2016.06.03 | une autre fin du monde est possible


On lit tellement et tellement de bêtises sur ce flux d’information illimité qu’on reçoit (à condition qu’on le veuille bien, et qu’on lui ouvre les portails que nous-mêmes avons choisis), et combien il serait préjudiciable à une autre strate de connaissance plus lente, analytique et profonde, comme si chaque étape de notre connaissance lente, analytique et profonde n’avait pas – dans toute l’histoire de l’écrit – été chaque fois organiquement liée à ces sauts incrémentaux dans des flux d’information plus rapides et plus vastes. Ainsi, ce matin, me hantait souterrainement cette phrase « une autre fin du monde est possible » sans pouvoir l’associer réellement à une source, blog ou journal [1], même si je peux associer ces dérives web sur phrase à ce que je goûte tellement par exemple dans le blog d’Arnaud Maïsetti. Alors je lance une recherche Google de la même expression avec guillemets et faut-il s’étonner de trouver 5870 résultats à la requête ? La construction mentale immédiatement se remet en place, sans qu’on sache quel en est le socle dessous, ni ce qu’elle désigne au dehors, ni seulement si elle a des points d’attache avec le monde qu’on dit réel tout autour. J’y retrouve Platon, Deleuze, un graffiti à Rennes, une banderole dans une manifestation, bref une communauté vivante, ancrée dans l’histoire de sa parole et ses révoltes. Je cherche un titre en ce moment pour une collection d’écrits autour du fantastique, je regrette d’avoir cédé e_styx à l’équipe actuelle de publie.net qui n’a pas prolongé cette démarche mais bon, je trouverai autre chose (en plus, il faut d’abord que je les écrive, ces textes). Mais l’expression « une autre fin du monde est possible » est donc déjà un « commun », élément de langue forgé par la communauté, dispersé et reconduit par elle, et aidant à nous constituer tels. Par contre, même sans retrouver directement l’article que je lisais à propos de cette phrase, mémoire très claire du lieu et de l’instant, dans la bizarrerie de la journée d’hier. Matinée à ne pas trop oser se lancer dans des travaux lourds, le stress parallèle des étudiants de Cergy en diplôme (Rebecca, avec qui on a pas mal travaillé ces derniers jours, aura son DNSEP avec félicitations comme Zukhra hier, mais ça me taraude encore plus rétrospectivement pour ces 2 élèves de 3ème année dont je n’ai pu arracher qu’on les maintienne à l’école – allons, ça ne regarde pas cet espace, sauf que ces questions, l’exclusion du non conforme en temps de transition dans une collectivité académique, ce serait passionnant à analyser s’il n’y avait pas d’abord le dégât humain et se demander au nom alors de quelle compromission soi-même on reste). En tout cas il y a eu le train de midi, serrés sardines à cause de la grève et des trains supprimés, et à cause des trois rendez-vous qui s’annonçaient s’être simplement mis dans cet état d’entre veille partielle et sommeil conscient, images qui défilent, rassemblement du dedans. La pluie sur Paris, le vent aussi, et ce petit quarteron de manifestants devant la gare, dans le jour sombre, dont on se disait forcément que c’était contre le ciel qu’ils protestaient. Descendu à Châtelet, la pluie sur le visage qui faisait du bien et entré 40’ dans le café à l’angle du théâtre de la Ville, connecté pour mails, voir sur Instagram s’afficher une photo de la Seine prise depuis l’angle du pont, à 5 m d’où je suis, par Peppe Cavallari avec qui j’étais 3 jours plus tôt à Montréal, sans bien sûr qu’ici on se croise, tout en sachant à quelques secondes de retard avoir partagé le même point spatio-temporel dans la ville noire, venteuse et lourde de pluie, toujours la pluie. Translation de cent mètres au café Livres pour le 1er rendez-vous, boulot à trois sur les adaptations Lovecraft pour France Culture (enregistrement début juillet, auquel je ne suis pas associé, pour diffusion en septembre). Je prends ensuite un taxi (8€40) pour monter chez Fayard, le fleuve gonflé et marron aperçu, je ne sais pas qu’au même instant on décide aussi de fermer le Louvre et Orsay pour évacuer les réserves. Aborder ce chantier d’une refonte de mon vieux livre sur les ateliers d’écriture, il en reste 193 en stock, il faut que je m’en commande 2 ou 3 sur Amazon en souvenir. Bizarre de retrouver à 10 ans d’écart, mais dans un contexte rajeuni, et surtout défitichisé, l’ancien bureau de Claude Durand. Je ne me serais pas permis de photographier, sinon cette vue de la fenêtre lancée sur Instagram avec toits, pluie et quelques manuscrits. D’ailleurs on a aussi parlé Instagram, et reviendrai avec le dernier Beinstingel, à paraître septembre. Puis marcher jusqu’à l’Atlantique, face à la gare, autre rendez-vous cette fois à deux et c’est Lovecraft encore mais pour projet web-série télé, le champ extrêmement tendu de ce contexte et là aussi les questions qui reviennent sur soi-même : accepter ou pas ces dispositifs qui auraient passé pour totalement incongrus il y a quelques années, savoir avec un minimum de certitude (la « tache de sang intellectuelle » de Lautréamont) si la contrainte reste positive (dans les premières étapes franchies elle l’est) et à quel prix quant à ce qu’on recherche soi, et la question même de savoir si on peut tenir soi dans ces champs de tension ou s’il vaudrait mieux des murailles plus épaisses et se rassembler dans l’écriture, donc ici dans le site mais quelle économie même petitement individuelle qui émergerait de notre activité web et nous permettrait au moins ça, un café à 2€40, un billet de train (je n’ai pas payé le retour), et un appareil-photo moins basique que le mien (j’en rêve, pour les vidéos). Je marche toujours en flou après ces rendez-vous avec R. – ça doit être le 4ème –. Grève toujours, un seul train qui circule, c’est normalement le train qui dessert Poitiers Ruffec Angoulême et Bordeaux mais au lieu de ça ce soir il desservira Tours, et les gens qui veulent aller à Ruffec (j’ai un attachement particulier à la gare de Ruffec) attendront à Saint-Pierre des Corps le Lille-Bordeaux quelques dizaines de minutes plus tard je leur souhaite bonne galère. Bizarrement le train est quasi vide, sauf dans tout le coin de voiture cet homme volubile qui parlera sandre et silure. Quand j’avais voulu acheter le billet la SNCF m’avait proposé un « surclassement 1ère » au tarif de 60€, pour ça que je m’attendais à un train bondé et non pas ces wagons vides fonçant dans la nuit alors que tous les autres trains étaient annoncés comme supprimés, c’est ce que je dis au contrôleur avec lequel on discutera finalement un bon moment et me laissera voyager sans billet, de toute façon avec ce que je laisse par mois à la SNCF (je payais l’aller-retour 42€ en juin 2009, 64€ au moins désormais) ça ne les mettra pas sur la paille. Il me reste quoi de ces moments, le semi-abrutissement du train aller avant les 3 rendez-vous, ou ce moment dans le bistrot face à la Seine ? Je devais écrire quelques lignes pour le n° d’Actualité Poitou-Charente de cet été, numéro spécial, thème l’archéologie et je ne l’ai pas fait. C’est la 3ème fois en 2 mois, la 4ème fois même, que je laisse filer une demande de texte, et c’est comme malgré moi, il y en a au moins un que je regrette vraiment de n’avoir pas fait et c’est comme plus fort que moi, comme ces gars avec leurs drapeaux tout à l’heure sous la pluie et le ciel noir du parvis de Montparnasse : quelque chose en moi qui se refuse à continuer le jeu, tant le jeu est devenu biaisé. Bientôt un an, aussi, que la vidéo absorbe l’essentiel : est-ce que c’est légitime, ou bien qu’est-ce que je fuis ? D’ailleurs, même là tout de suite, est-ce que ce n’était pas le temps d’aube qui devait être réservé à la reprise du Lovecraft pour Culture (adaptation Chose sur le seuil et Chuchotements dans la nuit pour 2 fictions d’1 heure), et à ce dossier web-série télé qui va quand même faire ma journée (il pleut toujours, de toute façon, enfin non mais le ciel est bien noir). Et reste cette phrase, « une autre fin du monde est possible », ou pas possible de ne pas s’y lire soi-même – et dont normalement ce billet va pousser à 5871 le nombre de pings Google. Photos ci-dessus : Montréal downtown, la semaine dernière, le groupe sculpté de Mason.


[1merci Robert Hébert de m’avoir rafraîchi la mémoire ce matin : c’est dans une recension du Monde des Livres sur le dernier livre de Georges Didi_Huberman qu’était citée cette phrase – il aura donc fallu Facebook et un aller-retour Montréal pour ça !


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 juin 2016
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