{"id":97997,"date":"2022-12-21T16:08:00","date_gmt":"2022-12-21T15:08:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=97997"},"modified":"2022-12-21T16:14:45","modified_gmt":"2022-12-21T15:14:45","slug":"au-jour-le-jour-pierre-menard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-jour-le-jour-pierre-menard\/","title":{"rendered":"carnets individuels |\u00a0Pierre M\u00e9nard"},"content":{"rendered":"\n<p>#40 Lire un livre par jour, ne pas h\u00e9siter \u00e0 en lire plusieurs en parall\u00e8le, de styles diff\u00e9rents, essais et romans, po\u00e9sie et journaux.<br>Au moment de chercher un mot pour le remplacer par un autre, ouvrir une page au hasard dans les livres de sa biblioth\u00e8que, lire la page en question et revenir aussi vite vers son texte pour changer non plus le mot qui ne convenait pas mais modifier plut\u00f4t la phrase en entier.<br>Sortir se promener une fois par jour, pas besoin d&rsquo;aller bien loin, mais indispensable de sortir de chez soi.<br>D\u00e9velopper plusieurs projets en parall\u00e8le, lorsqu&rsquo;on n&rsquo;avance plus dans l&rsquo;un d&rsquo;eux, passer \u00e0 l&rsquo;un des autres projets. Garder bien en t\u00eate (ou sur son ordinateur, ou tout autre aide-m\u00e9moire) les diff\u00e9rents projets pour ne pas les oublier et bien y travailler de concert.<br>Fuir les r\u00e9seaux sociaux si ce n&rsquo;est que pour y diffuser les textes qu&rsquo;on publie r\u00e9guli\u00e8rement sur son site.<br>Oublier l&rsquo;imparfait, travailler le fragment, m\u00e9langer les genres, enlever le plus possible les pronoms, n&rsquo;utiliser que des verbes d&rsquo;actions, chercher des synonymes, ne pas se gargariser d&rsquo;adjectifs ou de mots rares et pr\u00e9cieux, alterner entre phrases courtes et phrases longues, maudire le saut de ligne et favoriser le bloc.<br>\u00c9crire dans un premier mouvement, et reprendre le paragraphe produit plusieurs jours plus tard, en y ajoutant un nouveau paragraphe, et ainsi de suite.<br>Se donner des objectifs et des limites.<br>Penser \u00e0 ce qu&rsquo;on \u00e9crit \u00e0 tous les moments de la journ\u00e9e et surtout ceux o\u00f9 l&rsquo;on ne se trouve pas derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9cran, lorsqu&rsquo;on se douche, lorsqu&rsquo;on pr\u00e9pare le repas, lorsqu&rsquo;on fait sa gymnastique, lorsqu&rsquo;on se brosse les dents, lorsqu&rsquo;on \u00e9coute de la musique, lorsqu&rsquo;on travaille (pour ceux qui ont un autre m\u00e9tier).<br>Parler de ses projets autour de soi, \u00e0 ses proches, \u00e0 sa famille, \u00e0 ses amis, leur r\u00e9action peut nous aider, mais ce qui compte surtout c&rsquo;est d&rsquo;\u00e9puiser l&rsquo;histoire qu&rsquo;on a en t\u00eate, et voir combien de temps il continuera \u00e0 nous obs\u00e9der alors qu&rsquo;on en parle r\u00e9guli\u00e8rement. Il arrivera parfois que notre envie d&rsquo;\u00e9criture disparaisse, ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s grave bien au contraire, si cette envie s&rsquo;estompe ce n&rsquo;\u00e9tait sans doute qu&rsquo;une id\u00e9e passag\u00e8re, d&rsquo;autres viendront la remplacer.<br>Lorsqu&rsquo;on ne sait plus quoi \u00e9crire, ni comment ni pourquoi, prendre un livre de sa biblioth\u00e8que qu&rsquo;on n&rsquo;a pas lu depuis longtemps, commencer \u00e0 en recopier un passage, se laisser envahir par le rythme de l&rsquo;\u00e9criture de cet ouvrage, le phras\u00e9 de son auteur, les paysages d\u00e9crits, les figures esquiss\u00e9es, pour retrouver le fil de son \u00e9criture.<br>Participer \u00e0 des ateliers d&rsquo;\u00e9criture et puis arr\u00eater d&rsquo;y participer, pour \u00e9crire <em>\u00e0 nouveau<\/em>.<br>Ne pas \u00e9crire ce qu&rsquo;on n&rsquo;aime pas lire, triturer la langue, d\u00e9construire la structure du r\u00e9cit, changer r\u00e9guli\u00e8rement de rythme, de syntaxe. \u00c9crire ce qu&rsquo;on a l&rsquo;impression de ne pas pouvoir lire chez les autres auteurs. Le livre qu&rsquo;on voudrait lire qui n&rsquo;existe pas encore.<br>Noter ses r\u00eaves et r\u00eaver de notes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>#01 Compte-rendu de ce qui s&rsquo;est dit lors de mon rendez-vous en ligne tout en effectuant d&rsquo;autres t\u00e2ches. Fen\u00eatre de temps imparti. Apparition inattendue d&rsquo;un ami qui sort de chez le dentiste. Signe amical en passant. Fou rire. \u00c9tonn\u00e9s de se voir dans ces conditions inattendues. Dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de parler. Au moment de quitter l&rsquo;accueil de la biblioth\u00e8que, distrait, j&rsquo;oublie d&rsquo;enregistrer le texte en cours d&rsquo;\u00e9criture. Les mots peinent \u00e0 refaire surface. La m\u00e9moire convoque le pass\u00e9 au pr\u00e9sent. Dehors, l&rsquo;air frais me surprend d&rsquo;une caresse vivifiante sur le visage.<\/p>\n\n\n\n<p>#02 Il y a dans l&rsquo;effort de ce jeune gar\u00e7on, escaladant la grille du centre sportif dont l&rsquo;acc\u00e8s est interdit \u00e0 cette heure, juch\u00e9 tout en haut, suspendu, en \u00e9quilibre, entre inqui\u00e9tude et jubilation, qui discute avec son ami en contrebas, une insouciance juv\u00e9nile qui me laisse r\u00eaveur. Le soleil brille dans leurs cheveux en bataille, le front perl\u00e9 de sueur. Les feuilles cramoisies flottent dans les flaques d&rsquo;eau. Leurs reflets s&rsquo;accrochent aux branches des arbres. Comme une attente et une r\u00e9v\u00e9lation. La carrosserie de la Trabant est un m\u00e9lange de r\u00e9sine et de fibre de coton.<br><br>#03 Emprunter le m\u00eame chemin pour une promenade en famille que pour aller travailler. Le souvenir de l&rsquo;image de la veille refait surface. Sur les bords de l&rsquo;image. En sursis. Un couple de Roms vit l\u00e0 avec ses deux enfants dans l&rsquo;inconfort et la promiscuit\u00e9 de leur tente. Je me reproche de ne pas leur avoir donn\u00e9 d&rsquo;argent. Difficile \u00e0 avouer. Dans un coin ensoleill\u00e9 du cimeti\u00e8re de La Villette, un homme \u00e0 lunettes de soleil, sur une chaise pliante de couleur vive, livre en mains. \u00c0 cet endroit, il y a plusieurs ann\u00e9es, un SDF avait construit un abri pour dormir \u00e0 l&rsquo;insu de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>#04 Dans la p\u00e9nombre, les derniers lambeaux d&rsquo;images s&rsquo;effilochent. L&rsquo;assembl\u00e9e est sur le point de partir \u00e0 la fin de la c\u00e9r\u00e9monie, dans la confusion des mouvements, l&rsquo;agitation de la foule en d\u00e9sordre. Dans l&rsquo;urgence, la pr\u00e9cipitation se mue en pressentiment et provoque le sursaut du r\u00e9veil. D&rsquo;un geste machinal, dans le froid de la chambre, v\u00e9rifier l&rsquo;heure sur le smartphone au pied du lit. Sa lumi\u00e8re bleut\u00e9e. Deux minutes avant l&rsquo;heure du r\u00e9veil. Se lever sans faire de bruit pour ne pas la r\u00e9veiller. La sonnerie de son r\u00e9veil au moment de sortir de la pi\u00e8ce. Rendors-toi !<\/p>\n\n\n\n<p>#05 Plusieurs couches de nuages superpos\u00e9s. L&rsquo;air est doux. Pas de risque de neige. C&rsquo;est pourtant un ciel \u00e0 flocons. Le vent finit par se lever. Le tissu blanc des nuages s\u2019effiloche pelucheux laissant appara\u00eetre le bleu p\u00e2le du ciel par trou\u00e9es successives qui s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8rent soudain. Une lumi\u00e8re dense souligne par intermittence le paysage, des ombres se dessinent avant de s&rsquo;effacer. Le voile se l\u00e8ve lentement. Dans le ciel uniform\u00e9ment bleu d\u00e9sormais le blanc du matin se maintient.<\/p>\n\n\n\n<p>#06 Un jeune homme avance vers moi d&rsquo;un pas assur\u00e9. J&rsquo;entends la voix rauque d&rsquo;un homme cach\u00e9 par le pan de mur en briques qui fait l&rsquo;angle. Il appelle quelqu&rsquo;un que je ne vois pas : Mademoiselle, mademoiselle ! Le jeune homme aux cheveux longs boucl\u00e9s d\u00e9tourne le visage \u00e0 ma hauteur, regardant derri\u00e8re lui, attir\u00e9 par ces cris insistants. Le vieil homme demande qu&rsquo;on lui ouvre la grille d&rsquo;entr\u00e9e en sonnant \u00e0 l&rsquo;interphone situ\u00e9 hors de sa port\u00e9e. Le jeune homme me d\u00e9passe. Je comprends qu&rsquo;il est vex\u00e9 qu&rsquo;on l&rsquo;ait confondu, de dos, avec une jeune fille. Visage ferm\u00e9, il s&rsquo;\u00e9loigne.<\/p>\n\n\n\n<p>#07 Le rouge nacarat \u00e0 peine effac\u00e9 souligne le repli charnu de ses l\u00e8vres ridule son sourire les yeux r\u00eaveurs derri\u00e8re ses lunettes rondes cheveux roux en m\u00e8ches rebelles sur son front bomb\u00e9 | Quand elle sourit son visage se transforme plus trace de ses l\u00e8vres trop fines d&rsquo;un trait ses longs cheveux ch\u00e2tains filassent sur ses \u00e9paules ses yeux d&rsquo;aveugle bleu translucide | Cheveux gris \u00e9pars la peau parchemin\u00e9e br\u00fbl\u00e9e par l&rsquo;acide de plusieurs greffes de peau r\u00e9paratrices suite \u00e0 son accident l\u2019\u0153il droit creus\u00e9 sous l&rsquo;arcade t\u00eate pench\u00e9e dans l\u2019\u00e9c\u0153urante odeur de paraffine.<\/p>\n\n\n\n<p>#08 Paris Parodontax Bleu de Chanel Caduet Opticron Polina Panassenko Mac Apple Firefox Twitter Facebook Gmail Liminaire EDF Chamboux Abdel-Baghy Ziani Granotier-Bonaff\u00e9 Lejeusne Eug\u00e8ne Varlin Athina Larantidou Robert Blache Pierre Baldini Valmy Henri Christin\u00e9 Jemmapes Grange aux Belles Georg Friedrich Haendel Coligny Montigny Albert Camus Colonel Fabien Fran\u00e7ois Villon Orona Alma Microsoft Edge VSmart Hewlett-Packard ViewSonic Lucien Suel Cours toujours Anne Savelli Inculte Catastrophes Doroth\u00e9e Volut Alcatel-Lucent Ma\u00eblle Henaff Audacity WeTransfer Moulinex Sandor Krasna YouTube Anchor<\/p>\n\n\n\n<p>#09 Ce r\u00eave r\u00e9veille dans un \u00e9clat de rire. Le bruit emp\u00eache de se rendormir, myst\u00e9rieux et musical. Ne pas y pr\u00eater attention. Il p\u00e8se malgr\u00e9 tout. Dans l\u2019angle mort, comme ces ruines qu\u2019on d\u00e9couvre en chemin. Les ignorer. Cela ne sert \u00e0 rien d&rsquo;insister. Avantages et inconv\u00e9nients. \u00c9lans et r\u00e9ticences. Voir l\u2019automne supplanter l\u2019\u00e9t\u00e9 et la temp\u00e9rature baisser en m\u00eame temps que les jours diminuent. Le passage du temps, surtout, qui inqui\u00e8te et rebute. Passons. L\u2019esprit prend tout l\u2019espace, se projette. \u00c9viter le pire. Le rire l&#8217;emporte. Cette l\u00e9g\u00e8re anticipation fait toute la diff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>#10 Pendant que je lis cette phrase de Polina Panassenko, dans son livre Tenir sa langue \u00ab La for\u00eat disparait et c&rsquo;est le noir \u00bb j&rsquo;entends le bruit d&rsquo;un interrupteur \u00e9lectrique. Pendant que je regarde par la fen\u00eatre, le t\u00e9l\u00e9phone sonne dans le vide. Pendant que j&rsquo;observe le bleu sur mon bras provoqu\u00e9 par les massages rigoureux de ma kin\u00e9, je pense \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;un r\u00e9cit sur le d\u00e9sir et la violence. Pendant que je regarde le ciel couvert de nuages derri\u00e8re la vitre de mon bureau, je pense aux images que je vais tourner pour Alice. Pendant que je lis ces mots de Jean D&rsquo;Am\u00e9rique \u00ab La douleur des jours comme un tatouage \u00bb, je pense \u00e0 la forme de l&rsquo;h\u00e9matome de mon \u00e9paule et je me sens un peu honteux. Pendant que je relis mon texte d&rsquo;hier, j&rsquo;ai la sensation d&rsquo;\u00eatre pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce que je voulais exprimer mais d&rsquo;avoir en m\u00eame temps ouvert une porte secr\u00e8te derri\u00e8re laquelle il faudra que j&rsquo;aille explorer. Pendant que je lis le mot flamboyant, je vois une fleur exotique aux allures d&rsquo;oiseaux \u00e0 long panache. Pendant que le ciel de Paris devient bleu et que la lumi\u00e8re de cet automne \u00e9claire la ville apr\u00e8s une matin\u00e9e nuageuse, mon c\u0153ur s&#8217;emballe. Pendant que je lis dans Le Monde une chronique sur le mot \u201cn\u00e8gre\u201d aux \u00c9tats-Unis qui a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 en 2007, lors de \u00ab fun\u00e9railles \u00bb symboliques \u00e0 Detroit, devenu le N-word, \u00ab le mot en N \u00bb, que l\u2019on ne prononce plus tant il serait monstrueux, je me souviens de la discussion enflamm\u00e9e qu&rsquo;ont eu les invit\u00e9s de Fran\u00e7oise. Pendant que Caroline boit du <em>Coca Cola<\/em> je bois une bi\u00e8re Asahi. Pendant que je cherche un mot, une id\u00e9e qui m&rsquo;\u00e9chappe, j&rsquo;essaie de ne pas trop me fixer sur cette pens\u00e9e, privil\u00e9giant une attention flottante. Pendant que je ferme les yeux, je repense aux <em>corps flottants<\/em> de Jane Sauti\u00e8re. Pendant que je marche dans l&rsquo;air frais du dehors, je ne pense plus \u00e0 rien (tout se concentre et se d\u00e9centre dans le m\u00eame mouvement). Pendant que je vois une petite fille qui pleure, j&rsquo;ai le c\u0153ur froiss\u00e9, ses larmes coulent en moi et me peinent. Pendant que je photographie des gens \u00e0 la vol\u00e9e, sans leur consentement, mon c\u0153ur se met \u00e0 battre plus fort. Pendant que tu assistes \u00e0 la dispute violente d&rsquo;un couple dans la rue, la g\u00eane des regards fuyants. Pendant que je cherche une banque ouverte dans le quartier, le temps file. Pendant que j&rsquo;aper\u00e7ois un chantier en cours, une friche en ville, une dent creuse, je me sens oblig\u00e9 de photographier le lieu pour en garder une trace et revenir plusieurs mois apr\u00e8s v\u00e9rifier comment l&rsquo;endroit s&rsquo;est transform\u00e9. Pendant que je me lave les mains je pense syst\u00e9matiquement \u00e0 ma fille ain\u00e9e. Pendant que je regarde le ciel, si un avion traverse l&rsquo;espace en laissant une tra\u00een\u00e9e blanche, je me souviens de mon ami d&rsquo;enfance, St\u00e9phan Menard, qui guettait les avions en cas d&rsquo;accident. Pendant que je dors, nos corps dialoguent en silence. Pendant que je t\u00e9l\u00e9phone, j&rsquo;entends dans le combin\u00e9 ce que me dit mon interlocuteur en m\u00eame temps que ce que les gens autour de moi per\u00e7oivent de ma communication. Pendant que je fais chauffer de l&rsquo;eau pour un th\u00e9, je pense toujours \u00e0 Nina pour laquelle nous avons gard\u00e9 plusieurs ann\u00e9es durant les sachets de nos infusions pour un travail artistique. Pendant que la lumi\u00e8re d\u00e9cline, la m\u00e9lancolie s&rsquo;impose. Pendant que tu me regardes, je te vois.<\/p>\n\n\n\n<p>#11 J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par ce qui sort des sentiers battus, avancer en aveugle dans une histoire que je ne connais pas, les livres \u00e0 la structure narrative non-lin\u00e9aire. Dans ma biblioth\u00e8que, les romans se m\u00ealent au livres de po\u00e9sie, les livres de photographie c\u00f4toient le cin\u00e9ma. Certains livres ont une place de choix sur le rayonnage pr\u00e8s de mon bureau. <em>Vie et opinion de Tristram Shandy, gentilhomme<\/em> de Sterne. <em>Ulysse<\/em> et <em>Finnegans Wake<\/em> de Joyce. <em>Fictions<\/em> de Borges. L\u2019\u00e9pais volume de <em>Marelle<\/em> de Cort\u00e1zar. Un roman interactif, mais surtout un roman polyphonique. Dans mes textes, je cherche une forme d\u2019\u00e9criture nouvelle qui interroge le temps, car le temps de la lecture y est remis en cause.<\/p>\n\n\n\n<p>#12 Tenir le jour loin de soi. Dans l&rsquo;incertitude. En retard sur l&rsquo;ordre. Dans cette pi\u00e8ce sombre que tu dois traverser. Les mots se bousculent, les \u00e9motions chavirent. Avancer \u00e0 t\u00e2tons dans le noir. En aveugle. S&rsquo;aider du mur pour progresser dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Des voix s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent autour de toi. En un souffle. Les yeux s&rsquo;habituent peu \u00e0 peu \u00e0 la faible luminosit\u00e9. Tu per\u00e7ois l&rsquo;issue. Le silence blesse tes mots. Couper court \u00e0 tout battement. \u00c0 chacun sa fa\u00e7on de r\u00e9sister. Le moindre bruit comme foule en \u00e9meute. Id\u00e9es derri\u00e8re la t\u00eate. Tout en dessous. Dans la profondeur de ce pr\u00e9sent qu&rsquo;il faut inventer, raviver, faire revenir \u00e0 soi, d&rsquo;un \u00e9clair pour que jaillisse la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>#13 Une femme tournait sur elle-m\u00eame au milieu de la place pav\u00e9e, d\u00e9boussol\u00e9e, perdue, elle r\u00e9p\u00e9tait le pr\u00e9nom d&rsquo;un gar\u00e7on, Alexis, dans sa voix l&rsquo;indice d&rsquo;une peur incontr\u00f4lable, elle cherchait son petit-fils sans se d\u00e9placer pour autant, t\u00e9tanis\u00e9e par cette disparition, lorsqu&rsquo;elle a r\u00e9pondu \u00e0 un homme assis sur un banc qui s&rsquo;inqui\u00e9tait de savoir \u00e0 quoi ressemblait le gar\u00e7on, son \u00e2ge, les v\u00eatements qu&rsquo;il portait, j&rsquo;entendais dans la voix tremblotante de la femme son inqui\u00e9tude grandissante et, comme en \u00e9cho lointain, la r\u00e9ponse d&rsquo;un gar\u00e7on qui jouait, \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u00e0, dans le square attenant, cach\u00e9 derri\u00e8re une haie d&rsquo;arbustes, revenant vers elle, \u00e0 la voix.<\/p>\n\n\n\n<p>#14 \u00c9clair de soleil qui ricoche entre deux averses sur la vitre humide d&rsquo;une voiture qui se gare. Un \u00e9clat ruisselant. Le vent siffle. Les nuages cotonneux filent dans le ciel \u00e0 vive allure. Un oiseau traverse l&rsquo;espace au-dessus de ma t\u00eate. Dans la trajectoire de son envol. Le bruit de ses ailes qui claquent. Un inconnu me fr\u00f4le \u00e0 peine sur le trottoir. Une feuille se d\u00e9tache d&rsquo;un arbre. L&rsquo;esquisse de sa chute. La forme d&rsquo;une main. J&rsquo;ai ferm\u00e9 les yeux. Tout ce qui bougeait autour de moi s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 en mode fil\u00e9 dans la bo\u00eete noire de mon cerveau. Un instantan\u00e9 impr\u00e9cis et fugace.<\/p>\n\n\n\n<p>#15 T&rsquo;as le pied de micro, mais pas le micro ! \u00c7a s&rsquo;est cumul\u00e9 avec le reste. Manifestement le CD de Mil\u00e8ne Farmer ne passe plus ! Encore ? Il est mort ? J&rsquo;ai fait la mise \u00e0 jour de l&rsquo;agenda. C&rsquo;est l&rsquo;heure du caf\u00e9. Je suis un peu reluctante aux r\u00e9seaux sociaux. L\u00e0, je suis bon. Tu peux regarder dans le Commun. D&rsquo;apr\u00e8s ce que j&rsquo;ai cru comprendre, c&rsquo;est acoustique. On en parle ensemble toute \u00e0 l&rsquo;heure. Si tu veux, je te le mets sur ton bureau. C&rsquo;est rien de dire que \u00e7a me tente ! Y&rsquo;a un vibraphone. Les sons sont dissonants ! C&rsquo;est peut-\u00eatre pas indispensable. En vrai, je suis en plein aquoibonisme en ce moment.<\/p>\n\n\n\n<p>#16 Doudoune bleu tissu serr\u00e9 finition lisse assortie au jean et baskets casquette viss\u00e9e sur la t\u00eate | long manteau noir pur laine vierge bottines en cuir de veau verni aux bouts arrondis ferm\u00e9es par un zip au niveau du talon | longue parka noir avec capuche dont le zip au milieu trace une ligne ocre qui attire l&rsquo;\u0153il | veste de surv\u00eatement blanc avec l&rsquo;\u00e9cusson de la marque Adidas griff\u00e9 sur la poitrine pantalon de toile vert kaki | veste en jean bleu fonc\u00e9 par-dessus un sweat-shirt \u00e0 capuche rose fluo \u00e0 poche kangourou en accord avec ses baskets blanche et rose | veste militaire pantalon vert clair \u00e9lim\u00e9 bonnet gris en laine douce c\u00f4tel\u00e9e | long manteau laine et cachemire noir avec fermeture \u00e0 glissi\u00e8re petite martingale dans le dos tchador sur la t\u00eate | Blouson de travail \u00e0 haute visibilit\u00e9 jaune marine avec bande r\u00e9fl\u00e9chissante sur lequel on peut lire au dos le nom de la soci\u00e9t\u00e9 de travaux publics URBAINE<\/p>\n\n\n\n<p>#17 Briser \u00e0 la hache le goudron du sol bitum\u00e9 pour laisser pousser les herbes folles. Changer les couleurs des feux de signalisation, du rouge au bleu, le jaune en rose et l&rsquo;orange au violet. Transformer tous les potelets urbains en statuaire. Construire des cabanes dans les arbres des cimeti\u00e8res. Cr\u00e9er des passerelles entre tous les immeubles pour faciliter une travers\u00e9e de la ville en suspens. \u00c9teindre tous les lampadaires de la ville \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. D\u00e9truire les immeubles devenus trop anciens pour multiplier les terrains vagues. Interdire les voitures en ville. Inciter les \u00e9changes d&rsquo;appartement le temps d&rsquo;un week-end.<\/p>\n\n\n\n<p>#18 \u00ab L&rsquo;\u00e9criture m\u00eame \u00e9tait devenue un fardeau. J&rsquo;aurais aim\u00e9 qu&rsquo;elle soit magique, qu&rsquo;elle ait le pouvoir de modifier les choses, de leur donner du sens, mais elle n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un regard, rien de plus qu&rsquo;une fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre. Je ne supportais plus son ambivalence. Qu&rsquo;elle soit \u00e0 la fois la preuve irr\u00e9futable de mon humanit\u00e9 et le signe flagrant de mon anachronisme. Elle pouvait me trahir \u00e0 tout moment. Je devais la remplacer, m&rsquo;inventer une vie, un monde, qui se passe des mots.<\/p>\n\n\n\n<p>#19 Un p\u00e8re salue une m\u00e8re de famille qui accompagne son enfant en poussette \u00e0 la cr\u00e8che. Bonjour Gustave. Devant sa guitoune, le vigile \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;h\u00f4pital te salue d&rsquo;un signe de t\u00eate. L&rsquo;agente d&rsquo;accueil t&rsquo;indique le chemin \u00e0 suivre pour ton rendez-vous. Vous passez les portes, vous tournez \u00e0 gauche, c&rsquo;est au fond du couloir, porte 12. La secr\u00e9taire m\u00e9dicale t&rsquo;imprime une page d&rsquo;autocollants \u00e0 ton nom en te demandant d&rsquo;attendre dans le couloir. Les patients s&rsquo;impatientent. Les m\u00e9decins vont et viennent, en appelant leurs patients par leur nom. La jeune interne en urologie constitue ton dossier m\u00e9dical en attendant que le professeur revienne dans le cabinet. Son sourire transpara\u00eet sous le masque chirurgical quand tu lui dis qu&rsquo;elle peut garder le DVD de l&rsquo;IRM de ta prostate. Le chirurgien urologue pratique son examen avec doigt\u00e9. Le soin qu&rsquo;il prend \u00e0 t&rsquo;expliquer les deux options, selon que tu es optimiste ou non. Son sourire au moment de lui confirmer sans d\u00e9tours que tu es optimiste et qu&rsquo;il te tend l&rsquo;ordonnance pour une prochaine prise de sang. Les \u00e9changes de regards avec les personnes crois\u00e9es dans le d\u00e9dale des all\u00e9es de l&rsquo;h\u00f4pital. Fatigu\u00e9es, h\u00e9b\u00e9t\u00e9es, habitu\u00e9es et professionnelles. L&rsquo;affichage indique CAISSES et SORTIE. Au moment d&rsquo;arriver dans le hall, il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;un panneau : ADMISSIONS. Reconna\u00eetre dans la salle d&rsquo;attente, au milieu d&rsquo;une dizaine d&rsquo;autres personnes, la po\u00e9tesse V\u00e9ronique Pittolo. Les yeux riv\u00e9s en l&rsquo;air sur le panneau lumineux qui \u00e9gr\u00e8ne les num\u00e9ros des patients en attente. Le num\u00e9ro 851 clignote enfin, guichet n\u00b09. L&rsquo;assistante m\u00e9dicale t&rsquo;accueille derri\u00e8re sa vitre protectrice. C&rsquo;est votre premi\u00e8re fois ? \u00c0 la r\u00e9ponse oui, elle te prie de lui transmettre l&rsquo;ensemble des papiers n\u00e9cessaires \u00e0 la constitution de ton dossier administratif. Carte d&rsquo;identit\u00e9, carte vitale, carte de mutuelle. Tu ne sais pas pourquoi, la question revient une deuxi\u00e8me fois : \u00eates-vous mari\u00e9 ? En sortant de l&rsquo;h\u00f4pital, tu envoies un SMS \u00e0 ta femme. Assis sur un banc, un vieil homme te d\u00e9visage comme s&rsquo;il attendait un signe de toi. Il laisse tomber par terre son parapluie dans un bruit mat. Ton t\u00e9l\u00e9phone s&rsquo;allume \u00e0 nouveau apr\u00e8s plusieurs messages \u00e9chang\u00e9s en marchant dans la rue. Tu souris en lisant cette phrase saisie \u00e0 la vol\u00e9e : Et en plus \u00e7a se l\u00e8ve !<\/p>\n\n\n\n<p>#21 Dans la chambre plong\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9, se lever non sans mal. Sans rep\u00e8re difficile de se mouvoir, d&rsquo;attraper dans le noir les v\u00eatements pour se v\u00eatir. Du mal \u00e0 s&rsquo;y retrouver. Encore \u00e0 demi endormi, la conjonction de deux \u00e9l\u00e9ments impr\u00e9vus te font sursauter : la voix de ta femme que tu croyais endormie, qui te demande de laisser la porte de la chambre ouverte, et la lumi\u00e8re du salon, que ta fille allume en se levant. Le c\u0153ur qui bat. Et toute la journ\u00e9e, plus rien ne semble aussi accord\u00e9 que cet instant. Tout se d\u00e9place, t&rsquo;\u00e9chappe, te fuis, te glisse entre les mains.<\/p>\n\n\n\n<p>#22 Celui qui d\u00e9place les ouvrages qu&rsquo;il aime sur les \u00e9tag\u00e8res de retour de sa biblioth\u00e8que, parce que les usagers privil\u00e9gient tout particuli\u00e8rement ces livres \u00e0 l&#8217;emprunt. Celui qui avait eu <strong><a href=\"http:\/\/www.liminaire.fr\/ateliers-d-ecriture\/article\/joe-brainard-i-remember-je-me-souviens\">le projet de d\u00e9chirer toutes les pages 48 de la biblioth\u00e8que de Boston<\/a><\/strong>. Celui qui lui rendit hommage quelques ann\u00e9es plus tard en enregistrant la lecture de pages 48 de tr\u00e8s nombreux livres diffus\u00e9e <strong><a href=\"http:\/\/liminaire.fr\/liminaire\/article\/page-48-bibliotheque-audio\">sur Internet<\/a><\/strong>. Celui qui volait des livres en librairie mais qu&rsquo;il repla\u00e7ait au m\u00eame endroit le lendemain apr\u00e8s lecture. Celle qui d\u00e9posait les livres qu&rsquo;elle aimait sur les rayonnages des biblioth\u00e8ques qu&rsquo;elle fr\u00e9quentait. Celui qui volait les livres de ses amis et les rempla\u00e7ait par d&rsquo;autres livres sans leur en parler. Celui qui caviardait les pages des livres pour composer des <strong><a href=\"http:\/\/www.liminaire.fr\/ateliers-d-ecriture\/article\/lucien-suel-coupe-carotte\">po\u00e8mes express<\/a><\/strong>. Celui qui au caf\u00e9 donnait le livre qu&rsquo;il venait de terminer de lire \u00e0 la premi\u00e8re personne \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Celui qui juxtaposait des livres en pile pour <strong><a href=\"http:\/\/www.liminaire.fr\/ateliers-d-ecriture\/article\/732\">cr\u00e9er avec leurs titres un court po\u00e8me<\/a><\/strong>. Celui qui enlevait tous les vieux livres d\u00e9pos\u00e9s dans les boites \u00e0 livre de sa ville, pour des livres r\u00e9cents, qu&rsquo;il venait d&rsquo;acheter en librairie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left has-light-gray-background-color has-background\"><br>\u00ab Une fois, je rapportai d&rsquo;un voyage en chemin de fer un infect roman policier dont la couverture portait une araign\u00e9e rouge au milieu de sa toile noire. Lydia le feuilleta et le trouva terriblement passionnant\u2026 elle sentit qu&rsquo;elle ne pourrait absolument pas s&#8217;emp\u00eacher de regarder la fin, mais comme cela aurait tout g\u00e2t\u00e9, elle ferma les yeux et d\u00e9chira le dos du volume, divisant le livre en deux parties dont elle cacha la seconde, celle qui contenait le d\u00e9nouement ; puis, plus tard, elle oublia l&rsquo;endroit et pendant longtemps, longtemps, elle explora la maison cherchant le criminel qu&rsquo;elle-m\u00eame avait cach\u00e9, tout en r\u00e9p\u00e9tant d&rsquo;une petite voix : \u00ab c&rsquo;\u00e9tait si bouleversant, si terriblement bouleversant ; je sais que je mourrai si je d\u00e9couvre pas\u2026 \u00bb \u00bb<br><br><em>La m\u00e9prise<\/em>, Vladimir Nabokov<br><\/p>\n\n\n\n<p>#23 Un message de Lucien Suel pour commencer la journ\u00e9e. J&rsquo;ai regard\u00e9 4 vid\u00e9os des vases communicants sur lesquelles j&rsquo;ai \u00e9crit un texte sur le blog <strong><a href=\"https:\/\/litteratube.net\/\">Litt\u00e9ratube<\/a><\/strong>. J&rsquo;ai propos\u00e9 une initiation sur les livres num\u00e9riques \u00e0 la biblioth\u00e8que. Un fonds de 20020 livres num\u00e9riques accessibles gratuitement. Sur Twitter, une publication des biblioth\u00e8ques de Paris : Comptons ensemble jusqu&rsquo;en 2023 ! L&rsquo;occasion de me rendre compte que mes vid\u00e9os sur <strong><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/@PierreMenard\/\">YouTube<\/a><\/strong> ont enregistr\u00e9 83\u202f019 vues en 2022. J&rsquo;ai diffus\u00e9 21 \u00e9pisodes sur mon <strong><a href=\"https:\/\/anchor.fm\/en-lisant\">podcast de lectures versatiles<\/a><\/strong>, \u00e9cout\u00e9 dans 14 pays pour un total de 263 minutes.<\/p>\n\n\n\n<p>#24 Devant l&rsquo;\u00e9cran d&rsquo;ordinateur. Derri\u00e8re la fen\u00eatre, le ciel gris. Terne et froid. Le paysage s&rsquo;est referm\u00e9 sur lui-m\u00eame. Pas d&rsquo;ombre dehors pour indiquer l&rsquo;heure qui avance. S&rsquo;agiter, s&rsquo;activer pour ne pas attendre, c&rsquo;est attendre tout de m\u00eame. Dans le mouvement. L&rsquo;effervescence des gestes. Quelqu&rsquo;un dit soudain : Pardon, je n&rsquo;ai pas regard\u00e9. Une feuille tombe du platane. Son mouvement au ralenti. Rien ne peut l&rsquo;arr\u00eater. Et soudain, c&rsquo;est la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>#25 endolori par le froid \u2014 le bras tendu dans le geste d&rsquo;\u00e9crire \u2014 la peau s\u00e8che \u2014 l&rsquo;\u00e9paule droite s&rsquo;affaisse avec le temps \u2014 l&rsquo;esquisse d&rsquo;un mouvement \u2014 lever le bras \u2014 attraper un verre d&rsquo;eau une tasse de caf\u00e9 \u2014 le nerf affleure \u00e9lectrique dans sa d\u00e9charge aigu\u00eb \u2014 cr\u00e9pitements sourds des os \u2014 cervicales qui craquent \u2014 sans savoir comment \u2014 reprendre place \u2014 l&rsquo;\u00e9quilibre instable du corps devant l&rsquo;\u00e9cran \u2014 le froid de la pi\u00e8ce \u2014 moulinets pour se r\u00e9chauffer \u2014 le corps tendu comme un arc de verre \u2014 les frissons s\u2019\u00e9l\u00e8vent et grondent \u2014 l&rsquo;immobilit\u00e9 de celui qui \u00e9crit met le monde en mouvement<\/p>\n\n\n\n<p>#26 Toute la journ\u00e9e seul \u00e0 la maison. Devant rien que le clavier, la souris, l&rsquo;ordinateur, son rectangle de lumi\u00e8re. Remonter le temps devant l&rsquo;\u00e9cran \u00e0 la recherche d&rsquo;images disparues, le jour dans sa grisaille, au loin. Musique. Si peu de lumi\u00e8re. Une toile de fond. Je remonte le temps, jusqu&rsquo;\u00e0 trouver l&rsquo;\u00e9quilibre entre temps perdu et images de mon site \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer dans la m\u00e9moire de mon disque dur. Les lampadaires dans la cour de l\u2019immeuble s&rsquo;allument. \u00c0 distance. Dans le flou et le froid. Tout ce qui se passe dans la t\u00eate lorsque le corps travaille, pens\u00e9es en arri\u00e8re plan.<br><br>#27 Tu ne cherches pas \u00e0 le cacher, tout est accessible selon toi, motus. Tu changes de sujet un peu g\u00ean\u00e9. Elle voit clair dans ton jeu mais n&rsquo;en saisit pas la raison. Cet \u00e9cart entre ce que tu dis et ce que tu es. Tout pourrait \u00eatre si simple, mais tu s\u00e9pares ton travail et ce que tu \u00e9cris. Sur la r\u00e9serve. En retrait. Tu sais que tu lui diras un jour, le laisses entendre. Mais pourquoi attendre ? Ce n&rsquo;est pas le lieu. Il ne faut pas m\u00e9langer. Pour soi, pour les autres ? Tu baisses les yeux. Je ne sais pas pourquoi. Elle te remercie pour le cadeau. Les yeux brillants. On pourra te lire bient\u00f4t ?<\/p>\n\n\n\n<p>#28 ce qui obs\u00e8de n&rsquo;arr\u00eate pas de revenir \u00e0 la surface s&rsquo;en va revient tout aussi vite nous maintient malgr\u00e9 tout \u00e0 la limite de flottaison dans cette confusion une lumi\u00e8re faible h\u00e9sitante discr\u00e8te vacille tout au bout c&rsquo;est une id\u00e9e l&rsquo;esquisse d&rsquo;un projet qui nous emp\u00eache de sombrer il faut r\u00e9ussir \u00e0 la saisir s&rsquo;en emparer la canaliser la traduire en trouvant et les mots et le temps de s&rsquo;accorder \u00e0 leur rythme pour se projeter dans ce mouvement r\u00e9gulier cette issue qui se dessine en se d\u00e9lestant momentan\u00e9ment de ce qui ent\u00eate pour s&rsquo;y consacrer dans l&rsquo;\u00e9criture et s&rsquo;en lib\u00e9rer<\/p>\n\n\n\n<p>#29 Il se place devant le tableau, n&rsquo;en conna\u00eet rien, l&rsquo;observe avec attention, p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et nous en parle. Le sourire de Christophe, comme si c&rsquo;\u00e9tait hier. Nous n&rsquo;avons pas chang\u00e9. Nos cheveux sont devenus gris. Elle me sourit, me reconna\u00eet. Un pr\u00e9texte \u00e9trange. La solution technique est simple, le temps presse, on ne peut la voir. Le froid aiguise ses piques ac\u00e9r\u00e9es. Pour les \u00e9ditrices pr\u00e9sentes ce matin, tout a commenc\u00e9 dans leur enfance en entrant dans une biblioth\u00e8que. Le bruit du monde est un papier froiss\u00e9. On n&rsquo;accouche pas dans les voitures des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>#30 Son corps, \u00e0 peine on le devinait dans ce fatras de tissus m\u00eal\u00e9s qui lui servait d&rsquo;abri, dormant \u00e0 m\u00eame le sol, le front plaqu\u00e9 contre le mur froid, emmitoufl\u00e9 dans ses v\u00eatements sales qui lui collaient \u00e0 la peau, d\u00e9risoire armure, cherchant vainement un peu de chaleur, de sommeil, malgr\u00e9 le bruit de la rue, les jambes repli\u00e9es contre le ventre, bras et mains jointes sur sa fr\u00eale poitrine, gisant dans l&rsquo;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale. Apprendre sa mort par un voisin, voir sa valise abandonn\u00e9e, ses couvertures encrass\u00e9es roul\u00e9es en boule, trace de sa pr\u00e9sence et de sa disparition.<\/p>\n\n\n\n<p>#31 Cette pression insens\u00e9e sans savoir o\u00f9 ferm\u00e9 dans le blanc invisible du jour l\u2019\u00e2pret\u00e9 des sens dans l\u2019attente insupportable de ce qui ne vient pas ne viendra jamais qui fait d\u00e9faut sans savoir pourquoi. Ne plus y penser mais effacer jadis jusqu\u2019aux souvenirs de la veille et les r\u00eaves aux oubliettes \u00e9vacu\u00e9s se fixer ailleurs pour seul objectif et tenter d\u2019y croire contre toute attente oui pour tout voir autrement d\u00e9cid\u00e9ment l\u2019espace d\u2019un instant tout est interminable. Avancer malgr\u00e9 tout pour combler ce vide en soi cet appel d\u2019air \u00e9trange sans \u00e9viter le pire du jamais vu.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/colere.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p><br>#32 Une porte ouverte sur un jardin. Un livre au hasard, lire une page, tout le livre est l\u00e0. \u00c0 chaque fois que j&rsquo;\u00e9cris. Sous la douche, deux ou trois douches par semaine c&rsquo;est bien assez. Devant un tableau de Fra Angelico. Une photographie de Denis Roche. <em>Deux fois du temps, une pour dire qu\u2019elle s\u2019en saisit et une autre pour dire qu\u2019il est pass\u00e9.<\/em> Un nuage dans le ciel. <em>Tout objet du monde, lieu ou corps, visage et regard<\/em>. En pensant aux romans de Jean Giono ou de Victor Hugo. En m&rsquo;endormant au cin\u00e9ma. Sa voix me manque chaque jour. Sa pointe d&rsquo;accent. Ce sourire et le bleu de ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>#33 Fermer les yeux. Ne plus penser \u00e0 rien. Effacer les unes apr\u00e8s les autres toutes les images qui nous ont accapar\u00e9es dans la journ\u00e9e, oublier les bruits assourdissants, les pens\u00e9es envahissantes, les phrases abandonn\u00e9es en cours de route, \u00e0 contresens. Inspirer. Le temps s\u2019arr\u00eate brusquement. Soudain, plus de visage, plus de pr\u00e9sence. Instant insaisissable o\u00f9 l\u2019on se tient debout mais instable, sur le seuil, dans la chambre d\u2019\u00e9cho du jour. La nuit seule ne suffit plus \u00e0 nous faire traverser ce r\u00eave. Dans l\u2019intervalle ce vacillement qui nous emporte. Ouvrir les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>#34 Tu arrives \u00e0 15h. La jeune femme \u00e0 l&rsquo;accueil t&rsquo;affirme que le kin\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 pris. Tu as rendez-vous dans une demi-heure. Lorsque tu reviens, ton kin\u00e9 est d\u00e9sol\u00e9, l&rsquo;heure du rendez-vous est pass\u00e9e. Une patiente arriv\u00e9e avec une heure d&rsquo;avance a pris ton tour. La personne \u00e0 l&rsquo;accueil n&rsquo;a pas v\u00e9rifi\u00e9 le nom sur le planning. Tu dois attendre encore une demi-heure, car le patient qui avait rendez-vous vient d&rsquo;arriver. Le kin\u00e9 le salue : Bonjour Monsieur M\u00e9nard. Une histoire de planning et de temps perdu, de quiproquos et de contretemps, comme on en voit dans les films de Rohmer.<\/p>\n\n\n\n<p>#35 Un blanc. C\u2019est un vide, comme un trou de m\u00e9moire. Une absence passag\u00e8re. Tu es en train de parler et soudain tu ne sais plus ce que tu veux lui dire. Un gouffre s\u2019ouvre devant toi. Une voix t\u2019appelle que tu n\u2019entends pas. Rien que des \u00e9chos, des accolements et des juxtapositions. Le temps tourbillonne alentour. Un blanc qui t\u2019assaille, t\u2019envahit de sa blancheur. La peur peut-\u00eatre, qui ne se dit pas. Entre silence et parole. Dans le vertige, le vide t&rsquo;attire vers lui. Ce qu\u2019il est possible ou impossible d\u2019atteindre, ce qui se r\u00e9tracte. Ton visage face au miroir qui s\u2019efface.<\/p>\n\n\n\n<p>#37 J&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par ceux qui parviennent \u00e0 se souvenir de longs textes, les acteurs bien s\u00fbr, mais aussi ceux qu&rsquo;un texte ent\u00eate, je garde en m\u00e9moire par exemple la sc\u00e8ne envo\u00fbtante de Joachim S\u00e9n\u00e9, nous reconduisant en voiture vers Paris sur l&rsquo;autoroute, \u00e0 la nuit tombante, r\u00e9citant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du <em>Bateau ivre<\/em> et nous \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re avec Anne Savelli, nous \u00e9tions transport\u00e9s, et dans la folle allure de la voiture qui filait dans l&rsquo;obscurit\u00e9, et dans les mots de Rimbaud port\u00e9s par la voix de Joachim qui se souvenait de chaque vers, je ne pouvais que penser \u00e0 cette sc\u00e8ne fascinante qui me bouleverse \u00e0 chaque fois que je revois l&rsquo;adaptation du livre <em>Fahrenheit 451<\/em> de Ray Bradbury par Fran\u00e7ois Truffaut, o\u00f9 le personnage principal interpr\u00e9t\u00e9 par Oskar Werner, pompier qui se rebelle contre les autodaf\u00e9s de livres, parvient \u00e0 s\u2019\u00e9chapper de la ville et se laisse porter le long du fleuve pour rencontrer les membres d\u2019une communaut\u00e9 itin\u00e9rante qui habitent sur les routes, le long de vieux chemins de fer rouill\u00e9s, ces femmes et ces hommes qui vivent \u00e0 l&rsquo;abri des sous-bois ont appris un livre par c\u0153ur afin de le sauver de l\u2019oubli auquel il \u00e9tait promis, et cette fascination s&rsquo;exerce sur moi justement parce que je n&rsquo;ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 bien m\u00e9moriser les phrases des textes que je lisais, j&rsquo;aimais la po\u00e9sie mais quel supplice de devoir r\u00e9p\u00e9ter les strophes du po\u00e8me pour esp\u00e9rer m&rsquo;en souvenir ; j&rsquo;ai beau chercher des fragments de textes, quelques mots seulement reviennent, mais je ne les ai pas vraiment gard\u00e9 en m\u00e9moire, une phrase par ci, un vers par l\u00e0 ; je me rends compte qu&rsquo;il n&rsquo;y a que le texte quand il est chant\u00e9 que je parviens \u00e0 m\u00e9moriser, et d\u00e8s que j&rsquo;entends les premi\u00e8res mesures de la chanson d&rsquo;Alain Bashung, ce sont les nombreux souvenirs de d\u00e9part en vacances, en voiture l&rsquo;\u00e9t\u00e9, avec les filles qui chantaient \u00e0 tue-t\u00eate qui reviennent imm\u00e9diatement \u00e0 la surface, la joie intense des d\u00e9parts, c&rsquo;\u00e9tait notre chanson, <em>La nuit je mens<\/em>, \u00e9crite par Alain Bashung et Jean Fauque, une chanson dont les paroles aux images puissantes et \u00e9nigmatiques nous transportaient et nous bouleversent encore aujourd&rsquo;hui, avec le temps : <em>J&rsquo;ai dans les bottes \/ Des montagnes de questions \/ O\u00f9 subsiste encore ton \u00e9cho \/ O\u00f9 subsiste encore ton \u00e9cho.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>#38 Je cours beaucoup. Je ne sais jamais apr\u00e8s quoi. Toujours pench\u00e9 pr\u00e8s du sol. L&rsquo;impression que la vitesse seule m&#8217;emp\u00eache de tomber. Je n&rsquo;arrive jamais \u00e0 prendre ce que je vois en photo ou m\u00eame \u00e0 filmer ce que je souhaite. Les paysages comme certains visages se d\u00e9robent sous mes yeux. Je ne peux plus les regarder. Ils disparaissent tandis que monte en moi la sensation frustrante de mon index buttant sur l&rsquo;interrupteur, sa rigidit\u00e9, \u00e7a bloque, \u00e7a ne passe plus. La rage monte en moi, sourde. Voix qui murmurent, je n&rsquo;entends qu&rsquo;un bruit de papier froiss\u00e9. Une biblioth\u00e8que se prolonge en plage. Un arbre s&rsquo;\u00e9tire en immeuble. Ma main dans la tienne.<\/p>\n\n\n\n<p>#39 <\/p>\n\n\n\n<p>dans l\u2019air<br>o\u00f9 \u00e7a m\u2019arrive l\u00e0-bas<br>s\u2019effeuiller lentement comme une triste couronne<br>supportable<br>dans ses yeux clairs<br>sur mon chemin<br>de ma m\u00e8re<br>n\u00e9cessaire tendresse<br>dans le pr\u00e9sent<\/p>\n\n\n\n<p>vide<br>au milieu de la chauss\u00e9e<br>un passage \u00e0 vide<br>sur son agenda<br>jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit l\u2019heure du retour<br>en cage<br>sans horaires pr\u00e9visibles<br>et presque d\u2019orgueil<br>de consolation et d\u2019espoir<\/p>\n\n\n\n<p>sur toute la ligne<br>ce qu\u2019elle doit garder intact<br>de volumes informes<br>pr\u00e8s de la fen\u00eatre<br>un motif de r\u00e9flexion, de recherche et m\u00eame d\u2019inqui\u00e9tude<br>sur l\u2019ombre elle-m\u00eame<br>les lumi\u00e8res d\u2019une ville<br>sur le seuil<br>d\u2019ombres<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#40 Lire un livre par jour, ne pas h\u00e9siter \u00e0 en lire plusieurs en parall\u00e8le, de styles diff\u00e9rents, essais et romans, po\u00e9sie et journaux.Au moment de chercher un mot pour le remplacer par un autre, ouvrir une page au hasard dans les livres de sa biblioth\u00e8que, lire la page en question et revenir aussi vite vers son texte pour changer <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-jour-le-jour-pierre-menard\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnets individuels |\u00a0Pierre M\u00e9nard<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[16,79,946],"class_list":["post-97997","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet","tag-ecriture","tag-memoire","tag-quotidien"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97997","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97997"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97997\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97997"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97997"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97997"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}