Brockville, petites annonces


Bon, dans ce pays si vous vous arrêtez au bord de la route après avoir conduit 5 heures et qu’il faut refaire le plein d’essence, vous êtes à Brockville (ce qui m’a fait plaisir, mon cousin Brocq – dont je n’ai jamais su le prénom, puisqu’on ne l’appelait toujours que le cousin Brocq – étant pour moi souvenir d’importance), découvrir que même la Boston Pizza où on se retrouve à prendre un lasagne industriel a son propre compte twitter, l’annonce vous en est faite au-dessus des toilettes, lieu bien sûr stratégique pour toucher l’ensemble de la clientèle. Souvenir précis aussi, parce qu’en payant l’addition les gens de Brockville (nous n’aurons rien su d’autre de Brockville, où pourtant même la police est sur face book) s’assemblaient là sous les téléviseurs, le tee-shirt rouge et la casquette de leur équipe revêtus pour s’installer donc sous les écrans plats du Boston Pizza à la jonction de la ville et de la route 401. Et quand il serait temps de faire un nouveau plein, toujours sur la 401, il était 18h30, cette fois greffé à la station-service c’était un Tim Hortons et leur match c’était la fin, on aurait dit toute l’autoroute arrêtée et quand ça a été gagné ils sont montés sur les tables, et les plus enthousiastes étaient des Sikhs habillés dans leur tradition et non selon la couleur de l’équipe. Juste pour en arriver à ces poteaux de bois tout au long de la petite rue stratégique qui à Toronto traverse Kensington Market : le vieux bois entièrement recouvert d’agrafes rouillées, certaines retenant encore des lambeaux de petites annonces. La ville autrefois était message, selon qu’on y marchait. Aujourd’hui – à preuve que la simple mais excellente quiche mangée à Kensington Market chez Wanda’s Pie in the sky, si pas de twitter il y a un site avec le menu, les heures, les prix : les petites annonces se font en déambulant chez soi là où la ville physique coïncide avec cette ville qui la reproduit dans le monde virtuel. À qui viendrait l’idée (ici on ne perd pas son chat, je suppose, mais même dans ce cas on gagnerait à en parler d’abord sur le web avec alerte géo-localisée) de venir agrafer sa petite annonce sur le poteau de bois du coin de la rue ? Ils devraient, à Toronto, en scier un tronçon au titre d’archive de la transition du monde physique à l’Internet comme ville. Voir même nous le revendre en petites tranches, à nous qui avons l’âge de nous souvenir comment, à Paris 9ème arrondissement fin des années 70, c’est par les petits papiers sur les poteaux dans la rue qu’on trouvait nos chambres à louer.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 mars 2010
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Messages

  • au comptoir du boucher ou du boulanger les petites feuilles découpées en flyers où étaient notées, à la main, les propositions de garde d’enfant ou d’aide aux devoirs

  • il y avait eu, pendant un certain temps, celle affichée au panneau du Franprix près de l’école Jules Ferry "Dame retraitée vend très beau canapé" qui m’intriguait beaucoup. Parce que pourquoi préciser qu’on est une dame, et qui plus est retraitée, pour vendre son canapé ? J’en étais arrivée à la conclusion que loin de vouloir s’en défaire, la dame cherchait en fait quelqu’un qui veuille bien s’asseoir (et plus si affinités) avec elle sur le canapé (et que sa pension de retraite pouvait éventuellement éveiller les prétendants). Je ne sais pas comment ni avec qui l’affaire s’est conclue, toujours est-il qu’elle avait aussi pris soin de dessiner le canapé en question, avec ses deux petits polochons froncés au creux des accoudoirs. C’était avant que je circule avec toujours de quoi faire une photo dans ma poche, dommage.

    Voir en ligne : L’employée aux écritures

  • Un hiver, il y a deux ans (ou trois), dans la rue étroite qui conduit vers Jussieu quand on sort du métro Cardinal-Lemoine, heure de sortie d’école, et je suis bloqué par le flot des enfants et leurs cris. Je patiente quelques instants là, et mal fixée à la gouttière, juste à côté de la porte d’entrée, cette annonce, griffonnée vite en lettres minuscules : "Casting prochain film Despleschins, recherchons jumeaux pour jouer rôle petit fils de Catherine Deneuve." Perfection de l’annonce, si modeste, si impressionnante. Et si ça avait été mon école, dix ans avant ? Plus tard, en regardant le film, j’ai scruté en vain les jumeaux du réel dans la fiction que j’avais croisée, sur ce trottoir ; et comment l’annonce avait joué pour moi dans le film un rôle inattendu, mystérieux, décisif.

    Voir en ligne : Carnets

  • Encore un dans la sciure. Ça devient une triste habitude depuis noël et le suicide de Vic Chesnutt. Le monde deviendrait-il tellement insupportable que un à un on n’en attende même pas la fin ?
    L’hiver lui n’en finit pas cette année. Ce froid commence à lasser même si la lumière revient peu à peu. On n’était pas aussi sensible aux saisons plus jeune. Ou on a oublié.

    Voir en ligne : KMS

  • ici, on en reste aux petits papiers (et parfois, une folie (?) prend l’un d’entre eux, et tout se retrouve dans le ruisseau...) belleville...?

  • et pour la lumière, on a été voir l’expo Soulages (je préfère ses toiles en couleurs), il était temps (merci à toi) et en s’en allant, le ciel, Paris, Saint Eustache, au loin l’Opéra, et oui, les jours qui s’allongent mais le froid toujours aussi cassant...

  • Celle d’un livre à venir, si bienvenue. Quand cesserais-je de considérer qu’une bonne nouvelle pour lui en est une pour moi ? De l’amour j’ai décidément tous les automatismes quand il ne faudrait plus.
    Et le cœur qui bat alors qu’il ne faudrait pas.

    Sinon même dans les quartiers chics, des annonces de papiers il y en a, ici le 24 février rue d’Auteuil, sur une devanture (boulangerie). J’avais aimé voir Proust comme argument de vente, me dire qu’en 2010 c’était encore un plus (+).

    Voir en ligne : traces et trajets