le roman de Roselyne Cazanave
Ancienne jeune étudiante aixoise émerveillée par la découverte des ateliers d’écriture dans les années soixante dix. Devenue bizarrement beaucoup moins jeune après des années d’enseignement et d’animation d’atelier dans ma région d’adoption, la Loire — Haute Loire. Quelques publications en revue, des nouvelles et des poèmes dans des tiroirs , un début de recueil depuis l’atelier Recherches sur la nouvelle.

18. Emma me dit que son chat est au ciel


J’en ai connu une, de petite Emma. Samia sa mère était une collègue de travail. Nous n’étions pas tout à fait de la même tribu. Samia, j’avais reconstitué son histoire d’après ses bribes de récit. Elle avait dû être une bonne étudiante, une de celle qui levait à peine la tête quand nous les militants passions dans les amphis pour appeler à manifester avec le Comité Chili ou contre les cours surchargés. Elle avait épousé à l’église le neveu d’un évêque, un gars très sympathique, qui se disait athée et qui laissait faire sa femme pour l’éducation des enfants. Un jour elle m’avait montré sa robe de mariée, soulevant pour que j’admire la dentelle la housse de plastique bleue. Samia je crois m’avait choisie et j’aimais sa maison proprette , ses meubles de cuisine sombres bien fermés que j’aurais détestés chez moi. J’allais la voir à la Maison des Jeunes les soirs de gala de la Danse. En danseuse orientale elle était belle et souriait peu. Je me souviens de ses pieds longs et de ce mouvement de hanches, un huit dont elle m’avait vanté la difficulté. Ces soirs- là en longeant le stade à pieds, sur le chemin du retour, je me disais que nous étions deux méditerranéennes en plein Massif Central . Moi venue de Marseille et elle fille de ce Mohamed que je n’ai jamais rencontré et qui avait fondé à sa retraite un musée des tanneries en bord de Dordogne.

Je gardais souvent Petite Emma les jours de réunion et de conseil de classe. Elle avait peur des escaliers. Peur de tomber . Elle avait souvent mal au ventre et ses parents exprimaient devant elle leur scepticisme à l’égard des pros chez qui ils la ramenaient pourtant. Un jour j’avais léché l’opercule brillant d’un de ces yaourts aux fruits que je ne mangeais que chez eux. Petite Emma avait regardé ses parents. Je le lui interdis formellement. Samia souriait mais hochait la tête. Elle avait pris cet air indulgent qu’elle adoptait souvent en parlant de moi, de nous. On n’est d’accord sur rien. Dit avec une sorte de fierté. Une autre fois toujours à cette table c’est la nuit précoce de fin d’automne. Emma me dit que son chat est au ciel. Nous avons fini de manger et j’ai commencé à débarrasser , restes de coquillettes- jambon dans boîte en plastique. Le plafonnier crache une lumière trop vive, le petit jardin noir perd son relief, se plaque à la porte- fenêtre. Tu me crois pas ? Je vois bien que tu me crois pas. Tu crois en Dieu au moins ? Petits poings serrés petit visage rouge auquel mes mots ne parviennent pas. Nous avions tout de même joué un peu à Barbie princesse avant que la porte claque et que les parents remercient. Tu verras quand tu seras morte. En guise d’au revoir.

Je l’ai revue souvent adolescente et au début de ses études d’esthétique. Puis quelque chose nous a séparées, sa mère et moi. Mon refus de prendre partie dans un différent entre profs, une pauvre chose , un nœud de blessures. Parfois je reviens dans le coin, une sorte de quartier pavillonnaire modeste. Je passe devant la maison où je ne suis plus invitée. Tout au bout de l’allée je vais rendre visite aux parents du compagnon de ma fille. Autre enclave bien rangée. Nous buvons des infusions et nous échangeons des photos.

Codicille – J’ai repris le texte Emma pour en extraire ce qui le rattachait à mon expérience. Pas facile comme si l’écriture se devait de rester au plus près des faits et des noms. Sentiment de décollage vers la fin.

17. dix petits déblais


1. Ne sera pas écrit contre l’envie encore là d’écouter une histoire

2. Ne sera pas fabriqué pour faire fonctionner un récit

3. Ne laissera pas les personnages dans leur brume sauf à s’y jeter avec eux

4. Ne refusera pas de regarder par terre

5. Ne restera pas sans forme quitte à prendre le temps qu’il faut

6. N’échappera pas à l’attente

7. N’évitera pas les bras morts ira voir ce qui peut y vivre

8. N ’interdira pas la porte aux fantômes pourvu qu’ils ne jouent pas de leur suaire et se contentent de causer

9. Ne contournera pas les sales gueules

10. Ne renoncera pas au noyau au petit signal d’avant dire

Codicille- Pas évident de réaliser cet exercice alors qu’en écoutant la vidéo son intérêt m’apparaît clairement. Je pense qu’il me faudrait le refaire de temps en temps entre la rédaction de deux blocs narratifs.

16. Notes de bas de pages


proposition de départ
1

On a traduit par écran. Il s’agit ici d’une sorte de télévision interne à l’hôpital diffusant des messages du Bureau de l’influence et du digital , sorte de cellule de la Délégation à la Communication du Ministère de la Santé. Le récit mentionne comme une évidence la présence -absence de ces producteurs de paroles, de ces phrases transmises passées sans être dites par des bouches, sans être repensées , puis données à des gens en attente de nouvelles de leurs corps.
Hosto a paru plus juste qu’hôpital pour traduire le statut du lieu. Familiarité, rejet. Ambivalence qui va s’accroître au fil du récit . L’hôpital , dominant la petite ville souligne en quelque sorte son relief, révèle que ces dix kilomètres carrés se répartissent sur un sol contrasté et une altitude variant de 400 à 800 mètres au- dessus du niveau de la mer. Cette position de château fort pour rire, de bâtiment dominant la place du marché l’oppose implicitement au CHU standardisé relégué en périphérie de la grande ville et dont la lourdeur fait oublier toute trace du paysage ancien.

2

Ici se produit un court circuit. Se rencontrent et s’électrisent mutuellement des images restées en mémoire -– fête de Noël du comité d’entreprise d’une usine de teinture qui a fermé depuis — et des personnages de la littérature américaine. Surgissement de la femme de Curley. Sensation, quand les deux femmes dansent, d’approcher un peu de ce point limite des nouvelles de Carver, cette ligne de crête, juste parce leurs gestes vus tant de fois dans les fêtes de familles pourraient devenir autre chose, un échange érotique.

3

Le premier état du texte mentionnait une robe rouge. La bleue aurait donc pour fonction d’ estomper la figures de la femme fatale, de conjurer peut- être les fantômes stéréotypés de ces personnages féminins de séductrices arrière petites filles de la Belle Hélène regardant tristement du haut des remparts la plaine où meurent les hommes en armes.

4

Quitter la ville se dit ici quitter un appartement, une de ces loges qui attendent la nuit pour se révéler de l’extérieur comme refuge, halte, grâce à la lumière orangée qui tend un écran,encore un, piège le désir de celui qui passe, le réduit à son état d’errant en quête de la première maison.

5

On a traduit par garde-corps, moins connoté que garde-fou. Le mot présente aussi l’avantage d’être commun au vocabulaire de la ville et à celui de la marine. Le flux de conscience du personnage donne une image dépréciative de lui même tandis que son corps semble interroger gravement le paysage de toits avec fragments intermittents de mer. Un port n’est pas un ville comme les autres.

6

Il faut savoir que se fredonnait encore , dans les années cinquante, une chanson qui se moquait de la figure du faux marin, amoureux de son bateau amarré, le repeignant sans cesse jusqu’au moteur, image sensée faire sourire et donnant à voir une fois traduite un désarroi proche du désespoir.

7

On a choisi ‘’diminutif’’ plutôt que ‘’petit nom’’. On y entend les sens anciens de miniatures, de reproduction à une échelle réduite. Le personnage a voulu rester Auguste, auguste, se refusant avec le soutien de l’entourage à tout rabaissement et il se fracasse sur la démence sénile. Fracas aussi de la rencontre avec le texte de Dos Passos, Gus heurté par le véhicule en pleine ville.

8

On a conservé ‘’registres’’ d’appel pour son pouvoir évocateur de paperasses accumulées année après année, d’entassement de grands cahier cartonnés, conservés dans les coulisses des écoles. Les derniers étaient entoilés de vert sapin, dernière couleur des tableaux avant le plastique blanc. L’appel se fait déjà par voix numérique à l’époque où se situe le récit, les surveillants venant frapper à la porte de la salle de cours en cas d’erreur suspectée. L’appel numérique rend inutiles les placards à archives. On sait sans le savoir vraiment qu’il existe quelque part des kilomètres de câbles qui ne font plus partie de l’espace perçu.

9

On a traduit Administration. Direction aurait pu convenir.

10

Les jeunes filles sont restées sans lumière. ‘’Explications, éclaircissement’’ plus abstraits, auraient maintenu la narratrice dans un sillon professionnel dont le pouvoir du prénom Emma l’a extirpée.

11

Le mot rue revient souvent dans ce texte. Une femme change de rue. Peut- être possédait elle son affaire, comme on dit. Elle fait faillite et s’est retrouvée employée ? La rue principale est celle des chaînes de magasin, les autres abritent encore de petites boutiques. Cet exil en cache un ou plusieurs autres.

Codicille — J’envoie ce travail pour conserver le rythme mais il n’est pas terminé. L’émergence de liens inaperçus entre les textes a fonctionné pour moi. Je retiens la méthode.

15. On la voyait dans une autre rue


proposition de départ

Elle est toujours de mauvaise humeur. Comme si vous la dérangiez dans ce magasin de vêtements bon marché dont la porte reste ouverte sur la rue, longtemps dans la saison. On hésite à entrer, on se dit qu’on n’achètera pas, ou qu’on vérifiera la provenance des articles. Elle dit à peine bonjour, ça sent le plastique et le tissu empesé d’on ne sait quelle substance. Des jeunes filles essaient des robes et se regardent l’une l’autre. Elle approuve toujours de sa voix grave, une belle voix qui roule un peu les r. Elle doit venir d’un pays de l’Est. La Roumanie peut-être. Les paupières presque luisantes de fard bleu, les cheveux trop blonds, elle semble occupée par des cartons pleins de papier frisé quand elle ne surveille pas les essayages du coin de l’œil. Elle plonge parfois la tête la première dans un carton de vêtements à déballer qui lui arrive à la taille ; chacun peut voir alors ses longues cuisses et ses fesses moulées dans un jean puis elle se redresse brusquement et vous regarde sans sourire. J’ai souvent pensé qu’elle avait vécu dans une ferme, peut-être à cause de cette franchise du corps de cet oubli des codes de la ville dès qu’il faut retrousser ses manches ou se ployer. Il y a longtemps on la voyait dans une autre rue. Elle vendait des choses inutiles , boucles d’oreilles fantaisie, pochettes pour les mariages, diadèmes de princesses. Le magasin était dans une rue en pente , une de celles qui relient le centre ville à l’hôpital et dont les noms ne s’oublient pas. Rue du Pont Noir, rue Serpente, rue de la Tardive. Elle faisait bien la marchande, se tenait droite dans ses robes et la porte tintait quand vous repartiez votre petit paquet entre les mains. On ne sait pas si elle reconnaît les visages de l’ancien lieu , si elle leur dédie sa colère sourde, ses gestes plus longs . On se dit que c’ est égal mais les questions font un bout de chemin avec vous. On en vient à douter. C’était peut être une autre.

Codicille — Proposition importante pour moi : j’ai relu tous les textes que j’avais écrits depuis le début de ce cycle, et je ne suis plus si sûre qu’il n’y ait pas matière à un récit, finalement. Jusqu’ici je pensais qu’après l’atelier, j’aurais appris des choses et je reviendrais à mes nouvelles mais l’écriture d’un roman me paraissait hors de portée. Aller chercher un personnage dans le décor m’a fait éprouver l’épaisseur de ce qui était déjà écrit. En revanche, je ne crois pas avoir pu couper le lien intime avec ce qui m’aimante.

13. le fait que


proposition de départ

Le fait que le papyrus pousse devant l’écran de télé ouvre des feuilles en éventail de différentes formes m’évoque vaguement Boris Vian de l’autre côté c’est passionnant et aussi plus loin en moi tout ce vert protège fait un déni en miniature à tout ce que dit le poste quand ça parle, quand le rayon de la télécommande parvient à se frayer un chemin entre deux tiges entre deux plumets, ça peut énerver donner l’impression que celle qui vit là perd un peu la boule mais il y aurait de quoi tout ce fracas du monde et le souffle à garder, dedans aussi il faut veiller le fait que la deuxième plante soit un ficus nain préservé comme tel ayant conservé planté dans la terre une petite étiquette triangulaire expliquant comment l’arroser fait un peu de peine, soulève le souvenir d’un autre ficus grand comme un arbre donné il y a très longtemps par une amie dont le compagnon plaisantait toujours à propos de son CV, parlait des fromages de chèvre qu’il avait appris à fabriquer au kibboutz pour ne pas dire les vraies raisons de son retour en France, le fait que dans ma boîte mail se trouvent encore des messages sur les fermetures de classe et des photos de gens groupés avec pancartes simplement comme information le fait que le temps commun ne se donne plus comme avant comme l’eau.

Codicille- J’ai beaucoup aimé l’idée développée dans la vidéo du corps comme lieu d’un affrontement , d’un échange entre dedans et dehors qui ne répond à aucun modèle, et donc la place à prendre par la littérature. Je lis avec plaisir les récits qui prennent forme et pour ma part ce n’est pas le cas, j’ai l’impression d’explorer sans trop savoir où cela me mène mais c’est bien ainsi.

12. Rien d’inscrit


proposition de départ

Corps lâché le ciel colle aux yeux vient grande nappe contre la rétine toutes images dissoutes digérées à plat de gouache et chant verlainien broyés pour faire la couleur reçue plus bas là où l’air soulève le ventre avant de racler rencontrer les obstacles cartographiés sur les scanners n’existent pas .

A marché sur de longs chemins a découvert des bergeries petites a accouché rien d’inscrit pas même la fatigue de ces temps corps autre encore apte à être donner de la voix chanter pas trop cordes râpeuses .

Les muscles lâchent l’histoire se répand vient se confondre avec ce que l’on sait des fibres longues rouges muscles en formes de fruits devenir écorchée sur les coussins choisis il a longtemps accepter que ça se délie que ça taise.

Codicille – J’ai écouté plusieurs fois la vidéo, les textes proposés me parlaient presque trop , difficile de me lancer. Je sens que travailler toutes les propositions et partager les textes fait avancer, donc je publie ces trois paragraphes.

11. Des mots tombent non loin du corps


proposition de départ

Encore mêlées aux autres mains d’enfants, sans autre signe distinctif que les fossettes et le brun de la peau. En plein soleil. Triturent émiettent quelque chose, font un crumble un écroulé petits doigts nés là dans l’instant pour le sable. Tiennent un morceau de pain le portent à la bouche qui les suce les mord aussi. Mange ta main et garde l’autre pour demain. Deviens petit cannibale auto-phage mange toi puisqu’on te le dit. Prends le pain indistinct du tout début du monde.

Les mains apprennent le point de tige. Leur image commence à s ’amalgamer aux mains d’aujourd’hui sous les yeux. Tenir l’aiguille la planter pas trop loin dans le tissu blanc. Ce sera un porte- serviette orné d’un motif végétal. Se lève en arrière-plan une image de précision de perfection silencieuse, ouvrages de femme minutieux . Promis à la fosse commune des choses dispersées, après.
Ont tourné la poignée matin après matin. Ouvert la porte avant l’arrivée des enfants. Ont manié la manivelle des volets roulants, doigts de moins en moins ajustés à la tige, de plus en plus libres de vriller dans l’air. Des mots tombent non loin du corps. Stores d’un autre âge, pas d’installation électrique. Les mains échappent au chœur. N’en savent pas plus. Continuent.

Codicille — Impossible pour moi pour l’instant de lier cet exercice aux fictions amorcées en amont. L’idée d’une partie du corps sauvage, pour reprendre les mots de la proposition, me paraissait importante. J’y réponds par ce texte décroché du reste. J’espère qu’il reste lisible, pas trop expérimental ni lacunaire.

9. Juste ce qui se passe avant


proposition de départ
Un

On est au bord du monde ici. A hauteur des oiseaux qui tournent. On a envie de prendre le paysage. Le fleuve la forêt dont on verrait presque les feuilles, le cri du train. Tout fait corps. Il faudrait sauter, étreindre autrement que par le regard. Saluer en plein vol le forgeron, le tout premier qui a construit la maison basse, puis le pompier revenu ici après l’incendie des Nouvelles Galeries à Marseille , et le dernier qui a laissé grandir les herbes et se bosseler la terrasse. L’air vous arrête vous rend au sol adouci par les mousses.

Deux

Du travail bâclé. La terre boursouffle déjà ce qui reste de la terrasse. On enlèverait les chaussures pour le plaisir de s’écorcher les pieds aux les fleurs fanées qui écartent les blocs, choses brunes et dures dans le gris des mousses. Mieux vaut lever le nez. Faire face au vide. Prendre l’air comme on disait quand on était petit. Il y a longtemps. Jouer à regarder les buses qui tournent avant de se laisser tomber bien à l’aplomb. On ne voit pas la proie juste ce qui se passe avant.

Trois

Je ne savais pas que je reviendrai ici et que je me posterai une fois de plus à l’extrême bord de cette terrasse. Les oiseaux tournent. La voix du train une seconde entaille le silence. Un instant je me vois avec les yeux des voyageurs un fugitif une silhouette de peu de poids pas plus réelle que ces mannequins noirs et rouges que l’on voit sur certaines routes. Il faudrait s’occuper du sol arracher les herbes. Ça pousse .

Codicille — Questions survenues en cours d’écriture : narrateur ou instance d’énonciation ? Pour le trois, le je s’est imposé, alors que pour le un j’aurais eu l’impression de tomber dans un lyrisme un peu bêta. Le on donnait un peu de distance ; j’ai été tentée d’aller plus loin dans le un du côté de l’évocation du bonheur érotique masculin, mais je me suis un peu censurée. Je crois que je vais essayer l’exercice avec d’autres textes de ma série 8.

8. dehors/dedans


proposition de départ

dehors

Un

On voit la mer. La terrasse est construite sur un petit magasin de choses pour touristes une sorte de bazar, bouées en plastique à tête de canard crocodiles posés à la verticale contre la devanture à côté de la pin-up ambre solaire en carton fort dans son maillot deux pièces blanc, genou droit à peine fléchi sur le gauche dans une pose je montre un corps parfait et je reste élégante cible commerciale famille. Depuis la terrasse on peut ignorer ce dessous. S’en débarrasser dès la monté des marches en pierre bordées d’aloès de cactus d’agaves semblable à ceux qui poussent dans les villas voisines que l’on ne longe pas sans entendre aboyer.

Deux

Pavée à la va-vite les herbes travaillent déjà entre les blocs poreux qu’anoblissent l’argent et le bronze des mousses. La colline de conifères le méandre de la Loire la vieille voie de chemin de fer, l’air, l’espace de vol des buses variables et des faucons autant dire le ciel entier. Tout se donne ensemble depuis la terrasse de l’ancienne maison du forgeron.

Trois

Pas de portail . Deux piliers prolongent le mur de clôture assez éloignés l’un de l’autre pour laisser entrer un camion. Le parking est borné par des portes de garage en plastique et par des frênes qui cachent la descente abrupte sur le fleuve que l’on entend. Une quatre- ailes sans roues dont la couleur n’a déjà plus de nom s’enfonce lentement dans l’herbe face à une rangée d’iris d’un mauve exténué .

Quatre

En plein centre l’hôpital est un des aimants de la ville. Il est adossé à l’entrée principale dont le hall miroite à travers les portes vitrées. Journaux criards petites tables de mini cafétéria cachés montrés. Des voitures y tournent sortent de leur stationnement aussitôt remplacées par d’autres. Le jeu s’accélère le jeudi matin. Jour de marché.

dedans

Un

De la première il reste une trace en creux sur laquelle sont venues se coller d’autres images de maisons d’été. Salon gorgé de la bonne poussière que l’ouverture des croisées chauffe et libère brusquement le jour venu. Livres que l’on a cru uniques aux couvertures vertes silencieuses. Sièges en rotin coussins aplatis par les corps.

Deux

Comme dans de nombreux appartement du Corbusier, les occupants on fermé la mezzanine qui fait office de chambre des parents. Tout est en ordre. Le soleil filtré par les stores laisse voir un salon meublé d’un fauteuil rouge ,d’un autre jaune et d’une table basse ovale en chêne clair . Dans une niche du mur blanc une céramique de Vallauris, un vase en forme de poisson bouche ouverte.

Trois

L’appartement est au cinquième étage d’un immeuble sur un des boulevards qui a conservé ses platanes. Depuis les fenêtres du salon les feuilles palpitent repoussent les bruits mélangés de la rue.
La cuisine prolongée par une alcôve qui sert de chambre d’enfant donne sur les toits serrés multipliés à perte de vue .

Quatre

Salle cent trois. Quatre rangées de petites tables légères à grouper par deux ou à disposer en carré. Le bureau du professeur tourne le dos à la fenêtre. Longtemps on a pu voir de là une piscine municipale aujourd’hui remplacée par un ensemble de bassins baptisés espace aquatique relégués un peu en dehors de la ville. Une araignée descend parfois du faux plafond le long d’un fil devant le tableau blanc.

 

7. Le papier ordinaire supporte l’eau de l’aquarelle


proposition de départ

Elle l’oublia.

Elle croit être débarrassée de cette ombre rousse de ce frêle intrus à la peau de vélin usé de ce presque clown grésillant. C’est peu dire qu’elle n’y pense pas . Elle travaille, se rend chaque jour au collège où peu à peu se construit une image. Bon prof, syndicaliste solidaire. Très Bien partout. Ici on pose un peu surexposé sur les photos de classes. Les ombres peuvent aller se rhabiller.

Elle s’y cogna.

Elle sait à présent que l’ombre a regagné du terrain. Le jeune docteur a parlé. Il faut explorer. Vite. Non, pas d’anesthésie, pas le temps d’attendre que le bloc opératoire se libère. Vous prendrez sur vous. Après-demain à jeun. Supportable. Elle ne veut pas. Se sauve . Replonge depuis sa propre voiture vers le monde qui pense au repas du soir, séparé du monde de la deadline par plusieurs zones commerciales qu’elle ne déteste pas dans ces moments. Écrit au docteur qu’elle n’ira pas, sur un petit rectangle de carton jaune curry, une carte de correspondance privée, incongrue, inadaptée. Le lendemain, elle va faire son travail, lire à voix haute ce que les adolescents ont écrit, leur faire entendre la force de leur texte qu’ils écrabouillent quand ils lisent eux-mêmes. Elle ne va pas s’installer dans le fauteuil face à l’écran laisser s’exposer le dedans du corps. Pas lever le nez pas accepter les longs tuyaux dans les narines et dans la gorge .

Elle faiblit.

L’ombre rapplique une nuit. Le corps par où passe le rêve se trouve à présent fissuré. Il prend l’eau par endroit, laisse se faufiler entre les planches toute une bouillie d’êtres avides qui exigent d’être nommés. Dans le rêve l’ombre fait figure de victime elle palpite reléguée au premier étage d’un taudis genre masure Gorbeau sous la surveillance de deux grotesques de son espèce mais plus incarnés plus charnus. Le rêve est doublé . Une sorte de commentaire ou de traduction brouille la version originale. On s’y moque de ce trio on y parle de règlement de compte avec des parents archaïques encore rampant les soirs d’orage. On y dresse une armature de concepts de choses sues bien emboîtées. Ça tangue.

Elle mobilisa contre la chose une armada de mots et de crayons.

Sépia l’ombre se calme. Dissolvons. Le papier ordinaire supporte l’eau de l’aquarelle pourvu qu’on lui donne un support. Bien charger le pinceau le poser. Quelque chose advient. Le jour gagne. Le trio de la fausse masure repasse derrière le rideau. Repoussé. Ne s’épanche plus. Vlan. Matériau de chantier. Bonne pâte finalement avec leurs gueules neuves de vaincus.

Codicille — Je pensais que cette proposition allait me conduire vers le déploiement d’une des fictions amorcées au cours des exercices précédents, puis ce texte s’est imposé. Au fil de l’écriture j’ai pensé à Henri Michaux, celui de Mes propriétés surtout. Au moi-peau de Didier Anzieu aussi , mais plus tard, en relisant.

6. je leur donnerai leur roman


proposition de départ

Il s’appelle Auguste mais personne n’ose le diminutif . Sa femme peut être quand ils sont seuls. Dans l’immeuble du Corbusier à Marseille ils sont une famille sage. Six enfants. Mère au foyer. Lui ingénieur dans les travaux publics. Les années passent. Les diminutifs font surface à la fin de sa vie remontent de très bas dans les moments où il ne les reconnaît plus et où personne ne sait plus comment dire . Il s’appelle Gus le gars qu’un tramway renverse au début de Manhattan Transfer. J’avais oublié puis le nom est revenu avec force. Gus. Fragment d’Auguste. Débris éclats de pierre au bas d’un buste blanc.

Elles s’appellent Emma . Il y en a de plus en plus sur les registres d’appel. Il ne me suffit pas d’imaginer que les parents n’ont pas lu Flaubert. Ils s’y mettent à plusieurs ils risquent leur enfant, voilà, ils les risquent pour effacer la fin, remplacer le poison par la vie dont on ne connaît pas le terme. J’ai compris assez vite qu’il fallait les armer, leur donner progressivement une éducation très spéciale afin de les aider à habiter leur nom, afin qu’elles décident si oui ou non elles en assumaient la charge. L’Administration a refusé tout net. Les jeunes filles sont restées sans lumière. Dispersées aux quatre coins du bâtiment elles ne semblent pas souffrir, grattant comme les autres les questions les plus graves du bout de leurs petits ongles mal peints. Un jour je les réunirai. Un de ces jours d’été où les ouvriers en bleu traversent la cour, où les travaux de réfection commencent tandis que quelques adolescents traînent encore. Elle seront assises à même le bitume. Je me serai installée en les attendant les fesses posées sur le dossier d’un des bancs de bois , face à elles. Je ne ferai pas de discours. Je leur donnerai leur roman. On verra bien.

J’ai hésité à reprendre les textes de mes contributions précédentes,dans lesquels j’avais utilisé le il ou le elle. Finalement j’ai expérimenté la rêverie sur les prénoms, j’ai remis à plus tard le travail sur les personnages qui avaient émergé en amont, comme s’il fallait y aller doucement. J’éprouve toujours un sentiment de transgression quand je nomme un personnage. Le texte de Beckett m’a confortée dans ce sentiment du poids du nom.

4. il leur montrait toujours les toits


proposition de départ
soft

C’est ce soir là qu’il se sentit chez lui. Les deux avant bras sur le garde corps le buste un peu penché vers le vide cœur battant attentif à l’odeur se sa propre peau à sa dissolution progressive dans l’air. Enfin roi de ce domaine, de ces toits, enfin logé dans une des anfractuosités de la ville . Il pensa aux amis qui tout le jour l’avaient aidé à charger les cartons dans l’ascenseur, à ces cris ,à cet équipage auquel finit par ressembler une équipe de déménageurs. Il revit chaque visage et remercia encore pour cette fête ce prélude à la caresse prodiguée en cet instant . Combien de fois avait-il montré à une amie ou une amoureuse de passage sa vue sur les toits et le fragment de mer que la lumière de l’après midi touchait les jours de chance embarquant son trois pièces ? Combien de fois avait-il vanté en propriétaire ce qui se donnait aujourd’hui ? Il se retourna appuyant son dos au béton. La porte d’entrée était restée ouverte, le courant d’air déplaçait des prospectus commerciaux et des tracts sur le sol de ce qui avait été un salon. Il regarda la trace des tableaux , rectangles blancs dispersés sur une surface plus terne.

hard, 1

C’était fait. Vide enfin. En s’appuyant sur le garde-corps il perçut ensemble sa sueur et son cœur battant. Il faisait plus frais. Il s’étonna de ce qu’il ressentait. Plus que le soulagement du travail bien fait , une impression d’être chez lui qui le fit sourire aux toits et au ciel. Je suis une bête et j’ai gagné mon trou. Mon premier creusé dans la pierre. Les amis n’avaient compté ni leur temps ni leur fatigue. Autant de bras autant de rires qu’avant. Il pensa à sa chance. Il pensa aux femmes qui étaient passées par cet appartement. Je suis une bête et un latin lover de pacotille. Il revit ses amies tendres les caresses sur le canapé qui succédaient à ses propos de propriétaire. Je suis un bobo du Sud fier de son fragment minuscule de méditerranée vue du balcon. Il se retourna. Un courant d’air balayait le sol, traînant des prospectus et de vieux tracts. Là où il avait accroché des tableaux, des rectangles clairs accrochaient la lumière, faisant paraître jaune la surface des murs.

hard, 2

Vide enfin. Plus que lui. Il posa ses avant-bras sur le garde corps du balcon. Son cœur venait battre aux oreilles. Sa peau sentait fort la sueur. Il faisait plus frais. Vide l’appartement était à lui. Il sourit au ciel. A sa lumière peu à peu dissoute. Aux toits. Adieu le huitième étage. Et salut. Je suis une bête et j’ai gagné mon trou. Mon premier creusé dans la pierre. Vivre ici encore trois jours, avant que l’eau ne soit coupée. Manger par terre des choses froides. Les amis une fois de plus avaient été là. Autant de bras autant de rires qu’avant. Il pensa à sa chance. Il pensa aux femmes qui étaient passées par cet appartement. Je suis une bête et un latin lover de pacotille. Il pensa à cette réplique d’un film de Robert Guédiguian sur les amitiés érotiques. Il leur montrait toujours les toits et la mer les jours de soleil avant les caresses sur le canapé. Il se retourna. De vieux tracts filaient sur le carrelage, poussés par un courant d’air . Il s’aperçut qu’il n’avait pas fermé la porte.

Codicille –- J’ai repris pour cette proposition un début de nouvelle sur lequel je ne parvenais pas à avancer mais qui s’imposait. Le travail sur le rythme a induit une transformation du personnage qui devient brut de décoffrage. Le sentiment de présence au monde ne peut plus lui être attribué , il va peut être marcher vers... Des images de films de Robert Guédiguian sont venues pendant que j’écrivais.

3. emporter le reste


proposition de départ

format roman

Les fenêtres étaient traversées par instant de martinets vindicatifs. Des balcons voisins montaient des odeurs de grillades . La saison des apéros et des barbecues était ouverte. Elle regarda les valises de l’enfant et son sac de bébé bien rangés près de l’entrée. Ses valises à elle n’étaient pas prêtes, elle s’était interrompue pour le regarder dormir. Il aurait du mal à trouver son sommeil ce soir, c’était n’importe quoi mais elle n’allait pas le réveiller, bousculer le petit corps abandonné au milieu des ustensiles de cuisine avec lesquels elle n’avait pas eu le cœur de l’empêcher de jouer. Au moins que ce soit amusant. Que ces allers-retours laissent dans sa mémoire d’avant les mots une trace de joyeux désordre. Elle s’attaqua à l’armoire de la salle de bain et ouvrit le pot de fond de teint trop cher qu’elle s’était offert peu après leur arrivée, un soir où elle était allée chercher l’enfant , à la maternelle, à pied. Elle était entrée aux Dames de France, un grand magasin qu’elle voyait à présent comme l’incarnation un peu kitch du Bonheur des Dames mais dont petite fille elle avait admiré les vitrines et franchi les portes avec respect. Jeune mère ce soir là elle avait reconnu l’emplacement des rayons, foulards des soie exposés dans des sortes de vitrines et articles plus ordinaires made in Asie à la portée des mains adolescentes. L’enfant s’était collé à ses jambes, n’avait pas essayé de toucher les objets. Il avait regardé les gens, accoutumant ses yeux à ce monde si différent de l’autre, celui des champs verts et blancs longés chaque matin calé dans le siège auto. Elle n’aimait pas le voir silencieux, différent du tout petit garçon qui avait marché à dix mois. Bête fierté de jeunes parents relayée par des cercles concentriques , des voix de plus en plus lointaines, de moins en moins sincères peut-être, des compliments qui s’affaiblissaient jusqu’à n’être plus qu’une écume, le sourire de la dame dans le train se poussant pour faire place. Le soir du magasin tout cela était loin. Elle mettrait du fond de teint comme ces femmes de la ville, ou pas. Mais elle avait acheté le pot . Elle allait rester. Continuer dans la douceur de sa ville d’enfance . Le reste était largué. Le bruit des apéros s’intensifiait. Une odeur de viande grillée commençait à monter des balcons vers le ciel lisse. Là-bas les jeunes couples s’endettaient tout de suite pour acheter une maison. Ici des familles s’appropriaient fièrement l’appartement en location, plantant leur couleurs sur les balcons ouverts sur d’autres façades pareilles. Sa ville du Sud , presque l’Italie. Sa ville qu’elle quittait à présent pour de bon. Il y avait eu d’autres départs. Vers la vie étudiante, puis vers la campagne , comme ils disaient ici. Pour suivre le père de l’enfant. Mais c’était différent, on reviendrait aux vacances. Elle jeta précipitamment le contenu de l’armoire de salle bain dans une mallette et se dirigea vers la cuisine.

format nouvelle

Ses valises n’étaient pas prêtes. Elles étaient ouvertes, posées à côté des bagages de l’enfant, parfaitement closes sur tout l’indispensable. Elle le regarda dormir dans la clameur montante du début de soirée. Par les fenêtres ouvertes des voix célébraient le temps revenu de l’apéro et des grillades. Elle avait choisi cet immeuble, son vis-à-vis sur les balcons pareils, ce paysage de film italien, son enfance. Elle avait cru y revenir pour très longtemps. Donner à l’enfant l’odeur des rues , le retour à pieds de l’école, le cercle des amis d’avant devenus parents à leur tour. Demain elle serait en route. Elle avait donné le peu de meubles qu’elle avait achetés ici. Tout était réglé. Ou presque. Elle glissa un coussin sous la tête de l’enfant saisi par le sommeil en plein jeu à même le sol et ôta de sa main la cuillère en bois avec laquelle il avait joué. La cuisine était presque débarrassée , quelques boîtes de conserve attendaient sur la table propre. Elle se dirigea vers la salle de bain et ouvrit l’armoire aux miroirs. Laisser le savon et le dentifrice, emporter le reste. Elle alla chercher un sac en plastique et avant de jeter en vrac tubes de crème et fards elle ouvrit un pot de fond de teint et l’approcha de ses narines. C’est vrai que cela sentait bon. Elle se souvint qu’elle l’avait acheté un soir où elle était certaine de rester, tenant son enfant par la main dans un grand magasin du centre .

Codicille –- En commençant à écrire le début de nouvelle, j’ai senti que je disposais d’un matériau déjà fictionnel, déjà détaché des expériences ou récits de vie qui avaient pu faire démarrer le premier texte. J’ai conservé ou écarté un peu intuitivement certains passages. Il m’a semblé que le retour vers l’épisode du magasin et la référence au Bonheur des Dames n’avaient plus leur place. La référence au cinéma italien des années cinquante et soixante s’était formée par touches dans la partie roman, et je l’ai attribuée directement et explicitement à mon personnage dans le départ de nouvelle. Exercice passionnant qui bouscule un peu ce que je croyais avoir compris au cours de l’atelier précédent mais on n’est pas là pour dormir.

2. au début elle portait une robe rouge


proposition de départ

essai 1

Le Comité d’entreprise n’avait pas lésiné sur les moyens. Sapin de Noël géant, boissons à volonté. Un DJ alternait compliments et exhortations destinés à soulever de leur chaise les ouvriers et les employés de la plus grosse usine de la zone. Quelques enfants avaient rejoint la piste ménagée au milieu des tables, accompagnés par des ados nonchalants jouant les grands frères et les grandes sœurs. Les rires se mêlaient aux surnoms. Deux se taisaient, assis en face de l’autre. Elle en robe bleue et talons hauts . Lui en jean repassé et chemise blanche. Parfois elle le regardait en respirant un peu plus vite. Lui levait le nez entre deux verres, saisissait au vol les blagues qui traversaient la pièce de part en part et riait fort. La musique s’intensifia et une femme s’approcha. Allez puisque ton homme ne danse pas, viens on la fait celle-là, je te guide. Elle se leva sans le regarder et s’accorda tout de suite à son amie sur la piste. Les premières mesures de Bill Haley avaient chassé les ados qui se serraient en grappe très dense autour d’une table trop petite. Les deux femmes dansaient au milieu des petits montés sur ressort, prenant garde à les éviter en se déhanchant, souriantes. Puis la musique cessa. Elles se retrouvèrent face à face, se tenant par les mains. Quand le DJ lança Stairway to Heaven , l’amie recula mais la femme en bleu l’attira à elle. Elles étaient seules à présent sur la piste. Il ne les regardaient pas, plaisantait plus fort avec ses amis. Elle se quittèrent à la fin du slow et chacune rejoignit sa place. Il était allé se servir au buffet et devant une assiette chargée il mangeait bruyamment en continuant à parler.

essai 2

Ils avaient épuisé les nouvelles de la famille . Deux couples et une adolescente. Ils en étaient au dessert. La bûche. L’hôtesse servait. Son mari débouchait le champagne. La jeune fille avait couvert son assiette d’une main alourdie de bagues. Elle ramassa ses cheveux et les noua, découvrant les arabesques de la blouse en dentelle noire à col montant. Puis quelqu’un se mit à parler culture. Mais enfin Dante, la divine comédie. L’adolescente maintenait sa mimique d’ignorance lèvres serrées et mouvement de dénégation de la tête. Aucun sourire dans la voix de l’oncle. La mère de la jeune fille sanglée dans une sorte de pull à sequins posa la serviette blanche qui s’ouvrit, dévoilant une fleur de rouge à lèvre. Par les fenêtres de l’appartement, on pouvait voir côté place la grande façade néo-classique d’une maison aux fenêtres éclairées. L’hôtesse alla chercher à petits pas rapides dans la bibliothèque une édition de poche de la Divine Comédie. Mais oui Manon, Dante. Elle tendit le livre à la jeune fille tout en souriant à sa sœur qui laissait fondre sa glace, buste appuyé au le dossier de la chaise, pendant que son mari vantait le vin.

Codicille : Exercice difficile mais très intéressant pour moi. Le fait d’aller chercher a posteriori les références littéraires mobilisées au lieu de partir d’un texte me donne l’impression de me lancer dans le vide, de travailler sur une matière que je n’aurais pas choisie. C’est bien, ça fait travailler. Disons qu’après coup, j’ai senti planer Carver au-dessus du premier essai. Et un peu Steinbeck aussi. (la femme de Curley ,Des souris et des hommes) D’ailleurs j’ai rhabillé mon personnage féminin en bleu, au début elle portait une robe rouge.

1. et les arbres poussent encore


proposition de départ

Ils sont tous passés par le Bureau des Entrées de l’hôpital . Ils ont tous soutiré à une machine un numéro à trois chiffres inscrit sur une langue de papier, puis regardé un écran sur lequel ont défilé en alternance la présentation des derniers équipements de l’hosto et l’énumération illustrée des gestes barrières contre le virus covid . A présent ils sont réunis là au service scanner et radiologie, silencieux dans ce salon d’attente sans revues, assis sur des chaises scellées au sol, des coques en plastique orange . Aucune fenêtre sur l’extérieur. On est dedans. Une chaise sur deux est interdite, barrée de grands morceaux de scotch que les agents ont changés ce matin. Aucun d’eux ne regarde le nouvel écran proposé, un géant, ouvert sur un documentaire d’Arte . Il y est question de la vie des arbres. Ils se regardent , ne se parlent pas, ne gueulent pas que c’est trop de silence. Une femme range le livre qu’elle n’est pas parvenue à lire. L’homme qui meurt de Baldwin. L’ami qui le lui a offert a plaisanté sur le manque d’à propos de ce titre. Elle se photographie avec son masque et le livre et lui envoie la photo avec un quelques mots accompagnés d’une émoticône qui sourit. De temps en temps une personne est appelée. Comme à l’école, patronyme avant le prénom. Tout à l’heure quand le médecin radiologue dira cela ne va pas du tout, elle ne lui répondra pas que ce ne sont pas des manières, qu’après il va falloir sortir et conduire la voiture. Je vais vous aider. Un infirmier vient chercher une femme gênée par son poids, incapable de se soulever sans aide de la chaise-coque ; elle parle de ses douleurs tout en s’appuyant sur le bras qui la conduit vers les salles d’examen. Ici on scrute les corps. Celle qui ne peut pas lire se souvient de sa peur la première fois qu’on lui a injecté le liquide qui vous rend transparent . Les autres s’abandonnent, ils aiment peut être. Cette pensée flotte sur son attente. L’homme assis en face d’elle penche la tête entre ses bras, jambes écartées. Une journée perdue dans ces couloirs ces salles il faut bien les faire ces bilans c’est sûr mais il fait beau et c’était un jour à aller au jardin. Dire qu’il s’était fait arrêter parce qu’il n’avait pas rempli leur papier ce jour d’avril où il était allé planter ses salades. Tout ça parce que son jardin n’est pas attenant à sa maison La dame assise en face est maquillée derrière son masque. Comme son amie. Sa Josiane. C’est bien. Ce n’est pas parce qu’on a passé la soixantaine qu’il faut laisser tomber. Dimanche ils iront jouer au champ de course de Juliange. Un hippodrome un vrai en pleine nature. Cette petite ville de la Loire est une frontière. Au plus fort de la période industrielle les gens conservaient un lien avec la campagne et les animaux. Beaucoup ont des chevaux. C’est agaçant cette image de soi qui surgit dès qu’on lève la tête. Quelle idée d’avoir recouvert le le mur d’un miroir. La dame tapote sur son téléphone . Reste l’écran là sur l’autre mur . Les arbres d’autres contrées qui étalent leur troncs immenses. La voix trop douce trop égale de la femme qui commente . Complice avec les mots d’ici. Avec la langue d’ici trop lisse . Dans le silence encore épaissi par les masques une jeune fille entre suivie bientôt d’une secrétaire qui gesticule. Mademoiselle je vous répète qu’il faut passer par le Bureau des Entrées. La jeune fille se laisse tomber sur une chaise qui oscille un peu sous son poids , enlève son blouson de cuir, découvre une poitrine ronde moulée dans un t-shirt très fin, agite une chevelure chocolat et sourit à la cantonade. L’autre rebrousse chemin en silence sans cesser de brasser de l’air.

Codicille –- Je ne sais pas trop d’où vient ce premier texte en terme d’ancrage littéraire.J’ai affronté des choses qui m’empêchent d’écrire en ce moment , essayé de les prendre de face, peut être pour les envoyer dans le décor. Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller relire toutefois le début de Manhattan Transfer. J’ai alors essayé de réécrire mon texte au passé, en pensant que ça allait faire démarrer de la narration et puis non, résistance. Le texte est resté au présent. Le passage des monologues intérieurs à la voix narrative qui énonce des évènements, sans aller à la ligne... une épreuve intéressante.


page proposée par Roselyne Cazanave
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1ère mise en ligne 20 juin 2020 et dernière modification le 9 novembre 2020.
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