sur l’établi de Sébastien Bailly
Sébastien Bailly écrit. Il a publié environ 25 livres, dans des genres divers (et parfois oubliables), dont un roman, Mum Poher, qu’on se procurera facilement. On peut le suivre sur Twitter et le retrouver sur Facebook ou Instagram.

13. Considérant


proposition de départ
version 1

Le fait que le gravier s’enfonce dans la terre et disparait au fil des saisons, des pluies, des nuits sans lune, le fait que rouille la grille d’année en année, repoussant les couches de peinture qui s’écaillent, le fait qu’un jour on a pris de l’eau pour la dernière fois à la cuve et qu’ensuite plus jamais personne et qu’on l’a déclarée croupie, impropre, sale, presque plus liquide, mais visqueuse et putride, le fait qu’on a laissé y pourrir ce qui y tombait et que chaque automne c’était encore des feuilles, et encore et encore, le fait que des cadavres d’oiseau y ont flotté, que des mulots s’y sont noyés, que des larves en ont fait leur festin, le fait que tout cela n’a ému personne, le fait que des saison entières aucun rire d’enfant n’a secoué le rhododendron, le fait que personne ne s’est jeté de la falaise, le fait que personne n’a exploré toutes les grottes, le fait que les histoires effacent les histoires et que les personnages disparaissent les uns après les autres sans laisser le moindre souvenir, le fait que personne n’ai jamais écrit la moitié du quart de ce qui s’en passé là, le fait que l’on a tout caché, enfoui, et qu’on a finalement choisi de faire comme si rien ne s’était passé, le fait que d’une certaine manière il ne s’est jamais rien passé, le fait que Maryse a cuisiné un chat, le fait qu’elle soit morte en emportant ce secret, le fait que Marie a bien plus à se reprocher, le fait que bientôt plus personne ne le saura, le fait que Philippe a gardé son regard d’enfant, le fait que l’usine troglodyte n’a jamais rien produit, le fait que l’histoire a eu une fin, le fait que tant qu’on peut on sauve les apparences, le fait que le thé doit être servi, le fait que Françoise a siphonné le réservoir d’un tank abandonné, le fait que tout cela est vraiment arrivé, le fait les prénoms ont été changé, le fait que l’on a surpris des déserteurs et qu’on les a caché, le fait qu’on a pris des risques parce qu’on estimait que c’était juste et que tout autre choix aurait été impossible,

version 2

Considérant l’enfoncement des gravier dans la terre et sa disparition au fil des saisons, des pluies, des nuits sans lune, considérant la rouille qui repousse les couches de peinture et l’écaille, d’année en année, aux barreaux de la grille, considérant l’eau prise une dernière fois dans la cuve, considérant la déclaration de l’eau croupie, impropre, sale, presque plus liquide, mais visqueuse et putride, considérant les cadavres d’oiseaux y flottant et pourrissant, considérant les mulots s’y noyant, les larves en faisant leur festin, considérant l’absence d’émotion, considérant l’absence de rire d’enfant dans les rhododendrons pendant des saisons entières, considérant l’absence de chute depuis la falaise, considérant l’absence d’exploration des grottes, considérant l’effacement des histoires par les histoires et la disparition successive de tous les personnages, considérant l’absence de trace écrite du quart de la moitié des événements, considérant l’enfouissement total des souvenirs et le choix de faire comme s’il ne s’était rien passé, considérant d’une certaine manière l’absence d’événement, considérant le civet de chat cuisiné par Maryse morte en emportant son secret, considérant la gravité des faits commis par Marie, considérant l’oubli, considérant le regard d’enfant de Philippe, considérant la non productivité de l’usine troglodyte, considérant la fin de l’histoire, considérant les apparences, considérant le service du thé, considérant le siphonage du tank abandonné par Françoise, considérant la véracité des faits, considérant les prénoms maquillés, considérant les déserteurs cachés, considérant les risques pris, considérant la justesse des décisions prises et leur caractère inéluctable,

Les considérants c’était la partie d’un jugement de Tribunal administratif ou d’un arrêt de Cour administrative d’appel ou du Conseil d’Etat constituant l’exposé des motifs de fait et de droit qui justifient la solution adoptée par les juges. Le jugement fait donc le point sur tous les considérants avant d’exposer la décision. Et cela m’a semblé une traduction intéressante du fait que voulu dans la proposition. Néanmoins, dans le respect absolu des injonctions, j’ai d’abord écrit une version avec « le fait que », puis je l’ai « traduite » en considérant. Moins de verbes, plus de formes nominales, l’effet n’est pas le même, mais n’est-il pas aussi intéressant l’idée que tout cela constitue l’exposé des motifs et qu’en découlera un jugement… ?

11. La main du chat


proposition de départ

La main de Maryse tient le chat écorché par le cou. C’est tout son avant-bras qui le maintient contre le billot. L’articulation de son pouce est douloureuse depuis que, petite fille, elle se l’est retourné en faisant les foins mais elle force : il faut que la prise soit sûre pour inciser d’un coup, du couteau tenu dans la main droite, le ventre rose et gonflé de l’animal. Et les viscères se répandent. La main gauche fouraille là-dedans. C’est tiède et gluant, presque agréable. D’un geste précis, Maryse pratique les incisions qui permettent de vider le chat. Intestins, estomac, vessie encore pleine qu’il faut éviter de rompre et tous les menus organes qui maintenaient la bête en vie. La main ressort du ventre, recouverte d’on ne sait quelles substances et rouges, et blanchâtres. Changement d’outil. La feuille de boucher s’abat : la tête du chat roule et plus rien ne distingue la carcasse de celle d’un lapin. Quelques mouvement précis et ce sont des morceaux de viande prêt à cuire qu’elle roule dans la farine et jette dans le fait-tout où grésille déjà le saindoux. Sel, poivre, romarin du jardin, la cuisinière dore les morceaux sur toutes les faces. Un trait de vin blanc, un oignon émincé. Couvercle. Maryse s’appuie sur le rebord de bois du billot. Les phalanges de la main propre blanchissent, la main sale glisse un peu sur la planche lisse. Elle se crispe. Le plus dur est fait. La tête et les tripailles à la poubelle. Bruit mou. Maryse ouvre grand le robinet de l’évier de la cuisine. Elle frotte autant qu’elle peu sa main droite au savon. Ne pas garder sur soi de traces du forfait. Ce ne seront peut-être que quelques poils sous les ongles qu’elle porte courts, pourtant. La main de Maryse est épaisse, calleuse, crevassée, c’est une main qui frotte, récure, une main qui tire, qui porte, une main qui fait les bronzes, qui astique les moulures, une main qu’elle n’épargne pas. Mais sous le robinet d’eau, là, c’est une blessure à vif : la main qui a tué le chat, la main qui a saigné le chat, la main qui a dépouillé le chat, la main qui a vidé le chat. La main criminelle, lustrée à la pierre ponce et au savon jusqu’à retrouver une douceur d’enfance. En vain.

Passer par le corps est évidemment la solution pour éviter la psychologisation des personnages. Une main qui se serre, c’est tellement plus qu’un monologue intérieur. L’écriture du concret, c’est l’écriture du corps, les manifestations du corps. Et le narrateur ne fait rien d’autre que raconter ce qui est perceptible. Mais j’ai ajouté pourtant des choses que seule Maryse peut savoir, et pas un narrateur qui assisterait à la scène : l’articulation douloureuse, la tiédeur presque agréable. Peut-être pouvait-on s’en passer.

9. Trois fois lieu


proposition de départ

Rien n’a changé là depuis des décennies. Les mêmes meubles aux mêmes places, les mêmes rideaux de velours, un peu passés peut-être. Le canapé et les trois fauteuils toujours semblables. L’assise un peu fatiguée peut-être. Les mêmes bibelots sans utilité sur un meuble indéfini. Une table basse sur un tapis élimé. Des odeurs de renfermé, de poussière, d’humidité, et un livre posé en équilibre sur le rebord d’une cheminée hors d’usage.

La troisième latte du parquet après la porte émet toujours un léger grincement sous le pas des visiteurs. Les habitués évitent la planche. Ils choisissent le canapé, moins défoncé que les trois fauteuils. C’est chaque fois retrouver un cocon de velours, de tapis orientaux, et la promesse d’un café ou d’un thé qui ne tardera pas à arriver. Il manque inexplicablement dans la pièce une bibliothèque pour occuper l’invité solitaire qu’on y fait patienter. Juste un livre sur le guéridon, ancien, au titre à moitié effacé.

Le salon construit comme autour du livre posé sur la table basse. Les fauteuils choisis pour faire écho au texte, et le tapis oriental comme une réminiscence de la lecture. Le livre ne peut pas être ailleurs, la pièce ne peut pas être autre. Jusqu’au plateau d’argent sur le guéridon, jusqu’à la longueur en bouche de l’alcool brun dans la carafe. Tout fait écho aux vers de Maupassant, et derrière les rideaux sombres, l’ombre de la toute première version du Horla, l’amorce du dernier texte dans les pages du premier livre.

Rien à signaler, là. Trois points de vue, et chaque fois une couche narrative s’ajoute à la précédente. Je vois depuis longtemps les lieux comme des palimpsestes sur lesquels chacun superpose son histoire aux précédentes. J’ai décidé de garder peu ou prou la longueur initiale, celle de la proposition précédente.

8. décor


proposition de départ

Salon cossu, bourgeois, refermé sur lui-même. Rideaux de velours occultant les fenêtres. Un canapé, trois fauteuils lourds, ocres, une table basse en bois foncé, épaisse. Sur un guéridon, un pot à tabac, une carafe d’alcool brun et un plateau d’argent. Deux verres à whisky. Aux murs une tenture de toile marron, liserés dorés. Odeurs de tabac froid, de santal. Au sol, près d’un fauteuil, un livre fermé sur un tapis oriental, reliure cuir, usée, élimée. Titre illisible.

Un ancien propriétaire a planté là une rangée d’hortensias qui ont pris de la hauteur, du volume au pied de la façade recouverte en cette saison des feuilles vert profond de la vigne vierge. C’est une plate-bande régulièrement entretenue : aucune herbe folle, rien que la terre grasse uniformément retournée, et les fleurs éclatantes, roses, comme autant de feux d’artifice. Les abeilles se gavent dans un bourdonnement permanent.

Entresol : la cuisine est réservée aux domestiques. Tout le confort moderne. Lumière électrique, cuisinière au gaz, réfrigérateur dernier cri. Plan de travail marqué par le temps, bois creusé par les multiples plats préparés là à grands coups de couteaux, rouleaux à pâtisserie, hachoirs et marteaux. Batterie de cuisine en cuivre, ustensiles de toutes sortes, plats à viande, à poisson, soupières, raviers divers. Boîtes à épices, à légumes sec, sac de farine, de lentilles, bocaux de conserve. Le ménage a été fait avec soin.

L’allée de gravier va de la grille en fer forgé à la porte d’entrée, massive, qui donne accès à la maison. C’est un gravier blanc, ratissé avec soin d’où ne perce aucun pissenlit, aucune herbe folle. Le pied s’y enfoncera aussi moelleusement que dans du sable : impression de confort garantie dès le premier pas. De chaque côté, une surface d’herbe tondue où jouer au ballon, au badminton même, pour peu qu’un filet soit tendu. Une simple couverture posée au sol permettrait les pique-niques et les longs après-midi à siroter des citronnades.

Lit fait, rideaux tirés, trois hortensias fraîchement coupés, dans un broc de faïence ancien, ébréché au col. L’air a été renouvelé, odeurs de campagne, de lavande séchée. Tout étincellera lorsque les rideaux seront ouverts et que le soleil bas de la fin d’après-midi entrera presque à l’horizontale. Un valet de nuit, une chaise, une armoire normande, un petit bureau où s’asseoir pour rédiger son courrier ou, dans un carnet, le compte-rendu quotidien qui jour après jour fait journal intime.

Rhododendron centenaire, en fleurs, à gauche de la maison. Éblouissement de pétales fuchsias, ailes oubliées de papier crépon posées sur les branches. Une cachette extraordinaire, troncs de la taille d’une cuisse, tordus selon des plans aléatoires. Massif étonnant à l’intérieur duquel un homme se tiendrait debout, invisible, masqué par la paroi des feuilles et des fleurs. La taille s’impose une fois par an afin de ne pas laisser la plante envahir la totalité du jardin.

Bureau bibliothèque au rez-de-chaussée, la porte est toujours fermée à clef : n’entre pas là qui veut. Les murs intégralement recouverts de livres, un seul emplacement libre ; sur la deuxième étagère, il manque Les Vers, de Maupassant. La pièce donne à l’arrière de la maison, la fenêtre au ras des hortensias : les boules roses affleurent. Un bureau Napoléon III, et le fauteuil assorti, bois noir, surfaces en cuir rouge. S’enfermerait ici qui voudrait échapper au tumulte d’une maison trop pleine.

La cuve en acier boulonnée contre le bâtiment secondaire qui sert de grange, d’écurie, de remise, d’abri récupère les eaux de pluies pour l’arrosage du jardin. Trois mètres de diamètre pour la moitié de hauteur : il est recommandé de ne pas s’y pencher. La surface d’eau un peu croupie est recouverte de lentilles d’eau. Et des coassements s’y font entendre certains soirs. L’acier, vieilli, est rouillé par endroits, repeint ailleurs, et c’est une mosaïque de tâches diverses superposées par le temps.

Le décor et l’action : la question se pose de la façon de donner vie au décor, donc qu’il y ait action, sans personnage. Plusieurs moyens : des forces à l’œuvre (moteur, vent, écoulement, temps qui passe et choses qui se modifient d’elles-mêmes…), un point de vue qui bouge (on s’approche, on s’éloigne, on se tourne : c’est la question du mouvement de caméra emprunté au cinéma, travelling, zoom avant ou arrière…) Peut-on utiliser des verbes d’action pour décrire ? C’est la forme passive qui l’emporte et fait disparaître les personnages.

Travail sur le style ; choix des mots, des rythmes, assonances, allitération… Ce que ça dit de ce qui s’est passé ou va se passer là.

Ici, paragraphe après paragraphe, j’ai alterné intérieur et extérieur. C’est le même lieu, mais chaque paragraphe se focalise sur un lieu dans le lieu, une parcelle. J’ai gommé les personnages, fais en sorte que le lieu semble les attendre, et que tout soit déjà en place pour que l’histoire commence. (Manque la cave, mais je me suis tenu aux 2x4).

7. écrire


proposition de départ

Elle écrivit. D’abord elle trace les lignes de son journal intime. Ensuite c’est un poème, une liste de courses. Elle tape sur son clavier des notes de service, des courriers, un rapport administratif. Elle aime se servir d’une plume trempée dans l’encre de Chine. Elle écrit des cartes postales. Elle envoie des messages électroniques à des correspondants du monde entier pour organiser la publication des actes d’un colloque. À quinze ans, elle rédige un devoir de français et obtient la fabuleuse note de 16/20. A quatre ans, elle essaye d’écrire son nom pour la première fois. Bien plus tard, elle pense à la rédaction de son testament. À trente ans, elle signe au bout d’un contrat de mariage.

J’écrivis. C’est comme une déflagration, une parenthèse dans ma biographie. Je suis assis à mon bureau, j’ai sept ans, un cahier de poésie scolaire, et je décide d’en ouvrir un autre. Au lieu d’y recopier les textes des poètes reconnus d’une écriture plus ou moins appliquée, que je me dois d’illustrer chaque fois d’un dessin de mon cru, j’y invente mes propres poèmes. Alors, j’écris. Je suis poète. Les mots trouvent leur place. Et Maurice Carême, et Jacques Prévert, et Robert Desnos n’ont qu’à bien se tenir : un autre cahier de poésie existe et c’est totalement le mien.

Vous écrivîtes. Vous gardez pour vous dans de petits carnets à détruire sans les ouvrir à votre mort les menus faits du quotidien qui font une vie. Pattes de mouches jetées au crayon que vous ne relisez jamais.

Nous écrivîmes. L’écriture est jusque-là une activité solitaire. Une main, un crayon ou un clavier, une feuille ou un écran. Face à soi-même, on écrit. Mais l’on se lit aussi, puis se lie, puis l’on partage à distance l’écran où l’on glisse en même temps des mots qui se superposent. On se gomme, on s’enrichit. Nous travaillons ensemble la même matière texte, et ce n’est plus ni l’un ni l’autre qui écrit, mais nous deux, nous tous, dans un mouvement commun, voyant les mots des autres s’afficher et modifier le cours même de nos phrases. Ce n’est plus seulement cosigner, c’est, pour la première fois, coécrire.

Le passé simple marque une action brève dans le passé, cette action ne dure pas. Et c’est du passé. C’est révolu. Je ne peux pas écrire “j’écrivis”. Car, lorsque j’écris “J’écrivis”, je suis en train d’écrire, au présent. J’écris “J’écrivis”. Il y a une contradiction temporelle, puisque j’écris toujours. J’aime ce paradoxe, en plein dans la question des usages du temps. Puisqu’il était question de s’amuser avec ça, pour voir ce que ça produisait, j’ai joué. Pourtant, lorsque j’écrivis, je n’écrivais pas : c’était plus que tracer des lignes, c’était écrire, vraiment. Le même mot pour tracer des signes et faire littérature. J’écris que j’écrivis, car, seulement alors, j’écrivis, ensuite, je ne fais plus qu’écrire (je ne sais pas si c’est clair, mais j’essaye d’explorer ce que le passé simple dit, et comment il s’empare du double sens du verbe écrire).

Nous écrivîmes, c’est ce que permet le web. Ecrire réellement ensemble. Via les liens hypertextes d’abord, puis dans la même page simultanément. Nous écrivîmes, c’est aussi l’atelier, et comme écrire ensemble nous enrichit. Nous nous vîmes entrain d’écrire.

6. Philippe


proposition de départ

Philippe court dans le jardin. Derrière la fenêtre du petit salon, Françoise le regarde. Elle sourit. Elle pense à Georges. Un éclat de voix : ce sont encore Marie et Maryse qui se chamaillent.

Codicille

Philippe, Françoise, Georges, Marie, Maryse : les personnages ont des prénoms, des prénoms communs. Petite bourgeoisie, bonnes affectées aux tâches ménagères, à la cuisine, microcosme dans lequel le lecteur pourra se reconnaître, s’identifier. Noms stables. Convenus. Choisis pour leur cohérence avec l’époque. Ils participent au pacte de lecture : ils n’ont rien d’incroyable. Véhicules de la vraisemblance narrative. Déjà, le lecteur, la lectrice, sont invités à y croire. L’histoire est vraie puisque les prénoms sont vrais. Et ils restent communs 80 ans plus tard : on évite toute interrogation, tout effet d’exotisme. Des prénoms du calendrier, des prénoms européens. Pas de Kevin. Pas de Steven. Ou dans la cohorte d’américains qui traverseront la Normandie. Pas de Barbarella, pas de Stella-Love. On est en 1944. Le choix des prénoms pose la période et le milieu.

Le narrateur, lui, n’aura pas de nom. Une existence bien moins crédible, d’ailleurs : c’est pour cela qu’il faut aux autres personnages des noms sans faille, sans aspérité. Pour que le narrateur puisse avoir sa place. Il y aura là une part de fantastique. Un seul élément fantastique au milieu d’une apparente banalité pour que le lecteur garde le sentiment d’une histoire vraie, dans un monde réel, et que cela fonctionne. Mais, pour l’instant, Françoise regarde son fils par la fenêtre, pense à son mari, et s’agace des chamailleries des bonnes. Vous ne vous demandez pas encore qui vous raconte l’histoire.

D’autres raisons pour choisir ces prénoms. Certains sont dans des livres précédents. Ils tissent un lien que moi seul connaît entre les histoires, peut-être, mais qui a son importance. Un, au moins, a à voir avec ma biographie. Je sais ainsi dans quels souvenirs puiser l’épaisseur du personnage. Un prénom biblique s’impose narrativement. C’est l’histoire qui commande. Un nom choisi au hasard. Le hasard est pour les personnages secondaires, souvent. Peut-être qu’il ne faudrait pas.

Parfois, je me dis que ce n’est pas grave : que je pourrais en deux clics remplacer un nom par un autre dans tout le manuscrit. Puissance du traitement de texte. Que resterait-il du personnage si par un Rechercher/Remplacer, je changeais son nom une fois le texte fini ?

Dans mon roman, Mum Poher, l’héroïne a trois noms. Brigitte devient Birgit, Birgit devient Mum Poher. Le narrateur n’en a pas. Il parle à la première personne. On ignore comment il s’appelle. Et tout cela a du sens. Changer de nom, ne pas en avoir, c’est un choix fort. Il n’était pas conscient au début de l’écriture. Il s’est imposé.

J’ai écrit, avant, un roman jeunesse, Eno, la chasse aux rastacs. Univers d’heroic fantasy, roman d’initiation. Il faut coller au genre. Les noms disent cela : dans quel univers on se place. Eno, c’est le prénom du héros. Son père est Georald, il y a un Dalric, Grondard, Romuald, Josh, Mosh, Gilbin, Frago… Mais tout de même un Guillaume, un Paul… Un mélange de prénoms inventés, de prénoms rares, de prénoms courants. Mary, Clarisse, Clélia…

Le choix de noms, des toponymes aussi : c’est construire un monde.

5. Titre : Action !


proposition de départ

Elle ne bouge pas.

A peine un battement de cil, un pincement du coeur, une respiration lente : ce que le corps humain fait de mieux en matière d’immobilité. Le monde peut bien s’affairer.

Immobile. Tout son poids enfonce le coussin prêt à exploser.

Absence totale de réaction, à se demander s’il ne faudrait pas un médecin aguerri pour vérifier d’un coup de lampe torche l’existence d’un réflexe pupillaire.

C’était un corps, ce n’est d’un coup que l’oeuvre d’un sculpteur maniaque. Un marbre, un bronze, un mannequin de vitrine. Toute vie abolie. Sans l’esquisse du moindre mouvement.

Figée.

Comme arrêtée au milieu d’une phrase, les muscles du visage en une expression d’hébétude, elle regarde face à elle, une zone intermédiaire, à mi distance de son interlocuteur. Elle est ailleurs.

Elle avait bougé. Elle s’en souvient.

Tout en elle tente le mouvement. Son cerveau donne les ordres : bouge, bouge, bouge ! Allez… Nier encore l’évidence, tenter une fois de plus. Encore. Encore une fois. Non, rien. Juste un constat. Paralysée.

Elle, fossile d’elle-même, qu’on aurait retrouvé là, exactement, des siècles plus tard, dans une position inchangée.

Arrêt sur image. Ce que permet maintenant la technique. Pause. L’actrice au milieu d’une action, son expression saisie telle quelle. Ce n’est pas la pause qu’on prend pour la photo, c’est ce qui est saisi et qui ne devrait faire que passer. Stop. Mouvement arrêté.

 

J’ai écrit la première phrase, l’action minimale : “Elle ne bouge pas”. L’absence d’action même. Une négation. Puis j’ai numéroté les lignes, de 1 à 10 pour les 10 variations. Un mot par ligne, comme un point de départ, une intention, un ton. (Immobile, impassible, statue, figée, arrêtée, pause…) Puis, à partir du mot, une réécriture de l’immobilité. C’est à force d’insister, en éliminant les évidences premières, qu’apparaissent, peut-être, des choses plus intéressantes. Puis j’ai retiré les numéros. Changé l’ordre. Les 10 paragraphes font texte. Ce n’était pas prévu.

4. repos mérité


proposition de départ
version molle

Longue journée de labeur : Françoise lovée dans son châle mousseline lit des vers, les poèmes de jeunesse de Maupassant. Elle laisse aller sa chevelure blonde en arrière. Elle est seule ; ses yeux vacillent, se ferment malgré elle. Le livre ouvert glisse mollement sur sa jambe. Françoise somnole. Souffle chaud, inoffensif. Elle a six ans : une innocence d’enfant. Si l’on se glissait dans le salon, on la verrait sereine. Dans le maelström des journées, le moment est un havre sûr. Le bourdon de l’horloge dont les aiguilles marqueront bientôt onze heures la réveillera forcément. Elle allongera ses membres, baillera même, main devant la bouche, gênée de s’être laissé aller. Elle glissera le livre dans un rayon et montera enfin au lit après avoir soufflé la bougie qui scintille mollement sur la cheminée. Elle saura l’heure avancée et la force nécessaire au jour suivant.

version dure

Travail accompli : Françoise calée dans le canapé tente la lecture des textes poétiques de Maupassant. Tête contre le coussin, paupières closes, elle dort presque. Le recueil tombe sur sa cuisse. Respiration calme, tiède. Si quelqu’un entrait d’à côté dans le petit boudoir à cet instant, il la trouverait au repos, tranquille. Comme un temps à part dans le tumulte et l’agitation, une parenthèse. Seul le carillon de la comtoise dont le tic-tac marquera bientôt dix heures la tirera de sa torpeur. Elle s’étirera, poing devant la bouche, un peu contrariée par le temps passé, perdu. Après la lecture d’un dernier quatrain, elle quittera le recueil et montera dans ses appartements, tout éteints, consciente des contraintes quotidiennes.

J’ai écrit une première version du texte, sans me soucier du ton dur ou mou. Puis, à partir du texte initial. J’ai produit les deux versions ici présentées. Il y a donc une racine commune, et deux déclinaisons, avec un travail sur les sonorités. L’idée était de voir quel effet avait le travail sur la langue. Donc je n’ai pas cherché d’effet particulier, j’ai simplement travaillé le texte dans un sens, puis dans l’autre. C’est la même scène. Est-ce la même histoire ? La version dure est plus complexe à réaliser, et il y aurait encore à faire pour peaufiner, sans doute.

3. l’allée


proposition de départ
l’allée, version courte

Lorsque Philippe a remonté l’allée la première fois, il n’en revenait pas. Sa maison de la rue Thiers était bien loin derrière lui. C’était de grandes, de très grandes vacances qui s’annonçaient, et un domaine inexploré qui s’offrait à ses jeux d’enfant. On ne savait pas quand on reviendrait en ville. Il tenait fort la main de sa maman, les yeux écarquillés. C’était le paradis. Ce qui s’en rapprochait le plus, en tout cas. Au bout de sa main serrée, Françoise, sa mère. Elle était belle, grande, dans une robe de tous les jours, qui marquait sa taille, longue jusqu’aux chevilles, sur un chemisier élimé au col, un peu ancien, déjà de nombreuses fois portés. C’était la guerre. Ici aussi, c’était la guerre, mais moins qu’à la maison. Moins de bombes, lui avait-on promis.

Philippe n’aimait pas trop les bombes. Son père mettait son manteau et partait en courant vers l’hospice sauver des gens qui avaient besoin de lui. Ça durait toute la nuit, et parfois un peu plus. Ils se cachaient à la cave, avec Marie, la bonne. Une brave fille, Marie, disait Françoise, et qui aidait bien. A tel point qu’on ne pouvait pas s’en passer. D’ailleurs Marie était derrière, une valise au bout de chaque bras, franchissant à son tour la grille vert sombre. Georges, le père de Philippe, était encore près de la voiture, à sortir une malle du coffre. Il faudrait être deux pour la porter, celle-là. Mais Philippe lâchait déjà la main de Françoise pour courir. Il avait un monde à découvrir.

l’allée, version longue

Le gravier ne crissait pas comme celui du square Verdrel. Un peu plus fin, peut-être. Aux angles polis, presque de petits galets blancs. On reconnaît une allée à la façon dont le pied s’enfonce et aux craquements à chaque pas. Philippe n’avait jamais connu cette sensation. En ville, c’était partout du bitume, sauf le chemin du square au gravier devenu rare, terreux, traître à vous faire déraper en pleine course, à érafler les genoux. Ici, il était presque moelleux, et chaud : une promesse de confort, de bien-être. C’est à ces détails auxquels on fait à peine attention qu’on sait qu’on a quitté la ville. Philippe jouait à s’enfoncer le plus profondément possible d’un mouvement rotatif de la cheville en posant le pied. A se demander quelle épaisseur de cailloux avait été étalée là. Il faudrait qu’il creuse un jour, qu’il aille y voir.

C’était de grandes, de très grandes vacances, qui s’annonçaient, et un domaine inexploré qui s’offrait à ses jeux d’enfant. On ne savait pas quand on reviendrait en ville. Il tenait fort la main de sa maman, les yeux écarquillés. C’était le paradis. Ce qui s’en rapprochait le plus, en tout cas. Au bout de sa main serrée, Françoise, sa mère. Son soulier marquait le gravier d’empreintes nettes, peu profondes, et presque inaudibles. Un pas ferme pourtant, décidé, mais discret. Elle était belle, grande, dans une robe de tous les jours, qui marquait sa taille, longue jusqu’aux chevilles, sur un chemisier élimé au col, un peu ancien, déjà de nombreuses fois portés. C’était la guerre. Ici aussi, c’était la guerre, mais moins qu’à la maison. Moins de bombes, lui avait-on promis.
Philippe n’aimait pas trop les bombes. Son père mettait son manteau, attrapait son chapeau et partait en courant vers l’hospice sauver des gens qui avaient besoin de lui. Ça durait toute la nuit, et parfois un peu plus. Pendant les bombes, Françoise et Philippe se cachaient à la cave, avec Marie, la bonne. Parfois les murs tremblaient et il fallait mettre ses mains sur ses oreilles. La tête collée à sa mère, Philippe sentait bien son cœur battre un peu plus vite.
Une brave fille, Marie, disait Françoise, et qui aidait bien. A tel point qu’on ne pouvait pas s’en passer. D’ailleurs Marie était derrière, franchissant à son tour la grille vert sombre, la pointe de sa bottine effleurant le gravier, une légèreté de danseuse à la surface des choses malgré le poids des valises. Georges, le père de Philippe, était encore près de la voiture, à sortir une malle du coffre. Il faudrait être deux pour la porter, celle-là.

Lorsque son père rentrait de l’hospice il y avait d’abord dans ses yeux le soulagement de retrouver sa maison debout, sa femme et son fils chez eux, sains et sauf. Pas vraiment une surprise : il avait scruté chaque visage sur chaque brancard, s’assurant qu’ils n’étaient pas parmi les blessés. Il pouvait donc espérer qu’ils allaient bien. Il les serrait contre lui, puis un voile de fatigue effaçait son sourire. Philippe ne savait pas le détail des heures à trier les blessés, opérer en urgence, recommencer autant qu’il le fallait… C’était son rôle, cela ne lui coûtait pas. Mais il préférait mettre sa famille à l’abri. Il avait dit à Françoise et Philippe qu’il fallait quitter la maison, le temps que ça se calme. Que ce ne serait pas long, que tout cela allait finir, qu’il fallait avoir confiance et se mettre à l’abri, qu’il ne servait à rien de rester, que, pour lui, c’était différent, qu’on avait besoin de lui, qu’il avait prêté serment, mais qu’il remplirait mieux son rôle s’il savait sa femme et son fils loin des zones de bombardement, qu’il avait une solution, qu’il fallait lui faire confiance. Françoise avait dit oui, pour Philippe. Alors, ils avaient quitté la ville.

Philippe n’avait pas eu le droit d’emporter grand-chose. Ses vêtements, c’est tout. Une valise et une paire de godillots. Il avait laissé ses quelques jouets, sa toupie, ses soldats de plomb, et même ses livres illustrés. Françoise avait glissé dans sa valise son exemplaire du Tour de la France par deux enfants, il y étudierait chaque jour en suivant les pas d’André et Julien, avait-elle dit. C’est comme cela qu’ils étaient partis dans l’automobile prêtée par le directeur de l’hospice et que son père avait conduit, prudemment, pour l’occasion.
“Rien ne soutient mieux notre courage que la pensée d’un devoir à remplir”, posait la morale du premier chapitre du Tour de la France. Philippe s’était donc promis de se trouver un devoir à remplir, comme son médecin de père. Ce serait, d’abord, connaître chaque recoin du domaine. Ensuite, il découvrirait bien de quoi soutenir son courage, s’il en avait besoin.

Ne pas perdre de temps : il lâchait déjà la main de Françoise pour se mettre à courir. Il avait un monde à découvrir.

Ce qui m’intéresse ici : le contrat de lecture. L’expression est prononcée par François Bon dans sa proposition. Je ne crois pas que ce soit si courant : trop souvent le texte est centré sur lui-même, l’auteur penché sur son clavier et l’on a tendance à oublier le lecteur. Il est au centre de ma démarche : j’écris toujours pour quelqu’un (de plus ou moins précis) mais le jeu avec le lecteur (autant dans le sens ludique que dans celui où il s’agirait du jeu d’un mécanisme) me semble primordial. Le texte est fait pour être lu.

Ce qui se passe : de deux paragraphes qui sonnent comme le début d’une nouvelle, tirer le début d’un roman (tirer, étirer). C’est dire la même chose en plus de mots. Et ce qui apparaît de détail, un peu comme lorsqu’on change l’optique d’un microscope. La sensation du gravier, l’empreinte du pas de chaque personnage comme une définition de ce qu’il est, et peut-être l’annonce du rôle qu’il va jouer dans l’histoire. C’est en tout cas ce que j’aimerais que pense le lecteur.

2. l’oreille du diable


proposition de départ

De là-haut, il entend les voix distinctes des silhouettes en bas. C’est un effet acoustique étonnant : il y a presque 100 mètres à pic du haut de la falaise à l’entrée de la grotte. Allongé au bord, dans un creux d’herbe, Philippe entend comme s’il était à quelques pas. Il a trouvé l’oreille du diable. Comme à tous les enfants, on a raconté à Philippe cette légende normande ancienne : une jeune femme a surpris ici le rendez-vous de son amant avec une autre et, désespérée, s’est jetée de la falaise, s’écrasant à leurs pieds. Les sons métalliques des outils qui s’entrechoquent, les bruits sourds des sacs qu’on décharge des wagons : tout remonte avec précision. L’heure n’est pas au badinage. Un homme du village, un paysan, s’approche d’un militaire qui lui demande avec un fort accent s’il a bien apporté ce qu’il devait. Philippe ne sait pas quoi, mais il comprend, au mouvement de recul du civil que non, sûrement pas, et c’est un juron en allemand, ou un ordre, un mot bref, en tout cas, hurlé, plus qu’une déception : une désapprobation. Le militaire fait un pas le bras tendu, doigt pointé sur la poitrine du fautif. Il faudra demain, sans faute apporter ce qui était promis. Oui, de la tête, contrit, affaissement des épaules. Le langage du corps dit la soumission. Le civil se retourne et tout va très vite. L’Allemand sort de son étui un pistolet noir, un Luger Parabellum sans doute : Philippe sait le nom de l’arme qu’ils portent à la ceinture. Et il vise dans la direction du paysan qui lui tourne le dos et avance sans se douter de rien vers la Seine, tête basse. Du haut de la falaise, le coup de feu est assourdissant. Des oiseaux effrayés s’envolent dans un fracas de plumes, le civil fait un bond en avant, manque de trébucher : la balle a ricoché à moins d’un mètre de ses pieds dans un jaillissement d’étincelles. Philippe se demande s’il n’a jamais vu un homme courir si vite, détaler comme un lapin, vraiment. Et l’éclat de rire tonitruant du militaire explose, indécent, avant un silence absolu de quelques secondes. Sombre histoire.

Codicille : Après la marche d’approche, mon personnage se retrouve en position de voir ce qui se passe plus loin. Il se pose et regarde. Le sens de la scène à laquelle il assiste lui échappe, mais cela pose pour la lectrice ou le lecteur, un contexte. L’occupation allemande, la relation de domination de l’occupant, le risque perpétuel.

La légende normande de l’oreille du diable est pure fiction qui crédibilise la possibilité pour le personnage d’entendre ce qui se passe cent mètre plus bas et devrait, en toute logique, être inaudible.

La question était : puis-je raconter ici ce qui se passe dans la tête de Philippe. Il m’a semblé que oui, dans la continuité de la proposition précédente, mais juste dans sa tête : c’est lui qui regarde. Le narrateur n’est pas omniscient. C’est de la focalisation interne. On n’en sait pas plus en lisant que ce que sait Philippe.

1. qui glisse vers la mer


proposition de départ

Philippe reste un moment debout pensif, les yeux sur le mur d’arbres avec dans sa tête, en boucle, les règles à suivre : “reste où l’herbe est coupée”, “ne t’éloigne pas”, “ne t‘approche pas des bois”... Ce qu’il suffit de dire à un enfant pour qu’il soit là, figé, le regard tendu vers l’interdit, sachant bien qu’il franchira la distance mais n’osant pas encore tout à fait. Il y a comme un sentier à peine tracé qui lui indique la direction à suivre entre les massifs de ronces chargées de mûres. Il s’approche d’abord pour ça : une envie de goûter les fruits, de revenir ensuite les doigts tâchés, fier de sa trouvaille et de sa chemisette immaculée, annoncer qu’il connaît un coin extraordinaire et que l’on pourrait faire des confitures, mais un saut, puis deux, pas vraiment dupe du tour qu’il se joue à lui-même, prenant garde à ne pas écorcher ses genoux aux piquants, avançant encore, contournant le massif vers où les mûres sont plus grasses, plus sucrées, plus noires, et puis si près des arbres qu’il voit que ce n’était pas vraiment un bois, juste un rideau de troncs en bordure de falaise et que s’il se rapproche. Encore un pas, ou deux, il découvrira le paysage, tout le pays, comme du haut d’une tour, comme du sommet d’une montagne. Et cela vaut le coup d’œil. Que risque-t-il vraiment après tout ? “Ne t’approche pas du bord de la falaise”, répète sa mère comme un écho qu’il n’arrive pas à oublier. Et ces mots menaçants : “éboulis”, “vertige”, “chute”, “imprudence”. On a construit le château loin du bord car on sait le danger des glissements de roche, les pans qui s’effondrent sans signes avant-coureurs, le travail du gel, de la pluie, des racines qui fendent jusqu’au silex le plus dur. Si elle le voit avançant ainsi, il sait bien qu’il ne pourra plus jamais s’éloigner autant, qu’elle le consignera dans sa chambre et qu’il ne vivra rien des aventures qu’il s’imagine déjà. Il sait que la curiosité est plus forte que les remontrances à venir. Il hésite pour la forme. Il voudrait inspirer à fond, mais tout l’oppresse, et son cœur bat trop vite. Ce n’est pas la peur, c’est l’effort sur lui-même pour ne pas avancer, ne pas désobéir, se montrer digne de confiance. Philippe enjambe une branche morte et sa main se pose sur le tronc rugueux, brun, d’un arbre qu’il ne sait reconnaître. Il apprendra. Une mousse épaisse, vert tendre, recouvre le sol, maculée d’éclats blancs de craie, parsemée de blocs de calcaire aux angles arrondis par les pluies. Il n’a plus qu’un pas à faire et s’allonger, presque au bord du vide, plisser les yeux pour voir plus nets, en bas, des uniformes s’affairer, des camions manœuvrer, des wagons qui longent la paroi, la voie de chemin de fer qui disparaît dans les entrailles blanches juste à pic sous lui. Et la courbe argentée de la Seine au soleil de mai, comme un serpent gris qui glisse vers la mer.

Prendre l’idée de la “marche d’approche” au sens littéral. Choisir dans le roman à venir une scène qui soit une marche d’approche. Et se poser la triple question de la focalisation (qui raconte), de point de vue (au sens géographique) et du temps du récit (dans son rapport au temps de la lecture). Dans cet exercice, le temps passe au second plan, et l’on devrait se concentrer sur le qui (qui raconte) : j’ai une idée assez précise de ça, mais sans doute encore trop floue, cela se dévoilera peut-être au fil des exercices, mais on est avec la question du “romancier omniscient” au coeur de ce qui m’intéresse. Le point où l’on pose cette “caméra qui voit tout”, me semble également très important. J’ai d’abord pensé suivre le déplacement du personnage. Puis j’ai posé ma caméra au bord de la falaise pour le regarder s’approcher. Je crois que je cède trop facilement aux mouvements de caméra qui suivent les personnages, que je ne pose pas assez la caméra, en laissant les personnage bouger dans le champs, voire hors champs, et qu’il y a là un potentiel bien plus fort.

 



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1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 6 septembre 2020.
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