le chantier de Philippe Liotard
Travaille actuellement à l’Université Lyon1. S’intéresse aux corps en chantier, qu’on fabrique aussi avec des mots. Un de ses sites : L’inqualifiable.

9. des fumées et des rails


proposition de départ
« Maintenant, sous quel aspect cet ensemble se présentait-il vu du haut des tours de Notre-Dame, en 1482 ?
C’est ce que nous allons tâcher de dire. »
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. 1482.

Depuis le nord, on ne voit de l’usine que les cheminées et leurs fumées. Au-delà, on devine la ville, depuis le flanc d’une colline, regard perdu, flou fixé sur l’impalpable chaleur du métal en fusion qui s’évade par les cheminées, fumées rousses, noires, blanches, c’est selon. Il est là depuis plusieurs heures. Il ne retournera pas à l’usine. Elle n’est plus qu’un décor de carte postale que l’on vend pour vanter le développement industriel de la ville. Entre le charbon et l’acier dont on fait les barreaux des prisons, les rails et les canons, les marteaux, les enclumes et les chaînes des forçats.

En regardant l’usine de l’arrière, on voit des rails disposés parallèlement, perpendiculaires aux bâtiments. De l’aile principale, sous une pluie battante, régulièrement des wagons en sortent et transportent les canons qui seront nourris à la chair des conscrits. Le sol est gris, la pluie de novembre. Les rails traversent la boue. Ils rejoignent la gare où ils seront assemblés en un long convoi qui partira vers Saint-Etienne, Lyon puis l’Est, rallongés de quelques wagons de soldats en gare de Dijon. Les rails perfusent le front du métal qui détruit les chairs. En fond, le bruit du laminoir broie le cœur. Le roulement des wagons qui parfois sortent à deux ou trois presque simultanément rythme les pleurs.

Devant l’usine, malgré la froide pluie battante de l’après Toussaint, l’ambiance est à la joie. Des ouvriers sortent par la grande porte en rigolant, remontant leur veste dans le cou. Les hauts portails d’aciers sont largement ouverts. Au sol, des rails sortent de l’usine en courbe, inutilisés depuis longtemps. Un gardien en uniforme est en faction sur la gauche de l’entrée, pied posé sur la bite de protection métallique, coude appuyé sur la cuisse, dans une position peu réglementaire. Les canons bus avec les collègues ont altéré sa rectitude. Sa casquette, néanmoins, est bien en place, plate à la visière large qui le différencie des ouvriers. Au fond de la cour, les cheminées crachent une fumée douce. L’acier peut continuer à fondre tranquille, l’équipe de nuit est déjà en place. On l’a dit, les ouvriers qui sortent sont joyeux. Sur les arbres de la cour un corbeau les regarde sortir croassant lui aussi joyeusement. Mais peu d’entre eux s’en aperçoivent. D’ailleurs peu de gens connaissent les variations du croassement. On fait peu de cas des corbeaux. Celui-ci, sur sa branche salue les humains, il les salue vraiment, comme si la pluie de novembre annonçait mai.

Depuis la colline de Roche-la-Molière, on voit l’Ondaine qui coule depuis l’est. Puis elle bifurque, plein sud. C’est là, dans son coude, que sont installées les Aciéries au-delà desquelles la ville s’étale. En plongeant sud-est on peut les survoler, serpenter entre les cheminées, plonger dans les cours, suivre les rails jusqu’à la gare à l’ouest et revenir, prendre de la hauteur et admirer la couleur bistre que les fumées donnent au gris alentour. En redescendant, on peut longer les toits des bâtiments principaux jusqu’à trouver une ouverture. Elles sont nombreuses, même en hiver. L’entrée dans le bâtiment principal peut se faire indifféremment par l’arrière, d’où partent les wagons chargés de métal prêt à assembler, de pièces usinées, d’outils, de larges pièces militaires, ou par l’avant, la grande porte étant souvent ouverte, ou bien encore par une vitre cassée, sur l’une des faces extérieures… Une fois à l’intérieur, il est conseillé de parcourir les ateliers depuis les poutrelles d’acier, venues de l’exposition universelle de 1889. On peut y zigzaguer, droite-gauche, dessus-dessous puis traverser et plonger vers le laminoir, frôler les ouvriers en chemise, suants, manches relevées, certains torse-nu. Le sol de terre est jonché de pièces qui attendent d’être ramassées et chargées dans les wagonnets. En sortant par la grande cour, on peut planer au-dessus des arbres et bifurquer vers l’Ondaine, suivre les fumées qui couvrent la ville et l’attristent quand souffle le vent du nord.

Codicille : comment on regarde une usine ? Et qui regarde une usine ? Il faut avoir vécu une sacrée émotion pour regarder une usine. Ou alors être un enfant, regarder les cheminées, jeter des pierres sur les vitres des hautes fenêtres et partir en courant… Un oiseau qui entre dans une usine par les ouvertures immenses, qui s’y pose, qui regarde, que voit-il ? Et puis j’ai pensé au chapitre « Paris à vol d’oiseau », dans Notre-Deme de Paris. Mais surtout, j’étais bien embêté de décrire une usine qui n’existe plus.

8. pour imaginer une vie qu’on ne verrait jamais


proposition de départ
« LECHY ELBERNON
Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

MARTHE
Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?

LECHY ELBERNON
Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.

MARTHE
Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort. »,

Paul Claudel, L’Échange

intérieurs

Au centre de la pièce, une table, quatre chaises, au centre de la table, une soupière, une casquette est accrochée au dossier de la chaise la plus près de la porte d’entrée. Une fenêtre orientée sud-ouest ouvre sur cour. Sur le mur de gauche, un buffet de cuisine deux corps années 1930 et une porte entrouverte sur une pièce sombre. On entend des pas dans la pièce, des pas lents aux pantoufles trainantes. Sur le poêle à charbon, un fin filet de vapeur sort d’une bouilloire placée sur le bord du foyer. Un torchon pend devant le four, à côté d’une louche. Un cabas apparemment vide est posé entre le poêle et l’évier.

Des rais de lumières traversent les planches mal jointées du parquet et éclairent la poussière que les pas agitent. Ça se passe au-dessus d’où vient la lumière. Il y a parfois des voix, des rires, des pas, des chaises que l’on tire, des bassines dans lesquelles on fait couler l’eau. Du dessous, on ne voit rien, parfois une ombre coupe un rai de lumière renvoyant les poussières en suspension à l’invisibilité de la cave. On sent les déplacements, on sait où l’une se tient, ou l’autre se déchausse, on sait quand elle est à l’évier pour la vaisselle, quand elle est assise à la table pour trier les haricots, quand il se rase près de l’évier, quand il lit le journal étalé sur la table sous le plafonnier qu’il a descendu au maximum pour mieux y voir. Il suffirait de rester assis là, sur le tas de charbon, la tête levée vers le plancher, pour imaginer une vie qu’on ne verrait jamais mais dont on saurait tout.

Sous la trappe, depuis le bas des escaliers qui mènent à la trappe, on n’entend à peu près rien de ce qui se passe au-dessus. La trappe est lourde et épaisse qui dessert la cave voûtée. Une fois qu’elle est fermée, on est comme dans une bulle où les sons parviennent étouffés. Assis sur la dernière marche de l’escalier de pierre, on ne voit plus la trappe. L’escalier tourne sur lui-même. Si on a pris la lampe de poche, on peut éclairer les pierres de la voûte et les toiles d’araignée noircies. Si on regarde droit devant soi, on voit une ouverture qui donne sur le passage vers la courette. Si quelqu’un passe, on le voit se découper en pleine lumière. Si la personne venait à regarder en direction de l’escalier, elle ne verrait rien, juste un trou noir où la lumière ne pénètre pas. Assis sur la dernière marche, on serait surpris par ce regard aveugle, persuadé d’avoir été découvert. Mais même si, curieuse, il lui prenait l’envie de s’approcher, elle ne verrait ni escalier de pierre, ni cave voûtée. Seul le noir où un enfant pourrait se réfugier pour pleurer.

L’oiseau est posé sur une poutrelle de la charpente des Aciéries. De là, il regarde les hommes s’agiter à l’usinage, à la chaudronnerie, à l’ajustage. La poutrelle vient de loin, elle a d’abord servi à structurer la charpente du chapiteau de l’exposition universelle de 1889. Quand l’exposition s’est terminée et que le chapiteau a été démonté, les Aciéries l’ont rachetée pour agrandir l’usine. On aurait dit la Tour Eiffel en coupe, à l’horizontale. L’oiseau est bien sur les poutrelles, il est haut, il est au chaud. La charpente a été rehaussée en 1913 pour accueillir le chemin de roulement d’un pont de 40 tonnes mais l’oiseau ne le sait pas. Il voit que ça s’agite du côté de la fabrication des enclumes et des bigornes en acier fondu ou qu’un peu plus loin, à la martellerie, sortent les masses et les marteaux, et juste sous lui les axes et les roues pour le chemin de fer. D’un vol, il se retrouve sur une poutre au-dessus de l’atelier des machines-outils. Au sol, les pièces d’acier attendent d’être transportées à l’assemblage.

extérieurs

Il faut d’abord regarder de dessus pour saisir la configuration des lieux. Puis se tenir au point haut ou au point bas selon le point de vue que l’on adopte. Vu depuis le dessus ou sur une carte d’état-major, les lignes de force apparaissent, les points de fixation, les couloirs de circulation. Le plan du champ de bataille est circonscrit à la carte sur laquelle on peut annoter, souligner, entourer, ajouter des flèches –- rouges, formaliser les forces et les faiblesses à coups de triangles, de croix ou de points qu’on relie. L’État-Major dessine à coeur joie et en deux dimensions les ordres qui conduiront les soldats au tombeau. Sur le terrain, c’est un autre décor. Quand tu es en première ligne, ça monte sec, 300 mètres de dénivelé, la pente est raide. Sur le papier, elle s’efface d’une flèche qui signifie « à l’assaut ».

C’est un trou, une béance dans la ville, protégé de hautes palissades en tôle. Les bâtiments dans lesquels vivaient de petites gens ont été rasés. Puis le sol a été creusé profondément, extrayant de la terre à coup de pelleteuses des souvenirs accumulés depuis des générations On voit clairement, par les ajours des palissades la profondeur du passé effacé. On voit aussi deux grues, l’une au nord, l’autre au sud du chantier. Sur la partie ouest, des baraquements ont été entassés pour accueillir plusieurs mois les ouvriers. À la jonction avec la face sud, le bureau provisoire des architectes et des chefs de chantier. A l’est, c’est le balai des camion de chantier. Un toboggan roulant a été installé qui porte vers les camions les derniers gravats avant que l’on n’assainisse l’excavation.

Les hauts plateaux s’enchaînent creux et bosses comme les vagues sur une mer immobile. La couleur du tableau ne cesse de se modifier. Le vent âpre, fougueux, excessif souvent, balaie les nuances de gris. L’hiver, il force au blanc. L’été, le bleu du ciel est lavé des nuages. Même sous l’orage le vent broie le gris en noir. La Haute-Loire sauvage se mêle à l’Ardèche rude et farouche. Planté là, au flanc du Mézenc, on voit l’Ardèche fuir vers le Sud et la Vallée du Rhône qui l’accompagne.

À la terrasse d’un café, une table. Sur la table un café, un carnet et un crayon, une paire de lunettes. Peu de monde autour. Une ou deux tables occupées peut-être, l’une par un couple, l’autre par un vieil homme buvant un verre de blanc en lisant son journal. Ce n’est pas ce qui se passe en terrasse qui importe. On dira plutôt que c’est ce qui sert à situer le point de vue. Face à la terrasse, sur le trottoir d’en face, un immeuble bourgeois fin dix-neuvième. À droite de l’immeuble, un autre bar, sans terrasse, bar de quartier avec deux tables rondes, une de chaque côté de la porte, collées au mur, chacune avec deux chaises. Après le bar, une série de boutiques, une épicerie, une boulangerie, une échoppe de cordonnier. Sur la gauche, légèrement décalé par rapport à la chaussée, un arrêt de bus desservant trois lignes dont une venant de la gare. Toujours à gauche, on ne la voit pas depuis la terrasse mais on entend les sonneries ou les enfants dans la cour, il y a une école. Aux heures de sortie, des grappes de parents sont visibles de la terrasse si on tourne la tête, des mères surtout. Un peu plus loin sur la droite, à environ cent mètres un feu rouge. Aux heures de pointe, les voitures sont arrêtées devant la terrasse. Sinon, on peut voir passer, outre les bus des trois lignes, des vélos, des taxis, des véhicules utilitaires, des ambulances, des camions de pompier (si on a de la chance), des voitures de police (parfois avec la sirène, souvent non), des motos bruyantes et des scooters sages, des berlines et des 4x4, des monospaces, un engin de voirie. Et ça suffira bien pour aujourd’hui.

Codicille : mélange d’images et de lieux, de points de vue. Pour la cave, par exemple, le lien avec Unglorious bastards et The hateful 8 de Tarantino, et les aller-retours entre la pièce où se déroule la scène et la cave d’où elle est suivie par un personnage dont on découvre l’existence tardivement. Autre image venue du cinéma dans La nuit du chasseur, lorsque Robert Mitchum regarde derrière une vitre sans voir autre chose que son reflet. Mais l’idée était vraiment de poser un décor et de le voir de face, de dessus, de dessous… en attendant que les personnages entrent en scène. La carte géographique qui permet de représenter un lieu (la carte de L’Île au trésor de Stevenson, la carte de Northampton dans Jérusalem d’Alan Moore...), l’espace vu de dessus est quelque chose qui me travaille depuis un moment, comment changer la perspective, comment décrire si on écrivait en suivant un drone auquel on commanderait de montrer les angles les plus inconcevables. L’usine, le champ de bataille, la cuisine, ce sont des lieux que j’ai déjà convoqués et qui commencent à marquer la cartographie d’une narration dont les bribes se connectent entre elles.

7bis. ils chargèrent...


proposition de départ
Je revenais, en pensée, au pays perdu ou me transportais en d’hétéroclites et vagues contrées qui avaient en commun de n’être pas celle, réelle, où je vivais.
Pierre Bergounioux, Le premier mot

Il porta ses lèvres au quart et but le café amer. L’attente est devenue un état. On se lève et on attend. Les ordres, les contre-ordres. On attend surtout l’assaut qu’il faudra bien donner un jour, coup de dés des Maréchaux. Chaque matin, le réveil se fait avant la blancheur du ciel de juste avant le soleil qui sort là-haut, au sommet de la ligne bleue. On s’éveille lentement, sortant du sommeil pour entrer dans la torpeur. Les premières gamelles chauffent pour le rasage et le café. La première cigarette ou la première pipe se prennent encore couché. Pour se raser ou se faire un café, il faut se lever. Enfin, on ne se lève pas vraiment, sauf pour regarder là-haut où sont les Boches. On se rase à genoux, miroir accroché au flanc ouest de la tranché. Les premiers rayons de soleil font comme une lampe placée à l’arrière du crâne. C’est bien pour se raser, c’est pratique, même si on tourne le dos à l’ennemi. L’eau est bouillante. Les premiers cafés se versent sur l’attente. Les pets se lâchent, les rires de l’aube les accompagnent. Il pense à Marie en portant le café à ses lèvres. Il se promet de lui porter le café chaque jour quand il sera rentré.

Ils s’unirent. Leurs corps se touchent pour la première fois. Ils ne se sont pas totalement dévêtus. Ça ne se fait pas. Ils ne sont pas mariés. Elle le reçoit chez lui, honteuse. Il lui rend visite, timide. Il n’est pas comme les autres hommes. Il la caresse. Il est doux, il est tendre. Toute sa vie, elle recevra sa tendresse, sa douceur. Elle ne le sait pas encore. Elle se méfie des hommes. Il lui donne du plaisir. Il n’en prend pas, il en reçoit d’elle. Ces deux-là s’offrent l’un à l’autre. Ses collègues à lui se moquent. Elle n’est pas vierge. Ceux qui sont de la classe, à l’atelier, cherchent une vierge à épouser. Lui a rencontré Marie. Les anciens de l’usine parlent de ce qu’ils font au bordel, avec une partie de la paye, après quelques tournées au bistrot, avant de rentrer à la maison. Elle est veuve, il est célibataire, elle a déjà des enfants. Il la prend avec ses enfants. Il le dit « j’ai pris une veuve » ou « j’ai épousé une veuve, je l’ai prise avec ses enfants ». Des enfants, ils en auront d’autres. Il aime une veuve qui l’accueille dans sa vie, dans sa chair dont sortira la vie. Ils partagent le reste de leur vie qui dure encore des décennies. Il la fait rire. Elle le fait rire. Elle est joyeuse. Il est espiègle. Ces deux-là rient longtemps après avoir passé l’âge. Elle est heureuse. Il ne boit pas, n’élève jamais la voix. Elle lui fait ses repas. Elle s’occupe de son linge. Tous les matins, il lui porte le café au lit. Il est attentif en tout. Elle est travailleuse, elle se lève tôt. Il se lève encore plus tôt, met le poêle en route pour qu’elle n’ait pas trop froid quand elle se lèvera, fait chauffer l’eau pour sa toilette qu’elle fera quand il sera parti . Avant de quitter l’appartement, il lui sert un second café, sur la table de la cuisine, avec une tartine de beurre. Ils s’aiment comme ils travaillent, inlassablement, intensivement. Ils se parlent d’une voix douce. Même quand elle râle, il lui répond avec tendresse malgré les ans qui s’empilent et les corps qui s’affaissent. L’agacement n’est pas dans leur amour.

Il écrivit souvent. Lui pour qui l’écriture se résume à la signature de son nom sur quelque papier officiel, il écrit chaque jour. Depuis son départ, pas un jour sans une ligne pour Marie, à la plume sergent-major, les premières tremblotantes depuis le wagon de troupes. Une date, un lieu, quelques mots au dos d’une carte, plus souvent lettre cachetée, parfois longue de plusieurs pages. Il s’applique, finit toujours en lui disant qu’il se porte bien, qu’il l’aime, qu’il reviendra bientôt. Il ne parle pas des morts, des blessés. Il lui raconte le quotidien, les blagues de Sahuc qui glisse de petits cailloux dans le paquet de gris des uns et des autres pendant qu’ils dorment, les histoires que raconte Couriol, c’est un vrai conteur écrit-il. C’est de lui qu’il a appris la manière de dire les histoires qu’il racontera à ses enfants, à ses petits-enfants, à ses arrière-petits-enfants, de longues improvisations à partir des classiques, le Petit Poucet, le Petit Chaperon rouge, le Chat botté comme un jazzman ou John Bohnam, le Petit Poucet se perd et l’histoire part dans de nouvelles directions, mais le rythme est là, haletant, le Petit Chaperon rouge a bien d’autres choses qu’un petit pot de beurre dans son panier, le suspens s’intensifie. C’est de Couriol aussi qu’il tient sa virtuosité à raconter des histoires à épisodes, elles commencent par « il y avait une fois » la suite reprenant le lendemain par les mêmes mots, un petit résumé des épisodes précédents, sans qu’il ne sache lui-même où ses histoires allaient finir. Mais ça, il ne l’écrit pas, car il ne sait pas qu’il serait plus tard un conteur qu’on attendrait pour la veillée comme aux mariages. Là, adossé au mur de la cour ou aux bords terreux de la tranchée, contre un arbre pelé, sur le coin d’une table…, il se contente de rassurer Marie, de lui parler de la vie de soldat qui somme toute pourrait être pire. Il fait froid mais sa va, écrit-il de ses doigts gelés qu’il peine à désengourdir au-dessus de la flamme de la bougie, on mange bien, le cuisinier fait ce qu’il peut et on partage les colis, Mardi, c’était un colis de Sagnol. Il ne dit pas le café clair comme de l’eau, le rata dont on cherche la viande, il ne lui rapporte pas la chanson « C’est pas d’la soupe c’est du rata, c’est pas d’la merde, mais ça viendra », ça l’inquièterait, elle qui demande dans ses lettres qu’il porte à l’intérieur de sa vareuse, s’il mange bien, s’il n’a pas faim.. il n’écrit pas les gars qui fouillent les caves des fermes abandonnées pour améliorer l’ordinaire, l’ivrognerie quand on se repose à l’arrière. Il écrit chaque jour une histoire à Marie, lui dit de bien se porter, demande des nouvelles. Il s’est arrêté d’écrire quelques jours seulement, quand il était mourant ou qu’on le pensait tel. Couché sur le flanc sur les pentes du Linge, après avoir rampé douloureusement longtemps pour rejoindre les secours qui l’avaient laissé pour mort, il s’est fait la promesse s’il en réchappait de s’acheter un stylo-plume. Dès qu’il a pu, à l’hôpital, il a dicté ses lettres aux infirmières. Puis il a demandé de quoi écrire. Il voulait former lui-même les mots pour Marie, entendre crisser sur la feuille les lettres formées pour son aimée.

Ils chargèrent. L’attente s’est déchirée. Son enveloppe protectrice est crevée par tous les corps qui s’élancent, peur aux tripes, cris et baïonnette en avant, regards fous de rage de haine d’impatience du contact, du sang, de la mort. Le souffle est court dès le tout premier mètre malgré la jeunesse, malgré l’entraînement, malgré la volonté d’en découdre. Les tripes quand ça vous prend. Mais ils grimpent, au pas de course, des balles sifflent, d’autres pénètrent les chairs, les boîtes crâniennes, déboitent un genou… Les cris ont déjà changé. Ceux de la douleur se font entendre illico. On entend même un soldat, un vrai, un chasseur alpin appeler sa mères qui ne l’entend pas mais qui ressent loin, là-bas, l’inquiétude sourde qui la voûte et peut-être dit-on, qui ressent au moment où la balle a pénétré son fils, une pensée fulgurante, celle de la certitude de la mort à venir.

Il se roula en boule. Les bras entourent la tête, les genoux sont repliés sur la poitrine. Dans cette position, il rampe, tente d’échapper aux coups de sabots et aux coups de bâton du paysan. Il a trébuché, renversé le seau de lait qu’il devait porter à la remise. L’autre est fou furieux. Il l’agonit en patois. Il se glisse entre les pattes d’une vache qui tente de s’écarter en se poussant contre sa voisine. Il roule sous la seconde vache. Le paysan ne peut plus l’atteindre, alors, il se relève, ouvre la porte de l’étable et court dans la nuit noire, vers la peur, qu’il préfère à l’humiliation et aux coups. Il s’arrête sur un rocher, pleure longtemps, renifle, le corps secoué de sanglots. Il est gelé, il tremble. Il voit au loin la frêle lueur jaune de la cuisine de la ferme. Quand elle s’éteint, il reste encore un moment, transi, sur le rocher froid où le soude sa tristesse. Il est assis, genoux serrés dans les bras sur sa poitrine, pointe des pieds levée pour éviter le contact froid de la pierre, regardant la ferme par dessous son regard malheureux, lèvres entrouvertes et tremblantes où coule la morve. Puis il rentre à l’étable où il s’endort dans la paille sitôt couché, près des vaches qui le réchauffent comme chaque soir.

Il est dans une chambre d’hôpital. Sa fille est là à son réveil et sa petite-fille, l’aînée. Il est ensuqué, inquiet. Il se sent faible. Il est faible, les joues creusées, le regard éteint. Il est à moitié assis, le lit redressé à 15 degrés. À son bras gauche est posé un cathéter par lequel perfuse un traitement. Sa petite-fille le regarde avec grande inquiétude. Sa fille lui dit qu’elle a vu le médecin, qu’il va s’en sortir, qu’il faut qu’il se repose, qu’il va rester quelques jours à l’hôpital. Durant ces quelques jours il reçoit beaucoup de visites, ses trois petits-enfants, quelques arrières-petits-enfants, pas tous et pas longtemps, il ne faut pas le fatiguer. Dès qu’il a ouvert les yeux dans ce lit, au tout début du tout premier jour, il demanda après Marie.

Codicille : au départ, j’ai très clairement en tête le début des Géorgiques de Claude Simon, cet enchaînement sur des dizaines de pages de la vie qui se pose petit à petit, par bribes qui commence par « Il a cinquante ans. Il est général en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il réside à Milan ». Mais je n’ai pas voulu faire un exercice de style. « ils chargèrent » est sorti, m’est venu, comme le premier verbe conjugué au passé simple, puis la volonté de trouver d’autres moments, d’autres actions ont fait que le personnage s’est imposé, enfant, soldat, hospitalisé…

L’histoire s’écrit l’air de rien.

7. tout contre l’asphalte

proposition de départ

Il mourut. Le temps passe incroyablement lentement, je ne peux pas respirer je ne peux pas respirer je ne peux pas respirer vous allez me tuer, je ne peux pas respirer merde, tout me fait mal, I can’t breathe : il respire difficilement de plus en plus difficilement ne comprend pas pourquoi il est plaqué au sol, le sol est dur, sale, l’asphalte pue l’huile de vidange, la poussière et la merde mais il ne sent rien, ni ces odeurs ni celle de sa propre sueur, de sa peur, ni la testostérone qui le plaque au sol, il ne cherche pas à apitoyer les hommes en uniforme, il ne cherche pas à leur échapper, il le leur dit, il cherche juste à respirer, juste ça, se relever, respirer un grand coup, il a les pince et les mains dans le dos, il ne veut pas partir, juste inspirer, souffler, sentir sa poitrine fonctionner, sentir qu’elle se gonfle et qu’elle se vide, sentir ce que d’habitude on ne sent pas, parce que ça va de soi, mais là, il est plaqué au sol, pas comme un rugbyman qui tout en étant plaqué continue à avancer, se retourne pour offrir le ballon à ses coéquipiers, qui, plaqué, reste tonique, dynamique, non, lui, il est grand, il est fort, il est allongé, on pourrait dire affalé, ventre au sol -– j’ai mal au bide -– je ne peux pas respirer, je ne peux pas respirer, il ne dit pas lâchez moi, il dit juste ça je ne peux pas respirer, plusieurs fois, puis il dit maman ; un homme comme lui, adulte, père de famille grand, fort comme un père, il dit maman, comment peut-il dire maman, si grand si fort, il appelle sa mère parce que c’est la personne qui lui vient à l’esprit, la seule, ta mère, c’est à ta mère que tu penses, c’est ta mère que tu appelles, tu es redevenu le petit garçon à qui ta mère disait d’être sage, parce que la police tire, la police tue, tu es redevenu tout petit enfant apeuré, tu n’arrives pas à respirer peut-être as-tu de l’asthme, peut-être, on ne sait pas, ta mère te prend dans ses bras, dans ses bras, dans ses bras ou tu flottes, elle te perd, elle sent qu’elle te perd, elle te chante quelque chose, tu ne peux toujours pas respirer, elle sent que tu pars, elle te secoue, tu te relâches, ton corps devient lourd, tu le dis, s’il-vous-plaît monsieur, s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît, je ne peux pas respirer mais tu te calmes tu es dans les bras de ta mère tu l’entends chanter tu es bien elle te berce tu t’endors tu fermes les yeux, ton corps est tout à fait flasque.

Codicille : It’s my face man I didn’t do nothing serious man please please please I can’t breathe please man please somebody please man I can’t breathe I can’t breathe Please (Inaudible) man can’t breathe, my face just get up I can’t breathe please (inaudible) I can’t breathe shit I will I can’t move mama mama I can’t my knee my nuts I’m through I’m through I’m claustrophobic my stomach hurt my neck hurts everything hurts some water or something please please I can’t breathe officer don’t kill me they gon’ kill me man come on man I cannot breathe I cannot breathe they gon’ kill me they gon’ kill me I can’t breathe I can’t breathe please sir please please please I can’t breathe

6. notes vers Pierre Cortial


proposition de départ
« J’ai toujours détesté mon nom.
Depuis ma plus tendre enfance, il est lié à trop de honte.
Pour être précis, j’avais peur de mon nom.
Je le crains d’ailleurs toujours un peu.
Parfois, je m’oblige à sortir de la cachette paisible de mon anonymat
quand j’entends prononcer ou que je vois écrit le nom de I. K. —
mais je ne m’y identifierai jamais. »
Imre Kertész, Un autre : Chronique d’une métamorphose

(Ces notes ne sont pas closes, elles vont vers Pierre Cortial, vers le choix de Pierre Cortial. Elles seront complétées. Puis alors, peut-être, j’effacerai cette parenthèse)

note 1

Les chats n’ont pas de nom. Ils passent, ils sont décrits, on les voit posés sur un rebord de fenêtre, un fauteuil, le sommet d’une armoire. Parfois leur parcours sert à la visite des lieux. Ils peuvent faire surgir un personnage : le chat est venu se frotter contre les jambes de Jean. On ne sait pas encore qui est Jean mais le chat l’introduit, avant même, d’ailleurs, que Jean ait salué dans le texte où il surgit. Et puis je n’ai pas chat. Je me souviens enfant qu’il y avait un chat qu’on appelait "le chat". Je ne suis même pas sûr que c’était toujours le même. C’était un chat qui était accepté à la ferme pour son utilité : chasser les rats et les souris du grenier à grains, garder les poules à distance de fouines et de martres. Il n’était pas nourri. Il fallait le laisser avoir faim. Après la traite, au matin, on posait une coupelle de lait devant l’étable. C’était pour le chat. Quand on avait mangé des truites braconnées le jour-même, on jetait au chat, c’est-à-dire dans la cour, les arêtes et la tête. C’est tout. Parfois, il y avait une portée de chatons. On en trouvait un, perdu, maladroit, curieux. C’était le signal pour prendre un bâton court, épais et partir en quête de la portée. Seul le chat était toléré. Etait-ce un mâle, une femelle ? Je n’en sais rien. Je me souviens juste du fait que le chat n’avait pas de nom contrairement au chien – qui s’appelait Pompidou – et qu’il ne pouvait n’y en avoir qu’un. Aujourd’hui, ce chat, je l’aurais baptisé Highlander. Mais ce serait ne pas respecter la consigne. Et puis, à l’époque dont je parle, on ne baptisait pas les chatons.

note 2

Je vais faire un texte qui sera uniquement composé de noms. Aligner des prénoms, des noms, faire une liste. Voilà. La liste des noms et des prénoms. De qui ? On verra. Des noms utilisables a-t-il été dit. C’est toujours mieux que des noms utilisés. Dans utilisable, il y a un potentiel, une ouverture à la vie non encore écrite, même s’il s’agit de noms utilisés pour baptiser un guitariste. Par exemple Keith Richards. C’est son vrai nom ? Voilà, on prend Keith Richards et on en fait quoi, sa biographie ? Non, on en fait des conversations. C’est génial, on pourrait parler comme ça avec Trump, quand il est seul avec son smartphone, Conversations avec Donald Trump. Le livre, ce serait des tweets échangés avec le président des États-Unis. Ça serait quelque chose, ça se vendrait bien, on en parlerait dans les Inrocks pour son humour et son originalité. Lola Lafon, elle, elle a discuté avec Nadia Comaneci, la petite fée de Montréal. Leur discussion infléchit le récit, devient le récit lui-même. La narratrice : « “Y a-t-il des choses qui vous déplaisent dans le chapitre ?” je demande, gênée. « Elle : “Non… Mais je vous vois venir » Et plus loin Nadia encore : « … Non. On reparlera de ça plus tard. Du risque. Dès que vous aurez dépassé mon enfance. Je vous souhaite une très bonne nuit. » (Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais). Alors on pourrait lister les noms qui ont été utilisés pour baptiser des personnes existantes ou ayant existé et puis on pourrait écrire, par exemple sur La Pérouse ou sur la vie et la mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, on l’appellerait Lee, ça commencerait comme ça « Lee naît à La Nouvelle-Orléans le 18 octobre 1939 » et on s’appellerait Anne-James Chaton.

note 3

liste des personnages dont le nom rappelle quelque chose aux footballeurs. Par exemple, si tu es Jean-Philippe Toussaint, tu peux écrire la Mélancolie de Zidane. Ça commence comme ça « Zidane regardait le ciel de Berlin sans penser à rien » C’est en été, c’est en juillet. Nous sommes en 2006 et la France va perdre la Coupe du monde de football. Ou peut-être l’a-t-elle déjà perdu. On a le nom. Zidane. Sans prénom. Il n’y a qu’un Zidane. D’ailleurs des enfants ont été prénommés ainsi en 1998. Toussaint le sait. Il le sait quand il écrit sur la soirée du 9 juillet 2006 : « Le coup de tête de Zidane a eu la soudaineté et le délié d’un geste de calligraphie ». La calligraphie du coup de boule. Zidane est un scribe. En 1998, Zidane jouait avec Karembeu. Christian Karembeu. Si nous ne vous intéressez pas au foot, vous connaissez peut-être Adriana, son ex-femme, qu’on a longtemps continué à appeler Adriana Karembeu. « Adriana Karembeu a plié bagage sur un coup de tête : deux chemisiers, une brosse à dent. Adriana veut s’aérer et vite. Elle ne prévient personne, sort de l’immeuble, prend le métro direction Croix-Rousse… elle est libre, elle respire le tunnel qui l’emmène. Adriana a la vie en elle, ça chatouille les sexes de tous. Au milieu de nous c’est ridicule tant de beauté. Les regards sont inévitables. » Texte de la chanson intitulée « Adriana Karembeu », paroles de Marie Nachury, chanteuse de Brice et sa pute. On pourrait réfléchir aux noms dans les chansons. (Où est Valcour dans Aline de Christophe ? Qui est Peggy Sue ?). Mais sur Karembeu, je voulais encore dire une chose. Comment Didier Daeninckx dans Cannibales nous montre le grand-père de Christian Karembeu exposé au village de Kanaks à l’exposition coloniale de 1931, puis échangé contre des crocodiles à un cirque allemand. C’était le bon temps des Colonies. Et personne ne connaissait Karembeu.

note 4

Faire la liste des romans dont le titre est un nom ou un prénom. C’est vertigineux. On prend un livre dans la bibliothèque. Le titre : Le ravissement de Lol. V. Stein. On ouvre et on lit : « Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. » Un nom comme une valse, Lol V. Stein, Lo V. Stein, Lol V. Stein. On dansait sans doute des valses au bal du Casino de T. Beach où tout a commencé. Mais pour faire exister Lol, il faut Tatiana Karl. Il faut un autre nom. Sinon, on ne sait rien. Liste des titres de livre suite. On prend un autre livre, par exemple Emily L. de la même autrice. On ouvre le livre et on lit : « Ça avait commencé par la peur. » Ça commence bien. Mais pour le nom, on sait quoi d’Emily ? on sait quand d’où vient le nom ? Lol V. Stein, on le sait dès les premiers mots de la première ligne. Pour Emily L., on le sait tard. Sur la version numérique dont je dispose, on le sait à la page 130 sur 167. Il a fallu 125 pages pour que l’on sache comment elle s’appelait celle dont l’histoire se racontait : « Ils avaient quitté l’île le lendemain matin, sans que le jeune gardien ait revu celle qu’il appela par la suite du nom qui arriva sur ses lèvres, une nuit de ce même été, Emily L. » Le nom arrive tard et ce n’est même pas son vrai nom. C’est un nom qui est arrivé, comme ça, sur les lèvres d’un personnage qui l’invente. Sans même inventer vraiment, ça lui vient plutôt, ça lui arrive sur les lèvres « Emily L. » Et ça ne nous arrange pas.

note 5

Il y a des prénoms qui appellent leur auteur. Juliette et ses copines, Ernestine, Justine, Aline, Pauline. Et les Prospérités du vice, surgissent.

note 6

Alice, Ulysse, Lolita. Tout est dit.

note 7

On a dit qu’on avait du mal avec le nom des gens qui ne sont pas d’ici. Des romans qui viennent d’autres langues avec des patronymes auxquels on n’est pas habitué. On l’a dit lors de la réunion zoom, la difficulté à lire les noms étrangers, notamment le déploiement de l’intégralité des noms russes. Nouvelle liste : la liste des noms à coucher dehors, si possible dans le froid russe. Premier nom : Anna Karénine, c’est pas compliqué à dire finalement. C’est presque comme Emma Bovary. Les frères Karamazov, ça passe bien à l’oreille, surtout si on a déjà entendu parler des Bogdanov. Et le Docteur Jivago, on s’en rappelle vite. De Léon Nicolaïévitch Mychkine aussi, c’est le prince de L’Idiot. Alors on dit Prince Mychkine, ça passe crème. Et ça laisse des personnages tout ça. Mais ils sont déjà pris. Ils ont déjà servi. Sont-ils utilisables encore ? Qu’est-ce qu’on pourrait en faire ? Si on peut tenir des conversations avec Keith Richards, on doit bien pouvoir parler avec Niétotchka Nezvanova par exemple et l’écouter nous raconter la fin de sa vie dont on ne sait rien, si ce n’est qu’elle est inachevée. Une vie inachevée, tout entière contenue dans un nom, même russe, ça ouvre des perspectives.

note 8

Série des noms venus d’ailleurs, suite, Michel Strogoff, Tom Sawyer, Huckleberry Finn, Robinson Crusoé. Leur nom, leur simple nom contient l’aventure. Les romans d’avant la télé qu’on offrait aux enfants, aux garçons.

note 9

Liste des noms de personnages de Pierre Michon : André Dufourneau, Antoine Peluchet, Eugène et Clara, les frères Bakroot, le père Foucault, Georges Bandy, Claudette, et puis les Onze : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur (ils sont deux), Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Qu’est-ce qu’il en fait des noms, Michon ? hein ? Il les fait vivre. Vous connaissiez les frères Bakroot ou Antoine Peluchet avant d’avoir lu Michon ? Et Rimbaud, vous l’aviez lu mais l’aviez-vous lu raconté par Michon ? Rimbaud, le fils : « On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, souffrante et mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. » Plus loin, à peine, pour planter le décor : « on sait que le mari de cette femme qui était le père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans » Quand ça commence comme ça, que veux-tu faire…, tu lis. Et Joseph Roulin, ça ne vous dit rien ? Van Gogh, sans doute vous connaissez, mais Roulin, Joseph Roulin qui rencontre le peintre à Arles en 1888 et qui boit des bocks avec monsieur Vincent, au Café de la Gare, servis par Marie Ginoux. Les noms sont précis. Les lieux aussi. Michon s’y connait en noms et on le voit Roulin, on le voit vivre après le départ du peintre d’Arles, Michon nous livre ses pensées. « Voilà pourquoi devant son verre de blanc, dans un bistrot de la Joliette, Roulin ne fut pas étonné de lire ces mots, dans une calligraphie indécise de jeune fille : “Monsieur Vincent s’est donné la mort quand il était chez nous.” »

note 10

O, une lettre pour un prénom, une histoire. Ça commence comme ça : « Son amant emmène un jour O se promener dans un quartier où ils ne vont jamais ». On n’a pas besoin d’en savoir plus. O est devenue une classique comme Justine ou Juliette. On prononce O et on sait tout ou on croit tout savoir alors qu’on ne sait rien. On a su très tard qui était l’autrice. Dans O, il n’y a pas de nuances de gris. Il y a O. Simple initiale.

note 11

Liste de petites phrases qui posent les personnages. Nom, Prénom, Surnom… « des gens appelés Thénardier », « Vous vous appelez Jean Valjean. » « Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais d’Euphrasie la mère avait fait Cosette » « Il se nommait Javert, et il était de la police », les Thénardier, Jean Valjean, Cosette, Javert… immortels et dans Notre-Dame : « Je m’appelle Pierre Gringoire » « Sur mon âme, c’est vous, Joannes Frollo de Molendino ! » « Camarades, cria tout à coup un de ces jeunes drôles des croisées, la Esmeralda ! la Esmeralda dans la place ! » Gringoire, Frollo, la Esmeralda. Je m’arrête là.

note 12

Il existe des noms dans la liste des personnages majeurs qui viennent du corps : « la grimace était son visage » « C’est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c’est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame ! Quasimodo le borgne ! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël ! » « Tel était le pape que les fous venaient de se donner » Voilà, c’est Quasimodo et sa « formidable figure » à qui nous avions emprunté le nom pour baptiser une revue. Chez Quasimodo, le nom nait du corps difforme, non conforme, à la forme inhabituelle : « Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma Quasimodo, soit qu’il voulût marquer par là le jour où il l’avait trouvé, soit qu’il voulût caractériser par ce nom à quel point la pauvre petite créature était incomplète et à peine ébauchée. En effet, Quasimodo, borgne, bossu, cagneux, n’était guère qu’un à peu près. » Faire surgir de l’à peu près le nom du héros, ça donne Quasimodo.

note 13

Liste des noms que les auteurs utilisent pour parler d’eux et de leurs démons. Deux noms suffisent John Barleycorn, Martin Eden. Et Jack London entre en scène. On l’imagine, chez lui, après avoir lu son courrier dans son hamac, attendre 11h pour boire un cocktail, influencé par John B., Jean Graindorge en français. Le nom du compagnon qui lui permet de décrire l’alcoolisme dans lequel sombre London, Barleycorn, qu’il a appris à apprécier et qui se trouve toujours là, où qu’il soit. John, c’est le pote dont on ne peut se débarrasser. Pour parler de lui, en revanche, Jack London a inventé un autre personnage, Martin Eden. Martin Paradis, c’est assez joli pour parler de Jacques Londres. Première occurrence : « “M. Eden” – ces mots l’avaient frappé – lui que toute sa vie on avait appelé “Eden” ou ”Martin Eden”, ou “Martin” tout court. “Monsieur” !… quelle chose incongrue ! »

note 14

liste des noms qui font lire. Benjamin Malaussène, Belleville. J’ai tout lu. J’ai tout fait lire. Et ce nom reste, comme le nom d’un gamin du quartier qu’on a vu grandir. Pas n’importe quel gamin. Un de ceux dont on connait le père parce qu’il tient une boutique. Le petit Malaussène, tu sais ? Benjamin, ah oui. je vois. (Pour rassurer Hervé Letellier, je mets des tirets :
— Comment s’appelle votre gosse ?
— Benjamin.)

Un nom un univers, un roman à épisodes.

note 15

Harry Potter. Rien à dire.

note 16

Lolita, encore, oui Lolita pour Humbert Humbert surtout. Ça ne s’oublie pas un nom pareil. Non et prénom, c’est la même. Louis Louis c’est bien aussi, chanté par Iggy Pop. André André, Martin Martin, on pourrait décliner. Marie Marie. Philippe Philipp, en changeant une seule lettre ou Georges George. Ce qui fait penser à l’ami Jon John, à son corps tatoué et à son rire. Love on him.

note 17

Sur Amadou Hampâté Bâ. Il ne suffit pas de lister les noms, il faut les utiliser pour ce qu’ils signifient. Lister les noms, s’inscrire dans leur histoire, la liste des ancêtres : « En Afrique traditionnelle, l’individu est inséparable de sa lignée, qui continue de vivre à travers lui et dont il n’est que le prolongement. C’est pourquoi, lorsqu’on veut honorer quelqu’un, on le salue en lançant plusieurs fois non pas son nom personnel (ce que l’on appellerait en Europe le prénom) mais le nom de son clan : “Bâ ! Bâ !” ou “Diallo ! Diallo !” ou “Cissé ! Cissé !” car ce n’est pas un individu isolé que l’on salue, mais, à travers lui, toute la lignée de ses ancêtres. » C’est ce qu’écrit Amadou Hampâté Bâ qui nous a confié que les vieillards africains étaient des bibliothèques. Dans Amkoullel, l’enfant peul, il raconte son histoire. Amadou Hampâté Bâ qui aurait donc pu s’appeler Ahmed. « Il en va de même pour le nom du prophète Mohammad qui devient Mohammed, voire Mamadou, et pour Ahmed qui devient Ahmadou ou Amadou selon les cas. » J’ai connu un Mamadou enfant. Je n’avais aucune idée de sa filiation. Aurais-je osé appeler un personnage Mamadou dans un texte sans craindre de perpétrer une forme de racisme colonial ? Sans doute pas. Amadou Hampâté Bâ, fils d’Hampâté Bâ rescapé du massacre des « familles apparentées au fondateur de l’Empire Cheikou Amadou et les familles Bâ et Hamsalah » m’y autorise, en me permettant de nommer ce Mamadou dans le lien aux siens. Amadou explique pourquoi Amkoullel : « on m’avait surnommé “Amkoullel” (c’est à-dire “le petit Amadou de Koullel” ou “fils de Koullel”) » parce qu’un grand conteur, Koullel s’était attaché à lui, l’enfant Amadou, fils d’Hampâté Bâ. Et ça fait un titre pour raconter une vie.

note 18

Un jour, j’ai trouvé en librairie un livre blanc, avec en titre ; centré sur la couverture au tiers supérieur « Philippe ». En gris et italiques, au-dessus du prénom-titre Camille Laurens. Centré, en bas de la couverture, trois lettres P.O.L. sous un cercle de points. Je l’ai acheté, parce que c’était mon prénom. Sans rien savoir du livre. À cette époque, je connaissais à peine la littérature contemporaine. J’étais tombé dans Toussaint, si, dès La Salle de bains. J’avais côtoyé Régine Detambel, j’avais lu C’était toute une vie de François Bon, pas parce que c’était François Bon, que je ne connaissais pas mais parce que c’était à Lodève. Et puis, allez, j’avais dû lire un ou deux Mauvignier. Jamais entendu parler de Camille Laurens. Un titre de livre a suffi à nous faire nous rencontrer. Un prénom que je partage avec son fils et c’est un pacte que j’ai signé avec elle, que j’ai rencontrée au Château de Castries, il y a longtemps. Il me semble qu’il y avait une lecture de Dans ces bras-là, par une actrice. Camille Laurens était là. Je lui ai parlé, tout intimidé, de Philippe. Comment ne pas être intimidé, lorsqu’on est face à celle qui a commencé ainsi son livre : « Quand je suis entrée, Yves et la surveillante avaient fini d’habiller le bébé de la layette marine et blanche tricotée par sa grand-mère. Sous le petit bonnet de laine bleue, le visage était d’une extraordinaire gravité et aussi, pareil à celui d’un sage, d’une grande bonté. Je l’ai pris dans mes bras. C’était mon premier enfant et, pendant la grossesse, j’avais eu peur d’être maladroite lorsqu’il viendrait, de ne pas savoir. Mais les gestes me sont venus, tous, comme les mots d’amour aux lèvres, et toute angoisse m’a quittée d’un coup devant cette évidence – corps dense et plein contre le mien, nuque soutenue au creux de mon coude, ruban renoué de la brassière contre le froid : il n’y a rien à apprendre.
- 
Philippe est né le 7 février 1994 à D. –- clinique R. Le lendemain, je suis allée avec Yves, son père, le voir à la morgue
. » (Camille Laurens, Philippe) 7 février 1994, 50 ans après le Philippe dont il est question dans le codicille de Sébastien Bailly. Un Philippe arrivé au-delà de l’époque des Philippe (je suis né en 1963, date du pic de l’usage du prénom en France : 26206 Philippe, premier prénom de garçon de l’année (cinquième prénom sur tout le vingtième siècle), devant les Pascal 20642 et les Eric 20200). Ce que dit Sébastien Bailly, c’est ce que j’ai ressenti en lisant Philippe de Camille Laurens : « L’histoire est vraie puisque les prénoms sont vrais », pas seulement parce que c’est un récit.Et c’est comme ça que j’arrive au nom, celui que j’ai choisi ou plutôt celui qui s’est imposé, celui vers qui on va tout doucement, dont je m’approche mais que j’ai encore besoin de garder à distance. Une fois qu’il sera nommé, c’en sera fini. Il faudra continuer. Mais déjà, Philippe, c’est la preuve qu’on peut écrire sur un personnage qui a existé et qui vit encore. Il suffit de parvenir à le nommer.

note 19

La vérité sur Marie, j’avoue, j’ai voulu la connaître. Et je ne le regrette pas, ni ses robes de miel, ni la cavalcade d’un pur-sang sur le tarmac de l’aéroport de Tokyo. Mais la vérité, je ne l’ai pas trouvée. Marie, ce prénom, résonne comme Philippe. Des prénoms qui ramènent à la vie. Marie, vous l’avez croisée déjà. Quand un homme se rasait et qu’il y pensait. Quand cet homme était à l’hôpital militaire. La vérité de Marie est encore à construire, pas comme celle de Toussaint, dans la vérité de son triple prénom et de ses initiales en quadruple M, Marie Madeleine Marguerite de Montalte, M.M.M.M. des initiales encore. J’en avais utilisé une. W. Pour rédiger une note sur W. Non, pas le W de Perec, l’île et le souvenir d’enfance. W. l’auteur que vous avez lu sans le savoir.

note sur Pierre Cortial

Dernière note, sur Pierre Cortial : ça y est, le nom est posé. Dès lors qu’il est posé toutes celles et tous ceux qui ont connu Pierre Cortial se retrouvent confrontés à la tension entre l’image qu’ils en ont et la réalité que j’en construis, à partir de peu de choses, quelques lettres et cartes postales, quelques photos, un stylo, un miroir, le nom d’un chien (Titus) sur la fin de sa vie. Peut-être, ça pourrait faire un titre de livre Pierre Cortial.

Il y a eu foisonnement, tous les noms qui me sont venus à l’esprit, comme si toute la littérature avait jailli depuis la vidéo. Et puis la consigne qui n’en est pas une (ça, j’ai aimé)

Le nom m’est venu de suite. Je savais que ce serait le titre de ce texte. Mais en le nommant, c’est comme si je dévoilais quelque chose et comme si je trahissais un secret. Car Pierre Cortial, on l’a déjà vu, il est passé souvent, il était là dans l’atelier sur la ville. On connait le stylo avec lequel il écrivait à Marie. Il est de la famille d’un des deux Pierre. Il n’avait encore jamais été nommé.

Voilà. C’est fait.

5. de droite à gauche et de haut en bas


proposition de départ
« Il se retourna pour me considérer, longuement,
le rasoir à la main, la serviette autour du cou,
le visage blanc de mousse, une joue oui, une joue non. »
Jean-Philippe Toussaint. Faire l’amour.

1 - L’homme se tenait debout devant le miroir où chaque matin il se rasait. Les hommes se rasent comme ils pissent, debout. Ils ne baissent pas les yeux non plus. Et même, quand ils ont fini de se raser, parfois, ils lèvent le menton et se regardent de haut. L’homme, faisait de drôles de grimaces pour tendre la peau, exposer les poils à la lame. Il se tirait même le nez sur le côté, bouche entrouverte lèvre supérieure tendue vers le bas pour couper au plus près. Il se regardait faire. Comme un homme qu’il se sentait être chaque matin entre l’érection et le rasage.

2 - C’est la première fois qu’il se rase. Tous ses potes se rasent déjà depuis quelques mois, sauf Alain qui porte la barbe et fait vraiment adulte, même s’il se la décolore à l’eau oxygénée. Lui, il a relevé le défi : tu te rases pas, si je me rase. Alors, il est allé dans la salle de bain. Il a pris la bombe de mousse à raser, a mis de la mousse sur ses joues, autour de sa bouche lèvres pincées, dans son cou. Il a pris le coupe-chou et il a commencé à se raser, en commençant par le cou, de haut en bas, depuis sous la pointe du menton jusqu’à la pomme d’Adam. Autour de lui, tous les potes rigolent, il se rase de haut en bas, il se rase de haut en bas, hahaha… Il a fait comme il a pu. Il ne s’est pas coupé. Il a eu honte d’être moqué de ne pas savoir se raser. Mais il a été fier aussi. Il se raserait désormais.

3 - Dans ce miroir, chaque matin dès l’aube se reflètent ses joues et son cou. Le miroir est accroché à droite de l’évier pour capter par la fenêtre la lumière du jour naissant. Dans l’évier, la bassine en émail est à moitié pleine de l’eau chaude qui a chauffé sur le poêle à bois qu’il a immédiatement alimenté en se levant. Au-dessus de l’évier, une ampoule nue délivre une lumière jaune. Entre l’ampoule et la fenêtre, c’est là qu’il se rase dans une lumière pastel. Il fait mousser le savon au blaireau qu’il a laissé tremper dans l’eau chaude. Il serre les dents sous la chaleur presque brûlante sur les joues sur lesquelles passe le blaireau en un rapide geste rotatif. La mousse dépasse sur les lèvres, dans les narines. Il souffle. Une écume chaude et savonneuse se projette sur le mur. Il prend le coupe chou, plié en deux, manche retourné sur les doigts et il se rase, de haut en bas, en commençant juste à hauteur du haut de l’oreille droite. Il descend sur la joue. Sous la mousse et la lame, la peau crisse. Il se regarde à peine dans le miroir à peine éclairé. Il arrive en bas du maxillaire et recommence à gauche, depuis le haut de l’oreille. Il fait une pause, rince le rasoir. Reprends le blaireau, fais mousser le savon et s’en repasse dans le cou, entre la lèvre et le nez pour assouplir la peau qui s’était refroidie. Il se passera ensuite de l’eau froide sur le visage, puis de l’eau de Cologne. Il se sentira frais. Il ira embrasser Marie encore endormie. Elle l’embrassera à son tour en posant de ses lèvres un sourire sur sa joue parfumée. Elle se rendormira avant même qu’il ne ferme la porte de la chambre.

4- Debout, légèrement penché devant son miroir comme les matins où il a décidé de se raser, il se regarde sans bien y voir. Il a posé ses lunettes pour pouvoir se raser depuis l’endroit où elles reposent : sur les oreilles. Le rasoir à cinq lames fait du rasage une formalité. En trois minutes c’est plié, à peine le temps de planifier la journée. De haut en bas, d’abord à droite, puis joue gauche, sous le menton puis au-dessus de la lèvre et enfin sous la lèvre jusqu’au menton. Il ne se pose pas de question, se regarde à peine, il vérifie au toucher s’il ne reste pas de poils, un coup d’eau froide et c’est parti. Il remet ses lunettes et sort de la salle de bains

5- Comme chaque matin devant son miroir, à poil, il fait couler l’eau, froide d’abord et s’en asperge, pour se réveiller. Il a les yeux gonflés de l’alcool de la veille du trop peu de sommeil qui s’accumule comme le boulot. Il se regarde, voit ses yeux rouges, souffle, se met de l’eau pas encore tiède dans la nuque. L’eau se réchauffe, il s’en passe sur le crâne, sur le cou, les joues. Il ne pense à rien, il s’éveille, physiquement. L’éveil aux soucis viendra plus tard, à peine plus tard, sitôt qu’il se sera séché les joues.

6 – Six jours sur sept, il est debout devant son miroir pour se raser. Le samedi, il déroge au rite. Il se lève à la même heure que les autres jours mais ne va pas travailler. Il prend le métro pour cinq stations puis va marcher dans le bois. Quand il revient, il fait sa toilette au gant, se coiffe, passe sa main sur ses joues piquantes. Il reste en survêtement toute la journée. Le dimanche, il se rase à nouveau puis prend un bain pour aller à l’église totalement propre, habillé comme il le faut.

7- Il fait froid, l’eau est gelée, enfin, pas figée mais très froide, un filet qui coule de la montagne. Il faut se raser quand même. Les hommes sont torse nu. Lui aussi, il faut faire vite. Ça caille. Un semblant de miroir posé sur une souche un blaireau qui fait une mousse glaciale. Le rasoir de sécurité en acier colle presque aux doigts. La lame a beau être neuve, lame plate à double tranchant, incurvée une fois mise en place, la peau paraît arrachée par le froid. Vite, raser les joues, de haut en bas, puis le cou, au-dessus de la lèvre, puis le menton, peu importe s’il reste des poils, il plonge la tête dans le bachat, il crie, elle est froide bordel. Il se sèche en frottant énergiquement le visage et la poitrine où l’eau froide a coulé. Sa peau brûle sous le feu glacé du rasoir. Il ne pense à rien, dans ce froid. Personne ne pense à rien. Ce sont encore les conneries qu’on se raconte qui réchauffent le mieux. Pas qu’elles réchauffent bien sûr mais on rigole. Et on oublie le froid.

8- Comme chaque matin, son corps voûté fait face au miroir. Il est tôt dans la salle de bain de sa fille où il vit depuis qu’il est veuf. Sa fille dort. Le chien a remué paresseusement la queue quand il est passé devant lui pour aller à la salle de bain. Il est voûté mais sa main ne tremble pas. Malgré tout, il n’utilise plus le coupe-chou mais un rasoir de sécurité moderne. Un Plisson que lui a offert sa fille pour la fête des pères la première année où elle l’a accueilli. Ses gestes sont lents. Il a rempli à moitié le lavabo d’une eau chaude qui coule depuis un cumulus. Il fait mousser le savon qu’il se passe sur le visage comme presque tous les jours depuis plus de soixante-dix ans. Cinquante ans de boîte. Médaille du travail aux Aciéries puis à la ville. Rasé de frais chaque matin, béret sur la tête. Avant la boîte, l’armée, la Guerre, rasé pour la revue, chaque matin au garde-à-vous. Pas un jour de laisser-aller, même à l’hôpital militaire. Là, c’était les infirmières qui le rasaient. Elles apportaient la bassine en émail, lui passaient une serviette autour du cou et lui adoucissaient les joues, pour rien, pour qu’il reste un blessé présentable. En remuant les poils du blaireau sur le savon, il pense à Marie. C’est pour elle qu’il se rase. Elle aimait poser ses lèvres sur sa joue, chaque matin quand il allait la saluer, alors qu’elle était encore au lit. Lorsqu’il a fini de se raser, il est six heures, il l’entend à la radio, aux informations. Il se regarde dans le miroir. Il reste quelques poils, au coin des narines, au coin des maxillaires, à l’angle du menton. Il ne les voit pas. Il sort de la salle de bain, le chien s’étire puis il remue la queue, devant la porte. C’est l’heure de sa première promenade.

9- C’est pas tous les matins mais presque qu’il se rase. Désormais, il y passe aussi le crâne. C’est pas beaucoup plus long, ça dure quoi, cinq minutes, à tout casser, le geste s’est juste prolongé et inversé. Sur la moitié inférieure du crâne, toute trajectoire de la lame se fait de haut en bas, depuis la jonction supérieure des oreilles jusqu’à la base des maxillaires, depuis la pointe du menton jusqu’à la pomme d’Adam, depuis la base des narines jusqu’à la lèvre. Au-dessus de la ligne horizontale qui passe par les yeux, la lame va au contraire de bas en haut, depuis le sommet des oreilles jusqu’au sommet du crâne, depuis la nuque idem. Une main passe la rasoir, l’autre vérifie au toucher qu’il est bien passé. Une seule chose ne change pas entre les deux hémisphères : en haut comme en bas, il commence par le côté droit et finit par le côté gauche.

10- C’est difficile de se raser en pleurant. Les larmes coulent et font des trainées dans la mousse. De haut en bas. Comme le rasoir. Le plus difficile, c’est quand tu sanglotes. Les larmes, tu t’en fous, tu les sens couler mais les sanglots, c’est autre chose, ça suspend la lame. Et parfois tu te coupes.

Peu de temps après avoir regardé la vidéo (gammes #5), j’entends Bashung, Volontaire, et ces mots sur la fin de la chanson :

« Frôler des pylônes
Des canyons
Frôler l’éphémère »

Et je me suis dit que c’était exactement ce qui était suggéré : tenter de frôler l’éphémère à partir d’un geste de l’ordinaire, décliner cet éphémère et superficiel du geste, aller chercher la profondeur là où tout semble en surface dans le corps qui se montre et qui agit, qui fait pour la énième fois le même geste, sans y penser.

Et puis, paf, Je m’en vais me revient : « Ferrer, dans la salle de bains, se brossait les dents jusqu’à l’hémorragie sans jamais se regarder dans la glace, laissant cependant couler pour rien dix litres d’eau municipale froide. S’y lavait toujours dans le même ordre, immuablement de gauche à droite et de bas en haut. S’y rasait toujours dans le même ordre, immuablement joue droite puis gauche, menton, lèvre inférieure puis supérieure, cou. » (Echenoz)

Et puis, clac, Michel Piccoli et Romi Schneider dans Les choses de la vie, lui qui se rase, elle qui se maquille, devant le même miroir de la salle de bains, en se parlant, comme si de rien n’était. Voilà l’éphémère qui peut dès lors se déployer

4. verres solitaire


proposition de départ
« Quand les hommes veulent vraiment dire quelque chose
ils n’emploient pas des mots de 14 lettres.
Demande à n’importe quelle femme. Elles savent. »
Charles Bukowski. Sur l’écriture.

Le verre amené aux lèvres, il suçote l’apéritif à l’anis, slllluuuup, et le suspend face à lui, incliné légèrement, le regard vide. Il suçote à nouveau slllluuuup. Le son serait audible si près de lui un ami… Mais non, il est seul, verre à la main entre les lèvres et la table, regard au-delà de là. Sa main semble bloquée à mi-hauteur, presque à lâcher le verre qu’elle ne lâche pas, elle remonte et slllluuuup, s’immobilise à fleur de lèvres. Le bruit de la salle ne l’atteint plus, le fond de la salle est flou, slllluuuup. Le verre flotte non loin des lèvres, flotte vraiment dans une main vacillante comme son regard qui ne suit rien mais semble fixé sur le sol ou entre le sol et la table, ou ailleurs, dans le vague. Il repose le verre sans le regarder, son regard à l’aléa, vers un homme qui entre, vers la serveuse qui offre son sourire aux clients, vers le sol aussi, souvent, yeux mi-clos, épaules basses, souffle plein. Le verre est là, posé sur la table. Il se souffle non loin, regarde-le, il n’en peut plus. C’est vrai, il n’en peut plus, il est plein comme une huitre. Il est vide, comme son verre, qu’il lève, regard fragile, vers la serveuse qui lui fait signe qu’elle l’a vu.

Sur la table, posé devant lui, un verre de Pastis ou de Ricard. Peu importe. Il porte aux lèvres et aspire. Il ne boit pas, il aspire. Le pastaga passe entre les lèvres, paupières presque closes, épaules portées vers la table. Il tient le verre, penché, presque à verser. Puis le porte aux lèvres encore. Il regarde autour mais ne regarde rien. Parfois capte-il un client qui entre. Parfois il pose, posé n’est pas adapté, son regard quelque part, comme s’il devait s’accrocher. Puis il boit. Putain, pense-t-il. Putain. Pourquoi mais pourquoi. Non, il ne pense rien. Le verre posé sur la table, il ne pense pas ni ne prie. Il est cassé, complètement cassé. Pas par le pastis qu’il paie dix euros dans ce bar de bourges. Par la peur de vivre, par la concaténation des douleurs qui le plient sans répit. Il pleure, pastis posé, yeux perdus. Qu’est-ce qu’il tient entend-on pas loin. Il est maté par les poivrots non encore partis qui ne mettront pas longtemps à le rejoindre, pas à sa table, jamais, à son état de pochard pochtronné par la vie et les tournées de pastaga. Il prend son verre sur la table et le monte à hauteur de menton, regard porté vers le bar. Un autre dit-il des yeux.

Pour la douceur comme pour la rudesse, j’ai écrit à voix haute… Avec Buk en arrière-plan sur la poésie, sur sa poésie, rude et douce. Et puis m’est venu à l’esprit L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk, cette langue tout en sifflement qui lui donne du pouvoir sur le monde et que les humains ont oublié en apprenant à cultiver le blé. « Alors je siffle encore, et cette fois les mots que je siffle sont comme une fondrière dont il est impossible de s’extraire. » J’avais en tête ces sons, doux ou rudes, j’ai essayé de retrouver une langue de rudesse ou de douceur. C’est la terre qui est revenue, avec l’accent qu’elle donne aux hommes, puis une langue apaisée, dans laquelle les mots ont pris de la distance à la terre… C’est la dimension sonore, musicale (moi qui ne suis pas musicien) qui a guidé l’écriture. J’ai fait un premier texte de 975 caractères. J’en ai fait un second de 975 caractères ; la consigne, c’est la consigne.

3. le roman d’une vie


proposition de départ
« Si on demeure longtemps au même endroit, qu’on s’intéresse aux gens qui vivent là, à l’architecture, à l’histoire, aux interactions entre familles et voisins, on accède à un niveau de connaissance du lieu profond et passionnant. En regardant un microcosme sous tous les angles, on peut saisir les principes universels qui régissent l’humanité. Jérusalem est le récit de ce voyage vertical. »
Alan Moore, à propos de Jerusalem (2016)

1. pas de nouvelles

Elle devait partir. Quitter la ville. Aller ailleurs, sans laisser d’adresse. Avec l’enfant. Pour l’enfant. Peu importe pour où. Elle trouverait toujours un boulot. Serveuse, caissière, manutentionnaire, elle s’en moquait. Avec un peu de chance, elle pourrait entrer dans une grosse boîte pour la protection sociale et la mutuelle. Pour l’enfant. Elle devait faire ses comptes, enfin, ses comptes… elle devait rassembler de quoi vivre ailleurs, quelques fringues pour elle et pour l’enfant. Avec l’enfant, partir ça coûtait vite cher. Alors elle a vendu tous ses meubles. Vingt francs par ici, 15 pour ça. De quoi vivre quelques jours. Pour partir, le mieux c’était le train. De centre ville à centre ville. Avec une valise à roulette, un sac à dos et l’enfant par la main. Alors, elle a pris le train, un matin, pour arriver tôt quelque part. L’enfant avait dormi mais pas tout de suite. Il avait regardé par la fenêtre un paysage défiler. Il a levé la tête vers sa mère. Pourquoi tu pleures maman, il a demandé. Je ne pleure pas. Si tu pleures. Alors, elle a éclaté en sanglots. Elle a pris l’enfant dans ses bras. Elle l’a serré, elle l’a secoué de ses sanglots. L’enfant lui disait pleure pas maman, pleure pas, pleure pas maman, pleure pas. Il lui caressait les joues de son doudou. Elle lui a dit que ça allait maintenant. Elle lui a dit ça va aller. L’enfant s’est endormi. Par la fenêtre, il n’y avait plus de ville. Le train allait à l’Est où la vie coûte peu et d’où elle saurait ne pas donner de nouvelles.

2, le roman d’une vie

Il était tôt lorsque K. quitta la ville. Elle avait toujours vécu là. Ses parents s’y était installés après avoir quitté la Tunisie. Ses grands-parents avaient vécu en Tunisie après que leurs propres parents avaient quitté la Sicile où leurs familles vivaient depuis toujours. Ses parents avaient fait construire quelques années après être arrivés en France, peu après sa naissance, pour elle et pour ses sœurs à venir, dans une ville dont personne ne parlait, et dont on se demandait bien ce qui pouvait pousser un jeune couple à venir y vivre. Ils avaient fait construire sur les coteaux, au plus haut de la ville, sur ses flancs est, la maison tournée vers le fleuve, face au couchant et aux vignobles. Cette ville se situait dans la zone où se passe Enfant de perdition de Pierre Chopinaud. Si on n’a pas lu Chopinaud, on n’a aucune idée de l’endroit où elle se trouve. Mais même dans le roman elle n’est pas nommée. On sait juste qu’elle est sur le fleuve et qu’en le suivant on arriverait à la Méditerranée de laquelle on pourrait rejoindre la Sicile puis la Tunisie d’où toute la famille venait. Elle, elle a vécu là depuis ses tous premiers jours. Aussi longtemps qu’elle s’en souvenait, elle avait voulu quitter la ville. Là, ça n’était plus un rêve, celui d’aller « à la ville », la vraie, celle dont on parlait, celle où se rendre était en soi une sortie qu’enfant ou adolescente elle espérait, celle où, adulte, elle se rendait le samedi pour flâner, boire un verre en terrasse et revenir parfois par le dernier car. Il lui fallait vraiment quitter la ville, partir loin, avec son enfant sans père, trouver un travail quelque part, n’importe où mais partir. Quitte à faire des saisons, elle était prête à se faire nomade mais ailleurs, du moment qu’elle était avec l’enfant. Alors, elle a vendu tous ses meubles, ramassé ce qu’elle pouvait emporter dans une valise et un sac à dos, avec un enfant à tenir par la main. Elle a pris un billet de train, un seul. À quelques semaines près, l’enfant ne payait pas encore. Elle le garderait sur ses genoux si elle ne trouvait pas deux places libres côte à côte. Le jour du départ, elle est arrivée très en avance à la gare par le car. Elle a acheté, un peu cher quelques friandises, des paquets de gâteaux, du soda pour l’enfant. Pour elle, elle a choisi deux magazines que d’habitude elle lit chez le médecin quand elle y va pour l’enfant. Depuis le matin, elle est est volubile, elle joue l’enthousiasme pour l’enfant. Ils sont partis très tôt de l’appartement, l’enfant à moitié endormi dans le car. Elle regardait les rues de sa ville dont elle s’éloignait la joie au coeur serré, peut-être pour la dernière fois. Elle ne quittait pas Paris, elle ne retournait pas à Reims, elle fuyait le seul endroit qu’elle connaissait, et dont elle connaissait tous les recoins, une bonne partie des vivants et déjà quelques nombreux morts. Arrivés à la gare, elle a raconté à l’enfant que le train allait arriver, pas celui-là, un autre, celui-là maman ? Non, encore un autre. Une fois dans le train, elle a répété plusieurs fois qu’ill allait partir. L’enfant a demandé plusieurs fois s’il allait partir le train. Puis, il est parti. Elle a regardé intensément la ville, la vraie, celle où elle ne vivrait pas, la traversant, pour la première fois et la dernière depuis la voie ferrée. Elle en voyait des monuments qu’elle n’avait jamais remarqués. « Entre autres particularités dont peuvent se targuer les monuments, la plus frappante est, paradoxalement, qu’on ne les remarque pas. Rien au monde de plus invisible » avait écrit Musil. Elle n’avait pas lu Musil. Elle découvrait depuis le train une nouvelle perspective de la ville. L’enfant regardait aussi le paysage animé duquel bientôt disparurent les immeubles, les rues, les monuments, les lotissements pour faire défiler des bois, des champs, des vallons, des villages au loin, des fermes isolées. Il a levé la tête vers sa mère qui pleurait et lui a demandé pourquoi elle pleurait. Elle a répondu du fond de sa tristesse qu’elle ne pleurait pas. L’enfant lui a dit que si, elle pleurait, il s’est jeté dans ses bras en lui disant pleure pas maman, pleure pas, pleure pas maman, pleure pas. Il lui caressait les joues de son doudou. Elle l’a serré longtemps, en lui disant, ça va, je ne pleure plus, tout va bien, tout va bien maintenant, tout va bien aller tu verras et elle lui caressait la tête et elle le berçait et elle y croyait et l’enfant s’est endormi. Sa vie était encore loin d’être un roman. Elle retournait là où rien n’avait commencé.

Je suis parti de quelque chose qui, dans la consigne était sans doute second tout en gardant l’idée (forte) de quitter la ville. J’ai retenu, autant que la distinction entre le début d’une nouvelle et le début d’un roman (distinction qui oblige à s’interroger même si cette distinction est elle-même discutable), ces deux questions posées : il s’est passé quoi avant ? il va se passer quoi après ? C’est de là que je suis parti. Quitter une ville parce qu’il s’est passé quelque chose ici et qu’il va se passer autre chose, ailleurs, plus tard. J’avais en tête le monument d’Alan Moore, Jerusalem, traduit par Claro qui, au contraire se situe dans la même ville dont on voit les strates, les destructions, reconstructions, les vivants et les morts et dont, finalement, personne ne part. En ayant Northampton en tête (la ville de Jerusalem dont Moore fait un roman de près de 1300 pages), je me demandais quelle force pouvait pousser à quitter une ville dans laquelle on a toujours vécu. Ça a donné ça, en deux temps, avec pour la version roman, une première et une dernière phrase empruntées. Pour en jouer.

2. les deux Pierre


proposition de départ
Leurs regards étaient des poignards. Entre la moustache qu’ils portaient tous les deux broussailleuse et le front qu’ils plissaient sous le feutre noir encrassé qu’ils ne quittaient que pour entrer à l’église, se coucher ou se laver à la rivière, leurs yeux noirs devenaient des fentes entre lesquelles même les éclairs devaient forcer pour se faire un passage. Accrochés par les yeux l’un à l’autre, ils étaient comme deux aimants, à l’extrême limite de la distance à laquelle il suffit d’un imperceptible mouvement pour que la force de l’induction magnétique les projette l’un sur l’autre. Mais jamais ils n’en venaient aux mains. Les regards suffisaient. Leurs corps se redressaient et se tendaient, leurs muscles durcissaient sous leur blouse, jusqu’aux fessiers qu’ils serraient dans leur velours retenu par une ficelle ou une ceinture quand l’occasion l’imposait. Leur visage était serré comme le poing qu’ils avaient dans la poche et dans lequel se tenaient les mots qu’ils ne diraient jamais. Cette histoire s’est déroulée tout au long du vingtième siècle. On ne sait plus comment elle a commencé même si certaines hypothèses sont avancées. Il suffisait de savoir que l’un était là quelque part pour se demander où était l’autre et prier pour qu’ils ne se rencontrassent pas. A la foire d’automne, à la grande fête des moissons, à la tuée du cochon, chaque dimanche au marché, lors des cérémonies auxquelles on se rendait depuis divers village, où les familles sont dispersées sur un territoire où les distances se comptent en heures de marche et que le moindre mariage, le moindre enterrement, même les baptêmes les communions, rassemblent à peu près tout ce qui se fait comme humain vivant à la ronde, habillé pour l’occasion, il y avait de grandes probabilités qu’ils se trouvassent là. Ils se cherchaient autant qu’ils s’évitaient. On dit – c’est ce qui se dit, alors c’est ce qu’on sait, puisqu’on ne sait rien d’autre – qu’ils ont cessé de se parler en raison d’une pierre déplacée d’un muret que l’un a trouvé au milieu du chemin où il passait avec sa vache pour aller labourer une parcelle. Avec sa vache oui, les bœufs c’est pour eux autres qui ont de l’argent. Nom de Dieu de Nom de Dieu, l’autre grand con, y commence à m’emmerder. La pierre a été ramassée et jetée dans le pré de l’autre. Elle aurait pu être simplement déposée sur le mur dont elle était tombée. Mais l’idée que l’autre grand con avait pu la poser là exprès, parce qu’il savait que c’était le moment du labour et que c’était le chemin par où on passait, était plus forte que le reste. On dit que le lendemain, quand il est repassé sur le chemin, tenant la vache qui tirait le soc, la pierre était encore là, un peu plus au centre du chemin. Il y eut encore des jurons, des Noms de Dieu, plus nombreux que la veille. La pierre a été renvoyée dans le pré. Enfin, c’est ce qu’on dit. On n’en saura pas plus. C’était il y a longtemps, entre les deux guerres, la dernière des dernières et la seconde. Ils avaient fait la première. Ils en sont rentrés évitant que leur nom soit gravé dans la pierre de la colonne au centre du village. Ils avaient alors la moustache bien taillée. On a du mal à les imaginer, non ? à partager un verre ensemble en parlant de Verdun ou en n’en parlant pas. On a du mal à penser qu’un jour ils se sont compris sans rien se dire, qu’une blague de l’un faisait aussitôt rire l’autre, qu’ils se sont poussés du coude parce qu’à la ville où ils étaient descendus pour la foire passait une mignonne, qu’ils se sont endormis dans le même foin un soir d’été où le vin frais avait trop coulé, qu’il y avait entre eu un je-ne-sais-quoi d’amour. Ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont deux vieux gaulois dont l’un marche encore en sabots et porte au cou une sorte de mouchoir noué et qui pour marcher s’appuie sur un bâton qu’il a taillé dans un noisetier alors que l’autre se tient voûté sur une canne et marche en godillots, un clope de gris collé au coin des lèvres. Ça vous semble un détail, le bâton, la canne. Mais quand ils se chicanent d’un coteau à l’autre, qu’ils s’insultent en patois par-delà la rivière, avant de se lancer des pierres qui n’atteindront jamais leur but, ils lèvent la canne ou le bâton plusieurs fois. Parfois, ils se font face, à portée de voix. Ils se regardent. L’autre roule sa cigarette la canne accrochée au poignet, il regarde par en dessous, le bâton qui dessine de lointaines menaces. Parfois encore, parce qu’il faut bien que chacun rentre chez soi, l’un se retourne, lève le bâton en direction de l’autre et lui crie quelque chose de sa voix fatiguée. L’autre ne le voit pas ni même ne l’entend. Chacun à l’âge d’être un peu sourd. À son tour, un peu après, l’autre se retourne et lève sa canne qu’il agite devant lui grommelant bougre d’andouille. On le voit ça, depuis longtemps, depuis la route, la canne et le bâton qui rythment l’invective avant de soulager les corps usés dans leur marche vers la ferme où il faut remonter et où, une fois assis, la canne ou le bâton posés à la droite de la porte d’entrée de la seule pièce, les coudes étalés sur la table, le feutre noir toujours sur la tête, il raconteront à leur femme ce que l’autre grand con, ce que ce bougre d’andouille a encore fait.
Encore une fois, je n’ai pas été « inspiré » par un film ou un texte mais par une image qui est venue en écoutant les consignes, l’histoire de la sombre histoire qui part d’un malentendu, d’un presque-rien sur lesquels va se tisser une vie de reproches, de chamailleries. Ce qui est surprenant, c’est qu’une fois que j’ai eu la trame, ces deux paysans qui ont passé leur vie à se disputer, à jouer le rôle des deux fâchés, la manière d’écrire est venue, comme ça. Ça n’est pas un exercice de style, mais vraiment, je sentais, en écrivant que c’était comme ça que l’histoire se posait. Y compris, par exemple, les deux imparfaits du subjonctif qui se sont posés là, alors que je n’utilise jamais l’imparfait du subjonctif. Sauf pour frimer ou pour rigoler. Ce qui n’est pas le cas ici. Pareil, en écrivant, la pierre s’est imposée, celle dont on dit qu’elle est à l’origine de l’histoire, mais en fait non, l’origine est ailleurs, on ne sait où, la pierre du monument aux morts, les pierres que l’on jette. Et finalement les prénoms, qui servent de titre.

1. New York, JFK


proposition de départ
« Les bras frappent sans cesse. Tant de coups.
Nous sommes tantôt la muraille, tantôt le pic, parfois aussi le bras.
Comment pouvoir être les trois ensemble, savoir tout. »
Danielle Collobert, Meurtre.

Le douanier prend le passeport français sans d’abord regarder l’étranger. Il l’ouvre à la page de la photo et lève la tête, contrôle de routine, procédure habituelle. Il s’arrête sur le visage face à lui. L’homme a une quarantaine d’années, sourcils noirs tatoués, à une oreille il porte un bijou large et noir qui distend légèrement le lobe, à l’autre, il porte deux anneaux d’acier superposés horizontalement passés dans un joint noir. Sous la lèvre, un labret noir également est encadré d’un tatouage, noir. Un anneau d’acier est passé dans son septum. Il ne sourit pas. Il a l’habitude des passages de frontières, du temps que passent les douaniers à le dévisager. Il pense à sa fille qui va arriver à l’aéroport depuis Paris. Il ne l’a pas vue depuis plusieurs mois. Derrière lui, une femme attend, passeport mexicain à la main, elle se dit, dans sa langue, qu’elle a encore choisi la mauvaise file, qu’en n’aurait pas dû se mettre dans les pas de ce gringo, avec son look il était certain que ça allait prendre du temps mais elle avait voulu s’approcher de lui, voir les tatouages sur son bras, sur ses mains, il avait l’air cool et elle avait le temps, elle devait prendre une correspondance pour Tucson sans savoir que le Blanc avait lui-même passé quelque temps pas loin, à Phoenix, où il s’était fait poser les implants qu’il portait sur le front. Ce sont les implants qui intriguaient le douanier. Huit. Alignés verticalement, depuis le front, le premier pratiquement entre les sourcils, jusqu’au crâne. Il pousse un juron intérieur. What the fuck ou quelque chose comme ça. Première fois qu’il voit ça. Le mec se promène avec des clous plantés sur le crâne, quel malade. Il est fasciné. Putain quand je vais dire ça à Jane. L’étranger a vu que le douanier était stupéfait, il l’a senti au temps passé entre le moment où il a levé les yeux et le moment où il a repris la procédure. Quelques aller-retours entre la photo du passeport et la tête du type qui attendait les consignes. Le douanier, quand il va feuilleter le passeport en posant des question anodines, where do you come from, where are you going, where will you live in New York, what are you doing there, il va y voir des visas et des tampons du monde entier, Japon (plusieurs), Nouvelle-Zélande, Vénézuéla (pourquoi le Vénézuéla, il va poser la question, l’étranger répondra pour voir un ami), Mexique (quelques uns), Brésil, Russie…, il se demande qui est ce type, never seen such a weird guy bro, il s’imagine raconter ça aux copains de la douane mais aussi au gym, à ceux avec qui il pousse des barres pour durcir ses bras et ses pecs, il demande à l’homme de poser un doigt sur le capteur d’empreintes, sur le dessus de la main, tatoué, un X noir, pas celui des gangs, autre chose, le douanier ne trouve pas ça louche, plutôt cool, cool tattoo sir a-t-il envie de dire mais il ne dit rien, il doit rester fermé, patibulaire, à l’opposé de l’index tendu, tatoué sur le côté de la main « nø pain », avec un « ø », il trouve ça original ce « ø » mais ça ne lui rappelle rien, ça ne peut pas lui rappeler l’événement organisé par l’étranger à Avignon, Art-KØR 00, trois ans plus tôt, l’étranger pense à sa fille qui va arriver par l’avion de Paris, partie d’Avignon la veille, sa fille qui fera le tour du monde avec lui, qui n’ira bientôt plus à l’école et suivra les cours avec le CNED depuis le Mexique, le Japon, la Nouvelle-Zélande…, sa fille avec qui il ne montera pas boire un verre au sommet d’une des twin towers ce qu’il s’était promis de faire trois ans plus tô, le douanier demande le doigt de l’autre main, il ne peut pas voir « nø gain » sur la tranche de la main mais il sait que le tatouage y est, ce qu’il ne sait pas c’est que l’homme a fait ses implants à Phoenix, ils lui ont été placés par Steve Haworth, l’inventeur de cette nouvelle manière de poser des bijoux, en les fixant sous la peau, il ne sait pas non plus qu’il votera pour un président noir comme lui, six ans plus tard, il ne sait pas plus que quelque temps avant de voter pour un rêve, il se ferait tatouer, lui aussi no pain, no gain, sur la poitrine, six lettres au-dessus de chaque pectoral, lettres gothiques en arc de cercle comme Denis Rodman dont il aimait le travail de l’ombre en défense, celui qui ne marque pas de points mais qui est là pour contrer les attaquants adverses, défendre le territoire symbolisé par un filet ouvert vers le bas, de 45 cm de diamètre, attaché en dessous d’un panier, le tout fixé à la hauteur réglementaire de 3,05 m, à un panneau rectangulaire vertical de 1,80 m par 1,05 m, défendre le territoire comme lui en fait, assis dans son uniforme, à contrôler les passeports, il ne sait pas non plus qu’il défilera pour la première fois de sa vie, lui qui ne fait pas de politique, près de vingt ans plus tard avec des milliers de frères, après la mort d’un homme et qu’il criera à en perdre la voix I can’t breathe alors que l’étranger qui attend devant lui et qui devait revenir à New York publiait depuis Avignon où il était confiné en raison d’une épidémie des textes sur la violence policière à Minneapolis et ailleurs. La femme derrière attend, patiemment. Elle est heureuse de rejoindre sa fille à Tucson, Arizona. Trois ans qu’elle ne l’a pas vue, qu’elle a franchi la frontière le long de laquelle on ne parle pas encore de mur. L’homme devant elle ira souvent au Mexique, à Guadalajara d’où elle vient. Elle ne le reverra jamais. Il filmera Yosie Locote dont elle aimera les rimes, El maestro de las rimas, Yosie Locote qui écrira une chanson sur cet homme derrière lequel elle attend et sur sa fille qui va arriver de Paris et qui est aussi dans la chanson, Yosie Locote dont l’assassinat la peinera, comme il peinera l’homme devant elle qui attend que le douanier avec qui il partagera la colère contre les violences policières à un continent d’écart lui remette son passeport afin qu’il puisse entrer sur le territoire américain où dans quelque heures sa fille le rejoindra, enfin, depuis Paris, vol AF0006, arrivée New York JFK 4:55pm, sa fille qui s’arrêtera devant lui, restera un moment à l’observer quand elle verra les implants qu’il porte depuis Phoenix et qui lui dira papa t’es encore plus beau comme ça et se jettera dans ses bras en ressentant tellement d’amour.

Pas d’évocation de film ou de livre, plutôt une scène qui m’est venue, celle d’un ami globe-trotter à l’aéroport qui m’avait envoyé un email, après avoir fait poser ses implants transdermiques : je vais demander l’asile politique aux Etats-Unis. La perturbation produite par son corps qui instaure un désordre dans l’apparence, désordre qui deviendra désirable dans les années suivantes


page proposée par Philippe Liotard
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1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 5 août 2020.
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