{"id":98050,"date":"2022-11-10T14:10:12","date_gmt":"2022-11-10T13:10:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=98050"},"modified":"2022-12-16T17:50:41","modified_gmt":"2022-12-16T16:50:41","slug":"carnet-individuel-vb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-individuel-vb\/","title":{"rendered":"carnets individuels | Valentin Burger"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>10\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Vers 14H, l\u2019impression d\u2019un coup d\u2019un silence et que personne autour. La chauss\u00e9e vide, on peut quitter le trottoir et marcher \u00e0 m\u00eame la rue. On s\u2019aper\u00e7oit alors du long lacet courb\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9roule amplement entre les pare-brises de ses bords.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut marcher l\u00e0 o\u00f9 on ne fait pas pour bien voir, et je me dis \u00e7a \u2014 que c\u2019est un : <em>pas de c\u00f4t\u00e9 vers le milieu<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00fbrement que c\u2019est rien.<\/p>\n\n\n\n<p>VB<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>11\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Hier soir, le bateau quittant le dos lumineux de la rade s\u2019est enfonc\u00e9 dans la nuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrais conclure un livre comme \u00e7a : la m\u00eame mer, la m\u00eame obscurit\u00e9, mais les t\u00e9n\u00e8bres dissip\u00e9es \u00e0 quatre-vingt-dix ans d\u2019intervalle. Papi d\u00e9chargeant l\u2019arme du lieutenant endormi dans le m\u00eame trou, enlevant les bottes pour courir sur le sable, puis couch\u00e9 contre la coque cette vitesse paradoxale d\u2019une fuite en flottant, et surtout le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai jamais eu le courage de payer ce que \u00e7a co\u00fbte en chambre blanche pour faire r\u00e9parer les disques durs, et de la sc\u00e8ne originelle je ne connais plus que les grandes lignes : Malaga, 36. Pour le reste, incapable de v\u00e9rifier si j\u2019ai vraiment tout perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est plus l\u00e0 pour refaire les enregistrements.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>12\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Silhouette ou plut\u00f4t masse mais \u00e0 ce point ponctu\u00e9e de lumi\u00e8res que c\u2019est comme le trac\u00e9 d\u2019un m\u00e9got au bout d\u2019une main folle agit\u00e9 dans la nuit qui flotte dans l\u2019\u00e9paisseur grandissante, toute vibration cessant, sous un d\u00f4me bleu circonscrit \u00e0 mesure que l\u2019ancien gris de plomb se crispe en obscurit\u00e9, les taches, hublots, particules ponctuant comme formes vives cette sorte alors de silhouette, et cette translation immobile, dans sa majest\u00e9 de luciole, portant si peu de mouvement est comme partir, partir qui se pourrait, l\u00e0 maintenant tr\u00e8s loin.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>13\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai mal partout, tout ce bruit, il faudrait se r\u00e9veiller mais il y aura cette phrase \u00e0 trouver et trop de choses \u00e0 faire et je peux quand m\u00eame pas dire que \u00e7a mais j\u2019ai mal partout et apr\u00e8s tout il faut se lever et puis pour le reste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>14\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Noter vite, encore dans le noir : acidit\u00e9 grimpante, en extension dans un bleu que la nuit quitte.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>La rame passe dans un \u00e9clat de sons, claquements m\u00e9talliques et note grin\u00e7ante comme cri de vent, quand entre deux mesures de t\u00f4le c&rsquo;est d&rsquo;un coup tout en haut le suspens des choses, bourdon gris, nappe hors tempo mais rest\u00e9e dans les graves.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Gris \u00e0 peine p\u00e2li, blanchi \u00e0 la chaux, tachet\u00e9 de mousse, sorte d&rsquo;incendie pourtant froid au dedans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>15\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Personne d&rsquo;autre que moi n&rsquo;aurait remarqu\u00e9 qu&rsquo;en-dessous \u00e7a grondait \u00e0 ce point, vraiment ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>16\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>visages parking | barbe nourrie d&rsquo;ombre support des reflets bleus du travail et le regard lourd abandonn\u00e9 sur ma 207 | phares comme n\u00e9ons d&rsquo;Audi blanche sur coupe carr\u00e9e t\u00eate d&rsquo;argent tenue dans une capuche en daim | d\u00e9sordre de cuir sali sur le dos sacs et chien capuche et bonnet chercher les yeux |<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>17\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nyjah Huston (vid\u00e9o) Mondo Cozmo (\u00e9cout\u00e9 dedans) Bougainville (voyage de, jusqu&rsquo;\u00e0 Henri Barnier) Scheherazade Pap Ndiaye manqu\u00e9 Louis-Ferdinand C\u00e9line Bardamu Henri Barbusse Otto Dix Simone Veil Oliver Twist (l&rsquo;affiche) Brigitte C\u00e9lerier Fran\u00e7ois Bon (envoyer)<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>18\/11\/22<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ne pas s&rsquo;attarder sur cette question sur \/<em>Mein Kampf<\/em>\/, ni sur celle sur Hitler, ni sur celle de la guerre, ni sur celle de la mort, ne pas s&rsquo;attarder sur cette esp\u00e8ce de grand tissu qui semble se d\u00e9plier au-del\u00e0 d&rsquo;eux, les \u00e9couter mais ne pas s&rsquo;attarder sur la provocation<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>19\/11\/22<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que je travaille \u00e0 mon bureau, je voudrais \u00eatre ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que je refuse de travailler, je pense \u00e0 ce que je devrais faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que je conduis, j&rsquo;\u00e9cris des livres.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>20\/11\/22<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>21\/11\/22<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Lev\u00e9 \u00e0 7h. J&rsquo;aurais voulu plus t\u00f4t, mais je me suis couch\u00e9 trop tard. Dehors l&rsquo;air semble immobile.<\/p>\n\n\n\n<p>Les carnets de Bergounioux sont remplis de ces d\u00e9buts : lev\u00e9 \u00e0 telle heure, et une allure du ciel ou de la terre. Pr\u00e8s de quarante ans de jours \u00e9crits par le r\u00e9veil.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre \u00e7a, pour moi, le dessous. Chaque carnet que j&rsquo;ai tent\u00e9 a eu pour moi ce r\u00f4le : tenir note du jour pour en retenir un morceau contre le temps, \u2014 mais aussi cette allure, cette sonorit\u00e9 : avant d&rsquo;\u00e9crire, il y a comme une mesure, une longueur pr\u00e9cise, ou bien un arr\u00eat pr\u00e9vu, ou encore une vague surface consonantique, et ensuite c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9lan ou non qui d\u00e9cidera.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;id\u00e9e, naissant m\u00eal\u00e9e \u00e0 ce brouhaha m\u00e9tr\u00e9, formerait cette grisaille d&rsquo;o\u00f9 tendre vers la ligne, avec t\u00e2ches ou trou\u00e9es du monde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, le dessous, c&rsquo;est le phras\u00e9 des autres.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>22\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quitt\u00e9 le travail un peu avant 16h. La lumi\u00e8re baisse, \u00e7a bouchonne. Je n&rsquo;ai pas le temps de tra\u00eener et je cherche partout autour de moi les images qui pourraient marquer un temps d&rsquo;arr\u00eat. Pendant toute la journ\u00e9e j&rsquo;y ai pens\u00e9, de toute la journ\u00e9e je n&rsquo;ai rien vu, &#8211; je me suis m\u00eame dit, mais jamais \u00e7a ne s&rsquo;arr\u00eate, jamais. Quoi que ce soit qui ralentisse ferait l&rsquo;affaire, mais je prends la voiture sans avoir rien trouv\u00e9. J&rsquo;\u00e9coute de la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis c&rsquo;est les visages qui me frappent. L&#8217;embouteillage. Remonter Saint-Antoine jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;autoroute Nord, peut-\u00eatre en un quart d&rsquo;heure, d&rsquo;habitude c&rsquo;est cinq minutes. La position est pr\u00e9cise : devant moi, les feux de stop ; \u00e0 ma gauche, la file des voitures crois\u00e9es, et l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre les visages arr\u00eat\u00e9s comme pour un temps de pose, regard fix\u00e9 vers le dedans de leur propre orbite et rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un chewing-gum pour faire autre chose, pourtant la lenteur et les mains \u00e0 peine pos\u00e9es sur le volant c&rsquo;est \u00e0 se demander qui conduit qui, de la voiture ou des gens, et qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on entendrait si on \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur \u2014 est-ce que c&rsquo;est \u00e7a que je cherche : oh comme les gens chantent ? \u2014 et sur ma droite le soleil d\u00e9passant \u00e0 peine d&rsquo;un nuage de th\u00e9\u00e2tre, le gonflement violet sous sa lumi\u00e8re \u00e0 ras qu&rsquo;on peut suivre en oblique sur les dorures roussies des platanes \u00e9parpill\u00e9s au bord de la route, calmes, tout calme dans le ciel cru. Rouler encore, prendre la voie d&rsquo;insertion, manger du clignotant et du feu stop, piler, sortir, ralentir, vouloir tra\u00eener un peu, juste un peu, remettre la chanson, inspirer tr\u00e8s fort et revoir encore le ciel cru, mais l&rsquo;oblique est tomb\u00e9e (flottement devant : la translation, suspendue parce qu&rsquo;\u00e0 vitesse \u00e9gale, d&rsquo;une camionnette de la gauche vers la droite), arriver, rentrer, et c&rsquo;est la nuit. Il faut d\u00e9j\u00e0 envoyer. Si \u00e9crire est suspendre, en trouver le temps serait d\u00e9j\u00e0 un bon d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>23\/11\/2<\/em>2<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Journ\u00e9e lente et lourde. Au milieu de la mollesse du travail que je tra\u00eene depuis hier, descendu faire trois courses, \u00e7a devait durer cinq minutes, et puis la queue, le pas pr\u00e9vu et le sac qui d\u00e9borde. Je remonte les quatre \u00e9tages, j&rsquo;ai chaud comme par temps d&rsquo;orage mais sous une veste d&rsquo;hiver, je veux me rasseoir, je mets la main dans la poche, je sens l&rsquo;ordonnance de J que j&rsquo;ai oubli\u00e9 d&rsquo;aller chercher parce que j&rsquo;avais les mains pleines.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me faut moins d&rsquo;une seconde pour que cette seule feuille de papier me signe ce qu&rsquo;il y a \u00e0 faire, pourquoi je le fais, ce que je devrais&nbsp;ou n&rsquo;aurai pas le temps de&nbsp;faire \u00e0 la place, ce que voudrais, ne voudrais pas, que j&rsquo;ai le temps de refuser, \u2014 n\u00e9gocier, \u2014 puis me reprendre, acquiescer mais pour moi-m\u00eame qui seul participe \u00e0 cette mont\u00e9e de fureur et l&rsquo;\u00e9tendue de l&rsquo;absurdit\u00e9 de s&rsquo;\u00e9nerver en m\u00eame temps que la puissance indiscutable de ce qui s&#8217;empare de moi, \u2014 mais finalement je redescendrai.&nbsp;Encore que dans une phrase c&rsquo;est pas tout \u00e0 fait comme \u00e7a que \u00e7a se tord.<\/p>\n\n\n\n<p>VB<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>26\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sur chaque place, \u00e0 chaque carrefour, chaque esplanade, terrasse, angle de rue, tout espace dont la surface suffit \u00e0 contenir dans des conditions respiratoires viables un groupe de dix personnes, installer le dispositif sus-nomm\u00e9 M\u00e9t\u00e9ophone, compos\u00e9 de trois synth\u00e9tiseurs, de trois modules de filtre et de trois modules respectivement de saturation, reverb et delay install\u00e9s ensemble sur un m\u00eame pupitre praticable en position debout dans le sens de la marche et connect\u00e9 directement \u00e0 tous les autres m\u00e9t\u00e9ophones, l\u2019ensemble \u00e0 son tour reli\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me d\u2019enceintes encastr\u00e9es pour moiti\u00e9 dans les trottoirs de la ville, suspendus pour le reste \u00e0 hauteur de dixi\u00e8me \u00e9tage, afin que le relief sonore \u00e9pouse strictement les reliefs de l&rsquo;architecture et des d\u00e9placements.<\/p>\n\n\n\n<p>Laisser le m\u00e9t\u00e9ophone en libre acc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>(En cas de protestation des pouvoirs publics \u00e0 l\u2019encontre du co\u00fbt d\u2019une installation dite \u00ab&nbsp;\u00e0 caract\u00e8re esth\u00e9tique&nbsp;\u00bb, tol\u00e9rer que le dispositif soit bassement instrumentalis\u00e9 \u00e0 des fins politiques dans le cadre d\u2019une entreprise de recueil de donn\u00e9es statistiques, et ajouter au m\u00e9t\u00e9ophone un micro et un module de r\u00e9sonateur, afin que les modulations en soient directement ordonn\u00e9es par les fr\u00e9quences sonores de la circulation automobile \u2014 une note ou une mesure correspondant, par exemple, non seulement \u00e0 un certain type de moteur, mais aussi \u00e0 un certain dosage d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration, un d\u00e9r\u00e8glement de roue, un retard de contr\u00f4le technique, acc\u00e8s de violence ou intention louable \u2014 protester vigoureusement contre tout proc\u00e8s fait \u00e0 une hypoth\u00e9tique intention d\u2019\u00e9laboration de \u00ab&nbsp;cath\u00e9drale sonore&nbsp;\u00bb : le m\u00e9t\u00e9ophone contribue \u00e0 la vie de la la\u00efcit\u00e9 dans l\u2019espace urbain.)<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>27\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Certes, ce coup physique au c\u0153ur que donne une telle s\u00e9paration et qui, par cette terrible puissance d\u2019enregistrement qu\u2019a le corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain \u00e0 toutes les \u00e9preuves de notre vie o\u00f9 nous avons souffert, \u2014 certes, ce coup au c\u0153ur sur lequel sp\u00e9cule peut-\u00eatre un peu \u2014 tant on se soucie peu de la douleur des autres \u2014 celle qui d\u00e9sire donner au regret son maximum d\u2019intensit\u00e9, soit que la femme n\u2019esquissant qu\u2019un faux d\u00e9part veuille seulement<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Le Quarto est au bout de l\u2019\u00e9tag\u00e8re, depuis douze ans que je l\u2019ai lu et que j\u2019y ai coll\u00e9 des mini-marque-pages post-it \u00e0 travers les 2400 pages. Celui-ci est \u00e0 la page 1923 ; il est bleu. Le poids de l\u2019\u00e9dition en fait presque un serre-livres. Avec la version en Pl\u00e9iade re\u00e7ue en cadeau cette ann\u00e9e, je suis un peu embarrass\u00e9 : je me dois de lire la plus belle, aussi celle-ci ne vaut plus que pour sa tranche tricolore et ses morceaux tent\u00e9s pour souvenir \u2014 sauf qu\u2019aucun ne tient en 480 signes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>29\/11\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je sors la carte de ma poche, la pose sur le terminal. \u00c0 cet instant pr\u00e9cis, pendant les quelques secondes jusqu&rsquo;\u00e0 la validation du paiement par la machine, elle d\u00e9tourne le regard tandis que je baisse le mien fix\u00e9 sur l&rsquo;attente. Une esp\u00e8ce de pudeur qui n&rsquo;a plus vraiment lieu d&rsquo;\u00eatre, quelque chose du temps o\u00f9 on tapait nos codes, et moi f\u00e9brile tenant ce bout de plastique, petit rectangle d&rsquo;argent, dor\u00e9 sur la puce, chiffres en surimpression, j&rsquo;aurais le temps d&rsquo;en d\u00e9tailler les reliefs mais je ne pense rien, je ne dis rien. Je paie en attendant de payer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>01\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais pr\u00e9vu le truc : glisser<em> Poteaux d&rsquo;angle<\/em>&nbsp;dans mon sac, y ins\u00e9rer une d\u00e9dicace apocryphe \u00e0 \u00ab\u00a0mon cher Max\u00a0\u00bb, antidater, puis le laisser sur un si\u00e8ge du tram. Parce qu&rsquo;on rel\u00e8ve toujours dans les livres d&rsquo;occasion les traces des lecteurs qui nous pr\u00e9c\u00e8dent &#8211; et cette question toujours du comment perdu et du pourquoi donn\u00e9&#8230; mais c&rsquo;\u00e9tait trop pr\u00e9par\u00e9. \u00c7a ne bougeait rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors apr\u00e8s les cours, quand Ghada me demande \u00ab\u00a0un livre pour lire\u00a0\u00bb, je tombe dessus dans l&rsquo;armoire, l&rsquo;auteur que sa m\u00e8re a aim\u00e9 quand elle \u00e9tait \u00e9tudiante \u00e0 Constantine, ses conseils balay\u00e9s, la pudeur qui fait taire. Je vois cette main refus\u00e9e qui repass\u00e9e par lui peut se saisir encore, et je lui donne <em>Le Vieil homme et la mer<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>02\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De la fen\u00eatre je n&rsquo;aper\u00e7ois plus personne. Je compte deux poteaux m\u00e9talliques soutenant le toit du pr\u00e9au, au bord une ligne de huit crochets espac\u00e9s de deux \u00e0 trois m\u00e8tres, au bout quatre cypr\u00e8s, une vingtaine d&rsquo;arbres, combien de nuages encore et cach\u00e9 loin derri\u00e8re la trou\u00e9e rose immense.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>03\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pass\u00e9 \u00e0 la Valentine avec le petit lui trouver des chaussures. On a d\u00fb se r\u00e9fugier dans une brasserie du grand V pour prendre un caf\u00e9 et utiliser les toilettes, et en l\u2019attendant j\u2019ai deux ou trois minutes d\u2019absence \u00e0 moi-m\u00eame contre la fen\u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je tourne le dos aux hottes de No\u00ebl Gifi coll\u00e9es au mur et aux banquettes en simili-cuir violet. Face \u00e0 moi, le parking \u00e0 ciel ouvert, mais ouvert sur les trombes, la fa\u00e7ade du PicWicToys, plus loin le nom du Burger King surnageant au-dessus des toits de voitures qui en cachent les fen\u00eatres, le passage de silhouettes \u00e0 capuches et parapluies alternant entre les entr\u00e9es, dos vo\u00fbt\u00e9, et les sorties plus pr\u00e9cipit\u00e9es pour prot\u00e9ger dans les caddies les paquets cadeaux. Dans la brasserie la musique fait retentir une voix imit\u00e9e d\u2019Adele et de Rihanna for\u00e7ant un peu trop sur la harpe.<\/p>\n\n\n\n<p>Moment particulier, m\u00e9lancolie comme \u00e0 double strate. Tout \u00e7a m\u2019y plonge en m\u00eame temps que la porte. Tout est faux, ou bien tout est parfait.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>05\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Exp\u00e9rience de perception \u00e0 mener depuis ma salle : je connais par coeur les deux \u00e9tages de rang\u00e9es d&rsquo;arbres derri\u00e8re la piste d&rsquo;athl\u00e9tisme, mais la connaissant ainsi je ne la vois plus. Alors, j&rsquo;enl\u00e8ve mes lunettes \u00e0 ma fen\u00eatre, le temps de souffler.<\/p>\n\n\n\n<p>Lignes qui se remplissent, pas exactement de masses, mais indice du vent dans le tremblement du jaune et l&rsquo;ondulation du mur, devant.Je sais le d\u00e9tail, les \u00e9l\u00e9ments, mais comme dans un morceau dont la compression annule les instruments qui le composent&nbsp; pour cr\u00e9er comme un mur, je ne distingue plus. Je m\u00eale.<\/p>\n\n\n\n<p>(Je note : \u00ab\u00a0j&rsquo;assiste tranquille \u00e0 la dissolution des choses dans le vent bleu\u00a0\u00bb. Mais c&rsquo;est la journ\u00e9e sans adjectif, apr\u00e8s tout pourquoi ne pas simplifier ?)J&rsquo;assiste \u00e0 la dissolution.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>06\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sc\u00e8ne presque quotidienne : l&rsquo;escalier est bond\u00e9, partout autour \u00e7a crie, \u00e7a joue, se jette et bouscule. Je pousse un cri, stop, le silence devrait suivre. Dans le m\u00eame temps, je me regarde. (Face hilare en arri\u00e8re-plan.) La silhouette se voudrait lourde, mais c&rsquo;est comme si c&rsquo;\u00e9tait moi-m\u00eame qui grin\u00e7ais. Le rire me coule \u00e0 grosses gouttes jusque sous les bras. \u00c7a prend tout le monde au bout d&rsquo;un moment, ce rire. Not\u00e9 comme irr\u00e9el alors que c&rsquo;est si simple, tout \u00e7a, enfin \u00e7a pourrait l&rsquo;\u00eatre. Il suffirait de se d\u00e9shabiller du manteau de ce que le petit bruit attend.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>07\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette question pos\u00e9e l&rsquo;an dernier, qui revient parfois, souvent, qui ne trouve pas de r\u00e9ponse, mais o\u00f9 est le temps ?<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>09\/12\/22<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ch\u00e2teau-Renault, d\u00e9cembre 2021 : d\u00e9boussol\u00e9 par son divorce, F., 42 ans, demande \u00e0 passer les f\u00eates avec la famille de sa s\u0153ur. Alert\u00e9e par son attitude inhabituelle et certains signes de d\u00e9sorientation, celle-ci sollicite \u00e0 une aide m\u00e9dicale. Le diagnostic est pos\u00e9 : F. souffre d&rsquo;un Alzheimer pr\u00e9coce ; sit\u00f4t pass\u00e9 No\u00ebl, il faudra le placer en \u00e9tablissement sp\u00e9cialis\u00e9.Un an plus tard, sa s\u0153ur raconte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>10\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui heurte, mais c\u2019est partout entendu, partout renvoy\u00e9, pleine figure pas tellement, surtout comme en bas-fonds ou qui soutient les mots, mais les mots et les gestes trop souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, et \u00e7a descend, et \u00e7a ren\u00e2cle, et \u00e7a s\u2019ennuie, \u2014 oh \u00e7a s\u2019ennuie tellement \u2014 et toujours on entend ce crachement jet\u00e9 sans question ni scrupule, la honte sur les pauvres, la faute sur les autres, \u00e7a, surtout, oui, la faute, la peur toujours que soit sur soi la responsabilit\u00e9, c\u2019est partout et si maigre, ce m\u00e9pris.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>12\/12\/22<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Fait que j&rsquo;observe en moi-m\u00eame, depuis quelques ann\u00e9es s&rsquo;amplifiant : incapacit\u00e9 \u00e0 accueillir le vide. De la po\u00e9sie je tenais comme une posture existentielle : se rendre disponible \u00e0 l&rsquo;ouvert.\u00a0\u00ab\u00a0Savoir quand c&rsquo;est \u00e0 toi d&rsquo;attaquer, voil\u00e0 le secret de ta solitude.\u00a0\u00bb Le temps se rar\u00e9fiant, et avec lui l&rsquo;\u00e9tendue, l&rsquo;horizon, c&rsquo;est comme si je ne me savais plus le droit \u00e0 la moindre tr\u00eave, sans pour autant me sentir la force de renverser la table. Chaque occasion de silence, je me rue alors sur quelque chose, image, \u00e9cran, texte, bruit, les autres. Quand j&rsquo;ai vingt minutes, je mets maintenant un casque : pour chasser le monde je me remplis d&rsquo;un autre, et c&rsquo;est comme une vague que le son me d\u00e9borde, encore &#8211; c&rsquo;est bien que tout au fond c&rsquo;est encore b\u00e9ant, mais ce silence-l\u00e0 n&rsquo;attend que de s&rsquo;accrocher.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>13\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a fait plusieurs fois que je m&rsquo;\u00e9labore pour moi-m\u00eame ce dispositif devant le travail : le coll\u00e8ge longe une avenue ascendante de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de laquelle tr\u00f4ne la cit\u00e9, bord\u00e9e elle de caddies, de chaises de bureau d\u00e9fonc\u00e9es et de tout ce qu&rsquo;on a trouv\u00e9 pour bloquer l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la police. D&rsquo;un bord \u00e0 l&rsquo;autre, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, vont comme en papillons les \u00e9l\u00e8ves pleins d&rsquo;enfance, mais que le monde dessin\u00e9, invisible, tout autour et au-dessus d&rsquo;eux, cherche \u00e0 transformer en cr\u00e9atures sauvages et dangereuses. Ils jouent quelque chose qui n&rsquo;est\u00a0<em>\/pas bien\/<\/em>. \u00c7a fait plusieurs fois, donc, que je remonte l&rsquo;avenue, vers la voiture ou le bus, le rythme de la marche ou de la route calqu\u00e9 sur celui des bouchons, travelling d\u00e9mesur\u00e9ment ralenti captant sur ses c\u00f4t\u00e9s tout un lot de r\u00e9pliques et d&rsquo;histoires brusqu\u00e9es aussit\u00f4t qu&rsquo;enonc\u00e9es, portraits en creux et vies puissantes synth\u00e9tis\u00e9es ou \u00e9court\u00e9es, irr\u00e9ductibles \u00e0 ce qui trompe partout pourtant, sur fonds de musique m\u00ealant ch\u0153urs et basse alourdie (j&rsquo;\u00e9coute \u00ab\u00a0Wild Life\u00a0\u00bb). J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00e9crire avec mes pieds un texte de Claude Simon, &#8211; seulement ce n&rsquo;est pas avec ses pieds qu&rsquo;il \u00e9crit ses travellings, lui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>15\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Lire, c&rsquo;est quand je peux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire, c&rsquo;est toujours plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire, c&rsquo;est quand je ne m&rsquo;endors pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire, c&rsquo;est trop dans la t\u00eate et pas assez dans les mains.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire, c&rsquo;est en compl\u00e9ment de voir, d&rsquo;entendre, mais de ressentir ? encore trop peu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire, c&rsquo;est encore rater.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire, ce n&rsquo;est pas assez souvent le choc appel\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire, c&rsquo;est quelques petites choses \u00e0 la main, stylo plume \u00e0 encre noire sur carnet lign\u00e9, sans s&rsquo;appliquer pour garder vitesse, ou taper sur le clavier pour aller plus vite encore, et puis quand \u00e7a s&#8217;emballe<\/p>\n\n\n\n<p>Lire, c&rsquo;est quand m\u00eame quand \u00e7a marche ce qui reste longtemps comme une naissance toujours ayant lieu, \u00eatre jeune au-del\u00e0 de la jeunesse, sans corps pour vieillir et en vouloir aux autres, seulement d&rsquo;ouvrir les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire, c&rsquo;est partag\u00e9, et on ne s&rsquo;en sort pas, entre avoir ce corps et flotter par-dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne pas lire. Ne pas \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Se trouver des excuses.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>16\/12\/22<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9taient de tr\u00e8s grands vents sur toutes faces de ce monde.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai lu Saint-John Perse \u00e0 Poitiers, vers la fin des deux ann\u00e9es au cours desquelles j\u2019ai comme tout appris, absorb\u00e9 ce que je pouvais de po\u00e9sie, oscillant entre la critique et le verbe irr\u00e9ductible, fascin\u00e9 par tout l\u2019\u00e9ventail de possibles jusqu\u2019ici compl\u00e8tement ignor\u00e9s, et je n\u2019ai jamais eu d\u2019explication claire \u00e0 cette fixit\u00e9 dans l\u2019oreille de ces vers amples, \u00ab&nbsp;de tr\u00e8s grands vents qui n\u2019avaient d\u2019erre ni de g\u00eete&nbsp;\u00bb, si ce n\u2019est justement \u00e7a, cette oreille, cette amplitude. Il y a toujours derri\u00e8re cette impression que le monde entier pourrait sortir de ma bouche.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>10\/11\/22 Vers 14H, l\u2019impression d\u2019un coup d\u2019un silence et que personne autour. La chauss\u00e9e vide, on peut quitter le trottoir et marcher \u00e0 m\u00eame la rue. On s\u2019aper\u00e7oit alors du long lacet courb\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9roule amplement entre les pare-brises de ses bords.&nbsp; Il faut marcher l\u00e0 o\u00f9 on ne fait pas pour bien voir, et je me dis \u00e7a \u2014 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-individuel-vb\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnets individuels | Valentin Burger<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":559,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[1247],"class_list":["post-98050","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet","tag-imprevu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98050","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/559"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=98050"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98050\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=98050"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=98050"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=98050"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}