2016.08.27 | l’élégance à Minuit


Qu’on me pardonne la petite approximation grammaticale : c’est bien des éditions de Minuit que je vais parler. Et de quelques problèmes (ou justement, avec Minuit, de non problèmes) touchant les droits d’auteur, les contrats et le juridique aux temps numériques.

Rappel : spécificité française (et uniquement française) d’une exception au droit commercial, qui limite les contrats à 10 ans, pour les contrats d’édition qui, eux, peuvent s’aligner sur la durée de la propriété intellectuelle (70 ans post mortem). Contrairement donc à des Balzac, qui pouvaient réimprimer leurs livres et les transformer à chaque nouveau contrat signé – et il n’y aurait jamais eu de Comédie humaine sinon, le meilleur de nos vies s’éloigne donc de nous, intangible.

Certaines maisons, Minuit en faisait partie, réimprimaient régulièrement les titres avant épuisement, pour maintenir l’intégralité de leur catalogue, comme une sorte de contrat moral avec l’auteur. Mais ça aussi, aujourd’hui, semble bien obsolète : pourquoi refaire du stock d’un livre qui ne se vend qu’à 10 ou 15 exemplaires par an ? On avait aussi avancé la revendication de pouvoir « reprendre nos droits » si par exemple l’éditeur s’avérait dans l’incapacité de vendre 50 exemplaires par an...

La règle, c’est qu’une fois l’indisponibilité d’un livre constaté en librairie, on en informe l’éditeur par lettre recommandée. Bien sûr, pas question de ça entre les éditions de Minuit (exemplaire dans l’envoi de comptes chaque 1er octobre, depuis plus de 30 ans... Fayard est un des rares dans cette exemplarité-là aussi).

Il y a que le contexte change. Pour moi, deux enjeux :
- j’ai 63 balais, et ce qu’on a fait, tout au long de la route, important de le rassembler, de le questionner, même s’il y a encore quelques projets lourds au-devant ;
- ce qui se passe ici, sur le site, n’est pas séparable du travail plus lent ou architecturé du livre – j’ai commencé à publier bien avant qu’on dispose du web, mais la cohérence qui s’établit aujourd’hui depuis mon activité web a besoin de se réapproprier, en amont d’elle-même, ce qui nous y a menés.

Il y a 3 ans, un précédent : c’est mon 2ème livre, Limite – écrit à la villa Médicis en 1985 –, dont Irène Lindon n’avait pas souhaité maintenir l’exploitation. Composé sur machine à écrire, je l’avais recopié sur mon ordi, en notant aussi tout ce qui me revenait, le temps de cette re-dactylographie, sur la genèse ou les sources. Ça a donné ce livre, maintenant proposé par Tiers Livre Éditeur sous le titre Le deuxième livre est toujours le plus difficile à écrire, expression venue directement de Jérôme Lindon.

Ces derniers mois, c’étaient deux autres livres qui disparaissaient du site Minuit : Un fait divers et Calvaire des chiens. Prenons ce dernier : la valeur littéraire, pas à moi d’en juger. Il m’est cependant important pour deux raisons : c’est la dernière fois qu’il m’avait semblé pouvoir me fier à un exercice du roman, avant que la question de l’écriture et du réel ne fasse craquer toute notion de genre (je réutiliserais plus tard le mot roman, mais par provocation, pour Daewoo qui est une enquête uniquement menée par Internet, première fois que je faisais ça (dans une période, 2003, où c’était considérablement plus facile de hacker et cracker les sites et archives qui nous intéressaient !). D’autre part, j’ai écrit Calvaire des chiens à notre retour de Berlin, où nous avions passé toute l’année 1988 dans une maison où habitaient des gens, invités comme nous par le Künstlerprogramm du DAAD, qui s’appelaient Arvo Pärt, Norman Manea, Jim Jarmusch ou Otar Iosseliani (tiens, là aussi qu’on avait passé une belle soirée avec Michel Butor). À peine je finissais cette écriture, en 1989, que le mur tombait : le livre n’avait plus de sens. J’ai décidé d’inscrire aussi cette chute, à rebours, dans l’histoire. Je crois ne l’avoir jamais relu. J’attends aujourd’hui avec curiosité – une curiosité dont j’aurais été incapable il y a quelques années – de le passer sur mon scanner et de voir ce qu’il a dans les tripes.

Et donc courrier retour d’Irène Lindon : « comme nous n’envisageons pas de les réimprimer, je vous en restitue les droit » et on s’en tiendra là sans rien formaliser de plus. Un fait divers je l’avais déjà révisé pour édition numérique, la maquette est prête, il sera probablement disponible en version imprimée dans les 10 jours.

Et puis l’autre question, le numérique donc. Il y a 6 ans, les éditeurs ont commencé à proposer des « avenants numériques » aux contrats existants. Je n’en ai signé aucun, ayant parfaite vision sur la façon dont ils traitaient le numérique, malgré l’énorme gabegie (elle continue) confinant au détournement de fonds publics pour la numérisation attribuée par une commission du CNL alternativement sous la coupe de Gallimard et d’Editis (ça continue). J’ai fait une exception pour Minuit, et tout d’abord parce qu’ils me proposaient des droits d’auteurs numériques que j’estimais corrects, à 21 ou 23% par là. Avec le Seuil, par exemple, j’ai concédé les droits numériques (sauf Après le livre) mais, en accord avec Olivier Bétourné, avec exclusivité limitée à 2 ans.

Le tir de barrage effectué par la grande édition, avec la bénédiction de la Direction du livre au MCC – prix trop élevés, DRM inserviables – a réussi son objectif : contenir la progression du livre numérique, voire, ces 2 ans, l’enrayer. Minuit n’a sorti qu’une seule version numérique des livres pour lesquels nous avions signé cet avenant : Sortie d’usine est à 7€50 en poche et 7€49 en numérique, là aussi ils sont parmi les rares à avoir joué le jeu.

Il se greffe un autre élément – voir la synthèse qu’en fait ici Nico Gary –, si un avenant a été signé, les éditeurs sont dans l’obligation de commercialiser la version numérique de l’ouvrage concerné avant le 1er décembre, faute de quoi il est résilié de fait.

Irène Lindon et moi-même avons donc été les premiers expérimentateurs, volontaires et en bonne affinité, de cette disposition : « Les cinq titres dont nous gardons les droits (Le Crime de Buzon, Décor ciment, La Folie Rabelais, Parking et Impatience) devaient être numérisés en décembre 2016 mais ce ne sera pas le cas. Vous avez raison, cela entraîne la résiliation des avenants numériques signés en décembre 2010. »

Voilà donc la nouvelle configuration : Tiers Livre Éditeur va proposer les versions imprimées plus numériques (je rappelle qu’aux acheteurs des livres imprimés j’envoie gracieusement version numérique par simple mail, le dossier est quasi prêt sur le serveur) de Limite (fait), Un fait divers (prêt) et Calvaire des chiens (dès que, parce que le trimestre à venir est blindé... et d’autres projets qui se greffent, on vous dira tout bien sûr, et demandez à Kenneth Goldsmith sinon !). Et des versions numériques uniquement de Le crime de Buzon (comme pour Limite, avec retour sur la genèse, mais ça je prendrai mon temps, peut-être à San Francisco en février), Parking (ça je vais faire vite), et Impatience (plus compliqué : parce que je viens de retrouver une version pré-Minuit faite avec Beaubourg, entre Maffesoli et Arman, à l’initiative de Didier Ottinger, et c’est peut-être de celle-ci que je fais repartir).

Et j’en suis d’autant plus heureux que là cet été l’attention aux livres numériques a l’air de bien repartir, en tout cas un socle qui se renouvelle, et donne bien envie de s’y recoller – mis ce matin en ligne sur Immateriel mes Notes sur Balzac.

Grâce à l’obligeance et cette élégance pro qui ont toujours été la marque de Minuit, c’est comme une refondation de mon travail depuis 30 ans qui s’amorce, et donne sens au fait de disposer de mon propre outil.

J’imagine aussi, parce que reçois plein de questions de plein de monde sur ces questions (l’amabilité de ma réponse dépendant linéairement de la relation déjà établie et de l’intérêt effectif pour mon boulot), que ces questions : limiter le contrat édition à 10 ans, garder les droits numériques pour soi, peser pour une rémunération un peu moins caricaturale de la part auteur dans le budget du livre – enfin la nécessité de disposer de la maîtrise (domaine, ressources) de sa présence web, vieille lune, ça servira au nouveaux arrivants. Et faire attention aussi aux clauses de reprise des droits, pas vous retrouver comme moi avec 3 bouquins séquestrés par un éditeur comme Albin-Michel, alors que pas un petit doigt levé pour quoi que ce soit les concernant en 5 ans. Et combien êtes-vous, les collègues de la plume ou e-plume, à avoir signé des avenants non suivis de commercialisation, vous allez en faire quoi, dans 3 mois, quand ils reviendront automatiquement dans votre escarcelle ?

Cet après-midi, je parlais de ces 2 derniers Lovecraft : édition bilingue de Lui et nouvelle traduction de Rêves dans la maison de la sorcière, voir la vidéo ci-dessous. Après tous ces mois, les mises en page s’affinent, j’espère que les couvs vont suivre. L’interface et la fab je commence à bien avoir les protocoles. C’est pas du petit machin qui s’apprend en 3 jours. Ce lien vivant entre les 2 livres, la possibilité que quiconque, partout à la surface du monde, les reçoive en 2 jours et au même prix, et ces vidéos qui en sont comme une extension, les matériaux présents sur le site qui en sont un soubassement, et les permanents échanges Facebook ou Twitter qui irriguent l’ensemble, c’est une cohérence qui m’apparaît encore de façon neuve.

Je ne prends pas à la légère les 2 projets signés que je dois au Seuil, mais vieillir dans mon propre label, développer ça tranquille à mesure que j’explore et que j’avance, dans la mesure où la qualité des livres proposés est égale, voire un bon cran supérieure, aux livres des éditeurs commerciaux, et à prix moindre, ça me redonne une pêche comme je n’avais pas eu au moins depuis les premiers mois de publie.net, voire la première année, quand on avait inventé tant de choses, en 2008-2009. On l’admet bien pour le vin, que ce soit directement du producteur au buveur (je suis pas trop boiveur, mais beaucoup lecteur).

Ce que j’ai à appréhender, dans ma tête, c’est l’ampleur d’un bouleversement, à mettre en parallèle de l’assèchement de notre présence éditoriale (le nous pour littérature en travail, en invention), où l’appropriation du dispositif technique (suis incapable de procéder à une mise en page sans me souvenir des leçons prises, de 1982 à 1994, du compo en chef de Minuit, Capdenac) nous permet d’envisager, sur la respiration du site, de prendre en charge nous-mêmes une diffusion de notre travail, sans doute bien moindre en résultat, mais compensé par une marge auteur un peu moins ridicule (4% sur mes poches Lovecraft au Seuil, 11% sur les autres livres – en général comptes arrêtés en décembre et transmis en juin ou octobre : vous vous voyez payer votre supermarché comme ça, vous, à l’heure numérique ?

J’en parle dans la vidéo : 300 personnes qui m’achètent les Rêves de la sorcière (bouton dans la marge de gauche !) et je me paye une nouvelle paire de lunettes à Noël...

Donc, en avant, et un grand merci à Minuit d’avoir joué le jeu.

Images haut de page : pour fêter les Lovecraft, et en l’honneur du réparateur de métiers à tisser qui joue un rôle non mineur dans Rëves de la maison de la sorcière, 2 images faites l’an dernier à Phawtucket, la banlieue des usines textile de Providence (merci Laurent Sauerwein pour la balade !).


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 août 2016
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