u2019elle restait dans les roseaux o\u00f9 ils s\u2019\u00e9taient rencontr\u00e9s, quelque trente ann\u00e9es auparavant. Une fois par semaine, dans la glace, il entrevoyait encore le jeune homme qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9, ses cheveux coup\u00e9s de pr\u00e8s. C\u2019est l\u00e0 \u00e9galement qu\u2019il vit la femme hors de sa port\u00e9e. Leurs regards se crois\u00e8rent dans le miroir et il sut instantan\u00e9ment qu\u2019elle voyait le jeune homme prisonnier de ce corps lourd et satisfait qui \u00e9tait le sien \u00e0 pr\u00e9sent. Elle avait bien vite d\u00e9tourn\u00e9 les yeux pour ne pas donner prise au m\u00e9pris. C\u2019\u00e9tait trop tard&nbsp;: les Occidentales ne l\u2019int\u00e9ressaient pas, elles \u00e9taient par essence m\u00e9prisables. Mais il remarqua que c\u2019\u00e9tait une femme tr\u00e8s correcte, entre deux \u00e2ges. Elle \u00e9tait venue pour rapporter une lettre adress\u00e9e au salon qui avait \u00e9t\u00e9 gliss\u00e9e par erreur dans sa bo\u00eete aux lettres. C\u2019est du moins ce que lui apprit le coiffeur apr\u00e8s qu\u2019il en avait fait la demande et bien qu\u2019il parl\u00e2t \u00e0 voix basse et dans une langue \u00e9trang\u00e8re, la femme avait \u00e0 nouveau tourn\u00e9 son regard vers lui comme il la mentionnait. Un instant. Elle voulait savoir si par hasard certaines lettres qu\u2019elle attendait n\u2019avaient pas, en effet retour, \u00e9chou\u00e9 l\u00e0. Le commis \u00e9tait parti v\u00e9rifier. Elle attendait. Elle semblait occup\u00e9e, mais Shanti Pa n\u2019arrivait pas \u00e0 d\u00e9cider par quoi. Ni par le souci des enfants ou de la maison ni par l\u2019amour d\u2019un homme (ou d\u2019une femme comme il arrivait ouvertement dans ce pays sans honte o\u00f9 il vivait d\u00e9sormais), ni par la maladie (elle avait au contraire de bonnes couleurs pour une femme p\u00e2le et peu maquill\u00e9e), ni par la vieillesse, ni par Dieu, ni par l\u2019argent ! Il lui essayait l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre ses diff\u00e9rentes pr\u00e9occupations comme il l\u2019aurait fait d\u2019une s\u00e9rie de robes et entre chaque, elle lui apparaissait dans une sorte de nudit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait jamais contempl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#317<\/h1>\n\n\n\n<p>De Cujo : L\u2019industrie lourde des marteaux \u00e9normes, des machineries indestructibles, du vol rasant des drones au milieu de quoi, minuscule, tu \u00e9cris en silence.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#316<\/h1>\n\n\n\n<p>De Strauss : La magnificence qui n\u2019en finit pas de se casser lamentablement la gueule.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#315<\/h1>\n\n\n\n<p>De Weill : La cruaut\u00e9 indispensable de la diseuse, du diseur. La distance n\u00e9cessaire pour bien se regarder en face.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#314<\/h1>\n\n\n\n<p>De Strauss : La forme us\u00e9e, abus\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la corde qui abrite pourtant quelque chose qui ne vieillit pas, les passions des tragiques, les vengeances, les espoirs, les d\u00e9chirements, la rage sous les tapis, derri\u00e8re les tapisseries \u00e0 fleurs. La pr\u00e9cipitation comme chimique de la danse du diable, du salon vers la prison.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#313<\/h1>\n\n\n\n<p>Comment l\u2019excentrique Professeur Z. avait-il bien pu avoir vent de la sortie de sa coll\u00e8gue de Menault au sujet de la sup\u00e9riorit\u00e9 du mot \u00ab&nbsp;jour&nbsp;\u00bb sur ses traductions indo-europ\u00e9ennes&nbsp;? La chose demeure encore \u00e0 ce jour incertaine. Bien s\u00fbr, une flop\u00e9e d\u2019\u00e9tudiants en lettres qui, avouons-le, \u00e9taient majoritairement des \u00e9tudiantes, suivaient les cours de l\u2019une et de l\u2019autre. Pour quelques \u00e2mes inspir\u00e9es, pouss\u00e9es par un int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur, qui faisait appara\u00eetre devant leurs yeux pleins d\u2019extase le profit spirituel de combiner la classe de M\u00e9thodologie de la pr\u00e9ciosit\u00e9 (de Menault) avec celle de Topologie de <em>la Divine Com\u00e9die<\/em> (Z), nombreuses \u00e9taient les malheureuses en purgatoire, suite \u00e0 un vilain empilement d\u2019inscriptions tardives, d\u2019options obligatoires et de mati\u00e8res \u00e0 valider, fussent par leur plus petit d\u00e9terminant commun. Il \u00e9tait en effet possible d\u2019obtenir son attestation de grammaire niveau 1 en fr\u00e9quentant le cours de de Menault, ou la validation de la troisi\u00e8me ann\u00e9e de g\u00e9ographie en se montrant assidu aux p\u00e9r\u00e9grinations dantesques chez Z. \u00d4 myst\u00e8res insondables de l\u2019administration universitaire, o\u00f9 la partie vaut pour le tout, o\u00f9 faute de merle, on peut encore croquer une grive. Bref, on peut imaginer qu\u2019une parole maladroite, surprise au r\u00e9fectoire, ou plus raisonnablement une d\u00e9lation en bonne et due forme, \u00e9manant d\u2019une personne tr\u00e8s en retard dans ses devoirs \u00e0 rendre et qui tenta par-l\u00e0 d\u2019acheter la cl\u00e9mence de Z. lui fit prendre connaissance de ce que, dans une d\u00e9monstration fougueuse, de Menault avait donner \u00e0 entendre l\u2019ineffable gr\u00e2ce pleine d\u2019esprit qui habitait le mot \u00ab&nbsp;jour&nbsp;\u00bb, par ses sonorit\u00e9s m\u00eame. L\u2019association de la consonne vois\u00e9e ouvrant sur une voyelle sourde et termin\u00e9e par ce \u00ab&nbsp;r&nbsp;\u00bb \u00e0 la fran\u00e7aise, qui nous rendait tous ch\u00e8vres, ce \u00ab&nbsp;r&nbsp;\u00bb qui est \u00e0 lui seul lettre et mot d\u00e9signant le gaz m\u00eame dont est fait le jour. Elle avait ensuite m\u00e9thodiquement ridiculis\u00e9 les options prises par les voisins saxons, Tag et Day s\u2019\u00e9loignant compl\u00e8tement du projet merveilleux de nommer la nature m\u00eame de la clart\u00e9 \u00e0 son \u00e9veil pour mettre prosa\u00efquement une croix dans une case de calendrier avec tout le bon gros pragmatisme germanique. Et peu avant que la cloche ne sonn\u00e2t, elle avait trouv\u00e9 le temps de faire remarquer combien m\u00eame l\u2019italien, avec son \u00ab&nbsp;giorno&nbsp;\u00bb, qui tient davantage de l\u2019ajournement ou de la journ\u00e9e, du voyage, manquait le subtile et l\u2019\u00e9vanescent de son \u00e9quivalent fran\u00e7ais. Qui, CQFD, ne le valait plus, mais le surpassait. Z \u00e9tait un type \u00e9patant, mais assez soupe au lait et en trois jours \u00e0 peine une controverse sur les m\u00e9rites compar\u00e9s du fran\u00e7ais et de l\u2019italien en mati\u00e8re de d\u00e9signation des all\u00e9gories fondamentales envahit notre respectable \u00e9tablissement. Il est difficile de se figurer que l\u2019affaire mit \u00e0 feu et \u00e0 sang le campus pendant des mois, sauf pour qui y a fait ses \u00e9tudes, \u00e9videmment.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#312<\/h2>\n\n\n\n<p>Avec ses grosses lunettes carr\u00e9es, son foulard sur la t\u00eate, son mariage arrang\u00e9 et se huit gosses, elle en sait plus long que moi sur l\u2019amour. Je ne plaisante pas. J\u2019ai fait le tour de l\u2019\u00e9tang ce matin avec elle, je lui ai racont\u00e9 mes histoires avec Sophie\u2026 \u00c0 qui tu veux que j\u2019en parle&nbsp;? \u00c0 toi&nbsp;? Elle m\u2019a \u00e9cout\u00e9 en s\u2019impatientant. Je l\u2019entendais s\u2019exclamer \u00ab&nbsp;Mon fils&nbsp;! Mon fils&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00e0 chaque coin de phrases, mais elle a tenu bon sans m\u2019interrompre. Remets-moi une bi\u00e8re, Max, et \u00e0 lui aussi. Quand on a atteint la plage au pain sec, j\u2019avais vid\u00e9 mon sac. Elle m\u2019a parl\u00e9 sans s\u2019\u00e9nerver jusqu\u2019au parking, comme quand elle me dicte une recette au t\u00e9l\u00e9phone. Et alors&nbsp;? Et alors je crois que j\u2019ai int\u00e9r\u00eat \u00e0 remballer mes justifications minables et \u00e0 bien r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que je veux si j\u2019aborde \u00e0 nouveau le sujet avec elle.<br>Et pour l\u2019alcool, tu lui as dit&nbsp;?<br>T\u2019es fou, toi&nbsp;? L\u2019alcool, c\u2019est le grand tabou familial. Officiellement pas de vin, pas de porc et cinq pri\u00e8res par jour avec les pieds propres.<br>Et elle y croit, ta m\u00e8re&nbsp;?<br>Non, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on n\u2019en parle pas.<br>Qu\u2019est-ce qu\u2019elle conseille pour Sophie&nbsp;?<br>Elle dit qu\u2019il faut pas confondre l\u2019histoire avec Sophie et le probl\u00e8me avec Nadia. Ce serait comme de m\u00e9langer le bois de chauffage et l\u2019amourette.<br>L\u2019amourette, c\u2019est Nadia.<br>Non, l\u2019amourette c\u2019est le bois pr\u00e9cieux dont on fait les archets. \u00c7a se br\u00fble pas, \u00e7a se garde.<br>Comme le bon vin, alors&nbsp;?<br>Voil\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#311<\/h2>\n\n\n\n<p>De Ja\u00ebll : Tout le corps dans chaque note et la t\u00eate, la t\u00eate c\u2019est du corps, celui d\u2019une sphinge.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#310<\/h2>\n\n\n\n<p>De Verdi : En courant les duos d\u2019amour, entre deux portes, en coup de vent jusqu\u2019\u00e0 la grande terrasse \u00e9toil\u00e9e et isol\u00e9e. Malgr\u00e9 toute la minablerie, le cercle violent qui tourne \u00e0 plein r\u00e9gime se fait mettre un b\u00e2ton dans sa roue, casse net ou devient au contraire discr\u00e8tement sa ligne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#309<\/h2>\n\n\n\n<p>De Haydn : Un journal ouvert par la fen\u00eatre, des musiciens d\u00e9v\u00eatus dans un lavomatic r\u00e9p\u00e8tent un quatuor, les tambours tournent, il faut s\u2019interrompre encore et encore pour un constat \u00e0 l\u2019amiable, un panier renvers\u00e9, un enfant enfui, un chat perdu\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#308<\/h2>\n\n\n\n<p>De Mozart : Grand d\u00e9sir du milieu, voie et voix, toujours d\u00e9bord\u00e9, manqu\u00e9 de peu, fragile, mortel et les adieux habill\u00e9s en au revoir, le grand mensonge avou\u00e9 du retour impossible, une fois et une fois seulement, chaque mot, chaque phrase.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#307<\/h2>\n\n\n\n<p>De Sainte-Colombe : La vie passionn\u00e9e de l\u2019obscurit\u00e9 dans les chuchotements profonds des fant\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#306<\/h2>\n\n\n\n<p>De Jacquet de la Guerre : Toute d\u2019eau, toute en nage, le tranchant redoutablement d\u00e9licat dans les chairs des vieillards, les corps retourn\u00e9s dans le ressac des vagues.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#305<\/h2>\n\n\n\n<p>De Rameau : La cage infiniment pr\u00e9cieuse, pourtant si solide, les monstres y tiennent, s\u2019y \u00e9battent, s\u2019y d\u00e9battent et aussi sans les voix, l\u2019implacable cadre des variations infinies.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#304<\/h2>\n\n\n\n<p>De Monteverdi : L\u2019oreille a tra\u00een\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a parlait, \u00e7a parle encore, aucune dentelle, seuls les tremblements, l\u2019\u00e9puisement, les combats perdus, o\u00f9 est l\u2019orchestre ? La voix, la voix seule reste et eux, face \u00e0 leur parole, singuli\u00e8re, isol\u00e9e, d\u00e9risoire, inutile<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#303<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout au long de l\u2019ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e, la premi\u00e8re o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 intronis\u00e9 son assistant, pour le seul prestige de la fonction, les acc\u00e8s d\u2019excentricit\u00e9 et les demandes herm\u00e9tiques du professeur Wamps m\u2019avait r\u00e9guli\u00e8rement pouss\u00e9 aux limites de ma patience, de mon sens de l\u2019humour, de mes capacit\u00e9s intellectuelles&nbsp;sans qu\u2019il me soit possible de savoir si ces montagnes russes dissimulaient un dessein p\u00e9dagogique. J\u2019eus l\u2019am\u00e8re surprise de d\u00e9couvrir pendant le premier trimestre de l\u2019ann\u00e9e suivante que j\u2019avais pourtant mang\u00e9 mon pain blanc. La rentr\u00e9e se fit sous de tristes auspices&nbsp;: le jardinier \u00e9tait mort pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 et la disparition de ce petit homme sympathique attrista tout le campus sans distinction. Lors de l\u2019oraison fun\u00e8bre j\u2019appris que son engagement datait de l\u2019ouverture de l\u2019extension \u00ab&nbsp;sport et divertissement&nbsp;\u00bb et non, comme je l\u2019avais toujours cru de la construction de notre v\u00e9n\u00e9rable institution, \u00e0 la fin du XIIe si\u00e8cle. En d\u00e9pit de l\u2019absence du corps, enterr\u00e9 depuis plus d\u2019un mois sur sa terre natale, o\u00f9 la mort \u00e9tait survenue, un jour de vacances. La responsable de l\u2019ordre et des espaces verts, toute menue dans un \u00e9troit tailleur noir (nous ne la connaissions qu\u2019en pantalon de treillis, tennis et casquette) avait prononc\u00e9 un court discours, ses longs cheveux pour une fois d\u00e9tach\u00e9s encadrant son beau visage boulevers\u00e9. La plupart d\u2019entre nous n\u2019avaient jamais entendu le son de sa voix, \u00e9trangement grave et rauque. Le corps professoral dans son ensemble donnait des signes d\u2019affliction irr\u00e9parable et pendant le vin d\u2019honneur qui suivi la c\u00e9r\u00e9monie, il me sembla comprendre que c\u2019\u00e9tait leur jeunesse qui s\u2019en \u00e9tait all\u00e9e avec le jardinier qu\u2019ils avaient connu dans ces m\u00eames murs alors qu\u2019ils \u00e9taient encore de simples \u00e9l\u00e8ves, et c\u2019\u00e9tait autant elle que lui qu\u2019ils pleuraient. Le professeur Wamps \u00e9tait impeccable de dignit\u00e9 et j\u2019\u00e9tais fier de reprendre du service aupr\u00e8s de sa redoutable intransigeance, apr\u00e8s un \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 me refaire une sant\u00e9. Elle naviguait, peu loquace, dans groupe \u00e0 l\u2019autre et je me dis en mon for int\u00e9rieur, que j\u2019avais bien attrap\u00e9 le personnage \u00e0 pr\u00e9sent et qu\u2019il ne pouvait m\u2019\u00e9chapper \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019elle n\u2019avait qu\u2019une h\u00e2te&nbsp;: que les ressassements s\u2019amenuisent pour retourner au travail. Il y avait une consolation \u00e0 se dire que le jardinier s\u2019en \u00e9tait all\u00e9 mourir sous la grosse orange puissante de son soleil originel, quand celui de notre campus lui semblait davantage une lune \u00e0 rayons, ainsi qu\u2019\u00e0 rappeler que rien ne laissait pr\u00e9sager de cette fin tragique quand nous l\u2019avions quitt\u00e9 avant l\u2019\u00e9t\u00e9 et que cette mort qui venait comme un rat d\u2019h\u00f4tel nous d\u00e9faire pendant notre sommeil de notre bien le plus pr\u00e9cieux \u00e9tait la seule que nous nous souhaitions les uns aux autres. Et de r\u00e9p\u00e9ter cela \u00e0 l\u2019envi, comme un mantra arros\u00e9 de pleurs et de vin p\u00e9tillant jusqu\u2019\u00e0 ce que la journ\u00e9e soit d\u00e9finitivement ruin\u00e9e pour toute autre action. Le lendemain matin, quand j\u2019arrivai frais et dispos au bureau de Wamps pour bien d\u00e9buter l\u2019ann\u00e9e, je ne la trouvai pas. Persuad\u00e9 d\u2019\u00eatre le premier dans les lieux, je commen\u00e7ai \u00e0 installer mes affaires sur la table minuscule en sifflotant et un peu basse qu\u2019elle m\u2019avait octroy\u00e9e l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, quand elle surgit comme un diable d\u2019un placard dont je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 l\u2019existence. Avant que j\u2019aie pu articuler un bonjour, elle me demanda o\u00f9 j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 et si je comptais enfin me mettre au travail, puis elle me toisa en r\u00e9primant ostensiblement l\u2019envie d\u2019ajouter quelque chose. Si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 moins impressionn\u00e9, j\u2019aurais vu tout de suite qu\u2019un combat se livrait en elle \u00e0 ce sujet, avec une rare f\u00e9rocit\u00e9. Au lieu de cela, j\u2019entrepris de filer doux, sans trop savoir o\u00f9 ni pourquoi. Les jours suivants, je tentai d\u2019arriver plus t\u00f4t, mais toujours en vain. J\u2019avais le sommeil lourd et une vie \u00e9tudiante \u00e0 maintenir dans un certain standing de beuveries et de jeux de cartes, sans parler \u00e9videmment des cours que je suivais. Un jour, o\u00f9 elle me fixait avec tous les signes d\u2019une exasp\u00e9ration \u00e0 son comble, elle finit par hurler qu\u2019elle voulait que je porte une veste et qu\u2019il \u00e9tait inacceptable que son assistant se prom\u00e8ne en tenue de touriste sur le campus. Je demeurai litt\u00e9ralement scotch\u00e9 \u00e0 ma table par cette sortie&nbsp;: elle n\u2019avait jamais accord\u00e9 la moindre attention \u00e0 ma v\u00eature et surtout, je ne l\u2019avais jamais entendu \u00e9lever la voix. D\u2019ordinaire, elle utilisait, fine mouche, un \u00e9pouvantable m\u00e9lange de sinc\u00e8re patience et de fatalisme qui ressemblait beaucoup \u00e0 de la condescendance, pour signaler qu\u2019une chose lui d\u00e9plaisait et que le d\u00e9lai imparti pour la modifier serait tr\u00e8s bref. Apr\u00e8s avoir vainement fait la tourn\u00e9e des chambr\u00e9es pour emprunter un v\u00eatement digne de ma condition, je finis par trouver un blazer noir dans la r\u00e9serve de costumes du d\u00e9partement d\u2019art dramatique et pour devancer ses attentes, j\u2019y adjoignai une cravate assortie. En me voyant appr\u00eater le lendemain, sa col\u00e8re sembla monter d\u2019un cran, mais elle se contenta de remarquer d\u2019un ton ma\u00eetris\u00e9 qu\u2019il y avait de la terre sur mes chaussures. Bient\u00f4t, elle m\u2019informa qu\u2019elle avait trouv\u00e9 un bureau pour moi, ce qui signifiait que j\u2019allais d\u00e9m\u00e9nager au plus vite du sien. Au vu de l\u2019atmosph\u00e8re irrespirable qui y r\u00e9gnait, j\u2019aurais d\u00fb ressentir un soulagement \u00e0 cette nouvelle, mais c\u2019est le contraire qui se produisit. J\u2019essayai de plaider ma cause, expliquant combien j\u2019apprenais \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s que cet \u00e9loignement serait pr\u00e9judiciable \u00e0 la qualit\u00e9 de notre collaboration et risquait d\u2019augmenter mes difficult\u00e9s \u00e0 comprendre ce qu\u2019elle attendait de moi, mais elle se montra intraitable. Ce trait de caract\u00e8re servant de socle \u00e0 sa personnalit\u00e9, je m\u2019en allai dans mon nouveau placard presque rass\u00e9r\u00e9n\u00e9&nbsp;: elle n\u2019avait pas l\u2019intention de me virer comme un malpropre. Autour de moi, pourtant, on commen\u00e7ait \u00e0 me faire remarquer qu\u2019il aurait mieux valu et je dois dire que mon sommeil, mes \u00e9tudes et mon app\u00e9tit finissaient par p\u00e2tir de cette duret\u00e9 qu\u2019elle affichait \u00e0 tout instant, bien davantage que de ses originalit\u00e9s pass\u00e9es, dont je m\u2019\u00e9tais fait une montagne, m\u2019imaginant sans doute qu\u2019on allait me confondre avec elles et qui faisaient pleuvoir sur moi une douche \u00e9cossaise qui avait le m\u00e9rite de faire circuler mon sang paresseux et d\u2019intriguer ma curiosit\u00e9. Des semaines \u00e9tranges et d\u00e9sagr\u00e9ables pass\u00e8rent. Je d\u00e9cidai de me lever plus t\u00f4t pour \u00e9viter de la voir dresser le bras pour exhiber sa montre sans m\u00eame me regarder, mais elle semblait toujours m\u2019avoir pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 au point que j\u2019\u00e9laborai une th\u00e9orie du complot o\u00f9 mon compagnon de chambr\u00e9e \u00e9tait son complice, l\u2019informant par un code secret en morse avec sa lampe de chevet et l\u2019ouverture des rideaux de mes all\u00e9es et venues. En v\u00e9rit\u00e9, il ne pouvait pas encaisser Wamps qui lui avait mis une excellente note \u00e0 son examen assorti d\u2019un commentaire cinglant sur la m\u00e9diocrit\u00e9 de ses motivations, dont il ne s\u2019est toujours pas remis \u00e0 ce jour. Un soir, compl\u00e8tement \u00e0 bout, je d\u00e9cidai de d\u00e9missionner. Pour me donner du c\u0153ur \u00e0 l\u2019ouvrage, je commen\u00e7ai une biture magistrale au Snack Jack, ce qui n\u2019\u00e9tait pas le lieu, puisqu\u2019il fermait \u00e0 21 h et ne servait pas d\u2019alcool. Je commandai des jus d\u2019orange que j\u2019allongeai avec le whisky d\u2019une petite fiole, achet\u00e9e \u00e0 cet effet. J\u2019\u00e9tais trop \u00e9puis\u00e9 pour tenir l\u2019alcool et apr\u00e8s la fermeture, j\u2019errai sur le campus en attendant l\u2019aube qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e8s de se montrer. Sur les coups de quatre heures du matin, j\u2019avais dessaoul\u00e9 et je passai par le clo\u00eetre pour regagner mes p\u00e9nates, quand je l\u2019aper\u00e7us, assise sur un banc devant le jardin des simples. Elle avait l\u2019air d\u2019un v\u00eatement pos\u00e9 dans une flaque de lune et que le froid de la nuit aurait gel\u00e9. Elle tremblait de froid dans son imperm\u00e9able couvert de ros\u00e9e. Le combat, dont j\u2019avais cru \u00eatre le sujet battait son plein derri\u00e8re ses yeux vides et secs. Je me glissai derri\u00e8re une colonne pour l\u2019observer mieux \u00e0 mon aise et je la vis lentement sortir de sa poche son couteau. C\u2019\u00e9tait un bel objet au manche sculpt\u00e9 qu\u2019elle utilisait aussi bien pour ouvrir son courrier que pour couper sa viande. Elle le tenait toujours tr\u00e8s aiguis\u00e9&nbsp;: c\u2019est avec les couteaux \u00e9mouss\u00e9s qu\u2019on se blesse toujours, voyez-vous&nbsp;? Elle me r\u00e9p\u00e9tait qu\u2019il n\u2019y avait pas de honte \u00e0 se tenir du c\u00f4t\u00e9 du manche, pas plus que du c\u00f4t\u00e9 de la lame, mais qu\u2019il fallait choisir son camp \u00e0 chaque instant. J\u2019\u00e9tais glac\u00e9 et je ne bougeai pas quand elle d\u00e9plia la lame. J\u2019\u00e9tais si jeune, je n\u2019avais jamais rencontr\u00e9 quelqu\u2019un d\u2019aussi myst\u00e9rieux. Du moins, c\u2019est ce que je croyais \u00e0 l\u2019\u00e9poque. J\u2019allai crier pour l\u2019arr\u00eater quand je vis une orange dans son autre main. Elle la pela avec une application scrupuleuse et l\u2019espace d\u2019un moment je retrouvai la Wamps que j\u2019avais connue, puis quartier par quartier, elle la mangea en m\u00e2chant longuement et son visage refl\u00e9tait une telle douleur que je m\u2019imaginai qu\u2019elle avait d\u00fb injecter le fruit d\u2019une dose de cyanure avec une seringue longue aiguille comme nous le faisions dans les past\u00e8ques avec de la vodka les soirs de f\u00eate\u2026 Depuis combien de temps ne dormait-elle plus&nbsp;? Je reniflai et avec ma morve je d\u00e9glutis ces semaines de bizarre terreur et d\u2019amertume. Je pleurai \u00e0 chaudes larmes sans savoir pourquoi tandis qu\u2019elle m\u00e2chait avec r\u00e9signation, mais au matin je me rendis chez son amie Clothilde de Menault pour qu\u2019elle lui vienne en aide.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#302<\/h1>\n\n\n\n<p>La bo\u00eete aux livres de la gare contient exclusivement des romans \u00e0 l\u2019eau de rose aromatis\u00e9e aux croyances du XXIe si\u00e8cle en mati\u00e8re d\u2019\u00e9mancipation. Une certaine consternation me traverse d\u2019\u00eatre ainsi priv\u00e9e de la bonne surprise renouvel\u00e9e que m\u2019offrent d\u2019ordinaire ces troncs d\u2019arbres creux. Tous les dos sont roses ou audacieusement vert amande, les titres , qui se veulent des banni\u00e8res d\u2019encouragement, oscille entre slogans de pom-pom girl et autod\u00e9rision cousue de fil blanc, c\u2019est d\u2019ailleurs dans cette couleur qu\u2019on les a imprim\u00e9s. Les polices veulent tirer encore ces r\u00e9cits vers plus de spontan\u00e9it\u00e9 en misant sur l\u2019\u00e9criture manuscrite du journal intime\u2026 Une exasp\u00e9ration inutile envahit ma poitrine. Elle est en passe de peser plus lourd que mon sac \u00e0 dos quand j\u2019aper\u00e7ois un mince fascicule gris. C\u2019est une Lettre aux \u00c9ducateurs sign\u00e9e par un Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique p\u00e9rim\u00e9. Ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec la justice et sa d\u00e9claration d\u2019amour \u00e0 une premi\u00e8re Dame sortie de son carton d\u2019emballage \u00e0 Disneyland Paris laisseront probablement plus de traces dans l\u2019histoire que ses tentatives d\u2019\u00e9dification. Tout \u00e7a, mon d\u00e9pit compris, forme un ensemble coh\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#301<\/h1>\n\n\n\n<p>Aux abords de Bitume-plage, mais toujours sur ses gardes et point trop pr\u00e8s, une femme soliloque. Un jour, vocif\u00e9rante, un autre, apathique. C\u2019est Pers\u00e9phone qui s\u2019est perdue.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#300<\/h1>\n\n\n\n<p>Tout le long de la vitrine courait un coffrage de bois ajour\u00e9 qui cachait mal un long radiateur en fonte. Qui avait eu l\u2019id\u00e9e de le peindre en bordeaux satin\u00e9&nbsp;? Il faisait bon s\u2019y tenir assise l\u2019hiver, pour regarder la neige tomber, mais avant cela, la lettrine invers\u00e9e sur le verre, qui disait le nom magique du caf\u00e9, son nom secret et illisible, peint en vert sombre et ombr\u00e9e par endroit d\u2019un vert amande, tandis que sur la t\u00eate, le rideau posait un voile de communiante.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#299<\/h2>\n\n\n\n<p>M\u00eame les orties<br>Perdent leur br\u00fblure \u00e0 l\u2019automne<br>Leur fraicheur piquante<br>Comme si tout tombait alors<br>Balayant le vert<br>Et place \u00e0 la vraie saison chaude !<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#298<\/h1>\n\n\n\n<p>Le nuage rose d\u2019octobre flotte autour de l\u2019\u00e9tang. En croisant les petits groupes qui se prom\u00e8nent pour faire avancer la cause en causant, on entend les mots \u00ab&nbsp;op\u00e9ration&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;seule&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;serre-t\u00eate&nbsp;\u00bb et cette phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sans \u00e7a, je ne vous aurais jamais connues&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#297<\/h1>\n\n\n\n<p>Il a cette id\u00e9e d\u2019imaginer \u00e9crivant ceux et celles dont il lit les livres. Depuis qu\u2019il me l\u2019a confi\u00e9e, j\u2019imagine \u00e0 mon tour, mais seulement les morts. Quand je lui en parle, je constate l\u2019\u00e9quivoque de mon propos. Il me dit, oui, lui (Jaccottet cette fois-l\u00e0) n\u2019a pas cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire, c\u2019est s\u00fbr. Je veux corriger l\u2019impression que je lui ai donn\u00e9 puisque Jaccottet, je l\u2019imagine quand il \u00e9crivait, de son vivant, mais avant qu\u2019il ne soit trop tard et que mes mots inutiles aient pass\u00e9 mes l\u00e8vres, je vois bien que ce faisant, l\u2019imaginant depuis mon pr\u00e9sent \u00e9crivant, oui, il n\u2019a pas cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire dans le pass\u00e9 qui vient jusqu\u2019\u00e0 moi, comme l\u2019\u00e9cume d\u2019une vague sur les pieds nus.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#296<\/h1>\n\n\n\n<p>Elle a \u00e9crit hasard avec un -z, \u00e0 la mani\u00e8re des enfants, pour raconter un souvenir de sa m\u00e8re. Un feu, au milieu d\u2019une ville inconnue (les deux syllabes de son nom s\u00e9par\u00e9es par un -z), un feu au pied duquel leur auto s\u2019arr\u00eatait parfois (sur quel trajet, elle ne le dit pas) et la m\u00e8re alors disait qu\u2019elle avait habit\u00e9 l\u00e0, en d\u00e9signant la fen\u00eatre du premier \u00e9tage. Et j\u2019imagine que la petite fille zozotait en demandant des d\u00e9tails, ou plus probablement si elles seraient bient\u00f4t arriv\u00e9es (mais o\u00f9&nbsp;?) et zou, elles repartaient sans s\u2019arr\u00eater plus longtemps.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#295<\/h1>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si vous croyez \u00e0 ce genre de choses, trempez le poulpe sept fois dans l\u2019eau avant de le cuire. Et pendant que vous y \u00eates ajoutez des feuilles de bananier et un bouchon de li\u00e8ge. Si vous n\u2019\u00eates pas du genre \u00e0 accorder le moindre cr\u00e9dit aux croyances farfelues, faites-le tout de m\u00eame. Avec les poulpes, on n\u2019est jamais trop prudent&nbsp;\u00bb. Le professeur de philosophie rationaliste \u00e9tait un cordon bleu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-black-color has-text-color\"> #294<\/h2>\n\n\n\n<p><span lang=\"FR\" style=\"font-family: 'Calibri',sans-serif; mso-ansi-language: FR;\">Quand Wamps m\u2019avait demand\u00e9 de l\u2019accompagner au Colloque de Rome, j\u2019avais r\u00e9pondu oui sans h\u00e9siter. Quand elle avait propos\u00e9 d\u2019arriver quelques jours plus t\u00f4t de mani\u00e8re \u00e0 faire un peu de tourisme, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 tout aussi emball\u00e9. Pendant des semaines, mes coreligionnaires se r\u00e9pandirent en allusions graveleuses et autres blagues salaces et, \u00e0 la longue, je finissais par m\u2019inqui\u00e9ter un peu de ce qui pouvait m\u2019advenir dans ce t\u00eate-\u00e0-t\u00eate loin des murs de notre v\u00e9n\u00e9rable campus. Non que la Professeure ait joui d\u2019une mauvaise r\u00e9putation en la mati\u00e8re, en d\u00e9pit de ses mani\u00e8res simultan\u00e9ment terribles et farfelues, elle se tenait \u00e0 bonne distance des \u00e9l\u00e8ves, leur pr\u00e9f\u00e9rant la compagnie des adultes, ainsi qu\u2019elle se plaisait \u00e0 le dire pour nous humilier\u2026 mais telle est la jeunesse, prompte \u00e0 s\u2019imaginer le pire comme le meilleur sans envisager une seconde que des milliers de choses peuvent tenir entre ces deux extr\u00eames. C\u2019est seulement \u00e0 notre arriv\u00e9e, dans les jours pr\u00e9c\u00e9dant la fameuse f\u00eate du 15 ao\u00fbt que je commen\u00e7ai \u00e0 prendre la mesure de mon engagement. Je ne me souviens plus des brillantes communications du Colloque, ni des monuments de Rome&nbsp;: seules les courses effr\u00e9n\u00e9es \u00e0 bord d\u2019une Toppolino de location dans les rues d\u00e9sert\u00e9es de la capitale, en qu\u00eate des biens de consommation indispensables \u00e0 la survie de Wamps (tabac \u00e0 pipe, carnets non lign\u00e9s, timbres) surgissent encore dans mes mauvaises nuits.<\/span><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><span lang=\"FR\">#293<\/span><\/h1>\n\n\n\n<p><span lang=\"FR\">Il m\u2019est facile de voir qu\u2019un texte est mal \u00e9crit&nbsp;: il ploie sous les justifications, il est farci d\u2019adjectifs qui bloquent toute tentative de participation de ma part, et de joliesses qui, \u00e0 une certaine heure me font oublier le d\u00e9but de la phrase quand j\u2019arrive \u00e0 la fin. Quel dommage que je ne sois pas aussi clairvoyante quand il s\u2019agit de mes \u00e9crits&nbsp;! <\/span><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><span class=\"italiques\">#292<\/span><\/h2>\n\n\n\n<p><span class=\"italiques\">Qui peut s\u00e9rieusement envisager de s\u2019embarquer pour une mission p\u00e9rilleuse avec une fl\u00fbte pour seule protection&nbsp;? Si on imagine que le domaine de Sarastro est pour Tamino l\u2019\u00e9quivalent de la Tch\u00e9tch\u00e9nie actuelle, on comprend mieux pourquoi les trois Dames doivent \u00e0 ce point d\u00e9tailler les qualit\u00e9s de l\u2019objet.<\/span><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#291<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant avait cinq ans et dans sa famille,&nbsp;on mangeait \u00e0 sa faim. C\u2019\u00e9tait bien le probl\u00e8me, puisque tous les&nbsp;autres \u00e9taient bien plus grands et leur app\u00e9tit ne se satisfaisait pas d\u2019une&nbsp;aussi petite ration. Dans les moments les plus rudes, quand les maigres r\u00e9serves \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es et que le printemps tardait \u00e0 faire m\u00fbrir les fruits,&nbsp;la m\u00e8re disait \u00e0 l\u2019enfant que c\u2019\u00e9tait la d\u00e8che, la mouise, la cata, et pour lui, ses mots brefs valaient pour des guilis. Le grand-p\u00e8re avait lui des accents communards pour&nbsp;parler du prol\u00e9tariat et l\u2019enfant croyait voir la statue de Zola bouger les&nbsp;l\u00e8vres sur la place, quand il l\u2019accompagnait \u00e0 l\u2019\u00e9cole dans les v\u00eatements de la veille et des ann\u00e9es pass\u00e9es sur le dos de ses fr\u00e8res et s\u0153urs qui l\u2019avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Il y avait des trous dans ses pulls, dans ses chaussettes et ses chemises et \u00e7a n\u2019irait pas en s\u2019arrangeant, comprenait l\u2019enfant qui avait maintenant sept ans\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#290<\/h1>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019a demand\u00e9 o\u00f9 je trouvais le temps d\u2019\u00e9crire. C\u2019est pratiquement la seule question que l\u2019on me pose et j\u2019imagine qu\u2019elle contient toutes les autres, y compris celles qui seraient r\u00e9ellement embarrassantes\u2026 Mais cette fois-ci, avant m\u00eame que je r\u00e9ponde, elle avait compris o\u00f9 elle pouvait trouver ce fichu temps&nbsp;: partout. Comme la dame est fine, elle a commenc\u00e9 par son t\u00e9l\u00e9phone (\u00e7a s\u2019\u00e9teint). Plus avant, il est apparu que la pancarte \u00ab&nbsp;ferm\u00e9&nbsp;\u00bb pouvait \u00e9galement orner la porte claqu\u00e9e au nez de notre propre brouhaha. Pour le dire autrement, mes \u00e9tats d\u2019\u00e2me me fatiguent, les probl\u00e8mes d\u2019argent me mangent la rate, les inqui\u00e9tudes de sant\u00e9 m\u2019empoisonnent le sang quant aux doutes sur ma l\u00e9gitimit\u00e9, ils se mordent la queue sous les applaudissements fournis des amateurs du syndrome de l\u2019imposteur. En cons\u00e9quence, je suis ferm\u00e9e pour l\u2019apr\u00e8s-midi, la soir\u00e9e ou la matin\u00e9e et j\u2019\u00e9cris. Quand j\u2019aurai termin\u00e9 les chantiers monstres, je retournerai la pancarte.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#289<\/h1>\n\n\n\n<p>Vous n\u2019avez rien manqu\u00e9, m\u2019avait affirm\u00e9 le Professeur Wamps.<br>En qualit\u00e9 d\u2019assistant, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 consign\u00e9 \u00e0 la photocopieuse le jour de l\u2019intronisation de la nouvelle directrice des \u00e9tudes pratiques. Comme elle ponctuait ses propos en sortant la bouteille de cognac de son tiroir, avec deux petits verres, il m\u2019apparaissait clairement que j\u2019avais au contraire loup\u00e9 un moment essentiel et je redoutais de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9bats enfi\u00e9vr\u00e9s qui allaient se d\u00e9cha\u00eener au Snack Jack. Devant mon air d\u00e9pit\u00e9, Wamps fit de son mieux pour me tirer d\u2019erreur. Vous voyez, dit-elle, il s\u2019agit-l\u00e0 d\u2019une femme \u00e9minemment comp\u00e9tente et la voil\u00e0 qui se tient devant l\u2019ensemble de l\u2019administration et du corps professoral du campus dans sa plus jolie robe s\u00e9rieuse pour montrer patte blanche. Elle s\u2019est justifi\u00e9e de son parcours impeccable en soulignant les points strat\u00e9giques sur lesquels les f\u00e2cheux de cette \u00e9cole ne manqueront pas d\u2019appuyer pour discr\u00e9diter son travail\u2026 Je compris qu&rsquo;il n\u2019y aurait pas de d\u00e9bat au Snack Jack, mais je demandais tout de m\u00eame quelques pr\u00e9cisions sur sa tenue, au cas o\u00f9. \u00c0 cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais bien loin de comprendre pourquoi Wamps avait fini la bouteille.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#288<\/h1>\n\n\n\n<p>Il dit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 que c\u2019\u00e9tait comme \u00e0 la t\u00e9l\u00e9. Le bruit des flashs. Les perches tendues, les micros, les interpellations, les questions qui fusent, son nom, cri\u00e9 de tous les c\u00f4t\u00e9s\u2026 Il avait vu \u00e7a \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, heureusement, dit-il. La journaliste ne lui demande pas s\u2019il a r\u00e9agi comme un personnage dans une sc\u00e8ne de tribunal. Il est pass\u00e9 au silence qui a suivi. Il dit que c\u2019est comme quand on dit qu\u2019on entendrait une mouche voler. Il ne dit pas que jusque-l\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 sa travers\u00e9e de l\u2019all\u00e9e centrale pour acc\u00e9der \u00e0 la barre, il avait toujours cru qu\u2019on disait entendre une mouche \u00ab vol\u00e9e \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#287<\/h1>\n\n\n\n<p>Parfois, la noyade. Quelques secondes, en buvant la tasse de caf\u00e9 qu\u2019elle m\u2019a pr\u00e9par\u00e9e. La journ\u00e9e s\u2019annonce. Insupportable. Tout me d\u00e9borde. Le geste m\u00eame n\u00e9cessaire \u00e0 reposer la tasse sur la table, j\u2019ignore o\u00f9 il est. La s\u00e9quence de mouvements, la mise en jeu des muscles, la logique de tout \u00e7a, a disparu. Parfois, dans un quartier familier, un doute surgit et barre le chemin, effa\u00e7ant les chemins, le nom des rues, le trac\u00e9 de la route vers le lieu o\u00f9 l\u2019on est attendu. Ce n\u2019est pas une perte de m\u00e9moire. Je ne perds pas la m\u00e9moire. Je le saurais si je perdais la m\u00e9moire. Ce n\u2019est pas cela, alors. C\u2019est un blanc. Quelque part ces informations sont entrepos\u00e9es, loin, ailleurs, elles \u00e9chappent au regard. Rien n\u2019est \u00e0 l\u2019origine de ces moments blancs. Peut-\u00eatre une distraction&nbsp;? Oui. La lumi\u00e8re du soleil sur les chatons des plates-bandes. Quelques lignes \u00e9crites sur la ville qui l\u2019emporte sur la r\u00e9alit\u00e9 du carrefour o\u00f9 je suis arr\u00eat\u00e9\u2026 Il y a une surprise dans ces instants suspendus d\u2019un trajet. <\/p>\n\n\n\n<p>La noyade c\u2019est autre chose. La journ\u00e9e qui vient n\u2019est entrepos\u00e9e nulle part. La combinaison des \u00e9l\u00e9ments qui doivent la composer est in\u00e9dite, c\u2019est celle d\u2019un coffre qui changerait automatiquement toutes les vingt-quatre heures. Je bois la tasse. Je pense au courage d\u2019Anne Dufourmantelle. J\u2019ai honte. Le bord de la tasse est toujours \u00e0 hauteur de mes l\u00e8vres. Et puis, je ne sais comment, je l\u2019aide \u00e0 \u00e9tendre la lessive et la vie reprend son cours.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#286<\/h1>\n\n\n\n<p>L\u2019espace d\u2019un instant, plus aucun bruit dans la rue, hormis une m\u00e9sange obstin\u00e9e. Sauve. L\u2019air est doux. Je suis assise \u00e0 mon bureau. L\u2019espace d\u2019un instant, la meilleure heure du confinement. Elle est sit\u00f4t renvers\u00e9e par le tram \u00e0 la cloche m\u00e9tallique, et les voitures lui roulent dessus sans m\u00eame le savoir.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#285<\/h1>\n\n\n\n<p>En 1938, \u00e0 la question \u00ab&nbsp;Que ressentez-vous en tant que premi\u00e8re femme \u00e0 diriger l\u2019orchestre symphonique de Boston&nbsp;?&nbsp;\u00bb, Nadia Boulanger r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis une femme depuis un peu plus de cinquante ans et j\u2019ai surmont\u00e9 mon premier \u00e9tonnement&nbsp;\u00bb. Le lendemain matin, sit\u00f4t apr\u00e8s la lecture du journal, Suzy se fait la r\u00e9flexion qu\u2019effectivement, la d\u00e9monstration a assez dur\u00e9 pour elle aussi.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#284<\/h1>\n\n\n\n<p>Le s\u00e9minaire annuel des autorit\u00e9s d\u00e9cisionnaires du campus avait accouch\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 d\u2019une petite liste de vocabulaire appropri\u00e9e pour \u00e9voquer non ce qu\u2019on y faisait, le programme des disciplines s\u2019allongeait r\u00e9guli\u00e8rement sans que leur titre soit l\u2019objet d\u2019une r\u00e9flexion aussi approfondie, mais les objectifs vers lesquels tendait l\u2019enseignement dispens\u00e9. Apr\u00e8s avoir longuement pes\u00e9 le pour et le contre, le doyen avait inform\u00e9 le corps professoral que \u00ab&nbsp;l\u2019excellence&nbsp;\u00bb figurerait dor\u00e9navant au premier rang d\u2019entre eux. Une veine apparente \u00e0 sa tempe signalait combien ce parti \u00e9tait audacieux, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019\u00e9litisme de notre \u00e9cole n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 aussi controvers\u00e9, tant dans les salons o\u00f9 l\u2019on causait, que par les m\u00e9dias les plus d\u00e9bilitants, au point que cela pouvait m\u00eame parfois passer pour un sujet au Snack Jack, o\u00f9 l\u2019on avait pourtant l\u2019habitude de bien rigoler.<br><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#283<\/h1>\n\n\n\n<p>Elle avait un v\u00e9ritable talent pour se plaindre de ce qu\u2019elle avait choisi comme si cela lui avait \u00e9t\u00e9 impos\u00e9. Pouvait-elle ignorer \u00e0 quel point son insatisfaction \u00e9tait constitutive&nbsp;? Le doute planait et il valait mieux se resservir un verre ou \u00e9tablir mentalement le d\u00e9tail de sa liste de courses quand elle prenait la parole pour la quatri\u00e8me fois cons\u00e9cutive de la soir\u00e9e. D\u2019ailleurs, la cave en valait le d\u00e9tour et le Professeur Wamps, qui \u00e9tait lui philosophe, bien qu\u2019enseignant le droit romain, ou par cette raison m\u00eame, avait tranch\u00e9&nbsp;: aucune circonstance ne pourrait \u00eatre plus favorable \u00e0 sa d\u00e9gustation.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#282<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans les hauteurs de Bitume-plage, on a plant\u00e9 des carr\u00e9es de lavande le long de la piste cyclable, pour la r\u00e9jouissance olfactive des gens qui ne font que passer. Il y a un \u00e9trange bonheur \u00e0 constater au matin que les grands buissons portent par endroit l\u2019empreinte d\u2019un corps, qui aurait dormi l\u00e0, la t\u00eate dans les \u00e9toiles. La justice d\u2019une moindre laideur. Quelques heures o\u00f9 revenir au pays, \u00e0 l\u2019enfance, aux draps qu\u2019on a pr\u00e9par\u00e9s pour vous, au lit o\u00f9 l\u2019on vous a port\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#281<\/h1>\n\n\n\n<p>Le mur est l\u00e9preux. Il pourrait d\u2019un coup de poing le crever. Il pose son front tout doucement contre le pl\u00e2tre verd\u00e2tre. Autour de lui, les hommes dorment, enfouis dans leur r\u00e9signation. Sacho, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 a ferm\u00e9 tant bien que mal ses paupi\u00e8res tum\u00e9fi\u00e9es. Le rideau de fer de l\u2019\u00e9picerie de la rue Silva ne descendait jamais compl\u00e8tement lui non plus, et il grin\u00e7ait affreusement. Il aimerait bien rigoler un coup, un dernier coup pour la route, un coup qu\u2019il s\u2019ass\u00e8nerait pour changer, mais il recule avec un petit sourire devant la douleur qui s\u2019annonce. Ce n\u2019est pas tant pour lui que c\u2019est dommage, ce rire qui s\u2019\u00e9crase, que pour les gars de la cellule d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. \u00c7a leur aurait fait une bonne histoire\u2026 tu sais Sacho, avant de mourir, il a rigol\u00e9. Non, il est mort en rigolant. Au lieu de quoi il ose \u00e0 peine laisser son dos s\u2019appuyer contre la paroi. Au moment de mourir, il aura eu le c\u0153ur chagrin\u00e9 d\u2019avoir embarqu\u00e9 avec lui ce g\u00e9ant taciturne et candide jusqu\u2019\u00e0 la prison. Nul doute qu\u2019il s\u2019en sortira&nbsp;: il n\u2019a rien \u00e0 faire dans cette Histoire en majuscule, c\u2019est un personnage \u00e9gar\u00e9\u2026 tout de m\u00eame, il est l\u00e0, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur pour l\u2019instant, d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de vivre parce qu\u2019un plaisantin pacifiste dans mon genre passe l\u2019arme \u00e0\u2026 Osmin d\u00e9colle son front du mur. C\u2019est l\u2019heure nouvelle. Loin derri\u00e8re la fen\u00eatre sale, le soleil se l\u00e8ve. Il l\u2019ouvre et tord les barreaux, puis se faufile au-dehors. Une brume monte du sol. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appel, les gardes ont cru \u00e0 une hallucination. <\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#280<\/h1>\n\n\n\n<p>D\u00e9lit de faci\u00e8s pour le Pacha Selim&nbsp;: le voil\u00e0 accus\u00e9 du rapt de Konstanze, Blondchen et Pedrillo, par celui-l\u00e0 m\u00eame qui vient pour les enlever au s\u00e9rail. Selim Bassa, lui, les avait achet\u00e9s aux pirates avec du bel argent, leur \u00e9vitant de la sorte mille morts et l\u2019infamie qu\u2019on imagine facilement pour peu qu\u2019on ait une grand-m\u00e8re passionn\u00e9e par les aventures d\u2019Ang\u00e9lique et les yeux de biche de Mich\u00e8le Mercier. Bref, je d\u00e9voile le pot aux roses au forfaiteur en puissance, tout \u00e9baubi de la dualit\u00e9 qui tombe sur son costume immacul\u00e9 de jeune premier. Il semble judicieux d\u2019attendre un peu avant de lui r\u00e9v\u00e9ler que le pacha Selim est un ren\u00e9gat, autrefois espagnol et chr\u00e9tien, et que sa conversion et son exil doivent beaucoup \u00e0 l\u2019attitude inique du p\u00e8re du jeune sauveur\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#279<\/h1>\n\n\n\n<p>Jouer qu\u2019on a perdu son \u00e2me est tr\u00e8s difficile. Commen\u00e7ons par jouer qu\u2019on a perdu ses clefs, \u00e7a sera un d\u00e9but. Puis nous passerons \u00e0 l\u2019\u00e9pingle, dans la botte de foin. Ce genre de proposition se heurte d\u2019abord \u00e0 l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9, puis \u00e0 la d\u00e9ception des \u00e9l\u00e8ves. Dans un troisi\u00e8me temps, le point de contact peut leur appara\u00eetre, voire, les intriguer ou m\u00eame les amuser. Jouer, c\u2019est la feinte des yeux.<\/p>\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#278<\/h1>\n<p>Un trop grand enfant sur le cheval \u00e0 bascule du square vide.Une habitu\u00e9e demande un pain qu\u2019il faut aller chercher au fournil. Petite mine triste de la boulang\u00e8re en la voyant fourrer la baguette encore chaude dans son sac.Un homme adoss\u00e9 \u00e0 une voiture, riant aux \u00e9clats de voir un chien tousser sur la vid\u00e9o de son t\u00e9l\u00e9phone.Les soucoupes bien align\u00e9es sur le comptoir du Roi pr\u00e9voyant les dizaines de caf\u00e9s \u00e0 venir.<\/p>\n<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#277<\/h2>\n\n\n\n<p>Des arbres ont pouss\u00e9 sur Bitume-plage et l\u2019herbe autour des arbres et des bancs de m\u00e9tal sur lesquels on ne peut pas s\u2019\u00e9tendre pour regarder le ciel ou fermer les yeux, mais o\u00f9 deux habitants du royaume entretiennent une conversation \u00e0 l\u2019ombre. Plus loin, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, le monarque, beau comme Gaspard de M\u00e9ro\u00e9, fume une cigarette, allong\u00e9 sur le sol m\u00e9tallique. On dirait une tondeuse \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, qui lui aurait d\u00e9gag\u00e9 cette place pour sa m\u00e9ditation, mais non, ce sont les roues d\u2019un caddy \u00e0 provision renvers\u00e9 l\u00e0 qui cr\u00e9ent ce mirage.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#276<\/h1>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si je m\u2019\u00e9tais engag\u00e9 \u00e0 titre personnel aupr\u00e8s d\u2019eux, je serais incapable de trouver le sommeil jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils soient pay\u00e9s&nbsp;!&nbsp;\u00bb me dit Pierre. Et ce n\u2019est pas douteux. Cependant, je remarque que son absence de sommeil n\u2019est pas convertible en esp\u00e8ces sonnantes et tr\u00e9buchantes et par cons\u00e9quent ne changerait rien \u00e0 la mouise dans laquelle les personnes employ\u00e9es par son interm\u00e9diaire se trouveraient. Ce genre de logique ne sert en apparence que le grand plan du d\u00e9sespoir, mais men\u00e9e \u00e0 terme, la vaine proposition de Pierre pourrait s\u2019av\u00e9rer salvatrice. Imaginons que pendant la nuit, au lieu de se contenter de se ronger les sangs, il file, comme Gandhi ou la Belle au bois dormant (mauvais exemple) avec son rouet\u2026 Le lin obtenu se vendrait au m\u00eame prix que le sable du marchand. L\u2019insomnie de Pierre mat\u00e9rialis\u00e9e en petits morceaux de lin gr\u00e8ge, on en ferait des taies parfaitement muettes, qui, \u00e0 l\u2019\u00e9gal des poup\u00e9es-chagrin absorberaient les affres, cauchemars et autres petits v\u00e9los qui tiennent \u00e9veill\u00e9 au beau milieu de la nuit, faite pour dormir.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#275<\/h1>\n\n\n\n<p>Ma femme aimait s\u2019endormir avec le bruit de la t\u00e9l\u00e9. Particuli\u00e8rement celui des films \u00e0 la t\u00e9l\u00e9. Les \u00e9missions, les documentaires, les nouvelles, \u00e7a ne marchait pas si bien sur elle. \u00c7a l\u2019aga\u00e7ait et elle se r\u00e9veillait. Ou bien \u00e7a l\u2019ennuyait et le sommeil n\u2019en finissait pas d\u2019arriver. Nous regardions donc des films et quand ses yeux se fermaient, je regardais le film. J\u2019\u00e9tais comme un veilleur, une sorte de gardien de phare. Je lui dois ma solide culture cin\u00e9matographique et un certain d\u00e9ficit de sommeil. Elle est morte \u00e0 pr\u00e9sent, mais le pli est pris. Parfois, je l\u2019entends encore ronfler l\u00e9g\u00e8rement, alors que l\u2019intrigue bat son plein.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#274<\/h1>\n\n\n\n<p>Pour citer Jean-Christophe Bailly, mettons \u00ab&nbsp;La T\u00e2che du lecteur&nbsp;\u00bb, le plus simple reste de recopier int\u00e9gralement l\u2019ouvrage, ou de l\u2019apprendre par c\u0153ur, afin de toujours l\u2019avoir avec soi. Avoir Bailly pour soi, de son c\u00f4t\u00e9, comme le droit, oui, c\u2019est la seule solution. Dire \u00ab&nbsp;Sur la lecture&nbsp;\u00bb de Proust en alternance avec \u00ab&nbsp;La T\u00e2che du lecteur&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Jamais la violence&nbsp;\u00bb d\u2019Astrid Lindgren. Il faudra rapidement ajouter les conf\u00e9rences de Gertrud Stein, les<em> Le\u00e7ons am\u00e9ricaines<\/em> de Calvino et un ou deux Outils de Leslie Kaplan\u2026 Mais ai-je un assez grand c\u0153ur \u00e0 l\u2019ouvrage&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#273<\/h1>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. \u00c0 force de se voir vendre le superflu comme une n\u00e9cessit\u00e9 indispensable \u00e0 un quotidien \u00e9panoui, libre et sympa, elles avaient embrass\u00e9 la croyance que le n\u00e9cessaire n\u2019existait plus qu\u2019au rang d\u2019une obsolescence grossi\u00e8re. Elles pr\u00eataient m\u00eame aux pauvres le luxe de profiter des Restos du C\u0153ur et de la Banque alimentaire, bien convaincues qu\u2019au fond, ils ne pouvaient en avoir besoin. Le besoin \u00e9tait pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re du sens commun, et on l\u2019entendait bien dans cette ritournelle qu\u2019elles fredonnaient \u00e0 tout heure, sans m\u00eame s\u2019en apercevoir, comme un refrain publicitaire, incrust\u00e9 dans \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de la t\u00eate jusqu&rsquo;\u00e0 la mort des patients et qui ressurgit indiff\u00e9remment dans les heures creuses ou tragiques : \u00ab&nbsp;J\u2019ai besoin de me sentir\u2026&nbsp;\u00bb, bient\u00f4t suivi par un adjectif ou un verbe appartenant \u00e0 une s\u00e9lection limit\u00e9e qu\u2019on avait faite \u00e0 leur insu. C\u2019\u00e9tait une juste cons\u00e9quence des glorieuses ann\u00e9es du <em>Reader\u2019s Digest<\/em> : on les intubait avec une parole dig\u00e9r\u00e9e d\u00e9j\u00e0 plusieurs fois, en sorte que l\u2019id\u00e9e de m\u00e2cher les mots jusqu\u2019\u00e0 la racine, d\u2019en go\u00fbter les saveurs \u00e9tranges en d\u00e9pit de leur apparente banalit\u00e9 (comme celle de l\u2019eau, des pommes ou du sel), d\u2019en d\u00e9glutir l\u2019assemblage des consonnes dans le flux des voyelles et d\u2019en conserver, longtemps apr\u00e8s, le parfum dans l\u2019espace du palais, tout cela semblait d\u00e9plac\u00e9, inutile, voire g\u00eanant. Et ainsi des autres exigences vitales. Seule demeurait la petite diff\u00e9rence lancinante qui dans leurs oreillettes mignonnettes couvraient les bruits de la rue et la musique des sph\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#272<\/h1>\n\n\n\n<p>Entre la pizzeria Lorenzo, qui occupe le rez-de-chauss\u00e9e d\u2019un petit b\u00e2timent d\u2019un seul \u00e9tage, pas vraiment fait pour durer, et l\u2019immeuble de briques o\u00f9 il n\u2019y a toujours pas d\u2019ascenseur au d\u00e9sespoir de la vieille Nana qui peine \u00e0 atteindre le cinqui\u00e8me avec son sac de course, il y a un passage assez large qui donne sur un parking priv\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des immeubles dont on n\u2019aper\u00e7oit qu\u2019un petit morceau depuis la rue, mais qui laisse voir le grand ciel bleu p\u00e2le sur l\u2019enfilade des cours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#271<\/h2>\n\n\n\n<p>La chaleur est entr\u00e9e dans la maison. Elle te saisit \u00e0 ton retour de la gare, aux petites heures fra\u00eeches, tout comme l\u2019odeur de basilic qui flotte sans qu\u2019on puisse dire d\u2019o\u00f9 elle sort. Une consolation, devant la bataille perdue d\u2019avance de tes petits stratag\u00e8mes de volets baiss\u00e9s d\u00e8s apr\u00e8s le r\u00e9veil. La chambre, ce refuge merveilleux des grandes nuits a\u00e9r\u00e9es et presque froides avant l\u2019aube, en aura peut-\u00eatre conserv\u00e9 le souvenir, ou l\u2019illusion, dans ses draps parfum\u00e9s de menthe poivr\u00e9e et de lavande\u2026<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#270<\/h1>\n\n\n\n<p>Les probl\u00e8mes, les catastrophes, les avanies, les d\u00e9bandades, les d\u00e9solations, les inondations, les merdiers, les pr\u00e9dicaments, les casse-t\u00eates, la chienlit, les p\u00e2t\u00e9s, les gros rat\u00e9s, les quadratures du cercle et les emp\u00eachements de tourner en rond, les bordels de dieu, les envies de meurtre et les p\u00e9riodes en apn\u00e9e, tout cela vient de dispara\u00eetre. Reste&nbsp;: les irritants, qu\u2019il convient de g\u00e9rer. Avec doigt\u00e9&nbsp;? se demande Caroline et son regard se pose sur les ongles ac\u00e9r\u00e9s de la directrice des ressources humaines. Un ecz\u00e9ma purulant s\u2019affiche pour elle seule, sur l\u2019\u00e9cran g\u00e9ant de la salle des cadres.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#269<\/h1>\n\n\n\n<p>On sait que les vieux amis, m\u00eame apr\u00e8s de longues s\u00e9parations, se retrouvent comme s\u2019ils ne s\u2019\u00e9taient jamais quitt\u00e9s. Ce matin, dans un petit bar-tabac pr\u00e8s du canal, il est clair comme le jour qu\u2019\u00e9galement jamais ces amis-l\u00e0 ne nous quitteront et que nous nous portons les uns les autres, par-del\u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 268<\/h1>\n\n\n\n<p>La semaine pr\u00e9c\u00e9dente, j\u2019avais d\u00e9pos\u00e9 en trois coups de p\u00e9dale la p\u00e9niche Pos\u00e9idon, un peu apr\u00e8s le quai de chargement. Je l\u2019ai senti dans mon dos un longtemps, le dieu avec ses gros yeux furibards et je me suis dit que je pourrais bien conna\u00eetre le sort des Ph\u00e9aciens sur le trajet retour. Un coup de tonnerre et me voil\u00e0 une borne de pierre au bord du canal\u2026 et alors plus d\u2019acc\u00e8s entre mon monde et le monde, comme au cap Mal\u00e9. Mais je n\u2019ai vu en revenant que la p\u00e9niche Santa F\u00e9 et jusqu\u2019\u00e0 ce matin, j\u2019ai cru m\u2019\u00eatre tir\u00e9e \u00e0 bon compte de mon petit moment d\u2019hybris. \u00c0 quelques encablures de l\u2019endroit de mon pr\u00e9c\u00e9dent exploit, j\u2019ai d\u00e9pass\u00e9 un homme qui courait le long de la berge. Dans le dos de son T-shirt orange \u00e9tait inscrit&nbsp;: Administrateur Odyssea. Qui pourra me dire quel chemin j\u2019ai emprunt\u00e9 et comment rentrer \u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 267<\/h1>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re m\u2019avait donn\u00e9 sa voiture&nbsp;: pas une traction de gangster, un 11 l\u00e9g\u00e8re.<br>[papillotes de Marcel]<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#266<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 bicyclette \u00e9galement la sonnette est un avertisseur. En aucun cas un bouton permettant d\u2019\u00e9parpiller dans la stratosph\u00e8re sous la forme de particules ce qui vient \u00e0 votre rencontre et, croyez-vous, emp\u00eache votre passage. Il ne s\u2019agit pas non plus d\u2019un g\u00e9nie r\u00e9alisant le v\u0153u d\u00e9gage-de-l\u00e0-que-je-m\u2019-y-mette en un claquement de ses gros doigts bleus boudin\u00e9s de bagues. Je rappelle le principe (il est si simple qu\u2019on ne saurait l\u2019expliquer qu\u2019en le r\u00e9p\u00e9tant : vous avertissez, suffisamment t\u00f4t, d\u2019un coup de sonnette bien dos\u00e9, quiconque vient \u00e0 votre rencontre, ou le pourrait en l&rsquo;absence de visibilit\u00e9, de fa\u00e7on \u00e0 ce que cette personne, ce groupe, v\u00e9hicul\u00e9 ou non, trouve les moyens de s\u2019organiser dans l\u2019espace et le en vue de vous croiser sans heurt.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#265<\/h1>\n\n\n\n<p>En blanc sur fond rouge<br>Le mot Hamburg dit<br>Qu\u2019un simple trait d\u2019eau<br>Nous s\u00e9parait, nous unissant.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#264<\/h1>\n\n\n\n<p>Comment en est-on venu \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer \u00ab&nbsp;v\u00e9lo&nbsp;\u00bb \u00e0 \u00ab&nbsp;bicyclette&nbsp;\u00bb&nbsp;? Je dirais que dans une p\u00e9riode aussi entich\u00e9e du concept d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, v\u00e9lo va plus vite&nbsp;: le mot, d\u2019ailleurs est une abr\u00e9viation et on n\u2019a pas que \u00e7a \u00e0 faire de dire les noms en entier, semble-t-il. Deux syllabes au lieu de trois pour bicyclette, c\u2019est imbattable. Sans parler de la consonne vois\u00e9e \u00e0 l\u2019attaque, qui fait croire que \u00e7a roule tout seul, comme dans \u00ab&nbsp;vroum&nbsp;\u00bb, alors que le \u2014 b fait bien sentir l\u2019amorce du premier coup de p\u00e9dale qui r\u00e9siste un peu avant de se lancer dans son cercle roulant. Et puis v\u00e9lo d\u00e9signe une qualit\u00e9, la v\u00e9locit\u00e9, tandis que la bicyclette est un outil, un engin, un truc qui se construit et se bricole et qui colle du noir aux doigts qu\u2019on essuie avec un mouchoir en tissu. Ce n\u2019est bien s\u00fbr qu\u2019un d\u00e9but d\u2019explication. Une s\u00e9rie-cyclette s\u2019impose pour mener l\u2019investigation \u00e0 fond (non, pas \u00ab&nbsp;les ballons&nbsp;\u00bb, mais jusqu\u2019au bout de la route)<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#263<\/h1>\n\n\n\n<p>Une bicyclette, c\u2019est comme un chien ou un enfant&nbsp;: \u00e7a vous met dehors par tous les temps et pour un bon moment. \u00c7a provoque des rencontres et \u00e7a fait voir du pays.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#262<\/h2>\n\n\n\n<p>En sortant la bicyclette, elle remarque sur son pull noir des traces de la cuisson des \u00e9pinards de la veille. Une constellation de petites taches kaki sur sa manche, s\u2019accordant au mieux avec le pantalon de treillis qu\u2019elle a enfil\u00e9 pour la balade. C\u2019est une fiert\u00e9 de garder \u00e0 l\u2019esprit les crit\u00e8res enfantins de l\u2019\u00e9l\u00e9gance, qui en valent bien d\u2019autres, ne serait-ce que par la joie sans complication qu\u2019ils offrent. Sans parler de la possibilit\u00e9 de superposer diff\u00e9rents motifs pour la simple raison qu\u2019ils r\u00e9jouissent le c\u0153ur comme une tabl\u00e9e d\u2019amis de plus ou moins longue date. D\u2019ici peu, elle sera tachet\u00e9e jusqu\u2019aux cheveux de la boue du chemin, il a plu cette nuit, et ces peintures de guerres parach\u00e8veront son portrait en Intr\u00e9pide \u2014 du nom de cette tribu indienne connue seulement des plus braves.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#261<\/h1>\n\n\n\n<p>La carapace bossel\u00e9e<br>La d\u00e9charge scintille<br>En plein jour, le dragon dort<br>R\u00eave de grues jaunes<br>D\u2019\u00e9normes fracas d\u2019\u00e9boulis<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 260<\/h1>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. Leurs chemisiers de dentelle immacul\u00e9e se froissaient, quand elles auraient voulu qu\u2019ils ne fassent plus un pli, jamais. Et les entendant se d\u00e9sesp\u00e9rer on ne savait s\u2019il fallait rire en constatant leur absence de pragmatisme \u00e0 l\u2019heure de la viscose, ou pleurer, au souvenir des habits parfaits des petites mortes, dont on faisait tirer le portrait post-mortem, bien encadr\u00e9es dans leur bi\u00e8re. Pour se d\u00e9gager de cette id\u00e9e macabre, la tentation \u00e9tait grande de se pencher sur les \u00e9toffes alternatives, mais il s\u2019av\u00e9rait bien vite que \u00ab&nbsp;viscose&nbsp;\u00bb fr\u00e9quentait \u00ab&nbsp;viscosit\u00e9&nbsp;\u00bb et par extension, corps, rides\u2026 toutes choses qui semblaient bien pire que la mort \u00e0 ces jeunes corps en qu\u00eate d\u2019absolu. D\u2019ailleurs, comment ne pas abonder dans leur sens&nbsp;? Quoi de plus absolu que la mort&nbsp;? Elles enviaient le repos des d\u00e9funtes, s\u2019imaginant qu\u2019on en pouvoir savoir quelque chose et lisait l\u2019horizontalit\u00e9 des cimeti\u00e8res \u00e0 l\u2019aune du calme plat. Leurs jeunes existences \u00e9tant par ailleurs stimul\u00e9es chaque seconde par une agitation qu\u2019elles entretenaient fr\u00e9n\u00e9tiquement sans m\u00eame le savoir, elles semblaient des h\u00e9ro\u00efnes somnambules de Western, alimentant \u00e0 grandes pellet\u00e9es de charbon une locomotive furieuse, alors qu\u2019elles parvenaient \u00e0 peine \u00e0 porter \u00e0 leur bouche une malheureuse cuiller\u00e9e de yaourt.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#259<\/h1>\n\n\n\n<p>Eum\u00e9e, le gardien des porcs, dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est le regret d\u2019Ulysse disparu qui me d\u00e9vore&nbsp;\u00bb. Et aussi&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Nous n\u2019avons ici qu\u2019un petit nombre de manteaux et pas de robe de rechange&nbsp;: on n\u2019a que son habit&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#258<\/h1>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. \u00c0 force de tortillonner leur instinct de survie avec leurs m\u00e8ches de cheveux, elles avaient peur de tout sauf de ce qui \u00e9tait v\u00e9ritablement le danger. Elles ressemblaient comme deux gouttes d\u2019eau qui s\u2019ignorent au pauvre fou qui se fait mordre le mollet par un chien sur l\u2019arcane du tarot, mais qui pour rien au monde ne l\u00e2chera son petit baluchon de croyances pour lui en donner un coup sur la t\u00eate&nbsp;: on s\u2019assied, on r\u00e9fl\u00e9chit. Arcane z\u00e9ro pour ann\u00e9e z\u00e9ro, il fallait esp\u00e9rer qu\u2019elles aussi verraient finalement la route se profiler \u00e0 l\u2019horizon de la carte, et que d\u2019un&nbsp;: elles se retrousseraient les manches pour gagner leur cro\u00fbte au lieu de faire des mines de chattes anglaises devant la soupe qu\u2019on leur servait \u00e0 table et dont elles soup\u00e7onnaient quelqu\u2019un, quelqu\u2019un qui se tapait un sacr\u00e9 d\u00e9lit de faci\u00e8s en plus de la suspicion de mauvaises m\u0153urs, d\u2019avoir crach\u00e9 dedans, ou m\u00e9lang\u00e9 au potage quelque chose de gras, quelque chose d\u2019\u00e9pic\u00e9, quelque chose d\u2019interdit selon des crit\u00e8res qui leur faisaient monter les larmes en regardant une pomme de terre, un bouillon cube, une portion de beurre exc\u00e9dant les 20 g r\u00e9glement\u00e9s par une autorit\u00e9 tellement sup\u00e9rieur qu\u2019elle avait remplac\u00e9 le Bon Dieu des petites choses heureuses ou malheureuses de l\u2019enfance, ou m\u00eame un pauvre avocat m\u00fbr \u00e0 point qui fr\u00e9quentait de trop pr\u00e8s les bananes de la corbeille de fruit. Que de deux&nbsp;: elles feraient un petit tour chez la Babayaga, qui n\u2019avait jamais cess\u00e9 de les attendre au coin du feu, tranquille comme un pape, o\u00f9 elles pourraient t\u00e2ter de la diff\u00e9rence qu\u2019il y a \u00e0 se faire engraisser pour \u00eatre d\u00e9vor\u00e9es, alors qu\u2019on n\u2019avait que l\u2019ambition simple de faire trois repas par jour au lieu d\u2019aucun et se priver de tout pour se faire croire qu\u2019on ne manquera jamais de rien. Que de trois&nbsp;: le sang leur reviendrait, aux joues, au c\u0153ur et entre les jambes avec tous ces possibles, dont celui de devenir une femme, bien qu\u2019on ne sache que confus\u00e9ment et ce tr\u00e8s tard, ce que \u00e7a peut bien vouloir dire et que \u00e7a ne se r\u00e9sumera pas \u00e0 avoir un enfant, ni \u00e0 un amant, ni m\u00eame plusieurs simultan\u00e9ment ou non, ni \u00e0 marcher sur des talons, \u00e0 porter des parfums fleuris avec une voix fleuris, \u00e0 exhiber du sein ou nombril, \u00e0 se maquiller les l\u00e8vres, les yeux, la peau, les ongles, ni \u00e0 se faire \u00e9crire dessus \u00e0 l\u2019encre ind\u00e9l\u00e9bile quelque chose qui pourrait clore d\u00e9finitivement le d\u00e9bat, ni \u00e0 investir dans une panoplie de timide alors que leur taille n\u2019est plus en rayon, ni \u00e0 gagner moins que les hommes qui font le m\u00eame job, ni \u00e0 se faire violer ou tuer par l\u2019un deux, le plus souvent familier, ne portant pas sur son l\u2019embl\u00e8me qu\u2019elles imaginent, la criante diff\u00e9rence dont elles croient dur comme fer qu\u2019elle signale la mauvaise intention, sous la forme d\u2019un signalement \u00e0 la police, le profil type, alors que ce qui les choque c\u2019est la pauvret\u00e9, l\u2019exil, la terreur des autres, leur mis\u00e8re qui n\u2019a m\u00eame plus la force de les envier, et comprend trop bien le d\u00e9go\u00fbt qu\u2019elles affichent\u2026 On esp\u00e9rait qu\u2019elles arriveraient malgr\u00e9 tout \u00e0 visiter ces quelques arcanes, en attendant une ann\u00e9e meilleure.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#257<\/h2>\n\n\n\n<p>I-III B Ancienne route du vieux pont.<\/p>\n\n\n\n<p>(Derni\u00e8re adresse onirique connue)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#256<\/h2>\n\n\n\n<p>Une violente dispute lors de laquelle tr\u00e8s peu de mots parviennent \u00e0 se dire, probablement aucun \u00e0 s&rsquo;\u00e9changer, mais o\u00f9 les pens\u00e9es font rage sous les cr\u00e2nes, inhibant la parole.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#255<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout le monde se demandait pourquoi Acatchi, historienne sp\u00e9cialiste des r\u00e9volutions fran\u00e7aise et russe, avait choisi de nommer sa petite chienne \u00ab&nbsp;Duchesse&nbsp;\u00bb. Comme la petite b\u00eate changeait de couleur \u00e0 chaque rentr\u00e9e, l\u2019hypoth\u00e8se fut \u00e9mise, lors d\u2019une soir\u00e9e particuli\u00e8rement arros\u00e9e, qu\u2019Acatchi, qui n\u2019avait pas de c\u0153ur, sa grille de notation des examens en \u00e9tait l\u2019infaillible preuve, abandonnait purement et simplement son animal de compagnie d\u00e8s que les cong\u00e9s d\u2019\u00e9t\u00e9 sonnaient. L\u2019une d\u2019entre nous, qui ne valait pas mieux que les autres pour ce qui \u00e9tait de la sobri\u00e9t\u00e9 demanda pourquoi, dans ce cas, adopter une autre chienne \u00e0 la rentr\u00e9e. S\u2019en suivit une longue discussion sur les visages de la cruaut\u00e9 et les couleurs \u00e0 la mode des cinq derni\u00e8res ann\u00e9es\u2026 Au petit matin, ma d\u00e9cision \u00e9tait prise&nbsp;: plus d\u2019alcool jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9cembre et inscription imm\u00e9diate au cours du Professeur Thomas titrant \u00ab&nbsp;Des Anarchismes dans l\u2019histoire&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#254<\/h1>\n\n\n\n<p>Trois chants irriguent l\u2019Odyss\u00e9e&nbsp;:<br>Celui des a\u00e8des qui l\u2019inventent, l\u2019amendent et le transportent dans leurs voix pendant des si\u00e8cles, leurs cendres ne seront jamais froides.<br>Celui des sir\u00e8nes qui ne se d\u00e9voile qu\u2019aux morts.<br>Celui des muses, pr\u00e9sent dans chaque respiration de qui la dit, la lit ou y r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#253<\/h1>\n\n\n\n<p>&nbsp;Il y a en Thrace deux montagnes et des rivi\u00e8res :&nbsp; l\u2019une d\u2019elles s\u2019appelle le Danube, qui se divise en six bras, formant un lac et&nbsp;une \u00eele du nom de Pyuki (Pevka, [Peuce]). Sur cette \u00eele vit Aspar-Khruk&nbsp; [Asparukh], le fils de Kubraat, qui a fui devant les Khazars et quitt\u00e9 les&nbsp; collines bulgares, se lan\u00e7ant vers l\u2019ouest \u00e0 la suite des Avars. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il&nbsp;s\u2019est fix\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Anania Shirakatsi&nbsp; (612-685), g\u00e9ographe arm\u00e9nien du VIIe&nbsp; si\u00e8cle<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#252<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans le po\u00e8me de Robert Frost \u00ab&nbsp;Stopping by woods on a snowy evening&nbsp;\u00bb, la difficult\u00e9 de traduction repose davantage sur la r\u00e9p\u00e9tition, honnie en fran\u00e7ais, que sur l\u2019\u00e9quivoque signifiante, qui, elle, n\u2019est jamais perdue. Borges la souligne dans la r\u00e9p\u00e9tition du dernier vers&nbsp;: \u00ab&nbsp;And miles to go before I sleep&nbsp;\u00bb o\u00f9 la ponctuation,&nbsp; premier vers avec virgule, second avec un point final, \u00e9carte l\u2019id\u00e9e de ritournelle pour privil\u00e9gier l\u2019\u00e9vocation de deux temporalit\u00e9 superpos\u00e9es&nbsp;: celle de la soir\u00e9e et celle de l\u2019existence. Il est d&rsquo;ailleurs possible que le lieu lui-m\u00eame s\u2019appelle \u00ab&nbsp;Woods&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Whose woods these are I think I know.<br>His house is in the village though;<br>He will not see me stopping here<br>To watch his woods fill up with snow.<\/p>\n\n\n\n<p>My little horse must think it queer<br>To stop without a farmhouse near<br>Between the woods and frozen lake<br>The darkest evening of the year.<\/p>\n\n\n\n<p>He gives his harness bells a shake<br>To ask if there is some mistake.<br>The only other sound\u2019s the sweep<br>Of easy wind and downy flake.<\/p>\n\n\n\n<p>The woods are lovely, dark and deep,<br>But I have promises to keep,<br>And miles to go before I sleep,<br>And miles to go before I sleep.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<\/h1>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#251<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans cette r\u00e9gion les feuilles des arbres faisaient plus de bruit que les rivi\u00e8res. C\u2019\u00e9taient de petites feuilles vertes un peu molles et s\u00e8ches que la moindre brise agitait comme autant de minuscules mouchoirs d\u2019adieu. Dans son pays, il fallait une temp\u00eate pour que les arbres daignent sortir de leurs aguets immobiles et les rivi\u00e8res fon\u00e7aient \u00e0 toute allure dans le creux des gorges encaiss\u00e9es que l\u2019on entendait rire, cracher ou chanter \u00e0 tue-t\u00eate selon les saisons, emportant la neige et les truites bleues, toutes vives dans leur chahut. Mais ici et l\u00e0-bas, l\u2019eau et les arbres aux profondes racines ramenaient au clame ancien qui ne l\u2019avait pas attendue et qui trouverait, sans aide de sa part, le moyen de perdurer, quand bien m\u00eame il n\u2019y aurait plus ni eau, ni arbre, d\u2019ici ou d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#250<\/h2>\n\n\n\n<p>Il avait ce pli exasp\u00e9rant de lui rappeler combien elle lui manquerait pendant son absence. Comme elle partait rarement plus de trois jours, elle lui r\u00e9pondait gentiment en lui donnant une petite tape sur la cuisse qu\u2019il s\u2019en remettrait. Les ann\u00e9es pass\u00e8rent ainsi jusqu\u2019au jour o\u00f9 il lui r\u00e9torqua que de sa mort aussi, il se remettrait et que, cons\u00e9quemment, sa capacit\u00e9 \u00e0 endurer son absence n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 le sujet.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#249<\/h2>\n\n\n\n<p>Suzanne lit en premier la rubrique n\u00e9crologique. Une fois \u00e9tabli que son nom n&rsquo;est pas au nombre des d\u00e9c\u00e9d\u00e9s de la veille, elle se sent libre de vaquer \u00e0 ses occupations. Imaginons qu&rsquo;un jour il le soit et qu&rsquo;elle le lise&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#248<\/h2>\n\n\n\n<p>21 \u2014 En 1914, la livre de pain est \u00e0 0,15 mark-or. En 1923, \u00e0 220 millions de marks. Ma m\u00e8re m\u2019expliquait ainsi et d\u2019un m\u00eame coup, l\u2019inflation et la mont\u00e9e du nazisme quand j\u2019\u00e9tais enfant, \u00e0 la diff\u00e9rence qu\u2019elle prenait le paquet de clopes comme base de calcul, et j\u2019imaginais les fumeurs se d\u00e9pla\u00e7ant avec des brouettes de billets dans les rues de Berlin\u2026 Le pain, j\u2019allais d\u00e9j\u00e0 le chercher seule \u00e0 la boulangerie m\u2019aurait probablement davantage alert\u00e9e sur ce qui me semblait alors un tour de passe-passe, une op\u00e9ration magique, rencontr\u00e9e bien souvent dans les contes. Magris fait l\u2019article d\u2019un livre de Brunngraber : <em>Karl et le vingti\u00e8me si\u00e8cle<\/em>, \u00ab un des rares romans ayant su pr\u00e9senter l\u2019automatisme m\u00e9canique de l\u2019histoire et de l\u2019\u00e9conomie mondiales, qui enveloppent la vie personnelle en en faisant une simple donn\u00e9e statistique\u2026 \u00bb L\u2019argent n\u2019a pas attendu le XXe si\u00e8cle pour devenir le grand personnage derri\u00e8re l\u2019histoire et les histoires. Cela fait d\u00e9j\u00e0 un moment qu\u2019il n\u2019est plus seulement le \u00ab nerf de la guerre \u00bb \u2014 \u00e0 moins justement, qu\u2019il ne soit jamais autre chose et qu\u2019aucune paix ne soit possible dans son voisinage\u2026 \u2014 . Mais s\u2019il affecte encore une fausse retenue au XIXe, faisant glousser \u00e0 travers des personnages de vieux d\u00e9go\u00fbtants soudainement prolixes pour leurs extravagantes ma\u00eetresses ou de jeunes t\u00eates br\u00fblant tout pour les m\u00eames, r\u00eaver quand il sert la vengeance de Dant\u00e8s (mais le tr\u00e9sor est encore du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019or), critiquer dans les attaques v\u00e9h\u00e9mentes de Zola, ou les pointes plus fines de Maupassant (l\u2019un et l\u2019autre offrant apr\u00e8s le go\u00fbt du fiel, un plan B, un fond d\u2019humanit\u00e9), au XXe si\u00e8cle, il passe de sujet \u00e0 roi et l\u2019histoire, c\u2019est lui.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#247<\/h2>\n\n\n\n<p>20 \u2014 \u00ab L\u2019int\u00e9riorit\u00e9 allemande \u00bb. Plusieurs chapitres situ\u00e9s \u00e0 Ulm d\u00e9ploient ce th\u00e8me. Et comment, le Troisi\u00e8me Reich a perverti cette notion fondamentale. Un crime parmi tant d\u2019autres ? D\u00e8s 1931, Gertrude von Le Fort dans sa nouvelle \u00ab La Derni\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9chafaud \u00bb, tir\u00e9e de la <em>Relation du Martyre des Seize Carm\u00e9lites<\/em> de Compi\u00e8gne \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise, usait de la m\u00e9taphore du \u00ab gel au c\u0153ur de l\u2019arbre \u00bb. Cette image fig\u00e9e insiste pendant la lecture de ce chapitre qui interroge, comme tous ceux que Magris consacre \u00e0 Ulm, la difficult\u00e9 d\u2019armer et d\u2019organiser la r\u00e9sistance en Allemagne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#246<\/h2>\n\n\n\n<p>19 \u2014 C\u2019est une jeune fille calme qu\u2019on am\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9chafaud. Son fr\u00e8re la suit de peu. La veille, elle a griffonn\u00e9 ces quelques mots, qui demeurent : <em>\u00ab Un jour b\u00e9ni et ensoleill\u00e9 et pourtant je dois partir. Qu\u2019importe ma mort si par nos actions, des milliers de gens ont pu \u00eatre r\u00e9veill\u00e9s \u00bb. <\/em>La vie n\u2019est pas la valeur supr\u00eame\u2026 de quel espace disposons-nous encore pour faire entendre cela ? R\u00e9cemment, une \u00e9l\u00e8ve qui pr\u00e9sentait la sc\u00e8ne finale de Didon et En\u00e9e et que j\u2019interrogeais sur les intentions de la Reine \u00e0 cette heure tragique m\u2019a r\u00e9pondu avec beaucoup d\u2019aplomb : \u00ab Elle ne veut pas mourir \u00bb. Mais si, justement, c\u2019est ce qu\u2019elle veut, ce qu\u2019elle fait. Ce qu\u2019elle refuse, c\u2019est d\u2019\u00eatre oubli\u00e9e. Sur une photo prise dans un parc, o\u00f9 on voit Sophie Scholl aux c\u00f4t\u00e9s de son fr\u00e8re Hans, dehors, discutant avec un \u00e9tudiant, Christoph Probst, elle tient, sans y faire attention, une marguerite.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#245<\/h2>\n\n\n\n<p>18 \u2014 \u00ab Cadre provincial, sur horizon municipal \u00bb, lieu de naissance par excellence de l\u2019histoire allemande. De-ci, del\u00e0, un d\u00e9tour vers les empires universels et mill\u00e9naires, rarement une bonne id\u00e9e. Incapable \u00e0 titre personnel de sortir de l\u2019\u00e9chelle de la salle du spectacle, ou du village pour penser le monde, je reste persuad\u00e9e que le CNSMDP est d\u2019abord un gros bourg de 2000 \u00e2mes (avec, il est vrai, un cimeti\u00e8re qui vaut le d\u00e9tour). Je regrette le temps o\u00f9, comme \u00e0 Ulm, porter dans ses bras un agneau, tenir un panier d\u2019\u0153ufs, suffisait \u00e0 obtenir l\u2019entrant, m\u00eame si c\u2019est en se d\u00e9guisant de la sorte que les Bavarois prirent la ville pour le compte de notre bon roi Louis le XIVe en 1701. On sait ce qu\u2019on perd au changement d\u2019\u00e9chelle : essaye de trouver ton chemin en Corse avec une carte de France !<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#244<\/h2>\n\n\n\n<p>Il garde une sensation d\u00e9sagr\u00e9able de la visite de la vieille femme. Elle est venue accompagn\u00e9e d\u2019un grand dadais, dont il n\u2019a pas su dire s\u2019il \u00e9tait un parent ou un ami, pour acheter ce petit secr\u00e9taire qui tra\u00eenait dans la p\u00e9niche. Plut\u00f4t enjou\u00e9e, elle a pay\u00e9 la somme qu\u2019il en demandait sans barguigner. L\u2019autre l\u2019a aid\u00e9 \u00e0 sortir le meuble de la cabine et apr\u00e8s quelques gymnastiques audacieuses, ils l\u2019ont d\u00e9pos\u00e9 sur le quai sans encombre. Finalement, tout s\u2019\u00e9tait bien pass\u00e9&nbsp; : ils \u00e9taient venus t\u00f4t, il s\u2019\u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9 d\u2019une vieillerie encombrante, une grande journ\u00e9e l\u2019attendait o\u00f9 il pourrait peindre \u00e0 son rythme sa derni\u00e8re maquette\u2026 Pourquoi avait-elle \u00e9prouv\u00e9 le besoin de lui dire qu\u2019il \u00e9tait \u00ab une cr\u00e9ature de Simenon&nbsp;\u00bb ? Sur le moment, il a pris \u00e7a avec un sourire. Il faut bien faire la conversation. Il se rappelait vaguement le directeur de cirque qui jouait le commissaire \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, et un autre nom lui est presque revenu, avec un go\u00fbt de br\u00fbl\u00e9. \u00c0 la fin de la matin\u00e9e, il n\u2019avait rien fait de mieux et la maquette n\u2019avait pas l\u2019air plus avanc\u00e9e alors m\u00eame qu\u2019il avait appr\u00eat\u00e9 coque et pont. Dans la petite glace qu\u2019il utilise pour se raser, il s\u2019est aper\u00e7u comme il \u00e9tait pench\u00e9 sur le bateau. Le front pliss\u00e9, la bouche tendue sous la barbe blanche, l\u2019\u00e9l\u00e9gante chemise \u00e0 carreaux brun un peu pass\u00e9, les lunettes \u00e0 monture d\u2019\u00e9caille qu\u2019il ne quitte plus. Une cr\u00e9ature de Simenon&nbsp;? Il n\u2019a pas manqu\u00e9 de se cogner dans sa pr\u00e9cipitation \u00e0 sortir. Il est trop grand pour habiter sur un bateau, on le lui dit tout le temps. On le lui dit depuis toujours puisque, contraint d\u2019habiter dans les terres, il a trouv\u00e9 dans sa p\u00e9niche un honorable compromis. Il a descendu sa bicyclette sur le quai. En ville, il trouverait bien une librairie, une biblioth\u00e8que. Il fait un arr\u00eat au caf\u00e9 sur la route, pour racheter du tabac pour sa pipe. \u00c7a le calme. Les gars qui jouent des chevaux \u00e0 l\u2019aveugle, l\u2019odeur du levain, les journaux du coin qui l\u2019emportent sur la mis\u00e8re du monde. Un jeune type ach\u00e8te un timbre fiscal pour son premier permis. Il a l\u2019air tout heureux. Sur le pr\u00e9sentoir pr\u00e8s du comptoir, une revue hebdomadaire se vend avec un livre broch\u00e9. Un Simenon chaque semaine. La s\u00e9rie a commenc\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019est le num\u00e9ro quatre. Un crime en Hollande. Il se commande une bi\u00e8re. \u00c0 la cinquante-troisi\u00e8me page, un sandwich. Dehors, il s\u2019est remis \u00e0 pleuvoir. Quel dr\u00f4le d\u2019\u00e9t\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#243<\/h1>\n\n\n\n<p>Comme dans le film qu\u2019ils ont vu la veille, la route est monochrome. Non pas grise, comme dans le film, mais tout est pris dans le vert des arbres des talus. Un vert unique, pour l\u2019eau, la terre de la route, sa parka, les p\u00e9niches qui attendent leur chargement. Ce n\u2019est pas exactement \u00e7a&nbsp;: les couleurs ont \u00e9t\u00e9 aplaties, comme elles peuvent l\u2019\u00eatre sous un dur soleil d\u2019\u00e9t\u00e9, mais il n\u2019y a pas de soleil. Son c\u0153ur est lourd, si lourd qu\u2019il l\u2019emp\u00eache d\u2019avancer, mais ses jambes, savent quoi faire, sans elle et elle se voit avancer malgr\u00e9 tout, aux d\u00e9tails familiers qui marquent la progression sur le chemin. Elle se souvient qu\u2019il y a seulement quelques jours, elle a eu le c\u0153ur tout l\u00e9ger soudainement. Elle \u00e9tait assise dans l\u2019auto. Elle voyait les semaines, les mois \u00e0 venir dans leur simplicit\u00e9, dans la joie du temps quotidiennement pr\u00e9serv\u00e9 pour ce qu\u2019elle compte faire. Elle s\u2019est demand\u00e9 pourquoi la fatigue avait pris une si grande place dans leur vie depuis quelques ann\u00e9es. Tout \u00e0 coup, il semblait facile de l&rsquo;\u00e9carter, comme de tenir une maison propre par de petits gestes r\u00e9guliers, dans un lieu d\u00e9barrass\u00e9 de l\u2019encombrement. C\u2019\u00e9taient des minutes pr\u00e9cieuses dans l\u2019auto, elle aurait voulu lui dire que son c\u0153ur \u00e9tait soudain baign\u00e9 d\u2019all\u00e9gresse, mais elle n\u2019avait pas os\u00e9. Il avait dit quelque chose, elle ne se souvenait plus quoi exactement et comme l&rsquo;eau d&rsquo;une \u00e9cluse qu\u2019on vide, l\u2019all\u00e9gresse avait disparu. \u00c9tait-ce ce qu\u2019il avait dit&nbsp;? Ce qu\u2019il n\u2019avait pas dit&nbsp;? Ou bien la d\u00e9solation de n\u2019avoir pas os\u00e9, une fois encore, lui parler, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es, de la joie qui la traversait&nbsp;? Il ne reste plus que le souvenir de ces instants. La formule \u00ab&nbsp;bain d\u2019all\u00e9gresse&nbsp;\u00bb, qui n\u2019est pas assez magique pour le faire revenir. En passant devant la vieille usine, ils entendent des bruits \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. La premi\u00e8re fois qu\u2019elle avait entendu des bruits l\u00e0-dedans, elle \u00e9tait seule. Elle avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impressionn\u00e9e. Mais \u00e7a n\u2019aurait pu \u00eatre qu\u2019un r\u00eave, une illusion. Il faut \u00eatre au moins deux pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019une chose est advenue..<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#242<\/h1>\n\n\n\n<p>On lui pr\u00e9sente l\u2019enfant comme \u00e9tant la sienne. D\u2019ailleurs, rien de si formel&nbsp;: il d\u00e9duit par leur attitude que cette enfant est la sienne. Elle-m\u00eame ne montre aucune r\u00e9volte devant cette usurpation d\u2019identit\u00e9, bien qu\u2019il la sente h\u00e9sitante, troubl\u00e9e. Elle le d\u00e9visage longuement, r\u00e9guli\u00e8rement, comme les enfants font parfois avec les insectes qu\u2019ils peuvent scruter pendant des heures. Son enfant n\u2019est pas l\u00e0. Il sait tr\u00e8s bien o\u00f9 est son enfant. Il est rest\u00e9 au pays. Et c\u2019est un gar\u00e7on. Dans l\u2019incertitude, ils font comme si, lui et la petite fille blonde. \u00c0 bien y regarder, elle n\u2019a pas l\u2019air tellement plus \u00e0 l\u2019aise avec ce couple de suppos\u00e9s grands-parents.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#241<\/h1>\n\n\n\n<p>C\u2019est la saison, on ouvre. \u00c7a n\u2019est pas un point \u00e0 discuter&nbsp;: c\u2019est la base. M\u00eame s\u2019il pleut, on ouvre. M\u00eame s\u2019il n\u2019y a personne. Les gens passent, ils voient que c\u2019est ouvert, ils viendront une autre fois. Ils sauront qu\u2019ici c\u2019est ouvert. Rien qui me h\u00e9risse tant que voir cette belle terrasse vide, face \u00e0 la mer. Quel g\u00e2chis. C\u2019est la saison, c\u2019est dur, mais c\u2019est deux mois par an. On peut vivre deux mois sans dimanche, non&nbsp;? On peut vivre deux jours \u00e0 attendre le chaland. On ne sait pas pourquoi \u00e7a mord, d\u2019un coup&nbsp;: hier, deux cents couverts. Pourquoi&nbsp;? On ne sait pas. Il n\u2019y a pas d\u2019algorithme du succ\u00e8s. Pas de recette magique. On ouvre, on attend, on accueille les gens. On ne sait jamais si c\u2019est deux cyclistes, un gang de motards ou Ulysse qui revient de voyage qui va s\u2019arr\u00eater. On ne peut pas le savoir. Mais si on part \u00e0 la p\u00eache pendant la saison, qu\u2019est-ce qui nous fait diff\u00e9rents des touristes&nbsp;? On est d\u2019ici. On accueille. C\u2019est la saison, on ouvre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#240<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019arbre promet le danger. C\u2019est la figure centrale&nbsp;: il tient le milieu des jardins en longueurs, cach\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153il du passant, qui d\u00e9roulent leur tapis vert derri\u00e8re chaque maison petite, ou grande. Il est chaque printemps plus magnifique, touffu, haut. Il ne fait d\u2019ombre \u00e0 personne et tant qu\u2019il tient debout\u2026 mais une fois couch\u00e9 par un \u00e9clair, qui sait s\u2019il ne viendrait pas \u00e9craser sa cime sur le toit&nbsp;de la cuisine ? Et que feraient-ils de son grand corps gisant au milieu de l\u2019agencement d\u00e9licat des couleurs de ce petit jardin auquel ils ont apport\u00e9 tant de soin, pour en oublier les limites \u00e9troites des murs en briques&nbsp;? Du petit bois&nbsp;? Les voisins \u00e0 l\u2019arbre, ils ne les connaissent pas. Au fond du jardin, il y a une cabane, et derri\u00e8re un mur, et l\u2019arbre \u00e9norme, second\u00e9 par un autre, r\u00e9sineux celui-l\u00e0 cache tout de leur quotidien. Les voisins d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019arbre, ils peuvent les voir fumer depuis la fen\u00eatre de leur chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Le matin, au loin, l\u00e0-bas, dans la v\u00e9randa, elle descend fumer seule\u2026 Ils savent quand ils sont partis en vacances gr\u00e2ce aux volets ferm\u00e9s ou s\u2019ils ont leurs petits-enfants, qui hurlent dans la piscine mont\u00e9e pour l\u2019occasion. Mais ceux de l\u2019arbre, ils ne connaissent m\u00eame pas la couleur de leurs rideaux. Il faudrait aller sonner chez eux, pour leur parler de l\u2019arbre, pour le voir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Le cadastre, les articles de loi sur l\u2019\u00e9lagage et la limite s\u00e9parative et le droit commun de la responsabilit\u00e9, c\u2019est acceptable. Mais passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, ils reconnaissent que \u00e7a fait un peu peur.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#239<\/h1>\n\n\n\n<p>17 \u2014 Des clefs d\u2019or, une fois encore pour entrer plus avant dans le romantisme allemand. Ce titre de \u00ab l\u2019idylle allemande \u00bb, comment le comprendre ? L\u2019idylle est un genre bref et pastoral. Puisque nous suivons le Danube, contentons-nous de cela. Lukacs (Georg Luk\u00e1cs ou Gy\u00f6rgy Luk\u00e1cs, n\u00e9 Gy\u00f6rgy L\u00f6winger le 13 avril 1885 \u00e0 Budapest et mort le 4 juin 1971 dans la m\u00eame ville, est un philosophe marxiste occidental h\u00e9t\u00e9rodoxe, sociologue de la litt\u00e9rature hongroise, critique litt\u00e9raire hongrois d\u2019expression principalement allemande et un homme politique) postule qu\u2019en limitant l\u2019individu \u00e0 une dimension \u00e9troite au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 divis\u00e9e en compartiments \u00e9tanches, elle tend davantage \u00e0 faire de ce dernier un \u00ab bourgeois \u00bb qu\u2019un \u00ab citoyen \u00bb, le rendant ainsi \u00e0 \u00ab ce path\u00e9tique et farouche isolement int\u00e9rieur apolitique et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment allemand \u00bb. Figure embl\u00e9matique de cette idylle dans la litt\u00e9rature allemande, le Sonderling, entre rigueur m\u00e9thodique et nostalgie, profond\u00e9ment passionn\u00e9, mais coinc\u00e9 dans l\u2019habit trop \u00e9troit des conventions sociales, \u00ab il se r\u00e9sout souvent en douloureuse et grotesque extravagance \u00bb. Comment ne pas penser au Hoffmann des <em>Contes<\/em> ? Mais de ce long chapitre formidable, c\u2019est Charles Nodier qui emporte le morceau, attribuant l\u2019explosion du genre fantastique en Allemagne \u00e0 la multitude de circonscriptions locales et des usages particuliers attenants : \u00ab c\u2019est aux portes m\u00eames de la Cit\u00e9 que commence, avec la diversit\u00e9 des lois et des coutumes, le monde inqui\u00e9tant, l\u2019inconnu\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#238<\/h1>\n\n\n\n<p>16 \u2014 La matin, d\u00e9couverte d\u2019un texte de Suzanne Doppelt autour de quelques phrases d\u2019Antonioni, titr\u00e9 Sole Nero. L\u2019apr\u00e8s-midi, la tombe d\u2019une femme blonde qui en 1947 a \u00e9pous\u00e9 un homme noir, enterr\u00e9 \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s \u00e0 pr\u00e9sent. Le soir, lecture du chapitre \u00ab La n\u00e9grillonne du Danube \u00bb, qui permet \u00e0 Magris cette phrase pour conclue la journ\u00e9e : \u00ab La nouvelle est modeste, mais l\u2019intuition de cet acteur souabe qui par amour invente, pour la noire qu\u2019il aime, ce r\u00f4le de la belle et sombre reine de Saba, met \u00e0 nu la f\u00e9roce inconsistance du racisme \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#237<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans GLI ALBERGHI IN ITALIA ~ 1933, l\u2019Italie est d\u00e9coup\u00e9e en quatorze chapitres&nbsp;: Riviera, Piemonte, Regione dei Laghi, Lombardia, Venezia Tridentina, Veneto, Regione Giulia, Emilia, Abbruzzo e Molise, Toscana, Lazio e Umbria, Campania Puglie Basilicata Calabria, Sicilia e Sardegna, Rifugi-alberghi Alpini). Chacun est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une carte g\u00e9ographique et d\u2019une gravure sur bois repr\u00e9sentant un des aspects touristiques incontournables du coin, souvent un monument, plus rarement un paysage. La carte donne le d\u00e9tail g\u00e9ographique de la r\u00e9gion. Elle privil\u00e9gie les transports en auto ou en train. En bas de la page, incrust\u00e9e en m\u00e9daillon, une carte de l\u2019Italie enti\u00e8re, permet de se situer, la partie concern\u00e9e par le chapitre ayant \u00e9t\u00e9 noircie dans ce dessein.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#236<\/h1>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Poss\u00e9der la vue, non la perception&nbsp;\u00bb<br>Madame d\u2019Aulnoy, semble-t-il.<br>\u00ab&nbsp;Celui qui se d\u00e9fera de sa vie la sauvera&nbsp;\u00bb<br>Madame Leprince-Beaumont \/ La Belle et la b\u00eate<br>\u00ab&nbsp;Car \u00e0 celui qui a, on donnera&nbsp;\u00bb<br>Matthieu 13:12<br><br>Dans mon exemplaire des<em> Impardonnables<\/em> de Cristina Campos, l\u2019article \u00ab&nbsp;Une Rose&nbsp;\u00bb s\u2019effeuille.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#235<\/h1>\n\n\n\n<p>Il y a la formule classique, destin\u00e9e aux grosses l\u00e9gumes, le classique, c\u2019est un truc de riches&nbsp;: le compte en Suisse d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 panam\u00e9enne sous pr\u00eate-nom, g\u00e9r\u00e9 par une fiduciaire genevoise et aliment\u00e9 par une banque luxembourgeoise, le tout livr\u00e9 num\u00e9ro de compte en main. Christian de Brie ajoute&nbsp;que d\u00e8s que la corruption est organis\u00e9e en syst\u00e8me, prend place entre le corrupteur et le corrompu un interm\u00e9diaire, prestataire de service, dont la fonction est de donner une apparence l\u00e9gale \u00e0 l\u2019op\u00e9ration, faire circuler et blanchir l\u2019argent, jouer \u00e9ventuellement le r\u00f4le de fusible. Il y a la formule pour les pauvres, qui seraient pr\u00eats \u00e0 vendre p\u00e8re et m\u00e8re pour une fin de mois, voire se vendre eux-m\u00eames. Pas s\u00fbr qu\u2019on puisse encore appeler \u00e7a de la corruption, pas s\u00fbr qu\u2019on puisse parler de gloutonnerie, d\u2019app\u00e2t du gain chez gagne-petit parce qu\u2019il n\u2019est pas question de faire plus. Dans la Rome antique, on enfermait les corrupteurs de fonctionnaires dans un sac avec un fauve avant de jeter le tout dans le fleuve\u2026 Sasha avait un air r\u00eaveur en \u00e9voquant cette modalit\u00e9 de r\u00e9tribution. Corrompre c\u2019est se lier avec des personnes peu recommandables, mieux vaut les voler.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#234<\/h2>\n\n\n\n<p>15 \u2014 Carlo Michelstaedter s\u2019est tir\u00e9 une balle dans la t\u00eate peu apr\u00e8s avoir remis son m\u00e9moire \u00ab La persuasion et la rh\u00e9torique \u00bb. Avant cela, il avait lu une \u00e9ni\u00e8me lettre de sa m\u00e8re, lui reprochant son ingratitude. Magris n\u2019\u00e9voque pas d\u2019aussi sordides d\u00e9tails, mais son rappel \u00e0 la diff\u00e9rence entre persuasion et rh\u00e9torique n\u2019en demeure pas moins cruel. La persuasion, \u00ab c\u2019est la possession toujours pr\u00e9sente de sa vie et de sa personne, la capacit\u00e9 \u00e0 vivre \u00e0 fond sans l\u2019obsession d\u00e9lirante de le br\u00fbler au plus t\u00f4t ; de le prendre et de l\u2019utiliser en vue d\u2019arriver le plus vite possible au futur et donc, de le d\u00e9truire dans l\u2019attente que la vie, toute la vie, passe rapidement \u00bb. Il oppose ainsi les deux temporalit\u00e9s du voyage : halte et fugue. Et au moment o\u00f9 l\u2019on voit d\u00e9masquer tous nos petits divertissements pascaliens, Magris fait passer une barque, pure image,&nbsp;charg\u00e9e de 150 jeunes filles souabes et bavaroises offertes pour \u00e9pouses aux sous-officiers rest\u00e9s comme colons allemands apr\u00e8s la paix de 1719, par le Duc Alexandre de Wurtemberg. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019\u00e9crivant ici, je (me) persuade, prolongeant l\u2019instant de ce livre, l\u2019annotant bien au fond du temps, comme on dit en musique.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#233<\/h1>\n\n\n\n<p>Sac de plage, v\u00eatements l\u00e9gers, lobby d\u2019h\u00f4tel chic. Dans la journ\u00e9e, les clients se baladent en peignoir. Un enfant joue assis par terre, il pourrait aussi y manger. La m\u00e8re appara\u00eet, au t\u00e9l\u00e9phone, beaux habits \u00e9crus, pliss\u00e9s et larges. Le serveur porte \u00e0 l\u2019encolure une broche intrigante. Il porte un nom d\u2019empereur. Le bijou pourrait \u00eatre un vestige, une fibule redor\u00e9e. Savez-vous ce que c\u2019est qu\u2019une fibule&nbsp;? Vous aimeriez tous et toutes ici en poss\u00e9dez une\u2026 Voil\u00e0 comment Christian Rabut s\u2019y prit pour introduire le cours d\u2019histoire romaine aux \u00e9l\u00e8ves de sixi\u00e8me. Je ne savais pas ce que c\u2019\u00e9tait qu\u2019une fibule. Au nom, j\u2019avais d\u2019abord pari\u00e9 sur quelque chose de repoussant, mani\u00e8re de pustule ou d\u2019insecte terrifiant. Mais il avait dit que j\u2019aimerais en poss\u00e9der une et il n\u2019\u00e9tait pas cruel, bien qu\u2019il sache se montrer taquin. Dans mon souvenir, cela se passe \u00e0 l\u2019\u00e9glise de Aime, mais un raccourci s\u00e9mantique (symbolique&nbsp;?) n\u2019aurait rien d\u2019\u00e9tonnant. Je ne savais pas dire que je ne savais pas. J\u2019ai attendu et il a expliqu\u00e9. Je ne savais quel pouvoir r\u00e9sidait, \u00e9trange, insoup\u00e7onn\u00e9, dans ces quatre mots&nbsp;: je ne sais pas. Des mots de Grand Khan, d\u2019imp\u00e9ratrice et autocrate de toutes les Russies. Je ne sais pas, renseignez-moi, \u00e9difiez-moi, contribuez \u00e0 mon savoir, en un mot&nbsp;: travaillez pour moi. Ma pens\u00e9e court et la femme en clair est toujours au t\u00e9l\u00e9phone. Des couples entrent, toutes les femmes sont filiformes. Elles pourraient \u00e9changer leurs v\u00eatements. L\u2019enfant abandonne le quatre-pattes v\u00e9loce pour la pr\u00e9carit\u00e9 de la station debout. Il se laisse tomber dans le berceau des bras de sa m\u00e8re qui a l\u2019\u00e9trange beaut\u00e9 des femmes du Fayoum, particuli\u00e8rement l\u2019une d\u2019entre elles, repr\u00e9sent\u00e9e dans la mort un collier d\u2019or et de pierreries au cou. Une autre, sa s\u0153ur peut-\u00eatre, tout aussi brune, mais v\u00eatue de pourpre, nous regarde le fond de l\u2019\u00e2me. Rien ne l\u2019emp\u00eache alors, comme \u00e0 pr\u00e9sent de croiser Hadrien, qui ne sait pas qu\u2019il porte au col une fibule, qu\u2019il est empereur et qui pose un caf\u00e9 sur la table o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, comme en voyage.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#232<\/h2>\n\n\n\n<p>14 \u2014 Ce n\u2019est pas le grand fantasme de totalit\u00e9 dans lequel s\u2019inscrit le m\u00e9thodique travail de monsieur Neweklowsky que je voudrais pointer. Le chapitre a pour titre le nombre de pages et le poids de l\u2019ouvrage remarquable \u00e9crit par cet ing\u00e9nieur en a\u00e9ronautique sur les 659 km constituant depuis sa fen\u00eatre le Danube sup\u00e9rieur. Je souhaite emporter avec moi la phrase magnifiquement cisel\u00e9e par Magris, pour dire le d\u00e9sarroi de cet homme de science devant le lexique des bateliers entrepris puis abandonn\u00e9 cent cinquante ans auparavant par un d\u00e9nomm\u00e9 J. A. Schult\u00e8s, ce dernier s\u2019\u00e9tant rendu \u00e0 l\u2019\u00e9vidence : \u00ab ces inconvenances, ces gestes peu orthodoxes, ces visages, ce jargon ont \u00e9t\u00e9 emport\u00e9s par les eaux du fleuve, les remous du temps et aucun dictionnaire ne peut plus les retenir \u00bb. Et Magris de conclure : \u00ab Neweklowsky a peut-\u00eatre compris que l\u2019\u00e9coulement du Danube entra\u00eene au loin et engloutit aussi ses cinq kilos neuf cents de papier sur le Danube sup\u00e9rieur, mais il se reprend aussit\u00f4t, refoule dans les eaux inexplor\u00e9es de son c\u0153ur ce frisson de nihilisme et d\u00e9plore que Schultes n\u2019ait pas men\u00e9 \u00e0 bonne fin son dictionnaire \u00bb. Cette phrase me rappelle celles tant aim\u00e9es chez Nicolas Bouvier, dont la facture m\u2019\u00e9chappe, me d\u00e9passe, d\u2019autant qu\u2019elle ne semble jamais premi\u00e8re dans son geste ou dans celui de Magris. Ce qui est premier, pour l\u2019un et l\u2019autre c\u2019est le voyage, le mouvement et le paysage. \u00c0 la fin du chapitre, Magris propose une clef, en donnant \u00e0 entendre la sup\u00e9riorit\u00e9 de ce genre d\u2019adoration, celle de la nature, sur celle des dieux : \u00ab Le Danube est l\u00e0, tangible et v\u00e9ridique, et le fid\u00e8le qui lui voue son existence sent cette derni\u00e8re s\u2019\u00e9couler en harmonieuse et indissoluble union avec l\u2019\u00e9coulement du fleuve \u00bb. Et je pense \u00e0 cette trop jeune veuve qui m\u2019avait confi\u00e9 un jour avoir trouv\u00e9 la force d\u2019aller de l\u2019avant, non dans leurs enfants, mais dans la po\u00e9sie, tr\u00e8s aim\u00e9e de son d\u00e9funt \u00e9poux.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#231<\/h1>\n\n\n\n<p>13 \u2014 Le propos est sur l\u2019ironie (\u00ab T\u2019y crois, toi \u00e0 Ulm \u00bb interpellait C\u00e9line en se carapatant dans l\u2019Allemagne d\u00e9truite), et m\u2019en rappelle un autre, de Claude R\u00e9gy, au d\u00e9but de L\u2019Ordre des morts, mais je ne retrouve pas ce texte, j\u2019en viens \u00e0 me demander s\u2019il existe ou s\u2019il s\u2019est d\u00e9duit du manifeste du Th\u00e9\u00e2tre de la Catastrophe de Barker : \u00ab Ce n\u2019est pas insulter le public que de lui offrir l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 \u00bb. En tous cas, la formule est une cl\u00e9 pour mon trousseau et je commencerai l\u2019ann\u00e9e en interrogeant mes \u00e9l\u00e8ves : et vous, vous y croyez \u00e0 Ithaque ?<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#230<\/h1>\n\n\n\n<p>12 \u2014 P\u00e9tain en grand oubli\u00e9 de la visite de Sigmaringen. C\u00e9line qui parle des \u00ab gangsters du Danube \u00bb. C\u00e9line superstar de ce chapitre et du suivant, mis en regard des \u00ab employ\u00e9s \u00bb : Pessoa, Kafka, Giotti, tels qu\u2019il les vilipende. Je me demande si c\u2019est le robinet d\u2019eau ti\u00e8de de Flaubert qui alimente le bidet lyrique, comme il appelle le bain de mi\u00e8vrerie hypocrite qui le rend fou furieux.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#229<\/h2>\n\n\n\n<p><br>11 \u2014 Un chapitre sur Heidegger, il faudrait en commenter chaque paragraphe. Lire ou commenter\u2026 ? Depuis le d\u00e9but de cette lecture, je pense souvent \u00e0 Peindre ou faire l\u2019amour, le film des fr\u00e8res Larrieu. Mais si, une chose peut-\u00eatre, une porte d\u2019entr\u00e9e, celle de la maison d\u2019enfance de Heidegger, au num\u00e9ro 3 de la Kirchstrasse \u00e0 Messkirch. Une adresse qui rime, prise entre deux \u00e9glises. Par l\u00e0 qu\u2019il entre dans son propos, le Magris malin.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#228<\/h1>\n\n\n\n<p>Dans la biblioth\u00e8que de Marcel, sous les d\u00e9combres, il y avait un livre merveilleux, un livre pour toute une vie de r\u00eaverie et d&rsquo;extrapolation, comme le sont les atlas ou les livres de cuisine. GLI ALBERGHI IN ITALIA ~ 1933. Il s\u2019ouvre sur cette pr\u00e9cision&nbsp;: Pour toute r\u00e9clamation concernant votre s\u00e9jour en Italie et l\u2019application des tarifs publi\u00e9s dans cet annuaire (c\u2019est donc un annuaire&nbsp;!), pri\u00e8re de vous adresser au (en italique) Commissariato per il Turismo (Rome, 15 Via Boncompagni) ou (l\u2019existence d\u2019un plan B donne la mesure du s\u00e9rieux et de l\u2019engagement) \u00e0&nbsp; l\u2019E.N.I.T (Ente Nazionale Industrie Turistiche, Rome, 2 Via Marghera) ainsi qu\u2019\u00e0 ses Bureaux et D\u00e9l\u00e9gations \u00e0 l\u2019\u00e9tranger (plan C).<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#227<\/h1>\n\n\n\n<p>Pendant l\u2019\u00e9t\u00e9, un petit jeune homme aux yeux d\u2019olive tenait la caisse. Ses boucles noires \u00e9taient autant de petits loups cabriolant sur les monts Galaad. Son sourire, le miel qui adoucit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019amertume de la vieillesse. Durant les premi\u00e8res semaines, elle entreprit donc de faire des confitures, consciencieusement, dans son unique petite casserole. Elle se pr\u00e9sentait trois fois par jour au comptoir de l\u2019\u00e9picerie. Elle remportait avec elle un paquet de sucre cristal, un kilo de fruit ou de la\u2026 et toujours le souvenir \u00e9ph\u00e9m\u00e8re du charmant visage. Mais au milieu de l\u2019\u00e9t\u00e9, apr\u00e8s une nuit travers\u00e9e de r\u00eaves merveilleux, elle s\u2019\u00e9veilla aux prises avec une nostalgie sans pr\u00e9c\u00e9dent. En l\u2019espace de quelques jours, elle perdit le boire et le manger, comme un prince des mille et une nuits. Elle continua tant qu\u2019elle en fut capable ses visites \u00e0 l\u2019\u00e9picerie.&nbsp;Les yeux du petit jeune homme se posaient sur ses grandes mains maigres comme deux oiseaux inquiets tandis qu\u2019elles fouillaient, tremblantes dans son petit porte-monnaie de vieille dame. Elle le regardait bien en face, pour le remercier quand il lui souhaitait une bonne journ\u00e9e. Elle savait qu\u2019il ne pouvait pas voir son c\u0153ur saigner. On l\u2019hospitalisa apr\u00e8s le week-end du 15 ao\u00fbt. Le magasin avait ferm\u00e9 pour le pont.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#226<\/h1>\n\n\n\n<p>Les pigeons morts, \u00e7a court les rues. La plupart du temps, chat ou parebrise, les visc\u00e8res maculent le trottoir, et il y a une aile qui tra\u00eene dans la poussi\u00e8re comme un \u00e9ventail fracass\u00e9 en fin de bal. Celui d\u2019aujourd\u2019hui \u00e9tait diff\u00e9rent. La d\u00e9licatesse de son long cou, arrondi pour cacher sa t\u00eate sous l\u2019aile donnait l\u2019impression qu\u2019il reposait \u00e0 plat ventre. Gris perle. Toute la tristesse est venue se nicher l\u00e0, quelques instants.<\/p>\n\n\n<p><!-- \/wp:post-content --><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<h1># 225<\/h1>\n<p>La biblioth\u00e8que de Marcel est un assemblage de quatre biblioth\u00e8ques, dont deux servent de base, les deux autres s\u2019\u00e9tant embo\u00eet\u00e9es dessus par ce qui tiendrait d\u2019une op\u00e9ration du Saint-Esprit. C\u2019est ainsi tout du moins qu\u2019on me l\u2019a toujours racont\u00e9 : \u00ab \u00e7a tient par l\u2019op\u00e9ration du Saint-Esprit \u00bb et il appara\u00eet que mon go\u00fbt pour les \u00e9quilibres audacieux (chaque objet que je pose d\u00e9passe toujours, on me le fait remarquer, ou se pr\u00e9sente de guingois, puisque je n\u2019ai pas vu, senti, qu\u2019un autre occupait d\u00e9j\u00e0 la place) peut tout aussi l\u00e9gitimement revendiquer cette divine inspiration.<\/p>\n<h1># 224<\/h1>\n<p>C\u2019\u00e9tait une ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. Pourtant les orages, qu\u2019elles aimaient depuis qu\u2019elles avaient appris \u00e0 ne plus les craindre tout en conservant le frisson des \u00e9clairs \u00e0 travers le corps \u00e0 l\u2019abri des draps, de la chambre, du toit\u2026 les orages se succ\u00e9daient \u00e0 leur chevet. Tant\u00f4t le tonnerre frappait un coup magistral sur une porte haute de centaines de m\u00e8tres, tant\u00f4t il lacerait de grands draps de lin blanc qui s\u00e9chaient dans le ciel d\u2019un coup de couteau, tant\u00f4t son rire fusait \u00e0 en faire exploser les vitres du dortoir. Mais les orages ne faisaient pas le poids, pas davantage que l\u2019enfance qui les avait vu na\u00eetre, terrifiants tout d\u2019abord, avant que soit nomm\u00e9e la barri\u00e8re chaleureuse de la maison, de la chambre et du petit lit bateau qui flottait toujours en cas d\u2019inondation. Les orages m\u00eames \u00e9taient trop faibles pour maintenir loin des \u00e9toiles les jeunes filles qui ne savaient plus lever leurs yeux, puisqu\u2019elles \u00e9taient devenues si l\u00e9g\u00e8res, si poussi\u00e8res qu\u2019elles flottaient quelque part dans la sid\u00e9ration, confondant leur corps avec les astres morts, au lieu d\u2019en d\u00e9sirer la lumi\u00e8re les pieds bien ancr\u00e9s dans l\u2019herbe.<\/p>\n<h1># 223<\/h1>\n<p>La biblioth\u00e8que de Marcel s\u2019est partiellement effondr\u00e9e. Voil\u00e0 beau temps que ce sont plus les livres qui sont pos\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res, mais l\u2019inverse : les planches de contreplaqu\u00e9 reposent sur un assemblage complexe de dictionnaires, guides de la route, bibles en diff\u00e9rents formats, livres de poche r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de d\u00e9fets en l\u2019absence de couverture, albums pour enfants courant sur trois g\u00e9n\u00e9rations<\/p>\n<h1># 222<\/h1>\n<p>La premi\u00e8re chose qu\u2019on apprend sur les pr\u00e9tendants c\u2019est que leur app\u00e9tit d\u00e9cime les porcs d\u2019Eum\u00e9 \u00ab\u00a0qui doit toujours leur envoyer le meilleur de ses gros verrats\u00a0\u00bb. Dans la phrase d\u2019apr\u00e8s il lui dit leur nombre. On ne sait pas trop si le chiffre d\u00e9signe les animaux ou ceux qui s\u2019en gavent\u2026<br \/>\u00ab\u00a0Ils rassasient leur c\u0153ur de viande.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Citations\u00a0: Jaccottet\/Odyss\u00e9e p249<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#221<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un jour, on ne s\u2019aime plus et tous les petits noms qu\u2019on se donnait sont cach\u00e9s dans un tiroir avec les cartes postales qu\u2019on n\u2019ose pas jeter, les clefs \u00e0 l\u2019usage oubli\u00e9 et quelques pansements de trop \u00e9troits pour avoir trouv\u00e9 plaie \u00e0 leur taille\u00a0: un ogre ne se pr\u00e9sente pas tous les jours pour sucer le sang d\u2019un petit doigt par le trou de la serrure. Les petits noms de l\u2019amour pass\u00e9 sont comme cette verroterie, bracelet de f\u00eate foraine, collier de nouilles peintes reste d\u2019une f\u00eate des M\u00e8res, bague papillon rose, collection de croix amass\u00e9e au plus fort de la crise mystique de la quatorzi\u00e8me ann\u00e9e, alliance presque neuve d\u2019un premier mariage si bref qu\u2019il n\u2019a peut-\u00eatre m\u00eame pas eu lieu et, bien plus embarrassant, toutes cette pacotille qu\u2019on avait un jour trouv\u00e9 belle ou dr\u00f4le.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#220<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Maudis trois fois ta condition de femme assise, de menteuse des villes qui dit \u00ab\u00a0v\u00e9lo\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0bicyclette\u00a0\u00bb, de bavarde sans souffle et monte. Reprends-toi \u00e0 deux fois, trois fois, dix fois s\u2019il le faut, mais monte, \u00e9l\u00e8ve-toi encore un peu pendant qu\u2019encore tu le peux ou mieux\u00a0: laisse \u00e0 nouveau la montagne t\u2019\u00e9lever comme elle le fait, trop pr\u00e8s, trop loin, depuis que tu es n\u00e9. Papillons courant entre les jambes, chiens de berger sans troupeau, joyaux compagnons de pente. Grosse t\u00eate de vache bienheureuse dans hautes herbes fleuries, ivre des grandes berces laineuses. Press\u00e9 d\u2019ardoises ruisselant d\u2019eau pareille \u00e0 la sueur de ton dos. Copulation g\u00e9mellaire d\u2019\u00e9tonnants doryphores stri\u00e9s de rouge et de noir.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#219<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 travers la vitre, on voit le cr\u00e9pi flou.<br \/>\u00c0 travers la vitre manquante, on voit le cr\u00e9pi net.<br \/>Il n\u2019y a rien \u00e0 faire de tout le jour que de passer de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Autrefois, je me cachais derri\u00e8re mes mains, \u00e0 pr\u00e9sent j\u2019efface le monde.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#218<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Cela faisait des ann\u00e9es que le Doyen faisait une large part aux murs, charpentes et fondations de notre \u00e9cole, \u00e0 l&rsquo;occasion de son discours introductif. Le d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9 de son \u00e9pouse l\u2019avait, para\u00eet-il, conduit \u00e0 ce genre d\u2019apart\u00e9s surprenants. Cependant, \u00e0 la mort d\u2019Edwin, cette tendance prit un tour d\u00e9cisif. Edwin \u00e9tait la mascotte de l\u2019\u00e9cole et il avait atteint l\u2019\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable pour un labrador de 33 ans. Les derni\u00e8res ann\u00e9es, son entretien s\u2019av\u00e9ra difficile, une paralysie de l\u2019arri\u00e8re-train obligeant le doyen \u00e0 l\u2019installer dans un \u00e9trange petit chariot pour les promenades. L\u2019engin avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par la section innovation du d\u00e9partement Automobile, a\u00e9ronautique et transport avec l\u2019aide du laboratoire de design domestique de celui des Beaux-arts. Il permettait \u00e0 Edwin de conserver l\u2019usage de ses pattes avant, tandis qu\u2019une roue unique, plac\u00e9e comme un safran, se substituait \u00e0 celle de l\u2019arri\u00e8re, qui pendaient dans le vide sans toutefois effleurer le sol par deux ouvertures pr\u00e9vues pour le cas o\u00f9 le chien ne souhaitait pas les tenir repli\u00e9es. Ces difficult\u00e9s ne manqu\u00e8rent pas de resserrer encore les liens entre le Doyen et Edwin : la fastidieuse installation du chien dans le chariot favorisait des promenades toujours plus longues. Edwin s\u2019\u00e9teignit bravement \u00e0 l\u2019issue d\u2019une victoire inesp\u00e9r\u00e9e de notre \u00e9quipe de football sur les Angry Boars. Il y avait belle lurette que l&rsquo;\u00e9quipe ne se donnait plus la peine de venir chercher Edwin pour les entra\u00eenements et nombre de joueurs pleur\u00e8rent des larmes am\u00e8res lors de son inhumation au cimeti\u00e8re des mascottes, situ\u00e9 \u00e0 deux pas du terrain. Bien que le blason de notre \u00e9cole soit inchang\u00e9 depuis trois si\u00e8cles, on a vu de tout sur le plan de sa repr\u00e9sentation animale et Edwin repose \u00e0 pr\u00e9sent en paix en compagnie d\u2019un \u00e9cureuil, de trois cochons d\u2019Inde, d\u2019un \u00e2ne culotte, d\u2019un perroquet vert et d\u2019un couple de perruches baptis\u00e9es Marty et Marty. Quant au Doyen, il vit toujours sur le campus, bien qu\u2019il ait pris sa retraite avant m\u00eame la fin de mes \u00e9tudes. Durant les derni\u00e8res ann\u00e9es de son exercice chacune de ses prises de paroles en public consista principalement en une tentative de faire comprendre \u00e0 son auditoire que le b\u00e2timent \u00e9tait v\u00e9ritablement vivant et qu\u2019il s\u2019adressait volontiers \u00e0 qui lui pr\u00eatait une oreille attentive.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#217<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Mes oreilles tra\u00eenent aux lieux o\u00f9 l\u2019on joue, je veux dire\u00a0: aux lieux o\u00f9 l\u2019on con\u00e7oit le jeu. Dans les parcs, aux bords des plans d\u2019eau, dans les cours de r\u00e9cr\u00e9ation. Immanquablement, la mise au point de la r\u00e8gle occupe la majeure partie du temps. Les enfants, contrairement aux adultes, donnent aux choses d\u2019importances un temps d\u2019importance. \u00a0Ils ont toute la vie devant eux, mais pas un instant \u00e0 perdre et pourtant il est \u00e2prement discut\u00e9 des droits et devoirs de chacune des deux petites filles en maillots, quant \u00e0 la partie qu\u2019elles entreprennent. Gagner ou perdre ne durera qu\u2019un instant. Jouer \u00e0 ce qu\u2019elles inventent, \u00e0 peine quelques minutes cette fois-ci, entre la digestion et le go\u00fbter. Cela me r\u00e9concilie avec mes propres inventions, o\u00f9 des gens de bonne foi mettent des ann\u00e9es \u00e0 d\u00e9finir les r\u00e8gles de fonctionnement d\u2019un cabaret viennois qui n\u2019aura connu que quelques saisons d\u2019ouverture.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#216<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>5\u2014 Il faut imaginer un type \u00e0 pedigree. Assez beau, en tous cas, un type qu\u2019on remarque quand il rentre dans l\u2019\u00e9picerie. Il a un accent exotique et un tr\u00e8s bel imperm\u00e9able, ce qu\u2019on note imm\u00e9diatement \u00e0 Londres. Les chaussures sont tr\u00e8s bien aussi, mais il n\u2019ach\u00e8te pas la boutique, il paye sa note. Il ressort en costume et chapeau sous la pluie fine.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#215<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>4\u2014 L\u2019impr\u00e9cision des m\u00e9taphores me d\u00e9route (j\u2019ai saut\u00e9 une ligne ? Manqu\u00e9 un virage ?), me panique (je ne comprends plus rien, il me faut de nouvelles lunettes, c\u2019est \u00e7a vieillir ?), me chiffonne (non, j\u2019ai bien lu, c\u2019est impr\u00e9cis, comment peut-on \u00eatre impr\u00e9cis?) et m\u2019apprend : j\u2019en d\u00e9duis le maladif\u2026 d\u00e9sir ? besoin ? d\u2019exactitude qui me tient loin de toute \u00e9vocation (ce \u00e0 quoi Magris excelle). Et pourquoi ? Pour ne pas \u00eatre prise en d\u00e9faut, en d\u00e9faut de paiement, comme une qui \u00e9crirait au-dessus de ses moyens. Y\u2019a donc pas mal \u00e0 (ap) prendre p. 33, dans l\u2019embo\u00eetement des images du vent et des rideaux. Toutes ces parties de cache-cache avec le sujet principal de ma pens\u00e9e, de mon d\u00e9sir sont un fameux moyen de ne pas porter le poids de ma parole (c\u2019est-\u00e0-dire de sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 autant que de sa lourdeur), de ne pas trop dire je. De cela \u00e9galement, Magris cause, dans ces chapitres pr\u00e9misses : L\u2019emploi de la premi\u00e8re personne du singulier est loin d\u2019\u00eatre \u00e9vident, et le voyageur plus que tout autre est embarrass\u00e9, face \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 des choses d\u2019avoir dans les jambes ce pronom personnel. (\u2026) Stendhal disait, en parcourant la France, que tout compte fait c\u2019est un moyen commode pour raconter.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#214<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>3\u2014 Danube, prix du Meilleur Livre \u00e9tranger Sofitel 1990 dans la cat\u00e9gorie \u00ab essai \u00bb. N\u2019emp\u00eache que l\u2019Am\u00e9d\u00e9e des robinets, j\u2019aimerais bien savoir s\u2019il existe ailleurs que dans ces pages.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#213<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>2\u2014 Tout \u00e0 coup, alors que j\u2019avais pris mon courage \u00e0 deux mains, les chapitres changent radicalement de format. L\u2019arroseuse arros\u00e9e : j\u2019aime \u00e0 mettre en sc\u00e8ne des spectacles dont la deuxi\u00e8me partie dure \u00e0 peine le temps de l\u2019entracte qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Comment importer le savoir-faire de la sc\u00e8ne dans la litt\u00e9rature ? Litt\u00e9ralement.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#212<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>1\u2014 Au milieu d\u2019un d\u00e9ferlement de r\u00e9f\u00e9rences et d\u2019id\u00e9es, un guide d\u2019\u00e9criture(s) pour le voyage : \u00ab faire en route une moisson d\u2019images \u00e0 noter, ainsi que de vieilles pr\u00e9faces, de programme de th\u00e9\u00e2tre, de bavardages de relais, de po\u00e8mes et de chants \u00e9piques, de discours fun\u00e8bres, d\u2019\u00e9lucubrations m\u00e9taphysiques, de coupures de journaux, de r\u00e8glements d\u2019h\u00f4tel et de bulletin paroissiaux. \u00bb En quoi est-ce un guide d\u2019\u00e9criture puisqu\u2019il ne s\u2019agit que de collecter \u00e0 droite et \u00e0 gauche tout ce qui nous attrape l\u2019\u0153il ? Eh bien parce que c\u2019est notre \u0153il qui est attrap\u00e9 et nul autre et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un ordonnancement du monde, la gouvernance d\u2019une \u00eele. Ensuite parce qu\u2019il fait bon se reposer sur d\u2019autres pour ne pas s\u2019effrayer de ce qui nous attend, d\u00e9claration performative puisque c\u2019est exactement ce \u00e0 quoi je me livre en annotant Danube de Magris. Enfin, parce que c\u2019est dans les interstices que \u00e7a \u00e9crit.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#211<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>0 \u2014 Un livre qui commence par une carte, imm\u00e9diatement merveilleux. Depuis Le Seigneur des anneaux, impossible de croire qu\u2019on s\u2019y tiendra aux faits, \u00e0 la g\u00e9ographie, \u00e0 un monde sans f\u00e9es. Dans mon \u00e9dition, d\u00e9j\u00e0 us\u00e9e par d\u2019autres lectures, la page se d\u00e9tache qui rend compte de la course du Danube de sa source \u00e0 Csepel, (dont on n\u2019a pas la moindre id\u00e9e\u2026 Ville ? Mont ? Lieu-dit ? en tous cas le fleuve y passe et la feuille s\u2019envole). Une fois \u00e0 Budapest, la carte reste bien arrim\u00e9e au livre, pour l\u2019instant, et ce jusqu\u2019\u00e0 la Mer noire. Il y a longtemps, on m\u2019avait demand\u00e9 d\u2019\u00e9crire sur elle, Tcherno More\u2026 Le Danube coule entre villes et villages, montagnes et plaines. Ainsi notre vie, qui passe et laisse de c\u00f4t\u00e9 projets et amiti\u00e9s, ranc\u0153urs et d\u00e9ceptions, r\u00eaves et accidents, trag\u00e9dies, drames et brimborions qui pourtant occupent un temps parfois fort long la premi\u00e8re place dans notre esprit, notre temps, notre c\u0153ur, par la simple gr\u00e2ce de s\u2019\u00eatre trouv\u00e9 \u00e0 la pliure d\u2019une page, o\u00f9 la cicatrisation est plus lente et la marque qu\u2019elle laissera, certaine. Mais notre vie comme le fleuve tout le temps qu\u2019elle passe jouxte son pass\u00e9 aussi bien que son pr\u00e9sent. Et pr\u00e9voit, dans un demi-sommeil, l\u2019avenir.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#210<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L\u2019exposition annuelle des peintres du campus se tient dans le hall des Arts. La salle vitr\u00e9e de part et d\u2019autre offre une lumi\u00e8re inalt\u00e9rable, m\u00eame si, d\u2019aventure, le temps est mauvais. C\u2019est rarement le cas pour cet \u00e9v\u00e8nement qui se tient le troisi\u00e8me dimanche de juin depuis pr\u00e8s de soixante ans. Le concierge des b\u00e2timents anciens, le strict monsieur Morrow participait pour la premi\u00e8re fois l\u2019ann\u00e9e de mon arriv\u00e9e sur le campus. Il \u00e9tait extr\u00eamement fier de se pr\u00e9senter comme peintre amateur, et s\u2019annon\u00e7ait tel en serrant la main de quiconque marquait un temps de pause devant les six tableaux de son stand. Trois d\u2019entre eux repr\u00e9sentaient d\u2019\u00e9normes d\u00e9tails de fleurs et les autres, des paysages d\u2019assez grands formats. Alors que l\u2019apr\u00e8s-midi tirait \u00e0 sa fin, il surprit l\u2019\u00e9change suivant entre deux professeurs qu\u2019il reconnut sans peine\u00a0: Wamp, avec ses pantalons \u00e0 la Karen Blixen et Aegg, qui n\u2019arrivait jamais \u00e0 ouvrir les portes de l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre le mercredi matin et l\u2019envoyait chercher au moment o\u00f9 il s\u2019accordait sa premi\u00e8re pause, sa position de concierge l\u2019obligeant \u00e0 \u00eatre debout d\u00e8s l\u2019aurore. \u00ab\u00a0On dirait les peintures de Peter Morrow\u00a0\u00bb. Voil\u00e0 ce qu\u2019il entendit. Dans les semaines qui suivirent l\u2019exposition et tout l\u2019\u00e9t\u00e9 o\u00f9 il \u00e9tait de garde sur le campus et pr\u00e9sidait au grand nettoyage des b\u00e2timents anciens, ainsi qu\u2019\u00e0 leur r\u00e9fection, monsieur Morrow se montra un pi\u00e8tre concierge. L\u2019esprit ailleurs, il encha\u00eenait bourde sur bourde au point qu\u2019une premi\u00e8re couche de rose g\u00e9ranium fut appliqu\u00e9e sur les murs de la Salle des Lettres, sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7\u00fbt. Rappel\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre par madame Dangle, surintendante des b\u00e2timents, qui manqua de s\u2019\u00e9touffer sur une pastille de menthe en entrant sur le chantier, il accepta d\u2019aller voir le m\u00e9decin qui le mit imm\u00e9diatement en arr\u00eat maladie pour deux semaines. En lui offrant une pastille, madame Dangle s\u2019enquit de ce qu\u2019il allait faire du mois de repos qui s\u2019annon\u00e7ait, les cong\u00e9s annuels faisant suite \u00e0 cet arr\u00eat\u00e9 m\u00e9dical. Dans une voix d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, il lui confia son projet d\u2019aller rendre visite \u00e0 son fr\u00e8re, sur le continent. Cela faisait de nombreuses ann\u00e9es qu\u2019ils ne se parlaient plus, sans pour autant s\u2019\u00eatre f\u00e2ch\u00e9s. Il avait assez d\u2019argent pour entreprendre le voyage et il voulait \u00ab\u00a0voir de ses propres yeux\u00a0\u00bb ce qu\u2019il \u00e9tait devenu. Dangle repensa fr\u00e9quemment \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude manifeste du concierge lors de cet entretien. Elle le connaissait bien et depuis longtemps et jamais elle n\u2019avait vu Charles Morrow autre que bonhomme. Petit \u00e0 petit, le go\u00fbt de cette angoisse \u00e9trange s\u2019associa \u00e0 chaque pastille de menthe, si bien qu\u2019\u00e0 la rentr\u00e9e, elle d\u00e9cida de passer aux bonbons au miel.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#209<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 la question \u00ab puis-je vous demander un verre d\u2019eau ? \u00bb, la serveuse a r\u00e9pondu avec un hochement de t\u00eate signifiant clairement qu\u2019elle jugeait la demande recevable. Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, le professeur Geiger s\u2019est senti v\u00e9ritablement \u00e9cout\u00e9. Il pense de plus en plus fr\u00e9quemment et intens\u00e9ment \u00e0 cet instant et s&rsquo;interroge sur le sens de sa pr\u00e9sence sous les arbres v\u00e9n\u00e9rables du campus. Apr\u00e8s de longs mois d&rsquo;errance existentielle, il s&rsquo;ouvre enfin de cette crise aupr\u00e8s du Professeur Wamp, qui lui sugg\u00e8re de passer plus de temps au salon de th\u00e9 afin de s&rsquo;enqu\u00e9rir de la serveuse de son \u00e9piphanie.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#208<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Regrettant de ne pas avoir, grande dame, pay\u00e9 \u00ab\u00a0rubis sur l\u2019ongle\u00a0\u00bb un ami pour un livre, je m\u2019aper\u00e7ois que le sens que j\u2019attribue \u00e0 l\u2019expression est doublement erron\u00e9. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un paiement imm\u00e9diat, mais d\u2019abord d\u2019un paiement int\u00e9gral. L\u2019affaire date du\u00a0XVIIe\u00a0si\u00e8cle\u00a0o\u00f9 l\u2019on disait plus volontiers \u00ab\u00a0faire rubis sur l\u2019ongle\u00a0\u00bb pour \u00e9voquer le projet de boire (jusqu\u2019\u00e0) la derni\u00e8re goutte. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019une f\u00eate, d\u2019une beuverie, en portant \u00e0 l\u2019h\u00f4te ou \u00e0 un convive pr\u00e9sent ou absent une \u00ab\u00a0sant\u00e9\u00a0\u00bb ou un toast, il \u00e9tait de coutume de boire son verre \u00ab\u00a0cul sec\u00a0\u00bb, soit\u00a0: jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re toute petite goutte qui restait au fond de la coupe. On d\u00e9posait alors cette goutte sur un de ses ongles, puis on la l\u00e9chait en mani\u00e8re d\u2019hommage \u00e0 la personne c\u00e9l\u00e9br\u00e9e. Si l\u2019on buvait du vin, cette ultime gouttelette, rouge et ronde, avait\u00a0l\u2019aspect d\u2019un rubis\u2026 En\u00a01640, le grammairien\u00a0C\u00e9sar Oudin, a cit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>boire tout et puis \u00e9goutter la derni\u00e8re goutte sur l\u2019ongle<\/em>\u00a0\u00bb, formule reprise en\u00a01690\u00a0par\u00a0Antoine Fureti\u00e8re\u00a0dans son<em>\u00a0Dictionnaire universel<\/em>\u00a0sous la forme \u00ab<em>\u00a0payer rubis sur l\u2019ongle<\/em>\u00a0\u00bb.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Dans le voisinage, je tombe sur l\u2019expression\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0rubis sur pieu\u00a0\u00bb, utilis\u00e9e par les prostitu\u00e9es dans l\u2019argot du\u00a0XIXe\u00a0si\u00e8cle, pour d\u00e9signer l\u2019argent d\u00e9pos\u00e9 sur le lit.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Autant pour la grande dame en ses paiements\u2026<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 207<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sur l\u2019imp\u00e9n\u00e9trable surface argent\u00e9e de bitume-plage, le matelas ray\u00e9 est une m\u00e9chante m\u00e9taphore pour tous les radeaux perdus. Ils sont deux assis, jambes pendantes sur le sol dur. Ils n\u2019oublient pas un instant comme ils se sont retrouv\u00e9s l\u00e0. L\u2019Odyss\u00e9e aura bient\u00f4t pris bitume-plage dans ses remous, dans ses courants contraires et sur la fr\u00eale embarcation rembourr\u00e9e de laine, ne restera plus que deux marins d\u2019Ulysse. Pour l\u2019heure, ils sont encore en attente d\u2019un jugement divin qui les d\u00e9livrera, les rendant au vent et \u00e0 la compagnie nouvelle des hommes et des femmes qui vivent sur la terre ferme de ce pays.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#206<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les autres sont des villes o\u00f9 nous ne faisons que passer.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 205<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 l\u2019Avenir coupe Pix\u00e9ricourt, au num\u00e9ro 29, un long immeuble de deux \u00e9tages derri\u00e8re une grille, presque une grosse maison. Un acacia prosp\u00e8re, ses branches font de l\u2019ombre dans la petite chambre dont Marguerite et F\u00e9lix poss\u00e8dent chacun une clef. Ils ne se voient jamais l\u00e0-bas, sauf par extraordinaire, quand ils ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y passer un moment sans en faire mention et qu\u2019ils se tombent dessus. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 par deux fois au moment o\u00f9 je prends ces notes. Ils le vivent assez mal, et F\u00e9lix s\u2019en va pr\u00e9cipitamment. Il est d\u2019un naturel plus tonique. Dans la pi\u00e8ce, il n\u2019y a rien, hormis un carton assez rigide qui a servi a transport\u00e9 l\u00e0 une mandarine \u2014 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 fonctionne encore sans que ni F\u00e9lix ni Marguerite n\u2019ait souscrit d\u2019abonnement, une erreur, sans doute, en leur faveur ou un reliquat\u2026 \u2014, la coutume est de s\u2019asseoir par terre contre le mur. Chacun vient l\u00e0 pour penser \u00e0 l\u2019autre, pour penser avec l\u2019autre en son absence. F\u00e9lix, un jour o\u00f9 ils s\u2019\u00e9taient retrouv\u00e9s dans un caf\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un h\u00f4pital en plein \u00e9t\u00e9 avait mentionn\u00e9 l\u2019adresse. Il \u00e9tait pass\u00e9 l\u00e0 \u00e0 v\u00e9lo et la b\u00e2tisse lui avait paru incongrue et \u00e9trangement calme. Quelques mois plus tard, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un rendez-vous pr\u00e8s du P\u00e8re-Lachaise, Marguerite lui avait donn\u00e9 deux clefs, avec ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0tu te souviens, le 29, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019Avenir coupe Pix\u00e9ricourt\u00a0\u00bb. Il les avait gard\u00e9es longtemps dans sa poche, savourant une curiosit\u00e9 tr\u00e8s intense et puis un matin difficile, il s\u2019y \u00e9tait rendu, esp\u00e9rant la trouver et mettre un terme \u00e0 leur relation dans la forme qu\u2019ils lui connaissaient, m\u00eame s\u2019il ne savait pas tr\u00e8s bien ce que cela voulait dire. Il avait sonn\u00e9 et \u00e0 la mani\u00e8re dont la sonnerie avait r\u00e9sonn\u00e9, il avait su avant d\u2019ouvrir la porte avec sa clef que la pi\u00e8ce \u00e9tait vide. Il s\u2019\u00e9tait assis dans la fente de soleil que les volets entreb\u00e2ill\u00e9s inscrivaient au mur. Il avait \u00e9prouv\u00e9 une profonde gratitude. Plus tard, il avait apport\u00e9 la mandarine, sans la brancher. Marguerite s\u2019en \u00e9tait charg\u00e9e, une autre fois, mais jamais ils n\u2019en ont fait \u00e9tat.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#204<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. Le gouvernement de la ville avait d\u00e9cid\u00e9 de supprimer un couloir de circulation au profit des joggeurs solo-pratiquants. La question de ceux qui couraient avec une poussette ou un chien restait en suspens dans une certaine grogne. Sur les r\u00e9seaux sociaux, tout le monde affichait clairement son horreur de la guerre et son amour de l\u2019amour. On se plaisait \u00e0 faire croire aux petites gens qu\u2019avec de la bonne volont\u00e9, il est possible de vider la mer \u00e0 bec d\u2019oiseau. Les affiches de films se bardaient d\u2019adjectifs en s\u00e9rie entre leur titre et leurs t\u00eates\u00a0: fulgurant, brutal, spectaculaire, \u00e9mouvant, grandiose\u2026 Les jeunes filles allaient mal, disparaissaient \u00e0 vue d\u2019\u0153il sans le savoir, avalant \u00e0 tous les repas des couleuvres, du bout de la fourchette.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#203<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sa nudit\u00e9 dans notre lit demeure un \u00e9v\u00e9nement frapp\u00e9 au coin de l&rsquo;\u00e9trange. Comme si d&rsquo;animal, d&rsquo;insecte \u2014 ce papillon sur le mur hier soir \u2014 elle \u00e9tait devenue (redevenue?) femme dans le grand ventre de la nuit et \u00e9chou\u00e9e l\u00e0, sur une rive du sommeil, sans plus de pelage ni de carapace qui la prot\u00e8gent. Je vois bien alors qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement d&rsquo;ici, bien que personne ne soit ici autant qu&rsquo;elle.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#202<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il tornade et on se croirait au bord d\u2019une mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e en regardant la masse des arbres s\u2019affoler devant la devanture de fruits de la petite \u00e9picerie, n\u2019\u00e9tait le quatuor de fl\u00fbtes guilleret qui r\u00e9p\u00e8te par la fen\u00eatre d\u2019un des \u00e9tages sup\u00e9rieurs et cach\u00e9s.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#201<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L\u2019enfant assis pr\u00e8s du ruisseau, short en \u00e9ponge, quel \u00e2ge a-t-il\u00a0?<br \/>La toute jeune fille sur la pierre au milieu du torrent, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019eau est quelques instants retenue pour donner un miroir au ciel, aux montagnes et aux arbres qui se penchent sur eux, a-t-elle un \u00e2ge\u00a0? N\u2019a-t-elle pas des \u00e2ges alors que la pierre para\u00eet immuable \u00e0 son \u0153il trop faible\u00a0?<br \/>Les mouvements de l\u2019eau pr\u00e9figurent et racontent a posteriori le grand flot de l\u2019\u00e9criture qui charrie les histoires, les peuples, les civilisations, les mondes, les brins d\u2019herbe et la fourmi d\u2019innocente agilit\u00e9 traverse ce pont fr\u00eale sous le regard de l\u2019enfant qui retient son souffle.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Tant de fois l\u2019\u00e9criture commence, nouvelle, entrain sans pareil comme des rails pos\u00e9s dans l\u2019herbe haute qu\u2019il suffit de suivre pour une destination lointaine. Se laisse-t-on faire\u00a0? On ne reviendrait plus, mais la main en visi\u00e8re, on entrevoit des confins.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#200<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>J\u2019ai trois souvenirs de mon p\u00e8re. Tous \u00e9galement mauvais.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#199<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le Professeur Geiger \u00e9tait une \u00e2me vaillante. Il encaissait bravement les blagues que sa sp\u00e9cialit\u00e9 \u2014 conte et oralit\u00e9 des confins \u2014 lui valait depuis les premi\u00e8res heures de son orientation professionnelle. Jamais \u00ab\u00a0le conteur Geiger n\u2019explosait\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019un d\u2019entre elles. Il avait m\u00eame fini par les appr\u00e9cier, comme une marque d\u2019attention, et il demeurait toujours surpris quand une nouvelle apparaissait dans la bouche d\u2019un \u00e9l\u00e8ve farceur, mais inspir\u00e9. Cela ne pouvait donc pas \u00eatre ce qu\u2019il d\u00e9plorait en trempant la petite navette \u00e0 la fleur d\u2019oranger dans l\u2019\u00e9trange breuvage servi pour du th\u00e9 par le Professeur Clothilde de Menault. Il affichait un air profond\u00e9ment contrari\u00e9, dans lequel la perplexit\u00e9 ajoutait quelque chose d\u2019enfantin et de charmant. Finalement, s\u2019aga\u00e7ant de ses propres tergiversations int\u00e9rieures qui le laissaient muet depuis pr\u00e8s de dix minutes, soucieux de ne pas manquer de courtoisie \u00e0 son h\u00f4te, il lui demanda s\u2019il lui arrivait fr\u00e9quemment de se trouver prise dans des conversations ayant pour unique objet l\u2019immobilier. Derri\u00e8re ses gros verres, de Menault ouvrit des yeux surpris\u00a0: il est toujours possible de ne pas comprendre ce que disent les autres, mais elle avait appris que la plupart du temps, nous sommes simplement d\u00e9rout\u00e9s par ce que nous comprenons. Ainsi, elle ne prit pas la peine s\u2019informer davantage avant de r\u00e9pondre non. Cela ne lui arrivait ni fr\u00e9quemment ni jamais. Elle sortait peu\u00a0: elle avait d\u00e9j\u00e0 si peu de temps pour \u00e9crire, et les rares personnes qu\u2019elles fr\u00e9quentaient, tri\u00e9es sur le volet avec un flair spectaculaire, ne lui auraient jamais ass\u00e9n\u00e9 ce genre de sujet. C\u2019\u00e9tait bien l\u00e0 ce qui chiffonnait Geiger\u00a0: pour la troisi\u00e8me fois ce mois-ci, il avait vu un d\u00eener enti\u00e8rement d\u00e9tourn\u00e9 vers des questions de loyer, d\u2019investissement, d\u2019emprunt, d\u2019embourgeoisement et d\u2019\u00e9volution du march\u00e9, alors qu\u2019il n\u2019y avait autour de la table que le nec plus ultra du campus en mati\u00e8re de litt\u00e9rature compar\u00e9e, d\u2019histoire des styles et de traduction des formes versifi\u00e9es de l\u2019antiquit\u00e9. Sa perplexit\u00e9 et la moue qui l\u2019accompagnait gagn\u00e8rent de Menault et tous deux entreprirent de faire un sort au bocal de navettes. Apr\u00e8s avoir longuement m\u00e2ch\u00e9, il lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Vous comprenez, je m\u2019attendais \u00e0 autre chose\u00a0\u00bb. Assis sous les fen\u00eatres du bureau o\u00f9 je grignotais un sandwich en \u00e9coutant \u00e9hont\u00e9ment leur conversation, je m\u2019interrogeais\u00a0: parlait-il de ses derniers d\u00eeners ou bien plus g\u00e9n\u00e9ralement de sa carri\u00e8re universitaire et de la vie sur notre campus\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#198<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La mort avait mis son plus beau costume d\u2019abruti. D\u2019une Austin Mini matte black \u00e0 liser\u00e9s orange gar\u00e9e en double file, un type qui se prenait pour un super h\u00e9ros avec une coupe de cheveux a\u00e9rodynamique et des habits assortis \u00e0 sa voiture, surgit, tout \u00e0 fait pris dans une conversation t\u00e9l\u00e9phonique d\u2019une importance \u00e0 envoyer dans le d\u00e9cor un pauvre cycliste occup\u00e9 \u00e0 jouer les r\u00e8gles du jeu, lui. Le maqu\u00e9bello des bacs \u00e0 sable, recroquevill\u00e9 sur son appareil ne s\u2019est pas seulement aper\u00e7u que l\u2019ouverture impr\u00e9visible de la porti\u00e8re de son v\u00e9hicule avait oblig\u00e9 le v\u00e9lo \u00e0 un \u00e9cart tel qu\u2019il l\u2019avait implacablement conduit \u00e0 s\u2019encastrer dans le bus qui roulait dans l\u2019autre sens. Le hurlement du klaxon lui fait lever un regard agac\u00e9. Les gens ne font pas assez attention au grave probl\u00e8me que repr\u00e9sente la pollution sonore. La mort, quant \u00e0 elle, ne s\u2019est pas \u00e9ternis\u00e9e dans cette enveloppe.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#197<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un peuple mis\u00e9rable. Depuis combien d\u2019ann\u00e9e, la guerre\u00a0? Il ne compte m\u00eame plus. Les enfants n\u2019ont rien connu d\u2019autres que la terreur de leurs parents. Un peuple camp\u00e9 dans les ruines. Les premi\u00e8res ann\u00e9es, il a obstin\u00e9ment reconstruit, mais il est exsangue \u00e0 pr\u00e9sent. La survie et l\u2019attente de la prochaine salve de calamit\u00e9s prend tout et r\u00e2cle le fond. Le messager arrive dans ses habits propres. Il dit des mots de r\u00e9confort qu\u2019il doit r\u00e9p\u00e9ter lentement. L\u2019oreille du peuple siffle encore sous l\u2019effet des bombes. Elle ne l\u2019entend pas, pas nettement, elle ne sait plus entendre, comme son estomac ne sait plus manger plus de trois bouch\u00e9es, comme ses yeux ne supportent plus la lumi\u00e8re vive. Le messager r\u00e9p\u00e8te encore et encore les mots du r\u00e9confort. Il s\u2019assied au milieu des ruines et annonce que la guerre est finie, que le pardon est enfin arriv\u00e9. Et sit\u00f4t que le peuple mis\u00e9rable l\u2019a entendu, il lui expose la t\u00e2che qui l\u2019attend \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0: chaque vall\u00e9e sera \u00e9lev\u00e9e et chaque montagne, ras\u00e9e. Il y a dans la parole divine quelque chose d\u2019insupportable. Dieu parle toujours trop fort m\u00eame par le prisme de son messager. Il n\u2019est pas ad\u00e9quat, mais surgissant, comme une source.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#196<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Tu prends le soleil. Tu ne veux pas \u00eatre p\u00e2le. Le blanc appelle la lumi\u00e8re, attire l\u2019\u0153il, s\u00e9duit, inqui\u00e8te. Tu ne veux rien de cela alors, je t\u2019en prie, chaque fois que l\u2019occasion t\u2019en est donn\u00e9e, prends le soleil. Tu ne veux pas avoir l\u2019air faible, souffreteux, fragile. M\u00eame ici, o\u00f9 tu attends le plus improbable bus entre une all\u00e9e de faux arbres et des entrep\u00f4ts de containers, assis sur ton bloc de ciment, tu prends le soleil. \u00c7a sera toujours \u00e7a de pris. Tu ne veux pas qu\u2019on imagine les caves, les nuits, les planques, les coffres de bagnoles. Le c\u0153ur va tr\u00e8s vite dans ces rendez-vous \u00e0 l\u2019aveugle \u2013 tu auras oubli\u00e9 qui t\u2019a arrang\u00e9 celui-l\u00e0, tu ne veux pas penser au risque que chaque rencontre comporte, \u00e0 l\u2019\u00e9trange engagement de personnes dont tu ne sais rien et qui aide, malgr\u00e9 tout \u2013 mais prends le soleil en attendant. \u00c0 la fin, il ne restera peut-\u00eatre plus que \u00e7a\u00a0: le d\u00e9sir inassouvi d\u2019un bref \u00e9clat de lumi\u00e8re \u00e0 travers les feuilles.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 195<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c9crire n\u2019importe o\u00f9, mais sur du papier. C\u2019\u00e9tait la conclusion surprenante de la formation minutieuse que Sasha donnait sur l\u2019usage du web. Il avait d\u00e9crit par le menu les proc\u00e9dures indispensables pour se pr\u00e9server des intrusions, effacer ses traces, dispara\u00eetre des recherches les plus approfondies, cacher dans les profondeurs de la m\u00e9moire des machines des messages cod\u00e9s\u2026 pour en arriver l\u00e0. Ce n\u2019\u00e9tait pas pour lui, si jeune, un retour, mais bel et bien une trouvaille, une conqu\u00eate. Sa main lui faisait mal quand il devait tenir un stylo, il ne savait pas noter proprement dans le noir, alors qu\u2019il pouvait coder les yeux ferm\u00e9s sur trois types de claviers, mais en d\u00e9pit du co\u00fbt et du temps perdu, le papier demeurait l\u2019alli\u00e9 le plus s\u00fbr qu\u2019il connaissait. \u00c9crire n\u2019importe o\u00f9, mais sur du papier\u00a0: la premi\u00e8re r\u00e8gle \u00e0 suivre. Une autre vint s\u2019adjoindre rapidement, \u00e0 laquelle Sasha n\u2019avait aucune part\u00a0: \u00e9crire imm\u00e9diatement, ne pas remettre, ne pas attendre, noter a minima, au plus pr\u00e8s de l\u2019\u00e9prouv\u00e9, sans style, sans fa\u00e7on, \u00eatre \u00e0 la mesure de l\u2019urgence. Et enfin une troisi\u00e8me, la mienne\u00a0: chaque jour, un peu, au moins. Dont acte.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#194<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les archives sont au 4<sup>e<\/sup> sous-sol. Nul ne peut y acc\u00e9der sans accr\u00e9ditations. Une par \u00e9tage descendu, \u00e0 quoi s\u2019ajoute la carte indispensable pour entrer dans le hall du b\u00e2timent. Le nombre de cartes disponibles sur le territoire est limit\u00e9 au nombre exact de serviteurs du secret. Les \u00e9quipes de recherche ne sont pas autoris\u00e9es \u00e0 s\u2019en voir attribuer, c\u2019est pourquoi elles sont dans l\u2019obligation de maintenir une bonne relation avec le Contr\u00f4le qui leur est impos\u00e9 d\u00e8s leur constitution. C\u2019est le Contr\u00f4le qui entre dans le hall du b\u00e2timent et acc\u00e8de aux archives avec leurs questions. Si ses accr\u00e9ditations sont \u00e0 jour. Elles sont r\u00e9vocables et r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9voqu\u00e9es sans que nul motif soit invoqu\u00e9. L\u2019\u00e9quipe de recherche et le Contr\u00f4le doivent alors repasser par le long circuit des demandes, attentes, redirections, refus partiels, reformulations des requ\u00eates, dossiers de justification, attentes\u2026 afin d\u2019en obtenir de nouvelles et de pouvoir descendre au 4<sup>e<\/sup> sous-sol. Une fois sur place, une simple analyse r\u00e9tinienne ouvre la lourde porte. Toute visite aux archives est film\u00e9e, annot\u00e9e et consign\u00e9e dans un dossier conserv\u00e9 aux archives elles-m\u00eames, dans un niveau sup\u00e9rieur. Tout ce que le Contr\u00f4le peut \u00e9crire est directement transmis aux diff\u00e9rentes instances de contr\u00f4le des Contr\u00f4les. La Censure du Regret \u00e9tant, de loin, la plus redoutable. Derri\u00e8re la lourde porte, la pi\u00e8ce est vide, peinte dans un noir mat qui s\u2019\u00e9caille par endroit sur une pr\u00e9c\u00e9dente couche de gris. Il n\u2019y a qu\u2019une seule chaise \u00e0 la grande table sur laquelle les documents ont \u00e9t\u00e9 apport\u00e9s d\u2019avance. La premi\u00e8re fois o\u00f9 j\u2019ai entendu ma propre voix dicter dans ma t\u00eate, j\u2019ai cru qu\u2019on avait activ\u00e9 un micro dans la pi\u00e8ce, pour un test retors dont la Direction est coutumi\u00e8re. Mais non, c\u2019\u00e9tait bel et bien ma propre voix et jamais nos dirigeants n\u2019auraient pu formuler ce qui se disait l\u00e0. J\u2019ai alors craint d\u2019\u00eatre devenue folle et je suis ressortie en prenant les plus grandes pr\u00e9cautions pour donner l\u2019apparence de la plus parfaite normalit\u00e9. La plupart d\u2019entre nous excellent \u00e0 ce jeu. Bien que je ne sois toujours pas en mesure de comprendre ce qui dicte le texte qui s\u2019\u00e9crit, je sais \u00e0 pr\u00e9sent que je suis, tant que faire se peut, saine d\u2019esprit\u00a0: pas selon les termes de la Direction, qui affiche un positionnement ambigu sur la question de la folie, mais selon d\u2019autres termes qui m\u2019importent davantage. Aux archives, tout en me livrant aux travaux de recherche dont l\u2019\u00e9quipe m\u2019a charg\u00e9e, j\u2019\u00e9cris ce qui se dicte dans ma t\u00eate. Je l\u2019\u00e9cris dans ma m\u00e9moire, puisqu\u2019il n\u2019est pas envisageable d\u2019\u00e9chapper au contr\u00f4le permanent de mon ordinateur professionnel et que papier et stylos ont \u00e9t\u00e9 interdits d\u00e9finitivement par le Censure du Regret voil\u00e0 plus de dix ans. Des mots comme \u00ab\u00a0coutumi\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ambigu\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0circuit\u00a0\u00bb, si je les \u00e9crivais ailleurs que dans ma m\u00e9moire me vaudraient d\u2019ailleurs pas mal d\u2019ennuis\u2026 et l\u2019acc\u00e8s aux archives me serait alors d\u00e9finitivement interdit. Or, c\u2019est ici, sur la grande table de la pi\u00e8ce vide que ma voix dicte le texte. Je l\u2019\u00e9cris dans ma m\u00e9moire, pour pouvoir le redire plus tard aux rares oreilles capables de l\u2019entendre.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#193<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Depuis qu\u2019il fait beau sur Bitume-plage, les sacs de couchages, cartons, anoraks crev\u00e9s\u2026 ont disparu. O\u00f9 est pass\u00e9e le chatoyant couvre-lit de velours orange qui signalait le vrai roi du lieu quand il l\u2019arborait, pli\u00e9 sur son \u00e9paule dans le sens de la longueur, tel un drapeau, en arpentant la butte\u00a0? Qui est \u00e0 pr\u00e9sent le roi\u00a0? Personne pour le dire. Mais le bienheureux de l\u2019ombre, qui dort en plein midi sous un des petits arbres, couch\u00e9 sur le dos, bras en croix et le pied droit dans l\u2019int\u00e9rieur du genou, tel le pendu de la carte, sourit et la beaut\u00e9 radieuse et calme de son visage d\u2019onyx retient longtemps le regard qui passe.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#192<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle lui a dit\u00a0de partir, de s\u2019en aller et de ne plus remettre les pieds chez elle. Elle l\u2019aimait et ne comptait pas assister au triste spectacle qu\u2019il faisait de sa personne, fumant comme un pompier et buvant comme un trou et malmenant ses invit\u00e9s, alors qu\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame l\u2019un d\u2019entre eux, et cassant des choses par manque d\u2019attention. Les assiettes, les verres et les vases, il a propos\u00e9 de les remplacer, avec une certaine contrition, lui rendant la t\u00e2che d\u2019autant plus difficile. Mais elle a tenu bon, parce que c\u2019est lui finalement qu\u2019il cassait par manque d\u2019attention. Elle l\u2019aimait et elle lui a dit que c\u2019\u00e9tait intol\u00e9rable de voir quelqu\u2019un faire du mal \u00e0 une personne aim\u00e9e, quand bien m\u00eame il s\u2019agit de la m\u00eame personne. Elle a dit exactement\u00a0: je ne resterai pas l\u00e0 pour regarder. Disant cela, la d\u00e9esse Art\u00e9mis lui est apparue, qui d\u00e9tourne le regard d\u2019Hippolyte, son prot\u00e9g\u00e9, que moment de sa mort.<br \/>\u00ab\u00a0Adieu : car il ne m&rsquo;est pas permis de voir les morts, ni de souiller mes regards par de fun\u00e8bres exhalaisons ; et d\u00e9j\u00e0 je te vois approcher du moment fatal\u00a0\u00bb. Elle lui a dit tout cela sans plus croire que cela aurait le moindre effet.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#191<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sur Bitume-plage on passe toujours apr\u00e8s le vent. Les objets \u00e9parpill\u00e9s \u00e7\u00e0 et l\u00e0, le petit tas des corps endormis calfeutr\u00e9s au carton, les lignes des v\u00e9los au sol, tout semble le r\u00e9sidu d\u2019une mar\u00e9e. Quelque chose s\u2019est retir\u00e9 et en voil\u00e0 le reste.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#190<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle est entr\u00e9e une fois dans une petite maison, d\u00e9cor d\u2019une chaumi\u00e8re de conte pour la s\u00e9rie <em>Once upon a time <\/em>au beau milieu d\u2019une campagne sans fiction. Une jeune femme, empress\u00e9e, accueillante, chaleureuse, effray\u00e9e, d\u00e9cid\u00e9e tout \u00e0 la fois lui a montr\u00e9 une chaise \u00e0 la table ronde. Des doutes, du bruit qui accompagnait l\u2019existence de l\u2019invit\u00e9e alors, de son inexp\u00e9rience, de ses pr\u00e9jug\u00e9s, de ses raccourcis, l\u2019autre n\u2019a rien vu. Pour elle, il n\u2019y avait que la robe \u00e0 fleurs que portait cette femme ce jour-l\u00e0 et dont elle seule garde le souvenir \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 189<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il y a des jours o\u00f9 je voudrais entendre l\u2019assemblage simple et parfait des mots. Dans la phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Laissez-vous toucher par mes pleurs\u00a0\u00bb, entendre d\u2019abord le verbe \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif, le sujet enclos dans la formule verbale et le m\u00e9dia. Entendre quelque chose qui r\u00e9pondrait doucement aux questions muettes\u00a0: Laissez-vous (quoi\u00a0?) toucher (comment\u00a0?) par (quoi\u00a0?) mes pleurs. Comment demander quelque chose d\u2019aussi simple\u00a0? Comment dire qu\u2019on ne veut rien d\u2019autre que la transparence de l\u2019eau dans le verre parce qu\u2019on a terriblement soif, une soif inextinguible d\u2019entendre l\u2019assemblage simple et parfait des mots\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#188<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Deux choses v\u00e9ritablement surprenantes : un souvenir sans grande importance, plut\u00f4t dr\u00f4le, transform\u00e9 en douleur exquise alors qu\u2019il r\u00e9appara\u00eet apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s d\u2019un des participants et le regard aigu que la femme en passant a pos\u00e9 sur l\u2019oiseau mort sur le trottoir \u2014 un oiseau de petite taille, noir blanc et gris, duveteux avec un petit masque peint \u00e0 l\u2019encre \u2014 . Est-ce un oisillon ? L\u2019a-t-on entendue penser. Non, simplement un petit oiseau mort et d\u00e9j\u00e0 elle a repris son allure.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#187<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une robe achet\u00e9e pour une occasion annul\u00e9e. Elle lui restait en travers de la gorge et elle s&rsquo;\u00e9tranglait chaque fois qu&rsquo;elle ouvrait la penderie. Sa penderie. M\u00eame dissimul\u00e9e par la presse de ses autres tenues, et elle en poss\u00e9dait un grande nombre, la robe restait bien visible, d\u00e9nonc\u00e9 par le joyeux ton orange de sa housse. Cette confrontation \u00e9tait \u00e0 ce point n\u00e9cessaire que pendant les dix-huit premiers mois, elle n&rsquo;avait pas quitt\u00e9 la ville. Elle s&rsquo;accrochait \u00e0 sa penderie. Une fa\u00e7on de penser au suicide. Le suicide. Mais m\u00eame sous les ponts d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on se jette, l&rsquo;eau coule. Elle est assise au bord du lit. Son lit. Elle regarde la penderie b\u00e9ante en se disant que la robe, \u00e0 pr\u00e9sent, lui reste simplement sur les bras.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#186<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Par la fen\u00eatre de la voiture, il les a interpell\u00e9s : Mummy! Daddy! Mais ils ne lui ont pas donn\u00e9 un sou pour autant. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00e2ge pour d\u00e9sirer \u00eatre un enfant adopt\u00e9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#185<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Dans la chambre le soleil donnait le matin, traversant les rideaux cr\u00e8me toujours tir\u00e9s, pour masquer l\u2019empilement des immeubles, des balcons, des arri\u00e8re-cours, traversant le grand lit, le couloir par la porte rest\u00e9e ouverte jusqu\u2019\u00e0 l\u2019autre chambre presque, c\u00f4t\u00e9 rue, o\u00f9 une grande lumi\u00e8re fra\u00eeche l\u2019emportait finalement sur cet embrasement. Des banques aux noms hom\u00e9riques tenaient le haut du pav\u00e9, trois \u00e9tages plus bas qu\u2019on s\u2019attendait \u00e0 voir affubl\u00e9e d\u2019une longue queue personnes dot\u00e9es de sacs de voyage, d\u2019attach\u00e9-case et de brouette pour retirer leur argent en partant le matin ou \u00e0 retrouver d\u00e9vast\u00e9es, en rentrant le soir, parce que la Gr\u00e8ce \u00e0 deux pas de l\u00e0 gisait dans son sang sous les regards compass\u00e9s de quelques Luxembourgeois \u2014 les conseilleurs ne sont pas les payeurs \u2014 . Le temps s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 soudain, comme le Christ \u00e0 Eboli, le titre nous flottait dans la t\u00eate, tandis que la P\u00e2que bulgare dans toute sa splendeur nous avait coinc\u00e9s sous son grand pont de cinq jours qui en paraissaient dix, ou cent. Il y avait un tel travail de copiste \u00e0 fournir que l\u2019appartement ressemblait \u00e0 une salle d\u2019enluminures. Vers la fin de la journ\u00e9e, comme si de rien n\u2019\u00e9tait, comme les jours normalement travaill\u00e9s au-dehors, je me rendais dans une salle de sport pour p\u00e9daler sur un v\u00e9lo sans route et d\u00e9charger un peu de l\u2019\u00e9nergie tellurique qui me d\u00e9bordait depuis que nous habitions sur la colline des mus\u00e9es, \u00e0 deux pas des fouilles et des sources d\u2019eau ti\u00e8de, me claquant d\u2019infimes \u00e9lectrocutions dans les doigts \u00e0 chaque contact avec un ustensile de cuisine, un interrupteur ou un coll\u00e8gue. Le papier me laissait tranquille, mais je ne me souviens pas de ce que je lisais alors, seulement de ce que lisait le jeune homme qui m\u2019accompagnait dans cette exp\u00e9dition et que je retrouvais drap\u00e9 dans une couverture au milieu des partitions en rentrant de la salle de sport. C\u2019est ce que lui lisait qui compte, qui compte toujours depuis et avec quoi il est irr\u00e9m\u00e9diablement confondu : sa voix devenue celle du petit h\u00e9ros sans m\u00e8re autre que de d\u00e9pannage, son corps menu, celui du gar\u00e7onnet, son histoire, cette po\u00e9sie douce, moqueuse et effar\u00e9e. J\u2019avais boud\u00e9 le livre sur la tablette de l\u2019avion, persuad\u00e9e de le conna\u00eetre sans l\u2019avoir jamais ouvert, mais il y a des films pour les gens qui ne lisent pas et qui veulent croire que tout est dans l\u2019histoire et rien dans les mots m\u00eames. Un matin, assis sur le lit dans le soleil, il avait lu un passage qui concernait au premier chef un petit chien \u00e9patant et toute la trag\u00e9die des cours d\u2019\u00e9cole et d\u2019\u00c9pidaure \u00e9tait entr\u00e9e l\u00e0, sous le soleil ruisselant, me rappelant \u00e0 moi-m\u00eame, \u00e0 un ch\u00eane tr\u00e8s aim\u00e9 dans une grande maison disparue portant le nom d\u2019une nef, \u00e0 la p\u00e2leur maladive d\u2019une enfant \u00e0 psychiatres, \u00e0 l\u2019amour sans limites qui avait alors la forme d\u2019un chat tout noir\u2026<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#184<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sous l\u2019arbre un ambassadeur de la Syrie lointaine r\u00eave \u00e0 Londres<br \/>inaccessible. La b\u00e9quille de la grosse dame aux v\u00eatements bariol\u00e9s glisse de la<br \/>table, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 son caddy veille. Elle fume en lisant un journal qui<br \/>titre Requiem. Une femme vient de partir dont je n\u2019ai rien su dire. Autour sens<br \/>interdit, deux barbus rigolent tandis que le troisi\u00e8me fixe intens\u00e9ment un<br \/>\u00e9cran, on pourrait l\u2019\u00f4ter de l\u2019image sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7oive. Une retouche et<br \/>au diable. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, \u00e7a rigole aussi, un motard blondinet en tongs et deux copains<br \/>pakistanais qui sortent de chez l\u2019un des trois coiffeurs de la rue. \u00c0 bien y<br \/>regarder, tout le monde sur la petite place semble sortir de\u00a0chez le coiffeur. \u00c0<br \/>part la grosse dame aux cheveux gras qui gardent un vague souvenir d\u2019une<br \/>teinture brune, un jeune gars \u00e0 casquette trop m\u00e9ticuleusement ras\u00e9 pour qu\u2019on<br \/>imagine un nid de poux sous son couvre-chef et le nouveau bras droit du roi, qui<br \/>porte un bonnet d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent quelques boucles sur la nuque. Il a de tr\u00e8s<br \/>grands yeux et la hauteur d\u2019un janissaire. Le roi rousp\u00e8te avec son visage<br \/>tragique en arpentant les lieux, t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 l\u2019oreille. C\u2019est son fils qui lui<br \/>fait faux bon. Mais lequel ?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"># 183<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La lumi\u00e8re a baiss\u00e9 tandis qu\u2019elles se parlaient. Aucune ne s\u2019est lev\u00e9e pour allumer la petite lampe douce. Il y avait encore assez de jour, il y en aurait assez pour toute la nuit et surtout il ne fallait pas interrompre cette conversation qui les accueillait toutes deux comme la v\u00e9ritable h\u00f4tesse de ces lieux. Une h\u00f4tesse qui longtemps se serait fait d\u00e9sirer, toujours occup\u00e9e \u00e0 quelque t\u00e2che indispensable au bonheur de ses invit\u00e9es, mais ainsi soustraite \u00e0 leurs regards, de sorte que jusqu\u2019\u00e0 ce soir, le mot de bienvenue n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 clairement \u00e9nonc\u00e9 entre elles et que\u00a0les deux femmes demeuraient sur le seuil, faisant de leur mieux avec quelques mots d\u2019utilit\u00e9 pour\u00a0y vivre ensemble. Jusqu\u2019\u00e0 ce soir o\u00f9 l\u2019arrondi du visage de la plus jeune brillait doucement dans la p\u00e9nombre. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 toute la lune dont elles avaient besoin. Aucun secret terrible, longtemps tu,\u00a0d\u00e9cisif dans l\u2019instant, ne s\u2019\u00e9changeait et pourtant une forme du secret les liait finalement, apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es \u00e0 s\u2019appr\u00e9cier de loin, \u00e0 s\u2019observer en b\u00eates m\u00e9fiantes et farouches. Et la plus \u00e2g\u00e9e les sentait encloses dans la sensation\u00a0de retour de randonn\u00e9es \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, la fra\u00eecheur mouill\u00e9e, l\u2019herbe caressante, la terre lourde sous les chaussures de marche, l\u2019heureuse fatigue\u2026<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#182<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un pull comme \u00e7a ne fait pas la manche. La dame a pass\u00e9 son chemin, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par une esp\u00e8ce de petit coyote qu\u2019elle tient en laisse \u00e0 regret. La phrase s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 imprim\u00e9e sur l\u2019avant de son cr\u00e2ne, les sinus \u00e9taient douloureux depuis que les platanes avaient \u00e0 nouveau des feuilles\u00a0: un pull comme \u00e7a ne fait pas la manche. Alors elle s\u2019est retourn\u00e9e, une fois la rue travers\u00e9e, pour voir ce qui la chiffonnait. L\u2019homme \u00e9tait assis sur le trottoir. Il devait avoir son \u00e2ge. Il \u00e9tait trop proprement v\u00eatu pour s\u2019asseoir l\u00e0. Ses v\u00eatements sont repass\u00e9s, m\u00eame le jean. Un jean comme \u00e7a ne fait pas la manche non plus. Vil ne tire pas sur sa laisse. Il est revenu s\u2019emm\u00ealer dans ses jambes, tandis qu\u2019elle regardait l\u2019\u00e9paisse moustache de l\u2019homme et ses lunettes carr\u00e9es d\u2019une autre \u00e9poque. Personne ne donnerait d\u2019argent \u00e0 cet homme, pourtant il n\u2019\u00e9tait pas inqui\u00e9tant, mais il avait l\u2019air si peu \u00e0 sa place, adoss\u00e9 au mur d\u2019un magasin de mode pour jeunes filles extraverties. Il n\u2019avait pas l\u2019air de manquer d\u2019argent, mais de compagnie. Pas d\u2019une compagnie comme celle de Vil, non, d\u2019une compagnie enti\u00e8re. Il lui semblait que l\u2019homme avait \u00e9t\u00e9 t\u00e9l\u00e9port\u00e9 l\u00e0 depuis l\u2019\u00e9poque o\u00f9 on lui avait offert ce pull, ce pull chic trente ans plus t\u00f4t. Elle passa une \u00e9trange apr\u00e8s-midi avec cette id\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019\u00eatre t\u00e9l\u00e9port\u00e9 trente ans plus tard dans sa propre ville, car l\u2019homme \u00e9tait d\u2019ici, cela au moins n\u2019\u00e9tait pas douteux. Vil se montra tr\u00e8s attentif, la rappelant au temps pr\u00e9sent par de petits g\u00e9missements r\u00e9guliers et de petits coups de truffe humide sur son bras.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 181<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ils ne font jamais les animaux, m\u2019a-t-elle souffl\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille alors que la<br \/>partie allait bon train. Les idiomes se succ\u00e9daient o\u00f9 chevaux, moutons et chat<br \/>auraient d\u00fb figurer et au lieu de cela, chacun des participants essayait de<br \/>faire deviner \u00e0 son \u00e9quipe un concept. Certains \u00e9taient dot\u00e9s pour ce faire<br \/>d\u2019aptitudes exceptionnelles qu\u2019on n\u2019aurait jamais seulement soup\u00e7onn\u00e9es en les<br \/>voyant dans leur petit quotidien du campus. M\u00eame \u00e0 l\u2019occasion des f\u00eates o\u00f9,<br \/>ivres morts tout ce petit monde dansait jusqu\u2019aux petites heures de l\u2019aube, leur<br \/>fantaisie \u00e9tait loin d\u2019appara\u00eetre de mani\u00e8re aussi \u00e9clatante. Les femmes, les<br \/>hommes, les locaux, les nationaux et les \u00e9trangers se r\u00e9v\u00e9laient soudain, au<br \/>milieu du r\u00e9fectoire, passant par des instants d\u2019hilarit\u00e9 tonitruante,<br \/>imm\u00e9diatement suivis de g\u00e9missements d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 devant les progr\u00e8s de l\u2019\u00e9quipe<br \/>adverse. C\u2019est parce qu\u2019ils ne font pas les mots, a-t-elle ajout\u00e9. Ensemble, ils<br \/>formaient tout \u00e0 coup un groupe plus \u00e9blouissant que les Tatous du Diable, notre<br \/>\u00e9quipe de football, aux meilleurs jours de la finale de la Coupe. Et voil\u00e0\u00a0: un<br \/>\u00e9tudiant chinois, qui depuis deux ans devait taper sur son t\u00e9l\u00e9phone chaque<br \/>phrase qu\u2019il entendait pour rester en contact avec le corps enseignant et une<br \/>partie de ses camarades, au point qu\u2019on l\u2019avait surnomm\u00e9 \u00ab Major Tom to Ground<br \/>Control \u00bb, venait de faire marquer trois points, \u00e0 son \u00e9quipe gr\u00e2ce \u00e0 la<br \/>pr\u00e9cision de son imitation du golfeur au dernier trou\u2026 Hallucinant. Mais ils<br \/>font autre chose, conclut-elle, avant d\u2019aller f\u00e9liciter l\u2019organisatrice de la<br \/>s\u00e9ance, que j\u2019avais toujours cru timide comme tout et qui s\u2019av\u00e9rait une<br \/>redoutable meneuse de jeu.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#180<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le gars ressemble \u00e0 son chien jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il parle. Ils ont l\u2019air malheureux et but\u00e9 et r\u00e9sign\u00e9. Ils ont l\u2019air de bouder, mais c\u2019est surtout la position qui fait \u00e7a\u00a0: la gueule sur les pattes crois\u00e9es. Ils sont roux, le chien tire sur le blond v\u00e9nitien, le gars, sur le rouge. C\u2019est sa peau aussi, rouge, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il parle, on peut se dire que c\u2019est l\u2019alcool qui l\u2019a cramoisi de la sorte. Ensuite, on pense au soleil. Combien de temps il a d\u00fb rester l\u00e0-dessous sans pr\u00e9caution. L\u2019alcool n\u2019explique pas autant de soleil sur la face comme un gros baiser sanguinolent. Quand il parle, les mains s\u2019agitant dans l\u2019air, le visage tourn\u00e9 vers le ciel, on entend bien qu\u2019il y a l\u00e0 encore une enfance, m\u00eame s\u2019il n\u2019a plus l\u2019\u00e2ge, trente, trente-cinq on lui donne, mais pas une pi\u00e8ce qu\u2019il irait boire aussi sec. C\u2019est d\u2019un bob dont il aurait eu besoin, et de quelqu\u2019un pour lui rappeler qu\u2019il doit le porter quand le soleil donne, lui, tout ce qu\u2019il a, tout ce qu\u2019ils ont, avec le chien jaune.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#179<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>La fontaine du bassin circulaire au centre du jardin se compose d\u2019un sarcophage antique surmont\u00e9 d\u2019une statue d\u2019Apollon, dieu des arts<\/em>. J\u2019avais not\u00e9 une phrase sur les retrouvailles, marcher vers une fontaine, \u00eatre interrompu, recommencer, avancer vers le rendez-vous par d\u00e9tours\u2026 Quand il est arriv\u00e9, je lui ai montr\u00e9 la phrase. Elle a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e par la suite de l\u2019apr\u00e8s-midi et pas seulement par ma n\u00e9gligence. Je me souviens que j\u2019ai compris quelque chose de Jane Austen, pr\u00e8s de la fontaine, ce que sais que l\u2019attente, une certaine forme tr\u00e8s vive de la patience.<br \/>Je note dans ce carnet\u00a0: revenir d\u00e9tailler la fontaine.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#178<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un l\u00e9ger ennui. Elle a cherch\u00e9 pendant une heure \u00e0 mettre un mot sur ce qui flottait entre ses clavicules, oui, pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0, bien que le titillement des muscles du b\u00e2illement l\u2019ait un temps \u00e9gar\u00e9e. L\u2019autre lui parle comme si elles avaient tout le temps du monde, une \u00e9ternit\u00e9 assise ensemble \u00e0 cette petite table. Pendant la premi\u00e8re demi-heure, sans \u00eatre sur les charbons ardents, elle s\u2019est tenue sur le qui-vive, pr\u00eate \u00e0 bondir\u2026 mais sur quoi ? Rien ne se d\u00e9ciderait cette fois-ci, elles t\u00e2tonnent, elles visitent un immense complexe industriel sans s\u2019arr\u00eater, sans se presser. Dans de hautes cuves, les sujets br\u00fblants, la mati\u00e8re vive, elles voient davantage des herbes folles qui poussent \u00e7a et l\u00e0 dans le b\u00e9ton. Elles reprennent un caf\u00e9. Un l\u00e9ger ennui. Quelque chose l\u00e9g\u00e8rement insatisfaisant, loin de l\u2019ennui intense de l\u2019enfance, mais ayant maille \u00e0 partir avec lui, un v\u00eatement oubli\u00e9 sur une corde \u00e0 linge. La couleur a pass\u00e9 au soleil, \u00e0 la pluie au vent. Elle a song\u00e9 \u00e0 des pr\u00e9textes pour se lever et partir. Finalement, elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester, face \u00e0 l\u2019\u00e9nigme. L\u2019autre sourit avec ses yeux voil\u00e9s.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#177<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le professeur Runner (Biologie gastrique et M\u00e9canique des clapets) s\u2019\u00e9tait illustr\u00e9 par son talent \u00e0 capter les doctorants et particuli\u00e8rement les doctorantes de ses coll\u00e8gues. Ce qui aga\u00e7ait n\u2019\u00e9tait pas le proc\u00e9d\u00e9, bien qu\u2019un peu vil, mais sa temporalit\u00e9\u00a0: au moment o\u00f9 le futur docteur allait implorer le doyen de le transf\u00e9rer chez Runner, le gros de la th\u00e8se, et par cons\u00e9quent du tutorat, \u00e9tait fait. Ces petits arrangements ruinaient la r\u00e9putation du doyen, qui passait pour faible, alors qu\u2019il tentait vainement de mettre les \u00e9l\u00e8ves face \u00e0 leurs responsabilit\u00e9s, faute d\u2019y \u00eatre parvenu avec leurs professeurs. On imagine ais\u00e9ment les ann\u00e9es de col\u00e8re, sombre ranc\u0153ur, machiav\u00e9lisme de fond de cuvette et d\u00e9chirements path\u00e9tiques dont le d\u00e9partement de Biologie appliqu\u00e9 fut le sinistre th\u00e9\u00e2tre. Runner s\u2019en sortait aur\u00e9ol\u00e9 de gloire universitaire, son nom circulant dans les revues les plus prestigieuses associ\u00e9 \u00e0 celui d\u2019\u00e9l\u00e8ves que d\u2019autres avaient ch\u00e9ris, dans l\u2019espoir vibrant de devenir un jour leurs coll\u00e8gues au sein d\u2019un m\u00eame laboratoire vou\u00e9 \u00e0 leur champ de recherche. \u00c9voquant cette fuite des cerveaux aux abords de la machine \u00e0 caf\u00e9, l\u2019amertume leur br\u00fblait l\u2019estomac et ils d\u00e9veloppaient une s\u00e9v\u00e8re nostalgie de ce qui aurait pu \u00eatre, mais avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 dans l\u2019\u0153uf par Runner-le-terrible, massacrant d\u2019un m\u00eame coup les souvenirs et les r\u00eaves. Nul n\u2019ignore ce long \u00e9pisode de notre noble institution, le nom de Runner ayant \u00e9t\u00e9 substantiv\u00e9 pour d\u00e9signer quiconque coupe l\u2019herbe sous le pied de son voisin au Snack Jack, o\u00f9 tant de couples d\u2019universitaires avouent s\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0rencontr\u00e9s\u00a0\u00bb. Son proc\u00e9d\u00e9 d\u2019ailleurs conna\u00eet une p\u00e9rennisation inesp\u00e9r\u00e9e dans les pratiques de sa rempla\u00e7ante, la troublante Germaine Ewit, comme si l\u2019\u00e9tude de la m\u00e9canique des clapets portait ses praticiens \u00e0 un genre de cynisme. Cependant, une forme essentielle de post\u00e9rit\u00e9 \u00e9chappe au principal int\u00e9ress\u00e9\u00a0: le Professeur Wamp affirme l\u2019avoir crois\u00e9 au Chat qui Th\u00e9, quelques ann\u00e9es apr\u00e8s sa retraite et il semble que le pauvre homme ait perdu toute notion de ce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9. Contrairement \u00e0 Ulysse qui extrait Achille du Royaume des Ombres et, le rendant momentan\u00e9ment \u00e0 la m\u00e9moire, s\u2019entretient avec lui, elle s\u2019est content\u00e9e de l\u2019observer d\u00e9glutir p\u00e9niblement son sponge-cake, tout en m\u00e9ditant sur la vanit\u00e9 des vacheries de ce monde.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 176<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La pendule de la biblioth\u00e8que a une heure de retard. Tout le monde le sait et pourtant chacun \u00e0 son tour l\u2019oublie. Ce n\u2019est pas le cas en hiver, c\u2019est ce qui explique cette confusion. En hiver, la pendule de la biblioth\u00e8que indique la m\u00eame heure que celle du r\u00e9fectoire, que l\u2019horloge monumentale qui orne le frontispice du b\u00e2timent principal de notre glorieuse universit\u00e9. Il ne faut pas \u00eatre grand clerc pour comprendre que la pendule de la biblioth\u00e8que reste \u00e0 l\u2019heure d\u2019hiver. Il para\u00eet que la derni\u00e8re tentative de remise \u00e0 l\u2019heure s\u2019est sold\u00e9e par la chute de l\u2019objet sur la t\u00eate de l\u2019employ\u00e9 bien intentionn\u00e9 qui voulait remettre un peu d\u2019ordre dans une notion aussi complexe que le temps sur notre campus. Le gars a fini avec une vilaine cicatrice et un \u00e9quilibre d\u00e9finitivement d\u00e9rang\u00e9 qui lui donne la d\u00e9marche d\u2019un cosmonaute h\u00e9sitant. Il travaille depuis aux espaces verts. La pendule, apr\u00e8s avoir rebondi sur cette pauvre t\u00eate, s\u2019en est all\u00e9e se briser sur le sol, alt\u00e9rant de mani\u00e8re irr\u00e9m\u00e9diable le beau parquet \u00e0 chevrons de la salle de lecture, en sorte qu\u2019il grince tragiquement depuis \u00e0 chaque passage. Il n\u2019est plus possible d\u2019entrer l\u00e0 sans d\u00e9ranger la concentration qui r\u00e8gne en silence. Le grincement est bref, mais particuli\u00e8rement \u00e9vocateur. Devant un tel g\u00e2chis, la directrice s\u2019oppose fermement \u00e0 ce qu\u2019on touche la nouvelle pendule. Elle a \u00e9t\u00e9 accroch\u00e9e \u00e0 la place de l\u2019ancienne, c\u2019est-\u00e0-dire exactement au-dessus du plancher ab\u00eem\u00e9, et ainsi, \u00e0 chaque grincement, tous les yeux se l\u00e8vent et l\u2019heure s\u2019imprime dans l\u2019attention flottante des lecteurs interrompus. Nous avons pris l\u2019habitude de convenir de nos rendez-vous avec une heure de battement, sit\u00f4t qu\u2019ils ont lieu dans l\u2019environnement imm\u00e9diat de la biblioth\u00e8que, et ce en toutes saisons, pour des raisons pratiques \u00e9videntes. Les nouveaux venus, les \u00e9trangers en visite s\u2019en \u00e9tonnent un temps, puis s\u2019habituent et enfin, comme nous oublient et acceptent de ne jamais trop savoir quel horaire a v\u00e9ritablement \u00e9t\u00e9 convenu.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 175<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas vers\u00e9 une miette pour l\u2019enfant. C\u2019est qu\u2019il n\u2019en avait pas, d\u2019enfant. Il avait des miettes, peut-\u00eatre, des centimes, certainement, mais pas d\u2019enfant \u00e0 qui \u00f4ter le pain de la bouche. Pourtant, il y avait bien un enfant dont d\u2019une certaine mani\u00e8re, il \u00e9tait le p\u00e8re, d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00e0 la mode de chez nous, puisque l\u2019enfant n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9 dans un chou ni dans une rose quoiqu\u2019on en dise, ensuite, de l\u2019enfant. La m\u00e8re, elle, l\u2019envoyait \u00e0 la boulangerie, avec l\u2019argent qui manquait, acheter un b\u00e2tard \u00e0 midi et de temps en temps, des pi\u00e8ces en chocolat, qu\u2019il ne mangeait pas. Il les conservait, on ne sait jamais, dans une petite bo\u00eete en fer blanc, qu\u2019il cachait dans la biche du chien m\u00e9chant et plus tard, \u00e0 la mort du chien, au fond du jardin, six pieds dessous la niche qu\u2019on avait br\u00fbl\u00e9e \u00e0 l\u2019hiver. Le tr\u00e9sor patient attend qu\u2019un enfant paraisse. Cependant, l\u2019enfant ronge le quignon.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#174<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La temp\u00eate a souffl\u00e9 sur Bitume-plage. Un drap de bain rose, une parka noire assez sale et un pull gris trou\u00e9, c\u2019est tout ce qui reste sur l\u2019esplanade, avec quelques d\u00e9tritus.\u00a0 On pense \u00e0 ses parties de foot improvis\u00e9es o\u00f9 on laissait les habits par terre pour marquer les cages. On ne joue pas ici.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#173<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le type se retrouve de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur, avec un costume neuf. Il est jeune, son visage n\u2019est pas marqu\u00e9 par la guerre ni par les privations, pourtant tout le monde voit qu\u2019il est \u00e9tranger. Du moins en est-il persuad\u00e9. Est-ce sa d\u00e9marche qui le trahit\u00a0? Son \u00e9merveillement au-dessus de la fontaine aux milles pi\u00e8ces d\u2019or\u00a0? Sa mani\u00e8re de tenir le cornet de sa glace quand elle lui coule sur les doigts\u00a0? Qui peut le dire\u00a0? D\u2019ailleurs, personne ne fait vraiment attention \u00e0 lui et \u00e0 son beau costume neuf. Apr\u00e8s quelques jours, il en vient \u00e0 go\u00fbter sa propre \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#172<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>En revenant de la Cristallerie Saint-Lambert, Selim Bassa d\u00e9baucha le pianiste de l\u2019Orient-Express. Il y a fort \u00e0 parier que le petit-neveu de Nagelmackers lui ait souffl\u00e9 l\u2019id\u00e9e. Il a eu, lui aussi son chemin de Damas au S\u00e9rail. C\u2019est Charles Samuel, l\u2019orf\u00e8vre, qui l\u2019a conduit l\u00e0, bien que nous ne soyons pas cens\u00e9s conna\u00eetre son identit\u00e9 : il n\u2019y appara\u00eet que sous le nom de son mentor, Wolfers, possiblement pour avoir ch\u00e8rement pay\u00e9 son ticket retour dans l\u2019\u00e9tablissement avec la bonbonni\u00e8re aux iris mauves, dont il en avait h\u00e9rit\u00e9. Selim se m\u00e9fiait des deuxi\u00e8mes fois, mais, devant la beaut\u00e9, il c\u00e8de, et les objets cr\u00e9\u00e9s par Wolfers creusaient en lui un profond d\u00e9sir depuis qu\u2019il en avait vu \u00e0 Paris. Comment condamner une telle manifestation chez un homme dont la l\u00e9gende pr\u00e9tend qu\u2019il se nourrit de sable\u00a0? Mais n\u2019anticipons pas et parlons plut\u00f4t du pianiste du train. Proie facile pour le Pacha. L\u2019artiste n\u2019en pouvait plus de jouer dans un espace confin\u00e9 pour un public passablement condescendant. Il suffit de lui faire miroiter les glaces du salon sans tain et les soir\u00e9es \u00e0 ciel ouvert sur le toit du S\u00e9rail, pour qu\u2019il consente \u00e0 descendre \u00e0 Vienne toute affaire cessante, tandis que le wagon-bar stup\u00e9fait n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 filer en silence jusqu\u2019\u00e0 Istanbul. La nouvelle s\u2019est r\u00e9pandue comme une tra\u00een\u00e9e de poudre. Le Pacha s\u2019y conna\u00eet pour mettre les marchandises en circulation, mais il excelle en mati\u00e8re d\u2019information. Son principe est simple\u00a0: il interdit \u00e0 quiconque de parler et en deux jours, le tout Vienne veut absolument se retrouver en pr\u00e9sence d\u2019un type qu\u2019il n\u2019aurait autrement jamais remarqu\u00e9. Le tour est jou\u00e9, mais Selim Bassa ne n\u00e9glige jamais le prestige. En l\u2019absence de mouvement, la musique du pianiste provoquait un \u00e9tat de stupeur chez les invit\u00e9s. Ils restaient dans le salon sans tain \u00e0 l\u2019\u00e9couter, parfaitement immobiles, les yeux dans le vague comme si on avait projet\u00e9 sur les murs des voyages inaccessibles.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 171<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je leur apportais du th\u00e9 et des g\u00e2teaux chaque mardi. Je m\u2019occupais \u00e9galement de r\u00e9cup\u00e9rer sa lessive chez le teinturier ce jour-l\u00e0 et ce n\u2019est pas une fa\u00e7on de parler pour \u00e9voquer le nettoyage \u00e0 sec\u00a0: le Professeur Wamp qui me tenait en esclavage sous le titre ronflant d\u2019assistant\u00a0de la classe d\u2019ethnologie faisait v\u00e9ritablement teindre ses habits par une coll\u00e8gue des arts plastiques, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le tissage. Des bleus tr\u00e8s instables, qu\u2019il fallait renouveler r\u00e9guli\u00e8rement. Une sorte d\u2019accord qu\u2019elles avaient conclu et qui impliquait que la b\u00e9n\u00e9ficiaire rapporta diff\u00e9rents pigments de ses missions \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, dont la possession pouvait s\u2019accompagner d\u2019une peine de prison, mais c\u2019est une autre histoire. Le mardi, elle go\u00fbtait avec le Professeur Clothilde de Menault (personne ne parvenait \u00e0 se mettre d\u2019accord sur la prononciation correcte de ce nom, qu\u2019elle-m\u00eame agr\u00e9mentait de diff\u00e9rents accents en fonction des interlocuteurs, le francisant, l\u2019anglicisant ou l\u2019entra\u00eenant vers l\u2019emb\u00e2cle des sonorit\u00e9s qu\u00e9b\u00e9coises). Je n\u2019admettais pas alors que ces deux vieilles biques me fascinaient, pourtant je n\u2019aurais manqu\u00e9 pour rien au monde leur conversation hebdomadaire, que j\u2019\u00e9coutais, planqu\u00e9 contre la porte du bureau apr\u00e8s avoir effectu\u00e9 ma livraison, en mangeant un des \u00e9clairs au caf\u00e9 qu\u2019elles m\u2019octroyaient d\u2019une seule voix par la formule rituelle\u00a0: \u00ab\u00a0prenez-donc un \u00e9clair pour votre peine\u00a0\u00bb. La conversation comportait invariablement trois s\u00e9quences, la premi\u00e8re form\u00e9e d\u2019une litanie de regrets du Professeur de Menault quant \u00e0 l\u2019absence de temps pour \u00e9crire. Elle donnait le d\u00e9tail de l\u2019agenda sur le campus, o\u00f9 elle \u00e9tait fort investie dans toutes sortes d\u2019activit\u00e9s (tir \u00e0 l\u2019arc, club de croquet, chant choral, collecte de v\u00eatements chauds pour les plus d\u00e9munis\u2026) en plus de la charge de ses cours. Elle \u00e9voquait avec une po\u00e9sie charmante les lieux o\u00f9 elle aurait aim\u00e9 se retirer pour pouvoir enfin se livrer \u00e0 cette activit\u00e9 essentielle\u00a0: une croisi\u00e8re sur le Nil, une longue travers\u00e9e de l\u2019oc\u00e9an sur un cargo sans passagers, une cabane d\u2019\u00e9t\u00e9 dans les montagnes bulgares\u2026 Chaque mardi, le m\u00eame regret dans des lieux toujours nouveaux. Or, derri\u00e8re ma porte, je savais que le Professeur de Menault arrivait premi\u00e8re en nombre de publications annuelles devant tous ses coll\u00e8gues de l\u2019universit\u00e9. Je d\u00e9vorais l\u2019\u00e9clair, mais la curiosit\u00e9 me d\u00e9vorant \u00e0 son tour, j\u2019osai un beau jour m\u2019en ouvrir au professeur Wamp\u00a0: quand donc \u00e9crivait-elle\u00a0? Comment pouvait-elle publier \u00e0 ce rythme occup\u00e9 comme elle l\u2019\u00e9tait\u00a0? Pourquoi prenait-elle le th\u00e9 en se plaignant tous les mardis au lieu d\u2019aller \u00e9crire\u00a0? Elle eut un sourire tr\u00e8s amus\u00e9\u00a0: je venais de d\u00e9voiler mes petites pratiques d\u2019espionnages, mais elle ne formula aucun reproche. Elle m\u2019apprit que le Professeur de Menault, non contente de jeter au vent ses mardis apr\u00e8s-midi,\u00a0d\u00e9jeunait, go\u00fbtait et d\u00eenait avec d\u2019autres coll\u00e8gues chaque jour de la semaine, \u00e0 l\u2019exception du mercredi. Mon \u00e9tonnement re\u00e7ut alors la double r\u00e9ponse suivante\u00a0: c\u2019\u00e9taient les lutins qui \u00e9crivaient pour elle, la nuit. Et le sucre consomm\u00e9 en cachette montait \u00e0 la t\u00eate, il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 relire <em>Hansel et Gretel <\/em>pour s\u2019en convaincre, vous ferez un expos\u00e9 devant la classe sur les ramifications de ce conte dans le continent sud-am\u00e9ricain, lundi prochain.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#\u00a0170<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Au coin de la rue en redingote miteuse, un sac de couchage noir et gris roul\u00e9 contre son ventre, ou peut-\u00eatre deux tant la boule est volumineuse, formant une coquille invers\u00e9e, une charge \u00e9norme et sans consistance, et un bouclier mou pour se pr\u00e9munir des passants, auxquels, t\u00eate dans les \u00e9paules, regard par en-dessous de ses yeux clairs aux pupilles effroyablement dilat\u00e9es, il demande de l\u2019argent d\u2019une voix d\u2019insecte. Il est tr\u00e8s jeune, ras\u00e9, cr\u00e2ne et barbe, roux pour ce qu\u2019il en reste. Bartleby, on pense, mais, en regardant mieux, Ebenezer Scroodge, coinc\u00e9 dans un No\u00ebl cauchemardesque, sous les arbres qui bourgeonnent.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"># 169<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La dame a maugr\u00e9\u00e9 en passant\u00a0: un euro pour une botte de radis, \u00e7a fait quand m\u00eame quatorze francs. Et sur l\u2019instant, \u00e7a m\u2019a paru tr\u00e8s juste. Puis \u00e0 la r\u00e9flexion, je me suis rappel\u00e9 le temps de la conversion, quand nous multipliions tous les prix par sept pour nous rendre compte. Je me suis dit qu\u2019elle perdait un peu la boule, la vieille au radis, qu\u2019elle doublait la ration. Mais, en r\u00e9fl\u00e9chissant plus avant, ind\u00e9pendamment du r\u00e9sultat obtenu son calcul a quelque chose de juste. Et ce mot de conversion m\u2019a rappel\u00e9 que, n\u00e9e au vingti\u00e8me si\u00e8cle, j\u2019aurai converti \u00e0 tour de bras, comme une missionnaire peu regardante, des sommes qui n\u2019avaient rien demand\u00e9, et que faisant machine arri\u00e8re, \u00e0 la mani\u00e8re des vieux d\u2019avant ma vieillesse, qui calculaient en anciens francs des milles et des cents faramineux, des montants inaccessibles pour la moindre botte, je revenais telle la fille prodigue et que le veau gras ne devait pas \u00eatre donn\u00e9 non plus, sur ce beau petit march\u00e9 de la rive gauche.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#168<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>Aujourd\u2019hui j\u2019ai \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 par un inconnu.\u00a0<\/em>\u00a0\u00a0 ristan Mat. Oui, il a raison, le Tristan Mat\u00a0: on ne peut \u00eatre abandonn\u00e9 que par un inconnu, par quelqu\u2019un dont on ignore tout puisqu\u2019on n&rsquo;a\u00a0 pas vu venir l\u2019abandon, puisqu\u2019il nous l\u00e2che comme un vieux clou alors qu\u2019on avait mis notre confiance dans le bonhomme, sinon on ne parlerait pas d\u2019abandon. On dirait\u00a0: j\u2019ai \u00e9t\u00e9 crois\u00e9e par un inconnu, ou d\u00e9pass\u00e9e, ou mang\u00e9e. Je n&rsquo;arrive pas \u00e0 dire ce que je voudrais dire quand je lis la phrase de Tristan Mat, il n&rsquo;y a rien \u00e0 ajouter pourtant.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 167<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Chaque mercredi matin, le Professeur Bacon est assis \u00e0 la deuxi\u00e8me table \u00e0 droite de l\u2019entr\u00e9e du Snack Jack. Il ne corrige pas de copie, il ne ferait jamais \u00e7a en public et ce serait un encouragement malsain pour les \u00e9tudiants qui passent par l\u00e0 \u00e0 laisser balader leurs yeux sur des notes et des appr\u00e9ciations qui ne les concernent pas. Il vient pour \u00e9crire et plus probablement pour \u00eatre interrompu puisque tout le campus le sachant attabl\u00e9 l\u00e0 aussi s\u00fbrement que No\u00ebl en d\u00e9cembre, quiconque \u00e9prouvant le besoin de le voir, de lui poser une question taraudante, d\u2019\u00e9claircir un point de m\u00e9thode, d\u2019annoncer une nouvelle susceptible d\u2019alt\u00e9rer le cours de sa scolarit\u00e9, de son enseignement, passe comme par hasard au Snack Jack et lui fait un petit signe depuis le comptoir. Il a un bureau, cela va avec le poste, dans les locaux m\u00eames de l\u2019universit\u00e9, mais il n\u2019y est pas si am\u00e8ne. Il est impossible d\u2019y trouver un coin de chaise pour s\u2019asseoir, encombr\u00e9es qu\u2019elles sont toutes de rapports, de m\u00e9moires, de th\u00e8ses inachev\u00e9es\u2026 d\u2019autres, d\u00e9dicac\u00e9es font bercer les \u00e9tag\u00e8res et bouchent la moiti\u00e9 de la fen\u00eatre. Quand on lui parle, dans l\u2019\u00e9troite embrasure de la porte entreb\u00e2ill\u00e9e, son regard ne quitte pas le petit r\u00e9veil pos\u00e9 devant lui et la trotteuse cinglante fait ch\u00e8rement payer chaque seconde d\u2019h\u00e9sitation. Comme le dit son coll\u00e8gue, le professeur Aegg\u00a0: il faut vraiment avoir \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9 d\u2019un cancer du c\u00f4lon pour souffrir l\u2019ambiance de son antre. Ce matin, pour la premi\u00e8re fois en dix-sept ans, il n\u2019est pas au Snack Jack. On garde la table, personne ne songe \u00e0 s\u2019y installer, m\u00eame vers onze heures, quand les uns ont leur premi\u00e8re pause tandis que les autres se r\u00e9veillent de leur derni\u00e8re bringue et que la petite salle est pleine comme un container. Personne ne s\u2019inqui\u00e8te non plus\u00a0: notre campus est minuscule, on suit quasiment en direct l\u2019actualit\u00e9 la plus intime de ses habitants. Il y a les bouteilles de lait, les journaux, les \u00e9clats de voix, les jardini\u00e8res, les plates-bandes, sans parler des animaux domestiques et des t\u00e9l\u00e9phones qui renseignent \u00e0 l\u2019heure pr\u00e8s nos vies quotidiennes. Bref, ce matin, pas de Bacon et quelque chose d\u2019extraordinaire s\u2019est pass\u00e9\u00a0: il y a eu un d\u00e9bat au Snack Jack\u00a0! Dans un lieu o\u00f9 l\u2019on ne sert pas d\u2019alcool, ce genre de manifestation est assez rare. Je ne parle pas des d\u00e9bats en cours, qui sont organis\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la naus\u00e9e pour mimer une activit\u00e9 hautement d\u00e9mocratique et auxquels m\u00eame les \u00e9l\u00e8ves les plus na\u00effs n\u2019accordent aucun cr\u00e9dit, les consid\u00e9rant comme un pensum suppl\u00e9mentaire lors duquel, simplement, on s\u2019agitera davantage. Mais ce matin au Snack Jack a eu lieu un d\u00e9bat spontan\u00e9, autour de la petite table vide, et j\u2019ai moi-m\u00eame renonc\u00e9 \u00e0 retourner en cours, me serrant avec d\u2019autres, \u00e9tudiants et enseignants sur les banquettes jaunes d\u00e9fonc\u00e9es.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 166<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e de sa mort, elle fait du feu tous les jours. La flamme happe son chagrin, s\u00e8che ses larmes. Elle ne va pas au cimeti\u00e8re, au grand dam de leurs enfants qui ont exig\u00e9 qu\u2019il soit mis en terre. Elle ne retourne pas aux endroits qu\u2019ils aimaient. Il ne sera pas l\u00e0-bas. C\u2019est perdu d\u2019avance. Il est dans le feu qui danse, cr\u00e9pite, ronfle et s\u2019assoupit comme un gros chat pour dispara\u00eetre. Elle reste tout pr\u00e8s du foyer, l\u2019ann\u00e9e de sa mort. Elle ne sait plus quels lieux elle aimait sans lui et ne veut pas le savoir. Y r\u00e9fl\u00e9chir l\u2019\u00e9puise et elle ne veut pas dormir, mais veiller aux d\u00e9tails de la flamme.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 165<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Trois femmes p\u00e2les, br\u00fblantes et consum\u00e9es de cette passion particuli\u00e8re qui les occupe comme un ennemi qu\u2019on apprend \u00e0 respecter, \u00e0 contrecarrer, \u00e0 d\u00e9fier depuis tant d\u2019ann\u00e9es. L\u2019autre est plus jeune de plusieurs vies. Elle les a convoqu\u00e9es, r\u00e9unies. Ensemble, elles parlent dans la p\u00e9nombre. Elles \u00e9voquent le discours par lequel une femme \u2014 une cinqui\u00e8me appara\u00eet dans la petite pi\u00e8ce o\u00f9 elles se sont retir\u00e9es \u2014 met en garde une autre \u2014 une sixi\u00e8me vient \u00e0 sa suite \u2014.\u00a0Pourquoi n\u2019y a-t-on pas vu d\u2019abord de la solidarit\u00e9\u2009?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 164<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La conversation s\u2019est engag\u00e9e comme suit\u00a0: la rue n\u2019\u00e9tait pas ferm\u00e9e en d\u00e9pit des travaux en cours, de la pelleteuse et de la demi-douzaine de gars en orange fluo, le petit vieux lui a demand\u00e9 si elle \u00e9tait carrossable. Qui refuserait de donner l\u2019heure\u00a0? Comment ne pas r\u00e9pondre \u00e0 une question aussi urbaine\u00a0? Il venait d\u2019emprunter ce passage et sur ses belles chaussures caramel, la boue ne se voyait pas trop. Le petit vieux a encha\u00een\u00e9 avec une explication pr\u00e9cise concernant la pr\u00e9sence de sa canne et de ses h\u00e9sitations. Une chute, les pav\u00e9s retors qui se soul\u00e8vent un peu partout par ici, comme la mer \u2014 il vient du Sud et parle avec un accent incongru dans cet r\u00e9gion frisquette \u2014, l\u2019entorse\u00a0: ma chaussure droite c\u2019est du 39, la gauche du 41\u2026 Une chose en entra\u00eenant une autre, la mort de sa femme est apparue entre eux. Depuis quelques minutes, il se demandait o\u00f9 il trouvait le temps d\u2019\u00e9couter ce diable de petit vieux bavard \u00e0 un carrefour, se rem\u00e9morant des mises en garde dans les contes \u00e0 ce sujet et voil\u00e0 qu\u2019il lui raconte comment quelque vingt ann\u00e9es auparavant, son \u00e9pouse est pass\u00e9e en trois semaines. Une tr\u00e8s grande femme pleine d\u2019entrain. Et il a interrompu le flot de paroles d\u2019une voix blanche\u00a0: ce qui vous est arriv\u00e9, c\u2019est l\u2019objet exact de ma terreur, voir mourir ma compagne, lui survivre. Un camion-benne passe entre eux, qui les s\u00e9pare. Il prend cong\u00e9 du petit-vieux qui s\u2019est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 emprunter \u00e0 son tour la rue en travaux.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#163<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le carr\u00e9 ouvert dans le ciel de la pointe d\u2019un b\u00e2ton dessine sur le sol un cercle, carr\u00e9 mou, d\u00e9gag\u00e9 de sa perfection stellaire. L\u00e0 se convoquent les mondes de la grande verticale souple qui lie le ciel, la terre et les enfers. Elle traverse le cercle en son milieu. La pauvret\u00e9 des moyens est \u00e0 l\u2019image de la condition humaine. Quelqu\u2019un arrive qui \u00f4te une chemise parfaitement noire pour rev\u00eatir une chemise parfaitement noire qu\u2019il portait pli\u00e9e sous son bras. Une autre se d\u00e9chausse et dit les paroles \u00e0 voix basse. Un troisi\u00e8me, en retard, prend garde \u00e0 ne pas se presser et attache m\u00e9ticuleusement ses cheveux avant de les serrer sous un bas noir. Deux autres s\u2019entraident tandis que le cercle s\u2019\u00e9claire. Le dernier n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 se d\u00e9chausser. Les voil\u00e0 au bord du cercle, pieds nus marquant les heures. Les masques s\u2019abaissent sur les visages. Peau sur peau. Parfaitement lisses. Pour les yeux seulement deux meurtri\u00e8res. Point d\u2019\u00e9p\u00e9e. Combats pourtant. Impossible \u00e0 pr\u00e9sent de les distinguer. Ils sont six. Ils vont jouer au jeu par excellence. Au jeu antique. Au jeu d\u2019avant le jeu des jeux, o\u00f9 il n\u2019y a qu\u2019un seul d\u00e9placement, vers la mort. Le premier qui a relev\u00e9 la t\u00eate entre dans le cercle avec un premier pas. Il s\u2019appelle, l\u2019espace d\u2019un tour, le protagoniste. En face de lui, le coryph\u00e9e accepte sa proposition et avance d\u2019autant. Le deuxi\u00e8me pas du protagoniste doit \u00eatre parfaitement identique au premier. Ce qui n\u2019est pas possible. Le plancher grince, le corps a chang\u00e9, la lumi\u00e8re et les ombres ne sont plus les m\u00eames\u2026 Le coryph\u00e9e en est pourtant le seul juge, dans le monde r\u00e9duit au cercle. Oui, il avance \u00e0 nouveau. Non, il baisse la t\u00eate et meurt le protagoniste, qui vient prendre sa place tandis que le coryph\u00e9e se fond dans son ombre, premi\u00e8re esquisse du ch\u0153ur \u00e0 venir. Le nouveau protagoniste entre. Il vient se placer exactement l\u00e0 o\u00f9 son pr\u00e9d\u00e9cesseur a perdu la vie. Quand sur ce point, ses deux pieds sont parall\u00e8les, il rel\u00e8ve la t\u00eate et croise le regard du coryph\u00e9e. C\u2019est du fer. Aucun ne sait qui est derri\u00e8re le masque. Personne ne cherche \u00e0 le savoir. Cela n\u2019a rigoureusement aucune importance en comparaison \u00e0 l\u2019enjeu en pr\u00e9sence. La tension du regard d\u2019une meurtri\u00e8re \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est le fil sur lequel s\u2019avance le protagoniste, sur lequel le ch\u0153ur vient \u00e0 sa rencontre. Un pas \u00e0 la fois. Un grand pas est accept\u00e9 par un pas \u00e9gal. Ils sont tout proches quand le protagoniste meurt, au refus de son troisi\u00e8me pas. Il y a un vertige \u00e0 se retrouver si pr\u00e8s du centre du cercle pour le troisi\u00e8me tour de jeu. Le protagoniste fait un long chemin pour prendre sa place, tandis que derri\u00e8re le coryph\u00e9e, les deux autres joueurs sur la m\u00eame ligne lui font paire d\u2019ailes. Tous trois forment un groupe serr\u00e9 sans aucun contact pourtant et ils avanceront comme un seul. Un seul sans nom, sans compl\u00e9ment. Le protagoniste l\u00e8ve la t\u00eate. Le ch\u0153ur trop proche lui semble une falaise. Il recule d\u2019un pas. Le regard tient, mais le coryph\u00e9e vacille sous le coup de la surprise. Pour prolonger le jeu, le regard, la vie, il faut accepter cette s\u00e9paration. Le ch\u0153ur recule \u00e0 son tour, comme un bloc. Le c\u0153ur se d\u00e9chire de s\u2019\u00e9loigner davantage au deuxi\u00e8me pas, accept\u00e9 aussit\u00f4t tout imparfait qu\u2019il soit. Le troisi\u00e8me est immanquablement refus\u00e9, c\u2019est la r\u00e8gle. On ne peut s\u2019arranger qu\u2019une seule fois avec la v\u00e9rit\u00e9. Le protagoniste suspend son pas. Quand enfin il l\u2019accomplit, le coryph\u00e9e tient immobile son regard quelques secondes immenses comme la mer. Et puis le plus lentement possible, baisse la t\u00eate et tue ce qu\u2019il aime. Quand le coryph\u00e9e dispara\u00eet dans le ch\u0153ur, tout a disparu de ce qui vient de se jouer. Les ombres n\u2019ont pas de m\u00e9moire. Et ainsi le jeu se poursuit et puis s\u2019ach\u00e8ve, au dernier protagoniste, faute de combattant.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">\u00a0<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#162<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle s\u2019est enroul\u00e9e autour des draps roul\u00e9s en boule, mais son temps file, elle le sait, elle s\u2019en souvient, elle voudrait pour l\u2019instant qu\u2019il en soit autrement, que son temps soit arr\u00eat\u00e9 \u00e9galement, mais elle sait qu\u2019un jour elle voudra autre chose, autrement, un jour qui n\u2019existe encore sur aucun calendrier. La t\u00eate plong\u00e9e dans les draps, elle ne voit rien que son odeur. Il s\u2019est d\u00e9j\u00e0 absent\u00e9. Elle sait combien de temps et par quels stratag\u00e8mes la faire durer quatre jours entiers avant que l\u2019effacement ne commence \u00e0 se faire sentir davantage. Elle retient ses larmes pour ne pas g\u00e2ter l\u2019odeur toute fra\u00eeche, toute bonne encore, de la pure. Elle n\u2019inspire pas \u00e0 fond pour ne pas saturer son odorat. Il faut durer. Quatre jours. Apr\u00e8s, il y aura encore le linge de la pani\u00e8re et puis celui des placards o\u00f9 elle prendra le dernier souffle de son odeur. Quand ils se sont rencontr\u00e9s, il portait un parfum \u00e9trangement joyeux. Il lui rappelait un h\u00f4tel pr\u00e8s d\u2019un champ de fraises o\u00f9 elle \u00e9tait all\u00e9e avec un autre homme. Le souvenir a d\u00e9riv\u00e9 pour n\u2019\u00eatre plus que son parfum \u00e0 lui, sa peau de soleil.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#161<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle lisait un polar. Un truc am\u00e9ricain, mal traduit. Le dimanche en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, une longue file de voitures se tra\u00eenait dans la rue, avec un tel barouf de klaxons et de jurons que toute autre lecture aurait \u00e9chou\u00e9. C\u2019\u00e9tait le m\u00eame cirque chaque semaine. Elle devait manger quelque chose, un yaourt \u00e0 la cerise, le dimanche, c\u2019est les seuls qui restent. En tous cas, elle \u00e9tait assise \u00e0 la table de la cuisine. Chez les Amerloques, \u00e7a bardait, le d\u00e9tective avait sorti son revolver dans un parking. Deux coups de feu. Dans la rue. Elle veut penser \u00e0 un pot d\u2019\u00e9chappement. Elle s\u2019approche de la fen\u00eatre avec prudence, cependant. Sur le trottoir d\u2019en face, un grand noir en costard est adoss\u00e9 au mur entre la boutique de t\u00e9l\u00e9phone et transfert d\u2019argent et le kebab. Deux motards casqu\u00e9s, arr\u00eat\u00e9s devant lui, bouchent la vue. Elle se penche un peu. Elle appelle le num\u00e9ro d\u2019urgence. Celui qui vient. Le 15. Plus personne ne bouge dans la rue. Le passager tire un troisi\u00e8me coup de feu dans le gars qui s\u2019affaisse. Ils d\u00e9marrent en trombe et s\u2019\u00e9talent au carrefour. La moto et les motards glissent dans trois directions diff\u00e9rentes. \u00c7a d\u00e9croche \u00e0 l\u2019autre bout du fil. Elle entend sa voix d\u00e9crire ce qui s\u2019est pass\u00e9, ce qui\u00a0est en train de se passer, mais c\u2019est dans ses yeux qu\u2019elle se tient tout enti\u00e8re. Pendant ce temps, des gens sont sortis des commerces pour s\u2019approcher du corps. Quelqu\u2019un crie en voyant les motards revenir, \u00e0 pied. Panique g\u00e9n\u00e9rale. Le corps reste en plan. Tout le monde est parti se cacher, comme pour un jeu, derri\u00e8re les voitures en stationnement, dans les boutiques qui cadenassent leur porte, les automobilistes disparaissent sous le tableau de bord\u2026 Elle se drape dans le maigre voilage de la fen\u00eatre. Ils reviennent. L\u2019un boite, l\u2019autre a toujours son arme au bout du bras. Le corps se roule en boule. Ils avancent vite et gauchement, se cognant aux r\u00e9troviseurs, pointant leur casque vers les \u00e9tages. Ils savent que plus d\u2019une cinquantaine de personnes sont en train d\u2019appeler simultan\u00e9ment des secours. Personne ne crie. On entend des oiseaux. Et puis, ils se d\u00e9cident\u00a0: ils avisent un type \u00e0 moto et fondent sur lui, arme au poing. Le gars l\u00e8ve les bras et en prenant appui sur sa jambe droite, passe la gauche au-dessus de l\u2019engin par l\u2019arri\u00e8re, pas trop vite, comme une danse. Il recule sans l\u00e2cher des yeux ses deux braqueurs, qui sit\u00f4t en selle foncent entre les voitures arr\u00eat\u00e9es. Plus tard, il fume une cigarette qu\u2019il aura eu du mal \u00e0 allumer. La meilleure de sa vie. Les pompiers ont embarqu\u00e9 le corps en r\u00e9animation. La rue est bloqu\u00e9e. Jusque tard dans la soir\u00e9e, les flics vont chercher les clefs de la moto abandonn\u00e9e au carrefour. Et s\u00fbrement d\u2019autres choses dont on ne parle pas dans son polar. Une belle soir\u00e9e de printemps, des flics avec des lampes torches, \u00e0 quatre pattes pour voir sous les bagnoles gar\u00e9es \u00e0 la h\u00e2te tout le long de sa rue.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#160<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il ne comprenait pas ce qu\u2019il lui disait. Pas un tra\u00eetre mot, puisqu\u2019il sentait qu\u2019il n\u2019y avait l\u00e0 que des mots amis. Il ne comprenait pas le d\u00e9tail. Attention, par exemple, il le disait sans s\u2019exclamer, sans hurler avant la fin du trottoir comme le faisait sa m\u00e8re. Avec lui,\u00a0attention \u00e9tait une douce petite bou\u00e9e en forme de pieuvre amicale qui flottait dans un bassin sans bord. Il ne comprenait pas non plus \u00ab\u00a0chevillette\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0cherra\u00a0\u00bb quand sa grand-m\u00e8re lui lisait <em>Le Petit Chaperon rouge<\/em>, mais il voyait bien qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019ouvrir une porte. Elle disait qu\u2019il avait de la jugeote. Eh bien, l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la m\u00eame chose, ouvrir une porte avec des mots, suivre avec des yeux tranquilles la petite bou\u00e9e pieuvre. Bien plus tard, il apprit qu\u2019une l\u00e9gende signalait l\u2019entr\u00e9e des Enfers par un lac. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle flottait \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#159<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une amie lui avait racont\u00e9 sa mise en liquidation judiciaire. Convoqu\u00e9e au tribunal administratif en fin de matin\u00e9e, elle en \u00e9tait ressortie sans emploi, sa boutique ferm\u00e9e dans l\u2019heure, quand elle pensait avoir un mois devant elle pour mettre les choses en ordre. Rideau. La soudainet\u00e9 de la chose. En faisant son sac, il gardait l\u2019\u0153il sur sa montre. Sa vieille montre qui tra\u00eenait dans le tiroir \u00e0 bricoles, le bracelet r\u00e2pait le poignet \u00e0 pr\u00e9sent, il avait maigri depuis la fin de ses \u00e9tudes, plus de doute possible. La trotteuse\u2026 Il n\u2019\u00e9tait pas au quart d\u2019heure pr\u00e8s, mais d\u00e9j\u00e0 il ne pouvait plus miser sur une demi-journ\u00e9e de marge. Les po\u00e8mes, les op\u00e9ras (prendre des chaussettes chaudes), faisaient leur miel de ces couperets qui tranchaient l\u2019existence en deux parties et glosaient pendant des heures de ce que le changement ne prenait qu\u2019une seconde et qu\u2019il surprenait toujours. Involontairement, ses regards balayaient la rue en bas et il entendait tr\u00e8s distinctement la radio du voisin du dessus et les pas d\u2019un gosse dans l\u2019escalier. Les carnets, il ne faut pas les laisser. La porte a claqu\u00e9 derri\u00e8re lui, les clefs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#158<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle s\u2019assied sur les marches de pierre de la v\u00e9n\u00e9rable institution dans sa robe de f\u00e9e. Elle ne rentrera pas, ni cette ann\u00e9e ni une autre. Le moment est pass\u00e9. Dans quelques semaines, elle n\u2019aura plus l\u2019\u00e2ge requis. Il n\u2019est pas venu et sans lui, pas d\u2019\u00e9preuve possible. De f\u00e9e, elle n\u2019a que la robe. Elle ne lui en veut pas, car lui seul qui portera la faute. Il aura trac\u00e9, avec sa nonchalance coutumi\u00e8re cette bifurcation de son existence. Elle est soulag\u00e9e. Elle est spectatrice. Une voiture passe dans la rue \u00e0 sens unique, une jeune femme qui lui ressemble trait pour trait est assise \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Elle n\u2019a m\u00eame plus la pr\u00e9sence d\u2019esprit de s\u2019en \u00e9tonner. Elle est effroyablement tranquille. Depuis combien d\u2019ann\u00e9es n\u2019avait-elle pas dormi comme cela\u00a0? Mais ce n\u2019est pas un r\u00eave, elle est bien v\u00e9ritablement assise sur les marches de pierre. L\u2019apparitrice appelle son nom, au moment o\u00f9 elle le voit arriver au bout de la rue, pile \u00e0 l\u2019heure. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle le voit porter une chemise repass\u00e9e.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#157<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La ville mue. Les lieux o\u00f9 l\u2019on aimait se retrouver font place \u00e0 d\u2019autres, sans dispara\u00eetre tout \u00e0 fait. Ils s\u2019effacent comme des cousins discrets \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un oncle truculent. Et avec eux ce que nous aimions l\u00e0 se fane, incapable de subsister dans une si grande ombre port\u00e9e. C\u00e9cile Wasjbrot raconte comment, avec une amie, elles firent le choix du nom, de l\u2019adresse, devant la devanture, conservant ainsi le m\u00eame endroit de retrouvailles \u00e0 travers les ann\u00e9es. Je me souviens d\u2019une forme d\u2019amusement \u00e0 traquer des alternatives, des plans B, voire C, puisqu\u2019\u00e0 aucun moment ce qui \u00e9tait perdu ne pouvait \u00eatre recouvr\u00e9 \u00e0 l\u2019identique. \u00c9videmment, dira-t-on, mais il faut parfois toute une vie pour accepter cette \u00e9vidence, ne plus d\u00e9tourner la t\u00eate en sa pr\u00e9sence, pour l\u2019appr\u00e9cier m\u00eame. Or, je ne crois pas avoir jamais eu les moyens d\u2019entretenir ce fol espoir. J\u2019ai aim\u00e9 fouiner, d\u00e9nicher, me retourner, redistribuer\u2026 La ville mute. Cette bondissante qu\u00eate de nouveaux lieux \u00e0 aimer a fini par trouver sa fin. Cela correspond plus au moins au moment o\u00f9 il est apparu que certaines des personnes que j\u2019aimais \u00e0 retrouver dans la ville ne viendraient plus inaugurer ces nouveaux caf\u00e9s, squares, restaurants, quartiers, mus\u00e9es\u2026 parce qu\u2019elles \u00e9taient mortes. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 demander\u00a0: \u00ab\u00a0o\u00f9 nous retrouverons-nous\u00a0?\u00a0\u00bb sans proposer d\u2019abord un endroit pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Pareillement, au moment de la commande au restaurant, je dis \u00ab\u00a0la m\u00eame chose\u00a0\u00bb, pour n\u2019\u00eatre pas d\u00e9tourn\u00e9e de ce qui \u00e0 pr\u00e9sent compte le plus. \u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#156<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle comptait retourner travailler dans le village o\u00f9 elle avait eu son premier boulot. Une saison d\u2019\u00e9t\u00e9, \u00e0 peine majeure. Elle avait la d\u00e9termination d\u2019une vengeance. Sa d\u00e9cision de remonter l\u00e0-haut nous plongeait dans une grande perplexit\u00e9. Cela faisait bien longtemps que le gars avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, emprisonn\u00e9. Il \u00e9tait probablement mort. \u00c0 la r\u00e9flexion, avait-elle jamais montr\u00e9 d\u2019autres formes de d\u00e9termination\u00a0? Non. Les d\u00e9cisions se prenaient le soir pour le lendemain, chantiers ouverts, valises boucl\u00e9es, villes quitt\u00e9es\u2026 sans trop d\u2019\u00e9clat, mais de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Elle avait d\u00e9croch\u00e9 un contrat aupr\u00e8s d\u2019employeurs qui promettaient d\u2019\u00eatre tout aussi m\u00e9prisables que ceux qui l\u2019avaient embauch\u00e9e, nourrie et log\u00e9e, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Je suis pass\u00e9 la voir au milieu de l\u2019\u00e9t\u00e9. Elle m\u2019a emmen\u00e9 d\u00e9jeuner dans une petite cr\u00eaperie aux pieds des pistes. Elle leur tournait le dos et m\u2019invita \u00e0 m\u2019asseoir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. La grande terrasse en bois semblait flotter au-dessus de l\u2019herbe. Les montagnes semblaient autant de convives \u00e0 notre table.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 155<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La distraction. L\u2019aveuglement. Je regarde cette s\u00e9rie fantastique sur Morph\u00e9e. Je me tance. Je m\u2019asticote. Pourquoi regarder \u00e7a\u00a0? N\u2019as-tu pas mieux \u00e0 faire\u00a0? Qu\u2019est-ce que \u00e7a peut bien te faire\u00a0? Pourquoi maintenant\u00a0? Et le h\u00e9ros, il est taill\u00e9 pour plaire \u00e0 des ados, avec son corbeau qui parle, son teint bl\u00eame\u2026 Et \u00e7a continue, un bruit de fond permanent comme celui des t\u00e9l\u00e9s un peu d\u00e9traqu\u00e9es de mon enfance o\u00f9 l\u2019image nette \u00e9tait flanqu\u00e9e d\u2019un gr\u00e9sillement de basses qu\u2019on finissait par associer \u00e0 tout, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un nouveau venu ass\u00e8ne au poste un coup de poing salutaire pour lui \u00e9claircir les id\u00e9es. \u00c7a dure des jours, et puis je remarque que je me souviens que je suis occup\u00e9e depuis deux ans \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un texte o\u00f9 le r\u00eave devient une modalit\u00e9 de communication, dont je suis en train de corriger le manuscrit et que j\u2019envisage d\u2019adopter un corbeau une fois \u00e0 la retraite, que je crois assez fermement qu\u2019il me sera alors possible de parler avec lui.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 154<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pour l\u2019apprentissage il y avait eu encore une fois, une derni\u00e8re, le r\u00e9seau des amis d\u2019amis. Le patron ne lui avait pas pos\u00e9 de question. Il avait essuy\u00e9 la vague d\u2019illumin\u00e9s qui, r\u00e9inventant le retour aux vraies valeurs, roulaient leur costard en boule pour se mettre au p\u00e9trin. Avec elle c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent. L\u2019\u00e2ge d\u2019abord. Elle avait d\u00e9j\u00e0 bien roul\u00e9 et sur toutes sortes de routes. La seule chose qui semblait l\u2019attirer au fournil, c\u2019\u00e9taient les horaires. Il \u00e9tait rare qu\u2019elle dorme encore apr\u00e8s quatre heures du matin, alors mieux valait s\u2019attaquer \u00e0 quelque chose d\u2019utile plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 sa propre personne. Elle \u00e9tait \u00e9tonnement r\u00e9sistante, m\u00eame si on portait moins qu\u2019avant, \u00e7a avait son importance. Le peu de paroles n\u00e9cessaires \u00e0 la t\u00e2che, il voyait bien que \u00e7a aussi lui plaisait. Elle regardait d\u2019un mauvais \u0153il le poste radio enfarin\u00e9 au d\u00e9but, mais finaude, elle avait vite compris qu\u2019il servait au silence, m\u00eame tonitruant.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 153<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle \u00e9crivait. On lui offrait des stylos. Leur aspect pr\u00e9sentait syst\u00e9matiquement de nombreux points avec la personnalit\u00e9 du donneur, souvent m\u00eame avec sa morphologie. Elle \u00e9crivait. \u00c0 travers cette offrande se manifestait le souhait qu\u2019elle les tienne entre trois doigts et fasse couler d\u2019eux leur histoire, sans que quiconque reconn\u00fbt leur calligraphie. Mais s\u2019ils se reconnaissaient imm\u00e9diatement dans les traits qu\u2019ils n\u2019avaient pas inspir\u00e9s, les leurs dans ses textes, leur demeuraient \u00e9trangers. Dans un entretien, elle expliquait fort s\u00e9rieusement que, quelle que soit sa forme ou sa couleur, une plume \u00e9tait une plume et que les oiseaux n\u2019avaient pas leur mot \u00e0 dire, puisqu\u2019ils les chantaient sans \u00e9gal possible.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#152<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sa voix se confond avec un grincement de chaise. Impossible de savoir s\u2019il a dit quelque chose ou si on s\u2019est assis un peu trop lourdement sur l\u2019antique mobilier de sa salle \u00e0 manger. \u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, plusieurs personnes de son entourage ont des voix de meubles. Enfin, pour \u00eatre tout \u00e0 fait exacte, d\u2019objets inanim\u00e9s. Sa cousine Claudie, pour ne citer qu\u2019elle, parle avec un ton de lorgnon. Elle ne dit pas \u00e7a parce que Claudie ne mange pas de viande et ne supporte pas de voir passer un chien dans le paysage \u2014 splendide \u2014 qu\u2019on peut contempler par la fen\u00eatre de son salon quand elle vous intime l\u2019ordre de venir prendre le th\u00e9 chez elle. Elle \u00ab\u00a0laisse la vue\u00a0\u00bb alors, dans un geste d\u2019hospitalit\u00e9 qui ne trompe aucun familier\u00a0: elle veut \u00e9viter le soleil qui donne directement dans l\u2019apr\u00e8s-midi et le d\u00e9sagr\u00e9able contre-jour de ses h\u00f4tes. Quant \u00e0 son fils, elle doit bien l\u2019admettre, il a toujours eu le timbre d\u2019un canap\u00e9 affaiss\u00e9, et son mariage n\u2019a rien arrang\u00e9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#151<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Au d\u00e9part, c\u2019\u00e9tait du caf\u00e9 pour r\u00e9veiller les morts. Mais avec le temps et l\u2019obstination \u00e0 le servir toujours ainsi, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 le pr\u00e9parer autrement, si puissant que les vieux le coupaient avec un trait d\u2019eau, ou parfois avec un gla\u00e7on, le breuvage costaud a perdu son pouvoir\u00a0de ramener \u00e0 la vie. C\u2019est devenu, sans qu\u2019on y prenne garde, une comm\u00e9moration. \u00c0 l\u2019Est, on verse un peu d\u2019alcool par terre pour boire avec les absents. Une grande verticale traverse le monde du dessus et celui du dessous, tous les sols sont meubles. Chez mes grands-parents, la formule s\u2019est\u00a0resserr\u00e9e, et voil\u00e0 que je me retrouve \u00e0 faire \u00ab\u00a0du caf\u00e9 pour les morts\u00a0\u00bb. Un bon geste, en quelques sortes, comme les chrysanth\u00e8mes sur les tombes \u00e0 la Toussaint. Jeanne avait une fa\u00e7on de dire\u00a0: \u00ab\u00a0Il est bon ton caf\u00e9\u00a0\u00bb transformant cette phrase toute simple en un des plus beaux compliments que j\u2019ai re\u00e7us. Marcel la dit \u00e0 pr\u00e9sent exactement sur le m\u00eame ton, le nez dans son mazagran. Dans un monde d\u2019imposture, je fais du bon caf\u00e9 pour les morts.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#150<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La gare de Stuttgart est en travaux. Cela saute aux yeux et pour cette raison, il est d\u00e9conseill\u00e9 d\u2019en faire la remarque aux habitants de Stuttgart qui vous accueillent. D\u2019ailleurs, si au lieu de d\u00e9barquer na\u00efvement dans ce chantier tentaculaire, vous vous \u00e9tiez un peu renseign\u00e9, vous auriez parl\u00e9 de la pluie et du beau temps, du voyage et des sandwichs. En effet, voil\u00e0 ce qu\u2019on peut en apprendre sans aller chercher bien loin\u00a0: <em>Les travaux de construction ont d\u00e9but\u00e9 en\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/2010\">2010<\/a>\u00a0et devraient \u00eatre achev\u00e9s en\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/2020\">d\u00e9cembre 2022 pour la gare et 2025 pour le n\u0153ud ferroviaire<\/a>. Le projet fait l\u2019objet de pol\u00e9miques, les\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alliance_90_\/_Les_Verts\">Verts<\/a>\u00a0y \u00e9tant particuli\u00e8rement hostiles. La d\u00e9molition de l\u2019aile nord de la gare le\u00a025 ao\u00fbt 2010\u00a0et l\u2019abattage des arbres dans le\u00a0Schlossgarten\u00a0dans la nuit du\u00a030 septembre\u00a0au\u00a01er\u00a0octobre 2010\u00a0ont constitu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent les points culminants sentimentaux des manifestations. La manifestation du\u00a030 septembre 2010\u00a0dans le\u00a0Schlossgarten, pr\u00e9alablement \u00e0 l\u2019abattage d\u2019arbres parfois \u00e2g\u00e9s de plusieurs centaines d\u2019ann\u00e9es, fut r\u00e9prim\u00e9e violemment par les forces de l\u2019ordre. Le lendemain, une manifestation r\u00e9unissait 50\u00a0000 personnes. (\u2026)<br \/>Son co\u00fbt a doubl\u00e9, atteignant 8,2 milliards d\u2019euros en 2021.<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 149<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle avait bien d\u00fb noter \u00e7a quelque part, voil\u00e0 ce qu\u2019elle se disait d\u2019abord, mais avec les ann\u00e9es, piles des carnets sur le bureau, dans les tiroirs, grenier des archives, fonds d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019universit\u00e9, fouiller \u00e9tait devenu plus long et al\u00e9atoire que r\u00e9\u00e9crire. D\u2019ailleurs, Il n\u2019est pas certain qu\u2019elle put r\u00e9\u00e9crire. Parfois, elle croyait avoir \u00e9crit, alors que non,\u00a0rien. Elle en avait parl\u00e9 \u00e0 la femme pleine de bon sens qui faisait le m\u00e9nage deux fois la semaine. Elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9solue \u00e0 employer quelqu\u2019un pour ranger\u00a0: \u00e9garer les notes, c\u2019\u00e9tait une chose, mais les factures, les papiers d\u2019identit\u00e9 et les chaussettes causaient rapidement des probl\u00e8mes d\u2019une autre importance. Elle avait d\u00fb lui en parler et avait cru l\u2019avoir \u00e9crit, puisqu\u2019elle \u00e9crivait aussi au sujet de cette femme, notait des anecdotes qu\u2019elle lui rapportait d\u2019autres foyers, sans jamais nommer les personnages, mais tout le monde se connaissait sur le campus et ce n\u2019\u00e9tait jamais bien m\u00e9chant. D\u2019ailleurs, elle contribuait probablement de la m\u00eame fa\u00e7on \u00e0 ent\u00e9riner l\u2019image lunaire que ses coll\u00e8gues avaient d\u2019elle. Quand elles prenaient un caf\u00e9 pour conclure leur travail du matin, avant que l\u2019une s\u2019en aille vers d\u2019autres p\u00e9nates et l\u2019autre vers l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre ou la biblioth\u00e8que, elles discutaient avec vivacit\u00e9 et riaient aussi parfois. C\u2019est alors qu\u2019elle avait ses meilleures id\u00e9es\u00a0: elles lui apparaissaient si nettement, qu\u2019apr\u00e8s coup, elle \u00e9tait persuad\u00e9e de les avoir non seulement not\u00e9es, mais \u00e9crites, d\u2019en avoir fait un article ou un chapitre. Le ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019accentuant, la professeure d\u00e9cida de se faire aider pour le m\u00e9nage trois ou quatre fois par semaine. Mais elle d\u00e9couvrit alors que sa femme de m\u00e9nage n\u2019avait pas ce genre de disponibilit\u00e9 \u00e0 lui accorder. Elle lui proposa alors de l\u2019h\u00e9berger, \u00e0 titre gratuit. La maison \u00e9tait grande, d\u2019autant plus qu\u2019elle lui avait permis de reconqu\u00e9rir de nombreux espaces en jetant les cartons vides et en organisant une m\u00e9thode de classement rationnelle. Avec tact et fermet\u00e9, Kassia d\u00e9clina l\u2019invitation\u00a0: elle avait une maison, des enfants et parfois un mari dont elle n\u2019avait pas l\u2019intention de se s\u00e9parer.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 148<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les nuages bas<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La photo ne les rendra pas<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle se les garde<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Noy\u00e9s de soleil<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle les aplatit si bien<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Que tu ne vois rien<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Des nuages bas<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Qui savent n\u2019\u00eatre ni ici ni l\u00e0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>H\u00e9siter, trembler<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Et tra\u00eener leurs gu\u00eatres<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>De soie comme ils vont en suspens<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Loin du ciel encore<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>O\u00f9 ils sont inscrits<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Par une main paresseuse<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ils restent tout pr\u00e8s<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Des champs et des toits<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Mauves sur les champs de colza<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Quand ils disparaissent<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Alors on entend<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Qu\u2019ils chuchotaient \u00e0 nos oreilles<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Tu vois\u00a0maintenant\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 147<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La pr\u00e9cision rapide du petit doigt qui croch\u00e8te la manche alors que les mains sont d\u00e9j\u00e0 mouill\u00e9es et savonneuses. Sa prestesse \u00e0 r\u00e9parer l\u2019oubli de cette infime pr\u00e9caution toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9, n\u2019est-elle pas la cause m\u00eame de cet oubli t\u00eatu\u00a0? Mais le geste se fait avec une telle discr\u00e9tion, le remarques-tu seulement d\u2019ordinaire\u00a0? Cela va si vite, on ne peut presque pas parler d\u2019un geste\u2026 une action\u00a0? Et ensuite, quand l\u2019index et le majeur sont couverts de cr\u00e8me pour le visage, les paumes prennent le relais pour fermer le petit pot cylindrique, bien cal\u00e9 dans l\u2019une tandis que l\u2019autre, op\u00e8re le quart de tour suffisant revisser le couvercle.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#146<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Alors, comme en posant son oreille contre sa poitrine pour entendre bien pr\u00e9cis\u00e9ment les battements de son c\u0153ur, elle lui demande\u00a0: \u00e0 quoi ressemblent-elles, ces crises d\u2019angoisses\u00a0? \u00c0 un chevreuil dans la lumi\u00e8re des phares. \u00c0 un r\u00e9veil en conduisant sur l\u2019autoroute, quand un shot d\u2019adr\u00e9naline te rappelle du profond sommeil d\u2019une seconde, au danger, \u00e0 la vie. Son c\u0153ur bat dans le lointain, elle a ferm\u00e9 les yeux pour mieux entendre et derri\u00e8re ses paupi\u00e8res, elle voit son visage effar\u00e9 et une s\u00e9rie de petits verres remplis \u00e0 ras bord d\u2019alcool \u00e0 70 degr\u00e9s align\u00e9s sur un comptoir. Lui voit son visage \u00e0 elle, flout\u00e9 par l\u2019eau, comme du fond d\u2019une piscine. Ils ne parlent plus.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#145<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La plante se portait mieux, c\u2019\u00e9tait incontestable, depuis que sur les conseils d\u2019une \u00e9tudiante chagrin\u00e9e de la voir d\u00e9p\u00e9rir, il s\u2019\u00e9tait risqu\u00e9 \u00e0 l\u2019arroser davantage. Il la tenait d\u2019une vieille coll\u00e8gue qui lui avait confi\u00e9e, florissante, quelques temps avant d\u2019aller rejoindre la Grande Biblioth\u00e8que \u00e9ternelle, qui les accueillerait tous t\u00f4t ou tard dans ses rayons. C\u2019\u00e9tait une dame qui ne payait pas de mine, en d\u00e9pit du soin qu\u2019elle mettait \u00e0 s\u2019entretenir, fr\u00e9quentant chaque mois le petit salon de coiffure en bordure du campus, o\u00f9 un monsieur qui faisait aussi la barbe teignait ses cheveux dans le m\u00eame abricot que celui de son caniche. Elle appartenait \u00e0 diff\u00e9rentes soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes o\u00f9 elle si\u00e9geait \u00e0 une place d\u2019honneur, et elle savait toujours quel livre prendre sur ses \u00e9tag\u00e8res pour sortir qui la visitait d\u2019embarras, comme elle l\u2019avait fait pendant des d\u00e9cennies \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019universit\u00e9. Il avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impressionn\u00e9 de voir qu\u2019\u00e0 la retraite, elle continuait \u00e0 proposer l\u2019ouvrage id\u00e9al, alors que le nombre de volumes auxquels elle avait d\u00e9sormais acc\u00e8s ne d\u00e9passait probablement pas le millier, en comptant ceux qu\u2019elle entreposait dans sa cuisine, ses toilettes et son garage. D\u2019ailleurs, elle r\u00e9pugnait \u00e0 se lever de son confortable fauteuil \u00e0 oreilles, et r\u00e9ussissait des miracles en se limitant aux livres \u00e0 port\u00e9e de sa main. En lui donnant la plante, elle avait pr\u00e9cis\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0trop d\u2019eau c\u2019est la mort. Elle se contente de peu\u00a0\u00bb. Et depuis plus de vingt ans, elle survivait sur son bureau. Il lui parlait, l\u2019arrosait tous les quinze jours avec un d\u00e9 \u00e0 coudre. Ses longues feuilles minces, repli\u00e9es sur elles-m\u00eames, lui \u00e9voquaient les romans \u00e9gyptiens d\u2019Agatha Christie, et notamment <em>La Mort n\u2019est pas une fin<\/em>, ce dont il se sentait profond\u00e9ment reconnaissant. En contemplant sa renaissance plantureuse (depuis trois semaines, il \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 un verre d\u2019eau chaque lundi), un trouble in\u00e9dit s\u2019emparait de lui. Cette capacit\u00e9 l\u00e9gendaire \u00e0 demeurer dans la plus stricte observance de la r\u00e8gle, des r\u00e8gles, et qui faisait l\u2019excellente et terrible r\u00e9putation dont il jouissait \u00e0 travers tout le pays, de combien d\u2019autres choses l\u2019avait-elle priv\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#144<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle est debout dans la cuisine. Une petite chaussette argent\u00e9e dans la main. Sur le rebord de la fen\u00eatre, dans les bacs de simples, une branche de thym part de travers, on dirait le Sud.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#143<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>En lieu et place d\u2019\u00e9pop\u00e9es, dans la famille, nous avons les proc\u00e8s. Des proc\u00e8s au long cours, o\u00f9 avant m\u00eame le verdict, on en a d\u00e9j\u00e0 pris pour quinze ans minimums. Tout est bon dans le cochon, mais l\u2019immobilier reste un nanan. La maison de famille est rest\u00e9e si longtemps en indivision qu\u2019avec l\u2019argent des avocats et des experts, on aurait pu en acheter deux pareilles. Il fait cette constatation sans aucune amertume. C\u2019\u00e9tait la maison de ses beaux-parents, on dirait qu\u2019il a v\u00e9cu toute l\u2019affaire \u2013 20 ans tout de m\u00eame \u2013 de loin, qu\u2019il a regard\u00e9 les sept fr\u00e8res et s\u0153urs de sa femme s\u2019empailler depuis les tribunes. Mais le proc\u00e8s, c\u2019\u00e9tait la bonne chose \u00e0 faire, ils en conviennent tous deux, en hochant tranquillement la t\u00eate\u00a0: on va aux mariages, aux bapt\u00eames, aux enterrements, on envoie des cartes pour les anniversaires, on prend des nouvelles et on convoque le ban et l\u2019arri\u00e8re-ban de la justice immobili\u00e8re \u00e0 chaque h\u00e9ritage.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#142<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il faut quand m\u00eame dire qu\u2019on n\u2019avait pas envisag\u00e9 qu\u2019on serait juste jusqu\u2019au bout. Le contraire non plus, d\u2019ailleurs. Mais on pensait qu\u2019avec le temps, \u00e7a l\u00e2cherait un peu aux coutures et on se retrouve \u00e0 soixante-dix piges pass\u00e9es \u00e0 compter ses petits sous \u00e0 la boulangerie. Les Bahamas, je ne dis pas, mais un caf\u00e9 croissant pour agr\u00e9menter la promenade et de quoi acheter un journal digne de ce nom, au lieu de r\u00e9cup\u00e9rer la feuille de chou du caf\u00e9\u2026 Et puis s\u2019assoir\u00a0! Le comptoir, c\u2019est bien joli, mais \u00e0 mesure que les jambes fatiguent, il prend une allure de d\u00e9ambulateur tout \u00e0 fait d\u00e9primante. Tout \u00e7a, c\u2019est pas la mer \u00e0 boire, mais tout de m\u00eame, une d\u00e9convenue.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#141<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les r\u00e9unions chez le Doyen observaient un protocole strict. Le Professeur Tuppet, que tout le monde appelait Tuppet-Puppet, sans qu\u2019on sache bien pourquoi, or la rime, arrivait syst\u00e9matiquement en retard. Elle d\u00e9testait ce surnom, entrant dans des rages grandioses si elle entendait quelqu\u2019un le prononcer et, il faut en convenir, elle avait l\u2019ou\u00efe fine. Ceux qui la c\u00f4toyaient depuis plus de deux d\u00e9cennies confirmaient bien volontiers que n\u2019importe quel surnom lui aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9galement insupportable, mais qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient attach\u00e9s \u00e0 celui-l\u00e0 et son succ\u00e8s aupr\u00e8s des jeunes g\u00e9n\u00e9rations ent\u00e9rinait cette pr\u00e9f\u00e9rence. On ne l\u2019avait connue qu\u2019habill\u00e9e comme une grand-m\u00e8re, mais pas comme sa grand-m\u00e8re qui avait \u00e9t\u00e9 en son temps une des femmes les plus \u00e9l\u00e9gantes du campus. Pour ce qui est des retards, la question est toujours la m\u00eame\u00a0: comment\u00a0? Tuppet-Puppet avait une fa\u00e7on particuli\u00e8rement exasp\u00e9rante puisqu\u2019elle entrait dans la c\u00e9r\u00e9monie du doyen en touriste \u2014 et je pense particuli\u00e8rement \u00e0 la horde bard\u00e9e d\u2019appareils photo dans le premier clo\u00eetre de l\u2019Abbaye de Tomar, alors m\u00eame que des panneaux en abondance signalent par des pictogrammes qu\u2019il est rigoureusement interdit de prendre des photos et qu\u2019un peu de silence est bienvenu, le lieu \u00e9tant toujours consacr\u00e9 et habit\u00e9 \u2014 donnant des signes ostentatoires de son inconscience du d\u00e9rangement qu\u2019elle provoquait. On pourrait dire bien des choses sur le Doyen \u2014 et on les dira, soyez-en assur\u00e9s \u2014, mais son go\u00fbt du protocole convenait \u00e0 l\u2019ensemble du corps enseignant. Aucune remontrance n\u2019ayant l\u2019effet escompt\u00e9 sur Tuppet-Puppet \u2014 elles la rendaient au contraire encore plus agressive qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire \u2014, ses retards furent incorpor\u00e9s au c\u00e9r\u00e9monial et \u00e0 chacune de ses entr\u00e9es une rumeur quasi imperceptible ressassait son surnom, dans une sorte de comptine\u00a0:<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>Late, late, late<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>Tuppet-Puppet<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#140<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 son r\u00e9veil, le r\u00e9veil n\u2019avait pas sonn\u00e9. Un signe. Il \u00e9tait tard, or elle ne dormait jamais tard. Un signe. Les draps r\u00eaches et coupants s\u2019\u00e9taient amollis et adoucis dans la nuit et \u00e0 pr\u00e9sent, ils la cajolaient. N\u00e9cessit\u00e9 oblige, elle se tra\u00eena aux toilettes, puis \u00e0 la cuisine. Ind\u00e9cise, elle entreprit un \u00e9poussetage des \u00e9tag\u00e8res en attendant le sifflet de la bouilloire. Une carafe se brisa. Un signe. Elle emporta la th\u00e9i\u00e8re et des vivres et retourna se coucher. La pluie se mit aussit\u00f4t \u00e0 tomber bruyamment, chassant les deux oiseaux roucouleurs qui l\u2019avaient probablement r\u00e9veill\u00e9e. Un signe. Plus les heures passaient, plus il devenait clair qu\u2019il faudrait vivre autrement. Moins d\u2019espace, moins de bruit, moins de gestes\u2026 R\u00e9duire la voilure. Alors des cordages et des voiles, des histoires de sir\u00e8nes, de m\u00e2t, des chansons de marins et toute la Gr\u00e8ce antique envahirent la chambre.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 139<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La seule chose qu\u2019il l\u2019ait vu faire d\u2019un tant soit peu \u00e9rotique consistait \u00e0 retirer une moufle avec ses dents. D\u2019ordinaire, cela lui suffisait amplement\u00a0: il \u00e9tait dot\u00e9 d\u2019une grande imagination dans ce domaine. Il pouvait tenir des semaines sur un geste, une intonation, un regard, une bribe de conversation, un contact accidentel, un reste de parfum chauff\u00e9 sur une \u00e9charpe accroch\u00e9e \u00e0 la m\u00eame pat\u00e8re que son pardessus\u2026 Il avait conserv\u00e9 pr\u00e9cieusement l\u2019image de la moufle pour un moment tranquille, la maison vide, une longue soir\u00e9e bordant une matin\u00e9e sans r\u00e9veil. Son sens de l\u2019\u00e9conomie des \u00e9mois \u00e9tait tout aussi spectaculaire que son imagination. Il l\u2019avait d\u2019abord interpr\u00e9t\u00e9 comme la juste contrepartie d\u2019une jeunesse perdue dans un coin sans int\u00e9r\u00eat. Mais le roman avait chang\u00e9 avec l\u2019\u00e2ge, certaines complaisances biographiques ayant atteint leurs limites. Dire qu\u2019un coin est sans int\u00e9r\u00eat, par exemple, alors qu\u2019il en aimait profond\u00e9ment les reliefs, la lumi\u00e8re et nombre d\u2019aventures dont il refusait \u00e0 pr\u00e9sent de rougir. Il pensait \u00e0 pr\u00e9sent que l\u2019\u00e9moi \u00e9tait chose rare, que ces instants qui le bouleversaient contenaient un reflet d\u2019une chose tr\u00e8s profond\u00e9ment enfouie en lui, une intensit\u00e9 proprement insoutenable, comme l\u2019attraction pour la couleur rouge ou bleu glacier. Il se saisissait de ces apparitions \u2014 soudain, il \u00e9tait aux aguets, avant m\u00eame de savoir ce qui provoquait cet \u00e9tat, comme il se repr\u00e9sentait les chiens d\u2019arr\u00eat, la patte lev\u00e9e, sur le recul presque, comme pour rembobiner les quelques instants qui venaient de cr\u00e9er une alerte assourdissante, un bruissement de feuilles, un effluve sur l\u2019eau\u2026 \u2014 puis, avec patience, pr\u00e9cautionneusement, il les d\u00e9pliait et leur or miroitait sur toutes les surfaces de son esprit et de son corps. En d\u00e9pit de ce grand savoir-faire, de cette remarquable connaissance de son terrain, il en restait l\u00e0 avec la moufle. Il appelait, mais rien ne venait propager ni m\u00eame entretenir l\u2019\u00e9tincelle de son d\u00e9sir. \u00c0 force de torturer son esprit, une autre image se pr\u00e9senta de la jeune femme \u00e0 la moufle\u00a0: elle avait une sorte de souplesse au niveau des cervicales, elle avait une fois bascul\u00e9 la t\u00eate en arri\u00e8re pour voir qui arrivait sans prendre de se retourner\u2026 mais rien ce soir-l\u00e0, ni les autres ne lui permit de lier ensemble ces deux paillettes minuscules.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#138<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Avec son costume sans cravate, il explique : \u00ab C\u2019est un peu comme un m\u00e9nage qui se dirait, tiens, je vais m\u2019acheter une maison \u00e0 Romainville puis cinq ans apr\u00e8s un appartement \u00e0 Paris, puis trois ans apr\u00e8s un appartement \u00e0 New York\u2026 \u00bb<br \/>La femme de petits sous est terrifi\u00e9e par cette litanie de chiffres. Le K inscrit apr\u00e8s les centaines, initiale de Katastrophe.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#137<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le Professeur \u00c6gg \u00e9tait soucieux. Son appartenance \u00e0 deux \u00e9minentes Facult\u00e9s distantes de cinq heures d\u2019avion lui avait sembl\u00e9 un \u00e9quilibre id\u00e9al, d\u2019autant que le prestige de chaque institution rejaillissait pour ainsi dire au carr\u00e9 sur son CV. Les voyages l\u2019excitaient, il aimait les a\u00e9roports, les taxis, acheter des parfums hors taxe, dormir dans des h\u00f4tels que r\u00e9servait pour lui une femme qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019une voix \u2014 pouvoir \u00e9noncer la phrase \u00ab\u00a0Bonjour, je suis le Professeur \u00c6gg, vous avez une chambre pour moi\u00a0\u00bb, m\u00e9tamorphosait le lobby en d\u00e9cor de <em>La Mort aux trousses<\/em> \u2014 faire deux petits-d\u00e9jeuners au buffet avant d\u2019aller \u00e9difier par la qualit\u00e9 sup\u00e9rieure de ses raisonnements les amphis de phr\u00e9nologie, pour les quitter quelques heures plus tard dans un nuage de fum\u00e9e\u2026 Le professeur \u00c6gg aimait les lauriers, raison pour laquelle l\u2019adage \u00ab\u00a0pour vivre heureux, vivons cach\u00e9s \u00bb n\u2019avait jamais fait partie de ses pr\u00e9ceptes. Cependant, il l\u2019admettait am\u00e8rement en avalant son deuxi\u00e8me caf\u00e9, c\u2019\u00e9tait bien l\u00e0 le secret d\u2019une double vie r\u00e9ussie. Or depuis quelques mois, chacune de ses employeuses le pressait de dire enfin ce qu\u2019elle repr\u00e9sentait pour lui\u00a0: maison-m\u00e8re ou troisi\u00e8me bureau, plongeant le pauvre professeur dans des affres de mari adult\u00e9rin, alors m\u00eame que sa vie amoureuse \u00e9tait tout \u00e0 fait d\u00e9gag\u00e9e de ce genre d\u2019ultimatum. En d\u00e9sespoir de cause, il d\u00e9cida de s\u2019en ouvrir \u00e0 une jeune coll\u00e8gue grammairienne dont l\u2019entrain naturel parvenait \u00e9pisodiquement \u00e0 le distraire. Une d\u00e9ception\u00a0: seule la question de savoir si on pouvait consid\u00e9rer \u00c6gg comme un aptonyme doubl\u00e9 d\u2019une calvitie, \u00e9l\u00e9gamment dissimul\u00e9e par un rasage de pr\u00e8s, l\u2019int\u00e9ressait.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#136<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle n\u2019appelait plus. Il ne s\u2019inqui\u00e9tait pas. Parfois il s\u2019ennuyait, mais il savait y faire. Un jour, elle appelait \u00e0 nouveau. Elle \u00e9tait de retour. Elle avait fait un long voyage. Elle avait v\u00e9cu \u00e0 des heures incompatibles avec les siennes. Il aurait aim\u00e9 qu\u2019elle lui confie davantage ses soucis. Il se serait senti plus solide.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 135<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle s\u2019en \u00e9tait aper\u00e7ue \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un s\u00e9minaire dans le Montana. La neige l\u2019avait surprise\u00a0et ses bottes en caoutchouc \u00e9taient tout \u00e0 fait inadapt\u00e9es. Il fallait se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u00a0: son directeur de th\u00e8se la brimait. Elle n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re \u00e0 se retrouver dans cette situation : l\u2019autorit\u00e9 des sp\u00e9cialistes en la mati\u00e8re, quelle que soit la mati\u00e8re, faisait la r\u00e9putation de l\u2019Universit\u00e9 et il n\u2019y avait rien de surprenant \u00e0 ce que cette autorit\u00e9 se commu\u00e2t parfois en une forme plus spectaculaire. \u00c0 l\u2019instar d\u2019une casserole de lait, les cons\u00e9quences de ces d\u00e9bordements affectaient simultan\u00e9ment les parois de la casserole, le feu noy\u00e9 d\u2019un coup, le manche et la main qui le tenait (le gaz seul continuant discr\u00e8tement \u00e0 fuir en pareil cas). Tout cela, c\u2019\u00e9tait le petit roman de l\u2019\u00e9pop\u00e9e de la th\u00e8se, un lit de mesquineries et de contrari\u00e9t\u00e9s au-dessus duquel le sujet trait\u00e9 planait, tel un \u00e9pervier dans le soleil. Elle remarqua soudain, dans le Montana, alors que son illustre professeur s\u2019appr\u00eatait \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019enceinte feutr\u00e9e o\u00f9 se tenait l\u2019\u00e9v\u00e8nement, que les \u00e9perviers, pas plus que les autres oiseaux n\u2019avaient vocation \u00e0 demeurer dans le ciel ad vitam aeternam et que s\u2019ils tournaient ainsi, ce n\u2019\u00e9tait pas pour la beaut\u00e9 du geste, mais bel et bien pour rep\u00e9rer quelque chose avant de fondre dessus. Ainsi de la relation entre la splendide \u00e9laboration intellectuelle et des innombrables tracasseries qui moutonnaient dans la fange des bourbiers de ce monde. Cette comparaison manquait de finesse, mais elle proc\u00e9dait d\u2019une intuition qui lui parut fort juste. C\u2019est alors qu\u2019elle r\u00e9alisa \u00e0 quel point les brimades de son directeur de th\u00e8se \u00e9taient d\u00e9plac\u00e9es. Il lui avait propos\u00e9 un sujet de th\u00e8se, une niche dont il \u00e9tait le plus grand sp\u00e9cialiste au monde et dont elle n\u2019\u00e9tait plus jamais sortie. Un chien de berger apparu tout \u00e0 coup entre l\u2019\u00e9pervier et le troupeau des d\u00e9ceptions qu\u2019elle gardait par-devers elle depuis qu\u2019elle l\u2019avait accept\u00e9. Elle n\u2019avait pas vraiment d\u2019id\u00e9es de toute fa\u00e7on, en tous cas, aucune de cette hauteur. Dans quelques minutes, elle ferait une communication de premi\u00e8re importance dans le Montana tandis que depuis la salle il lui indiquerait d\u2019abr\u00e9ger, de se concentrer, d\u2019aller au sujet, de ne pas d\u00e9passer le temps qu\u2019il lui \u00e9tait imparti, par de petits signes secs, des soupirs et des roulements d\u2019yeux. Factuellement, elle avait rendu sa th\u00e8se six ans auparavant, de sorte que son directeur de th\u00e8se aurait d\u00fb devenir un coll\u00e8gue, passant, si l\u2019on peut dire de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du manche. Mais de cela, elle ne prit conscience ni au colloque de Montr\u00e9al, ni aux journ\u00e9es d\u2019\u00e9tude de Cambridge, et pas m\u00eame lorsque son directeur de th\u00e8se prit sa retraite, laissant vacant une chaire prestigieuse o\u00f9 elle lui succ\u00e9da. Dans le Montana, envahie par son intuition du chien de berger et de l\u2019\u00e9pervier, elle m\u00e9langea ses pages et cette distraction l\u2019affecta si profond\u00e9ment qu\u2019elle ne parvint pas vraiment \u00e0 r\u00e9pondre aux questions, pourtant nombreuses, que suscit\u00e2t son intervention.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 134<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un arbre \u00e0 fleurs roses imperturbable dans son printemps. L\u2019herbe haute et grasse \u00e0 son pied, travers\u00e9e de soleil couvre quelques m\u00e8tres carr\u00e9s d\u2019une fluorescence idyllique. Il faudrait tout arr\u00eater et s\u2019asseoir l\u00e0, entre deux bretelles du p\u00e9riph\u00e9rique, poser contre le tronc une t\u00eate soudain l\u00e9g\u00e8re, manger l\u2019herbe peut-\u00eatre\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 133<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elles ne se parlaient plus. Elles ne se voyaient plus non plus. Finalement, \u00e7a avait toujours fonctionn\u00e9 comme \u00e7a. Quelque chose fondait une brouille et pendant des mois, parfois des ann\u00e9es, elles n\u2019avaient plus aucun \u00e9change l\u2019une avec l\u2019autre. Puis, un jour, elles se fr\u00e9quentaient \u00e0 nouveau. L\u2019une faisait une visite et elles convenaient d\u2019une autre rencontre, comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Au fil du temps, il n\u2019y avait plus qu\u2019un \u00e9pais brouillard, dans lequel elles s\u2019entrapercevaient plus ou moins.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 132<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il faut le dire \u00e0 Pierre. C\u2019est alors que tu t\u2019en souviens\u00a0: Pierre s\u2019est suicid\u00e9. Il n\u2019a pas laiss\u00e9 de note, il ne t\u2019a pas pr\u00e9venue. C\u2019est cela qui n\u2019est pas supportable\u00a0: il t\u2019a quitt\u00e9 avant m\u00eame d\u2019\u00eatre mort. Ce d\u00e9sir, il te l\u2019a tu. La solitude est une boue \u00e9paisse. La peine est terrible. Elle s\u2019enfonce comme une lame. La douleur est incroyablement pr\u00e9cise. Exquise. Ce genre de douleur qu\u2019on \u00e9prouve la nuit, quand on r\u00eave.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 131<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il lance un grand bonjour chaleureux. D\u2019un coup, on se croirait dans la famille qu\u2019on n\u2019a jamais eue, ou au Bar des amis. Derri\u00e8re sa vitre, la secr\u00e9taire m\u00e9dicale m\u00eame para\u00eet atteinte par cette vague bienfaisante. Les cheveux \u00e9chapp\u00e9s de son chignon tremblant comme sous l\u2019effet d\u2019une brise des mers du sud\u2026 Le petit peuple anxieux de la salle d\u2019attente \u00e9change des regards surpris. On croit un instant que le nouvel arriv\u00e9 s\u2019est tromp\u00e9 d\u2019adresse. Des sc\u00e9narios catastrophes s\u2019\u00e9chafaudent\u00a0: peut-\u00eatre vient-il pour des r\u00e9sultats d\u2019analyse sur la surabondance de ses prot\u00e9ine b\u00eata-amylo\u00efde et tau et qu\u2019il est sur le point de d\u00e9couvrir qu\u2019il va compl\u00e8tement perdre la boule, ce qu\u2019annonce cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de ton dans sa grande salutation enveloppante\u00a0? Peut-\u00eatre croit-il sinc\u00e8rement se trouver au Caf\u00e9 des Sports de Mens ou aux f\u00eates de Binbin\u00a0? Il a pourtant l\u2019air tout \u00e0 fait normal quand il s\u2019assied sur une chaise vert p\u00e2le, entre la femme rondelette avec un b\u00e9b\u00e9 qui pleure et l\u2019homme avec la vilaine toux. C\u2019est alors qu\u2019une des m\u00e9decins entre \u00e0 son tour en lan\u00e7ant un petit bonjour fac\u00e9tieux. La stupeur s\u2019accro\u00eet dans la salle d\u2019attente, certains r\u00e9ajustent avec soin leur masque sur leur nez. Une pand\u00e9mie, on sait comment \u00e7a commence.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\"># 130<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La premi\u00e8re vol\u00e9e de marches, elle la descend \u00e0 toute allure, son gobelet br\u00fblant dans une main. Sur le palier, elle s\u2019arr\u00eate net, boit son th\u00e9 d\u2019un trait, avant de se pr\u00e9cipiter vers la deuxi\u00e8me. Le retard n\u2019est pas un animal qui se laisse rattraper.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#129<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sur le parvis d\u00e9gag\u00e9 de bitume-plage, comme au sommet d\u2019une dune s\u00e8che, les guetteurs rendent l\u2019immensit\u00e9 du d\u00e9sert \u00e0 la ville partout arr\u00eat\u00e9e et recommenc\u00e9e, la ville brouillonne, ils la dotent d\u2019un horizon qui invisible aux yeux des passants, mais perceptible un instant. Ils scrutent des directions diff\u00e9rentes tandis que leurs compagnons dorment, ou discutent allong\u00e9s sur leur coude. Les matelas de fortune, les sacs, d\u00e9limitent un campement, un fortin, un refuge. Un des dormeurs, sous la couverture crasseuse est v\u00eatu de blanc immacul\u00e9 et son visage parfaitement oval, est paisible comme une statue qui pense.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#128<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un r\u00eave tout entier domin\u00e9 par un ph\u00e9nom\u00e8ne de phon\u00e8me. Au r\u00e9veil ne reste qu\u2019une ligne de F et de R. Pas d\u2019oiseau dans le r\u00eave, mais le mot de l\u2019oiseau, freux, \u00e9tait partout. Sortie au petit matin avec ce bruissement dans les oreilles, la ville vide, un corbeau marche avec distinction sur l\u2019herbe verte des voies du tram. Comme il entend le bruit d\u2019ailes qui m\u2019accompagne, il ne prend pas la peine de s\u2019envoler \u00e0 mon approche, mais s\u2019\u00e9loigne \u00e0 un rythme parfaitement \u00e9gal. Je me demande combien de temps vit un corbeau. Celui-l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment. Peut-on parler d\u2019une premi\u00e8re attache\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"># 127<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 ma naissance, on a plant\u00e9 un cerisier. Il grandissait plus vite que moi, et je me souviens lever les yeux vers lui dans le petit jardin en terrasse du ravin. Un jour, il donnerait des cerises et moi, on ne savait pas encore trop ce que j\u2019allais donner\u2026 Finalement, il s\u2019est pris un mauvais coup du lapin blanc de l\u2019hiver, et on n\u2019a jamais vu la couleur de sa confiture. En revanche, tous les autres fruits disponibles sur le march\u00e9 passaient par la bassine en cuivre de Jeanne \u2014 la goutte perlait dans l\u2019eau du pot en verre \u2014 pour finir sur les tables de l\u2019h\u00f4tel dans de petits ramequins blancs, et sur mes tartines. Chez nous, tout le monde aimait les confitures, Jeanne elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tant pas en reste. Mais l\u2019abricot \u00e9tait une pomme de discorde entre elle et son mari. Chaque \u00e9t\u00e9, elle en rapportait quelques caisses du march\u00e9, et Marcel, pourtant peu pr\u00e8s de ses sous, en faisait toute une histoire. Les abricots \u00e9taient plus chers que la confiture. Pas celle de Jeanne, qui ne se vendant pas \u00e9tait sans prix, mais compar\u00e9e \u00e0 celles que nous n\u2019achetions pas dans les supermarch\u00e9s. En grandissant, j\u2019\u00e9laborai un argumentaire formidable en faveur de la confiture d\u2019abricots maison. Pour la forme, puisqu\u2019en d\u00e9finitive seul comptait l\u2019\u00e9gal plaisir qu\u2019elle prenait \u00e0 faire ces confitures, \u00e0 contrarier son mari d\u2019une peccadille et \u00e0 en manger. Je remarque que depuis qu\u2019elle nous a quitt\u00e9s et que le dernier pot fait de ses mains a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 et lav\u00e9, Marcel ach\u00e8te ses confitures au Casino. Il se cantonne aux fruits rouges.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#126<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je pourrais pr\u00e9tendre que c\u2019est l\u2019Est, l\u2019Union sovi\u00e9tique, l\u2019auteur expatri\u00e9 au nom interdit et l\u2019histoire que racontait Leonid Kheifeitz, le vieux professeur de GITIS, \u00e0 son sujet, qui m\u2019ont fait chercher le livre. Il expliquait qu\u2019apr\u00e8s la r\u00e9habilitation du banni par Gorbatchev, qui avait fait grand bruit dans la sph\u00e8re o\u00f9 ses livres s\u2019\u00e9changeaient sous le manteau au risque de la d\u00e9portation et de la mort, une visite de l\u2019auteur \u00e0 la m\u00e8re-patrie s\u2019organisait. Alors que Kheifeitz montait l\u2019escalier de l\u2019\u00e9cole d\u2019art de son pas lourd pour aller donner son cours tout en feuilletant le journal du jour, le titre \u0421\u041e\u041b\u041d\u0426\u0415\u041d\u0418\u0426\u042b\u041d \u0412\u041e\u0417\u0412\u0420\u0410\u0429\u0410\u0415\u0422\u0421\u042f l\u2019avait fait imm\u00e9diatement se retourner pour s\u2019assurer que personne ne l\u2019avait vu lire le nom interdit. Il disait avoir compris dans ce geste que son id\u00e9alisme \u00e9tait mort. Et sa peur \u00e0 jamais vivante. Mais ce n\u2019est pas pour cela que j\u2019ai cherch\u00e9 le livre. C\u2019est son titre, doux et amer, impensable dans l\u2019\u00e2pret\u00e9 ins\u00e9parable de ce que la Russie est pour moi, qui me l\u2019a fait qu\u00e9rir\u00a0:<em> La Confiture d\u2019abricot.<\/em> \u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e de composer des r\u00e9cits binaires, en deux parties, \u00e9tait venue depuis longtemps \u00e0 l\u2019esprit de mon mari (\u2026) Il commen\u00e7a \u00e0 r\u00e9diger ces histoires dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1990, qui co\u00efncident avec notre retour chez nous, en Russie\u00a0\u00bb explique Natalia Dmitrievana sur la quatri\u00e8me de couverture.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"># 125<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Nous en convenons\u00a0: un jour, il y a un moment, mais pas de date, pas de chute d\u2019un \u00e2ne, pas de coup de la foudre, \u00e7a a arr\u00eat\u00e9 de tirer, de serrer la gorge et aussi le ventre, de coller au fond du palais un go\u00fbt \u00e2cre, de faire battre le c\u0153ur malais\u00e9ment. Les rendez-vous ont pris fin et nous nous demandons\u00a0: est-ce ainsi \u00e0 la fin d\u2019une analyse\u00a0? Les rendez-vous ont pris fin puisque nous n\u2019avions plus \u00e0 nous retrouver de loin en loin, au prix des pires difficult\u00e9s, de sacrifices cruels en abyme de mauvaise conscience. Ce qui n\u2019est jamais s\u00e9par\u00e9 n\u2019a pas besoin de retrouvailles. Il n\u2019y avait plus non plus cette fouge, bave aux l\u00e8vres, de l\u2019heure vol\u00e9e, l\u2019heure d\u00e9cisive qui seule peut permettre de prouver qu\u2019on a bien \u00e9t\u00e9 l\u00e0, jusqu\u2019au bout. Un jour, nous n\u2019avions plus rien \u00e0 brandir. De cet effort, de ces victoires, il ne reste plus rien ou presque. Nous sommes devenus v\u00e9ritablement pa\u00efens, ne quittant plus la page, notre peau au-dedans profond\u00e9ment parchemin\u00e9e, encore vierge. Nous en convenons, \u00e0 pr\u00e9sent, nous nous laissons \u00e9crire.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#124<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ce que je voulais soutenir, dans la rousseur de mes cheveux, c\u2019\u00e9tait deux figures de la lign\u00e9e des femmes de ma famille. Le roux d\u2019\u00e9cureuil pop de ma trop jeune m\u00e8re, les yeux au kh\u00f4l derri\u00e8re ces lunettes lourdes, m\u2019allaitant au d\u00e9but des ann\u00e9es 70 dans le salon de ces beaux-parents. L\u2019auburn vant\u00e9 des cheveux de ma grand-m\u00e8re que j\u2019ai toujours connue blonde platine. Une image et un mot. Auburn, une robe de cheval\u2026 Dans la rencontre avec mon troisi\u00e8me pr\u00e9nom, Audrey, je voyais appara\u00eetre le visage doux, dr\u00f4le, et souriant de l\u2019actrice am\u00e9ricaine. Tr\u00e8s vite le myst\u00e8re de l\u2019auburn indiscernable sur les photos en noir et blanc l\u2019emporta sur la flamboyance. Je ne faisais plus que des reflets, mais pour qui m\u2019avait connue franchement rousse, je demeurais telle. C\u2019est seulement quand un surnom affectueux est venu nommer cette rouquinerie que j\u2019ai cess\u00e9 tout \u00e0 fait. J\u2019ai d\u2019ailleurs cess\u00e9 d\u2019aller chez le coiffeur, purement et simplement, et voil\u00e0 qui ne peut qu\u2019\u00e9voquer le proverbe chinois : \u00ab Tu ne peux pas emp\u00eacher les oiseaux de la tristesse de voler au-dessus de ta t\u00eate, mais les emp\u00eacher de faire leurs nids dans tes cheveux, \u00e7a, tu le peux ! \u00bb Or \u00ab rook \u00bb, je l\u2019apprends ce jour, ne d\u00e9signe pas seulement la tour aux \u00e9checs, mais \u00e9galement le freux : Oiseau tenant \u00e0 la fois du corbeau et de la corneille noire, caract\u00e9ris\u00e9 par son bec \u00e9troit dont la base n\u2019est pas garnie de plumes. Et d\u2019apr\u00e8s Michelet : \u00ab On assure que les freux [esp\u00e8ces de corneilles] poussent plus loin l\u2019esprit de justice \u00bb.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#123<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>J\u2019ai longtemps soulign\u00e9 les reflets roux de ma chevelure. Parfois, la main un peu lourde, voire le geste militant. En sortant d\u2019une audition, o\u00f9 un metteur en sc\u00e8ne m\u2019avait expliqu\u00e9 que du haut de mes vingt-sept ans, je ne pouvais pas envisager de jouer une jeune femme dans les Shakespeare qu\u2019il montait la saison suivante, je suis rentr\u00e9e en rage chez un coiffeur en demandant qu\u2019on me coupe les cheveux au plus courts. Le gars \u00e9tait tr\u00e8s bien. Il m\u2019a dit\u00a0: je ne sors pas mes ciseaux quand quelqu\u2019un est en col\u00e8re. Il a soupes\u00e9 la masse de mes cheveux. J\u2019ai compris qu\u2019il y avait d\u2019autres fa\u00e7ons de partir en guerre qu\u2019avec le cr\u00e2ne ras\u00e9. Deux heures plus tard, je ressortais avec les cheveux presque rouges sur toute leur longueur. Ils tranchaient comme la lave sur la queue de pie de mon manteau noir. Quelques jours plus tard, j\u2019avais rendez-vous avec un autre metteur en sc\u00e8ne. Celui-l\u00e0 cherchait une assistante. Dans la vitrine, mon reflet ressemblait \u00e0 un personnage d\u2019Enki Bilal, tr\u00e8s p\u00e2le avec le b\u00e9ret noir, le long cheich bleu roi et le flot rouge des cheveux. Je crois que c\u2019est ainsi qu\u2019il me vit m\u2019asseoir en face de lui. Notre collaboration fut longue et fructueuse.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"># 122<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle avait un go\u00fbt pour les m\u00e9taphores martiales. Le d\u00e9part pr\u00e9matur\u00e9 et sans retour du g\u00e9niteur pour une arm\u00e9e sans guerre pouvait l\u2019expliquer. Cela mat\u00e9rialisait une forme de lign\u00e9e entre eux. Une ligne de s\u00e9paration \u00e9galement\u00a0: il devait \u00eatre depuis longtemps retrait\u00e9 de service de la nation, mais pour elle, il restait <em>un bon petit soldat<\/em>. On lui avait montr\u00e9 une photo, en treillis, entour\u00e9 par trois bergers allemands. L\u2019esprit de corps. \u00c0 chaque \u00e9tape importante de sa vie universitaire, avant d\u2019entr\u00e9e dans la salle d\u2019examen, de se confronter \u00e0 un jury, de postuler aupr\u00e8s du Doyen\u2026 Ave C\u00e9sar, ceux qui vont mourir te saluent. Combien d\u2019ann\u00e9es lui avaient \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires pour comprendre qu\u2019ils n\u2019allaient pas mourir dans l\u2019ar\u00e8ne, sur le moment m\u00eame, qu\u2019ils saluaient depuis leur place de mortels, l\u2019empereur-dieu\u00a0? Longtemps. Dans la v\u00e9n\u00e9rable biblioth\u00e8que, elle se rappelait le jour o\u00f9 elle avait lu dans Aristote qu\u2019il y avaient trois sortes d\u2019hommes\u00a0: les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. Le volume \u00e9tait toujours \u00e0 la m\u00eame place sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Il n\u2019y avait plus de fiches pour conna\u00eetre le nom de ceux et de celles qui qui l\u2019avaient lu depuis. Cette phrase avait-elle saut\u00e9 \u00e0 leurs yeux comme aux siens\u00a0? Avait-elle chang\u00e9 leur vie \u00e9galement\u00a0? Leur avait-elle permis d\u2019avaler leur \u00e9p\u00e9e pour en faire un sabre\u00a0? Et le cas \u00e9ch\u00e9ant, leur digestion avait-elle \u00e9t\u00e9 aussi douloureuse\u00a0? Et leur d\u00e9jection\u00a0?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"># 121<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L\u2019objection revenait fr\u00e9quemment\u00a0: \u00ab\u00a0dans mon interpr\u00e9tation, je vois les choses autrement\u00a0\u00bb. Et l\u2019image avec elle\u00a0: Bernadette en extase dans sa grotte. Enfant, elle devait \u00e0 la sainte son premier mot d\u2019esprit. La t\u00eate couverte d\u2019un exemplaire du Journal de Spirou, elle avait fonc\u00e9 au salon en criant\u00a0: je m\u2019appelle Bernadette\u00a0! Je m\u2019appelle Bernadette\u00a0! Et pour ses parents interloqu\u00e9s, qui prenaient le th\u00e9 avec le pr\u00eatre de la paroisse anglicane, elle avait pr\u00e9cis\u00e9, dans un sourire triomphant\u00a0: Bernadette sous Spirou\u00a0!!! Son p\u00e8re bon public avait \u00e9t\u00e9 pris d\u2019un fou rire tel qu\u2019il avait recrach\u00e9 un peu de son th\u00e9 sur l\u2019assiette de boudoirs. Le pr\u00eatre avait eu un sourire compr\u00e9hensif. Sa m\u00e8re, au comble de la g\u00eane, avait expliqu\u00e9 en \u00e9pongeant qu\u2019on ne savait pas o\u00f9 elle allait chercher des choses pareilles. \u00ab\u00a0Je crois qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9 quand il \u00e9crit \u00e7a. En tous cas, c\u2019est ma vision du texte\u00a0\u00bb. Revenir de ce souvenir d\u2019enfance o\u00f9 la plongeait ce refrain familier lui co\u00fbtait et ce co\u00fbt la plongeait dans une perplexit\u00e9 que les \u00e9tudiantes prenaient parfois pour de la profondeur, d\u2019autres pour une forme de peine que leur r\u00e9bellion aurait provoqu\u00e9e chez leur professeure. Elles s\u2019imaginaient que son esprit \u00e9tait \u00e0 l\u2019image de ses robes \u00e0 fleurs d\u00e9su\u00e8tes, de ses grandes lunettes pass\u00e9es de mode dont les verres tr\u00e8s \u00e9pais lui faisaient des yeux pas plus gros qu\u2019une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle. En les r\u00e9ajustant, elle pr\u00e9cisait\u00a0qu\u2019elle ne <em>voyait<\/em> rien. Les rieuses passaient de son c\u00f4t\u00e9. Puis, elle ajoutait qu\u2019en revanche, elle aimerait beaucoup <em>entendre<\/em> le texte, pour commencer.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#120<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pour mes quarante ans, j\u2019avais pris une d\u00e9cision. J\u2019apprendrais \u00e0 jouer d\u2019un instrument de musique. J\u2019apprendrais \u00e0 jouer de l\u2019accord\u00e9on. Ce projet flottait dans une utopie raisonnable, dont on se rend compte avec l\u2019exp\u00e9rience que c\u2019est un parfait bain de poison. C\u2019est pourquoi je caresse une id\u00e9e bien plus difficile \u00e0 mettre en \u0153uvre pour ma retraite. Sa r\u00e9alisation commence aujourd\u2019hui et je peux m\u00eame dire qu\u2019elle a commenc\u00e9 il y a trois jours quand un ami a \u00e9voqu\u00e9 le livre de Thom Van Doren <em>Dans le sillage des corbeaux \u2014 Pour une \u00e9thique multisp\u00e9cifique, <\/em>dans un caf\u00e9 au fil de l\u2019eau \u2014 oui, l\u2019eau et son fil sont aussi, bien qu\u2019encore tr\u00e8s confus\u00e9ment de la partie \u2014 . Quand je parle de la retraite, je ne parle pas d\u2019un \u00e2ge pr\u00e9cis, d\u2019une date pr\u00e9cise\u00a0: comment cela me serait-il possible dans les circonstances pr\u00e9sentes\u00a0? Il s\u2019agit davantage d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit vers lequel je tends, je tends tr\u00e8s longuement comme une droite qui finira un jour ou l\u2019autre par rejoindre une autre, qui lui est presque parall\u00e8le, mais dont ce moment d\u2019intersection n\u2019est pas destin\u00e9 \u00e0 notre regard mortel. Je tends vers le retrait, vers une retraite, comme on l\u2019entend dans les trag\u00e9dies de Racine (aust\u00e8re, prompte, riche, longue\u2026), signifiant davantage une moindre fr\u00e9quentation de mes cong\u00e9n\u00e8res qu\u2019une pension ou l\u2019absence de travail. D\u2019ailleurs, il s\u2019agira, avec ce projet ch\u00e9ri, non de moins fr\u00e9quenter le monde, mais de le voir d\u2019un autre \u0153il puisque je souhaite, alors, devenir l\u2019amie d\u2019un corbeau.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#119<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Eh, Madame, t\u2019es un corbeau ou quoi\u00a0?<br \/>L\u2019apostrophe m\u2019avait cueillie. Pourtant, j\u2019arrivais v\u00eatue de ma redingote noire, sous laquelle je portais une robe noire, chauss\u00e9e de mes bottines noires et coiff\u00e9e de mon b\u00e9ret noir. La tenue-th\u00e9\u00e2tre\u00a0: le noir, toujours pauvre, toujours \u00e9l\u00e9gant, jamais vraiment sale, va te rouler par terre, faire la reine ou la servante. Et sur fond de banlieue grise en novembre, un corbeau \u00e9tait bien la premi\u00e8re chose \u00e0 laquelle on pouvait m\u2019apparenter. Un corbeau venu picorer l\u2019asphalte apparemment st\u00e9rile aux yeux de ces habitants. Et dans ce lyc\u00e9e abandonn\u00e9 des peintres, des jardiniers et des ma\u00e7ons depuis de trop nombreuses ann\u00e9es, je me demandais, comme eux, si j\u2019allais rapporter quelque chose de ce p\u00e9riple. Le gars qui m\u2019interpellait boxait dans une autre cat\u00e9gorie que la mienne. On lui avait dit plus souvent qu\u2019\u00e0 son tour qu\u2019il \u00e9tait noir. Mais il savait que c\u2019\u00e9tait faux. Sa peau \u00e9tait d\u2019une certaine nuance de marron, et il l\u2019avait d\u2019ailleurs expliqu\u00e9 plut\u00f4t gentiment au premier gosse qui l\u2019avait appel\u00e9 \u00ab\u00a0le Noir\u00a0\u00bb. Cela remontait \u00e0 la petite \u00e9cole et il ne s\u2019\u00e9tait plus donn\u00e9 la peine depuis de ce genre de subtilit\u00e9s. C\u2019\u00e9tait moi, le corbeau, pour lui, pour eux. Pass\u00e9e la blague, et la g\u00eane du gaillard quand je soutins son regard qu\u2019il manifesta par un redoublement de d\u00e9fi, je me demandais ce qui se passerait si j\u2019expliquais \u00e0 quel point il voyait juste. Ou plut\u00f4t, je me le demande \u00e0 pr\u00e9sent que je prends la pleine mesure de sa sagacit\u00e9. Alors je me contentai d\u2019\u00e9crire mon nom de dix lettres de long au tableau en majuscule, puis, apr\u00e8s m\u2019\u00eatre assur\u00e9e que chacun avait eu le temps n\u00e9cessaire \u00e0 sa lecture, j\u2019\u00e9changeai le D pour un B.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#118<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle avait succ\u00e9d\u00e9 comme le printemps \u00e0 l\u2019hiver \u00e0 un v\u00e9n\u00e9rable coll\u00e8gue. Du jour au lendemain, les petits archets, pouss\u00e9s tout droit, perce-neige de la premi\u00e8re heure, s\u2019\u00e9taient group\u00e9s autour d\u2019elle. Ses tr\u00e8s jeunes \u00e9l\u00e8ves formaient une petite troupe charmante et turbulente qui l\u2019adorait. Sa blondeur, la fra\u00eecheur de son pr\u00e9nom piaill\u00e9 \u00e0 tue-t\u00eate \u00e0 la moindre occasion, son rire frais devant leurs maladresses, la fine ride verticale qui se dessinait sur son front quand elle jouait son instrument, le soir, dans des salles \u00e9clair\u00e9es de cristal o\u00f9 les emmenaient leurs parents, conscients de l\u2019importance du moment : autant de choses qui nourrissaient leur attachement, chaque jour plus profond. Mais ce qui l\u2019emportait par-dessus tout, c\u2019\u00e9tait son chevalier servant, un gaillard noir comme la nuit avec un bouc de diable qui venait l\u2019enlever \u00e0 la fin de la journ\u00e9e, pour quelque enfer sombre et magnifique o\u00f9 il r\u00e9gnait en ma\u00eetre, son archet en main.<br \/>Vingt ans plus tard, assis au dernier rang de l\u2019orchestre, il le reconna\u00eet au premier pupitre des violons. Une joie oubli\u00e9e lui monte dans le c\u0153ur et il se r\u00e9p\u00e8te en boucle une litanie de c\u2019est lui\u00a0! c\u2019est son ami\u00a0! Oui, c\u2019est lui\u00a0! Ce ne peut \u00eatre que lui\u00a0! Son ami\u00a0! Et il s\u2019attend en fr\u00e9missant \u00e0 ce que les premi\u00e8res notes qu\u2019il jouera embarquent l\u2019orchestre dans un nuage de fum\u00e9e. Son c\u0153ur d\u2019enfant perce le gel qui l\u2019entoure depuis quelques ann\u00e9es, il s\u2019en aper\u00e7oit. C\u2019est alors qu\u2019une femme vient s\u2019asseoir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, au dernier pupitre des violoncelles. C\u2019est elle. Les voil\u00e0 r\u00e9unis \u00e0 nouveau tous les trois, D\u00e9m\u00e9ter, Had\u00e8s et le petit ch\u00e9rubin qui les observait de tous ses yeux quand ils disparaissaient au coin de la rue, main dans la main, secou\u00e9s de rires, lumineux, tendres\u2026 Il la salue par son pr\u00e9nom, tant aim\u00e9. Elle le regarde avec une molle surprise. Elle sort son instrument de la bo\u00eete, s\u2019installe au pupitre, en rectifie la position en soupirant. Il lui rappelle la petite arm\u00e9e des archets brandis, son arriv\u00e9e dans le conservatoire de la ville o\u00f9 il avait grandi. Elle pose sur lui un regard terne. Il lui dit combien elle comptait pour eux tous, l\u00e0-bas, et le grand chagrin qu\u2019il avait eu \u00e0 la quitter quand ses parents \u00e9taient partis pour une ville plus grande. Ah oui, l\u00e2che-t-elle finalement, et ses yeux \u00e9teints se tournent vers son ancienne flamme, qui debout, demande le silence pour l\u2019accord.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#117<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Impossible de se souvenir si c\u2019est le d\u00e9sir d\u2019une forme d\u2019avant-garde, la pr\u00e9cipitation ou une nonchalance bon teint qui avait dict\u00e9 ce choix. Il est trop tard \u00e0 pr\u00e9sent pour le rattraper. La radio sur sc\u00e8ne \u00e9tait une vraie radio. Je pense que, secr\u00e8tement, le metteur en sc\u00e8ne esp\u00e9rait un effet Dario Fo,\u00a0que le poste capterait momentan\u00e9ment la fr\u00e9quence de la police et que comble de chance, un meurtre ou quelque chose de criminel serait en cours, cr\u00e9ant ainsi un instant de v\u00e9rit\u00e9, dans cette grande blague du monde port\u00e9e \u00e0 la sc\u00e8ne.\u00a0Un des principes de la magie blanche consiste \u00e0 ne rien souhaiter que de b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 ses pires ennemis. Une promotion qui les \u00e9loignera \u00e0 tout jamais de la ville, du pays, voire du continent. Un h\u00e9ritage qui les dispensera de travailler dans votre universit\u00e9. Une rencontre passionn\u00e9e les vidant corps et \u00e2me de leurs forces dans l\u2019extase (il n\u2019est pas certain que cette derni\u00e8re suggestion soit homologu\u00e9e\u2026). \u00c0 son insu, le metteur en sc\u00e8ne avait d\u00fb souhaiter trop fort et quand la nouvelle de la mort du pr\u00e9sident Kennedy traversa le plateau m\u00e9dus\u00e9 pour arriver aux oreilles du public, on trouva son spectacle du dernier mauvais go\u00fbt. Quelques personnes ne manqu\u00e8rent pas de le faire imm\u00e9diatement savoir en quittant bruyamment les rangs, et trois d\u2019entre elles hu\u00e8rent un bon coup avant de sortir de la salle. Sur la sc\u00e8ne, les acteurs et les actrices \u00e9taient \u00e9galement sortis un moment de leur r\u00f4le pour \u00e9changer des moues dubitatives sur ce proc\u00e9d\u00e9 racoleur. La plus \u00e2g\u00e9e tourna d\u2019ailleurs le bouton du poste pour le r\u00e9duire au silence et reprendre l\u2019interpr\u00e9tation in\u00e9dite de leur adaptation de <em>Memoirs of a Survivor<\/em>. Elle avait dit d\u00e8s le d\u00e9but des r\u00e9p\u00e9titions que cette insertion de l\u2019actualit\u00e9 mettait compl\u00e8tement par terre la dramaturgie de la pi\u00e8ce, qu\u2019il ne fallait pas d\u00e9passer les bornes en mati\u00e8re de politique-fiction\u2026 mais il faut se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, elle n\u2019avait pas eu plus de succ\u00e8s que si un dieu lui avait crach\u00e9 dans la bouche. Bient\u00f4t les r\u00e9pliques fus\u00e8rent \u00e0 nouveau. Seule la r\u00e9gisseuse g\u00e9n\u00e9rale, qui \u00e9tait \u00e9galement affect\u00e9e au repassage des costumes, \u00e0 la pr\u00e9paration du caf\u00e9 et \u00e0 la cr\u00e9ation son et lumi\u00e8re semblait se souvenir que les moyens techniques de la troupe des baladins du monde occidental n\u2019offraient aucunement la possibilit\u00e9 d\u2019un canular aussi raffin\u00e9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#116<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>On avait cru longtemps que leur m\u00e9sentente spectaculaire \u00e9tait fond\u00e9e sur un diff\u00e9rend d\u2019ordre esth\u00e9tique. Cela n\u2019expliquait pas tout, loin de l\u00e0 et notamment la soudainet\u00e9 de cette rupture de ban entre d\u2019aussi vieux coll\u00e8gues, mais c\u2019\u00e9tait r\u00e9confortant de les croire agit\u00e9s seulement de passions inspir\u00e9es par leur art. Pourtant, leurs grands \u00e9l\u00e8ves qui se lamentaient au bar du coin en vidant pinte sur pinte donnaient davantage \u00e0 la patronne l\u2019impression de resservir les enfants d\u2019un divorce cuisant, que de participer, m\u00eame \u00e0 son insu, \u00e0 la Querelle des Bouffons. Les pauvres chats \u00e9taient malheureux comme les pierres, commentait-elle en payant sa tourn\u00e9e et il faut bien admettre que la moindre occasion leur \u00e9tait bonne pour prendre leurs jambes \u00e0 leur cou loin de l\u2019ambiance d\u00e9l\u00e9t\u00e8re qui r\u00e9gnait d\u00e9sormais sans partage sur leurs heures de cours. La vie universitaire offre heureusement de nombreuses \u00e9chappatoires et entre les colloques internationaux, les \u00e9changes entre universit\u00e9s et les missions europ\u00e9ennes, il ne restait plus que trois ou quatre pauvres chats pour subir l\u2019\u00e9pouvantable guerre de tranch\u00e9es qui se livrait \u00e0 l\u2019\u00e9tage des comparatistes. \u00c0 la longue, on dut renoncer \u00e0 la th\u00e9orie du diff\u00e9rend d\u2019ordre esth\u00e9tique, qui, tous l\u2019admettent d\u2019une seule voix \u00e0 pr\u00e9sent, cachait forc\u00e9ment une for\u00eat et, ergo, un loup. Mais le noble argument abandonn\u00e9, on n\u2019entra pas pour autant dans le vif du sujet, et la p\u00e9dagogie fut invoqu\u00e9e comme pomme de discorde entre les deux coll\u00e8gues. Cela dura ce que dure les roses\u00a0: un semestre universitaire. Quand le v\u00e9ritable motif de la mis\u00e8re dans laquelle pataugeaient les doctorants depuis presque deux ann\u00e9es se fit jour, il se produisit la chose la plus \u00e9tonnante. Devant la combinaison de frivolit\u00e9, de sordide et de path\u00e9tique de l\u2019affaire, personne ne trouva plus de raison de s\u2019en affliger. Au bar du coin, le nouveau juke-box devint l\u2019objet de toutes les conversations.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#115<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le livre, je le lis petit \u00e0 petit. Il n\u2019est pas difficile, mais chaque chapitre, chaque page fait l\u2019effet d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation, p\u00e8se le poids d\u2019une confidence. M\u00eame les confidences heureuses ont un poids particulier qui ne s\u2019accommode que du silence qui les suit. L\u2019annonce, r\u00e9cemment de l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un enfant longtemps attendu. Le livre que je lis est \u00e9crit en confidences, en voix mod\u00e9r\u00e9e, la voix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa t\u00eate quand celle qui l\u2019a \u00e9crit arpente les rues de Dresde ou de New York, quand elle r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 sa table de travail. Je devrais dire\u00a0: celle qui l\u2019\u00e9crit, tant est forte l\u2019impression qu\u2019elle est en train de le faire. Je m\u2019attends \u00e0 la trouver assise sur le fauteuil de ma chambre quand je l\u00e8verai les yeux.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#114<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019universit\u00e9, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 son assistant. Si on peut dire : elle m\u2019avait mis le grappin dessus et me payait de loin en loin, sans qu\u2019il soit possible d\u2019\u00e9tablir la moindre suite logique, et ne parlons pas de budget pr\u00e9visionnel. Tout \u00e0 coup, au milieu d\u2019une phrase ou d\u2019un cocktail, elle me regardait comme si elle me voyait pour la premi\u00e8re fois et elle sortait une poign\u00e9e de billets de la poche de ses grands pantalons de l\u2019arm\u00e9e des Indes, en s\u2019excusant d\u2019\u00eatre aussi peu rigoureuse. Un jour, elle m\u2019envoie \u00e0 l\u2019autre bout du campus chez un confr\u00e8re ethnologue pour r\u00e9cup\u00e9rer son \u00ab petticoat \u00bb. Je n\u2019ai pas os\u00e9 lui faire r\u00e9p\u00e9ter, je ne connaissais pas ce mot, mais je comptais sur l\u2019ethnologue pour me remettre l\u2019objet d\u00e9sign\u00e9 sans sourciller. Il \u00e9tait parti en mission quand je me pr\u00e9sente \u00e0 sa porte. Sa femme consid\u00e8re ma demande avec une forme de perplexit\u00e9, ou plut\u00f4t de lassitude et avec un haussement d\u2019\u00e9paules, elle m\u2019indique le jardin. Je me retrouve parmi les roses rares et les vivaces quand elle me rejoint, arm\u00e9e d\u2019une pelle et d\u2019une glaci\u00e8re. L\u00e0-dessus, elle me d\u00e9signe un coin du gazon o\u00f9 creuser. Je pense \u00e0 un rituel vaudou, l\u2019ensevelissement des petticoats\u2026 inutile de pr\u00e9ciser que je n\u2019avais jamais entendu parler de l\u2019affaire Petticoat ni de Margaret O\u2019Neale. Le sac n\u2019\u00e9tait pas enterr\u00e9 profond\u00e9ment, mais j\u2019ai \u00e9chafaud\u00e9 plus de th\u00e9orie en pelletant le m\u00e8tre de terre qui le recouvrait que dans toute la suite de ma carri\u00e8re. La femme de l\u2019ethnologue pendant ce temps-l\u00e0 fumait de fines cigarettes en \u00f4tant les p\u00e9tales fan\u00e9s des buissons de roses. Je n\u2019osai pas ouvrir le sac, qui \u00e9tait tach\u00e9 et sentait fort mauvais. En deux temps, trois mouvements, elle referme la glaci\u00e8re et me met \u00e0 la porte. Maintenant, il faut bien imaginer la sc\u00e8ne. Le cours va commencer dans le grand amphith\u00e9\u00e2tre, j\u2019entre triomphant avec ma glaci\u00e8re jaune moutarde. Mon professeur me regarde comme si elle me voyait pour la premi\u00e8re fois. J\u2019annonce le retour du petticoat. Elle ouvre la glaci\u00e8re avec un air vivement intrigu\u00e9 que je prends \u00e0 mon cr\u00e9dit. La puanteur gagne tout l\u2019espace confin\u00e9 de l\u2019amphi en une seconde. Elle s\u2019exclame : \u00ab mais qu\u2019est-ce que vous avez fait avec Winnicott ? \u00bb Notre collaboration a pris fin dans les minutes de panique qui ont suivi l&rsquo;exhumation des restes de son fox-terrier de la glaci\u00e8re moutarde.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#113<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Tout le monde voit ses yeux de biche. C\u2019est un sujet. Leur animalit\u00e9, davantage que leur grande beaut\u00e9. Aujourd\u2019hui elle est assise bien droite et elle ne tremble pas. Elle doit dire ce qui s\u2019est pass\u00e9. Mais ses yeux sont si grands qu\u2019en l\u2019\u00e9coutant, le gendarme croit voir la capture, la r\u00e9serve, l\u2019apprivoisement, l\u2019enfermement et la cur\u00e9e. Il regarde ses yeux de biche et un vieux conte sur le mariage d\u2019un homme avec une f\u00e9e \u00e0 queue de poisson lui revient en m\u00e9moire. Mais lui sait que c\u2019est un conte et qu\u2019en face de lui, c\u2019est une jeune femme courageuse qui se tient bien droite, sans pleurer. Dans le conte, c\u2019est le fr\u00e8re du mari\u00e9 qui vient tout g\u00e2cher avec sa curiosit\u00e9 maladive. Il se demande si on peut parler de curiosit\u00e9 quand on a d\u00e9cid\u00e9 par avance ce qu\u2019on trouverait derri\u00e8re la porte close\u2026 Devant la forme extraordinaire de ces yeux, il se dit que c\u2019est dommage, ces confusions qui ont rendu impossible le mariage des hommes et des f\u00e9es. Un dommage irr\u00e9parable, ainsi qu\u2019elle lui fait savoir en signant la plainte.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#112<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Bitume-plage. Ils sont assis parmi les machins. Un dort sur sa serviette en carton. L\u2019autre regarde l\u2019horizon du boulevard. Bitume-plage. Les machins sont tr\u00e8s color\u00e9s aujourd\u2019hui et ils flottent dans le vent, par morceaux. Le sol est bien lisse, en attendant un char \u00e0 voile, deux cavali\u00e8res au pas tranquille dans la lisi\u00e8re des vagues, des gosses en maillot avec leur \u00e9quipement de b\u00e2tisseurs, un avion \u00e0 banderole qui indiquerait bien nettement le sens de la vie, il reste assis sur son cul. L\u2019autre se retourne dans sa capuche. Il prendra le prochain quart.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#111<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La main, c\u2019est encore la tienne. La t\u00eate aussi. Mais le reste du corps \u2014 ne faudrait-il pas dire les restes, \u00e0 ce moment-l\u00e0, les restes, les reliefs sur la table de la nature morte ? \u2014 ne r\u00e9pond plus. Sous ta main, c\u2019est dr\u00f4le, les proportions sont chang\u00e9es, la proprioception \u2014 c\u2019est le mot exact et il revient sans peine, lui, preuve que la t\u00eate r\u00e9pond, comme tu viens de te le dire \u2014 la proprioception, bien articuler, n\u2019est plus qu\u2019un souvenir. Tu te souviens comment \u00e7a se passait quand ta main reconnaissait le reste du corps \u2014 on t\u2019avait expliqu\u00e9 il y a longtemps (un ing\u00e9nieur en robotique) l\u2019extr\u00eame complexit\u00e9 de faire faire des choses simples pour la main humaine par des robots : recapuchonner un stylo sans regarder, par exemple \u2014, tu te souviens comment il faut faire, mais en vain, puisque ce qui reste du corps est si diff\u00e9rent de ce que tu as connu, toute ta vie, la semaine derni\u00e8re\u2026 \u00c0 la longue, l\u2019\u00e9tranget\u00e9 finirait par t\u2019amuser, tu serais prise dans l\u2019intrigue comme en lisant Kafka ou un bon polar ou le Guide de l\u2019auto-stoppeur dans la galaxie. Seulement de quelle dur\u00e9e parle-t-on dans \u00ab \u00e0 la longue \u00bb ? Tout va probablement continuer \u00e0 bouger comme \u00e7a. C\u2019est rassurant de se repr\u00e9senter les choses sous l\u2019angle de la catastrophe, une chute libre dont tu rep\u00e8res le d\u00e9but aujourd\u2019hui, mais qui sera sans fin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de toi-m\u00eame, o\u00f9 \u00e7a ne r\u00e9pond plus.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#110<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c7a n\u2019est arriv\u00e9 que deux fois. Un livre dispara\u00eet, absolument indispensable \u00e0 un travail en cours. On met la maison \u00e0 sac, on se retourne la m\u00e9moire, on retrace ses all\u00e9es et venues depuis l\u2019acquisition m\u00eame du livre, qui, dans le premier cas, remontait \u00e0 de nombreuses ann\u00e9es. Il y avait bien longtemps qu\u2019on n\u2019achetait plus de livres d\u2019art, de livres co\u00fbteux. Arrive un moment o\u00f9 toutes les possibilit\u00e9s rationnelles sont \u00e9puis\u00e9es, toutes les cachettes jusqu\u2019aux plus improbables ont \u00e9t\u00e9 fouill\u00e9es et toujours pas de livre et le travail attend en pianotant des doigts sur le comptoir. L\u00e0 commence le merveilleux. Des sc\u00e9narios s\u2019\u00e9chafaudent sans effort jusqu\u2019au ciel. Le livre vol\u00e9, le plus invraisemblable, h\u00e9las, reste celui qui inspire la plus grande tendresse. Il faudra lister tous les autres, qui n\u2019excluent pas d\u00e9finitivement une intervention martienne ou divine. D\u2019ailleurs, le premier livre ainsi \u00e9vapor\u00e9 ne traitait-il pas justement de l\u2019Annonciation italienne et le second, du Golem\u2026 ? L\u2019un comme l\u2019autre a r\u00e9apparu, d\u00e8s qu\u2019il n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 temps de les mettre au travail. L\u2019\u00e9ch\u00e9ance pass\u00e9e, ils sont l\u00e0 de nouveau, exactement l\u00e0 o\u00f9 on avait regard\u00e9 cent fois. Le go\u00fbt demeure cependant de leur absence insoluble, pareille \u00e0 celui du mot perdu qui revient toujours avec une t\u00eate de sosie, de jumeau : m\u00eame et autre.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#109<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Son c\u0153ur s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Il n\u2019y a pas d\u2019autre explication. Il n\u2019y a rien \u00e0 dire. Un jour, par quelque bout qu\u2019on le prenne, le c\u0153ur s\u2019arr\u00eate et avec lui le tic-tac du temps. Ainsi du sien. La vie continuait, il faut bien le reconna\u00eetre, sans le d\u00e9tail des secondes et des minutes. Restaient vaguement les heures. Elles ressemblaient \u00e0 ces saisons qui vont par deux dans les pays lointains. Son c\u0153ur \u00e9tait comme le corps cass\u00e9 d\u2019une montre \u00e0 gousset qu\u2019on ne sort plus du fond de sa poche. Il tenait moins d\u2019espace. D\u2019autres objets plus utiles auraient pu le recouvrir, mais l\u2019utilit\u00e9 elle-m\u00eame avait disparu. Elle allait, avec cette cavit\u00e9 dans sa poitrine, vivre encore de longues ann\u00e9es. Ou peut-\u00eatre serait-elle emport\u00e9e par un coup de vent un peu fort. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 tout ce dont elle parvenait encore \u00e0 r\u00eaver. Un jour, on ne sait comment, un oiseau d\u00e9cida que l\u2019emplacement vide et sombre convenait \u00e0 son nid.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#108\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle se sert un verre de g\u00e9n\u00e9pi. Le cr\u00eape crisse contre le formica. Elle envoie promener ses escarpins noirs sous la table. Il faudra replier les rallonges. Dans son souvenir, le go\u00fbt est infect, mais c\u2019est \u00e7a ou le liquide vaisselle. Ils ne gardaient plus d\u2019alcool dans la maison. Elle attend le soulagement. Combien de fois ces trois derni\u00e8res ann\u00e9es s\u2019est-elle dit qu\u2019elle n\u2019en pouvait plus ? C\u2019est bien ce qu\u2019elle pensait : infect. Amer. Trop sucr\u00e9. Elle voulait qu\u2019il ne soit plus l\u00e0, c\u2019est chose faite. Le soulagement n\u2019est pas venu au cimeti\u00e8re. Elle compte sur une visite discr\u00e8te et tardive, \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019ils sont tous rentr\u00e9s chez eux. Les condol\u00e9ances arriveront encore pendant des semaines, des mois. Il \u00e9tait insupportable, tout le monde le lui accorderait. Son obsession des bouchons en li\u00e8ge, pour ne citer que cela. Elle voulait partir. Elle se disait que sa mort le r\u00e9veillerait de ses lubies, qu\u2019une fois seul, il regretterait ce temps g\u00e2ch\u00e9 en vaines col\u00e8res. Elle a mal au c\u0153ur. Elle se demande comment font les gens pour boire \u00e7a, en remplissant son verre \u00e0 nouveau. C\u2019est un coquetier. Elle l\u2019a confondu avec un verre \u00e0 liqueur. Le soulagement n\u2019a toujours pas fait son apparition. La tristesse (au fond du coquetier,\u00a0sur la tache\u00a0claire du formica us\u00e9, dans la fermeture coinc\u00e9e de sa robe) lui fait savoir qu\u2019il ne viendra pas de sit\u00f4t.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#107<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;image de mon d\u00e9plaisir, la table. J&rsquo;aimais le vide, l&rsquo;ordinateur plat et \u00e9l\u00e9gant. Depuis deux mois, tout fout l&rsquo;camp. Le calendrier de l&rsquo;ann\u00e9e comme sous-mains, concession d\u00e9j\u00e0 ancienne, temporisateur des angoisses de lapin blanc. La petite plante increvable qu&rsquo;il m&rsquo;avait offerte pour un anniversaire, dans son pot gris et blanc fa\u00e7on b\u00e9ton et qui porte le nom d&rsquo;un directeur de prison sympathique, elle dispara\u00eet derri\u00e8re une lampe tarabiscot\u00e9e \u00e0 trois tulipes vertes et jaunes, qui\u00a0 n&rsquo;a rien \u00e0 faire l\u00e0, mais qui \u00e9claire, qui fonctionne pendant que l&rsquo;autre, celle dite \u00ab\u00a0d&rsquo;ing\u00e9nieur\u00a0\u00bb couleur de chewing-gum sovi\u00e9tique, attend d&rsquo;\u00eatre r\u00e9par\u00e9e, s&rsquo;ajoutant \u00e0 la longue liste de ce qui est foutu, cass\u00e9, manquant . Un mouchoir avec du sang, rien de bien grave, le nez de l&rsquo;hiver avec ses vaisseaux pris dans les glaces&#8230; Box\u00e9e, je me sens, d&rsquo;ailleurs. Un petit bloc-notes \u00e9troit d&rsquo;un tr\u00e8s beau papier marqu\u00e9 d&rsquo;une libellule d&rsquo;or sur chaque feuille qui ont petit \u00e0 petit perdu leur destination amoureuse, amicale, pour ne plus servir qu&rsquo;aux \u00e9changes commerciaux soign\u00e9s de la femme de petits sous. Le sac du micro, noir et rouge, le cordon fourr\u00e9 l\u00e0-dedans : on dirait un d\u00e9potoir des ann\u00e9es 80. Une soucoupe cercl\u00e9 d&rsquo;or, impossible de comprendre comment se sont retrouv\u00e9 l\u00e0 une pince \u00e0 linge en bois, une \u00e9pingle \u00e0 chapeau \u00e0 trois perles mauves, une broche en ivoire, souvenir d&rsquo;un vide-maison, les parents morts en quelques mois, les amis, la famille partout pour all\u00e9ger la charge, les voyages \u00e0 la d\u00e9chetterie et puis \u00e0 la fin de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, pour all\u00e9ger une autre charge, le choix d&rsquo;un objet dans la bo\u00eete \u00e0 bijoux&#8230;des boutons de manchettes, des cartes du Caf\u00e9 Europa parfaitement carr\u00e9es, mon nom dessus et mon adresse \u00e9lectronique avec ce pseudonyme que je tra\u00eene depuis plus de vingt ans, et qui ressemble \u00e0 un petit escargot espagnol, caracolion, ainsi qu&rsquo;un journaliste m&rsquo;avait nomm\u00e9e par erreur dans une critique \u00e9logieuse, au demeurant, ou peut-\u00eatre d&rsquo;autant plus qu&rsquo;elle ne m&rsquo;\u00e9tait pas nominativement adress\u00e9e, une cl\u00e9 USB que j&rsquo;ai trouv\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9norme ordinateur de d\u00e9pannage qui mange tout le reste de l&rsquo;espace de la table et coupe la vue sur le tranquille tapis vert olive et le petit meuble \u00e0 volet o\u00f9 les carnets patientent, un ticket pour l&rsquo;exposition des Jours Heureux \/ Arch\u00e9ologie des trente glorieuses au Mus\u00e9e urbain Tony Garnier o\u00f9 j&rsquo;avais retrouv\u00e9 mon fr\u00e8re l&rsquo;an pass\u00e9, le bristol d&rsquo;un h\u00f4tel trois \u00e9toiles \u00e0 Castellammare del Golfo, trouv\u00e9 dans un livre d&rsquo;occasion et dont je me dis qu&rsquo;il ferait un bon d\u00e9but d&rsquo;histoire ou de voyage, ce qui revient \u00e0 peut pr\u00e8s au m\u00eame depuis plus de trois ans. Bref, la biche dessin\u00e9e au centre de la soucoupe, personne ne peut savoir qu&rsquo;elle est l\u00e0, pas plus que celle qui attend de savoir si je vais achever un jour le livret de l&rsquo;Arbre qui devint, dont elle est une des formes du\u00a0 r\u00f4le-titre. Des stylos, le bleu c&rsquo;est l&rsquo;amie sinc\u00e8re qui me l&rsquo;a offert, constern\u00e9e de me voir sans, un matin \u00e0 Laumi\u00e8re, comme si c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;attribut de ma divinit\u00e9, des gouttes de vitamines D, un thermos noir comme un obus, une tasse Lucien Engel de Strasbourg pos\u00e9e sur un carr\u00e9 de carrelage noir. On ne s&rsquo;aime pas en ce moment. J&rsquo;\u00e9cris au caf\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#106\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>F\u00e9lix est un homme interdit. C\u2019est l\u2019homme que s\u2019interdit Marguerite. Ils sont tr\u00e8s bien mari\u00e9s, l\u2019un comme l\u2019autre. F\u00e9lix et Marguerite auraient beaucoup \u00e0 perdre en une seule nuit, plus encore dans une seule vie. Ils le savent l\u2019un et l\u2019autre, parce qu\u2019ils ne sont pas n\u00e9s de la derni\u00e8re pluie. Ils sont bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ne jamais arriver \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 ils n\u2019auraient plus rien \u00e0 se dire. D\u00e8s leurs premi\u00e8res rencontres, F\u00e9lix a \u00e9treint Marguerite pour la saluer. Cette pratique perdure : ils ont de gros manteaux, des bonnets des gants, ils ressemblent \u00e0 deux apparatchiks dans l\u2019hiver sovi\u00e9tique des ann\u00e9es soixante. En \u00e9t\u00e9, ils ne se voient jamais \u2014 sauf une fois, o\u00f9 Marguerite accompagnait son cousin dans ses derni\u00e8res heures. Quand ils se sont \u00e9treints, lui en chemisette et elle bain-de-soleil, son chagrin s\u2019est fich\u00e9 entre leur corps comme une \u00e9p\u00e9e \u2014. Ils ne savent plus vraiment quand elle a commenc\u00e9 \u00e0 lui raconter avec une pr\u00e9cision chirurgicale et po\u00e9tique, cependant, les autres hommes. Il leur arrive parfois de dormir ensemble, tout habill\u00e9s, laissant entre eux libre le mitan du lit et sa profonde rivi\u00e8re.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#105<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les assiettes blanches, il ne peut plus les voir en peinture. Mais, \u00e0 la maison tout le monde les trouve si pratiques\u2026 Pire tout le monde les aiment. C\u2019est lui apr\u00e8s tout qui allait en prison une fois par semaine pendant des mois. C\u2019est son d\u00e9jeuner qu\u2019on lui faisait passer ainsi, recouvert de plastique et qu\u2019il emportait sans l\u2019avoir d\u00e9ball\u00e9, assiette comprise, dans sa grande sacoche. Il le mangeait sur la route du retour, en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, pour ne pas flancher. L\u2019assiette restait dans la bagnole, sa femme la rapportait dans la maison le lendemain en revenant des courses. Elle pensait \u00e0 la P\u00e2que juive sans trop savoir pourquoi. Ils n\u2019avaient pas bris\u00e9 d\u2019assiettes \u00e0 leur mariage. Avec le recul, c\u2019\u00e9tait un regret doux et d\u00e9plac\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#104<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle l\u2019avait trouv\u00e9 joli gar\u00e7on. \u00ab\u202fJoli gar\u00e7on\u202f\u00bb. Qui dit cela, de nos jours\u202f? Sa grand-m\u00e8re, mais elle \u00e9tait morte. Il n\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs plus si jeune. Pour sa grand-m\u00e8re, il l\u2019aurait \u00e9t\u00e9, mais il avait quand m\u00eame une bonne quarantaine. La r\u00e9union allait son train de chiffres, avec leurs petits wagons de statistiques, et de donn\u00e9es techniques. Elle faisait bonne impression. La pr\u00e9sidente la couvait du regard. On croyait l\u2019entendre dire \u00e0 la ronde\u202f: c\u2019est moi qui l\u2019ai faite. Elle avait esp\u00e9r\u00e9 cette reconnaissance et voil\u00e0 qu\u2019il avait dit le mot \u00ab\u202fd\u00e9sir\u202f\u00bb. Un mot que personne n\u2019attendait \u00e0 la r\u00e9union biannuelle des concepteurs d\u2019engins m\u00e9canis\u00e9s du futur. Et il insistait, souhaitant se faire bien comprendre, interrogeant toute la tabl\u00e9e sur la sinc\u00e9rit\u00e9 de leur \u00ab\u202fd\u00e9sir\u202f\u00bb. Elle avait lev\u00e9 les yeux vers lui, il n\u2019\u00e9tait pas joli gar\u00e7on. Il \u00e9tait\u2026 l\u00e0. Il pesait plus qu\u2019eux tous r\u00e9unis. La pi\u00e8ce basculait vers lui. Il ne s\u2019adressait pas \u00e0 elle pr\u00e9cis\u00e9ment, mais elle l\u2019entendait mieux que quiconque, comme si ses oreilles avaient \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement \u00e9quip\u00e9es pour ce moment. Ils se voyaient depuis quand elle passait en ville. Deux ou trois fois par an. Son \u00e2ge, son apparence l\u2019indiff\u00e9rait totalement. C\u2019est le mot \u00ab\u202fd\u00e9sir\u202f\u00bb dans sa bouche qu\u2019elle \u00e9treignait \u00e0 chaque fois.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#103<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il ne lui manque pas le premier jour, ni la premi\u00e8re semaine, au bout de dix jours, parfois, elle se dit\u202f: Tiens, on s\u2019est vu la semaine derni\u00e8re, ou celle d\u2019avant. Mais \u00e7a passe vite, un train qui traverse en une seconde le fil des pens\u00e9es qui patientent au passage \u00e0 niveau.\u00a0 La derni\u00e8re fois, c\u2019\u00e9tait bien, c\u2019est toujours bien de le voir, elle sourit quand m\u00eame et puis la barri\u00e8re se l\u00e8ve et elle reprend la route. Mais, sans crier gare\u202f! un jour au lendemain, son absence est inacceptable. Une souffrance soudaine, n\u00e9vralgique. Elle se met \u00e0 compter les jours. Elle r\u00eave de montagnes, de cailloux blancs, d\u2019escaliers de pierre. C\u2019est simple de l\u2019appeler et de proposer une rencontre. Rien ne se met en travers. Ce manque est un v\u00eatement trop lourd pour le temps qu\u2019ils traversent. Pourtant il n\u2019est pas question de r\u00e9soudre cette \u00e9nigme, qui reproduit chaque moi son cycle de joie, de tranquillit\u00e9, de douleur, de questionnements, de joie\u2026\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#102<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle remarque, trop tard forc\u00e9ment, qu&rsquo;elle oublie toujours le jeudi. Le lundi a gard\u00e9 sa marque d&rsquo;\u00e9cole, il fr\u00e9mit d\u00e8s le dimanche soir. Le mardi est un jour d&rsquo;intense travail. Le mercredi, il y a toujours au moins un ami \u00e0 voir. Et voil\u00e0 le jeudi&#8230; Qu&rsquo;est-ce-qu&rsquo;il fait l\u00e0 ? Dans le meilleur des cas, c&rsquo;est une journ\u00e9e en plus, inesp\u00e9r\u00e9e, un d\u00e9lai : la mort qui fait demi-tour \u00e0 la porte parce qu&rsquo;elle a oubli\u00e9 d&rsquo;\u00e9teindre la cafeti\u00e8re chez elle avant de partir moissonner&#8230; Elle part marcher dans la ville, car les jeudis oubli\u00e9s sont toujours citadins. Elle t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 des gens qu&rsquo;elle se d\u00e9sole de ne pas appeler plus souvent. Elle accepte une traduction de derni\u00e8re minute pour donner un coup de main \u00e0 une vague connaissance&#8230; Dans le pire des cas, les jeudis oubli\u00e9s s&#8217;empilent les uns sur les autres sur une seule date : elle devrait \u00eatre ici et l\u00e0 simultan\u00e9ment, la rue est barr\u00e9e par un carambolage de rendez-vous, d&rsquo;engagements. Quand quelqu&rsquo;un autour d&rsquo;elle parle de \u00abla semaine des quat&rsquo; jeudis\u00bb, sa gorge se serre et, un instant, elle se demande quel jour on est.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#101\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Finalement, ils se ressemblaient tous. Une certaine \u00e9paisseur dans la nuque, une moue but\u00e9e et sombre dans la concentration, des yeux derri\u00e8re lesquels ils pouvaient vivre des semaines enti\u00e8res, parfaitement retranch\u00e9s, un raffinement extr\u00eame qui empruntait le chemin banal d&rsquo;un rasage scrupuleux, du choix d&rsquo;une \u00e9charpe o\u00f9 courait un fil inattendu, mais \u00e0 peine visible, une qualit\u00e9 de peau \u00e0 m\u00eame de supporter le plus ardent soleil, les plus lourds parfums et une m\u00e9fiance avertie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du monde qui ne se rencontre que chez les grands singes. Endormis, ils \u00e9taient les fils magnifiques d&rsquo;une m\u00eame fratrie. \u00c9veill\u00e9s, ils ne se reconnaissaient entre eux que pour un instant, \u00e0 contrec\u0153ur et parce qu&rsquo;elle avait lourdement insist\u00e9.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#100<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il est trop jeune, c&rsquo;est tout le probl\u00e8me. Les visiteurs lui font peur. Il a des enfants \u00e0 aller chercher \u00e0 quatre heures, alors il fait \u00e7a le matin. Or, le matin, le soleil n&rsquo;est pas du bon c\u00f4t\u00e9. Les visiteurs lui disent : on n&rsquo;y voit rien ici ! c&rsquo;est noir comme dans un four ! Et puis il fait froid. D&rsquo;ailleurs c&rsquo;est plein Nord !&#8230; Il leur r\u00e9plique qu&rsquo;il a un ami qui est guide dans le Grand Nord, avec les tra\u00eeneaux, les chiens et les nuits qui durent six mois de l&rsquo;ann\u00e9e, lui pourrait leur en parler du froid. La temp\u00e9rature \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des igloos est souvent tout juste au-dessus du point de cong\u00e9lation, mais c&rsquo;est le pire des cas. \u00c0 plusieurs et avec un peu d&rsquo;entrain, la temp\u00e9rature peut monter \u00e0 quinze degr\u00e9s Celsius. Avec un peu d&rsquo;entrain et une lampe \u00e0 huile. Voil\u00e0 ce qu&rsquo;il r\u00e9plique aux visiteurs d\u00e9pit\u00e9s : qu&rsquo;ils manquent d&rsquo;entrain, que dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi, il en irait tout autrement. Et il tr\u00e9pigne de surcroit. Elle ne croit pas qu&rsquo;il ait ce genre d&rsquo;amis : un guide \u00e0 tra\u00eeneau. Il doit \u00eatre abonn\u00e9 \u00e0 une cha\u00eene documentaire&#8230; enfin, de tous les agents immobilier qu&rsquo;elle a rencontr\u00e9, c&rsquo;est encore le moins calamiteux.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#99<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle n&rsquo;habite plus les \u00e9tages \u00e0 pr\u00e9sent, l&rsquo;escalier est trop fourbe. Mais elle sait qu&rsquo;elle finira par y retourner, d\u00e9finitivement, dans quelques temps, quelques ann\u00e9es au mieux, quand elle ne pourra vraiment plus se d\u00e9placer. Avec la derni\u00e8re \u00e9nergie, elle montera dans la chambre inond\u00e9e de lumi\u00e8re l&rsquo;apr\u00e8s-midi et jusqu&rsquo;au soir et elle vivra l\u00e0 comme \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Si vraiment il ne se trouve personne pour lui porter ses repas, elle s&rsquo;arrangera avec un panier \u00e0 ficelle, depuis la fen\u00eatre donnant sur la rue, o\u00f9 le soleil vient le matin. Les commer\u00e7ants du coin l&rsquo;ont toujours connue, ils se d\u00e9brouilleront pour ne pas la laisser mourir de faim, ils le font d\u00e9j\u00e0 avec le chat du quartier&#8230; Allong\u00e9e dans la lumi\u00e8re avec un gros livre qu&rsquo;elle n&rsquo;ouvre plus que pour en sentir le poids, elle pense \u00e0 sa vie : quand elle vivait de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, dans la maison mitoyenne. La chambre du premier y est baign\u00e9e de la m\u00eame lumi\u00e8re. C&rsquo;est presque comme si elle y vivait encore. Aux beaux jours, on ne sait plus vraiment dans lequel des deux jardins la glycine est plant\u00e9e : elle d\u00e9borde le mur commun de toutes parts, d&rsquo;allers et venues exub\u00e9rantes. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, le jardin avait l&rsquo;air plus grand, mais c&rsquo;est s\u00fbrement une illusion. Sous ses paupi\u00e8res ferm\u00e9es comme un rideau d&rsquo;or vein\u00e9 de rouge, elle per\u00e7oit vaguement derri\u00e8re la t\u00eate de lit les bruits de sa vie pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#98\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je pr\u00e9f\u00e8re ne pas me voir, j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 perdu ma jumelle. Impossible de dire s&rsquo;il parle tout seul ou au t\u00e9l\u00e9phone. Et comment savoir s&rsquo;il parle de sa s\u0153ur ou d&rsquo;une longue vue ? Mais comment pourrait-il se voir avec une lorgnette ? Techniquement, c&rsquo;est irr\u00e9alisable ou \u00e9ventuellement avec un miroir situ\u00e9 au loin, mais alors que verrait-il sinon un jeune type barbu dont le visage serait partiellement cach\u00e9 par l&rsquo;outil-m\u00eame qui lui sert \u00e0 regarder ? On comprend mieux pourquoi il d\u00e9plorerait l&rsquo;absence de sa s\u0153ur jumelle, l&rsquo;illusion, contemplant son visage d&rsquo;y voir un reflet du sien, un reflet aim\u00e9&#8230; Mais il est bien trop \u00e2g\u00e9 pour l&rsquo;avoir perdue au supermarch\u00e9, ou sur la plage. Et il y a tant de d\u00e9sordre et de chagrin dans sa voix. Et l&rsquo;enfant qui n&rsquo;arr\u00eate pas de demander : \u00ab \u00e0 qui il parle le monsieur ?\u00bb, que lui r\u00e9pondre ?\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#97<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 la cantine du personnel, elle a invit\u00e9 une amie du pass\u00e9, qu\u2019elle a reconnue parmi les clientes, le jour des roses. Elles sont assises \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 une table pour deux. \u00c0 celle d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, Julia (elle dira plusieurs fois son nom), le regard vide. L\u2019invit\u00e9e se lance dans un r\u00e9sum\u00e9 succinct des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, mais qui appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 trop long et trop color\u00e9 pour cette salle de restaurant presque d\u00e9serte. Profitant d&rsquo;une pause dans ce r\u00e9cit, l&rsquo;organisatrice interpelle Julia. Imm\u00e9diatement sa t\u00eate d&rsquo;hydre s&rsquo;avance vers les deux amies, tandis qu&rsquo;une autre semble toujours amorphe dans le creux de son coude sur la table. Elle dit \u00e0 nouveau son pr\u00e9nom, puis, sans s&rsquo;interrompre : \u00ab Depuis un an, il ne se passe plus rien. Je m&rsquo;occupe de ma m\u00e8re. Je pensais qu&rsquo;il l&rsquo;avait compris, quand je reste dormir couch\u00e9e en crevette sur le seuil de la chambre des enfants, quand je me cache dans les rideaux, mais je crois que \u00e7a le met en col\u00e8re. \u00bb Pendant qu&rsquo;elle parle, l&rsquo;invit\u00e9e voit tr\u00e8s clairement un ample pardessus de laine ocre-rouge, frapp\u00e9 de minuscules pieds de poule derri\u00e8re quoi se cache encore une autre t\u00eate de Julia, blonde, toute petite. Elle a \u00e9galement la certitude que le mari de Julia, se nomme Th\u00e9o, ou Hugo. Oui, le H et le O, c&rsquo;est certain.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#96\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Plus il r\u00e9p\u00e9tait qu\u2019il y avait eu erreur sur le postulat de d\u00e9part, plus elle redoutait qu\u2019il n&rsquo;ait plus l\u2019intention de quitter son salon. Le dimanche soir, la t\u00e9l\u00e9vision donnait en p\u00e2ture des histoires de docteurs qu\u2019elle ne voulait manquer sous aucun pr\u00e9texte. La raison principale \u00e9tait l\u2019inint\u00e9r\u00eat absolu qu\u2019elle avait pour le sujet. L\u2019action, le suspens, les coups de th\u00e9\u00e2tre du sc\u00e9nario, tout cela glissait sur elle comme l\u2019eau sur les plumes d\u2019un canard et pourtant, quittant son canap\u00e9 apr\u00e8s trois heures de cette m\u00e9decine, elle se sentait comme nettoy\u00e9e. Exactement comme sa voiture apr\u00e8s le passage sous les grands jets et les rouleaux qui caressaient la carrosserie avant de lui appliquer une infime couche de cire protectrice. Elle roulait ensuite jusqu\u2019\u00e0 la chapelle des Monts o\u00f9 elle allumait un cierge, sans destination pr\u00e9cise et finissait sa journ\u00e9e avec les docteurs am\u00e9ricains. Tout cela marchait harmonieusement ensemble. Elle le regarda prendre son manteau. N\u2019avait-il pas plut\u00f4t \u00e9voqu\u00e9 un <em>consulat <\/em>de d\u00e9part ?\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00a0#95\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il y avait plusieurs tiroirs \u00e0 son bureau. Un meuble solide. Aucun n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9 \u00e0 cl\u00e9, bien que cela soit techniquement possible\u202f: chaque tiroir \u00e9tant dot\u00e9 d\u2019une serrure. Mais la cl\u00e9\u202f? Les cl\u00e9s\u202f? Qui sait aujourd\u2019hui ce qu\u2019elles sont devenues\u202f? Les enfants aiment \u00e0 jouer avec ce genre de jeux miniatures, cl\u00e9s de tiroirs, de bo\u00eete aux lettres, cl\u00e9s des portes du buffet, des valises\u2026 La pi\u00e8ce elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tait jamais ferm\u00e9e. Dans le premier tiroir, il conservait un r\u00e9pertoire. Rien de pr\u00e9cieux comme ces livres reli\u00e9s de cuir et dor\u00e9s sur tranche que poss\u00e8dent les personnes d\u2019importance, ou qu\u2019on offre parfois pensant faire plaisir ou manquant d\u2019id\u00e9e et qui impressionnent tant qu\u2019ils restent vierges avant de finir dans un vide-greniers, coupable d\u2019avoir conserv\u00e9 leur air flambant neuf, alors qu\u2019ils sont parfois les doyens de la tabl\u00e9e. Dans le tiroir, se trouvait un simple r\u00e9pertoire cartonn\u00e9, dont la couverture pass\u00e9e laissait imaginer qu\u2019il avait tra\u00een\u00e9 un temps sur le bureau, abondamment \u00e9clair\u00e9 par une grande fen\u00eatre sans volets. Pourtant, personne ne conserve le moindre souvenir d\u2019avoir vu le r\u00e9pertoire sur le bureau, ni quoi que ce soit en dehors de la lampe et d\u2019un stylo \u00e0 pompe. Le r\u00e9pertoire est \u00e9crit avec des encres diff\u00e9rentes. Il contient peu de noms. Il r\u00e9fl\u00e9chissait longtemps, plusieurs ann\u00e9es parfois, avant d\u2019un inscrire un, car une fois qu\u2019il \u00e9tait consign\u00e9 l\u00e0, il n\u2019\u00e9tait plus question de le reprendre.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>#94<\/strong>\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Se r\u00e9veiller avec un bras en moins. Il y eut un soir, il y eut un matin. Dor\u00e9navant, ce sera comme avant, mais un bras manquera. De tr\u00e8s nombreuses choses ne seront plus faisables, mais plus nombreuses encore celles auxquelles on ne pense pas et un jour, on a le nez dessus : c&rsquo;est un mur qui s\u2019\u00e9l\u00e8verait soudain au milieu du couloir condamnant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la salle de bain \u2014 toujours possible, mais au prix de quel d\u00e9tour ? Sortir dans la rue en chemise de nuit, longer la maison par la venelle qui sent la pisse de chat, escalader la fen\u00eatre\u2026 \u2014 Et il n\u2019est m\u00eame pas encore questions des choses auxquelles on n\u2019aura jamais pens\u00e9, comme si la perte du bras pouvait les \u00e9radiquer d\u2019avance, les extraire avec la racine, les tuer dans l\u2019\u0153uf. Le bras, c\u2019est une m\u00e9taphore, le mur, une fa\u00e7on de parler, mais il n\u2019y a aucun doute : c\u2019est petit \u00e0 petit qu\u2019elle prendrait la mesure de celle qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>#93<\/strong>\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 un instant, rabot en main, pour observer la tra\u00een\u00e9e de bave s\u00e8che et brillante qui festonne sa planche. Il se demande finalement si la vie que nous portons au revers, n\u2019est pas tout autant notre vie que l\u2019autre, l\u2019officielle, celle que nous croyons vivre puisqu\u2019elle est faite \u00e0 notre image et \u00e0 notre ressemblance&#8230; Elle\u00a0nous ressemble comme une s\u0153ur (sa s\u0153ur lui ressemble trait pour trait, comme elle ressemble \u00e0 leur p\u00e8re et \u00e0 leur grand-m\u00e8re, ce qui n\u2019est pas sans relation avec cette comparaison), mais l\u2019autre, son exact oppos\u00e9, n\u2019est-elle pas toute proche, et d\u2019une certaine fa\u00e7on, qu\u2019il ne s\u2019explique pas bien, mieux connue de nous ?\u00a0 L\u00a0\u2018escargot porte l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019int\u00e9rieur de sa coquille. Quelle partie discerne-t-il le mieux ?\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#92\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une sieste. Une simple sieste de quinze minutes. Elle s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e, \u00e0 regret, cinq heures plus tard. Il fait nuit entre les lames du store, mais le r\u00e9verb\u00e8re dispense le strict n\u00e9cessaire. \u00c0 t\u00e2tons, elle gagne la cuisine, flottant dans un \u00e9trange bien-\u00eatre. L\u2019eau \u00e0 un go\u00fbt de chlore tr\u00e8s prononc\u00e9\u2026 \u00e0 moins que ce ne soit le verre ? Six ans auparavant, l\u2019op\u00e9ration, l\u2019extase anesth\u00e9sique\u2026 Ses paupi\u00e8res sont lourdes \u00e0 nouveau. Elle n\u2019a pas vraiment ouvert les yeux depuis son r\u00e9veil, elle y renonce. <em>La lune \u00e0 des cornes de vache<\/em>. Elle dort cette nuit-l\u00e0 d\u2019une traite jusqu\u2019au petit matin. De ce jour, le sommeil devient son but, son d\u00e9sir, sa pr\u00e9occupation par excellence, la perspective b\u00e9ate de ses journ\u00e9es. Les mesures indispensables sont prises : les volets demeurent clos, elle n\u2019allume plus jamais la lumi\u00e8re. Au lieu de partir en vacances, elle ach\u00e8te des oreillers profonds comme la mer, une couverture pesant un\u00a0homme. Lentement mais s\u00fbrement, la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne prend la couleur du r\u00eave. Juste retour des choses, puisque son sommeil bienheureux en est d\u00e9pourvu.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#91<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle s&rsquo;est adoucie. Voil\u00e0 ce qu&rsquo;ils disent d&rsquo;elle, depuis qu&rsquo;ils la pensent sourde. Ils ne prennent m\u00eame plus la peine de parler dans son dos. Elle a mis de l&rsquo;eau dans son vin. S\u00fbrement pas. D&rsquo;ailleurs, elle n&rsquo;en boit presque plus. De vieilles querelles se sont d\u00e9tach\u00e9es d&rsquo;elle, c&rsquo;est cela qu&rsquo;ils devraient savoir. Certains efforts \u00e9galement, celui de les \u00e9couter par exemple. Elle est dans son monde. C&rsquo;est bien une id\u00e9e \u00e0 eux, sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elle ne fr\u00e9quente plus le leur, elle serait isol\u00e9e, dans une bulle, ils disent cela aussi \u00ab dans sa bulle \u00bb. Cela doit les rassurer de convoquer ce genre d&rsquo;images enfantines, puisqu&rsquo;ils ne supportent pas de la voir vieillir. Il serait plus intelligent d&rsquo;admettre qu&rsquo;ils n&rsquo;ont aucune id\u00e9e de ce qui est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. Ils se retranchent derri\u00e8re des expressions que les autres vieux leur servent parfois sur un plateau. La vieillesse est un naufrage. Parce qu&rsquo;ils font autre chose, peut-\u00eatre, que d\u00e9river d&rsquo;une compromission \u00e0 l&rsquo;autre, dans la force de l&rsquo;\u00e2ge ? \u00c0 la Tate, elle aime aller voir les marines de jeunesse de Turner. Si elle y emmenait son voisin, il arr\u00eaterait peut-\u00eatre de lui seriner cet adage au moindre p\u00e9pin de sant\u00e9. Il ne faudrait pas vieillir. Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que ce conditionnel ? Il ne faudrait pas reprendre jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9c\u0153urement de ce g\u00e2teau si raffin\u00e9 qu&rsquo;ils ont apport\u00e9, mais que faire d&rsquo;autre avec eux pendant ces longs dimanches ? Il ne faudrait pas les vexer en leur disant leurs quatre v\u00e9rit\u00e9s, mais on peut au moins y r\u00eaver en prenant l&rsquo;air sourde, en douce.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#90<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il attrape les silhouettes qui passent par l\u00e0, de vagues connaissances : le type qui fait passer les gosses rue du Renard, une fleuriste chez qui il n&rsquo;ach\u00e8te jamais rien, deux jeunes gars rigolards qui font le si\u00e8ge d&rsquo;un banc, tard dans la soir\u00e9e par tous les temps, une vieille promen\u00e9e par son chien moche&#8230; et il les colle dans ses romans, ses nouvelles, ses journaux, dans toutes ces choses qu&rsquo;il \u00e9crit. Il les trafique bien un peu, il les bricole comme au fond d&rsquo;un atelier, sur l&rsquo;\u00e9tabli o\u00f9 chaque outil a sa place d\u00e9sign\u00e9e. Il ne les torture pas, il les pousse plut\u00f4t dans le sens de leur pente, il suit toujours la veine de leur bois. Rien que de tr\u00e8s banal, dit-il, dans ces pratiques. Ce qui l&rsquo;est moins, c&rsquo;est cette fa\u00e7on qu&rsquo;il a de saluer chacun d&rsquo;entre eux \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une vieille connaissance quand il passe \u00e0 v\u00e9lo. Le plus dr\u00f4le, c&rsquo;est que peu s&rsquo;en \u00e9tonnent : ils lui sourient famili\u00e8rement, au contraire.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#89<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elles ont vingt-cinq ans, lui annonce-t-elle. Derri\u00e8re son comptoir, il les contemple \u00e0 nouveau. Il s&rsquo;en est bien occup\u00e9. Il est toujours tr\u00e8s consciencieux. Elles sont tr\u00e8s belles, dit-il en r\u00e9ajustant un lacet. Elles viennent de chez Andr\u00e9, je n&rsquo;aurais jamais cru qu&rsquo;elles tiendraient le coup&#8230; Vingt-cinq ans, tout de m\u00eame, on ne travaille plus comme \u00e7a. Je n&rsquo;aurais jamais cru dire un jour une phrase pareille non plus, une phrase de vieile. Et pourtant si&#8230; Il hoche la t\u00eate : nous aovns connu des jours meilleurs, des manteaux amiaux qui s&rsquo;\u00e9limaient pendant dix ans, de sacs de voyage increvables&#8230; Vous avez raison : c&rsquo;est peut-\u00eatre davantage une vieille phrase qu&rsquo;une phrase de vieille. Vous savez le plus r\u00f4le ? C&rsquo;est un secret, mais \u00e0 vous je peux bien le dire, vous comprendrez. Quand je remets ces godillots, je marche sur le sol d&rsquo;il y a vingt-cinq ans. Vous rajeunissez ? Pas du tout ! c&rsquo;est le sol qui retrouve ses marques sous mes pas. Je vais les passer avant de quitter votre boutique, vous verrez.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#88<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ils s&rsquo;\u00e9taient donn\u00e9 le mot, un mot de ralliement, mais plus j&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chis moins cela me semble vraisemblable. Mettons qu&rsquo;on leur avait donn\u00e9 un mot, un mot de ralliement, un m\u00eame mot pour tous, mettons qu&rsquo;on leur avait fourr\u00e9 dans le bec \u00e9crit, oui, \u00e9crit sur un de ces bouts de papier fin comme tout sur lesquels s&rsquo;impriment provisoirement les re\u00e7us de carte bleue, voil\u00e0, \u00e7a ressemble davantage \u00e0 ce qui a d\u00fb se passer : c&rsquo;est pas bien difficile de leur coller quelque chose dans la bouche quand ils sont l\u00e0, hagards \u00e0 tout heure du jour et de la nuit, assis sur le muret les yeux dans le vague, ou d\u00e9ambulant sur des tiges de verres tremblotantes, scrutant le sol \u00e0 la recherche d&rsquo;un peu d&rsquo;or oubli\u00e9, de quelque chose qui se fume, qui se met dans la bouche, justement, clac, le mot sur le papier roul\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de ces cigarettes minuscules qu&rsquo;on importait des Indes autrefois, clac le mot et illico, roulez jeunesse, ils sont saisis d&rsquo;une d\u00e9termination incroyable pour des loques pareilles, et ils courent amasser des trucs et des machins, tout ce qui leur passe sous la main, poubelles, chaussure \u00e9gar\u00e9e, laine de verre, bout de sandwich, bouteilles sapin de No\u00ebl sans plus trop d&rsquo;aiguilles, poussettes cass\u00e9es, tout on vous dit, et ils entassent ce butin sur des grilles chaudes \u00e0 m\u00eame le sol, \u00e9loign\u00e9es de deux ou trois cent m\u00e8tres de celles des autres, tout \u00e7a pour se balancer leurs trucs et leurs machins avec une force colossale pendant tout une partie de la nuit (la plus sombre) et les rares \u00e0 passer par l\u00e0 voient des objets voler bien au-dessus de leur pauvre t\u00eate bien fatigu\u00e9e, sans y ajouter fois et les autres continuent les tirs avec la gr\u00e2ce des b\u00fbcherons au concours de lancer de tronc, les chaises en m\u00e9tal caboss\u00e9es, les conserves de viande pour chien, les sacs de cl\u00e9mentines pourrissantes volent jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;\u00e9craser alentour des grilles chaudes et \u00e7a dure toute la nuit ce cirque. Maintenant, ils dorment \u00e0 plat ventre au milieu des d\u00e9tritus, inconscients, sur les grilles. Voil\u00e0, c&rsquo;est \u00e7a la piti\u00e9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#87\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Quand, au juste, se termine \u00a0<br \/>La saison des mandarines ?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>(Qu\u2019on me tienne au jus. Merci)\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#86\u00a0<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Soudain, elle avait pris d\u2019eux tous un grand cong\u00e9. Combien de temps cela avait-il pu durer sans que personne ne n\u2019y trouv\u00e2t rien \u00e0 redire ? Une semaine ? Un mois ? Cinq ann\u00e9es ? Nul v\u00e9ritablement ne s\u2019en est aper\u00e7u. Pas plus qu\u2019\u00e0 son retour, cette fa\u00e7on qu\u2019elle a de ne rien exprimer qu\u2019en vers de douze pieds.\u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#85<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une petite dame en manteau beige, de celles \u00e0 qui l&rsquo;on dit encore : \u00ab Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle prendra la p&rsquo;tite dame ?\u00bb, avec b\u00e9ret beige bien assorti sur sa coupe de cheveux impeccable. C&rsquo;est la fin de la journ\u00e9e, mais son maquillage n&rsquo;a pas pris une ride, il est rest\u00e9 bien sage fines, tant qu&rsquo;on voit ses yeux clairs au travers, il n&rsquo;a pas fil\u00e9 sur ses l\u00e8vres minces \u2014 on comprendra plus tard qu&rsquo;elle l&rsquo;a probablement retouch\u00e9 pour l&rsquo;occasion \u2014 . Un l\u00e9ger d\u00e9s\u00e9quilibre&#8230; une h\u00e9sitation \u00e0 couper la route pour arriver la premi\u00e8re trahie seule son \u00e2ge. Autrefois, elle serait pass\u00e9e devant avec autorit\u00e9. Elle sait qu&rsquo;elle est moins stable \u00e0 pr\u00e9sent, mais autrefois, elle \u00e9tait press\u00e9e, impatiente, enfant d\u00e9j\u00e0, elle \u00e9tait ainsi. Depuis quelques mois, l&rsquo;attente est devenue exquise, au point qu&rsquo;elle redoute que l&rsquo;autre femme, plus jeune, ne lui c\u00e8de sa place, finalement. Mais non, il y aura toujours des femmes press\u00e9es. Elle, attend, les narines fr\u00e9missantes, les yeux baiss\u00e9s. Les demandes des autres la font sourire sous cape. Personne ne sait ce qu&rsquo;il convient v\u00e9ritablement de faire l\u00e0, \u00e0 cette heure pr\u00e9cise. Puis, c&rsquo;est son tour : \u00ab Je voudrais deux baguettes chaudes \u00bb. Elle repart, son paquet dans les bras. Le quartier flotte dans la douce lumi\u00e8re de son extase. \u00c0 cet instant, la vie fr\u00f4le la perfection. \u00a0<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#84<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ses yeux lui ont fait tr\u00e8s mal apr\u00e8s l&rsquo;op\u00e9ration. Jamais, dit-elle, elle n&rsquo;avait connu une douleur pareille. M\u00eame \u00e0 ma pose d&rsquo;un st\u00e9rilet, demande l&rsquo;autre. Elle appr\u00e9cie en connaisseuse. Oui, le st\u00e9rilet c&rsquo;est quelque chose aussi, mais bref&#8230; fulgurant. Oui, fulgurant. Les yeux, \u00e7a n&rsquo;en finit pas. Il les \u00e9coutait avec attention. Il a pr\u00e9cis\u00e9, moi, j&rsquo;attends la presbytie pour enfin voir net de loin. C&rsquo;\u00e9tait une conversation joyeuse, on peut le dire. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de celle, o\u00f9, quelque heure plus tard, elle tente d&rsquo;expliquer pr\u00e9cis\u00e9ment les modalit\u00e9s de la m\u00e9tamorphose qui commence \u00e0 l&rsquo;occuper.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#83<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Comme souvent, la dame de l&rsquo;all\u00e9e verte a oubli\u00e9 de prendre ces m\u00e9dicaments. Elle vocif\u00e8re dans les plantations, se rebelle contre des tortionnaires visible d&rsquo;elle seule, insulte les passants press\u00e9s du matin, mais toujours \u00e0 bonne distance. Ou bien a-t-elle encore une fois refus\u00e9 de prendre ces m\u00e9dicaments qui font d&rsquo;elle une pauvre vieille femme apathique et marmottante que personne ne songerait \u00e0\u00a0 d\u00e9signer comme la dame de l&rsquo;all\u00e9e verte.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#82<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La station \u00e9tait vide. Elle allait repartir quand un jeune type pas assez couvert arrive \u00e0 bicyclette. Elle s&rsquo;approche de la borne o\u00f9 il d\u00e9pose l&rsquo;engin. Vous \u00eates mon sauveur, lui d\u00e9clare-t-elle avec enthousiasme. Il se retourne pour se trouver nez \u00e0 nez avec cette petite femme emmaillot\u00e9e comme une poup\u00e9e russe. Elle r\u00e9p\u00e8te : vous \u00eates mon sauveur. Effray\u00e9,\u00a0 il r\u00e9pond qu&rsquo;il ne peut rien faire pour elle, qu&rsquo;il vient seulement travailler l\u00e0&#8230; Elle lui montre la station vide, le remerciant\u00a0 pour le v\u00e9lo. Quand il comprend qu&rsquo;elle ne veut pas lui vendre de bible, il se sent si b\u00eate qu&rsquo;il s&rsquo;excuse en bafouillant et puis file \u00e0 son travail.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#81<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ils \u00e9taient assis dans les fauteuils profonds de cet \u00e9tablissement chic, des fauteuils extr\u00eamement confortables, appelant \u00e0 l&rsquo;abandon, au rel\u00e2chement complet des membres, \u00e0 l&rsquo;assoupissement, les yeux clos\u00a0 \u00e0 demi&#8230; pour rien au monde ils n&rsquo;auraient voulu chez eux de ces gros si\u00e8ges tendus de laine blanche fix\u00e9e par des clous globuleux en m\u00e9tal argent\u00e9, dans lesquels ils \u00e9taient assis depuis une demi-heure sans presque rien se dire. Elle vida sa tasse. Tout \u00e9tait fini entre eux. L&rsquo;habitude seule faisait tenir ensemble les journ\u00e9es qu&rsquo;ils passaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, dispos\u00e9s comme ces fauteuils pr\u00e9tentieux de part et d&rsquo;autre d&rsquo;une table minuscule o\u00f9 chaque chose se pr\u00e9sentait en portion individuelle, emball\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment dans du papier cristal. Combien de temps encore pourrait-elle supporter d&rsquo;\u00eatre si peu \u00e9cout\u00e9e, si peu regard\u00e9e, si peu aim\u00e9e ? Un voyage, pensait-elle, un voyage peut-\u00eatre pourrait encore les ramener sur la m\u00eame rive&#8230; J&rsquo;aimerais que nous partions en voyage, dit-il alors, brisant le silence qui avait trop dur\u00e9 sans m\u00eame qu&rsquo;il s&rsquo;en soit aper\u00e7u.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#80<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Voyager loin sous l&#8217;empire de l&rsquo;oc\u00e9an.<br \/>Sans l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 des yeux d&rsquo;Osmin, ce bleu p\u00e2le et froid comme un torrent de montagne, il n&rsquo;aurait jamais pens\u00e9 au Nord, \u00e0 l\u2019Islande. Selim est profond\u00e9ment m\u00e9diterran\u00e9en. Sa m\u00e8re, chypriote, s\u00fbrement.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#79<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le bar n&rsquo;a pas de nom. Pas de nom annonc\u00e9 : une marque de bi\u00e8re \u00e0 consonance latine et qu&rsquo;on peut boire en Afrique comme au fin fond des Balkans, est sa seule enseigne. Les habitu\u00e9s l&rsquo;appelle sans doute autrement, par son nom, ou un nom plus ancien, ou peut-\u00eatre par celui de la propri\u00e9taire. Depuis qu&rsquo;il habitait la ville, il l&rsquo;avait toujours vu ferm\u00e9. Les habitu\u00e9s avaient d\u00fb trouver \u00e0 taper le carton ailleurs depuis belle lurette. Voil\u00e0 ce qu&rsquo;il se disait, chaque fois qu&rsquo;il passait dans le secteur, mais hier, il pleuvait \u00e0 seaux et le caf\u00e9 \u00e9tait ouvert. Il n&rsquo;avait pas la possibilit\u00e9 de faire le d\u00e9tour, d&rsquo;entrer dans le bar illumin\u00e9 par des petits n\u00e9ons publicitaires, o\u00f9 il distinguait le dos des habitu\u00e9s coll\u00e9 \u00e0 la vitrine. Cet apr\u00e8s-midi, apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, il s&rsquo;est empress\u00e9 d&rsquo;y retourner. Il a eu \u00e7a en t\u00eate toute la matin\u00e9e : apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, j&rsquo;irai prendre le caf\u00e9 au bar sans nom, je rencontrerai enfin les habitu\u00e9s. L&rsquo;espoir un peu vain de devenir l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, lui r\u00e9chauffait l&rsquo;\u00e2me, m\u00eame s&rsquo;il pr\u00e9sageait que le caf\u00e9 serait terrible\u2026 Le bar est ferm\u00e9. Comme toujours. Les rideaux blancs ajour\u00e9s de petits rectangles sont tir\u00e9s. Leur maillage g\u00e9om\u00e9trique ne laisse rien deviner de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#78<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les petites t\u00eates noires s&rsquo;\u00e9gayent \u00e0 la surface. On dirait une sortie piscine mais l&rsquo;eau a la couleur d&rsquo;un bouillon.<br \/>Les oiseaux, on ne peut que les d\u00e9crire.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"className\":\"wp-block-heading\"} --><\/p>\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#77<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Au r\u00e9veil, j&rsquo;ai pens\u00e9 au voyage vers\u2026(vers o\u00f9 d\u2019ailleurs ? Un bled paum\u00e9 au Canada, pr\u00e8s d\u2019un lac, j\u2019ai d\u00fb noter \u00e7a quelque part\u2026) et je ne savais plus lequel de mes personnages l&rsquo;avaient entrepris ni finalement pourquoi. Et je devais en arriver l\u00e0, fatalement, \u00e0 mener sur des ann\u00e9es une histoire de personnages qui marchent dans les pas les uns des autres, se cherchent, s&rsquo;annoncent, mais toujours effacent leurs traces.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<h2>#76<\/h2>\n<p>Il a renvers\u00e9 sa t\u00eate vers l&rsquo;arri\u00e8re, pour appeler un contact, pour dire : \u00ab m\u00eame quand tu es dans mon dos, m\u00eame si tu te caches de moi parce que tu as honte, je suis l\u00e0 pour toi. Tu ne veux pas que je te voie souffrir ? Tu ne veux pas que je te voie aux prises avec ton fant\u00f4me ? Bien. Je comprends. Je comprends \u00e7a \u00e9galement \u00e0 pr\u00e9sent. Tu me l\u2019as bien expliqu\u00e9. Tu as dit la seule chose que j\u2019avais besoin d\u2019entendre \u2014 je ne parle m\u00eame pas de savoir \u2014 d\u2019entendre de ta bouche, pour traverser \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s, ferme, solide et aimant, \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s la grande nuit de ta douleur et de ta col\u00e8re. Je suis l\u00e0. Je trouverai le moyen d\u2019\u00eatre toujours l\u00e0. Je renverse ma t\u00eate, ma gorge est offerte, je ne crains rien de toi et viendra un jour o\u00f9 je ne t\u2019inspirerai plus la moindre peur non plus. Tu es bless\u00e9 comme un animal et farouche. Je suis l\u00e0. Veux-tu appuyer le sommet de ta t\u00eate contre l\u2019arri\u00e8re de la mienne ? Que ma t\u00eate devienne ton reposoir, si tu le souhaites, ne serait-ce qu\u2019un instant. Chaque point de contact de mon amour est d\u00e9sormais, tu me l\u2019as dit, notre amour. Je ne savais pas qu\u2019il \u00e9tait si simple d\u2019\u00eatre fort. Il suffit de vouloir porter dans ses bras le poids de la douleur de celle que j\u2019aime. Ce que nous avions n\u2019est pas perdu. Ce que nous avions est comme l\u2019enfant que nous aurons : il nous quittera un jour pour nous revenir, grandi, autre et pourtant toujours n\u00f4tre, quand bien m\u00eame il s\u2019appartiendra enti\u00e8rement, quand bien m\u00eame il aura fait don \u00e0 un autre de son c\u0153ur, comme je t\u2019ai donn\u00e9 le mien, mon c\u0153ur battant\u2026 \u00bb Elle s\u2019est appuy\u00e9e contre lui. Il est devenu la caisse de r\u00e9sonance de son espoir m\u00eal\u00e9 de larmes. Son enceinte. Sa caverne.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#75<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>On ne lui avait pas dit qu&rsquo;il \u00e9tait possible d&rsquo;avoir des yeux neufs. Une r\u00e9tine toute fra\u00eeche, tremblante d&rsquo;\u00e9motion contre la surface du matin clair de l&rsquo;hiver. Les contours de chaque immeuble, de chaque r\u00e9verb\u00e8re, de chaque arbre, bien redessin\u00e9s, appuy\u00e9s sur le fond du ciel \u00e0 peine bleu. La pr\u00e9cision extr\u00eame de la ville soudain, mais dans le m\u00eame coup d&rsquo;\u0153il, une forme d&rsquo;\u00e9loignement. Cette ville, si belle, si triste, si laide, si lumineuse, si habit\u00e9e, si d\u00e9serte, si fastueuse, si jeune, si mis\u00e9rable, si grise, blanche, noir\u2026 cette ville n&rsquo;avait plus rien \u00e0 voir avec l&rsquo;homme qu&rsquo;il \u00e9tait. Vivre l\u00e0 ne disait plus rien de lui. Ce n&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;un \u00e0-plat sur lequel il se d\u00e9coupait, se d\u00e9collait pourrait-on dire. C&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#74<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>D&rsquo;ordinaire, elle est seule dans la petite salle entre rue en travaux et cour en travaux. Depuis des semaines, cette cantine \u00e0 cadres est d\u00e9cot\u00e9e. Elle prend son petit-d\u00e9jeuner. Elle en a d\u00e9j\u00e0 pris un avec son mari et sa fille, mais c&rsquo;\u00e9tait leur petit-d\u00e9jeuner. Ici c&rsquo;est diff\u00e9rent : il y a un plateau individuel, un croissant et une boisson sucr\u00e9e mais vraiment saine. Le nom lui conf\u00e8re cette qualit\u00e9, tandis que le go\u00fbt ram\u00e8ne la classe de neige, le ski, le lait concentr\u00e9-sucr\u00e9 fig\u00e9 dans son tube. Ici elle lit un magazine f\u00e9minin. Elle n&rsquo;ach\u00e8terait pas \u00e7a (qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle pourrait bien en faire apr\u00e8s ?) mais justement, ils sont \u00e0 disposition. Elle ne sort pas le croissant enti\u00e8rement de sa petite pochette en papier. Aux States, ils mettaient l&rsquo;alcool dans ce genre de pochette\u2026 Ce matin, une femme \u00e9tait install\u00e9e, en face de sa place \u00e0 l&rsquo;autre bout de la salle, quand elle est arriv\u00e9e. Elle ne peut pas s&#8217;emp\u00eacher de lui jeter en coup d&rsquo;\u0153il en sortant la corne de son croissant du petit sac, et l&rsquo;autre lui sourit. En partant, elle lui souhaite m\u00eame une bonne journ\u00e9e. La garce.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#73<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La pierre ancienne et le verre froid. La vieille pierre sourit sous cape. Qui est encore dupe de part et d&rsquo;autre ? Nos fausses barbes ont remplac\u00e9 les masques sanitaires. Bonjour\u2026 Emmanuelle ? La br\u00e8ve h\u00e9sitation en pronon\u00e7ant mon pr\u00e9nom est l&rsquo;ultime vestige de la politesse mill\u00e9naire qui consistait \u00e0 ne jamais nommer d&rsquo;abord qui ne s&rsquo;\u00e9tait pas nomm\u00e9 soi-m\u00eame. Micka\u00ebl, enchant\u00e9 ! Oui\u2026 l&rsquo;est-il ? Il n&rsquo;en croit pas un mot, ce qui n&#8217;emp\u00eache rien, notons-le. Il sait tr\u00e8s bien que c&rsquo;est mon pr\u00e9nom : je corresponds si bien au descriptif qui lui a \u00e9t\u00e9 fourni : 50 ans, manteau et toque noirs, cheveux longs. Et je suis exactement assise l\u00e0 o\u00f9 je dois me trouver. S&rsquo;il n&rsquo;h\u00e9sitait pas l\u00e9g\u00e8rement en me nommant, me laissant en devoir d&rsquo;acquiescer, la possibilit\u00e9 de corriger la prononciation, il para\u00eetrait arrogant. Cette option n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 retenue dans les sph\u00e8res d\u00e9cisionnaires. On lui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 cette petite valse-h\u00e9sitation suivie du d\u00e9suet \u00ab\u00a0enchant\u00e9 \u00bb. Il sait que je sais. Il est concis alors.<\/p>\n<h2>#72<\/h2>\n<p>C&rsquo;est arriv\u00e9 comme la pluie dans un ciel sans nuage. Une goutte \u2014 on ne sait pas d&rsquo;o\u00f9 elle vient, on v\u00e9rifie machinalement qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas un balcon \u00e0 g\u00e9raniums, on sourit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un oiseau pisseur dans l&rsquo;azur \u2014 et puis une autre plus lourde d&rsquo;o\u00f9 sourd une vague inqui\u00e9tude, elle tombe sur le bras comme une heure de colle \u2014 on pense par association \u00e0 l&rsquo;eau lourde, \u00e0 des jeux d&rsquo;enfants o\u00f9 les liquides du corps se transformaient d&rsquo;un coup en acide, comme le lait qui tourne \u2014 et tout soudain, une averse effroyable. Pour le mal du pays, \u00e7a s&rsquo;est pass\u00e9 exactement comme \u00e7a. Des milliers \u2014 soyons honn\u00eates, plus d&rsquo;un million \u2014 de personnes vivant dans la Capitale submerg\u00e9es dans l&rsquo;heure par l&rsquo;irr\u00e9pressible besoin de retourner d&rsquo;o\u00f9 elles \u00e9taient venues, l\u00e0 o\u00f9 elles avaient grandi. S&rsquo;ensuivit le spectaculaire exode vers la province et les cons\u00e9quences qu&rsquo;on sait.<\/p>\n<h2>#71<\/h2>\n<p>Il n&rsquo;avait jamais appris le Fran\u00e7ais. Jamais vraiment. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire : ses amiti\u00e9s, ses amours \u00e9taient chinoises elles aussi. Pour le travail, il se d\u00e9brouillait. Dot\u00e9 d&rsquo;une facult\u00e9 d&rsquo;observation peu commune, il suivait le fil de l&rsquo;eau. \u00c0 son arriv\u00e9e en France, une de ses coll\u00e8gues lui avait demand\u00e9 de lui apprendre un id\u00e9ogramme par semaine. Elle ne retenait pas le bruit du mot : elle en \u00e9tait tout \u00e0 fait incapable et elle lui pr\u00e9f\u00e9rait l&rsquo;histoire qu&rsquo;il lui racontait pour \u00e9clairer le dessin. Trente ans plus tard, on peut les croiser au Relais du Vin, une fois par semaine, menant bon train la plus \u00e9trange conversation. La vieille dame lance des mots comme des briques : \u00ab creux \u00bb, \u00ab Enfant dans le ventre \u00bb\u2026 Il les attrape, marque un l\u00e9ger arr\u00eat, son visage toujours juv\u00e9nile s&rsquo;\u00e9claire soudain et un mot chinois jaillit. Ils rient beaucoup ces deux-l\u00e0. Ils r\u00e9fl\u00e9chissent parfois tr\u00e8s profond\u00e9ment, dans l&rsquo;\u00e9cart des mots, des sens et des sons, comme depuis une tranch\u00e9e.<\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#70<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il est rentr\u00e9 chez lui du pas des cosmonautes. Il s&rsquo;\u00e9tait absent\u00e9 moins d&rsquo;une demi-heure, mais plusieurs ann\u00e9es lumi\u00e8res semblaient lui \u00eatre pass\u00e9es dessus. Elle en a arr\u00eat\u00e9 la vaisselle pour lui demander si tout allait bien et sans prendre le temps de s&rsquo;asseoir, ni m\u00eame d&rsquo;\u00f4ter son petit manteau, il lui a racont\u00e9, sans en revenir, le nouvel open space de sa banque en fusion.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#69<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le destin a une frange jaune au rayon informatique de la FNAC. Plein de sollicitude, tu accompagnais ta compagne et son ordinateur dans le coma. Dans un m\u00eame temps, tr\u00e8s tracass\u00e9e par la perte des donn\u00e9es, le retard dans son travail et ses corv\u00e9es et beaucoup plus r\u00e9fl\u00e9chie, r\u00e9fl\u00e9chissant d&rsquo;ailleurs \u00e0 une vie sans cet autre compagnon, une vie de carnets et d&rsquo;ordinateurs de rencontre dans des lieux publiques\u2026 Chacun a un point strat\u00e9gique autour du poste du vendeur, aux prises avec un client \u00e2g\u00e9 et tatillon, qui profite de l&rsquo;ouverture des soldes pour enfin acqu\u00e9rir un de ces appareils avec toutes les options. Sa peur des virus rappelle d&rsquo;autres salles d&rsquo;attente. Frange jaune t&rsquo;a dit : \u00abIl va se bouger, le papy !\u00bb avec une certaine impatience et vous avez entam\u00e9 une conversation \u00e0 b\u00e2tons rompus. Et ce soir tu es assis sur un divan, dans la pi\u00e8ce qui est, d\u00e9sormais, ton cabinet.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#68<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il vibre comme une corde. On le voit l\u00e9g\u00e8rement double, comme sur une photo, un boug\u00e9. Il a minci, mais ce n&rsquo;est pas \u00e7a. Il est sorti de l&rsquo;\u00e9cole, mais ce n&rsquo;est pas \u00e7a. il y a la photo d&rsquo;une jeune femme blonde dans son portefeuille, qu&rsquo;il ne montre pas mais qui se laisse voir, mais non, pas \u00e7a non plus. \u00c7a ne lui va pas mal, mais comment lui dire ? Les mots se cherchent encore quand il explique son \u00e9l\u00e9gance \u2014 tout en noir \u2014 : il \u00e9tait d&rsquo;enterrement le matin m\u00eame \u2014 bl\u00eame \u2014. Son accompagnateur. Pas trente ans. Cancer foudroyant. Trois mois.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#67<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Tu te souviens de la blague sur les putes et les footballeurs ? Le pigiste que son r\u00e9dacteur envoie au Br\u00e9sil et qui ren\u00e2cle : \u00abAu Br\u00e9sil, y&rsquo;a que des putes et des footballeurs&#8230; ?\u00bb toujours pas ? Je pers un temps fou \u00e0 te raconter \u00e7a. Non, je ne voulais pas te raconter une blague, c&rsquo;\u00e9tait&#8230; une contextualisation. Tu vois le gars qui fait passer les enfants au feu rue du Renard ? Quel conte? Ce n&rsquo;est pas un conte ! C&rsquo;est ce que j&rsquo;essaie de te dire. Je n&rsquo;ai jamais parl\u00e9 d&rsquo;un ogre J&rsquo;ai dit des putes et des footballeurs, mais je n&rsquo;ai jamais dit ogre. D&rsquo;accord, si tu veux, je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, oui, j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit ogre dans ma vie, mais pas l\u00e0! On ne sait plus avec moi ? On ne sait plus ou ion ne sait jamais ? D\u00e9cide-toi! Bon, je parle du gars au passage pi\u00e9tons rue du Renard, la rue que je prends chaque matin, ce n&rsquo;est pas un conte, c&rsquo;est ma vie ! si tu ne fais plus la diff\u00e9rence quand je raconte c&rsquo;est davantage ton probl\u00e8me que le mien, non ? Concentre-toi. Oui, j&rsquo;ai bient\u00f4t fini. Je n&rsquo;ai pas seulement commenc\u00e9 mais j&rsquo;ai bient\u00f4t fini. Le gars fait traverser les enfants comme une&#8230; ah, j&rsquo;ai oubli\u00e9 le mot, tu sais, une &#8230; dame-sucette ! Ne fais pas cette t\u00eate! Je n&rsquo;insinue rien, c&rsquo;est le terme anglais : lollypop-lady, \u00e0 cause du panneau STOP qu&rsquo;elles utilisent, tout rond, l\u00e0-bas, au bout d&rsquo;un manche \u00e0 balai&#8230; Je n&rsquo;invente pas. Tu n&rsquo;en vois pas en France, c&rsquo;est tout, ici c&rsquo;est une autre m\u00e9thode. Les bras en croix et des petits signes \u00ab allez, allez mes petits ch\u00e9ris \u00bb avec les doigts repli\u00e9s. Tu me suis ? Alors Julio, rue du Renard, une fois les gosses pass\u00e9s, y compris les retardataires du bonhomme vert \u00e0 qui il a fait son signe \u00ab Allez, allez, c&rsquo;est bon, je fais barrage avec mon corps\u00bb, Julio, il remercie les cyclistes de leur patience. Les automobilistes ? Aussi, mais ils n&rsquo;entendent pas avec les vitres ferm\u00e9es. Il dit avec une belle voix grave :\u00ab Merci et passez une bonne journ\u00e9e\u00bb. Une voix du pain au four. Le rapport ? Le rapport avec quoi ? Ah, il est br\u00e9silien. Dans une autre vie, il bossait au Bois. Oui, comme le Loup. Enfin, le loup avec son chaperon rouge.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#66<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle a la voix d&rsquo;un homme au t\u00e9l\u00e9phone. Autrefois, elle piaillait affreusement. A la longue, elle a fini par se faire \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e et au son et \u00e0 l &lsquo;air un peu surpris des gens qui la rencontrent apr\u00e8s avoir parl\u00e9 avec elle au t\u00e9l\u00e9phone : son corps piaille toujours, lui.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#65<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle oubliait de manger quand elle travaillait. Elle \u00e9tait absorb\u00e9e pendant plusieurs heures d&rsquo;affil\u00e9e, une journ\u00e9e parfois et, bien s\u00fbr, quand le travail s&rsquo;arr\u00eatait, elle restait sans force, hagarde presque, assise sur un banc en face du bureau d&rsquo;accueil, v\u00e9ritablement perdue. Elle s&rsquo;en souvient tout \u00e0 coup, en r\u00e9alisant combien il lui est facile de sauter ce repas, d&rsquo;avoir les oreilles qui sifflent et un certain mal de t\u00eate en \u00e9change d&rsquo;une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 imm\u00e9diate. <em>Quand j&rsquo;\u00e9tais petite fille, les moutons je les gardais \/ J&rsquo;\u00e9tais encore dans ma jeunesse, j&rsquo;oubliais mon d\u00e9jeuner \/ Un matin, Ma\u00eetre se l\u00e8ve pour venir me l&rsquo;apporter\/ Tenez, tenez, petite fille, voici votre d\u00e9jeuner&#8230;<\/em> Il lui apportait \u00e0 manger. L&rsquo;obligeait doucement \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater. Refusait ses atermoiements. Il n&rsquo;est plus l\u00e0 pour la surveiller \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#64<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une grande fille avec un cir\u00e9 jaune. Charpent\u00e9e, \u00e9quip\u00e9e, piaffante. Elle prend son terrible besoin de se mettre \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre pour de l&rsquo;enthousiasme&#8230; ou peut-\u00eatre n&rsquo;est-elle pas sa dupe ? Peut-\u00eatre le d\u00e9guise-t-elle ainsi pour le rendre supportable. A elle, aux autres&#8230; Elle attend que \u00e7a commence, comme on voit cette adolescente chez Doris Lessing attendre que \u00e7a commence, le sexe, l&rsquo;amour, la vie de femme, tandis que l\u00e0, dans son cir\u00e9 jaune, elle attend que sa vie de femme qui travaille commence. Dans les deux cas, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, mais comment le sauraient-elles : c&rsquo;est, en bien ou en mal, une telle d\u00e9ception de l&rsquo;image qu&rsquo;elles s&rsquo;en font.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#63<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il se d\u00e9gage de lui une telle int\u00e9grit\u00e9 qu&rsquo;au moment o\u00f9 il retire ses lunettes, ses lunettes parfaitement opaques, elle r\u00e9alise qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais vu son regard. Si on lui avait demand\u00e9, jusque l\u00e0, de d\u00e9crire ses yeux, elle aurait cru en \u00eatre capable, de bonne foi, peut-\u00eatre l&rsquo;aurait-elle fait. Certains sons laissent dans la m\u00e9moire une trace de couleur. Sa voix, les \u00e9changent qu&rsquo;ils avaient eu, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 courtoise qu&rsquo;il affectait en toute occasion pour ne pas faire porter son tourment par d&rsquo;autres, sachant fort bien qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait plus en mesure de le dissimuler totalement, qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait pris dans ses cheveux gris, dans l&rsquo;expression de son visage au repos, sa fa\u00e7on de bouger ses mains soign\u00e9es, l&rsquo;odeur de ses habits du dimanche, \u00e9l\u00e9gants et impeccables et qui sont les seuls qu&rsquo;elle lui connaisse, sachant, en clair, qu&rsquo;il en \u00e9tait constitu\u00e9, d\u00e9sormais, de ce tourment. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il retire ses lunettes noires parfaitement opaques, elle croyait le conna\u00eetre, elle s&rsquo;en rend compte \u00e0 pr\u00e9sent, mais les yeux qui sont l\u00e0, qui regardent \u00e9blouis et \u00e9mus alentours, ses yeux battus, cern\u00e9s de grandes poches frip\u00e9es et sombres, ont pris lap lace du regard qu&rsquo;elle lui pr\u00eatait et c&rsquo;est un homme autre qu&rsquo;elle consid\u00e8re soudain. Bien plus fragile et en cons\u00e9quence, dr\u00f4le de cons\u00e9quence des vases communiquant des trajectoires et de la gr\u00e2ce que les humains y d\u00e9ploient contre toute attente, un homme plus digne.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#62<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Fin de journ\u00e9e au supermarch\u00e9. Allez, allez, ce n&rsquo;est pas le moment de faire une mise \u00e0 jour, dit la caissi\u00e8re pour acc\u00e9l\u00e9rer la sortie du ticket. Je propose : une mise \u00e0 nuit, alors ? Elle rit (mise \u00e0 nue).<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#61<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Vingt jours avant la prochaine paye. Math\u00e9matiquement impossible.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#60<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>Nature morte<\/em> de Louise Penny : la critique de Une Famille parfaite de Lisa Garner, le polar lu juste avant. <em>J&rsquo;aurais pu \u00e9crire un clich\u00e9, mais non. On fait pas \u00e7a au Canada<\/em>. Dans le <em>whodunnit<\/em>, \u00eatre malin ne suffit pas pour ne pas se faire prendre la main dans le sac du blabla.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#59<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les r\u00eaves encore. Une affiche pour une marque d&rsquo;infusion \u00e0 effigie de panda (l&rsquo;animal noir et blanc n&rsquo;a pas de probl\u00e8mes de sommeil avec sa libido \u00e0 z\u00e9ro, mais plut\u00f4t des probl\u00e8mes d&rsquo;existence, de survie, contre quoi les tisanes ne peuvent pas grand-chose). On annonce : <em>N&rsquo;abandonnez pas vos r\u00eaves !<\/em> Comme si nos r\u00eaves \u00e9taient autant d&rsquo;enfants en bas \u00e2ge, d&rsquo;animaux domestiques, de cow-boys mortellement bless\u00e9s : des corps impuissants objets de notre volont\u00e9, de notre toute-puissance&#8230;<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Plus tard le m\u00eame jour, comme dans les<em> Exercices de styles <\/em>de Queneau, sur les coups de 7h, conversation avec un adminsitratif matinal sur le seuil de son bureau. Tu as pass\u00e9 de bonnes f\u00eates ? Il a un instant d&rsquo;h\u00e9sitation. J&rsquo;ai lu un livre&#8230; qui m&rsquo;a troubl\u00e9, occup\u00e9, remu\u00e9? Je ne suis plus certaine du mot qu&rsquo;il a dit, mais ensuite nous avons parl\u00e9 de <em>Ma Vie<\/em> de C.G Jung jusqu&rsquo;\u00e0 se que le jour soit lev\u00e9. Puis, nous nous sommes f\u00e9licit\u00e9s d&rsquo;avoir aussi bien commenc\u00e9 la journ\u00e9e.<br \/>Que faire \u00e0 pr\u00e9sent, sinon traverser un Paris o\u00f9 chacun parlerait des r\u00eaves, du r\u00eave, comme dans<em> Matthias et la R\u00e9volution<\/em> avec 1789&#8230;<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#58<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00abChaque r\u00eave a son prix\u00bb pr\u00e9cise sans ambages l&rsquo;affiche du film <em>Chippendales&rsquo;<\/em>. Mais enfin ! &#8230; Les r\u00eaves, dont je sors \u00e0 peine pour lire cette \u00e2nerie, les r\u00eaves de la nuits, ont-ils un prix ? En quoi les Chippendales sont ils \u00abun r\u00eave\u00bb, et de qui ? Autant de questions dont seule la premi\u00e8re pourrait pr\u00e9senter un int\u00e9r\u00eat r\u00e9el. <em>Every magic comes with a price<\/em>, on conna\u00eet la chanson, mais les r\u00eaves sont du c\u00f4t\u00e9 du naturel, \u00e0 la port\u00e9 de chacun : on ferme les yeux, on dort, on r\u00eave. S&rsquo;en souvenir, bon, c&rsquo;est une autre parie de manches. Il y a \u2014 nous sommes pour nous-m\u00eame \u2014 une instance de r\u00e9gulation. Le jour, le rappel des r\u00eaves de la nuit n&rsquo;est inocul\u00e9 que dans la mesure du supportable, une fois que nous sommes \u00e9veill\u00e9s. L&rsquo;instance de r\u00e9gulation est corruptible ou plut\u00f4t, on peut la b\u00e2illonner en lui collant dans la bouche de gros champignons hallucinog\u00e8nes. Les r\u00eaves passent alors, mais ce sont des r\u00eaves de champignons et non de nuit. On peut aussi blinder l&rsquo;instance de r\u00e9gulation en l&rsquo;abrutissant de m\u00e9docs ou de M\u00e9doc. Plus rien ne passe en image des r\u00eaves de la nuit dans la journ\u00e9e, mais une contrebande prend pour lieu le corps, les actions et finalement la forme du r\u00eave fait irruption (plaque rouge, furoncle, cycliste qui d\u00e9bouche d&rsquo;une petite rue avant que tu aies pu freiner)<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#57<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sylvie, si p\u00e2le, inqui\u00e8te d&rsquo;ennuyer nos \u00e9l\u00e8ves, merveilleusement entass\u00e9s dans sa petite salle, dans les gradins d&rsquo;occasion de table o\u00f9 s&rsquo;assoir surplombant les chaises. On pense \u00e0 Deleuze, sans la fum\u00e9e. Trois profs l\u00e0-dedans, cadors dans leur domaine. Quelle importance leur ennui ? Dans dix ans, ils se souviendront encore d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 l\u00e0, au premier jour de l&rsquo;ann\u00e9e.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#56<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Avec un banc en bois et deux barres sur pieds, bricoler un fond de cale pour Billy Budd dans la salle de danse. Cette petite bo\u00eete aux quatre vents vaut mieux que l&rsquo;immensit\u00e9 du parquet nu et dans ce peu d&rsquo;espace vide, Victor s&rsquo;est imm\u00e9diatement <em>trouv\u00e9 mieux.<\/em> Dans un deuxi\u00e8me temps, adjoindre un compagnon de la cellule d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u2014 sorte d&rsquo;Abb\u00e9 Faria \u2014 qui l&rsquo;entende sans le voir. La disponibilit\u00e9 de Victor fait de l&rsquo;op\u00e9ration unn succc\u00e8s.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#55<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les jours et les nuits ne font plus rien d&rsquo;autre que se suivre et le font si parfaitement que tous ressemblent \u00e0 s&rsquo;y m\u00e9prendre \u00e0 hier et demain. c&rsquo;est un long tunnel o\u00f9 peu de chaleur vient des corps endormis sans un mot l&rsquo;un contre l&rsquo;autre. Une vie d&rsquo;ours. Pas une minute n&rsquo;est consacr\u00e9e, gaspill\u00e9e \u00e0 en mesurer le poids, la peine, sinon nous verrions que nous sommes \u00e0 genoux et que c&rsquo;est ainsi que nous pr\u00e9tendons avancer vers la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#54<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L&rsquo;id\u00e9e perdue est revenue quand je faisais la vaisselle du petit-d\u00e9jeuner. Un s\u00e9rie de questions au sujet de Malice. Les mots eux-m\u00eames sont comme des chevaux sauvages \u00e0 pr\u00e9sent : ils sont loin, mais pas inaccessibles, on conna\u00eet leur nature \u2014 il en irait diff\u00e9remment s&rsquo;ils \u00e9taient des pistils de pissenlit ou des lettres perdues transport\u00e9es vers l&rsquo;Australie en courrier postal \u2014, on saura reconna\u00eetre leurs grands corps pr\u00e8s d&rsquo;un point d&rsquo;eau. L&rsquo;approche silencieuse et pacifique fera alors toute la diff\u00e9rence et je pourrai poursuivre ces chapitres de questions par personnage, inaugur\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 par <em>L&rsquo;\u00c2ge du capitaine<\/em> dont je suis assez contente et qui a simplifi\u00e9 radicalement l&rsquo;\u00e9laboration de <em>L&rsquo;Archive Sauveterre<\/em>.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#53<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ce qui est terrible avec la r\u00e9gularit\u00e9 formidable, c&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s une semaine, deux jours parfois, je ne sais plus ce que j&rsquo;ai \u00e9crit dans les pages du journal. C&rsquo;est vraiment une pratique d&rsquo;\u00e9cureuil. Je sais qu&rsquo;il y a des noisettes enterr\u00e9es quelque part \u2014 en lieu s\u00fbr, puisque je n&rsquo;y aie plus acc\u00e8s \u2014, enfin, je crois. J&rsquo;ai peut-\u00eatre r\u00eav\u00e9 l&rsquo;\u00e9crire.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#52<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une phrase est pass\u00e9e dans le r\u00e9veil du matin. Une phrase pour Malice. Le sch\u00e9ma est toujours le m\u00eame : elle semble si \u00e9vidente que je ne la note pas. Je la r\u00e9p\u00e8te pour le plaisir d&rsquo;entendre ses phon\u00e8mes couler de source. Elle me promet des pages d&rsquo;\u00e9criture \u2014 plus de deux milles signes en tous cas \u2014. je me souviens qu&rsquo;elle contenait des questions en enfilade. A peine deux mots pour chacune. LA coquille vide de la forme seule demeure.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#51<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Observant le petit gar\u00e7on boire son chocolat \u00e0 la petite cuill\u00e8re, je pense \u00e0 la petite cuill\u00e8re de Cortazar, celle qui a une vie propre. La vision s&rsquo;\u00e9largit, quelque chose se met \u00e0 distance quand l&rsquo;essence des choses \u2014 notamment celle de la petite cuill\u00e8re \u2014 se dilue dans l&rsquo;immensit\u00e9. Le petit gar\u00e7on touille, boit avec des pr\u00e9cautions, nettoie sa cuill\u00e8re en la serrant entre ses l\u00e8vres, la brandit \u00e0 la hauteur de son oreille.<br \/>Son \u00e9merveillement en remontant l&rsquo;all\u00e9e bord\u00e9e de plots lumineux dans la grande cour carr\u00e9e, quand il voit les arbrisseaux nus et illumin\u00e9s d&rsquo;une longue guirlande. On dirait des \u00eatres. Ainsi les voit-il, sans la m\u00e9diation d&rsquo;un<em> on dirait<\/em>. \u00abQu&rsquo;est-ce-que c&rsquo;est ? Mais qu&rsquo;est-ce-que c&rsquo;est ?\u00bb Je me demande s&rsquo;ils impressionneront sa m\u00e9moire si neuve. Arrimer la m\u00e9moire des enfants a \u00e9t\u00e9 , un temps, une obsession \u00e0 l&rsquo;adolescence.<br \/>une mont\u00e9e d&rsquo;immeuble neuf et bourgeois, \u00e0 Ugine. Un petit gar\u00e7on malheureux. Nicolas, je crois. Est-ce que je le gardais ? Non. On me laissait simplement avec lui tandis que sa m\u00e8re versait des seaux de larmes dans le giron de la mienne.<br \/>Elles auraient mieux fait de boire un verre en fumant des clopes.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#50<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00ab\u2009Je n\u2019arrive pas \u00e0 \u00e9crire de la fiction. Je ne peux pas \u00e9crire de la fiction\u2026\u2009\u00bb On entend de ces trucs\u2009! Comme s\u2019il y avait jamais autre chose qui nous soit accessible\u2009! On affabule comme des fous\u2009! On narre \u00e0 toute berzingue, au moindre gars qu\u2019\u00e0 la tronche en biais au comptoir d\u2019un kebab, en zieutant son futur qui \u2014 vraiment \u2014 ressemble \u00e0 John Wayne, non\u2009? Ou bien \u00e0 Virlojeux\u2009? M\u00eame les modes d\u2019emploi ont un mal de chien \u00e0 rester objectifs puisqu\u2019ils sont l\u2019objectif d\u2019un seul, qui les \u00e9crit, qui s\u2019imagine comment il ferait, peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019il essaye, mais puisqu\u2019il le raconte, en omettant les coups sur les doigts, les rat\u00e9s \u00ab\u2009ah ben faut tout recommencer\u2009\u00bb, c\u2019est de la fiction aussi, non, cette perfection\u2009?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#49<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un plus petit format. Et voil\u00e0. Je prolonge ce journal.Simple comme l&rsquo;\u0153uf de Colomb, <em>Mangez-moi<\/em>, la magie \u00e7a rend plus petit pour passer sous les portes.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#48<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>Malice n&rsquo;est nulle part. Sa tasse fume encore. Malice fume dehors dans le matin carr\u00e9 de la fen\u00eatre du haut de la porte. Les glycines du mur d&rsquo;en face lui font une Marie-Louise. <\/em><br \/>(Dans la maison de Val\u00e9rie Delbore \u2014 je n&rsquo;ai d&rsquo;abord pas reconnu la com\u00e9dienne, mais tout de m\u00eame, un trouble \u00e0 ce visage, \u00e0 cette voix douce et sans mollesse \u2014, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tape de Semur-en-Auxois, j&rsquo;ai laiss\u00e9 le volume trouv\u00e9 de l&rsquo;\u00c9ternel fianc\u00e9, d&rsquo;Agn\u00e8s Desarthe, sans rien lui dire.)<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#47<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les autres sommeils d\u00e9rangeaient celui de Petite Source. Ils trouvaient l&rsquo;eau de ses r\u00eaves, \u00e9moussaient leurs ar\u00eates, tranchantes comme la cr\u00eate des montagnes o\u00f9 m\u00eame la neige ne peut s&rsquo;accrocher, que les oiseaux, les rares oiseaux \u00e0 pouvoir s&rsquo;aventurer si haut, \u00e9vitent d&rsquo;un \u00e9cart brusque et large. Il fallait donc que Petite Source dorme seule, dans une pi\u00e8ce vide, seul son lit, embarcation filant vers les rapides.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#46<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La mort du Commandeur, \u00e0 pr\u00e9sent, j&rsquo;en ferais le centre. Je la traiterais du c\u00f4t\u00e9 des vivants, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux. Le d\u00e9sordre, l&rsquo;incomp\u00e9tence, l&rsquo;ahurissement, la trivialit\u00e9. Choisir la garniture du cercueil. Ces satinettes moches, les m\u00eames qu&rsquo;aux panoplies de vilaines petites marquises de petites filles. Ou les robes de ces poup\u00e9es qui cachent des rouleaux de PQ. La mort me met dans une saine col\u00e8re avec son tralala.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#45<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"align\":\"right\",\"id\":111141,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image alignright size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"275\" height=\"183\" class=\"wp-image-111141\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/images-32-1.jpeg\" alt=\"\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9Kota Takeuchi<\/figcaption><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Skier seule d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de huit ou neuf ans, un terrain de jeu d\u2019une centaine de kilom\u00e8tres carr\u00e9s. Ils savent o\u00f9 tu es\u00a0: tu skies. Ils ne savent pas exactement o\u00f9 tu es\u00a0: tu skies quelque part sur ce terrain de jeu. Les gars des remont\u00e9es m\u00e9caniques te connaissent tous, du bar, de la famille. Tu ne risques rien. L\u2019air dessine ta silhouette si pr\u00e9cis\u00e9ment. Tu files. Tu improvises. Tu traverses des mondes en fendant l\u2019air. Quand tu t\u2019arr\u00eates, tu as pris dix vies. La solitude est pour toujours magnifique.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#44<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":111139,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"600\" height=\"900\" class=\"wp-image-111139\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Rashed-AlShashai-Thuraya-2022-Mabiti-AlUla-The-Oasis-Reborn-Art-residency-3-Courtesy-of-the-artist-and-the-Royal-Commission-for-AlUla-RCU-1.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Rashed-AlShashai-Thuraya-2022-Mabiti-AlUla-The-Oasis-Reborn-Art-residency-3-Courtesy-of-the-artist-and-the-Royal-Commission-for-AlUla-RCU-1.jpg 600w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Rashed-AlShashai-Thuraya-2022-Mabiti-AlUla-The-Oasis-Reborn-Art-residency-3-Courtesy-of-the-artist-and-the-Royal-Commission-for-AlUla-RCU-1-280x420.jpg 280w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">Thuraya, piece from \u00a9Rashed AlShashai<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>\u00c0 Albertville, j\u2019avais oubli\u00e9 cette cour sous un porche d\u2019immeuble o\u00f9 nous portions les chaussures \u00e0 r\u00e9parer. Uniquement des garages et puis une ou deux baraques, dont celle du cordonnier. Tu transportes \u00e7a en plein d\u00e9sert et avec une loupiote ou deux au milieu de la nuit, une sacr\u00e9e faune, \u00e7a donne le March\u00e9 des Vacillantes.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#43<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":111138,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"945\" height=\"630\" class=\"wp-image-111138\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/011719_Bauhaus_141_2500-945x630.jpg.webp\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/011719_Bauhaus_141_2500-945x630.jpg.webp 945w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/011719_Bauhaus_141_2500-945x630.jpg-420x280.webp 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/011719_Bauhaus_141_2500-945x630.jpg-768x512.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 945px) 100vw, 945px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les chambres sont distribu\u00e9es de la fa\u00e7on suivante\u00a0: au fond, celle des enfants de Pierre, un gar\u00e7on et une fille, qui ne viennent que deux fois par mois, \u00e0 droite, sans fen\u00eatre, la chambre de mon fr\u00e8re, qui tout \u00e0 coup a 19\u00a0ans \u00e0 nouveau, \u00e0 gauche, une chambre pleine de chaises de restaurant chinois, couvertes de satinette verte, avec une vue sur\u2026 un gigantesque trou dans la ville, chantier d\u2019h\u00f4pital ou d\u2019op\u00e9ra. Les adultes dorment dans la pi\u00e8ce principale\u00a0: deux grands lits \u00e0 barreaux s\u2019y font face. On pourrait penser aux lits partag\u00e9s des grands-parents de Charlie et la Chocolaterie, mais c\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent. La fille de Pierre profitait autrefois de son sommeil de plomb et du divorce de ses parents pour se glisser dans son lit au milieu de la nuit. C\u2019est ce que je fais \u00e9galement, alors m\u00eame qu\u2019il dort avec sa nouvelle compagne, \u00c9milie. Je deviens de facto une fille de pierre pour quelques heures. Dans la journ\u00e9e, les lits ont disparu. Je propose d\u2019allouer la pi\u00e8ce aux encombrants chinois \u00e0 mon fr\u00e8re, qui a besoin d\u2019espace. Ainsi les enfants de Pierre auront chacun leur chambre, dont une sans fen\u00eatre, mais \u00e7a ne cr\u00e9e pas de probl\u00e8me. Non, le sujet, tandis que je commence \u00e0 d\u00e9barrasser les chaises vertes, c\u2019est davantage cette pi\u00e8ce dont le titre comporte le mot \u00ab\u2009bleu\u2009\u00bb, sans que je le saisisse nettement, o\u00f9 \u00c9milie souhaite \u00e0 tout prix emmener Pierre, qui n\u2019en dit rien, mais \u00e0 qui \u00e7a ne dit rien.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#42<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":111137,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"290\" class=\"wp-image-111137\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/david-lachapelle-8.jpg\" alt=\"\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 David La Chapelle<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pierre a fait la lumi\u00e8re sur un Turandot dont il faut croire que je l\u2019avais mis en sc\u00e8ne (au TCE ou \u00e0 Bastille), m\u00eame si je n\u2019en gardais pas grand souvenirs, tr\u00e8s occup\u00e9e \u00e0 voler une veste dans une loge c\u00f4t\u00e9 public.<br \/>Ensuite, nous entrons illicitement dans un appartement chic, tr\u00e8s beige et bois. Il y a l\u00e0 derri\u00e8re une double porte close, le cabinet d\u2019un m\u00e9decin\u2009? D\u2019un analyste\u2009? Entendant la femme de m\u00e9nage, nous trouvons un abri dans une armoire \u00e0 balais, en plastique noir, donc nous refermons astucieusement les portes sur nous. Elle est venue prendre l\u2019aspirateur dans le placard au-dessus de nos t\u00eates, sans rien voir.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2><strong>#41 \u00a0<\/strong><\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":111136,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"368\" height=\"400\" class=\"wp-image-111136\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/chaise-de-camping-vintage-orange-1970s-11.jpg\" alt=\"\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La couleur orange me fait de petits signes amusants comme des jouets de l\u2019enfance\u00a0: le cul carr\u00e9 d\u2019une camionnette \u2014 de cette orange tirant sur le brun si typique des ann\u00e9es\u00a070 \u2014, un foulard en polyester \u00e0 grosses fleurs pris dans les affaires de la Jeanne pour distraire un mal de gorge, les petites cl\u00e9mentines corses que j\u2019apporte ici et l\u00e0 pour marquer les rencontres d\u2019un No\u00ebl ancien, la cuvette des toilettes au fond du couloir encombr\u00e9, sombre et sale, si pop qu\u2019elle a l\u2019air d\u2019avoir voyag\u00e9 dans le temps\u2026<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>#40<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":111057,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" class=\"wp-image-111057\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/132126858_o-768x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/132126858_o-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/132126858_o-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/132126858_o-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/132126858_o.jpg 1536w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Sam Szafran<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Ne pas attendre les id\u00e9es.<br \/>Ne pas se fier aux id\u00e9es.<br \/>Les id\u00e9es vieillissent vite. Elles passent. Si tu es l\u00e0 avec ton filet \u00e0 papillons et de quoi les \u00e9pingler illico sur le papier, bon. Mais si tu les gardes dans ta bo\u00eete, elles d\u00e9p\u00e9rissent. Elles deviennent comme ces phrases qu\u2019on pr\u00e9voit de dire \u00e0 un rendez-vous. Du toc.<br \/>Les mots, par contre, compte l\u00e0-dessus, comme sur un fil qui d\u00e9passe pour d\u00e9tricoter tout le pull-over, tout ce qui s\u00e9pare de la nudit\u00e9, \u00e0 la vitesse grand V. Les mots d\u00e9passent de partout, y\u2019a qu\u2019\u00e0 se pencher, ils te tombent dans l\u2019oreille, ils te sautent aux yeux, ils se placardent dans ton esprit alors que tu fr\u00f4les un manteau en sortant du m\u00e9tro, quand l\u2019odeur chimique d\u2019un produit pour les vitres te ram\u00e8ne chez ta tante plus vite qu\u2019un coup de pied au cul, ou si un maladroit fait tomber une petite cuill\u00e8re par terre.<br \/>Les r\u00eaves qui te restent en t\u00eate, sont des mots, que tu peines \u00e0 dire tant ils ont une dr\u00f4le de t\u00eate \u00e0 l\u2019air libre. (J\u2019ai lu quelque part que c\u2019\u00e9tait ainsi qu\u2019\u00e9tait apparu le premier po\u00e8me. Un homme fait un r\u00eave divin, un r\u00eave de dieux, dont le souffle le traverse. Ils lui r\u00e9v\u00e8lent des choses d\u2019une indicible beaut\u00e9. Au matin, il tente de dire son r\u00eave aux hommes qui comme lui ont dormi pr\u00e8s du feu. Il n\u2019y parvient pas. Son \u00e9chec, c\u2019est le po\u00e8me.)<br \/>Parfois m\u00eame les r\u00eaves te disent des mots comme \u00ab\u2009G\u00e9ranium violet, pi\u00e8ce bleue, ici\u2026\u2009\u00bb, des phrases enti\u00e8res\u00a0: \u00ab\u2009Il est pour moi votre sang pur\u2009\u00bb, des titres pour ce que tu es en train d\u2019\u00e9crire, \u00ab\u2009tomb\u00e9 mort\u2009\u00bb\u2026<br \/>Les chansonnettes idiotes ou non qui surgissent sans crier \u00ab\u2009gare\u2009!\u2009\u00bb, sont aussi de grandes pourvoyeuses de mots et puisqu\u2019ils se pr\u00e9sentent, tout bonnement, ne va pas chercher midi \u00e0 quatorze heures\u00a0: tire dessus et laisse venir l\u2019\u00e9cheveau.<br \/>Apr\u00e8s, le temps\u2026 on ne sait pas combien de temps \u00e7a dure. Ni celui qui t\u2019est imparti ni celui qu\u2019il faut pour \u00e9crire ceci ou cela. La seule chose qui semble certaine, c\u2019est le temps<em> qu\u2019il faudrait<\/em> pour \u00e9crire ton chef-d\u2019\u0153uvre : tu ne l\u2019as pas. Personne ne l\u2019a d\u2019ailleurs, c\u2019est un trompe-l\u2019\u0153il pour se gaver de regrets et d\u2019excuses, pour se mis\u00e9rabiliser \u00e0 bloc. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que ce n\u2019est jamais fini, mais que tu d\u00e9cides d\u2019arr\u00eater parce que c\u2019est pr\u00eat ou parce qu\u2019un \u00e9diteur mis\u00e9ricordieux te tire ton manuscrit ou parce que tu as autre chose \u00e0 \u00e9crire qui pousse tr\u00e8s fort, comme si tu mettais des enfants au monde, des sextupl\u00e9s, par exemple. Tu n\u2019arr\u00eates pas parce que c\u2019est parfait, ou parce que tu es arriv\u00e9 au r\u00e9sultat que tu escomptais. Tu peux toujours escompter, c\u2019est humain, mais c\u2019est tr\u00e8s con. \u00c7a bouge tout le temps, \u00e7a ne devient pas ce que tu pr\u00e9vois et c\u2019est heureux. \u00c7a s\u2019ouvre, alors ne referme pas en suivant pas \u00e0 pas ton petit plan plan. Comme les enfants, on te dit.<br \/>Ah aussi, \u00e7a\u00a0: relire. Si tu ne relis pas les livres des autres. Si tu es plut\u00f4t pistolet \u00e0 un coup, \u00e7a s\u2019annonce mal pour relire ta prose. Barthes dit (en synth\u00e8se) que relire c\u2019est lire. En relisant, \u00e7a se d\u00e9monte et \u00e7a se remonte, un m\u00e9cano qui aurait rencontr\u00e9 un mikado. La relecture, c\u2019est un rendez-vous\u00a0: repasse-toi une chemise et r\u00e9serve dans un endroit calme avec une bonne lumi\u00e8re. Quand il y a plus de 80\u00a0caract\u00e8res par ligne, l\u2019\u0153il fatigue et s\u2019agace. Tu y penserais si tu donnais ton manuscrit \u00e0 lire, non\u2009? Oui, on va dire que oui. Alors, ordonne bien la charit\u00e9 et pr\u00e9pare-toi une sortie papier aux petits oignons, parce que tu vas passer un long moment \u00e0 la table des mati\u00e8res. Il sera bien temps d\u2019envoyer balader les titres de chapitres et de sous-chapitres, ces \u00e9tais moches, quand \u00e7a tiendra debout, quand tu commenceras \u00e0 voir vraiment o\u00f9 \u00e7a t\u2019emm\u00e8ne.<br \/>Signe-toi un ch\u00e9quier en blanc d\u2019autorisations. Citer. Commenter. Retourner. Couper. R\u00e9cup\u00e9rer. Recycler. Changer la destination de la page, comme quand tu ach\u00e8tes une usine pour en faire une maison. Ce r\u00e9cit essentiel, tellement intime, qui met en sc\u00e8ne des tas de ressemblances \u00e0 des situations et \u00e0 des personnes existantes au point que tu trembles \u00e0 l\u2019id\u00e9e que ta tata, que tu vois \u00e0 chaque mort d\u2019\u00e9v\u00eaque, tombe dessus en cherchant une recette de dinde aux marrons sur _750\u00a0grammes_\u2026 qui pourrait s\u2019offusquer que ce ne soit plus toi, mais Ulysses, voire Paulette qui le vive ou le dise ou le r\u00eave\u2009? Et puis, s\u2019il \u00e9tait besoin de la litt\u00e9rature pour s\u2019empailler en famille \u00e0 No\u00ebl, ce serait un moindre mal, non\u2009? Ton polar est devenu une histoire d\u2019amour\u2009? Ta SF, un pamphlet politique\u2009? Tu ne peux conna\u00eetre ce que tu veux dire qu\u2019\u00e0 post\u00e9riori.<br \/>Ne laisse pas tes fictions r\u00e9tr\u00e9cir au lavage. Ne les \u00e9bouillante pas, ne les inquisitionne pas, ne les lave pas \u00e0 l\u2019acide parce qu\u2019elles te scandalisent. Tu devrais tuer une poule noire \u00e0 chaque grosse lune pour que cela advienne\u00a0: la phrase que tu ne reconnais pas dans ton texte, l\u2019histoire sans int\u00e9r\u00eat que tu ne peux pas t\u2019emp\u00eacher de prolonger pour voir jusqu\u2019o\u00f9 elle va, le genre qui contredit ouvertement tout ce qui t\u2019est cher\u2026<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>39<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":110436,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"534\" height=\"800\" class=\"wp-image-110436\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/tezuka03_Photo-by-Shizune-Shiigi_rq.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/tezuka03_Photo-by-Shizune-Shiigi_rq.jpg 534w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/tezuka03_Photo-by-Shizune-Shiigi_rq-280x420.jpg 280w\" sizes=\"auto, (max-width: 534px) 100vw, 534px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">dear oblivion \u00a9 Aiko Tezuka<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Parfois on apprend trop tard. On n\u2019est pas pr\u00e9venu. Le gros Brahms, sortant de la gare sous la pluie battante, courant tant que faire se peut jusqu\u2019au cimeti\u00e8re, arriv\u00e9 trop tard, chope la mort. \u00c7a reste raisonnable. Trop tard pour l\u2019enterrement dans les limites de l\u2019acceptable. Et puis amende honorable\u00a0: Brahms embo\u00eete le pas de Clara quelques mois plus tard. Mais l\u00e0, dans le cas qui nous int\u00e9resse, on sait vaguement la mort. Quand ont te demande, tu dis, oui, je n\u2019en ai plus de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. Mais depuis quand\u2009? Vague. Apr\u00e8s lui. Mais pas tout de suite. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, mais on est encore trop jeune pour savoir quand. Est-ce qu\u2019on nous l\u2019a dit, seulement\u2009? Oui. Forc\u00e9ment. Vaguement\u2009? Et beaucoup plus tard, tu comprends qu\u2019elle est morte pendant ta vie d\u2019adulte et que tu n\u2019as pas voulu le savoir. Mais beaucoup, beaucoup plus tard.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>38<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":110408,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"684\" class=\"wp-image-110408\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/EDWARD-HOPPER-A-WOMAN-IN-THE-SUN-1024x684.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/EDWARD-HOPPER-A-WOMAN-IN-THE-SUN-1024x684.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/EDWARD-HOPPER-A-WOMAN-IN-THE-SUN-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/EDWARD-HOPPER-A-WOMAN-IN-THE-SUN-768x513.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/EDWARD-HOPPER-A-WOMAN-IN-THE-SUN.jpg 1123w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Hopper<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Embrasure de porte. Grande arriv\u00e9e de lumi\u00e8re jaune. Dos de l\u2019enfant \u00e0 fossettes, l\u2019enfant a fossettes, l\u2019enfant \u00e0 faux sept (les jumeaux de Corinne qui marchaient d\u00e8s leur septi\u00e8me mois, la double laisse au poignet), l\u2019enfant \u00e0 fosse, certes (petit ange de pierre sous la neige)\u2026 Sept mois. Cette fois. C\u2019\u00e9tait moi\u2009? Une phrase se dit. De la lumi\u00e8re l\u00e0 aussi. Le chiffre\u00a07 explicite.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>37<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":110405,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"471\" height=\"660\" class=\"wp-image-110405\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1911729_683021328417239_2141636950_n.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1911729_683021328417239_2141636950_n.jpg 471w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1911729_683021328417239_2141636950_n-300x420.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 471px) 100vw, 471px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">Andromaque 96<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>Enfin je viens \u00e0 vous et je me vois r\u00e9duit<\/em><br \/><em>\u00c0 chercher dans vos yeux une mort qui me fuit<\/em><br \/>R\u00e9servoir \u00e0 phrases d\u2019autres, les lister reviendrait \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de mon existence, son contrat, son mode d\u2019emploi, jusqu\u2019\u00e0 ce que mort s\u2019ensuive, car cinquante autres ann\u00e9es ne me seront pas donn\u00e9es<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>36<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":110404,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" class=\"wp-image-110404\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/chagall-intc3a9rieur-1024x768.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/chagall-intc3a9rieur-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/chagall-intc3a9rieur-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/chagall-intc3a9rieur-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/chagall-intc3a9rieur.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Chagall<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>L\u2019aube vaut la peine. Le silence. Rester au lit lire. Emmerder le monde. Dans la ruelle, ils attendent leur tour. L\u2019aube est clart\u00e9 d\u2019esprit. L\u2019aube tombe \u00e0 pic pour <em>Deux Sc\u00e8nes<\/em> ou <em>Narration<\/em> de Gertrude Stein. Il y a tout le temps. Un chapitre de Wasjbrot. Ou Kabassova. Penser \u00e0 Osmin. Est-ce qu\u2019il voyage\u2009? Est-ce qu\u2019il hiberne au bord d\u2019un lac\u2009? Un morceau de spectacle s\u2019est \u00e9crit tout seul pendant la nuit. Un fil qui d\u00e9passe. C\u2019est tout ce qu\u2019il en reste. C\u2019est bien suffisant. C\u2019est voyant. Pas besoin de noter. Mais besoin d\u2019\u00e9crire. <em>Le Journal d\u2019un mot<\/em>. Toujours d\u00e9j\u00e0 en retard. Pas encore sorti les trois premi\u00e8res ann\u00e9es que la quatri\u00e8me s\u2019ach\u00e8ve. Penser \u00e0 Tolkien. \u00c9crire pour se ramifier. Perdre de vue toute publication\u2026 Le mot de la semaine, dans les yeux. Dans le blanc de l\u2019\u0153il. Rien ne vient. Laisser \u00e9crire. Si une id\u00e9e revient, s\u2019en m\u00e9fier. C\u2019est une vieille id\u00e9e, Dieu sait o\u00f9 elle \u00e9tait all\u00e9 tra\u00eener. Possiblement p\u00e9rim\u00e9e. Les vieilles id\u00e9es ont un papier dans leur portefeuille. Elles exigent de ne pas \u00eatre r\u00e9anim\u00e9es. R\u00eaver \u00e0 tenir un journal de 480\u00a0caract\u00e8res espaces compris. Un journal trop facile. Journal de ce qui passe. S\u2019en saisir avec une grosse patte. Le coller dans le carnet avec de la glu qui d\u00e9borde. Onomatop\u00e9e. Il n\u2019y a plus de temps. L\u2019entr\u00e9e du Journal d\u2019un mot m\u2019a embarqu\u00e9e trop loin. Plus de force pour le retour. Encore une fois. Nostalgie du papier par-l\u00e0 dessus. Choisis ton camp, camarade. Ramification ou publication. L\u00e2cher la guide. Se raisonner. Renoncer \u00e0 la charmante compagnie d\u2019\u00e9crire. Sortir du lit. Emporter un livre au cas o\u00f9.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>35<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":110403,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"736\" height=\"535\" class=\"wp-image-110403\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MV5BZjYxMWIwM2YtZTg3Yi00NzZlLTliYzktMjE0YWFiNGNhMTQ0XkEyXkFqcGdeQXVyMjIxMzMyMQ@@._V1_.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MV5BZjYxMWIwM2YtZTg3Yi00NzZlLTliYzktMjE0YWFiNGNhMTQ0XkEyXkFqcGdeQXVyMjIxMzMyMQ@@._V1_.jpg 736w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MV5BZjYxMWIwM2YtZTg3Yi00NzZlLTliYzktMjE0YWFiNGNhMTQ0XkEyXkFqcGdeQXVyMjIxMzMyMQ@@._V1_-420x305.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 736px) 100vw, 736px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\"><a href=\"https:\/\/m.imdb.com\/name\/nm0465716\/?ref_=tt_mv_desc\">Milos Kopeck\u00fd<\/a>\u00a0in\u00a0<a href=\"https:\/\/m.imdb.com\/title\/tt0054665\/?ref_=tt_mv_desc\">Le baron de crac (1962)<\/a><\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un moment du <em>Soulier de Satin<\/em> presse \u00e0 la porte, alors qu\u2019il est apparemment question de Cl\u00e9op\u00e2tre\u2026 la lettre du texte ne reviendra pas, je l\u2019esp\u00e8re pourtant, tout en le r\u00e9sumant son esprit, semblable au baron de M\u00fcnchausen se sauvant lui-m\u00eame de la noyade en se tirant des eaux par les cheveux. Cependant, je fouille les tr\u00e9fonds \u2014 et pas les confins : c\u2019est une descente le long d\u2019un fil \u00e0 plomb, pas une chasse \u00e0 courre \u2014. J\u2019en remonte une vieille godasse de souvenir : la sc\u00e8ne jou\u00e9e par un couple \u00ab\u00a0ville et sc\u00e8ne\u00a0\u00bb. Mauvais. Mais cette fois-ci, je suis assise entre eux, l\u00e9g\u00e8rement en retrait, et plus dans le public.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>34<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":109300,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"983\" height=\"1024\" class=\"wp-image-109300\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/20-greatest-paintings-of-modern-art-983x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/20-greatest-paintings-of-modern-art-983x1024.jpg 983w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/20-greatest-paintings-of-modern-art-403x420.jpg 403w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/20-greatest-paintings-of-modern-art-768x800.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/20-greatest-paintings-of-modern-art.jpg 1152w\" sizes=\"auto, (max-width: 983px) 100vw, 983px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">La femme du marchand \u00a9Boris Koustodiev<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pour rien au monde, il ne manquerait le r\u00e9veillon de sa tante. La cuisine est toute petite. On l\u2019attend, on le ch\u00e9rit, l\u00e0-bas, avec toute la cousinade. On mange, qu\u2019est-ce qu\u2019on mange\u2009! Qu\u2019est-ce qu\u2019on mange\u2009? Qu\u2019est-ce qu\u2019on mange cette ann\u00e9e quand il n\u2019en finira pas d\u2019arriver\u2009? Si pour rien au monde, vraiment, alors par quel motif supernaturel est-il retenu loin de la tabl\u00e9e\u2009? Et faut-il seulement une raison pour \u00e9chouer dans ses habitudes\u2009? Dans ses projets\u2009? Si c\u2019\u00e9tait pour rien\u2009?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading {\"level\":1} --><\/p>\n<h1>33<\/h1>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":109290,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" class=\"wp-image-109290\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/36537312_1916228401763186_4834125063336755200_n-1024x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/36537312_1916228401763186_4834125063336755200_n-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/36537312_1916228401763186_4834125063336755200_n-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/36537312_1916228401763186_4834125063336755200_n-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/36537312_1916228401763186_4834125063336755200_n-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/36537312_1916228401763186_4834125063336755200_n.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Une fois que s\u2019est assis, m\u00eame sur un v\u00e9lo, une grande inspiration, comme pour une apn\u00e9e de petit bain sur les mondes sous-marins carrel\u00e9s de bleu et peupl\u00e9s d\u2019\u00eatres p\u00e2les aux yeux fixement ouverts, une apn\u00e9e pour voir, \u00e7a durera ce que \u00e7a durera, une pi\u00e8ce lanc\u00e9e en l\u2019air, ne sait quand retombera.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>32<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":109291,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" class=\"wp-image-109291\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/13653462_1162541300465237_4291697830742327600_o-1024x576.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/13653462_1162541300465237_4291697830742327600_o-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/13653462_1162541300465237_4291697830742327600_o-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/13653462_1162541300465237_4291697830742327600_o-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/13653462_1162541300465237_4291697830742327600_o-1536x864.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/13653462_1162541300465237_4291697830742327600_o.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La bouche d\u2019enfer de la sortie du parking est bouch\u00e9e \u00e0 pr\u00e9sent. On doit sortir ailleurs\u2026 Le quartier a \u00e9t\u00e9 si longtemps d\u00e9sagr\u00e9able et absurde \u2014 que sa joliesse d\u2019\u00e0 pr\u00e9sent la met mal \u00e0 l\u2019aise. Quand le grand h\u00f4tel international surgit dans le coin de son \u0153il, la peine revient, mani\u00e8re d\u2019un soulagement. Elle croit un instant que nous \u00e9tions l\u00e0 pour l\u2019annonce de ma fin de partie. Elle \u00e9tait assise seule, l\u00e0-bas, au milieu des oranges press\u00e9es. J\u2019avais appel\u00e9 pour m\u2019excuser de mon retard, d\u2019abord, puis de mon absence.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>31<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:audio {\"id\":109099} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/31-Arretez-12122022-18.39-1.mp3\" controls=\"controls\"><\/audio><\/figure>\n<p><!-- \/wp:audio --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je veux, non je voudrais, je souhaiterais comme la douzi\u00e8me f\u00e9e, la derni\u00e8re \u00e0 passer, oui, je souhaite, qu\u2019une bonne fois pour toutes, on arr\u00eate de r\u00e9p\u00e9ter le mot \u00ab\u2009bienveillance\u2009\u00bb. R\u00e9p\u00e9ter les mots \u00e0 tout bout de chant les vide de leurs sens, les vide du dedans comme les instruments \u00e0 vent, la salive les use, les creuse et ils ne sonnent plus bons \u00e0 rien. Alors, arr\u00eatez de r\u00e9p\u00e9ter les mots, \u00e0 part \u00ab\u2009r\u00e9p\u00e9ter\u2009\u00bb qui est fait pour \u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9, parce que c\u2019est du costaud avec ses trois \u00e9 identiques et ses consonnes qui p\u00e9taradent, mais \u00ab\u2009bienveillance\u2009\u00bb\u2009? \u00ab\u2009Bienveillance\u2009\u00bb ne tiendra pas le coup, c\u2019est moi qui vous le dis.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>30<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":108457,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"542\" height=\"407\" class=\"wp-image-108457\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Paulina-Olowskacrosswordpuzzlewithladyinblackcoatpa.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Paulina-Olowskacrosswordpuzzlewithladyinblackcoatpa.jpg 542w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Paulina-Olowskacrosswordpuzzlewithladyinblackcoatpa-420x315.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 542px) 100vw, 542px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9Polina Olowska<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le jeudi, les mots crois\u00e9s sont plus difficiles. Mais l\u00e0, c\u2019\u00e9tait un jour facile. Il n\u2019y avait rien \u00e0 voir sur la photo, un vieux duvet carbonis\u00e9, sur un bout de trottoir, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du mot \u00ab\u2009hypothermie\u2009\u00bb. Mais ce sont plut\u00f4t les mots crois\u00e9s qui m\u2019int\u00e9ressent. Peine perdue\u00a0: je r\u00e9pondais \u00e0 toutes les d\u00e9finitions par \u00ab\u2009duvet\u2009\u00bb. Il y avait ce gars qui vivait dans le renfoncement de l\u2019ancienne p\u00e2tisserie, sous le cygne qui ornait encore la devanture. Qui crame un mec d\u00e9j\u00e0 \u00e0 terre\u2009 ? Ou son maigre bien ?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>29<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":108085,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"413\" height=\"550\" class=\"wp-image-108085\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/IMG_8371-rotated.jpeg.webp\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/IMG_8371-rotated.jpeg.webp 413w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/IMG_8371-rotated.jpeg-315x420.webp 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 413px) 100vw, 413px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Amy Gansell<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Laisser tra\u00eener ce bras \u00e9tait un mauvais calcul. Tra\u00eener est peut-\u00eatre un peu excessif\u00a0: il est rest\u00e9 au sol quelques instants \u00e0 peine avant d\u2019\u00eatre ramass\u00e9. Plus exactement, il s\u2019est \u00e0 peine \u00e9coul\u00e9 une trentaine de secondes entre le moment o\u00f9 j\u2019ai aper\u00e7u le bras et celui o\u00f9 le type en combinaison int\u00e9grale l\u2019a ramass\u00e9. Il a fait \u00e7a assez n\u00e9gligemment et c\u2019est probablement \u00e7a, le plus regrettable dans cette affaire. Tandis que les possibilit\u00e9s offertes par ce membre abandonn\u00e9 sur le trottoir se multipliaient dans ma t\u00eate \u00e0 une vitesse faramineuse, il se contentait de le ramasser comme n\u2019importe quel autre machin que les gens laissent devant les conteneurs, avant de le balancer dans la broyeuse du camion poubelle.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>28<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":107859,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" class=\"wp-image-107859\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1-Rashed-AlShashai-A-Concise-Passage-installation-view-at-Desert-X-AlUla-photo-Lance-Gerber-courtesy-the-artist-RCU-and-Desert-X-scaled-1-2048x1536-1-1024x768.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1-Rashed-AlShashai-A-Concise-Passage-installation-view-at-Desert-X-AlUla-photo-Lance-Gerber-courtesy-the-artist-RCU-and-Desert-X-scaled-1-2048x1536-1-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1-Rashed-AlShashai-A-Concise-Passage-installation-view-at-Desert-X-AlUla-photo-Lance-Gerber-courtesy-the-artist-RCU-and-Desert-X-scaled-1-2048x1536-1-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1-Rashed-AlShashai-A-Concise-Passage-installation-view-at-Desert-X-AlUla-photo-Lance-Gerber-courtesy-the-artist-RCU-and-Desert-X-scaled-1-2048x1536-1-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1-Rashed-AlShashai-A-Concise-Passage-installation-view-at-Desert-X-AlUla-photo-Lance-Gerber-courtesy-the-artist-RCU-and-Desert-X-scaled-1-2048x1536-1-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/1-Rashed-AlShashai-A-Concise-Passage-installation-view-at-Desert-X-AlUla-photo-Lance-Gerber-courtesy-the-artist-RCU-and-Desert-X-scaled-1-2048x1536-1.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 <em>Rashed Al Shashai \/ A Concise Passage<\/em>\u00a0<em>Al Ula, Saudi Arabia,\u00a0\u00a0<\/em><br \/><em>( Image courtesy of Lance Gerber, the artist, RCU and Desert X )<\/em><\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sur un cargo. Trois mois. Tu peins, j\u2019\u00e9cris, nous lisons. J\u2019y pense sur mon v\u00e9lo, j\u2019y pense en annulant des rendez-vous pour pouvoir travailler \u00e0 d\u2019autres rendez-vous, mais toujours l\u2019instant d\u2019\u00e9crire, cette carotte dont je suis l\u2019\u00e2ne, se d\u00e9robe et comme l\u2019\u00e2ne que je suis, je m\u2019en \u00e9tonne. Romain m\u2019envoie des mosa\u00efques de Barcelone, et je me demande quand je reviendrai au <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/aux-vacillantes\/\">March\u00e9 des Vacillantes<\/a>, et comme je suis un \u00e2ne je suis aussi Osmin, qui ne retrouve plus jamais le chemin vers cet \u00e9trange lieu d\u2019\u00e9change o\u00f9 tout troc est possible \u2014 la fiction, oui, en voil\u00e0 une d\u00e9finition \u2014. Il n\u2019est pas certain qu\u2019il ait exist\u00e9 ce march\u00e9, il s\u2019est mont\u00e9 la t\u00eate d\u2019une histoire qu\u2019on lui aura racont\u00e9e, une histoire sortie d\u2019une bouteille comme une exhalaison empoisonneuse. Plus les commandes d\u2019\u00e9critures s\u2019amoncellent sur mon bureau, mieux j\u2019entends l\u2019appel du <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/aux-vacillantes-2\/\">March\u00e9 des Vacillantes<\/a>. J\u2019y laisse une oreille, tant pis et d\u2019ailleurs, ces jours subsahariens, ces jours de march\u00e9 du travail, qui occupent mes aubes et me laissent idiote de fatigue avant la tomb\u00e9e du jour, sont-ils si diff\u00e9rents de l\u2019apparition fulgurante et nocturne du March\u00e9 des Vacillantes\u2009? Le pas lent et lourd d\u2019Osmin est le mien bien davantage que la gr\u00e2ce qui fait un larron du Pacha Selim. Bient\u00f4t cinq ans que nous ne nous quittons plus, qu\u2019ils surgissent dans la r\u00e9alit\u00e9 la plus quotidienne. Une silhouette encapuchonn\u00e9e dans la rue, cette vieille main qui choisit patiemment un fruit au supermarch\u00e9 des pauvres, une bague sauvage sur un doigt citadin, le poids de mon propre pas, mon bonnet d\u2019\u00e2ne.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>27<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":107696,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"524\" class=\"wp-image-107696\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/young-girl-eating-a-bird-the-pleasure-1927_m.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/young-girl-eating-a-bird-the-pleasure-1927_m.jpg 700w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/young-girl-eating-a-bird-the-pleasure-1927_m-420x314.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Magritte<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle est enfin parvenue \u00e0 manger un sandwich au saucisson. L\u2019autre n\u2019osait pas\u00a0: le choc des cultures, on n\u2019est pas arriv\u00e9 l\u00e0 pour r\u00e9unir en un grand tout ce matin de la majorit\u00e9 \u00e0 l\u2019issue d\u2019une nuit de f\u00eate sur quatre \u00e9tages de bric et de broc donnant sur la montagne, et le quotidien bien bord\u00e9 de la grande \u00e9cole \u00e0 architecture class\u00e9e. Elle m\u00e2che vigoureusement\u00a0: du gros pain, une \u00e9paisse couche de beurre et des rondelles de saucisson d\u2019un demi-centim\u00e8tre de haut. L\u2019autre guette la fissure, le tremblement, le d\u00e9tail annonciateur du s\u00e9isme qui gronde. Rien. Mais tous les \u00e9l\u00e9ments ne sont pas r\u00e9unis. Elle boit une rasade de th\u00e9 pour faire passer la bouch\u00e9e. Il manque un verre de rouge, et il n\u2019est pas 7\u00a0h du matin. Mais, tout de m\u00eame, elle est culott\u00e9e de jouer ainsi avec l\u2019espace-temps.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>26<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":107685,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" class=\"wp-image-107685\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Cairn_at_Garvera_Surselva_Graubuenden_Switzerland-768x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Cairn_at_Garvera_Surselva_Graubuenden_Switzerland-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Cairn_at_Garvera_Surselva_Graubuenden_Switzerland-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Cairn_at_Garvera_Surselva_Graubuenden_Switzerland-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/Cairn_at_Garvera_Surselva_Graubuenden_Switzerland.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">steenman Garvera<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Son absence, annonc\u00e9e au milieu d\u2019autres \u2014 malades, occup\u00e9s ailleurs\u2026 \u2014 peine davantage. Je le note parce que \u00e7a me surprend. Aucune raison pour cette peine, qui \u00e0 la fin du jour reste en surbrillance. Mais en filigrane appara\u00eet un autre manque, partenaire au long cours, le manque de pierre. Parfois il se manifeste dans des r\u00eaves de balcon de granit, de balustrades en calcaire, de cailloux pos\u00e9s au sol suivant un dessin qui demeure comme son dessein, un myst\u00e8re. D\u2019autre fois, il se signale par le pr\u00e9nom, jeu d\u2019anthroponymie, et j\u2019attache une importance qui m\u2019embarrasse \u00e0 ceux qui, comme lui, le portent. Cela me surprend \u00e0 chaque fois. C\u2019est ainsi que depuis le fond du temps, il se rappelle \u00e0 ma m\u00e9moire.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>25<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":107006,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"785\" height=\"1024\" class=\"wp-image-107006\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/02_Burning-Butterflies-785x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/02_Burning-Butterflies-785x1024.jpg 785w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/02_Burning-Butterflies-322x420.jpg 322w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/02_Burning-Butterflies-768x1001.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/02_Burning-Butterflies-1178x1536.jpg 1178w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/02_Burning-Butterflies.jpg 1359w\" sizes=\"auto, (max-width: 785px) 100vw, 785px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9mat collishaw<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un papillon \u2014 un gros papillon noir \u2014 \u00e0 moteur \u2014 lourd comme un bourdon \u2014 un B52 \u2014 l\u2019avion, pas le chignon \u2014 pas chouiner, non plus \u2014 encaisser, le ventre, encaisse depuis toujours\u2009? \u2014 en fait des caisses de pire empire \u2014 \u00e7a va pas mieux\u2009? \u2014\u00a0Tu as encore mal\u2009?\u00a0\u2014 parfois, plut\u00f4t la plomberie \u2014 des vieux radiateurs en fonte sur trois \u00e9tages \u2014 un immeuble vide \u2014 \u00e9norme r\u00e9verb\u00e9ration \u2014 tout le monde entend \u2014 mais tout le monde a un ventre \u2014 tout le monde connait au moins un ventre autre \u2014 accueillant et glougloutant \u2014 et chaud et lourd comme un vieux radiateur en fonte \u2014 la bouillotte, bien s\u00fbr \u00e7a aide \u2014 rien que le nom aide \u00e0 pr\u00e9sent \u2014 je te pr\u00e9pare une bouillotte\u2009?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>24<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":107008,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" class=\"wp-image-107008\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/king-artus-metal-sculpture-768x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/king-artus-metal-sculpture-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/king-artus-metal-sculpture-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/king-artus-metal-sculpture.jpg 910w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a0Gallos &#8211; King Arthur Statue<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>J\u2019avais oubli\u00e9 qu\u2019on pouvait \u00e0 ce point \u00eatre assis. Il n\u2019y a plus de diff\u00e9rence entre mon corps pos\u00e9-l\u00e0 sur ce banc, \u00e0 cette tribune, dans ce gymnase o\u00f9 \u00e7a s\u2019affaire et crie de tous c\u00f4t\u00e9s et mon vieux pardessus militaire, carapace si roide qu\u2019elle tient presque assise \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, regardant le match \u00e0 ma place. Il faudra aller s\u2019asseoir dans un calme pareil, quelque part \u2014 \u00e0 la mer du Nord\u2009? \u2014 pour deviner comment \u00e9crire\u2026 l\u2019histoire ? La vie\u2009? Les racines\u2009? La fatigue\u2009? L\u2019impensable tumulte courageux derri\u00e8re les uniformes de ceux et de celles qui par deux fois m\u2019ont rappel\u00e9, ces derniers jours, ce qu\u2019\u00eatre assis peut signifier. Autour de moi \u00e7a joue, \u00e7a hurle, \u00e7a scande, c\u2019est beau \u00e0 voir, cet entrain, les ruses des joueuses, leur d\u00e9pit au point perdu, la simplicit\u00e9 de leur corps pour quelques heures d\u00e9rob\u00e9es \u00e0 la chirurgie modificatrice de l\u2019adolescence\u2026 je vais partir pour la mer. Trois jours. Avec mon seul pardessus pour compagnie.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>21<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":105866,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"693\" height=\"510\" class=\"wp-image-105866\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/231503_1_800.jpeg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/231503_1_800.jpeg 693w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/231503_1_800-420x309.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 693px) 100vw, 693px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">Brendan Jamison and Mark Revels Build Sugar Metropolis<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il fallait pr\u00e9voir du th\u00e9 et du caf\u00e9, arriver t\u00f4t pour am\u00e9nager la salle, mettre les petites chaises lourdes en cercle, quelque chose d\u2019enfantin et d\u2019amical avec leur petite taille et leur assise de couleur jaune, verte, rouge sombre\u2026 C\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de rencontrer une dr\u00f4le de paire de loustics bien intentionn\u00e9s, qui veillent au bon ordre des lieux, en d\u00e9faisant \u00e9ventuellement ce qui venait d\u2019\u00eatre fait, l\u2019attribuant \u00e0 un d\u00e9sordre de la veille. Tout \u00e7a, rien que \u00e7a pour bien recevoir ces visites attendues, les corps fatigu\u00e9s par le r\u00e9veil \u00e0 4\u00a0h, par le travail longtemps avant le lever du jour. Oublier le sucre, un manque d\u2019attention. Impardonnable. Courir le chercher en d\u00e9pit des protestations, une r\u00e9paration dont les fils se verront toujours.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>20<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:gallery {\"linkTo\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped\"><!-- wp:image {\"id\":105562,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" class=\"wp-image-105562\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/4_Niwa.jpg-2.webp\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/4_Niwa.jpg-2.webp 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/4_Niwa.jpg-2-420x315.webp 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/4_Niwa.jpg-2-768x576.webp 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9Yuta Niwa,\u00a0<em>Giant Catfish in the Waterfall<\/em><\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:gallery --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>On se demande ce qui r\u00e9unit ces deux-l\u00e0. Pas l\u2019\u00e2ge en tous cas, ni la nationalit\u00e9 apparemment, encore moins la fonction. Cependant, elle est arriv\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la table haute o\u00f9 il reste accoud\u00e9 tout en l\u2019\u00e9coutant. L\u2019\u00e9change est bref. Il la regarde de tous ses yeux, le mort et l\u2019autre. Il hausse tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement les \u00e9paules \u2014 cela va de soi ce qu\u2019elle est venue demander de si loin \u2014 et acquiesce d\u2019un petit hochement de la t\u00eate. Elle va repartir ayant obtenu satisfaction et \u00e0 regret, pourtant. Il va jusqu\u2019au comptoir. Il ne sort pas d\u2019argent. Il n\u2019attend pas. Ce sont ses pr\u00e9rogatives de son ancienne d\u2019employ\u00e9 au m\u00e9nage. Il rapporte deux gobelets de caf\u00e9 avec sa d\u00e9marche chaloup\u00e9e. Elle lui sourit. Ils boivent le m\u00eame caf\u00e9, sans plus rien dire.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>19<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":105563,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"423\" class=\"wp-image-105563\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/88aa711504c518334a5b9adbcff6a979-rainy-window-great-paintings.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/88aa711504c518334a5b9adbcff6a979-rainy-window-great-paintings.jpg 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/88aa711504c518334a5b9adbcff6a979-rainy-window-great-paintings-420x278.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a0\u00a9<a href=\"http:\/\/www.flickr.com\/photos\/peter-hall\/\">Peter G Hall<\/a><\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle est all\u00e9e directement \u00e0 lui. Elle lui avait fait signe de loin. Un signe de la t\u00eate. D\u00e8s qu\u2019il lui r\u00e9pondu, avec son sourire d\u2019ailleurs, elle a travers\u00e9 la salle blanche et froide, pour le rejoindre \u00e0 sa table. Les corps qui tra\u00eenent toujours l\u00e0, en d\u00e9but de matin\u00e9e, elle les a facilement \u00e9vit\u00e9s : ils sont amortis, lents, endormis encore pour certain et elle, vive, impatiente. Voil\u00e0 des mois qu\u2019elle veut lui faire sa demande et le moment est venu. Il se tient appuy\u00e9 sur le mange-debout, appuy\u00e9 sur ses avant-bras et ses deux mains se r\u00e9chauffent autour du gobelet de caf\u00e9. Elle lui demande de la rejoindre un autre matin. Elle lui dit que tout est arrang\u00e9, qu\u2019il n\u2019aura pas \u00e0 travailler pendant ces deux heures-l\u00e0. Il sourit.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>17<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":105389,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" class=\"wp-image-105389\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6ad9ccb069032105e5ef0d7729235eab-outdoor-sculpture-sculpture-ideas.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6ad9ccb069032105e5ef0d7729235eab-outdoor-sculpture-sculpture-ideas.jpg 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6ad9ccb069032105e5ef0d7729235eab-outdoor-sculpture-sculpture-ideas-420x315.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Installer des bancs o\u00f9 l\u2019on puisse s\u2019installer sans avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans un avion, dans un train, des bancs o\u00f9 s\u2019\u00e9taler, des bancs baptis\u00e9s de noms noirs, au moins \u00e7a, des bans de bancs dans une m\u00eame direction, des bandes de bancs bancals, chahut\u00e9s par la vie, pour apprendre l\u2019\u00e9quilibre aux enfants courts sur pattes dans les parcs des villes.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>16<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":105381,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"737\" height=\"745\" class=\"wp-image-105381\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1106445_1_m.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1106445_1_m.jpg 737w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/1106445_1_m-415x420.jpg 415w\" sizes=\"auto, (max-width: 737px) 100vw, 737px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">The smell of cold \u00a9 <strong>Cecile Filipe<\/strong><\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Un t-shirt rose informe et si fin qu\u2019il laisse voir le d\u00e9tail de ses seins. Un bas de jogging gris trop court. Un caban par l\u00e0-dessus qu\u2019il \u00f4te en entrant, quand les autres ne savent plus quel stratag\u00e8me inventer d\u2019\u00e9charpes \u00e0 carreaux, de bonnets de laine, de petites doudounes superpos\u00e9es \u00e0 des chemises respectables, de gros cols roul\u00e9s, de jacquard de station de ski, de manteaux boutonn\u00e9s jusqu\u2019en haut, pour jouer de quelques degr\u00e9s la salle mal chauff\u00e9e.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>15<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":104041,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"663\" height=\"1024\" class=\"wp-image-104041\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat-663x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat-663x1024.jpg 663w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat-272x420.jpg 272w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat-768x1186.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat-995x1536.jpg 995w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat-1327x2048.jpg 1327w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/DG-R4-combat.jpg 1556w\" sizes=\"auto, (max-width: 663px) 100vw, 663px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">Don Giovanni \u00a9Laurence Tissot<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Le corps, je n\u2019avais jamais pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019il devient\u2009? Qu\u2019est-ce qu\u2019on en fait\u2009? Comment faire pour \u00e9vacuer le corps\u2009? M\u00eame au corps, au corps tout simplement, je n\u2019avais jamais pens\u00e9, ni au d\u00e9sordre que \u00e7a produit, un corps, comme \u00e7a, mort, au milieu du plateau.<br \/>Eh ben, crois-moi si tu veux, ils l\u2019avaient laiss\u00e9 sur la plage arri\u00e8re\u2009!<br \/>On nous dit de fuir dans ces cas-l\u00e0 et vous parlez d\u2019amour, de l\u2019amour\u2026<br \/>Vous voulez de l\u2019aide pour enjamber ces fauteuils\u2009?<br \/>Une larme furtive\u2026<br \/>Jeudi 9h45, c&rsquo;est un d\u00e9calage horaire<br \/>Chercher \u00e0 se parler est en soi d\u00e9j\u00e0 une fa\u00e7on de se parler.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>14<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":104085,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"936\" height=\"928\" class=\"wp-image-104085\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-24-a-18.30.48.png\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-24-a-18.30.48.png 936w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-24-a-18.30.48-420x416.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-24-a-18.30.48-768x761.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 936px) 100vw, 936px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pousser la porte d\u2019un magasin. Impossible de se rappeler quand, quand la derni\u00e8re fois, comme \u00e7a, pour rien, pour voir, il y avait des lions dans la vitrine et dedans des lions aussi, imprim\u00e9s sur des \u00e9charpes, des l\u00e9opards sur des bo\u00eetes, il y avait eu un moment, des moments o\u00f9, comme \u00e7a, entrer et acheter une \u00e9charpe, oui, \u00e7a se faisait et d\u2019autres choses pendant qu\u2019on y \u00e9tait, de petits cadeaux pour plus tard, pour des amies qu\u2019on ne verrait pas avant des mois, des petits bracelets pour les filles, mais d\u2019abord une \u00e9charpe, une \u00e9tole m\u00eame, apr\u00e8s l\u2019avoir vu, lui, lui avoir parl\u00e9 longtemps, une \u00e9tole ist toll, une \u00e9toile de pr\u00e8s pour entretenir la lumi\u00e8re vive et joyeuse des rencontres\u2026 pousser la porte de ce magasin, la barre verticale en laiton, l\u2019entrave du diable, c\u2019est lourd et lointain, rentrer d\u2019un long voyage, d\u2019un long sommeil, pousser la porte d\u2019une des boutiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res du march\u00e9 des vacillantes, qu\u2019est-ce qu\u2019on trouve ici\u2009? Qu\u2019est-ce qu\u2019on cherche\u2009?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>13<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Elle est tomb\u00e9e debout. Ses vieux genoux encaissent mal la cascade, mais tiennent jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire. Les marches, raides d\u00e9j\u00e0 en temps ordinaire, deviennent tra\u00eetresses avec la pluie, les nuages noirs assombrissent encore le bas de l\u2019escalier. La cataracte n\u2019aide pas non plus. Bien avant d\u2019en arriver l\u00e0, elle sait qu\u2019elle va tomber aujourd\u2019hui. C\u2019est un rendez-vous sans autre surprise que l\u2019attente. Elle va tomber, elle peur bien s\u00fbr, mais elle est \u00e9galement curieuse, elle ne le dirait pas \u00e0 tout le monde, curieuse de la douleur. Combien\u2009? Comment\u2009? Elle est tomb\u00e9e debout et tout vibre encore autour d\u2019elle pendant quelques instants. Elle est debout, mais la chute n\u2019est pas encore tout \u00e0 fait finie, comme au cin\u00e9ma, ces films o\u00f9 quelque chose appara\u00eet \u00e0 la fin du g\u00e9n\u00e9rique, alors on reste, on attend, debout, comme elle, en manteau avec son sac de course \u00e0 la main. Finalement, rien. Rien cette fois-ci.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>12<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":104051,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"736\" height=\"941\" class=\"wp-image-104051\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/95bb8933b976620a94ea8646dc674efa-documentary-photography-window-reflections.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/95bb8933b976620a94ea8646dc674efa-documentary-photography-window-reflections.jpg 736w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/95bb8933b976620a94ea8646dc674efa-documentary-photography-window-reflections-329x420.jpg 329w\" sizes=\"auto, (max-width: 736px) 100vw, 736px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il est l\u2019heure. \u00c7a commence toujours ainsi, par une convocation. Un bristol de la Reine de C\u0153ur qui r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat de lapin blanc\u00a0: quasiment toujours impossible de r\u00e9pondre dans la seconde, dans la minute et alors les p\u00e9nalit\u00e9s tombent \u00e0 rythme r\u00e9gulier, comme les pi\u00e8ces dans les cabines t\u00e9l\u00e9phoniques scandant par leur chute la conversation amoureuse de longue distance, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 dire ce qui pourtant tenait le c\u0153ur la veille, le jour m\u00eame, une heure plus t\u00f4t, ou il y a un quart d\u2019heure quand il a fallu arr\u00eater le v\u00e9lo, interrompre la course tant pressait l\u2019aveu, la d\u00e9claration, le mot exact. Loin de toute notation se tisse un maillage serr\u00e9 de mots exacts, qui se r\u00e9pondent si facilement qu\u2019il est facile de croire qu\u2019ils attendront le papier. C\u2019est un bain de source chaude, dans un petit creux de volcan. Les unit\u00e9s tombent au fond, je ne sais toujours pas renoncer \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de ces m\u00e9tastructures de vent, l\u2019eau est douce, les nuages racontent tant d\u2019histoires, je devrais \u00eatre attabl\u00e9e, noter, le retard ne sera jamais rattrap\u00e9\u2026 le lapin blanc passe tout \u00e0 son agitation, je le regarde passer. Il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 \u00e9crire que la perte de ces paroles, ce retard d\u00e9finitif\u00a0: la po\u00e9sie est le r\u00eave, le po\u00e8me, la tentative de l&rsquo;\u00e9noncer en pleine lumi\u00e8re.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>11<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":102657,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"720\" height=\"540\" class=\"wp-image-102657\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/639a728cde9904c7d1ccca28095fb86a.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/639a728cde9904c7d1ccca28095fb86a.jpg 720w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/639a728cde9904c7d1ccca28095fb86a-420x315.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 720px) 100vw, 720px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Natalia Goncharova<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>C\u2019est dans la petite t\u00eate que \u00e7a \u00e9crit quand les cris cessent de crier sans arr\u00eat dehors, mais aussi quand se tait la voix qui lit, qui en litanie dit et redit \u00ab\u2009Tu n\u2019es pas l\u00e0, ce n\u2019est pas en train d\u2019arriver, c\u2019est comme les couleurs, toi, bleu tu vois, mais les autres pas le m\u00eame, peut-\u00eatre vert m\u00eame, ou canard et pas si vif dans l\u2019\u0153il, bleu qui dort et m\u00e9fie-t\u2019en du taon aux grosses piq\u00fbres en bord de rivi\u00e8re o\u00f9 l\u2019eau dore et t\u2019hypnotise, boa autour de ton cou qui boit une gorg\u00e9e d\u2019oubli dans la lumi\u00e8re qui joue et peint sur ton visage d\u2019indien le vrai camouflage, tu n\u2019es pas l\u00e0, rassure-toi, ce n\u2019est pas en train d\u2019arriver\u2026\u2009\u00bb La voix qui lit appelle d\u2019ailleurs et ailleurs, on lui r\u00e9pond, des petits personnages, grognons du peu de cas qu\u2019on fait d\u2019eux s\u2019\u00e9chappent des contes et des tapisseries, des ombres des sapins sur le sol en bois cru de la terrasse o\u00f9 pendent les grands draps entre tentes et cin\u00e9mas et l\u00e0, oui, l\u00e0 avec une croix, autre chose se raconte qui d\u00e9j\u00e0 s\u2019\u00e9crit.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Sur un fond blanc de gaufrette, des courbes et des volutes bleues aux dentelures v\u00e9n\u00e9neuses. Dans la fi\u00e8vre, les longues heures alit\u00e9es font voir des yeux \u00e9tranges, et des profils narquois et des empourprements bleus toujours, bleus comme les ombres de la neige qui attend patiemment dehors que la maladie s\u2019\u00e9coule par le nez. Goutte \u00e0 goutte dans la fa\u00efence du lavabo et du bidet aux robinets semblables, m\u00e9talliques, difficiles pour les petites mains pareillement gauches, mais capables d\u00e9j\u00e0 de tenir un stylo. Bille\u2009? Plume\u2009? Feutre\u2009? Rien, aucun. Le cahier dispara\u00eet de la table qui n\u2019existait pas, \u00e0 peine un large et bas rebord de fen\u00eatre qui s\u2019enjambe comme de rien vers la terrasse o\u00f9 le linge de l\u2019h\u00f4tel obstruerait la vue, n\u2019\u00e9tait le vent qui soul\u00e8ve les draps un instant et la jupe de Maryline sur le petit classeur aux anneaux durs et pin\u00e7ants pour les doigts maladroits. L\u2019obturateur de la m\u00e9moire borde de noir le hublot du scaphandrier descendu aux profondeurs pour chercher vainement la premi\u00e8re ligne, de la premi\u00e8re page du premier texte et trouver, trouver, sans cesse tout autre chose. Il n\u2019y a qu\u2019une seule ligne c\u2019est celle qui s\u2019\u00e9crit l\u00e0 \u2014 la voyez-vous\u2009? \u2014, c\u2019est le narguil\u00e9 qui puise \u00e0 la surface de cet instant l\u2019air qui lui parvient tout en bas et pour voir quoi\u2009? La cuisine \u00e0 l\u2019\u00e9tage du dessous cuisinait \u00e0 plein r\u00e9gime et \u00e0 la \u00ab\u20093\u2009\u00bb plus furieusement encore sans cahier, sans plume, ni bille, ni feutre, dans la petite t\u00eate aux mains gauches \u00e7a raconte des histoires, des histoires, des histoires.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>10<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":102309,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"487\" height=\"750\" class=\"wp-image-102309\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/tumblr_inline_mzlxaicWMd1rjkz5f.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/tumblr_inline_mzlxaicWMd1rjkz5f.jpg 487w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/tumblr_inline_mzlxaicWMd1rjkz5f-273x420.jpg 273w\" sizes=\"auto, (max-width: 487px) 100vw, 487px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pendant que je passe la fronti\u00e8re, que je passe en vitesse, puisqu\u2019il n\u2019y a plus ici qu\u2019une ligne sur une carte routi\u00e8re qui peine \u00e0 se mat\u00e9rialiser sur l\u2019asphalte, toutes les autres me font de l\u2019\u0153il : je pourrais tout aussi bien traverser la Scandia bulgaro-turque dans l\u2019incertitude d\u2019\u00eatre trahie ou tu\u00e9e par mon guide, poireauter des heures \u00e0 la douane Pendant que je passe la fronti\u00e8re, que je passe en vitesse, puisqu\u2019il n\u2019y a plus ici qu\u2019une ligne sur une carte routi\u00e8re qui peine \u00e0 se mat\u00e9rialiser sur l\u2019asphalte, toutes les autres me font de l\u2019\u0153il\u00a0: je pourrais tout aussi bien traverser la Scandia bulgaro-turque dans l\u2019incertitude d\u2019\u00eatre trahie ou tu\u00e9e par mon guide, poireauter des heures \u00e0 la douane libanaise en esp\u00e9rant que mon ambassade va pouvoir m\u2019expliquer pourquoi je suis fich\u00e9e S, m\u2019endormir sur un banc de m\u00e9tal dans la zone internationale de l\u2019a\u00e9roport de Moscou entre deux rondes de chiens, jouer au ballon-pied avec les gosses des breaks surcharg\u00e9s de malles, de cages, de filets, aux portes de la Serbie, dans la fum\u00e9e des barbecues improvis\u00e9s pour tuer le temps suspendu, ne plus jamais revoir la couleur de mon passeport embarqu\u00e9 dans la pile multicolore du contr\u00f4le \u00e0 l\u2019aube du Belgrade-Sofia, \u00e0 moins que je ne l\u2019aie d\u00e9j\u00e0 d\u00e9chir\u00e9 dix ans plus t\u00f4t au bord de la fronti\u00e8re atlantique, jet\u00e9 dans les toilettes d\u2019un h\u00f4tel bien tenu de Porto, tir\u00e9 la chasse et d\u00e8s lors, qu\u2019importe le devenir de tous les faux qui lui auront succ\u00e9d\u00e9\u2009? Ce n\u2019est plus jamais moi, jamais mon nom, qui voyage, quitte, part, abandonne.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>9<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":101893,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" class=\"wp-image-101893\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/981902_596094523776587_1657182299_o-1024x768.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/981902_596094523776587_1657182299_o-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/981902_596094523776587_1657182299_o-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/981902_596094523776587_1657182299_o-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/981902_596094523776587_1657182299_o-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/981902_596094523776587_1657182299_o.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Tu vas vouloir regarder, tra\u00eener, t\u2019arr\u00eater m\u00eame. C\u2019est pourtant juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, c\u2019est toujours l\u2019Europe, tu penseras \u00ab\u2009\u00e7a va passer cr\u00e8me, comme une ombre beige sur un mur blanc\u2009\u00bb et puis tu atterriras et tu seras l\u00e0 comme un gosse, avec ton regard qui tape tous les coins du flipper, m\u00eame dans la forme des nuages tu trouves des diff\u00e9rences, et le vieux tram, qui avance avec la gr\u00e2ce d\u2019une tron\u00e7onneuse de m\u00e9tal boiteuse, o\u00f9 on te demande de payer pour ton sac, cette fa\u00e7on que les gens ont de ne pas s\u2019excuser quand ils se fr\u00f4lent, quand ils se heurtent, de ne m\u00eame pas faire attention \u2014 tout le contraire de la banlieue, tu vois, des ghettos, o\u00f9 on essaie d\u2019\u00e9touffer dans l\u2019\u0153uf le moindre embryon de conflit \u2014, l\u00e0-bas, tout a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9, enfoui profond comme les gu\u00e9rites en sous-sol avec les clopeurs accroupis sur le trottoir pour y acheter une cartouche ou une bouteille par le vasistas. S\u2019attarder c\u2019est pour les attard\u00e9s. Toi, tu traces, tu es de l\u00e0 o\u00f9 tu es, profite d\u2019\u00eatre un m\u00e2le caucasien et disparais dans ton d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour ce qui t\u2019entoure.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>7<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":101176,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\",\"style\":{\"color\":{\"duotone\":[\"rgb(20, 114, 33)\",\"rgba(145, 35, 35, 0.3)\"]}}} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" class=\"wp-image-101176\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/2013-04-13-13.32.15-768x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/2013-04-13-13.32.15-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/2013-04-13-13.32.15-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/2013-04-13-13.32.15-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/2013-04-13-13.32.15-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/2013-04-13-13.32.15-rotated.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La cicatrice sur le nez, en demi-lune sur le bout du nez, son arrondi si parfait, les mauvaises langues pr\u00e9tendaient que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 le r\u00e9sultat d\u2019un m\u00e9chant coup de rasoir, qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 assez b\u00eate pour vouloir se raser le visage (la moustache ? Des poils drus de sorci\u00e8re sur le nez ? Les sourcils pour ne plus laisser qu\u2019un trait dessin\u00e9 par ses soins ? Quand on ne sait pas se servir d\u2019un rasoir, qu\u2019en est-il d\u2019un crayon ?\u2026) | Les cheveux courts, boucl\u00e9s et gris. Jamais autrement, mais elle avait bien d\u00fb \u00eatre apr\u00eat\u00e9e, permanent\u00e9e , peroxyd\u00e9e, de son \u00e9poque, quoi ! Si peu de souvenirs quand pas de photo pour faire croire le contraire, pour flatter notre m\u00e9moire, la caresser dans le sens du poil jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle donne, coup de t\u00eate ou longue griffure, la suite du peu qui se voit | Les yeux noirs, les rides ingrates, burin\u00e9es, des sillons noirs de la cendre de toutes ces cigarettes allum\u00e9es bout \u00e0 bout | Les longs lobes, allong\u00e9s des boucles lourdes. Cette peau de son visage, douce \u00e0 force de coups |<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>6<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":101040,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"792\" height=\"1024\" class=\"wp-image-101040\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BT5086_B-792x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BT5086_B-792x1024.jpg 792w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BT5086_B-325x420.jpg 325w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BT5086_B-768x992.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BT5086_B.jpg 948w\" sizes=\"auto, (max-width: 792px) 100vw, 792px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9Betty Tompkins<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je l\u2019ai dit \u00e0 ma cousine\u00a0: tu as vu\u2009? Elle a chang\u00e9 son pr\u00e9nom quand elle s\u2019est mari\u00e9e, l\u2019a chang\u00e9 pour \u00ab\u00a0Annie\u00a0\u00bb, de sorte qu\u2019il rime \u2014 et richement encore \u2014 avec son nouveau nom, Cordoliani. Ma cousine a ouvert de grands yeux. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019intervient le prestige, dans le tour de magie. Le tour consiste par exemple \u00e0 faire dispara\u00eetre un objet \u2014 dans le cas du pr\u00e9nom \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du nom, l\u2019objet qui dispara\u00eet c\u2019est le voile qu\u2019on avait devant les yeux, ou plut\u00f4t sur les oreilles et qui nous a emp\u00each\u00e9 de savoir qu\u2019on entendait cette rime pendant des ann\u00e9es. Bon, le tour est jou\u00e9. Le prestige c\u2019est le moment o\u00f9 ce qui a disparu r\u00e9appara\u00eet \u2014 souvent ailleurs, dans la poche de quelqu\u2019un qui assis trois tables plus loin ou juste derri\u00e8re l\u2019oreille d\u2019un enfant \u2014. Alors j\u2019ai dit \u00e0 ma cousine\u00a0: regarde\u2009! Son vrai pr\u00e9nom, celui qu\u2019on lui avait donn\u00e9 \u00e0 la naissance (Ida), il s\u2019inscrivait au c\u0153ur de son nom de jeune fille (Vidale).<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>5<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":100302,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" class=\"wp-image-100302\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/15272271_1290983737620992_3251231153686815038_o-1024x1024.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/15272271_1290983737620992_3251231153686815038_o-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/15272271_1290983737620992_3251231153686815038_o-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/15272271_1290983737620992_3251231153686815038_o-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/15272271_1290983737620992_3251231153686815038_o-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/15272271_1290983737620992_3251231153686815038_o.jpg 1080w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><em>\u2026 regarder \u00e0 travers la fen\u00eatre ferm\u00e9e, l\u00e0, tout pr\u00e8s, dans l\u2019unique all\u00e9e du jardinet qui bordait de briques et de fa\u00efences en demi-lunes ses plates-bandes de pens\u00e9es\u00a0: des pens\u00e9es cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme refl\u00e9t\u00e9s des vitraux de l\u2019\u00e9glise qu\u2019on voyait parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou apr\u00e8s, trop tard, quand la journ\u00e9e allait finir.<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les pens\u00e9es ont le c\u0153ur noir. Les pens\u00e9es sont les fleurs d\u2019un mal lointain et puissant, comme le th\u00e9, infusant le sacr\u00e9 dans leurs robes de f\u00eates \u00e9piscopales, velours de violet profond, jaune de dimanches jamais ordinaires, rouge int\u00e9rieur du calice. Les pens\u00e9es sont fragiles, d\u00e9licates et raffin\u00e9es, bien t\u00e9m\u00e9raire pourtant celui qui les diminue en fleurette, m\u00eame dans le secret d\u2019un mot d\u2019esprit, d\u2019un moment d\u2019ennui \u00e0 ras bord de la fen\u00eatre.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Les pens\u00e9es ne sont pas mignonnes ni jolies, non plus que les ciels qui s\u2019empressent au-devant d\u2019elles, avec ou sans pr\u00e9cipitation. Car il faut voir ce cort\u00e8ge ind\u00e9nombrable o\u00f9 les cr\u00e9atures c\u00e9lestes, en \u00e2ge d\u2019\u00eatre mari\u00e9es au pays des contes, se chipent la place d\u2019un souffle, brisent les rangs au moindre coup de vent, se coudoient brutalement jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une pique de la longue aiguille de l\u2019horloge v\u00e9n\u00e9rable les perce \u00e0 jour et les d\u00e9gonfle comme une voile, dont l\u2019esquif s\u2019esquive sans qu\u2019on ne puisse jamais en conna\u00eetre le nom. C\u2019est que le chambellan commis \u00e0 l\u2019office des annonces manque toujours, en vrai lapin blanc, ou, s\u2019il est apparu en oracle dans une autre fen\u00eatre, il demeure dans l\u2019erreur ou l\u2019approximation qui sent pauvrement son charlatan. Seules leurs v\u00eatures entrevues ou contempl\u00e9es devant les pens\u00e9es en majest\u00e9 laissent deviner le rang de ces beaut\u00e9s en l\u2019air\u00a0: finesse des \u00e9toffes, fa\u00e7ons des dentelles, subtilit\u00e9 des bains dont la nacre flatte les fleurs, luxe des brocards de la fin du jour, empes\u00e9 des grands deuils nocturnes et souplesse des demis, juponn\u00e9s nouvellement de lunes gibbeuses, \u00e9chapp\u00e9es par miracle \u00e0 la censure des rideaux \u00e9pais, recouvrant pour la nuit comme un mouchoir de magicien ce d\u00e9fil\u00e9 intangible\u2026 afin seulement de le poursuivre en r\u00eave demi-\u00e9veill\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019entremise d\u2019une marquise qui, quelque part en ville, attend au seuil du sommeil pour tirer un trait r\u00e9v\u00e9rencieux et fantasque entre l\u2019air qu\u2019on respire et celui o\u00f9 l\u2019on vole.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 d\u2019\u00e9tiques antennes \u00e0 qui, hier encore, on pouvait demander la lune sur pied en gros plan, mais dont la vanit\u00e9 rabattue sert \u00e0 pr\u00e9sent de perchoir aux corbeaux, plus malins que les plus diaboliques faiseurs d\u2019images fausses, au-del\u00e0 des chemin\u00e9es qui entretiennent un commerce obstin\u00e9 de fum\u00e9e avec l\u2019air froid, pr\u00e9tendant vendre des nuages au ciel comme d\u2019autres du sable au d\u00e9sert, en dessous pourtant des calligraphies blanches des longs courriers, c\u2019est \u00e0 dire exactement entre les deux, vont leur train, volant tout leur saoul, de minces coursiers d\u2019un gris si clair qu\u2019il les confond avec l\u2019horizon du petit matin, fianc\u00e9s \u00e0 leur mission d\u2019une bague discr\u00e8te o\u00f9 s\u2019ins\u00e8re, fine comme l\u2019air, la feuille qui enserre le message. C\u2019est ce rouleau infime qui les a mis en marche, qui les a mis en vol, Golems duveteux \u00e0 l\u2019\u0153il rond, anodins jusqu\u2019\u00e0 disparaitre dans le paysage citadin, cette toile peinte d\u2019illusions d\u2019optique. Et on s\u2019\u00e9tonne, trop occup\u00e9s \u00e0 regarder les pieds, les devantures, la hauteur d\u2019homme, on s\u2019\u00e9tonne au mieux des ruches sur les toits install\u00e9es, mais pas des pigeonniers.<br \/><strong>J\u2019ins\u00e8rerais ici un des tutos inquiets de Sasha sur la communication cod\u00e9e<\/strong><br \/>Pas des pigeonniers, dites-vous\u2009? La biblioth\u00e9caire s\u2019\u00e9tonne que je les aie remarqu\u00e9s. Comment lui avouer sans cr\u00e9er une g\u00eane que je consacre rituellement une de ces journ\u00e9es \u00e0 marcher la t\u00eate au ciel\u2009? Modestement, je baisse les yeux vers la tasse qu\u2019elle ressert, fine porcelaine, fleurs et oiseaux me replongent dans ses pens\u00e9es. <em>Ami je vous \u00e9cris du fond d\u2019une cantine. Le vent crie et le ciel a sa couleur turquine. Il est bleu mais hostile. Il se fait plus d\u2019un an que vous n\u2019\u00e9crivez plus de lettres maintenant\u2026<\/em><strong>Et ici d\u2019autres nouvelles de l\u2019absence de nouvelles<\/strong><br \/><em>Souhaitant m\u2019\u00e9galer \u00e0 vos h\u00e9ros qui meurent. Je conduis conducteur les canons qui demeurent\u00a0: Quatre-vingt-dix soixante-quinze et cent-vingt long, mes chevaux argentins volent tel l\u2019aquilon\u2026<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>4<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":100299,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" class=\"wp-image-100299\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6091178972_07833198f6_b-2.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6091178972_07833198f6_b-2.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6091178972_07833198f6_b-2-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/6091178972_07833198f6_b-2-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9Michelangelo Pistoletto<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Dormi la t\u00eate dans le feu. Un clin d\u2019\u0153il, la lune au z\u00e9nith, vaporeuse dans le cadre bien net du velux.<br \/><em>un autre genre de plaisir que je trouve \u00e0 ne sortir qu\u2019\u00e0 la nuit, \u00e0 suivre au clair de lune ces chemins o\u00f9 je jouait jadis au soleil ; et la chambre o\u00f9 je me serai endormi au lieu de m\u2019habiller pour le d\u00eener, de loin je l\u2019aper\u00e7ois, quand nous rentrons, travers\u00e9e par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.<\/em><br \/>\u00c0 quoi bon la lune apr\u00e8s Proust\u2009?<br \/><em>Rachel avait un de ces visages que l\u2019\u00e9loignement &#8230; dessine et qui, vus de pr\u00e8s, retombent en poussi\u00e8re. Plac\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, on ne voyait qu\u2019une n\u00e9buleuse, une voie lact\u00e9e de taches de rousseur, de tout petits boutons, rien d\u2019autre. \u00c0 une distance convenable, tout cela cessait d\u2019\u00eatre visible et, des joues effac\u00e9es, r\u00e9sorb\u00e9es, se levait, comme un croissant de lune, un nez si fin, si pur, qu\u2019on aurait aim\u00e9 \u00eatre l\u2019objet de l\u2019attention de Rachel, la revoir autant qu\u2019on aurait voulu, la poss\u00e9der aupr\u00e8s de soi, si jamais on ne l\u2019avait vue autrement et de pr\u00e8s<\/em><br \/>Proust, la lune et l\u2019actrice, toute une ronde de comparaisons merveilleuses. Impossible de retrouver exactement celle de o\u00f9\u00f9 la lune fuit la coulisseRendormie. Par terre, contre un mur beige et r\u00eache, des cartes roul\u00e9es. Regard vaguement en plong\u00e9 l\u00e0-dessus, l\u2019int\u00e9rieur ocre d\u2019une d\u2019entre elles. Sinon rien.<br \/><em>La nuit, je mens<\/em><br \/>Beaucoup plus tard, lev\u00e9e, habill\u00e9e, en compagnie, toujours endormie. Impossible de s\u2019arracher au feu, au bivouac du canap\u00e9.<br \/><em>Des montagnes de questions<\/em><br \/>Tout parvient de loin. Loin derri\u00e8re les murs-masques de Tristant Mat. Sur le sol, d\u2019autres pas recouvrent les mes traces, les effacent, je les vois, estomp\u00e9es, poussi\u00e8re balay\u00e9e par ces passages renouvel\u00e9s. Dispara\u00eetre, le pass\u00e9 est pass\u00e9.<br \/>\u2026 <em>la lune blanche comme une nu\u00e9e, furtive, sans \u00e9clat, comme une actrice dont ce n\u2019est pas l\u2019heure de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment ses camarades, s\u2019effa\u00e7ant, ne voulant pas qu\u2019on fasse attention \u00e0 elle<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Pour m\u00e9moire :\u00a0<a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/septentrion\/81968?lang=fr\">De la Passante au Passant. (Proust, Baudelaire, Levinas et la R\u00e9ponse des Muses)<\/a><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"id\":99316,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"357\" class=\"wp-image-99316\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/automne-lac-hotel-gerardmer-1024x357.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/automne-lac-hotel-gerardmer-1024x357.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/automne-lac-hotel-gerardmer-420x146.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/automne-lac-hotel-gerardmer-768x267.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/automne-lac-hotel-gerardmer.jpg 1292w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\">H\u00f4tel L&rsquo;\u00e9cho du lac \u00e0 G\u00e9rardmer (hors sujet)<\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>3<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>La gueule de la libraire encaissant mes huit euros pour <em>l\u2019Alphabet des Femmes\u00a0<\/em>de Gospodinov. Cette fa\u00e7on de ne pas sourire, de ne pas croiser mon regard, d\u2019\u00e0 peine desserrer les dents pour le protocole \u00e9l\u00e9mentaire \u2014 d\u2019ailleurs pas bonjour. J\u2019en ai lanc\u00e9 un \u00e0 la cantonade en entrant, oui, comme dans une librairie de province et non dans le temple du livre \u00e0 deux pas de La Sorbonne. Pas par provocation\u00a0: la porte \u00e9tait ouverte, c\u2019\u00e9tait un jour f\u00e9ri\u00e9, il faisait beau, je ne viens jamais dans ce quartier, la derni\u00e8re fois en avril, j\u2019avais achet\u00e9\u00a0<em>La Lisi\u00e8re<\/em>\u00a0de Kassabova, parce que\u00a0<em>l\u2019\u00c9cho du lac\u00a0<\/em>\u00e9tait indisponible, et puis trop cher encore. Une personne affable m\u2019avait indiqu\u00e9 le rayon des Balkans, et son inutilit\u00e9 dans ma qu\u00eate\u00a0: elle \u00e9crit en anglais, elle est au rayon litt\u00e9rature anglaise. J\u2019ai oubli\u00e9 \u00e7a et j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 nouveau dans le mauvais rayon. In\u00e9vitablement, je n\u2019y ai pas trouv\u00e9 ce que je venais chercher,\u00a0<em>l\u2019\u00c9cho du lac\u00a0<\/em>\u00e0 nouveau. Et plus tard dans l\u2019apr\u00e8s-midi, j\u2019ai \u00e9crit ces quelques lignes au sujet du lac de Saint-Bon, ce souvenir que j\u2019avais \u00e9voqu\u00e9 le matin m\u00eame avec une amie au caf\u00e9, un caf\u00e9, \u00ab\u2009La lumi\u00e8re\u2009\u00bb, o\u00f9 j\u2019avais lanc\u00e9 un bonjour \u00e0 la cantonade en entrant, alors que j\u2019y venais pour la premi\u00e8re fois, mais l\u00e0 on m\u2019avait r\u00e9pondu, et accueillie chaleureusement. Nous avons bu du th\u00e9 et du caf\u00e9 alternativement, et j\u2019ai racont\u00e9 la qu\u00eate d\u2019Ida, ma grand-m\u00e8re disparue \u00e0 plus d\u2019un titre (morte, oui, mais o\u00f9, enterr\u00e9e o\u00f9\u2009? Mari\u00e9e o\u00f9\u2009? N\u00e9e o\u00f9\u2009? \u00c9pouse quoi si pas seulement Cordoliani\u2009? Ou femme de qui \u00e0 part femme de chambre\u2026\u2009?) dont je piste les traces\u00a0: cette qu\u00eate g\u00e9n\u00e9alogique (ce jeu de nous) constitue la meilleure r\u00e9ponse que j\u2019ai apport\u00e9e \u00e0 la douleur de mon genou, disparue elle aussi, depuis. Et par extension, des souvenirs de mon grand-p\u00e8re, que je ne cherchais pas, sont revenus sur le devant de la sc\u00e8ne. Je ne les avais pas oubli\u00e9s du tout, mais ils \u00e9taient rel\u00e9gu\u00e9s (dans un autre legs, donc), ils n\u2019\u00e9taient en rien pertinents (et il faudrait l\u2019\u00e9crire p\u00e8re-tinent, bien que je ne sache pas quoi faire de cette d\u00e9sinence, pour l\u2019instant\u2026 tient, tenant, mais quoi\u2009? La place, toute la place, du p\u00e8re qui fait faux-bon, s\u00fbrement et toujours cette h\u00e9sitation sur l\u2019orthographe de Saint-Bon ou Bond\u2009? Bont\u00e9 ou lien\u2009? \u00ab\u2009Patience\u2009!\u2009\u00bb, je me souviens que c\u2019\u00e9tait l\u2019injonction famili\u00e8re de ce grand-p\u00e8re-tinent. Il lui en aura fallu pour refaire surface au lac. Patience\u2026\u2009 ! Comme dit Golaud, exasp\u00e9r\u00e9 par l\u2019incapacit\u00e9 de son fils de sept ans \u00e0 satisfaire sa curiosit\u00e9 maladive. Pourtant, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, mon grand-p\u00e8re disait davantage \u00ab\u2009Bont\u00e9 divine\u2009\u00bb\u2026 Mais l\u2019exasp\u00e9ration terrible, qui respire lourdement et roule des yeux, voil\u00e0 leur point commun. Encore aujourd\u2019hui, je me sens tout pr\u00e8s de ce petit gar\u00e7on qui la sent gronder comme l\u2019orage.) \u2014, pas bonjour, et \u00e0 peine merci et pas au revoir non plus, il aurait fallu l\u2019effacer, avec une grosse gomme \u00e0 rature, la gueule de la libraire, pos\u00e9e derri\u00e8re son comptoir snob, incapable de voir combien de plan\u00e8tes favorables s\u2019alignent pour que je sorte avec\u00a0<em>l\u2019Alphabet des Femmes\u00a0<\/em>sous mon bras et dans la t\u00eate, l\u2019\u00e9cho du lac.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"align\":\"wide\",\"id\":98767,\"sizeSlug\":\"full\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image alignwide size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"500\" height=\"337\" class=\"wp-image-98767\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/s-l500-2.jpg\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/s-l500-2.jpg 500w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/s-l500-2-420x283.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/p>\n<figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Latvia 1930&rsquo;s Ogre Pie Lubejas Pazisti Savu Dzimto Zemi Postcard<\/strong><\/figcaption>\n<\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>2<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Saint-Bon. Ou Bond\u2009? La tarte aux myrtilles. Toujours vous deux. Pourquoi n\u2019\u00e9tait-elle jamais de ce coup-l\u00e0\u2009? Un bord d\u2019eau. Tu l\u00e8ves \u00e0 peine les yeux. La tarte. \u00c7a devait \u00eatre beau autour. Familier. La montagne. Le lac\u2026 Il aimait probablement ces moments, seul avec toi. Il \u00e9tait toujours gentil l\u00e0-bas. La tarte et tout\u2026 Mais la terreur \u00e9tait incrust\u00e9e en profondeur, comme la crasse des pubs pour la lessive. Tu ne levais pas les yeux. Le bas de son visage, la vilaine barbe grise, \u00e0 peine te restent.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:image {\"align\":\"wide\",\"id\":98000,\"sizeSlug\":\"large\",\"linkDestination\":\"none\"} --><\/p>\n<figure class=\"wp-block-image alignwide size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"300\" class=\"wp-image-98000\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-10-a-12.49.54-1024x300.png\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-10-a-12.49.54-1024x300.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-10-a-12.49.54-420x123.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-10-a-12.49.54-768x225.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Capture-decran-2022-11-10-a-12.49.54.png 1514w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<p><!-- \/wp:image --><\/p>\n<p><!-- wp:heading --><\/p>\n<h2>1<\/h2>\n<p><!-- \/wp:heading --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Il est tard quand je re\u00e7ois son message. Il d\u00eene seul, totalement seul, dans le restaurant d\u2019un h\u00f4tel cinq \u00e9toiles \u00e0 Ankara. Il est tard aussi \u00e0 Ankara.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je le vois au milieu des tables mont\u00e9es et intactes. Toutes les lumi\u00e8res de la grande salle allum\u00e9es. Elles tapent les verres align\u00e9s par trois devant les assiettes doubl\u00e9es \u2014 et aucune n\u2019est celle o\u00f9 l\u2019on mange\u00a0: la plus petite, on la remplacera par celle qu\u2019on aura pr\u00e9par\u00e9e en cuisine, qui sort du four et qui br\u00fble la main empress\u00e9e qui apporte l\u2019entr\u00e9e. La plus grande demeure, elle n\u2019est l\u00e0 que pour \u00e9viter le contact trop brutal avec la nappe. Elle est l\u00e0 pour les t\u00e2ches, les miettes, les coulures, les arr\u00eates\u2026 \u2014 et les nappes aussi qui s\u2019empilent, \u2014 le Bulgomme, qui amortit les bruits, qui amortit le bois sous son coude, et puis une sorte d\u2019al\u00e8se, un petit linge qu\u2019il ne ferait pas beau voir, alors seulement le damass\u00e9 et puis encore une autre, en losange par-dessus \u2014 \u00e9cras\u00e9es de blancheur.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Nous avons cr\u00e9\u00e9 un h\u00f4tel ensemble. Je fais \u00e7a tout le temps, il faut dire, je (re) cr\u00e9e des h\u00f4tels dans des spectacles, dans des textes. L\u2019h\u00f4tel\u00a0<em>du Lys d\u2019Or<\/em>. Il \u00e9tait peupl\u00e9 de fant\u00f4mes, qui gardaient visibles l\u2019impact de leur mort (le collier rouge des guillotin\u00e9es, le trou noir \u00e0 la tempe des joueurs de roulette\u2026)<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph {\"align\":\"center\"} --><\/p>\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>la mort est un processus rectiligne.<\/em><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Voil\u00e0 qu\u2019il y est au <em>Lys d&rsquo;Or.<\/em> \u00ab\u2009M\u00e9fie-toi des glaces sans tain de la salle de bains\u2009\u00bb.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Plombi\u00e8res, Ankara, quelle diff\u00e9rence \u00e0 partir d\u2019une certaine heure\u2009? D\u2019un certain train\u2009?<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je le vois assis l\u00e0-bas, mais tout de suite, je vois Osmin. Je l\u2019installerai l\u00e0-bas, \u00e0 sa place. Je ne garderai rien de l\u2019ami, que son sentiment de d\u00e9calage, d\u2019absurdit\u00e9, d\u2019une forme de solitude accompagn\u00e9e de tr\u00e8s loin\u2026 J\u2019ouvre un chapitre.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je revois aussi la salle de restaurant \u00e0 l\u2019\u00e9tage de l\u2019Arbatskaia. 1990. Des mange-debout malgr\u00e9 le chic, \u00e0 cause du chic\u2009? Trop de lumi\u00e8re, l\u00e0 aussi.<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Et la salle de restaurant \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de Londres d\u2019une station baln\u00e9aire bulgare. En \u00e9tage, \u00e9galement, d\u00e9serte. Nos cuill\u00e8res lourdes comme nos langues apr\u00e8s cette interminable journ\u00e9e de r\u00e9p\u00e9titions en cinq langues. La veille, il y avait eu une temp\u00eate\u2026<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p>Je r\u00eave qu\u2019on me maintient la t\u00eate dans les toilettes. Tu pointes\u00a0: \u00ab\u2009Dans les \u00e9toiles\u2009? Dans l\u2019\u00e9toilette\u2009?\u2009\u00bb<\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p><!-- \/wp:paragraph --><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#400 Il y a presque vingt ans, au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019ai aper\u00e7u dans la presse d\u2019H\u00e9rode Atticus, un jeune coll\u00e8gue, qui avait d\u00fb l\u00e2cher son piano pendant une ann\u00e9e enti\u00e8re pour aller surveiller des rochers convoit\u00e9s par les Turcs en mer \u00c9g\u00e9e. Il \u00e9tait en permission, athl\u00e9tique et cuit de soleil. Il faut toujours \u00eatre la premi\u00e8re \u00e0 voir, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-defets\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnet des jours suivants<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a> <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-defets\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnet des jours suivants<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":125018,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[2227,579,3951,3952,4675,4208,903,5296,1217,3974,2898,3950,3962,450,3895],"class_list":["post-97986","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet","tag-amnesie-de-lenfance","tag-animaux","tag-ankara","tag-arbat","tag-campus","tag-docteurs","tag-escargot","tag-felix-et-marguerite","tag-hotel","tag-ida","tag-la-bonne-cause","tag-osmin","tag-saint-bon","tag-serail","tag-television"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97986","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97986"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97986\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/125018"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97986"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97986"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97986"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}