la photographie disperse le feu

incendie en Beauce, vu de l’autoroute




Il faut absolument que je fasse des progrès en photographie, ai-je décidé. Mais je connais les contraintes : l’appareil compact doit rester réglé sur automatique, sinon c’est pas de jeu. Donc c’est dans la tête : que j’arrête une bonne fois de me dire que la photographie doit représenter le paysage ou l’objet ou le sujet mieux que je le vois. Penser que l’appareil prend la photo de la même façon que je regarde à travers mes yeux flous à tache : depuis l’arrière de ma tête. Donc, en photographiant plus exactement l’image mentale qui me détermine l’envie de photographier, photographier ce que je vois dans ma tête, et pas ce que je devrais voir si j’y voyais. Juste garder précises les géométries qui les organisent. Là ce soir, regardant depuis l’autoroute, le régulateur de la bagnole sagement piqué sur 128 (pendant 2 heures, on se serait cru entre Ottawa et Toronto), j’aperçois ce feu qui ronge les chaumes, très loin, sur l’étendue immense de la Beauce. Probablement juste pour fumage. Je crois que là j’ai effectivement photographié le dedans de ma tête, et pas le dehors du feu. Alors nouvelle question : est-ce reproductible, est-ce que cela fonctionne aussi avec les images mentales que je me forme dans le noir ?




François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 août 2012
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Messages

  • Souvent, l’image que je m’en vais chercher à travers un tableau c’est celle qui conjugue toutes ces images attrapées en filant.
    Quelque part à propos de mon Paysage n°90, j’avais noté ça :
    « D’abord, j’avais surpris sur la route cette silhouette émergée des arbres (ou peut-être est-ce plus juste de dire que quelque chose en elle m’avait surpris) sans bien que je sache dire ce qui me retenait et a fait que je ressente ce désir contrarié de celui à qui une chose se donne dans le mouvement de sa disparition. Je dois dire que dans ces cas, ces arrangements ordinaires se donnent à moi avec autant de distinction qu’un tableau sur un mur. Je veux dire qu’il se détache du fond du monde. […] Je me suis demandé si c’était une image qui m’échappait alors ; image à laquelle je revenais à chaque trajet, d’autant plus désirable qu’elle était désirée en vain, comme l’écrit Proust quelque part, et qu’il me faudrait patiemment assimiler comme l’œil parcoure la surface d’une image par sauts, zigzags, retours, laborieusement, avant de la percevoir toute. Mais manifestement il s’agissait plutôt d’un mouvement, d’une bascule de l’image tout à la fois en et hors d’elle-même. Si bien que le souvenir à la fois très prégnant et confus que j’en avais ne devait rien à un défaut de mémoire, ce que je compris après avoir réalisé quelques photographies à la diable : cette vue que j’aurai voulu retourner chercher avec la peinture n’existait pas, ni dans une photographie, ni dans l’autre, peut-être un peu dans l’ensemble. Un peu comme l’on se souvient parfois d’une scène d’un film ou d’un livre qui s’avère impossible de retrouver à la relecture : on se l’est inventé. »

    Voir en ligne : http://lespasperdus.blogspot.fr/201...