2016.09.10 | il faudrait inventer des mots comme guntherismes, guntheriser, guntheraginer


Grand ciel bleu hier et ce premier allègement de l’automne, en fin d’après-midi on décide une échappée dans ce coin, à 1h30 de marche ou 8 minutes de voiture (moi c’était la voiture) où la Loire s’élargit et découvre un très large banc de sable. C’est un endroit qu’on aime bien, on y va depuis longtemps. Il a donc été plusieurs fois photographié sur ce blog – par exemple ici je trouve juin 2006. J’ai souvent ce fantasme, depuis que j’assume mes vidéos : refaire temps arrière et reprendre en vidéo des instants de vie, des lieux traversés (Chicago, 2013 ou bien, je ne sais pas, la démolition de la centrale de Gennevilliers vue du train) en filmant au lieu de photographier.

Ceci dit, j’avais le même fantasme, pendant mes années photos – en gros : 12 ans, de 2003 à 2015, où j’ai accumulé une base fixe de 10 à 12 000 photos où je continue de piocher, mais depuis 1 an je n’arrive absolument pas à penser photo et penser vidéo en même temps, donc ma réserve photo ne s’agrandit pas, et à l’instant où j’écris cette ligne je ne sais pas du tout quelle image viendra ci-dessus, la copie écran d’un shoot vidéo ce n’est jamais la même qualité (ni la même image, dans son rapport au temps, y compris si on a même cadrage), elle documente et non pas s’autonomise. Des fois je suis vraiment en manque du geste même de photographier (au sens où Flusser dans Gestes a un chapitre intitulé le geste de photographier suivi d’un chapitre intitulé le geste de filmer), mais quand je me plante devant une composition urbaine, ou une géométrie qui me happe, je laisse l’appareil en position film et je shoote 5 secondes.

Donc, un fantasme en emboîtement : aujourd’hui celui de revenir sur des lieux photographiés, mais le faire en vidéo tout comme, de 2003 à 2015, j’ai eu souvent le fantasme de retraverser des événements de ma vie professionnelle, disons de 1983 à 2003, où j’étais dans un refus caricatural de toutes pratiques photographiques, sinon de voisiner du mieux possible ceux qui étaient radicalement photographes (de Schlomoff, Foley et Chassat jusqu’à Vazzoler, Serralongue et De Jonckheere ou mon propre frangin pour les principaux, j’ai quand même eu cette chance), et bien sûr en 2003 ça a correspondu à l’arrivée de petits APN enfin accessibles (des jpg à 380 ko, mais déjà les mois qui précédaient je promenais mon ordi à l’horizontale dans mes 2 bras avec un boule webcam sur la prise USB – voir cette trace de 2005 ou cette archive 2002-2005 (du moins ce que je n’ai pas effacé)...

Et voilà : je retrouve dans mon disque externe ces images faites avec la boule webcam en promenant le Mac coquillage, mais je ne les avais pas reprises en billet de blog, faut que je fasse ça quand même un de ces quatre, en voilà 2 là-haut. Et surtout, je n’ai pas eu l’idée de me documenter moi-même accomplissant cette balade, il aurait suffi du reflet dans une vitrine... Des images 640x480 qui pèsent 145 ko, mais dont la révolution étaient que je les faisais directement depuis un ordinateur corporellement mobile, et que depuis 2 ans (c’était en 2000 cet atelier d’écriture à la fac de Rennes) j’étais doté d’un site web qui avait besoin d’images, que je décidai à ce moment de faire seul. Et que l’image numérique n’exigeait pas de disposer d’un appareil dédié (au fait, en 2000, je payais déjà rançon mensuelle à SFR pour un téléphone portable, mais il ne disposait pas d’appareil-photo inclus, c’était comme ça la préhistoire).

Retour, alors : donc hier, balade des bords de Loire je prends mon Reflex – par paresse, je ne le munis pas du micro externe avec la bonnette anti-vent, donc tout le son sera inexploitable. Je connais mieux mon petit objectif (un 10-28 grand angle un peu myope mais stabilisé, en poussant la focale à 13-15 on a quand même de la netteté). Hier soir retour, une heure sur FinalCut et je fabrique mon petit récit – rien d’extraordinaire, et le voilà, en 4’57...

Dès le montage, ça m’a troublé au moment où j’ai filmé le jardin à l’abandon de ce vieux monsieur qu’on y a vu si longtemps, avec qui souvent on parlait mais qui maintenant ne vient plus : j’avais déjà fait, non pas les mêmes images, mais le même récit.

Ce matin, voulu éclairci. Remontée dans l’index des vidéos (ça me sert au moins à moi, tout ça), et je découvre qu’on était pile il y a 1 an (le 13 septembre 2015, anniversaire de mon père tiens), et donc le même chemin exactement, avec les mêmes pauses (la baraque effondrée sous les arbres, la barque vue d’en haut, les cinorhodons, la descente, l’échappée horizon, les mêmes angles presque, et seulement en 3’34 :

Change quoi ? La Loire n’est jamais identique à elle-même, la végétation, d’une année à l’autre, peut varier du tout au tout : l’an dernier cette multiplication d’arbrisseaux poussés en 1 an, qui me font penser au magnifique Les saules d’Algernon Blackwood, dont la traduction n’avance pas vite, ou cette presque désertification de cette année à cause des pluies de printemps.

Change surtout ce qui est la première caractéristique du temps et du récit vidéo, beaucoup plus qu’en photo : se confier à l’arbitraire de la rencontre. Autrement que la photo, parce qu’on a l’obligation de plans narratifs, et que chaque plan est une durée, et non pas un instant privilégié. L’an dernier, une chaussure et une serpe rouillée, un pêcheur, cette année des canoeistes dont un se fiche à l’eau, et quelques fragments de poterie. Une année à photo, plus amont, un grand silure échoué. J’insiste : la nature même de cet arbitraire est différent de la photo à la vidéo, pour la visibilité du geste mais surtout la temporalité de la posture, indépendamment même d’une notion de propulsion publique dont la symbolique a glissé de l’univers photographique à l’univers filmique.

Question sur le récit, en tant que récit photographique : de 2005 à 2015, j’ai accumulé et tagué ici mes archives images. Cela voulait dire concevoir la photo comme série et narration, mais une narration dans la linéarité verticale de l’ascenseur de la page. Dans les différents outils à disposition par exemple d’un Meriol Lehman, on trouve son site, son FlickR, son tumblr, son Facebook, mais il s’agit d’un jeu composite d’organisations linéaires complémentaires (et encore, Meriol est exemplaire dans ce rapport au web).

La révélation pour moi du récit vidéo, ça a d’abord été l’encapsulage temporel linéaire d’un récit photographique. Comme autrefois on avait le roman-photo ? Oui, j’assume.

Différences : l’an passé, j’avais apporté mon compact G7X, qui pour moi, tout l’été à Providence et San Francisco, a été le vecteur d’apprentissage. Mobile, tenu d’une main. Et parfaitement stabilisé 5 axes, ce qui fait qu’on peut filmer en marchant. Il m’a appris un vocabulaire. Vers le milieu du printemps dernier, je me suis concentré sur l’usage du Reflex, plus lourd, pas stabilisé, mais avec une taille de capteur bien plus grande. Qu’est-ce que j’ai perdu en narration par le mouvement au lieu des suites de plans (presque) fixes ? L’image bien sûr est à la fois plus précise et plus douce. Il y a aussi que j’ai monté cette année avec FinalCut, dont je dois utiliser 5% des capacités, alors que l’an dernier c’était encore sur iMovie : la compression et le traitement de l’image pas pareilles, alors que les fonctions de coupe et d’assemblage sont grossièrement les mêmes. Ça me frappe souvent chez les YouTubeurs : le temps qu’il faut pour apprendre à maîtriser tout ça.

Du moins, maîtriser un changement de concept : là on termine Chant acier, chaque fonction, depuis le tournage, est assumée par une personne ou une équipe. L’élaboration du film est la somme des élaborations par champ. Avec YouTube, la signature propre à l’objet c’est de concevoir obscurément le montage dès la prise de vue, et de tenir toutes les composantes soi-même – avec un basculement politique du temps : même une vidéo complexe comme celle de dimanche retour de l’expo Ardouvin, c’était 3 heures de montage et mise en ligne le lundi matin, tandis que Fos sur FranceTV il nous aura fallu 3 ans.

Peu importe qu’on s’héberge sur YouTube ou autre support : sauf que YouTube y intègre nativement la viralité, et tout d’abord par ses algorithmes de compression de bande-passante, tout en maintenant une structuration de l’archive (mes rubriques ouvert aux amis ou l’idée de plusieurs vidéo-livres, quand Facebook ne le propose pas encore, et que Vimeo, qui dénature beaucoup moins l’objet que YouTube, et qui est l’outil privilégié par exemple pour les dossiers CNC, peine dans les côtes virtuelles comme un gros camion, on recroise avec la vidéo sur web la même problématique que celle du livre numérique par rapport au site web : une enclosure d’objet qui en assure (et y intègre) sa propulsion autonome, y intègre une temporalité linéaire qui aide à une attention happée sur la durée et non pas le broutage habituel de nos pages web, mais qui pour cela change la nature même du récit qu’on y tient. Avec la masse de paradoxes qui s’y joignent : bien sûr on peut faire une vidéo avec un téléphone, et réussir des expériences à la fois signifiantes et esthétiques (je repense au journal quotidien de Spyros Simotas), mais la façon dont au bout d’un an je continue dans ces YouTube d’être un apprenti débutant à la fois pour la technique, les logiciels et le matériel, ou l’idée que même ces petites vidéos personnelles supposent, hors le temps shooting, un concept même microscopique de production, on est encore en paysage qui se transforme de mois en mois.

En fait, tout ça pour en arriver là : c’est seulement ce matin, en regardant tour à tour les 2 vidéos de la même balade Loire, que j’ai pris conscience de comment le fait même de filmer m’avait conduit à anticiper le même récit, et à tenir le même récit. Si je refais la même vidéo l’an prochain à même date (je le ferai) ce sera volontaire.

Alors elles sont quoi, ces griffes qui nous tiennent et nous révèlent à notre propre récit, jusqu’à la reproduire à l’identique alors qu’on n’en a pas mémoire consciente ? Immergés dans une même occurrence du réel, on se comporterait donc de la même façon, indépendamment de cette occurrence même ? Ça me fait le même effet, ou la même trouille froide, quand je relis mes premiers bouquins : on ne saurait pas faire autre chose, et la mémoire qu’on en a en chaque phrase n’appartient pas au domaine de la mémoire volontaire, nous conditionnant immuablement pour la suite.

J’arrête là. Ceux qui savent expliqueront le titre comme ils l’entendent.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 septembre 2016
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