2019.11.18 | cet été dans le souterrain


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Il y en a qui font ce type d’expérience dans des grottes, moi je n’avais que ce souterrain. Personne ne vous demandait rien, là sous le bâtiment, le bâtiment parmi tant comme lui dans la ville. On voyait les mesures et les compteurs qui cliquetaient et avançaient. Mesurer et relever les chiffres de la ville, ç’avait été le prétexte. On mesurait tout, dans ce souterrain ici. Sinon que d’ordinaire plus personne ne venait se donner la peine de relever. La température était constante, le bruit uniquement cette permanence très basse des machines. Une lucarne en haut, mais inaccessible, mais qui n’ouvrait pas, m’avait cependant permis le compte des jours : sept semaines, cinquante-trois jours exactement. J’aurais dû écrire, j’ai peu écrit. J’avais cependant l’ordinateur, et des prises de courant. J’avais ce qu’il faut pour boire, et manger (on mange peu, dans cette répétition immobile et confinée). Je pouvais marcher en tournant les deux angles, sans trop l’impression de revenir sur mes pas. Je devais être discret : je n’avais pas trop le droit d’être ici, d’y rester si longtemps, et ça contribuait à l’inquiétude, sinon à l’angoisse. Comme cette étroite et mystérieuse ouverture sur d’autres profondeurs de la ville. Je ne m’étais pas servi des livres : ils vous ennuient, quand on n’a plus affaire au dehors. Je faisais le relevé de mes rêves comme je faisais le relevé des chiffres : aujourd’hui ils sont là encore, consciencieusement sauvegardés dans mon ordinateur de maintenant, qui n’est pas l’ordinateur d’alors. C’est un peu comme ces journées que je passe ces temps-ci, prostré devant un écran où rien n’avance, sinon la constante modification de quelques fenêtres qui te concernent peu. Il faudrait écrire et puis non, même pas le courage de rouvrir le serpent de mer des e-mails, ou de dresser le matériel à vidéo, rien : tu es là sur ta chaise, et soudain (enfin, tout ce dimanche) tu repensais à cette expérience de sept semaines dans le souterrain, et assez aisément, maintenant qu’elles sont à disposition tu en as retrouvé quelques images. Le soir tu posais un matelas sur le ciment : le bruit restait le même, un soubassement continu, favorable, le cliquetis des compteurs s’alentissait quelques heures. Parfois, de la ville loin, une sirène, un vague tremblement, parfois des pas devant ton inaccessible lanterneau. Tu n’avais pas vraiment écrit mais oui : cela t’avait changé dans ton écriture. Comment, peu importait de te le formuler. Mais cela t’avait changé dans ton écriture comme cela t’avait changé dans tes rêves : t’en souviens-tu, de cette peur, dis, t’en souviens-tu ?

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 novembre 2019
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