2020.07.26 | photographie mémoire inverse


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L’idée que la photographie a pour tâche principale la mémoire de ce qu’elle représente a toujours été dominante, voire jusqu’à ce lieu commun qu’elle immortalise, mais n’a jamais été si hégémonique, depuis les débuts mêmes de son histoire. Peut-être à cause de ces journées immobiles, entre livres et ordi, un coin de ciel sur le pas de la porte mais pas la pulsion de sortir, tu rouvres le disque dur aux 20 ans et 120 000 images. Poussées assez obscures qui te guident vers telle année, tel mois, tu retrouves vaguement ce que tu cherches, mais déjà tu as glissé au mois précédent ou suivant, comme lorsqu’on relit Balzac ou les nouvelles de Maupassant, sans préméditation. Je n’y fais pas grand-chose, aux photos, juste les choisir et les assortir, et c’était photographié avec un petit G12 Canon compact, celui qui a fini dans la poussière du coke de Fos. Il me semblait que l’appareil devait être assorti à mon statut dans la discipline, plutôt qu’au désir que j’en avais. Alors, dans ces quelques demi-heures qui s’empilent sur LightRoom, ce qui se refait ce sont les pas, l’itinéraire, les étapes, où on a acheté une canette ou un sandwich, ou bu un café, et comment on est reparti et pour où. Une oeuvre photographique que je porte depuis au moins 25 ans c’est ma découverte des paysages mer — ses sea-scapes, aussi légendaires désormais que ses intérieurs cinéma — d’Iroshi Sugimoto au CapC Bordeaux : vues marines abstraites, carrés noir et blancs alignés, mais chacun documenté par fax incluant trajets, hébergements, attentes, menus, une attention presque perecquienne au contexte. Je n’ai jamais oublié que la photographie était aussi ce hors champ. En cela elle est la mémoire inverse de ce qu’elle représente. Et moi j’en sais beaucoup plus sur cette journée, y compris la photo interdite (elle m’avait valu d’être alpagué par un vigile, mais je savais bien l’interdit), après ce moment à les republier : peut-être qu’elles sont même déjà sur mon site, à date de ce bref voyage, maintenant que nous sommes dans l’interdit des villes, ou cette aspiration renouvelée et mordante au monde, mais on en prend le droit au nom de cela : cette mémoire inverse.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 juillet 2020
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