< Tiers Livre, le journal images : 2026.07.29 | Benoît Pinero, la Loire dans le noir (presque)

2026.07.29 | Benoît Pinero, la Loire dans le noir (presque)

Étrange dérapage intérieur que reparcourir l’expérience immersive des photos de Loire de Benoît Pinero, dans l’installation au 2ème étage du château de Tours, avec l’appui de la Mission Unesco Val de Loire, alors que, dans le chemin même pour s’y rendre, on a passé deux fois le pont surplombant les bancs de sable avec juste résidus d’algues vertes, le malaise où on est même sachant comme le caractère sauvage du fleuve lui est indissociable, avec les crues d’hiver qui montent jusqu’au bout de votre rue, ou que demain matin il faudra évacuer le quartier toute la matinée (ou se planquer avec son ordi volets fermés) pour une énième bombe 1945 trouvée sous le pont de la rocade, ou se demander comment la centrale nucléaire de Chinon, mangeuse des poissons qui restent, trouve encore à se refroidir dans le fleuve lavabo : on n’a plus aucune possibilité de pactiser ou éluder le désastre comme présent. Loire présente donc, forcément, depuis 25 ans, mais jamais devenue pour moi objet d’écriture ou de travail, et bien rarement cible photographique, sinon par Rabelais ou Balzac interposés. On a d’autres croisements avec Benoît Pinero, côté Bruno Latour ou Parlement de Loire. Son travail de photographie du fleuve est une obsession ancienne, et récurrente, avec des dominantes : l’arpentage incessant, mais ces heures de transition d’avant le jour, et le jeu des saisons, les brouillards aussi, si présents dans l’installation alors que tout le paysage que le fleuve n’emmène plus semble ces temps-ci écrasé et quasi calciné. Si c’était juste exposer des photographies rares du beau fleuve, comme surpris en ses faiblesses, son instance presque en deça du réel par ces lumières en train de se faire mais qui ne l’auraient pas décidé encore, bon, une de plus. Mais cette chasse à laquelle il se livre trouve ici sa métaphore en démultipliant les outils optiques de l’accès aux images. Comme ces tirages minuscules du Nil faits par Du Camp en 1845, au MET : toute une incroyable gamme de visionneuses (brocantes, ou déluge chinois ?) grosses comme le poing, elles-mêmes colorées et éclairées, où la proximité redonne immersion aux images en préservant et la chasse et l’instable, jusqu’aux sables et bois flottés comme on avait dans les vieux « panoramas » sur le sol à nos pieds. Une seule fois on passe au grand format, presque passerelle ou hommage à Olivier Debray, et le même lavis du réel. Quand il m’arrive d’emmener mon appareil en balade, dans les demi-saisons, ce qui me pousse à déclencher c’est les traces humaines : écluses, pompages, défenses, dessous de ponts — ici, une fois en miniature on aperçoit une barque, presque celle du Nosferatu de Murnau, plan d’ailleurs fait ici tout près. Bien sûr, on reconnaît tout, et qui n’habite pas le pays même qui s’y photographie doit avoir une approche autre. Bien sûr, on ne saurait jamais retrouver le lieu en sa précision : c’est l’arbitraire profus du réel qui se réinstalle et se met en bascule. Plus loin, tandis qu’un faux aquarium livre d’étranges têtes vernies de nos monstres invisibles (voir l’adorable petit aquarium d’Amboise, et ce dont il témoigne pour l’envahissement des silures géants mangeurs d’oiseaux), une autre gamme de visionneuses, cette fois stéréoscopiques comme celle que je connaissais chez mes grands-parents paternels, pour leur voyage de noces en 1922, sont suspendues à hauteur d’œil pour continuer la fragmentation. Rebâtir un contexte à la vision photographique ? Cela va plus loin : la photographie elle-même, dans sa fragmentation et sa démultiplication temporelle (les heures, les saisons, les îles) nous ouvrant progressivement à un nouveau décalage — jamais, quand bien même prévenu de ces recherches, je n’avais été confronté à ce travail systématique d’enregistrement immergé du fleuve, ses roulements, ses lenteurs et éclats : ces discrets surgissements audio et ce qu’ils supposent de terrain sont grandioses. Ou les analyses fines d’autres chercheurs sur l’évolution des sables, et le mal qu’on ne cesse de lui infliger, au fleuve. Je m’excuse humblement, la première fois je n’avais pas osé photographier les photographies et le voyage qu’on fait dans leur suite de dispositifs, je ne suis pas équipé pour ces vues dans le noir, et l’idée même de photographier une installation photographique a quelque chose de réducteur ou même d’un gâchis. S’en tenir au témoignage, et témoigner plus des questions posées que du travail de Benoît Pinero lui-même, auquel on veut rendre hommage ?

 

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juillet 2026
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