2016.03.24 | « trop trop sympa truc machin »


Autrefois dans mes cahiers je recopiais un peu systématiquement ces tournures orales qu’on attrape dans la rue ou « les transports » (autre apparition relativement récente), maintenant moins. Si elles me semblent porteuses d’interrogation, ou d’une sorte d’immobilisation distorsion provisoire de la langue je les tweete pour les retrouver. J’aime lire Nathalie Sarraute pour ce prisme microscopique sous lequel chacune elle les met. Pour ma propre écriture j’aurais plutôt tendance à m’éloigner de l’oralité, mariner dans l’intérieur muet et examiner ce qui s’y dépose. Mais là quand même exception : la fille parlait à un type et était à cinquante centimètres de moi dans le métro bondé. Elle a sorti ça parmi d’autres perles, c’était sa façon à elle de dire : « ah le mec trop trop sympa truc machin ». La percussion par redoublement amont, dans « trop trop sympa », c’est habituel dans les formes parlées. Mais c’est la façon elle a ajouté « truc machin » : « truc » prolongeait en disant « tellement sympa que tu vois on pourrait y adjoindre un adjectif qualificatif qui en renforce l’évidence ». Et pour « machin » on aurait « d’ailleurs l’adjectif qualificatif pourrait lui-même se compléter ou se renforcer par un exemple concret qui en témoignerait du caractère irrévocable ». Ou alors exprimant précisément une limite, une nuance : tout ce qui convient à la fonction d’être « sympa » celui dont on parle l’assume, mais cela déborde-t-il ce qu’on peut légitimement associer à ce que ce mot contient de convenu ? Ça m’a posé question quant à cette seule question qui vaille pour la littérature et la qualifie telle : comment mettre un mot après un autre. Elle, justement, avait trouvé réponse : il existe des mots qu’on peut requérir comme fonction-type et qui ont pour rôle d’affirmer ce qui est notre terreur, épreuve, défi à nous : qu’après un mot en vient un autre. On met « machin » et la phrase continue, sa fonction de syntaxe est reconnaissable et donc déjà langage, articulation. Avons-nous tant besoin de mots que nous avons besoin de fonctions ? Je n’ai pas pu lui poser la question, elle et le type sont descendus à la Motte-Picquet Grenelle et moi je continuais. Images ci-dessus : métro ligne 6.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mars 2016
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