opinions politiques et porte-clés


Bon, les vrais amis on les connaît à ce qu’ils vous disent en face ce qu’aucun des autres n’a osé vous dire. Donc, mon porte-clés manifeste, ici, une position politique et il est bon que j’en sois prévenu, si je dois en assumer les conséquences. Je l’ai appris assez vertement, en début d’année, directement par les étudiants : j’osais dire Depuis que je suis au Canada..., ou bien En venant au Canada... Et le pire, c’est que je le croyais naïvement, être venu au Canada. Je ne suis pas quelqu’un de spécialement désinformé : les proses de Gaston Miron, reçues en fraternité, c’est déjà un viatique dont je disposais. Mais voilà, ici, en tant que professeur invité, j’ai accès à un bureau plus une boîte aux lettres, 2 clés pour Québec, 2 clés pour Montréal. Ici, à Source, on vend des clés USB en porte-clés, mais je n’avais pas besoin de promener une clé USB pour retrouver mes clés. Je suis allé à Dollarama – d’ailleurs beaucoup de Québécois ordinaires vont au Dollarama : on trouve vraiment beaucoup et beaucoup de choses, au Dollarama, et ce n’est pas cher. Ils avaient un porte-clés qui m’a paru solide et coûtait exactement 1 dollar (voire même, si je me souviens, 95 cts). En plus je le trouvais beau : une petite plaque de laiton lourde et volumineuse, il me faut ça pour le retrouver dans le fond du sac d’ordi ou dans le pantalon de la veille – excusez-moi de vous encombrer de détails. Je n’imaginais pas que mon porte-clés puisse poser problème politique. Il y en avait avec Madonna ou Michael Jackson ou écrit Love à l’émail bleu, j’ai préféré celui-ci : une feuille d’érable rouge sur fond blanc. Le symbole du Canada, où les érables sont si beaux, j’y aurais vu à mal ? Donc l’ami m’en prévient : – Ton porte-clés, tu sais, ça pourrait être mal vu, ici... Bon, je comprends, on est au Québec, on n’est pas au Canada, et ça s’étend jusqu’aux porte-clés. Je crois qu’il m’aurait dit ça en octobre, F.D. (et merci des 2 heures en partage !), je crois que j’aurais peut-être fait attention à ne pas le laisser trop sur ma table. Mais là, au bout de sept mois, plus mes voyages de l’an passé, et à mesure que je connais d’un peu plus près les écrits et écrivains du Québec, je le dis radicalement : oui, c’est au Canada que je suis, en Amérique. Et j’aime Moncton, et j’aime les rues d’Ottawa, et la géante Toronto de la même façon que j’irai bientôt découvrir Vancouver, et que j’ai été reçu d’incroyable façon chez Jean Wilson à Pointe-de-l’Église, sous Halifax – ou bien que je lis Marta Baillie, auteur canadienne anglophone qui sera traduite probablement en France avant d’être lue au Québec (Québec). Je n’ai pas vu ces frontières en lisant Vers l’Ouest du copain Mahigan, et Benoît Mélançon me fait bien sourire quand il lève la jupe des deux langues à la fois – et que fascinantes les histoires de Jean Désy dont le plaisir chaque hiver est de traverser seul à pied le lac Saint-Jean pour au soir y poser sa tente, en plein milieu des glaces, à une journée de toutes rives : et les traces alors des voyages sont bien plus anciennes. Je crois bien qu’au prochain Dollarama, j’en achète un deuxième, de porte-clé à la feuille rouge, et que je l’accroche à mon sac. Et si Gaston rouspète : qu’il vienne me le dire en face, le frère, on ira trinquer.


LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 janvier 2010
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Messages

  • Relu le Fantomas de Desnos (ou comment saisir à pleines mains cette nouveauté qu’était la TSF en détournant les recettes du roman feuilleton).

    Voir en ligne : à chat perché

  • Un jour un copain Ariégeois m’a traité de Parisien. Quand je lui ai dit que j’étais Poitevin pas Parisien, il m’a expliqué : "pour nous tout ce qui est au-dessus de Toulouse, c’est le Nord. Et les gens du Nord, c’est des Parisiens."

    Voir en ligne : http://cafcom.free.fr

  • voilà que villepin blanchit (l’avait pas besoin de ça, avec ses si jolis cheveux), le nain qui se fait ses cinquante cinq piges doit être furieux et faire sa petite colère, j’ai regardé quelques images de l’étazunien et de son discours, avec tous ces pantins qui se lèvent et applaudissent, se rassoient, recommencent immédiatement, c’en serait burlesque s’ils n’avaient ces pouvoirs (ça fait un peu tous dans le même sac, je sais bien, mais quand même il y a des moments où on se sent isolé...) : pas seulement à cause d’eux, mais c’est dur des fois la vie (ciel d’hier, aujourd’hui tout était bouché) (seulement le déjeuner allait aujourd’hui)

  • De retour d’une belle soirée fors un léger raté dans sa seconde partie à cause indirectement d’une dame sourcilleuse sur les horaires de son mari (1), j’apprends la mort à 91 de J.D. Salinger et qui m’atteint profondément sans que je sache pourquoi vraiment : lui-même avait choisi d’être mort au monde depuis si longtemps.
    D’où vient donc cette peine ?
    Ne s’agirait-il pas d’un chagrin en écho pour tous ceux qui ont peur du monde et s’achèvent en retrait dans l’ultime compagnie de leurs seuls souvenirs ?

    (1) Je commence solidement à croire que ce qui manque à mon charme c’est d’être une mégère.

    Voir en ligne : traces et trajets

  • de la 404 de mon père, une station wagon, grise, le coffre revêtu de bois, les sortes de rail de caoutchouc noir, le lavage contre une pièce de 5 francs, le sommeil sur les valises lorsqu’on allait en vacances, départ vers 3, Forcalquier, Dieulefit, puis la côté d’azur le soir tard, la Croix-Valmer (photo de la vitrine de "passion automiobile" rue de Rennes - on ne fait que deviner le #110 : on le verra plus facilement ici)

  • François,

    À propos du porte-clés : « mal vu », ce n’est pas tout à fait ça... Le Québec, comme l’Acadie, comme l’Ontario français, et d’une autre façon, plus dramatique, les nations amérindiennes, sont des sociétés dominées, et le drapeau canadien représente cette domination. Ce n’est pas le cas pour toi, évidemment, et je sais bien que pour plusieurs Français, qui ne connaissent pas ce sentiment d’être représenté par une majorité étrangère, l’identité québécoise apparaît comme un repli qui conduit à la manie de tout diviser. Le sentiment d’être soumis à un pouvoir étranger ne m’empêche pas d’aimer Vancouver ou des écrivains canadiens-anglais, mais m’identifier au Canada, ce serait considérer que la situation me va telle qu’elle est. Par ailleurs, je serais curieux de savoir quel sens ça aurait pour toi d’avoir un porte-clés bleu-blanc-rouge... C’est bien différent, certainement, mais ça me semble difficile de considérer qu’un drapeau est innocent — ou pur signal d’ouverture d’esprit...

    À la prochaine,

    F. D.

    • ah là tu me coinces, François, effectivement je ne me vois pas trimbaler mes clés de voiture à un insigne en bleu blanc rouge

      je crois que je comprends parfaitement cette question de domination étrangère, je citais textes de Gaston Miron, mais c’est évidemment présent dans bien d’autres livres de votre littérature

      et je peux l’interpréter, ne serait-ce que familialement, et très profond, via récents équivalent, 39-45, mais je pense aussi beaucoup à l’indépendance algérienne

      dont acte, donc - même si c’est vrai que ce pauvre porte-clés en feuille d’érable signifiait surtout pour moi (jusqu’à ce que tu m’en parles !) la joie d’être parmi vous, voyage qui me rend bien plus citoyen du monde, probablement, que Québécois provisoire

      d’un autre côté, mais tu le cernes avec précision, du mal à séparer ce qui tient du Québec de la situation des autres communautés francophones – ma petite incursion en Acadie en mars dernier, et découverte de l’échelle de la brutalité qui leur a été infligée - et surprise permanente, y compris à Montréal où c’est si souvent en anglais qu’on s’adresse à vous dans les magasins, de comment les communautés ici se croisent sans vraiment se connaître

      un auteur new yorkais (ou tiens, Nicholson Baker dans le Maine) pour moi la question de langue tellement secondaire désormais par rapport à nos enjeux de culture – et de lutte contre "domination", ton mot...

      fraternellement en tout cas et MERCI

  • Hello,

    Votre article est fort intéressant, je vais immédiatement le faire suivre à une copine qui se trouve sur la même longueur d’onde que vous et je suis persuadée qu’elle m’en remerciera. Mille mercis pour cet article et l’énérgie utilisée pour expliquer ces réflexions. Je serais heureuse d’avoir la chance de vous relire à ce propos prochainement. A+ !

    Iwona Tarby

    Serveuse hotel lozere