2019.11.07 | de 100 000 photos comme d’une seule

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le tour du corps

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Je savais que ça viendrait mais je n’osais pas vraiment, je m’y suis mis. Prendre ce disque acheté à Akihabara fin 2017 et rempli d’un tas de bazar dont les vieux fichiers photo, les transférer sur ce LaCie 2 To USB-C antichoc (vous savez, les petits machins orange), puis vider le premier pour en faire juste une roue de secours en miroir, tandis que le 2To LaCie ne servira qu’à Lightroom et sans le mêler aux vidéos qui seront réparties sur un autre disque — en gros s’organiser, quoi.

Alors effacer les Lightroom existants et dispersés sur trois disques au moins, rouvrir un « catalogue » sur le 2 To et laisser mouliner toute la nuit pour qu’il importe l’ensemble de ces photos accumulées depuis décembre 2002. Il doit y en avoir 12 ou 13 000 sur mon site, ô privilège de l’ancienneté, et je découvre à l’instant que j’en avais exactement 104 822 d’archivées dans ces bazars d’archives fragmentées. Avec juste un gros trou, puisque je cesse de photographier en janvier 2017, et n’ai repris qu’en juillet de cette année (mais j’étais bien dans la peine, de n’avoir plus de réserve pour les images en haut de page du site, sinon de mauvais copiées-écran des vidéos). Oui, entretemps il doit y avoir le carnet que représente Instagram, mais ce ne sont pas des images travaillables. Conclusion : non, la vidéo ne remplace pas l’image photographique, mais comment nous divise-t-elle ?

À quoi ça sert tout ça. À rien. Bon, et à part ça. À reparcourir les voyages, les ateliers. Jusqu’à fin 2006 je tague en gros les villes ou les thèmes, c’est du temps où je transférais manuellement les cartes SD, ensuite plus aucun tag, mais je retrouve assez facilement le lieu. Les personnes beaucoup moins, mais il y a peu de personnes sur mes photos — même en Chine, avoir réussi des dizaines de photos sans personne à bord. Là je viens de repasser une série faites en janvier 2004 depuis le Shinkansen en passant devant le mont Fuji : dans ta tête il n’y a pas d’éloignement temporel. Tout, absolument tout, dispose de la même simultanéité.

Est-ce que ce majestueux chevet d’église ruiné en surplomb de l’immense perspective nord-est de Québec, que j’ai vu démolir, est d’une autre nature que ces quarante et quelques images de la papèterie Birch sous ses fumées, faites tout au long de l’année et qui fume toujours ? Et ce qu’on réinvente par les filtres radial et gradué de Lightroom, les colorisations et saturations, est-ce que ça appartient à la photographie initiale, ou la nie en même temps qu’il la réinvente ?

Ce qu’on a vu est si étroit par rapport à toutes les fenêtres du monde. Alors je pourrais faire de ce journal, lancé en 2005, une archive un peu moins fossile, en remplaçant la photo réduite mise en ligne par une image au mieux de comment elle avait été prise, et selon ce que Lightroom peut en améliorer. Je le ferai ponctuellement, peut-être, pas sûr non plus — ou bien la possibilité qu’à mesure du journal actuel je fasse quelques flashbacks ?

C’est que notre capacité à prendre des images change aussi, et pas seulement parce que les appareils s’améliorent. Ce travail que j’ai fait, là, est-ce que ça s’apparente à réinventer l’eau chaude ? peut-être si ça remet l’ensemble en circulation.

Cette station Antar prise à Clermont-Ferrand lors d’un stage d’écriture en 2003, peu probable qu’elle ait survécu. En me baladant, j’en extrais une dizaine, il y a l’Albanie et Chicago, Shenzhen et Moncton. Ou cette image volée par la déchirure d’une bâche sur la toute première excavation du World Trade Center à l’été 2008, ceux qui creusaient parmi les morts, quand à ma visite initiale du WTC, en 2000, je voyageais avec les yeux et l’ordi, mais sans photographier ? Ou cette série de mars 2013 où le hasard t’avait voyager de Rabat à Tanger dans le dernier wagon d’un train, et tu les gardes, ces 348 images que tu découvres de la voie ferrée infiniment coulant vers l’arrière ?

Ou que cette photo de quatre tuyaux verticaux à Halifax n’a d’autre intérêt que pour te souvenir que c’est le jour où tu as osé entrer dans une boutique vidéo et t’acheter ce premier petit camescope de rien, comme si c’était gâcher (tu avais filmé une roue dentée creusant le bitume), et sans imaginer que ces fonctions vidéo seraient un jour intégrées dans ton bridge Lumix –– et du coup tu n’en as qu’une quarantaine, d’images des deux jours à Halifax et comme tu y retournerais bien. Par contre je retrouve un dossier Pantin avec 116 images, ce serait de 2006 ? Aucune idée, et je n’y suis jamais retourné, c’est donc un présent à jamais.

Ou combien de photos d’usines, de chantier, d’engins, et de combinaisons abstraites d’architectures de béton, la litanie des villes où ton travail t’emmenait.

Est-ce que ce sont des photos souvenir, non : le souvenir serait dans le geste, dans l’exploration. Est-ce que les photos qui me semblent résister mieux disent leur contexte ? Encore moins. Usage documentaire : oui, souvent. Séries sur ville, séries sur journée. Usage plastique : si rare, mais ça change. Qu’est-ce que déplace le fait de recadrer en 3/2 un certain nombre d’images autrefois prises en 2/3, ou les périodes qu’on a eues de tout photographier au carré ? Est-ce que s’explique le fait que j’ai eu pour photographier à la verticale la même aversion qu’à la betterave et aux chats réunis ?

Peut-être pour ça que cela valait de remettre ça en ordre de travail. Sur le disque, les photos se classent par années, mois et jour, c’est automatique. Lightroom ne conserve que le mode de tri, et les modifications qu’on en a effectuées. La masse alors ne vaut pas en tant que nombre, mais en tant que flux. Sur plus de quinze ans, rien d’étonnant au décompte : redevenue exploitable, ce catalogue me permettrait surtout de naviguer en soi-même. On devrait inventer la photo rétrospective, qu’en déplaçant l’horloge chronologique plus amont Lightroom puisse proposer des images prises à Moscou en 1978 à Bobigny en 1986, quand ce qui reste mentalement on ne peut le convoquer que par les images des autres.

Liste des appareils que j’ai eus : un premier Olympus compact donc fin 2002. Un increvable bridge Lumix de 2007 à 2011, mais entre lui et l’Olympus j’ai oublié. Un Canon G12 compact (ensuite), agréable mais fragile. Suite de trois Canon Reflex à partir de juin 2013, commencer à sortir du mode auto : EOS 500, EOS 80D revendu pour passer EOS 6D, lui cassé et remboursé par garantie, m’a permis de passer au GH5 actuel. Rester dans l’idée du transportable, du à bout de bras. Du mal à se passer d’un appareil-photo alors que de pas mal d’autre chose oui. Et hier soir tu regardais des types essayer le Leica SL2 à 6 000 boules : ben oui, ça fait des photos bien plus belles, autre problématique (avoir pourtant tellement travaillé, y compris à Cergy, sur l’image pauvre).

Aller jusqu’à énoncer qu’on est fait des images qu’on a prises ? La toute dernière ci-dessous c’est Cergy, parce que chantier que j’ai du mal à ouvrir encore, intérieurement. SI c’est soi qui parle à travers l’image quand on la travaille, ou si elle parle seule.

La pensée de l’outil est aussi un des éléments de la photographie elle-même. Est-ce qu’il y a des photos secrètes ? Non, même pas. Tout ce que j’ai traversé de secret, partout, c’était pour les mots et le texte. D’affirmer comme flux ma collec de 100 000 photos m’aide à me faire comprendre en quoi ce n’était pas mon domaine, ou ma discipline (encore que, depuis cet été, ce serait un peu différent ?), mais que l’indissociabilité de nos disciplines, le bouquet de disciplines que chacun pratique (hein, Franck Senaud) a même valeur de nécessité que ce qu’on éprouve dans la discipline principale, ou la discipline d’élection –- y compris Instagram d’ailleurs pour celles.ceux qui en font leur domaine principal.

 

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 novembre 2019
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