2014.07.26 | Cagliari, de ces trois statuettes nuragiques


Bien peu d’explications au musée archéologique de Cagliari, et pas de livres ou de guides à se procurer (un petit livre en anglais au Monte Sirai, de moindre ambition mais qui a une librairie). Dans la profusion de salles et d’objets, parfois on s’arrête sans savoir ce qui vous fige. Ça a été le cas pour ces trois statuettes, tout en bas, peu visibles et dont hier soir je fais le bandeau d’accueil de Tiers Livre. Une déploration ? Trouvées ensemble dans la même tombe, ou dans des tombes différentes ? Trace d’une tradition sculpturale fréquente sur l’île, et dont il resterait seulement celles-ci, ou hapax ? On en sait si peu sur les nuragiques, qui se sont refusé à l’écrit. Et encore moins sur leur extinction, vers – 800, dès avant l’âge punique et après 1000 ans d’une culture étonnante et complexe, aux rituels méconnus, aux architectures fantastiquement homogènes. Alors je fais quelques images, dans les conditions imposées, ISO à 1600, focale à 1,8 et le point à la main réglé successivement sur chaque personnage, pour compenser l’éclairage défaillant, le ras du sol et la vitre. Est-ce que je vois moins, dans le musée, parce que je m’autorise à photographier ? Je crois savoir me concentrer sur la brève réception d’une image, et faire le vide autant que pour une phrase à travailler sur l’écran, dont l’environnement est riche aussi d’échappatoires. Je crois savoir me concentrer sur l’image croisée mais qui ne m’est plus accessible. Ainsi, ces derniers temps, sur le peintre et photographe américain Charles Sheeler. Dans le musée, un gamin italien, auquel ses parents avaient confié un téléphone au généreux clic sonore de déclenchement imité des années 50, visait consciencieusement et exhaustivement chaque coin de vitrine. Donc l’intensité esthétique, j’en bénéficierais encore aujourd’hui à distance, et chacun d’entre nous est la somme de ces intensités traversées puis cumulées. Bien sûr une question d’archive, mais si secondaire, et quand bien même je suis heureux de réouvrir mon Lightroom sur l’histoire architecturale de Chicago ou telle stèle écrite du British Museum. Mais c’est autre chose : le temps ici de développer ces images avec le logiciel est une activité, et en tant qu’activité se reconfronter à l’intérieur même de cette émotion monolithique reçue lors de la découverte. Lignes, formes, forces et volumes, mais peut-être même avant tout le temps que j’y passe, et un tout autre archivage : celui qu’on construit à l’intérieur de soi-même. Ma pratique du monde passe par ces photographies qui voient mieux que moi.

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 juillet 2014
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