2015.08.12 | attente des images


Dans l’espèce de guerre primitive que se font les grandes plateformes (par exemple, une vidéo YouTube que vous propulsez sur Facebook ne sera pas comptée dans le nombre de visionnages si elle est vue depuis Facebook), c’est toujours une danse de funambule pour les petits blogs : si on ne relaye pas sur les plateformes réseau on est vite réduit à une consultation limitée à son cercle privé, et si on relaye sur les plateformes réseau à quoi bon héberger en propre ses données ? Ainsi, ces derniers temps, j’ai largement délaissé les rubriques ci-contre (menu de gauche), abandonnant directement les photos à Facebook ou Instagram, où elles trouvent une consultation immédiate, mais s’enfonceront vite dans la fosse à bitume des algorithmes. C’est aussi que sur quoi j’ai travaillé ici toutes ces années, en quoi le défilement sur la page blog d’une suite d’images fixes construisait un récit, me semble trouver ses limites par rapport à ce que peut apporter une vidéo. Avant-hier ces marques sur le bitume des rues, hier cette pluie violente d’été qui a tenu toute la matinée, en les abandonnant à YouTube c’est donc comme renoncer à ce qui me lie profondément à ce site comme lieu même de mon travail ? Demain c’est le retour, la tête commence à se détacher, on voit ce qui nous environne avec plus de détachement – et pourtant comme c’est usant au-dedans tout ce qu’on a reçu, ce que ça déstabilise en vous, comment ça mange le sommeil. Oui, bien sûr, j’ai fait ce que j’avais à faire, côté Lovecraft : côté boulot personnel on se dit que c’est plutôt dans ces invisibles transformations intérieures que ça se joue, et donc pour un temps décalé. Ainsi, sur le disque dur externe, ces réserves de vidéos et d’images qui peut-être reviendront sur la table au retour, ou pas : l’équipée Nantucket, le pélerinage North Truro. Quel est le temps associé à l’image (ou la vidéo de quelques secondes) lorsqu’on les garde ainsi en réserve ? (Quelque part dans Rabelais cette idée de conservation à propos des paroles, il parle du feutre utilisé pour les aliments ou je ne sais plus.) Je rapporte, acheté au musée de Boston, un gros bouquin sur Charles Sheeler. Il y a longtemps que ce peintre m’importe, et ça continue. Collectionner intérieurement, une par une, la somme des toiles vues. Y avoir ajouté à Providence celle-ci, une hélice d’avion – la symbolique de l’objet plus importante ou seulement incluse dans la représentation elle-même ? Ou la représentation s’ouvrant au symbolique par cadre et perspective, sans tromper l’objet ? Un peu plus loin dans le disque dur, toutes les images et vidéos rangées par ordre chronologique de prise de vue, cette fine carapace séchée de limule trouvée dans le sable à Hyannis, mais si je la mets dans la valise au retour elle sera probablement écrasée. Pas de rapport direct avec Sheeler, pourtant ce rapport je le fais ici, ça me sert à ça ces digressions de journal, que j’accumule donc encore et pourtant dans ce blog sous mon propre hébergement, et non sur les grandes plateformes. Qu’est-ce que me dit la toile de Sheeler photographiée du temps propre à l’image ?

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 août 2015
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