{"id":99314,"date":"2022-12-21T13:01:18","date_gmt":"2022-12-21T12:01:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=99314"},"modified":"2022-12-21T13:01:19","modified_gmt":"2022-12-21T12:01:19","slug":"carnets-individuels-aline-chagnon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnets-individuels-aline-chagnon\/","title":{"rendered":"Carnets individuels | Aline Chagnon"},"content":{"rendered":"\n<p>#40 &#8211; Poursuivre<br>&#8211; en \u00e9veil, instantan\u00e9, fugitif, un geste, un visage, une pens\u00e9e : noter<br>&#8211; surgissement, tangible, imperceptible, r\u00eav\u00e9&nbsp;: noter<br>&#8211; marcher, respirer, s&rsquo;arr\u00eater&nbsp;: noter<br>&#8211; oubli, disparition, effacement, absorption&nbsp;: noter<br>&#8211; trop-plein de mots, pas de temps, confusion, haute voltige&nbsp;: noter<br>&#8211; un appel, un d\u00e9sir, une n\u00e9cessit\u00e9, pas de doute&nbsp;: noter<br>&#8211; du vide, rien que du vide, rien \u00e0 dire, vertige&nbsp;: noter<br>&#8211; ext\u00e9rieur, int\u00e9rieur, si se bouscule, si n&rsquo;avance, si trop t\u00f4t, si trop tard, si pas possible&nbsp;: noter<br>&#8211; ennui, lassitude, abandon&nbsp;: ponctuer, rythmer, noter.<\/p>\n\n\n\n<p>#38 &#8211; Pas d&rsquo;\u00e9chappatoire au r\u00eave, on est assign\u00e9 \u00e0&nbsp;vivre \u00e7a, \u00e0 retrouver son v\u00e9lo dans une for\u00eat de blocs de b\u00e9ton, \u00e0 p\u00e9daler sur une autoroute d\u00e9serte \u00e0 cinq niveaux, \u00e0 chercher l&rsquo;\u00e9changeur qui permettrait de descendre, une bretelle, un toboggan, un escalier en colima\u00e7on, \u00e0 rouler le long d&rsquo;un fleuve qu&rsquo;on&nbsp;doit&nbsp;traverser,&nbsp;on roule, des nuits enti\u00e8res on roule, on n&rsquo;est pas fatigu\u00e9, on n&rsquo;a pas mal aux fesses, pas de crampes dans les mollets, une nuit on se retrouve sur une esplanade, toute la ville au-dessous de nous, comment a-ton fait pour ne jamais le remarquer, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 cette esplanade&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>#38 &#8211; Noter un r\u00eave au r\u00e9veil c&rsquo;est comme \u00e9crire sans \u00eatre vraiment l\u00e0, \u00e9crire&nbsp;sans la pression de l&rsquo;\u00e9criture, c&rsquo;est juste retracer ce qu&rsquo;il reste du v\u00e9cu de la nuit, tout est l\u00e0, dans une nudit\u00e9 parfois troublante, rien \u00e0 changer, \u00e0 arranger, \u00e0 imaginer, il n&rsquo;y a pas vraiment de d\u00e9but ni de fin, pas de continuit\u00e9, pas de logique, pas de hi\u00e9rarchie des \u00e9v\u00e9nements, c&rsquo;est termin\u00e9, pli\u00e9, pr\u00e9sent encore de fa\u00e7on fugitive, la moindre pens\u00e9e efface tout, il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;\u00e0 noter,&nbsp;parfois&nbsp;une bribe,&nbsp;parfois&nbsp;une longue fresque.<\/p>\n\n\n\n<p>#37 &#8211; <em>Complainte de Vincent \u2013 Jacques Pr\u00e9vert<br>A Arles o\u00f9 roule le Rh\u00f4ne&nbsp;|&nbsp;Dans l&rsquo;atroce lumi\u00e8re du midi&nbsp;|&nbsp;Un homme de phosphore et de sang | pousse une obs\u00e9dante plainte | Comme une femme qui fait son enfant | (\u2026)<\/em><br>J&rsquo;ai 11 ans, pour la premi\u00e8re fois, je prends conscience du rythme d&rsquo;un texte, je lis \u00e0 voix haute, le po\u00e8me prend corps en moi, vibrations, chaque syllabe est une vibration, les syllabes s&rsquo;assemblent, les mots, je peux les lancer, les retenir au fond de la gorge, moduler, nasiller du haut des narines, c&rsquo;est un jeu, <em>l&rsquo;obs\u00e9dante plainte<\/em> m&rsquo;arrache le c\u0153ur, <em>et le soleil devient rouge<\/em> alors je pousse le rythme, j&rsquo;habite les sons, intensit\u00e9, vitesse, hauteur, urgence, explosion en <em>jaune strident<\/em>.&nbsp;<br>Le rouge n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi rouge, le jaune aussi jaune.<br>Je connais le Rh\u00f4ne pour le traverser souvent le dimanche apr\u00e8s-midi quand on va&nbsp;se promener&nbsp;en ville,&nbsp;il est parfois gris et tourment\u00e9,&nbsp;je ne sais rien de la chaleur vive du sud, je ne connais de&nbsp;Vincent&nbsp;Van Gogh&nbsp;qu&rsquo;un timbre trouv\u00e9 dans une pochette achet\u00e9e avec mon p\u00e8re aux march\u00e9 aux Puces du Tonkin, class\u00e9 dans la cat\u00e9gorie tableau de ma collection, une fille aux cheveux jaunes dans un jardin, je ne sais rien du bordel, de l&rsquo;oreille coup\u00e9e, mais&nbsp;j&rsquo;entends les couleurs, j&rsquo;entends&nbsp;vibrer&nbsp;les couleurs,&nbsp;elles tournent, br\u00fblent, affolent. J&rsquo;entends la folie.<\/p>\n\n\n\n<p>#35 &#8211; Un blanc&nbsp;une absence&nbsp;\/<em>je voulais dire quoi d\u00e9j\u00e0\/<\/em>&nbsp;les mains s&rsquo;agitent devant le visage comme pour chasser&nbsp;une pens\u00e9e&nbsp;\/<em>je sais plus ce que je voulais vous dire\/<\/em>&nbsp;le front se plisse une main se ferme le poing se pose sur le haut du sternum \/<em>j&rsquo;ai perdu le fil, c&rsquo;est pas possible<\/em>\/ les doigts lissent la surface du&nbsp;front&nbsp;les doigts ouvrent le front&nbsp;\/<em>\u00e7a m&rsquo;arrive de plus en plus souvent<\/em>\/&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#34 &#8211; Sur le trottoir, inscrite dans la neige tomb\u00e9e la nuit, la trace glac\u00e9e d&rsquo;un pas d&rsquo;enfant, un pas court, \u00e0 peine marqu\u00e9. Ce pas,&nbsp;il l&rsquo;aurait peut-\u00eatre suivi&nbsp;Hubert Mingarelli, corps engourdi avan\u00e7ant vers les for\u00eats immobiles et sombres, vers les sommets survol\u00e9s par les rapaces, longtemps il aurait suivi le pas de l&rsquo;enfant, jusque dans ses r\u00eaves, jusqu&rsquo;\u00e0 retrouver le lieu o\u00f9 s&rsquo;\u00e9crit le silence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#33 &#8211; C&rsquo;est tout juste l\u00e0, entre prendre et donner, remplir et vider, l\u00e0 o\u00f9 le mouvement se termine, c&rsquo;est imperceptible, un temps, un instant,&nbsp;entre flux et reflux,&nbsp;le corps s&rsquo;immobilise, solidit\u00e9 du roc, calme de l&rsquo;eau \u00e9tale, subtilit\u00e9 de l&rsquo;air quand il est plus que l&rsquo;air, un instant |&nbsp;un instant suspendu.<\/p>\n\n\n\n<p>#30 &#8211; Jeudi 8&nbsp;d\u00e9cembre, quelques jours apr\u00e8s le coup d&rsquo;envoi des illuminations, les habitants de Mo\u00fbtiers ont d\u00e9couvert des tags sur quatre b\u00e2timents de la ville. Sur la mairie \u00ab Macron D\u00e9mission \u00bb, sur la communaut\u00e9 de communes c\u0153ur de Tarentaise \u00ab Macron d\u00e9gage \u00bb, sur La Poste et La Bi\u00e8rerie d&rsquo;autres tags visant \u00e9galement le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Emmanuel Macron.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#28 &#8211; \u00e7a d\u00e9pend si on s&rsquo;inscrit vraiment dans si on adh\u00e8re \u00e0 pleinement partiellement si on a vraiment envie de \u00e7a si on est pr\u00eat \u00e0 jouer le jeu quel jeu quelles r\u00e8gles quel enjeu ou si on reste \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart \u00e0 la marge si on suit de loin si on suit de loin en se demandant sans cesse si ce serait juste pour soi juste pour soi de se rapprocher faire un pas vers signifier que peut-\u00eatre \u00e0 un moment on sera pr\u00eat on pourra rejoindre peut-\u00eatre<\/p>\n\n\n\n<p>#27 &#8211; Elle voudrait qu&rsquo;ils restent assis \u00e0 la table mais ils s&rsquo;agitent tout en continuant de parler. Chaque fois que l&rsquo;un ou l&rsquo;autre passe du salon \u00e0 la cuisine, il fr\u00f4le de trop pr\u00e8s la plante qui occupe la moiti\u00e9 du salon. Les longues feuilles fr\u00e9missent, elle les regarde bouger, attentive au bruit, l\u00e9ger comme un froissement. Plus que les paroles qu&rsquo;ils prononcent, c&rsquo;est ce mouvement la met mal \u00e0 l&rsquo;aise.<\/p>\n\n\n\n<p>#26 &#8211; le trottoir un instant d\u00e9sert&nbsp;|&nbsp;le galop d\u00e9sarticul\u00e9 d&rsquo;un coll\u00e9gien&nbsp;|&nbsp;la main qui claque la malle \u00e0 pizza \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re du scooter&nbsp;|le pare-chocs rafistol\u00e9 avec des bouts de c\u00e2ble \u00e9lectrique entortill\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p>#25 &#8211; C&rsquo;est une crispation dans la nuque \u2013&nbsp;famili\u00e8re \u2013&nbsp;t\u00eate alourdie et&nbsp;mouvements brid\u00e9s &#8211; mes mains se posent le long&nbsp;du&nbsp;cou \u2013 chaleur des paumes \u2013 les doigts cherchent \u2013 creux et bosses des vert\u00e8bres \u2013 baisser le menton et la nuque s&rsquo;allonge&nbsp;\u2013 les&nbsp;doigts pincent les muscles, p\u00e9trissent \u2013 \u00e7a se ramollit \u2013 la t\u00eate tourne \u00e0 droite \u2013 \u00e7a craque petit et rassurant \u2013 \u00e0&nbsp;gauche \u2013 \u00e7a marche aussi \u2013 les bras s&rsquo;\u00e9tirent vers le ciel \u2013 c&rsquo;est reparti&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>#24 &#8211; La cro\u00fbte de bitume soulev\u00e9e par la racine du platane, fissur\u00e9e au pied du poteau de l&rsquo;\u00e9clairage public, l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 de la taille des blocs de pierre qui bordent le trottoir, les feuilles mortes mouill\u00e9es coll\u00e9es au sol, les doigts gel\u00e9s, les oreilles glac\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>#23 &#8211; 3 coups de brosse . 17 coups de peigne . 3 coups&nbsp;de peigne 5 coups de ciseau . 7 peigne 5 ciseau . 7 peigne 5 ciseau . 6 peigne 5 coups&nbsp;de ciseau&nbsp;.&nbsp;7 peigne 3 ciseau . 5 peigne 5 ciseau . \u00e9bouriffage . 9 coups de peigne 2 ciseau . 7 peigne 2 ciseau 1 ciseau . 3 peigne 1 ciseau . 3 peigne 3 peigne&nbsp;1&nbsp;ciseau .&nbsp;2&nbsp;peigne 1 ciseau . 1 peigne 1 ciseau . 1 peigne 1 ciseau . \u00e9bouriffage . 9 peigne 5 peigne 1 peigne 1 ciseau . 1 peigne 1 ciseau . 1 peigne 1 ciseau. \u00e9bouriffage .&nbsp;gel coiffant . fa\u00e7onnage du bout des doigts . coiff\u00e9 d\u00e9coiff\u00e9 .&nbsp;miroir nuque .&nbsp;une belle coupe .<\/p>\n\n\n\n<p>#22 &#8211; Dans la nuit, je me concocte une contrainte. 22i\u00e8me s\u00e9ance, je prendrai le 22i\u00e8me livre de l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re du haut, je l&rsquo;ouvrirai&nbsp;\u00e0 la 22i\u00e8me page et je d\u00e9terminerai l&rsquo;action en fonction de ce qui y est \u00e9crit.&nbsp;Si n\u00e9cessaire, je recompterai 22.<br>1\u00e8re tentative : Emmanuel Carr\u00e8re \u2013 D&rsquo;autres vies que la mienne .&nbsp;\u00ab\u00a0des eaux qui refluaient \u2013 vers la mer \u2013 loin de la mer\u00a0\u00bb. Terribles images du tsunami, sid\u00e9ration, paralysie, le jeu n&rsquo;est plus un jeu, je pose le livre&nbsp;sur le lave-vaisselle, d\u2019un coup, je ne sais plus quoi en faire.<br>2i\u00e8me tentative : Dosto\u00efevski \u2013 Les nuits blanches.&nbsp;\u00ab\u00a0que cela reste mon secret \u2013 vous \u00eates pr\u00eat \u00e0 prendre feu comme de la poudre\u00a0\u00bb. Pr\u00eate \u00e0 rien, trop dans les livres, tout dans les livres, pas pr\u00eate \u00e0 me pr\u00eater au jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>#21 &#8211; Bourdonner \u2013 un son \u00e0 peine audible \u2013&nbsp;bourdonner et&nbsp;marcher dans la rue \u2013 ralentir pour ne pas \u00e9puiser le souffle&nbsp;\u2013 mmmmm \u2013 \u00e7a vibre \u2013 dans la gorge \u2013 dans la poitrine \u2013 dans tout le cr\u00e2ne \u2013&nbsp;marcher \u2013&nbsp;mmmmm &#8211;&nbsp;entendre un pas derri\u00e8re soi \u2013 se demander si dans le dos&nbsp;la vibration &#8211;&nbsp;mmmm \u2013 croiser des passants \u2013 se demander si&nbsp;dans&nbsp;leurs oreilles&nbsp;la vibration \u2013&nbsp;mmmmm \u2013&nbsp;dans leurs c\u0153urs \u2013 leurs os \u2013 mmmmm \u2013&nbsp;un homme tourne \u00e0 peine le menton&nbsp;\u2013 se dire que peut-\u00eatre la vibration \u2013 mmmmm \u2013&nbsp;la feuille dor\u00e9e d&rsquo;un bouleau fr\u00f4le mon \u00e9paule \u2013 peut-\u00eatre \u2013&nbsp;mmmmm&nbsp;\u2013&nbsp;un enfant stoppe sa course \u00e0 ma hauteur pour resserrer ses chaussures \u2013 peut-\u00eatre&nbsp;\u2013&nbsp;peut-\u00eatre \u2013<\/p>\n\n\n\n<p>#20 &#8211; L&rsquo;homme&nbsp;tient&nbsp;son sac \u00e0 dos par une bretelle et le fait avancer en le poussant d&rsquo;un pied hargneux.&nbsp;Il&nbsp;franchit la ligne de l&rsquo;espace de confidentialit\u00e9 et s&rsquo;approche du guichet.&nbsp;Regard fix\u00e9 sur les horaires de d\u00e9part des trains, il tend son&nbsp;t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la jeune femme&nbsp;assise derri\u00e8re la vitre. Elle&nbsp;le flashe sans lever&nbsp;yeux&nbsp;vers lui et s&rsquo;active&nbsp;sur son clavier.&nbsp;L&rsquo;homme se presse la joue, se masse la machoire d&rsquo;une main nerveuse, donne des coups de genoux dans son sac. La fille le regarde maintenant, elle lui parle en lui montrant l&rsquo;\u00e9cran de son ordinateur. Il soupire&nbsp;plusieurs fois, fouille les poches de son blouson,&nbsp;trouve&nbsp;une carte bancaire,&nbsp;l&rsquo;ins\u00e8re dans le lecteur qu&rsquo;elle lui indique d&rsquo;un coup de menton.&nbsp;Elle lui tend son titre de transport. Un sourire. Suivant. <\/p>\n\n\n\n<p>#19 &#8211; Le dos de l&rsquo;\u00e9paule de l&rsquo;homme retient la porte, merci, son&nbsp;corps s&rsquo;efface, pardon, je passe&nbsp;devant lui, merci.&nbsp;<br>Je montre, ici, le ticket, ici. La femme \u00e0 la grosse valise jaune&nbsp;h\u00e9site,&nbsp;le&nbsp;composteur avale le ticket\/claquement\/renvoie le ticket, les ventaux glissent et&nbsp;s&rsquo;ouvrent, pr\u00e9cipitation,&nbsp;la femme&nbsp;franchit le portillon.&nbsp;Elle&nbsp;se retourne, un large sourire, merci.<br>J&rsquo;arrive au rez de chauss\u00e9e. La voisine entre dans l&rsquo;immeuble, rabat sa capuche, soupire. \u00c7a y est, au sec&nbsp;?&nbsp;Elle, dans un nouveau&nbsp;soupir. Oui, \u00e7a fait pas semblant aujourd&rsquo;hui&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>#18 &#8211; <em>Oui, le r\u00e9el peut \u00e9teindre le langage. Alors, nous ne savons plus parler, nous parlons couramment la langue ordinaire, vid\u00e9e de son chant, de sa force. Nous n&rsquo;\u00e9crivons plus. Ecrire, c&rsquo;est d\u00e9ployer l&rsquo;autre langue chaque jour r\u00e9invent\u00e9e. La langue des solitudes, du regard ac\u00e9r\u00e9. Oh, combien sont rares ces moments dans un jour ! Vivre pour une phrase d\u00e9tach\u00e9e du silence. Dans ce livre lu et relu, dans ce livre d&rsquo;un po\u00e8te, d&rsquo;un fr\u00e8re, le dessin d&rsquo;une petite fille, dessin qu&rsquo;elle<\/em>*<br>pos\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re des livres de po\u00e9sie pourtant ce n&rsquo;est pas un livre de po\u00e9sie \u2013&nbsp;\u00e9paisse tranche noire \u2013 liser\u00e9 blanc avec logo de l&rsquo;\u00e9diteur&nbsp;: dessin d&rsquo;un dieu barbu, cornu \u2013 couverture souple et lisse jaune moutarde avec photo couleur format paysage sur le tiers sup\u00e9rieur : un chemin traverse une lande vallon\u00e9e, le ciel est gris, immense \u2013 le livre s&rsquo;ouvre tout seul page 94 \u2013 papier l\u00e9ger \u2013 odeur de bois fra\u00eechement sci\u00e9 quand les pages filent sous le pouce.&nbsp;<br>* Vernet Jo\u00ebl &#8211; Carnets du lent chemin &#8211; Editions La rumeur libre<\/p>\n\n\n\n<p>#17 &#8211; Ne plus d\u00e9monter les grues de construction, laisser leurs gros pieds peser sur la chauss\u00e9e, leurs fl\u00e8ches osciller dans le ciel, les laisser s\u2019\u00e9cailler, rouiller, laisser les habitants grimper, accrocher leurs doigts aux montants m\u00e9talliques, se hisser force cuisses et biceps, \u00e9prouver la peur, le vertige, investir la cabine, surplomber la ville, les tours et la cath\u00e9drale, \u00e9chapper \u00e0 la brume du fleuve et plus pr\u00e8s des \u00e9toiles, se livrer au silence.<\/p>\n\n\n\n<p>#16 &#8211; Un gilet noir sans manche vo\u00fbt\u00e9 \u00e0 hauteur des omoplates. Une \u00e9charpe de soie blanche et turquoise \u00e0 feuillages, branchages. Une veste en laine \u00e0 carreaux rouges et noirs recroquevill\u00e9e aux emmanchures.<\/p>\n\n\n\n<p>#15 &#8211; tu vas le recracher le petit bout | \u00e7a va avec tes draps | vive la r\u00e9publique je suis chez moi | je prends \u00e7a pour l&rsquo;\u00e9nergie, je serai en Chine, je mangerais un \u0153uf | attends faut qu&rsquo;je demande au patron, faudrait que vous marquiez, il sait m\u00eame pas c&rsquo;qu&rsquo;il vend | profitez d&rsquo;la vie on arrive \u00e0 la fin l\u00e0, tout va sauter | t&rsquo;imagine on dit \u00e7a \u00e0 Julien c&rsquo;est 5 ou 6 euros en magasin | et au niveau de la taille, encore un petit peu | c&rsquo;est un manque d&rsquo;air au niveau du cerveau tu sais quand ya pas d&rsquo;air au niveau du cerveau |&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#14 &#8211; Faut pas tra\u00eener dans les ronds-points, je me jette et p\u00e9dale, traverse les voies vers le noyau central, le v\u00e9lo et le corps s&rsquo;inclinent vers le Totem, colonne multicolore marquant l&rsquo;entr\u00e9e de Villeurbanne, p\u00e9daler, maintenir l&rsquo;\u00e9quilibre et la vitesse, la carrosserie silencieuse d&rsquo;une voiture aux \u00e9normes pneus crant\u00e9s glisse \u00e0 ma droite, un scooter nerveux s&rsquo;ins\u00e8re, encore une rue et je me redresse, me rabats et rejoins la circonf\u00e9rence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#13 &#8211; Apn\u00e9e. Mon pas &#8211; que j&rsquo;essayais de garder r\u00e9gulier &#8211; suspendu. Le bloc d&rsquo;uniformes bleu marine avance. Quatre de front. M\u00eame cadence, m\u00eame regard aux aguets. Sur l&rsquo;avant du gilet, fond blanc lumineux, lettres noires, POLICE. Arme accroch\u00e9e \u00e0 la ceinture, ils passent. Apn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>#12 &#8211; Dessous il y a le mur trop haut, trop lisse et blanc pour l&rsquo;\u00e9chapp\u00e9e, dessous, il y a le rocher \u00e9boul\u00e9 d&rsquo;un pan de montagne, le creux des asp\u00e9rit\u00e9s, les marbrures sombres, la solitude du ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>#11 &#8211; Je suis assise par terre, le dos coll\u00e9 aux ailettes br\u00fblantes du radiateur en fonte. L&rsquo;air frais pass\u00e9 entre les battants disjoints de la fen\u00eatre tombe sur ma nuque, la lumi\u00e8re blanche de l&rsquo;hiver \u00e9claire les pages du livre. Je lis. Des dimanches entiers, je lis. A en avoir mal \u00e0 la t\u00eate le soir, je lis.<em>&nbsp;Tu t&rsquo;arraches les yeux<\/em>, me gronde ma m\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#10 &#8211; Pendant que je rabats le r\u00e9troviseur lat\u00e9ral, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de fermer les yeux. | Pendant que je marche le long de l&rsquo;avenue bord\u00e9e de peupliers, je pense au ruisseau de la Rize enterr\u00e9 vivant, on dit qu&rsquo;il court encore. |&nbsp;Pendant que la femme au pr\u00e9nom slave&nbsp;parle, j&rsquo;imagine l&rsquo;ours blanc dress\u00e9 au-dessus d&rsquo;elle.&nbsp;|&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#09 &#8211; Ne pas s&rsquo;attarder sur l&rsquo;\u00e9paule qui cogne une \u00e9paule, un bras, coup de genou, ne pas s&rsquo;attarder sur les corps qui \u00e9vitent d&rsquo;autre corps, face \u00e0 face d\u00e9jou\u00e9s, pi\u00e9tinement, tous les pieds pi\u00e9tinent, corps compacts contre compacts, ne pas s&rsquo;attarder sur le gobelet de carton tendu, sur les regards fuyant le regard, les regards gliss\u00e9s sur la forme repli\u00e9e sous les couvertures, ne pas s&rsquo;attarder, avancer.<\/p>\n\n\n\n<p>#08 Mathilde&nbsp;Singer&nbsp;Perrine&nbsp;Salom\u00e9&nbsp;Claire Grandjacques Sylvie Ruiz Anne-Ga\u00eblle Vially Marion Herbeling Pierre Massinon Guirette Patti Smith J.G Ballard Jack O\u2019Neill Sandy Lenny S\u00e9bastien Tiffany Cornu Corine Mussio Maya Marcellin Massinon Alexandra Chouippe Mace Jordane Hadj Abderrahmane Am\u00e9lie Massinon Adrien Ezerzer Claire&nbsp;Fayaro<\/p>\n\n\n\n<p>#07 &#8211; Une narine qui renifle, le menton enfoui dans le col du blouson, les mains dans les poches, il ne rel\u00e8ve pas la t\u00eate. | Cheveux serr\u00e9s sur le haut du cr\u00e2ne, sourcils fronc\u00e9s, elle parle du bout des l\u00e8vres, la cigarette s&rsquo;agite au coin de sa bouche. | Ample d\u00e9hanch\u00e9 pour propulser la jambe vers l&rsquo;avant, balancement d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, de l&rsquo;autre, tout le corps absorb\u00e9 dans la progression lente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#06 &#8211; Personne d&rsquo;autre que moi n&rsquo;aurait remarqu\u00e9 la boule molle de petites plumes blanches accroch\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9raillure rouill\u00e9e du panier m\u00e9tallique, sur son v\u00e9lo la fille serpente entre les voitures, le duvet de l&rsquo;oiseau s&rsquo;agrippe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#06 &#8211; Personne d&rsquo;autre que moi n&rsquo;aurait remarqu\u00e9 le long soupir qui interrompt parfois le souffle acharn\u00e9 de l&rsquo;usine, la respiration forc\u00e9e un instant suspendue, la vibration des tuyaux annel\u00e9s qui circulent au-dessus de nos t\u00eates \u00e0 peine assourdie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#05 &#8211; Le ciel de l&rsquo;Est en panneaux, gris blanc lumineux, gris bleu ardoise, gris anthracite presque noir. Un losange, des quadrilat\u00e8res de diff\u00e9rentes tailles, un triangle isoc\u00e8le et un octogone irr\u00e9gulier. G\u00e9om\u00e9trie complexe, vitrage entre les poutres du pignon et perspective coup\u00e9e par les pans de toit du voisin. Nuages lourds, on dirait un ciel de neige.<\/p>\n\n\n\n<p>#04 &#8211; C&rsquo;est la respiration qui reprend corps \/ un soupir \/ une amplitude neuve \u00e0 la mesure du jour \/ silence \/ vide \/ repli\u00e9e \/ le genou au creux du genou \/ la jambe \u00e9tir\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 crampe du mollet \/ vide \/ un autre soupir \/ dans ce souffle \/ O comme Odessa.<\/p>\n\n\n\n<p>#03 &#8211; Il aurait fallu embrayer le pas sur les talons de l&rsquo;homme, se mettre dans la cadence, tenir \u00e0 l&rsquo;oeil la veine qui gonflait et se r\u00e9sorbait \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de sa cuisse, une veine bleue, saillante, attaquer la grande mont\u00e9e \u00e0 petites foul\u00e9es \u2013 je sais qu&rsquo;apr\u00e8s la pente est moins raide -, r\u00e9gler mon souffle sur le sien, laisser le rythme de mon c\u0153ur s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#02 &#8211; Les lignes de ma main. Je cherche les mots. Ma main de toute jeune coll\u00e9gienne dans sa main \u00e0 elle. A ses yeux clairs et \u00e0 sa longue robe indienne, j&rsquo;avais accord\u00e9 toute ma confiance. Son regard suivaient les lignes de ma main et elle me parlait de mon avenir. J&rsquo;ai bu ses paroles, elles m&rsquo;ont anim\u00e9es le temps d&rsquo;un \u00e9t\u00e9, un \u00e9t\u00e9 formidable. J&rsquo;aimerais tant retrouver les mots.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>#01 &#8211; Le train roule dans le gris, brumes et nuages sombres. Un instant, le sommet ac\u00e9r\u00e9 du mont Granier appara\u00eet. Isol\u00e9 de sa base il flotte, flotte dans un espace bleu intense.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#40 &#8211; Poursuivre&#8211; en \u00e9veil, instantan\u00e9, fugitif, un geste, un visage, une pens\u00e9e : noter&#8211; surgissement, tangible, imperceptible, r\u00eav\u00e9&nbsp;: noter&#8211; marcher, respirer, s&rsquo;arr\u00eater&nbsp;: noter&#8211; oubli, disparition, effacement, absorption&nbsp;: noter&#8211; trop-plein de mots, pas de temps, confusion, haute voltige&nbsp;: noter&#8211; un appel, un d\u00e9sir, une n\u00e9cessit\u00e9, pas de doute&nbsp;: noter&#8211; du vide, rien que du vide, rien \u00e0 dire, vertige&nbsp;: noter&#8211; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnets-individuels-aline-chagnon\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Carnets individuels | Aline Chagnon<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":404,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3942,3897],"tags":[],"class_list":["post-99314","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-carnets_individuels","category-le_grand_carnet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/99314","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/404"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=99314"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/99314\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=99314"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=99314"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=99314"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}