{"id":98940,"date":"2022-12-25T08:42:55","date_gmt":"2022-12-25T07:42:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=98940"},"modified":"2023-01-15T19:07:44","modified_gmt":"2023-01-15T18:07:44","slug":"carnets-individuels-gracia-bejjani","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnets-individuels-gracia-bejjani\/","title":{"rendered":"carnets individuels | gracia bejjani"},"content":{"rendered":"\n<p><br>#33<br>tais tout \u00e7a reprend rab\u00e2che m\u2019abstenir trop de mots, trop de quelque chose \u00e7a commente tu te r\u00e9p\u00e8tes voles en \u00e9clat chut faire le vide je fais le vide avec la parole tu arr\u00eates les mots par les mots je pense le ne pas penser me dire de me taire c\u2019est parler ne pas commenter le vide me vider ne pense pas tu fais exister ne dis pas tu fais exister je me crispe sur le vide j\u2019en suis pleine tu imploses faire le vide \u00e7a passe par les mots dire le vide le remplit mon trop-plein<\/p>\n\n\n\n<p>#32<br>\u00c7a a commenc\u00e9 par hasard. Tu veux bien r\u00e9pondre \u00e0 des questions, je te filme. Elle v\u00e9rifiait les prises, l\u2019image surtout, je supprimais quand elle ne se trouvait pas assez belle. J\u2019ai \u00e7a maintenant, cette innocence, \u00e9cho des murmures qui hantent. Ses visages, comme \u00e9ternit\u00e9, depuis que je suis sans elle. Retenir sa voix. Elle chante, d\u00e9fi de pr\u00e9sence&nbsp;; elle me prononce proche, me parle imm\u00e9diat. Pr\u00e9cipite ses rires, nous r\u00e9p\u00e8te et je nous entends. Son absolu \u00e0 chaque surgissement. Je m\u2019agrippe, contamin\u00e9e de manque.<br><br>#31<br>je me hais me hais d\u2019\u00eatre tant famili\u00e8re des guerres que plus rien | me hais de n\u2019\u00e9prouver rien | de tant avoir enseveli de morts que vie et mort jettent m\u00eame bruit de galop | l\u2019effroyable banalis\u00e9 | me hais de perdre le collectif le monde | ni compassion ni r\u00e9volte | me hais de m\u2019acharner de m\u2019exclure | que tout ne soit que trous de serrure, journ\u00e9es sans int\u00e9r\u00eat les miennes | l\u2019impossibilit\u00e9 de | que mes tristesses m\u2019enterrent comme m\u2019obs\u00e8dent mes chers perdus | me hais de regarder d\u2019entendre l\u2019absence dans toute parole | que tout drame me soit mime, le langage mensonge absolu.<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/monde-gracia-bejjani.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p>#30<br>\u00c7a ne sera pas un fait divers, ce fait banal aussit\u00f4t effac\u00e9 dans le magma des drames du pays. On n\u2019en parlera pas, journaux assaillis d\u2019autres voix, d\u00e9sastres partag\u00e9s. \u00c7a ne sera pas un fait divers, on le dira accident, certains pr\u00e9ciseront domestique, avec cette pointe de m\u00e9pris involontaire. \u00c7a n\u2019aura pas l\u2019attrait monstrueux d\u2019un fait divers. Ne cherchez pas \u00e0 voir. \u00c9loignez-vous de nos murs, l\u2019affaire est personnelle, on la mangera comme nos autres secrets, tragiques intimes. On se drapera de pudeur.<\/p>\n\n\n\n<p>#29<br>il a pourtant fallu retourner, valise ferm\u00e9e comme le visage du p\u00e8re | rentre chez toi ma fille, pas de \u00e7a chez nous | elle avait pleur\u00e9 expliqu\u00e9, calvaire de vie | il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 sans un sourire de trop, le mariage est sacr\u00e9, ta place pr\u00e8s de lui | martel\u00e9 sans douceur, tu n\u2019aurais pas d\u00fb, et tes enfants | il a fallu retrouver les anciennes nuits | comme si de rien n\u2019\u00e9tait, se r\u00e9signer \u00e9pouse, se consacrer m\u00e8re | il aurait fallu na\u00eetre ailleurs, en d\u2019autres temps | halluciner d\u2019autres vies | elle aurait alors peut-\u00eatre pu.<\/p>\n\n\n\n<p>#28<br>pourquoi il fait \u00e7a laisse tomber mais quand m\u00eame je ne comprends pas tu t\u2019en fous on n\u2019a pas les m\u00eames valeurs ils me font rire ces gens dans le m\u00e9tro on est tous pareils quand \u00e7a stresse ind\u00e9cent il est vraiment il faut que je quitte pourquoi je reste c\u2019est fou ce chantier \u00e7a change tous les jours comme \u00e7a pr\u00e8s de la gare pourquoi tant de valises ce matin premi\u00e8re fois sans eux aucune envie de f\u00eate c&rsquo;est beau leur joie de langues \u00e9trang\u00e8res je n\u2019ose pas filmerai sinon je ne sais pas je suis heureuse toujours le matin c\u2019est fou \u00e7a me va bien le matin si les heures \u00e9taient v\u00eatements je dirais que le matin me va le mieux \u00e0 merveille.<\/p>\n\n\n\n<p>#27<br>Depuis (sans toi), il me faut \u00e7a, devenir deux en m\u00eame vide \u00e9nonc\u00e9. Deux et plusieurs. Le manque affirme mon absence. Je vois mes gestes me maintenir. Fragments. Mes bras se d\u00e9tachent, mots me d\u00e9tournent, mes regards m\u2019effacent. Les pieds battent d\u2019autres terres. Combien de corps nous articulent. Je ne suis pas seule, dispers\u00e9e deux et plusieurs. Je t\u2019ai veill\u00e9e, l\u2019espoir comme miroir lourd de paroles trompeuses. Depuis sans toi, interrompue. Je joue depuis, comme flou \u00e9clat\u00e9 d\u2019une marge sans toi. Nous r\u00e9p\u00e9ter ne te fera revenir.<\/p>\n\n\n\n<p>#24<br>Son lit comme ventre muet. Dans sa chambre, tu n\u2019attends rien. Immobile pr\u00e8s d\u2019elle. Allong\u00e9e flanc gauche, bras ankylos\u00e9 sous ton poids, tu ne bougeras pas. Tu voyages sur ses paupi\u00e8res ferm\u00e9es. Son profil, ic\u00f4ne paisible quand la douleur, l\u2019insoutenable, tombe. Heures nouvelles, sans rien attendre. Tu \u00e9coutes expirer la machine \u00e0 oxyg\u00e8ne, intruse pr\u00e9sence. Ta prostration. Son corps, l\u00e9gers tremblements, gestes brusques par instant. Elle ouvre les yeux, regarde vers toi. Tu n\u2019attends pas, elle te sourira. Te caresse d\u00e9j\u00e0 l\u2019avant-bras&nbsp;; ne s\u2019attendait pas \u00e0 ce que tu sois rest\u00e9e.<br><br>#23<br>Les chiffres comme 3e et nouvelle langue. Vous \u00eates 5. 4 gar\u00e7ons, 1&nbsp;fille. Tu as 1&nbsp;m\u00e8re et 1&nbsp;p\u00e8re. Tu as 1&nbsp;tante et 3&nbsp;oncles maternels. 11&nbsp;du c\u00f4t\u00e9 paternel, combien de femmes combien d\u2019hommes, te concentrer avec les doigts pour b\u00e9gayer le tableau. Le monde en dialogues chiffr\u00e9s. Plus stables que les mots, comme pierre pour les pieds. 1, 2, 3, 4, 5\u2026 reprendre quand tu oublies. Rassur\u00e9e de retrouver la suite, on ne s\u2019y perd pas longtemps. R\u00e9p\u00e9ter berc\u00e9e par ces refrains imm\u00e9diats. R\u00e9p\u00e9ter&nbsp;; \u00e7a bat dans ta peau comme le c\u0153ur de ta maman contre ton visage.<\/p>\n\n\n\n<p>#21<br>D\u00e9placer mon corps. D\u00e9gager ses alentours. Sortir mes yeux des trous de serrure. C\u2019est moi que j\u2019\u00e9loigne. S\u00e9parer mes ombres. Me pousser, quitter ce point. Bouger des os. D\u00e9centrer le c\u0153ur. Bouger, exag\u00e9rer le geste. Jambes bras, tout de moi&nbsp;: d\u00e9caler ce corps pour ne pas basculer. Dos d\u00e9tach\u00e9 comme on d\u00e9colle la peau. Je porte mon corps. \u00c0 secouer. Projeter mon bassin, plus loin que possible. Bouger du monde ancien comme on d\u00e9cale un meuble. Quitter sans sembler trembler. Forcer le mouvement ou l\u2019immobiliser.<\/p>\n\n\n\n<p>#19<br>La main retient la porte, pieds s\u2019impatientent&nbsp;; je remercie | Les voix de la RATP nous informent nous alertent, nous&nbsp;: nous le savons d\u00e9j\u00e0 | Il me tient la porte et c\u2019est lui qui sourit comme de gratitude | Il me tend un document qui ne me concerne pas, mais il n\u2019en d\u00e9mord pas | Vous pouvez revenir quand vous voulez | Je vais vous trouver une solution, laissez-moi regarder une seconde | Tu l\u2019embrasses de ma part, je n\u2019arrivais pas \u00e0 la joindre, je m\u2019inqui\u00e9tais.<br><br>#18<br>Assumer la d\u00e9tresse de cette nuit pour qu\u2019elle chemine vers son terme et son retournement. Litt\u00e9ralement pr\u00e9cipiter le monde dans l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 d\u00e9j\u00e0 il se trouve. En chacun se poursuit le combat d\u2019un faux jour qui se succ\u00e8de avec la vraie nuit qui se fortifie. De fausse aurore en fausse aurore, et de leur successif d\u00e9mant\u00e8lement par la reconnaissance de leur illusoire clart\u00e9, s\u2019approfondit la nuit, et s\u2019ouvre la tranch\u00e9e de notre chemin dans la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-light-gray-background-color has-text-color has-background\">Passage de hasard de l\u2019auteur d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, son recueil \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Page au hasard surgi du d\u00e9s\u00e9quilibre, le livre perd ses feuilles, on devine la collection. Saisir le texte entre mes doigts agit\u00e9s \u00e0 retenir les pages qui se d\u00e9tachent, \u00e0 tenir le paragraphe, \u00e0 recopier ses phrases. Fid\u00e8le \u00e0 la virgule pr\u00e8s, ces virgules que je n\u2019aurais pas gard\u00e9es. R\u00e9sister \u00e0 la tentation de changer de po\u00e8me, choisir au lieu de cette passivit\u00e9 arbitraire. Chambre de silence, quelques alertes sonores de messages que j\u2019ignore, doigts pris par le bloc de mots, page&nbsp;184.<\/p>\n\n\n\n<p>#17<br>Casser le temps, ses aiguilles qui harponnent tous gestes, emprise de chiffres. D\u00e9truire ce temple \u00e9tranger au r\u00e9el. Enserrer les heures en une pointe unique ; les minutes et les secondes sauvages. D\u00e9tourner montres, calendrier, agenda, en faire des coloriages, formes creus\u00e9es sans nos \u00e2mes. On ne bougera pas dans le temps comptable. Pieds au sol, sans d\u00e9bris de pass\u00e9, sans tremblements des fins. Il n\u2019y a pas de d\u00e9but. Ni coupure ni continuit\u00e9. Les morts sont pr\u00e9sence d\u2019une autre poussi\u00e8re que nos peaux frileuses.<\/p>\n\n\n\n<p>#15<br>Vous ne voyez pas qu\u2019il n\u2019y a plus de place. Doucement. Ce n\u2019est pas grave. Voil\u00e0 comme \u00e7a par exempte. Ah non je suis descendu pour laisser sortir, je rentre. Pardon. Pardon. Pardon. Pardon. Attendez elle ne s\u2019ouvre pas encore. Ah d\u00e9sol\u00e9e. Pas de probl\u00e8me. De toute fa\u00e7on moi aujourd\u2019hui\u2026 Vois avec tes oreilles il a dit. Vous \u00eates notre premi\u00e8re patiente de l\u2019apr\u00e8s-midi. Pour la premi\u00e8re fois en 8&nbsp;ans je change de menu, il ne va rien comprendre. Elle ne t\u2019a rien dit&nbsp;? \u00c7a craint. J\u2019ai l\u2019impression, c\u2019est juste une impression. J\u2019avais une question, on m\u2019a dit que tout allait bien\u2026 Non on ne part pas encore, le m\u00e9decin va te voir; tu es sage, oui, oui. Rappelez-moi votre nom. Y a des gens ils ont besoin qu\u2019on leur dise que c\u2019est bien ce qu\u2019ils font et d\u2019autres ils savent, pas besoin. Je trouve que Hugo va bien avec Chlo\u00e9, c\u2019est la combinaison parfaite tu vois. Ce n\u2019est pas facile tu vois. Tu sais que pour moi c\u2019est trop un truc que je voulais genre mais un an \u00e0 \u00e7a, \u00e7a a rendu le truc m\u00e9canique, genre tu vois&nbsp;? J\u2019adore les images mais j\u2019ai tellement fait genre que je n\u2019avais plus d\u2019inspi tu vois. J\u2019adore avoir fait \u00e7a parce que \u00e7a m\u2019a permis de savoir que je ne voulais pas le faire enfin tu vois enfin genre.<\/p>\n\n\n\n<p>#14<br>Ni lire ni nommer, mots \u00e0 l\u2019\u00e9cran de l\u2019iPhone comme ruine d\u2019alphabet. L\u2019annonce de l\u2019ineffable, l\u2019annonce sans bouche. Tu as compris dans l\u2019instant. Tu resteras coinc\u00e9e dans cette seconde, comme enferm\u00e9e dans ce matin-l\u00e0. Violence d\u2019un imm\u00e9diat d\u00e9truit. Sa mort est l\u2019absolu manifest\u00e9. Il n\u2019y a plus de temps, tu es orpheline de fr\u00e8re. \u00c9nigme pr\u00e9matur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>#13<br>Elle, \u00e0 la porte. Ce qu\u2019elle retient d\u2019elle pour ne pas te retenir, te supplier. Reste. Sa main sur la poign\u00e9e pour ne pas agripper tes os, t\u2019obliger. Tu chantes pour la faire rire, consoler votre lien. Elle, ses l\u00e8vres tremblent pour se refuser les mots. Reste. Ses yeux qui ont toute puissance, arr\u00eater ton monde, le ramasser. Tu partiras, ton corps seul pr\u00e9cipit\u00e9 vers l\u2019a\u00e9roport, l\u2019occident, ton agitation. Elle, son silence. Ton corps quittera. Il te quittera et elle. Toi tu restes, avec ta m\u00e8re. Immobilit\u00e9 de seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>#11<br>Il a fallu trouver autre chose. Puisque fille. Prot\u00e9ger les robes, ne pas abimer le corps. Il a fallu renoncer aux jeux de catch et de guerre. Fl\u00e2ner parmi d\u2019autres terrains, sans cris ni foot. Les livres comme objets ont b\u00e2ti ces espaces. Demeure de papier o\u00f9 me cacher, convertir mon d\u00e9pit, ma honte. L\u2019\u00e9crit, alternative aux poup\u00e9es des petites&nbsp;: il a bien fallu abandonner les jeux des fr\u00e8res. Ni fille, ni gar\u00e7on, me suis remise aux livres comme mati\u00e8re \u00e0 voir et toucher. Puis d\u00e9lier une autre puissance, les textes. Lire \u00e9crire, dedans et dehors ramass\u00e9s, seuil o\u00f9 je me d\u00e9cide.<\/p>\n\n\n\n<p>#10<br>pendant que je traverse au feu rouge, je suis nos trac\u00e9s de solitude | pendant que je regarde le ciel, la mer me manque | pendant que je ris avec mon fr\u00e8re, maman est contre ma peau | pendant que je baisse les paupi\u00e8res pour me taire au monde, mon sang s\u2019agite | pendant que j\u2019\u00e9coute, je me demande si mes pens\u00e9es sont visibles, si je peux \u00eatre trahie par leurs odeurs | ils d\u00e9fendent des opinions, je m\u2019abstrais | pendant que les mots (je n&rsquo;\u00e9treindrai plus Paul) tentent de rendre sa mort r\u00e9elle, son visage m\u2019appara\u00eet, fracas et vitalit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>#9<br><em>\u00c0 l\u2019Universit\u00e9 libanaise.<\/em> Ne pas m\u2019attarder sur la photo. La classe est dans le noir, quelques tables \u00e9clair\u00e9es par les smartphones tenus \u00e0 bout de bras. On devine les corps dans l\u2019obscurit\u00e9, ne pas regarder leurs traits. Leurs immobilit\u00e9s devant les cahiers. C\u2019est une photo, c\u2019est leur quotidien imm\u00e9diat, mon r\u00e9el amplifi\u00e9. Ne pas \u00e9couter les souvenirs, les devoirs \u00e0 la bougie, toute ma scolarit\u00e9. Ne pas m\u2019attarder sur la photo surgie du hasard, ne pas liker, ni r\u00e9agir. \u00c9viter leurs bouches solennelles, les pages \u00e9blouies de lumi\u00e8re blanche dans un pays sans \u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>#7<br>L\u00e8vre d\u2019en haut, dress\u00e9e devant\u2009; pr\u00eate \u00e0 empoigner, comme main \u00e0 l\u2019aff\u00fbt. Le visage envahi d\u2019elle, dents recouvertes, langue engloutie. La l\u00e8vre sup\u00e9rieure prend place&nbsp;: sup\u00e9rieure, au pied de la lettre | Bouche entrouverte sur des r\u00eaves qui durent, babil muet. Les yeux et front tombent dans un m\u00eame geste d\u2019abandon, expose sa jeunesse | Pr\u00e9sence confi\u00e9e au smartphone. Du visage pench\u00e9, on ne voit que le cr\u00e2ne, comme immense joue lisse, lustr\u00e9e. R\u00e9sister \u00e0 l\u2019irr\u00e9pressible envie de caresse. Je veux m\u00eame douceur pour mes derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>#6<br>Il a ce regard de paupi\u00e8res, yeux bleus entre \u00e9veil et somnolence. Comme s\u2019il se tenait au bord de nos mouvements. On pourrait le penser concentr\u00e9, attentif. Je v\u00e9rifie, ses pupilles restent immobiles malgr\u00e9 mes gestes. On pourrait le croire int\u00e9ress\u00e9 par nos vies. Il tr\u00f4ne, fig\u00e9 dans son semblant de pr\u00e9sence comme statue \u00e0 honorer. Je me garde de trahir le secret de mon grand-p\u00e8re, de peur de voir son visage s\u2019effacer.<\/p>\n\n\n\n<p>#5<br>Lundi sans ciel. Ou son trop plein. Le ciel est tomb\u00e9. Par terre. Perdu sur les murs, dans les feuilles. Ciel sur nos peaux, nos visages d\u2019hiver. Diffus sur les toits des voitures. Ciel partout, ce matin fracass\u00e9. Partout et nulle part, d\u00e9tal\u00e9. Comme manqu\u00e9, dissous. Ciel de monstrueuse pr\u00e9sence. Blanc sans seuil. Comme grand l\u00e2cher d&rsquo;\u00e2mes, particules de nos morts ; on les appelle anges, je les pr\u00e9f\u00e8re humains, manifest\u00e9s.<br>V\u00e9rifier le ciel au r\u00e9veil, par lui je sais que je suis en vie.<\/p>\n\n\n\n<p>#4<br>Tu veux quoi. Plus je pense moins je sais<br><br>#3<br>Sa voix parlait aux autres alentour. Eut-il fallu qu\u2019il me l\u2019adresse pour que je l\u2019entende aujourd\u2019hui ? Qu\u2019elle disperse ma mati\u00e8re. Je d\u00e9crirai sa voix, la dirai pierreuse, paysanne. Je parlerai de son accent de montagnes sans saison. Ne l\u2019entendrai pas. Il aurait fallu traverser le salon, ne pas se cogner aux tables basses, aux fauteuils. Lui adresser ma pr\u00e9sence, une main sur son bras. Qu\u2019il me voie l\u2019\u00e9couter. Les histoires de nos anc\u00eatres \u00e0 travers sa voix, il m\u2019aurait fallu.<\/p>\n\n\n\n<p>#2<br>Je n\u2019entends plus sa voix, devenue image. Je la vois, la vis en mots, mots n\u2019entendent pas. Comme si la langue s\u2019\u00e9tait appropri\u00e9 le r\u00e9el, mon grand-p\u00e8re souvenir. Je n\u2019entends pas sa voix, mais je saurais la dire. Il me revient, silhouette courb\u00e9e, pr\u00e9sence de fen\u00eatres. Depuis, j\u2019ai l\u2019amour des fen\u00eatres, n\u00e9cessit\u00e9 de ciel visible. Il ne me regardait ni n\u2019\u00e9coutait. Plus tard il s\u2019int\u00e9ressera \u00e0 moi, j\u2019existerai. Je me r\u00e9p\u00e9tais, sans arriver \u00e0 l\u2019accrocher de mes yeux qui le fixaient, impoliment commentait ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>#1<br>Il le touche du doigt, une deux trois fois, tremble devant. Le bouton ne bouge pas, porte ferm\u00e9e immobile. Les autres piaffent dans son dos, passagers enferm\u00e9s dans son mouvement. Il tente le majeur, ses l\u00e8vres se serrent comme pour accompagner la main. Le bras droit s\u2019accroche \u00e0 la canne qui aide \u00e0 marcher. Tout de lui se crispe et fr\u00e9mit au rythme des doigts qui caressent, croyant pousser. La porte s\u2019ouvre, fracas m\u00e9tallique. De son b\u00e2ton, il pointe l\u2019ext\u00e9rieur o\u00f9 s\u2019\u00e9vadent d\u00e9j\u00e0 ces corps qui ont trop attendu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#33tais tout \u00e7a reprend rab\u00e2che m\u2019abstenir trop de mots, trop de quelque chose \u00e7a commente tu te r\u00e9p\u00e8tes voles en \u00e9clat chut faire le vide je fais le vide avec la parole tu arr\u00eates les mots par les mots je pense le ne pas penser me dire de me taire c\u2019est parler ne pas commenter le vide me vider ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnets-individuels-gracia-bejjani\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">carnets individuels | gracia bejjani<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[],"class_list":["post-98940","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=98940"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98940\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=98940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=98940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=98940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}