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09.09.16 | plan de cours

C’est maintenant, progressivement, que s’élargit le cercle de tout ce qu’il y a à comprendre, et qui reste séparé. Par exemple, pour moi, un cycle d’écriture c’est une aventure ensemble, de ces Holzwege (ces chemins de forestiers qui s’enfoncent dans les bois sans que ce soit pour conduire quelque part : suis sûr qu’ici ils ont mot pour ça ?). On s’embarque, et à mesure que l’expérience accumule des textes, des prises de risque, mon rôle à moi c’est de définir le prochain saut, pousser vers le trou. Et c’est même aussi mon instance de plaisir, capter le possible, et pousser vers où on ne sait pas, choisir dans ma réserve de bouquins celui qu’on va proposer comme planche savonnée. Je sais à peu près la suite des paramètres distincts qui se mêlent quand on écrit, ma responsabilité c’est qu’au terme de ce parcours on les aura tous appréhendés, et qu’à chacun j’aurai su mettre en relation un contenu (un bassin, un territoire de contenus ?), et tel ou tel élément précis de syntaxe, parce que là aussi, verbe, adjectifs, poids sur la grammaire, signes diacritiques, les faire fonctionner isolément chacun une fois c’est la façon de conquérir son autonomie vis-à-vis d’eux. Mais là, au Québec, pas possible de se passer de plan de cours, affirmer dès le début, dans le contrat moral passé avec les étudiants, par où on va passer et ce qu’on va faire. Est-ce que c’est lié à la concurrence des facs, et aux frais d’inscription élevés (entre eux, ils parlent de clientèle) ? Non, plutôt qu’on bute sur une de ces frontières invisibles. Comme les inscriptions sont encore malléables, chaque fois qu’un nouveau s’inscrit : – Vous m’enverrez votre plan de cours... Ainsi, hier soir, à la réunion de parents d’élèves, découvrir que les enseignants du secondaire s’étaient eux aussi soumis à la tâche préalable du plan de cours, sauf le prof de SES, français comme par hasard : quelque part, ça m’a rassuré. En tant que parent d’élève, je n’estime pas avoir à solliciter des enseignants leur plan de cours : c’est leur job, qu’ils en usent librement. Après, où ça ouvre un abîme : se dire que pour la totalité de sa vie on n’a jamais réussi à s’en imposer, de plan de cours, ni même pour le travail quotidien (« je ne comprends pas votre workflow », écrivait un pote il y a quelques jours). Si j’avais su, je serais pas dans la catégorie des atrophiés du monde qu’on appelle littérateurs. Tant pis pour le nouveau monde.

A part ça, deux images : de mon sous-sol sous l’église, je ne vois de la rue que les pieds des passants. Tout à coup, ce matin, une bonne trentaine de gamins déguisés d’une école maternelle, et eux ils étaient juste à la hauteur de mon double soupirail, et ça défilait, ça défilait. Et eux, tout surpris d’apercevoir cette installation en sous-sol, avec ce type qui les regardait, se sont mis à faire bonjour. Et ce soir, 18h16, devant la bibliothèque Gabrielle-Roy, ce cycliste qui a volé, rétamé par une grosse auto grise qui fonçait trop vite. Je l’ai vu voler, racler et s’écraser, drôle de façon du corps de se replier ensuite. Le type est resté longtemps shunté au sol, puis s’est relevé en titubant et moitié cassé en deux, avec la moitié du visage en sang. Tout d’un coup on se dit que oui, on est en voyage, que la notion de chez soi n’a plus sens, même si elle n’en avait pas non plus beaucoup auparavant. Dans l’un comme dans l’autre cas, ce qui se fabrique d’image intérieure rémanente n’est pas fixé par une réalisation matérielle de ces images.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 septembre 2009
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