{"id":98357,"date":"2022-12-14T07:35:59","date_gmt":"2022-12-14T06:35:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=98357"},"modified":"2022-12-14T08:00:10","modified_gmt":"2022-12-14T07:00:10","slug":"carnet-individuel-sebastien-bailly","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-individuel-sebastien-bailly\/","title":{"rendered":"#Carnet individuel |\u00a0S\u00e9bastien Bailly"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Reprise ici des contributions \u00e0 l&rsquo;atelier Carnets. Ces textes trouvent leur place naturelle dans le Journal, tenu directement sur mon site. Voir la <a href=\"http:\/\/www.sebastien-bailly.com\/category\/journal\">Cat\u00e9gorie Journal<\/a> (publication hebdomadaire du journal tenu au quotidien). Ils sont repris ici par souci de simplicit\u00e9, dans le cadre des 40 jours d&rsquo;atelier.<\/em> <em>J&rsquo;enl\u00e8ve les dates. Un texte pourrait se former.<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/IMG_9725-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-98361\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/IMG_9725-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/IMG_9725-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/IMG_9725-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/IMG_9725-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/IMG_9725.jpg 2016w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son avant-bras nu effleure ta main. Elle s\u2019excuse. Pardon. Elle a empi\u00e9t\u00e9. Pass\u00e9 une fronti\u00e8re. Tu as devin\u00e9 sa chaleur, une finesse inattendue, un tr\u00e8s l\u00e9ger duvet. Le contact est impr\u00e9vu, devenu rare avec qui l\u2019on n\u2019est pas intime. On ne s\u2019embrasse plus, et \u00e0 peine si l\u2019on s\u2019approche lorsqu\u2019on se salue. Un effleurement. Le mot est joli. Comme on caresse une fleur sans l\u2019abimer, et la texture du p\u00e9tale. La texture de la peau. Les mots te touchent : effleurer, texture. Le texte. Ce qui reste \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai oubli\u00e9 le nom de la professeure de fran\u00e7ais de 4e. Elle m\u2019a procur\u00e9 mes premiers volumes de La Pl\u00e9iade. Oui, la po\u00e9sie de Victor Hugo, \u00e0 14 ans. Elle nous a emmen\u00e9s au th\u00e9\u00e2tre. Peut-\u00eatre Michel Bouquet dans <em>Le Malade imaginaire<\/em>. C\u2019est une possibilit\u00e9 floue. Les dates ne collent pas. Pas Beckett, je ne pense pas, pas d\u00e9j\u00e0 Beckett. Elle prenait le train avec moi pour Paris o\u00f9 j\u2019allais seul pour raisons familiales. Elle a fait \u00e9tudier des po\u00e8mes en ne d\u00e9voilant qu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019heure qu\u2019un \u00e9tait de Rimbaud et l\u2019autre de moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand son avant-bras a touch\u00e9 ta main, elle aurait pu le laisser l\u00e0, en contact. Prolonger la situation et ne rien dire. Attendre que tu bouges, ou dises un mot. Il faut aller trop loin pour savoir jusqu\u2019o\u00f9 on peut aller. Il faudrait. Il aurait fallu. Elle ne saura jamais. Elle a d\u00e9plac\u00e9 son bras assez vite pour que tu croies \u00e0 un accident, elle s\u2019est excus\u00e9e. Elle ne sait pas ce que tu as pens\u00e9, et si tu y penses encore ; si tu te doutes qu\u2019elle aurait aim\u00e9 te laisser le choix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les derniers r\u00eaves de la nuit, lorsque d\u00e9j\u00e0 \u00e9veill\u00e9, tu te rendors quelques minutes et que le r\u00eave continue, rebondit, se renouv\u00e8le. C\u2019est selon\u2026 Chaque matin diff\u00e9rent. Tenter de garder trace dans la conscience et savoir qu\u2019on ne retient que des bribes. C\u2019est comme des langues de brouillard qu\u2019on voudrait attraper. L\u00e0, des r\u00e9sultats d\u2019\u00e9lections. Le moins pire gagne et l\u2019on ne se r\u00e9jouit pas d\u2019une victoire qui n\u2019est que la moindre des catastrophes. C\u2019est une soir\u00e9e \u00e9lectorale o\u00f9 dominent la couleur jaune et les regards contrits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ciel. L\u2019arracher en lambeaux au fil de la journ\u00e9e. Petit matin du noir au gris brumeux, encore opaque, le ciel ne d\u00e9voile rien de la journ\u00e9e qui vient. Le gris passe de fonc\u00e9 \u00e0 clair. Sans relief aucun. Lentement. Le soleil ne percera qu\u2019apr\u00e8s midi. Pour enfin dessiner des ombres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Y aurait-il quoi que ce soit que personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait remarqu\u00e9 ? La pr\u00e9tention qu\u2019il faudrait. La singularit\u00e9 que cela poserait. Ce serait ton sourire, une tristesse en brume dans ton regard, un tremblement du coin de tes l\u00e8vres, un p\u00e9tillement subtil, un \u00e9clat, un fr\u00e9missement, le battement trop rapide d\u2019un cil, un froncement, le d\u00e9placement vif de ta main. Et je saurais l\u2019agacement ou la joie.Cette singularit\u00e9, nous la partagerions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">elle a devant l\u2019oreille, plaqu\u00e9e \u00e0 la naissance de sa joue, une petite m\u00e8che d\u00e9grad\u00e9e de ses cheveux ch\u00e2tains, comme une coquetterie | la main gourde, r\u00eache, la poign\u00e9e franche et amicale, les yeux dans les yeux de celui de la terre qui vous dit son respect et son affection dans un sourire | le demi r\u00e9veil encore lourd de r\u00eaves de celle qui s\u2019appuie contre vous pour vous signifier sa pr\u00e9sence inconditionnelle avant m\u00eame les premiers mots du jour<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je rechigne aujourd\u2019hui : je devrais dans le carnet d\u2019\u00e9crivain collectionner les noms propres. Les prendre dans les rues o\u00f9 je les croise, chez mes voisins de bureau, dans un livre m\u00eame et lister ici les noms trouv\u00e9s comme des p\u00e9pites. Le carnet du chasseur de noms propres qui d\u00e9ciderait ensuite, fort de ces sources d\u2019inspiration, du nom de ses personnages. Car il faudrait nommer les personnages comme on nomme toutes les autres choses. Je ne veux pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ne pas m&rsquo;attarder sur moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant que j\u2019\u00e9cris, je pense \u00e0 mes doigts qui frappent les touches et m\u2019aper\u00e7ois que j\u2019en utilise neuf et que si me manquait le petit doigt de la main droite, cela ne changerait rien \u00e0 ma vitesse de frappe. L\u2019auriculaire de gauche sert pour les majuscules. Pendant que j\u2019\u00e9cris, je ne pense g\u00e9n\u00e9ralement pas \u00e0 mes doigts, que je ne regarde jamais qu\u2019au d\u00e9marrage de l\u2019\u00e9criture, pour positionner les mains juste comme cela me convient, puis j\u2019ai l\u2019\u0153il riv\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran, et je me souviens lorsque j\u2019y pense que je tape sur un clavier depuis pr\u00e8s de 45 ans, et que ceci explique sans doute cela.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En cours \u00e9l\u00e9mentaire, le cahier de po\u00e9sie o\u00f9 l\u2019on recopiait les po\u00e8mes de Pr\u00e9vert ou Car\u00eame, peut-\u00eatre Apollinaire et Verhaeren, et Desnos. Et sur la page en vis-\u00e0-vis, le dessin libre qu\u2019on tra\u00e7ait au crayon de couleur. Tr\u00e8s vite un second cahier, priv\u00e9, avec mes propres textes \u00e0 la place des leurs. Mes po\u00e8mes illustr\u00e9s comme la ma\u00eetresse nous disait pour les autres. J\u2019avais sept ou huit ans, et j\u2019\u00e9crivais mes premiers textes comme je lisais la po\u00e9sie. Et ce qui devait arriver arriva.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y aurait, pr\u00e9c\u00e9dent le texte, \u00e0 l\u2019origine du brouillon, autre chose pos\u00e9 sur la page et que personne jamais ne verrait, mais qui donnerait la structure et servirait de fondation \u00e0 ce que, finalement, on pourrait lire. Sur la page, ou dans un carnet, ou dans la t\u00eate de l\u2019auteur. Mais pas toujours. Parfois rien, de l\u2019\u00e9criture, et puis un texte sans rature que l\u2019auteur n\u2019aurait pas vu venir. C\u2019est possible aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle est de trois-quarts dos, tu sais sa nuque et remarquerais la moindre tension nerveuse. Elle ignore ta pr\u00e9sence, et pourrais tout aussi bien continuer \u00e0 l\u2019ignorer. Elle n\u2019est pas encore avec toi, et ne le sera peut-\u00eatre jamais. Tu ne t\u2019es pas signal\u00e9, tu n\u2019as pas racl\u00e9 ta gorge ni dit son pr\u00e9nom ni pos\u00e9 la main sur son \u00e9paule. Il va se passer quelque chose parce qu\u2019il faut toujours que quelque chose se passe. Tu n\u2019y penses pas, tu ne r\u00e9fl\u00e9chis pas : tout va trop vite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa t\u00eate tourne, ses yeux seront bient\u00f4t dans les tiens et elle sourira. Sa t\u00eate tourne et tu imagines un ralenti de cin\u00e9ma ; et tu t\u2019en veux du clich\u00e9. Si ses cheveux \u00e9taient longs, tu les verrais se soulever, emport\u00e9s par le mouvement qui, d\u2019un instant \u00e0 l\u2019autre, rivera son regard dans le tien. Sa t\u00eate tourne et tu sais d\u00e9j\u00e0 son sourire \u00e9clatant et le tien en r\u00e9ponse. Sinc\u00e8re, franc, entier. Et cela dure l\u2019\u00e9ternit\u00e9, la joie de vos visages qui se reconnaissent. Tu avais oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu ajoutes \u00e0 la ville inhospitali\u00e8re et hostile ce qui te la rappelle, \u00e0 chaque coin de rue, \u00e0 la but\u00e9e de chaque impasse, derri\u00e8re chaque tas de gravats. Son sourire flotte sur les rideaux de fer des boutiques \u00e0 jamais abandonn\u00e9es. Son regard perce la brume sur les eaux stagnantes du canal et tu devines la chaleur de sa peau sous le givre des carreaux cass\u00e9s des usines ferm\u00e9es. Elle est l\u00e0. Son nom se dessine dans la poussi\u00e8re des terrains vagues, et sa silhouette dans l\u2019ombre des ruines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Qu&rsquo;importait qu&rsquo;elle lui dit que l&rsquo;amour est fragile, le sien \u00e9tait si fort ! Il jouait avec la tristesse qu&rsquo;elle r\u00e9pandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu&rsquo;il avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois \u00e0 Odette, exigeant qu&rsquo;en m\u00eame temps elle ne cess\u00e2t pas de l&#8217;embrasser. Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah ! dans ces premiers temps o\u00f9 l&rsquo;on aime, les baisers naissent si naturellement ! Ils foisonnent si press\u00e9s les uns contre les autres ; et l&rsquo;on aurait autant de peine \u00e0 compter les baisers qu&rsquo;on s&rsquo;est donn\u00e9s pendant une heure que les fleurs d&rsquo;un champ au mois de mai.&nbsp;\u00bb<br>Dans la biblioth\u00e8que du g\u00eete, large comme un corps de ferme, un rayon de litt\u00e9rature classique en haut \u00e0 gauche o\u00f9 se pressent quelques livres de poche \u00e0 couverture blanche. Y chercher des lignes d\u2019amour et de d\u00e9licatesse, et savoir que, plus de cent livres devant soi, et qu\u2019on n\u2019a pas choisis, on trouvera. Et plusieurs fois si l\u2019on prenait le temps de chercher plus loin encore. L\u00e0, valeur s\u00fbre, en quelques minutes, couvert d\u2019amour et de baisers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle te dit ce qu\u2019elle a ressenti, et c\u2019est bien plus que te raconter l\u2019anecdote, l\u2019histoire : c\u2019est t\u2019ouvrir un passage, te montrer ce qu\u2019elle est derri\u00e8re. Pendant longtemps, l\u2019\u00e9motion qui l\u2019a marqu\u00e9e, et l\u2019oppressait et lui faisait venir les larmes. Rien qu\u2019en parler \u00e9tait difficile. Et c\u2019est te forcer \u00e0 l\u2019imaginer pleurant, et sa faille, et son humanit\u00e9. Et toi, tu es l\u00e0, et tu ne sais pas quoi lui dire, mais tu aimerais la serrer dans tes bras pour qu\u2019elle sache que vous \u00eates deux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le geste de poser sur le comptoir de quoi manger. Un plat de p\u00e2tes dans une barquette en carton, un dessert qui se r\u00e9v\u00e9lera insipide dans un pot en plastique, la canette d\u2019une eau gazeuse. Tout d\u00e9placer dans le sac papier kraft, ajouter les couverts jetables et biod\u00e9gradables. Puis partir. Tous les gestes comme d\u2019habitude sauf un. Et personne pour le remarquer et la serveuse rest\u00e9e muette. Je n\u2019ai pas pay\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sortir. Fermer. Marcher. Ouvrir. Conduire. Tourner. Garer. Rentrer. Prendre. D\u00e9placer. Parler. Rire. Rentrer. \u00c9crire. Ne pas l\u2019avoir vue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu poserais le livre sur son chemin, sur un banc, un rebord de fen\u00eatre, un parapet. Tu voudrais que ce soit elle qui le trouve et tu te posterais \u00e0 la distance parfaite, selon l\u2019angle ad\u00e9quat, pour voir sans \u00eatre vu. Tu calculerais l\u2019horaire optimal et mettrais toutes les chances de ton c\u00f4t\u00e9 pour qu\u2019elle le voit et l\u2019attrape et fasse tomber en l\u2019ouvrant un p\u00e9tale de rose s\u00e9ch\u00e9. Tu esp\u00e8rerais qu\u2019alors c\u2019est \u00e0 toi qu\u2019elle penserait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son m\u00e9tier, c\u2019est compter les poissons. Visionner la cassette, cam\u00e9ra infrarouge, rep\u00e9rer les brochets, les saumons. Et noter. Rien d\u2019autre. Tous les jours. Et le reste du temps le bistrot, la solitude et la p\u00eache au silure. Il existe et il est devenu aussi personnage de roman. Logement de fonction et salaire. D\u00e9pression, sans doute. Savoir qu\u2019il existe. Et avoir connu son pr\u00e9nom dans une fiction d\u2019abord. Voil\u00e0 qui brouille les pistes. Les saumons seraient de plus en plus nombreux \u00e0 remonter la Seine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u0153il vibre, et la lumi\u00e8re scintillante de l\u2019\u00e9cran brouille les trois mots d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits et qu\u2019il conviendra sans doute d\u2019effacer lorsque le texte prendra forme. S\u2019il prend forme. Les doigts \u00e0 quelques millim\u00e8tres du clavier, par\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9clair de lucidit\u00e9 qui donnerait son \u00e9lan au texte. On ne les arr\u00eaterait plus une fois le rythme trouv\u00e9. La paupi\u00e8re se ferme pour prot\u00e9ger la r\u00e9tine d\u2019un contraste devenu inconfortable par la fr\u00e9quence de rafra\u00eechissement mal adapt\u00e9e de la dalle lumineuse. Le mot suivant ne vient pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne reste rien du corps initial apr\u00e8s quelques ann\u00e9es. Toutes cellules renouvel\u00e9es, une \u00e0 une, encod\u00e9es au m\u00eame ADN, mais toutes mortes plusieurs fois et remplac\u00e9es. Sauf, dit-on, les neurones qui tiendraient, vaille que vaille. Mais, de copie en copie, les erreurs s\u2019accumulent, et la machine se grippe : on n\u2019est plus conforme. M\u00eame soigneux, m\u00eame pr\u00e9venant, m\u00eame attentif aux chocs, on perd le fil. Ne reste bient\u00f4t qu\u2019une ombre \u00e0 peine lisible de ce qu\u2019on a \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa pr\u00e9sence d\u00e9coup\u00e9e \u00e0 m\u00eame le r\u00e9el, en surimpression, comme pos\u00e9e au-dessus du reste, et toi, l\u00e0, dans le flou et l\u2019inconsistance des sentiments. Sa pr\u00e9sence au-dessus du texte et toi en bordure de la page. Elle, en surplomb, toi, dans les marges et les interlignes. Elle p\u00e8se sur chaque mot qui te vient avec la justesse des lexicographes de profession et diffuse dans tes phrases sa chaleur, sa fragilit\u00e9, sa force, sa folie, ses failles. Elle se glisse partout o\u00f9 tu cherches \u00e0 exister.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu te regardes l\u2019accompagner jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arr\u00eat du bus dans la nuit noire du d\u00e9but de soir\u00e9e de d\u00e9cembre. Tu as le sentiment que c\u2019est \u00e7a de pris sur la vie, gagner un moment en sa pr\u00e9sence. Tu ne t\u2019entends pas lui parler et peu importe ce que tu lui dis : tu savoures ce que tu sais \u00eatre le plus que tu pourras jamais avoir. Un sourire amical, et peut-\u00eatre, si tu as de la chance, si tu t\u2019approches un peu, sa main sur ton avant-bras pour te saluer et dont tu emporteras la chaleur avec toi jusqu\u2019\u00e0 demain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ne quitte pas tes pens\u00e9es. Tu penses lui \u00e9chapper, elle revient. Tu croyais cette capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019obsession disparue avec le temps. Et tu confonds \u00e7a avec l\u2019amour. Tu ne prends pas \u00e7a pour de l\u2019amour qui n\u2019en serait pas, mais \u00e7a se superpose au sentiment amoureux comme s\u2019il \u00e9tait impossible que l\u2019un aille sans l\u2019autre. Elle ne quitte pas tes pens\u00e9es et tu n\u2019as de cesse de la retrouver. Tu penses \u00e0 elle tout le temps. C\u2019est ce que tu lui dirais : je pense \u00e0 toi tout le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu ne dois pas lui dire, pas d\u00e9passer la mesure. Tu ne peux pas lui dire. Si tu lui disais, tes mots changeraient tout. Ce n\u2019est pas si fr\u00e9quent, les mots qui changent tout. Tu peux laisser le doute s\u2019installer, mais ne la laisse pas s\u2019appuyer sur la moindre certitude. Si elle savait, l\u2019\u00e9quilibre serait rompu. Les options qu\u2019elle aurait ne seraient pas si nombreuses et aucune ne conviendrait. Aucune. L\u2019\u00e9quilibre. Garder l\u2019\u00e9quilibre. Ce n\u2019est pas une souffrance. Tout juste une frustration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle n\u2019\u00e9tait pas dans la voiture retourn\u00e9e en bord de route, ni la conductrice emport\u00e9e en urgence absolue dans l\u2019h\u00e9licopt\u00e8re et qui, malgr\u00e9 la m\u00e9decine, a perdu la vie juste avant l\u2019atterrissage au centre hospitalier. Tu n\u2019as pas eu peur, car tu la sais ailleurs, avec un autre, mais ailleurs, et qu\u2019elle ne risquait rien, si loin. Pourtant, tu ne peux t\u2019emp\u00eacher de te demander ce que tu deviendrais, son pronostic vital engag\u00e9. Et tu en veux au destin aveugle et cruel de t\u2019imposer ce risque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Face \u00e0 la nu\u00e9e d\u2019oiseaux qui virevolte dans le ciel, savoir qu\u2019un tr\u00e8s beau mot dit ces histoires \u00e9crites \u00e0 m\u00eame le bleu par les milliers d\u2019\u00e9tourneaux. Un mot qui dit comme on se d\u00e9place par rapport aux autres et comme les circonvolutions que \u00e7a dessine ne doivent rien au hasard. Tu aimerais retrouver le mot et le lui murmurer. Regarde\u2026 C\u2019est une\u2026 Mais tu n\u2019as rien \u00e0 glisser \u00e0 son oreille qui dise ce que la nature vous raconte : chacun de ses mouvements change ta trajectoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Reprise ici des contributions \u00e0 l&rsquo;atelier Carnets. Ces textes trouvent leur place naturelle dans le Journal, tenu directement sur mon site. Voir la Cat\u00e9gorie Journal (publication hebdomadaire du journal tenu au quotidien). Ils sont repris ici par souci de simplicit\u00e9, dans le cadre des 40 jours d&rsquo;atelier. J&rsquo;enl\u00e8ve les dates. Un texte pourrait se former. Son avant-bras nu effleure ta <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnet-individuel-sebastien-bailly\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#Carnet individuel |\u00a0S\u00e9bastien Bailly<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":44,"featured_media":98361,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[],"class_list":["post-98357","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98357","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/44"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=98357"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98357\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/98361"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=98357"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=98357"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=98357"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}