le roman de Piero Cohen-Hadria
Préfère les images (fixes : bien ; animées : très aussi plus) au travail — mais l’aime aussi —, et aussi la musique et les chansons, lire contribuer

 au SILO
 à la maison(s)témoin
 au tour virtuel du paysage rêvé
 ici-même
 et ailleurs : l’air nu
 ou encore

aime à rire et à illustrer, marcher manger des frites aller au cinéma, et à l’occasion, écrire.

20. Une saison en atelier


Fermer les yeux, regarder ce qui se profile alors dans le noir, revoir en rêve la place où se trouve la porte (derrière, sur la droite se trouve l’hôtel sur l’image commentaire) (cette porte porte un nom – à gauche juste devant les souks part une rue qui rejoint la rue d’Espagne où logeait l’avocat de ma mère) (porte de la mer - de Bahr en arabe) (elle se situe sur la place de la Victoire) tout est vrai (de loin parvient l’odeur des souks, épicée (fatalement), de quelques plats cuisinés, de merguez qui grillent un peu comme lors des manifestations) (avec mon cousin, un jours de ce début de siècle, visite à ce bureau, les murs décrépis, les cartons entassés, l’attente vers huit heures du soir, les billets échangés de la main à la main, la visite à une espèce de sommité, probablement juive, de la ville – la maison vendue en viager (bouquet – je me souviens – annuités jamais honorées) dans les années quatre-vingts ; vendue à un escroc en prison depuis lors, ou en est-il sorti ? peut-être, qui peut le savoir ? – lequel l’a revendue, on ne sait pas ça se perd mais elle était habitée lorsqu’un jour d’août 2012 on passait devant) (elle était dans les blancs, dans les bleus, le peintre Filipo la chaulait de temps à autre) – l’avenue (elle est, dans ce tronçon, « de France ») descend vers la lagune – du plus loin qu’il m’en souvienne, jamais je n’ai aimé cette lagune – de la mer qui vient est-ce un parfum ? une humidité noire et resserrée, rompue contrainte, un peu de cette odeur de vase – la première fois que je suis arrivé à Venise, était-ce en train ? je ne sais plus, oui je crois, oui – je ne savais pas qu’il s’agissait d’une lagune, je ne savais rien de cette ville et certainement rien de son ghetto, ou de sa Giudecca et de ses Zattere – tous les mots sont tracés distanciés double-sensés – sur la droite de l’avenue, ces colonnes et ces arcades à la mode Rivoli (de la place Ferrari de Gênes partent le long de cette rue qui descend, deux allées couvertes arcades colonnes ainsi que des passages (si Rivoli se tient dans les beiges clairs, ici ce sont les gris foncés qui l’emportent) – la rue du 20 Septembre je crois – 1870 la prise de Rome et la fin des états pontificaux et Pie 9 qui dénonce ce passage en force) (l’Italie et le pape, cette histoire et cet esclavage) – plus loin sur la gauche descend l’avenue, il y a là une espèce de place, elle est de l’Indépendance (je ne suis pas certain de la pertinence de cette majuscule : ce genre de réflexion provient directement de la colonisation – il m’arrive d’y trouver des bénéfices) et je revois les rues de la ville, je revois celles des campagnes d’ici ou de là : elles sont les mêmes elles sont semblables : le colon (ou la colonne) esclavagisait ; je me souviens de l’état de décrépitude dans lequel sont laissées quelques maisons, par manque de moyens et de désirs de les voir entretenues embellies soignées soutenues – le premier livre d’Albert Camus (j’ai préféré, face à l’académie, l’attitude de Sartre Jipé) (je ne discute même pas celle de Zimmerman : vois comme les choses ont changé...) – l’avenue est dédiée, après cette place, à Habib Bourguiba (premier président de la République Tunisienne – Commandant Suprême et bienfaiteur de l’humanité – au moins n’érigea-t-il pas de bagne ou de camps de concentration pour y foutre ses opposants) – on passe devant la cathédrale du culte catholique, vouée à Saint-Vincent-de-Paul (Pierre Fresnay qui partageait son manteau…) , et devant le cinéma dont je ne souviens plus du nom – le Parnasse, c’est ça – sur la droite au genre de rond-point partait la rue Es Sadikia (elle ne porte plus ce nom-là) où se tenait le magasin Juvénal – fil de fer, machines agricoles et machines-outils – pas moyen de l’évoquer sans en passer par l’une des filles de mon grand-père laquelle, des dizaines d’années durant, s’est échinée à faire reconnaître ses droits sur les indemnisations dues par l’État aux personnes lésées par la fin du protectorat – son frère en avait hérité – ce ne sont pas des affaires à raconter, serait-ce en un atelier où la fiction a pris le dessus – ça passera sans doute inaperçu : il faut prendre possession de ce rêve, marcher dans les rues (fermer les yeux) et vers la gare descendre l’avenue (non, la gare est à droite) – le soleil et les palmiers, une espèce d’immeuble à l’envers fonctionne en un hôtel international (comprendre par ce qualificatif qu’on peut y boire de l’alcool) – des images, au coin d’une des rues qui aboutissent à l’avenue se tenait le garage dit « Robert » du prénom d’un de ses oncles dans lequel œuvrait mon père – et Habib (qui veut dire heureux en arabe) (un mécano que j’ai revu, un jour de soixante treize qui se souvenait de lui – je lui annonçais sa disparition, je me souviens de son regard il portait une jante à la main, un bleu dans les marrons, et puis je suis reparti) et descendant encore l’avenue on trouvera la gare maritime, le terminus du TGM et d’autres choses encore – impossible de penser à ces histoires-là (celles de Tunisie) sans se souvenir (de celles de l’Algérie) (et du Maroc, notre ami le roi) de l’enlèvement devant la brasserie du boulevard Lipp, de la Tricontinentale et des terribles agissements des services secrets – le milieu des années soixante et ses barbouzes – et de ce fait, du coin de la rue, le drugstore (tu te souviens les drugstores ?) (un attentat, Carlos 74, celui des Champs-Elysées, celui de l’Opéra et dans celui-là, de Saint-Germain des Prés, éclate une grenade à fragmentation) (on vivait alors rue de Lille) – c’est que cette histoire ne m’est pas étrangère, tu vois (sans doute est-elle la résultante de ces événements, comme on les appelait : je ne savais, de ce qui advint, rien sinon ce qu’on ne m’en disait pas mais que je percevais, ce qu’on ne disait pas aux enfants et il se peut que nous les enfants les entendions parler de ces choses étranges (étrangères ?) les arabes, les autres, les Français et les attentats, la guerre « pacificatrice », ce type de blague je suppose (mais je n’y comprenais rien) – de ce moment où quinze ans plus tôt on tirait à la mitraillette sur la ds noire de jais du général du côté du Petit Clamart – quand on dit « du général » on ne sous-entend pas spécialement Alcazar – c’est cette époque-là, entre dix et quinze ans plus tard, probablement, comme si j’étais resté là-bas – la petite maison, je ne saurais dire où elle se trouve mais elle est dans les bleus, comme celle de la voisine Norma qui, elle, ne paye pas de loyer – on ne sait pas, existe-t-elle vraiment cette tondue-là ? chauves tous les deux, tous les trois, comme moi un peu – je suis sans doute dans les trois, il y a du Chagrin et de la Pitié dans cette histoire-là – pourtant en recherchant un peu ce qui s’y trame – et dans les odeurs de poissons frits, de jus d’orange et de lauriers roses – rendre les maisons de plain-pied ressortit peut-être du fait qu’il y avait là-bas au rez-de-chaussée un garage et une buanderie, mais pas de chambre – il se peut qu’aujourd’hui il s’agisse d’un studio dans lequel un adolescent regarde sur son téléphone portable quelque série stérile et interdite – il ne m’est pas tellement douteux que les acteurs soient des fantômes, j’aime savoir que Norma n’existe pas ou alors qu’elle ne représente que la mort simplement et qu’elle aime à se saisir de l’amour qu’elle éprouve pour le vieux salopard Fauteuil (j’ai dans l’idée que « salopard » ne suffit pas à le qualifier, il se trouve tenu dans l’éventail créé par des Eichmann et autres Mengele, lequel est mort au Brésil, la ville se nomme Bertigoa – à l’ouverture de la fiction (l’étude en beige) il y avait cette volonté, elle s’y trouverait toujours (j’ai retrouvé la maison là-bas, du côté de la plage, Sao Paulo et palmiers) – il me semble avoir repéré quelque part une affaire de cet ordre pourtant, il y a un livre écrit sur ce thème – l’immonde saloperie médicale Mengele est mort en soixante-quinze (il s’est noyé, l’enflure) – les choses se resserrent, mais non, « salopard » est indiscutablement insuffisant) (et la prise en compte de ce thème, de cette ambiance, de ces souvenirs qui n’existent pas, la volonté de s’y débattre, d’y aboutir, d’en faire une espèce de centre de l’histoire tout en voulant s’en échapper, est à mettre à l’actif de cet individu qui écrit, qui n’a pas d’autres exigences que de tenir la distance – une saison en atelier sans doute – mettre au point quelque chose, et savoir qu’on peut aller au bout, s’il s’agit d’un terme – ça ne faisait aucun doute, ni question ni discussion intérieure, jamais d’ailleurs – et dans les mêmes dispositions (j’aime beaucoup « disposition »), on peut aussi déceler que, de cette sale histoire de trente-neuf quarante-cinq, des juifs et des autres assassinés par l’ordure, humaine cependant, ce n’est pas douteux, tue par mon père, elle aussi, comme celle de l’Algérie, serait-elle française, de cette organisation armée secrète, des bombes sous les tables des cafés alors que la neige envahissait les rues de A., le simple fait de n’en pas parler (à table ou ailleurs) implique qu’elle ressorte dès qu’une ouverture bée (quand on ne sait pas où on va, probablement un pli, une route, une tendance, un souvenir effacé prend-il le pouvoir ou le dessus ou essaye simplement de parvenir à la conscience) – après tout, ce sont les tirets et les parenthèses, le délice de ne pas terminer les phrases, de ne pas poser de point final, il y avait sur le bureau dans la maison brûlée le Grévisse dans lequel j’ai découvert à cinquante ans passés le pluriel de amour délice orgue – ce qui renvoie directement à l’école primaire du mois de septembre soixante et à la dictée rétrogradataire de neuf heures du matin qui, à dix heures, de la neuvième me renvoyait en dixième – un peu comme pour les consignes d’ici, je n’y avais rien compris, ce n’est pas de l’incompréhension, exactement tu vois, non, c’est qu’à un moment, je préfère ne pas y penser et me laisser aller ailleurs, les choses et les images viennent, je me souviens du petit chemin qui, en mars me permettait de me retrouver non loin de la maison avec encore quelque lueur au ciel : ce n’était pas vraiment un raccourci, simplement les jours rallongent obligatoirement, fatalement, c’est le destin quand on va au printemps – de la même manière aujourd’hui arrivant en Normandie venant de l’est, dans quelque soirée assez entamée, il se trouve qu’une lueur reste du jour – il y a des choses que je ne discerne pas, toujours pas, par exemple le fait qu’il ait bien fallu, un jour de soixante, partir pour se retrouver dans ce Constellation peut-être même était-il super, nous étions cinq enfants, en cousinade, derrière nous se tenaient nos mères, nos pères étaient des frères, déjà partis rapatriés disait-on improprement – et comme pour le début donc, le commandant de bord – il porte une chemise à manche courte (ça se nomme une chemisette), des galons ornent ses épaules – faisait dans son micro « hello ladies and gentlemen this is the captain speaking... »

 

19.


proposition de départ

dans la chanson il y a « j’aimerai que la terre s’arrête pour descendre »

le soir jamais le sommeil ne vient – je ne rêve pas – je ne me souviens plus exactement mais ma mère l’avait dit « Norma c’est parce que j’avais vu un film et l’héroïne portait ce prénom » – ce n’était pas son vrai prénom mais c’est quoi un « vrai » prénom ? j’aimais ma mère mais elle ne me le rendait pas, elle avait d’autres choses en tête et d’autres chats à fouetter –

« et il y a les mots que je ne dirais pas »

le matin à six heures la bassine, l’eau froide je me lave, la peau sur mes os, quarante deux kilos, je me lave de fond en comble comme on dit, le savon sur la peau, la mousse glisse doucement, jamais je n’ai froid – j’ai oublié le froid, j’ai oublié le mal j’ai oublié la souffrance, ah Dieu merci – les aines, les plis, les talons – j’ai oublié le froid

cette chanson-là, il n’y a pas si longtemps, « merci à la vie merci elle m’a tant donné, elle m’a donné des rires elle m’a donné des pleurs » ah Violeta pourquoi, pourquoi…

le vendredi il y a cette obligation de passer sur le crâne la tondeuse, le vendredi je ne sais pas, toutes les semaines, je ne sais pas, quarante deux kilos, juste après cette toilette, juste après, je me suis levée toutes les nuits avant l’orage, je me suis levée – c’est quand il est arrivé que je me suis levée – il y a cette idée qui passe parfois de faire la liste de ces chansons que j’aime, qui passe, qui chantent doucement sans bruit lentement en rythme « oh mon amour mon doux mon tendre mon merveilleux amour » tu sais il y a longtemps que je n’ai pas écouté de chansons – le vendredi, pourquoi ce jour-là – la fin des années soixante dix ? je ne sais pas ce que c’est que les années soixante dix, je regarde le jardin et la pluie qui tombe et qui bruisse sur les tôles du garage, il pleut – ah oui, « il pleut » je me souviens oui, je me souviens ça faisait « ti la la, la la la »

« il pleut des larmes de pluie, il pleut et j’entends le clapotis... »

le vendredi je sens mes os, mon crâne, la peau, raser le cheveu, pour être comme à ces moments-là – tu te souviens ma petite Norma comme tu voulais devenir bonne sœur (est-ce que ça veut dire qu’il y en a de mauvaise ?) ? comme tu voulais à Dieu donner ta vie ? ma petite Norma… je ne me souviens plus de ma mère, de ma sœur de mes frères, je ne me souviens plus de mon père – le matin après la pluie, dans la bassine, il fait noir dans la cuisine, je n’allume jamais, il n’y a pas d’électricité – mes enfants je les ai perdus si j’en ai jamais eu – il fait noir et je n’ai pas d’ombre, j’attends, je me recoucherai presque mais non – le jour va poindre, « la lumière était froide et blanche ils portaient l’habit du dimanche » – ces histoires-là comme elles me reviennent, j’aime les revoir, les entendre à nouveau – il n’y a pas de jour, il n’y a pas de nuit, il n’y a rien j’ai préféré oublier – non, rien – rien – sur les bras le savon, sur les épaules sous les aisselles, l’eau froide, dehors il fait doux, le jardin sous la pluie tout à l’heure – là-bas sur sa véranda, là-bas, passer une blouse boutonner aux poignets les manches du chemisier, et lisser le tissu fleuri le marché du mardi – non, de miroir non – pas de miroir, pas d’horloge – les biscottes, les ronds de tomate, « mon cœur arrête de répéter » – voilà qu’il est arrivé, ses yeux bleus, lui, là, tout à coup comme une apparition, au début je n’y ai pas cru et puis, doucement, tout doucement – quelle heure est-il je dois y aller

non, mais les chansons simplement, seulement pour le reste tant pis, celle qui disait « j’y arrête mes pas/ des ténors enrhumés tremblaient sous leur ventouse » je me souviens, le matin il fait chaud le soleil brille, « c’était en ce temps-là mon seul chanteur de blues » – j’aimais beaucoup toutes ces images aussi, il y avait un moment mais j’ai tout perdu – il y avait cette autre qui faisait « non ce n’est pas mon frère son cheval aurait bu » – je préférerai tout oublier, je préférerai que rien ne se soit jamais passé, ou seulement laisser derrière moi cette maison, ce décor, ce jardin et toute cette pluie et m’en aller pour ne plus jamais revenir, ne plus jamais me trouver dans cette position cette image ouatée, non, je ne peux pas, je vais être en retard, attends-moi s’il te plaît, attends-moi

à un autre moment j’ai vieilli et jamais plus je n’ai été la même – lorsque nue je me vois le savon les aines les genoux – moi, mon corps mes ongles

il y avait aussi « ah comme j’ai mal de devenir vieux vieux » il y avait des chansons amusantes aussi, des effets, des jeux de mots, tu te souviens aussi : je me parle il se peut que je me déprenne, il se peut que je sois déjà passée de l’autre côté (quel côté, Norma ?) (celui de Bellini ?), je parle toute seule, je chante toute seule, les biscottes l’assiette et les ronds de tomate – celle qui faisait « Norma Jean Baker quelque chose est a Norma(l) Jean Baker Téléphone à main droite Norma Jean Baker » et puis « cinq août soixante deux/fifth Helena drive » – il y a longtemps, je me souviens du temps où je voulais lire, je me souviens mais je ne veux pas me rappeler de ces choses – qui l’a envoyé ? Je suis debout sur ma véranda derrière la maison et mon ombre ne porte pas – la première fois que j’ai entendu cette chanson, je me suis dit le même prénom que moi, il y a longtemps que ma mère est morte, il y a longtemps je ne peux plus savoir, je n’ai rien d’autre au monde, rien, rien d’autre que lui – il fait froid le matin, il fait froid la nuit – bien sûr que non, je n’existe pas – je n’existe plus – l’eau dans la bassine, le savon doucement sur mes jambes, doucement sur mes bras – l’eau froide, plus jamais je n’ai eu froid – il ne fait jamais plus froid, la pluie qui tombe sur le toit du garage, et la lumière et la lampe qui bat son fil – il fait beau la nuit et quand cesse la pluie, tout s’apaise, tout est apaisé – une ombre passe – non, je me suis trompée, il n’y a rien, il n’y a rien ni personne – les pieds nus la tendre douceur de ce tissu le lisse et doux contact des tomettes le drap sur le lit l’odeur de la pluie les gouttes d’eau le peu de vent le mouvement du lampadaire – allonge toi, Norma, allonge toi et dors maintenant, dors ma chérie –

codicillons en continu

je n’ai pas fini, il me reste encore à la suivre, longtemps j’ai essayé de faire autrement – de faire parler quelqu’un d’autre (mais sans le ou la faire écrire) (le vieux c’était déjà un peu fait ; le tueur un peu aussi il est dans l’action sans doute) – mais comme ça se termine il y a quelque chose d’urgent aussi – je n’y suis pas parvenu, j’ai essayé d’oublier les images et les chansons mais ça ne s’est pas fait – je ne vois pas où elle va, je sais qu’elle n’est plus simplement, une apparition, des bizarreries, des choses qui reviennent – et comme le temps passe aussi, il y a des choses à faire peut-être (je ne pensais pas aller jusqu’en octobre) – il y a une chanson qui se nomme du nom de ce mois ; il y a toujours quelque chose d’un peu excentrique dans les chansons, toujours quelque chose d’un peu exigeant quand elles le sont (elle fait « vous vous jouerez dehors comme les enfants du nord » : en quoi les enfants du nord jouent-ils (plus) dehors (que ceux de l’ouest) ?– il y avait une émission sur celle qu’on appelait « la môme Piaf » et puis j’ai oublié ce que je voulais dire, elle ne l’a pas chantée mais il y avait celle qui faisait jt’ai dans la peau y’a rien à faire – c’est ainsi qu’elle est, partie –

18. Avenue des Tilleuls


proposition de départ

J’ai cherché un moment puis je suis tombé sur cette agence de location sise à Milan – elle gère les placements de nombreuses personnes et est reconnue sur les places internationales comme sérieuse et efficace –- son nom a été prononcé quand je me suis rendu sur place, ce mardi après-midi où le corps a été découvert -– l’épicier qui venait toutes les semaines livrer deux kilos de riz plus quelques fruits a déclaré qu’il avait pris cette initiative lors de la première semaine, à l’arrivée du vieux (il l’appelait « le vieux » sans autre forme de procès) : l’infirmière était venue chez lui pour faire quelques achats et il lui avait proposé d’en faire la livraison, ce qu’elle avait accepté ; lorsqu’il était venu livrer quelques heures plus tard, il avait trouvé le vieux assis sur sa véranda, dans son fauteuil à bascule et il avait commencé à parler avec lui ; le type était assez disert, et ils avaient sympathisé (ça n’avait rien d’exceptionnel, le Moktar (l’épicier s’appelait Moktar) en question avait sans doute le chic pour amadouer les étrangers) ; ils avaient décidé d’un accord commun que la livraison serait effectuée tous les mardis parce que le mardi il y avait marché et quand ce mardi donc, le fait est que c’était hier, Moktar était arrivé là vers une heure de l’après-midi, il y avait la police, on l’avait empêché d’entrer et de livrer, il était reparti soucieux avec sa livraison. J’avais été voir Moktar, il ne savait pas à qui appartenait la maison mais pensait que plusieurs autres étaient louées de la même manière. « Sur l’avenue des Tilleuls, toutes les maisons ou presque appartiennent au même propriétaire » m’avait-il dit. Au quinze de la rue (ou de l’avenue mais c’est plus une rue), j’avais trouvé cette femme rousse, enceinte, qui m’avait indiqué le nom du mandataire qui faisait office de syndic -– on payait en adressant les chèques à la banque (suivait le nom inconnu d’une banque locale). Je m’y étais rendu, j’avais demandé des informations -– à quel titre avait demandé le chargé de comptes, j’avais inventé une salade quelconque (je m’apprêtais à louer une maison, nommé prof ou quelque chose je ne sais plus, quelque chose de crédible) – improbable peut-être mais tant pis ça avait marché, j’avais eu le téléphone d’une agence en ville. Une espèce d’enquête, puisque arrivé là on m’avait indiqué qu’ici n’était qu’une antenne, personne de l’agence n’y travaillait mais que tout était retransmis vers une société jamaïcaine – le nom de la société ne menait à rien, l’adresse à une de ces officines de centaines de boites postales qu’on trouve dans ce genre de pays. Les noms ne peuvent jamais mener à grand chose, de toutes les manières, comme on sait mais j’ai quand même téléphoné : j’ai découvert à nouveau le nom de cette agence milanaise. On y accède par le numéro quatre de la rue Ugo Foscolo, juste à côté de la galerie Victor Emmanuel. Le siège était au quatrième étage, par les baies on découvre non loin les pointes du Dôme ; la femme qui me reçut ne me demanda rien « je connais parfaitement les lieux, oui » la cinquantaine tailleur mise en pli maquillage m’indiqua le montant du loyer, « c’est vraiment donné » la maison était libre tout à fait oui, je pouvais emménager si je voulais. Je ne sais pas exactement pourquoi je lui ai posé cette question, mais avant de signer mon chèque, ça m’est venu : « et la maison d’en face, sur l’avenue des Sycomores, elle est libre ? » – En face, vous voulez dire celle dont le jardin est attenant, sur l’arrière ?… Elle est sur l’avenue des Tilleuls, mais elle n’est pas à louer, non… Voilà peut-être dix ans qu’elle est vide, mais le propriétaire ne désire pas la louer, non. Mais nous en avons quelques autres, sur l’avenue des Peupliers, si vous voulez... »

Je n’ai rien de particulier à vous dire, je n’ai fait que mon travail, comme je le fais toujours, avec honnêteté rigueur et efficacité. Il n’est pas dans mes habitudes de révéler le nom de mes clients, encore moins quand je ne les connais pas, ce qui est le cas ici : je ne sais tout simplement pas pour qui j’ai mis en place cette structure, si vous voulez bien appeler les choses par leur nom. Il ne s’agit pas d’un contrat au sens où vous l’entendez : il n’a jamais été question de commettre quelque exaction que ce soit ou de se soustraire à la loi de quelque manière que ce soit. Que cela soit bien clair : notre agence n’est pas une officine de je ne sais quelle entité ourdissant coups d’état, coups tordus ou quoi que ce soit de ce genre, d’ailleurs notre image dans le monde entier prouve bien que nous agissons dans la plus complète et parfaite légalité. Nos collaborateurs pour la plupart sont des fonctionnaires dignes du plus grand respect. J’entends bien que le modus operandi que vous me rapportez a quelque signification, encore que je ne voie vraiment pas laquelle, mais je ne vois pas non plus en quoi cela nous concernerait… Oui, je reconnais avoir rencontré cette personne, je ne vais pas me mettre à nier des faits que rapportent vos informateurs d’autant moins que ces images en attestent, mais je vous répète que vous n’avez pas affaire à je ne sais quel établissement plus ou moins louche... Je ne connais pas son nom ni quoi que ce soit d’elle, c’était la première fois que je la rencontrais et probablement la dernière… Non, enfin je n’en sais rien, mais il est rare que je traite avec les mêmes personnes. La logistique, j’ai en charge la logistique… Oui, mon supérieur… À l’ambassade, oui... il m’a appelée la veille, vers seize heures, j’avais une enveloppe à aller chercher au consulat et à apporter à cette personne. En main propre, évidemment… Mais le rendez-vous était fixé et cette personne devait arriver à l’heure dite, c’est une question de confiance…. mais oui le lendemain, à sept heures du matin, c’est fréquent… Dans le parking du bas de l’avenue des Champs-Elysées, oui, il n’y a rien d’illégal à cela, je suppose… Ah excusez-moi mais je ne sais pas, je n’en sais rien et on compte sur ma discrétion… J’essaye de ne pas porter attention à ce genre de détails, je n’ai pas de renseignements, il y avait certainement des papiers à l’intérieur de cette enveloppe, mais je ne veux pas le savoir, c’est tout ce que je peux vous dire… Vous comprenez bien que je ne vais pas m’amuser à regarder ce qu’il y a dans ce genre de pli, on compte et on a raison, permettez-moi de vous le dire, on compte sur ma plus entière discrétion… Je n’en ai aucune idée, comment voulez-vous que je le sache ? Un appel téléphonique, la veille ? Mais certainement oui, j’en passe des dizaines par jour, évidemment, oui… Vous dites ?… Ah je ne sais pas, je ne crois pas avoir de relation avec cette banque… Mais écoutez c’est possible, si vous surveillez mes faits et gestes, c’est que vous en avez l’autorisation je suppose donc il faudrait que je consulte mon agenda, il se peut que j’aie eu une conversation… Ah le voilà, oui, c’est bien mon agenda, oui vous l’avez, oui donc, c’est inscrit ?… Mais je n’ai pas fait attention, je ne vais pas me souvenir de tous les coups de fil… Permettez que je regarde ?… Six fois, vous dites ? Ah bon ? peut-être... en tous cas il n’y a rien de tel qui soit inscrit… Ah oui, mais oui je me souviens... nous avions à régler un problème de virement de compte à compte… Oui je les ai rappelés je me souviens, mais six fois ?… Ça me semble beaucoup… si vous le dites je veux bien vous croire…

j’ai probablement compris de travers mais ça n’a pas tellement d’importance (je crois que tout cet atelier, je l’ai compris de travers) (je me suis fourvoyé, je voulais écrire une histoire de famille), c’est venu après la dix-sept, une nuit un peu comme aujourd’hui, cette femme dans son bureau –- elle est probablement assez rousse mais ce n’est pas dit (elle n’est pas enceinte) (je ne crois pas qu’il s’agisse d’elle dans le deuxième volet) (j’ai voulu en écrire un troisième avec des chansons mais je n’y suis pas parvenu –- ça viendra peut-être au dix-neuf que je n’ai pas encore entendu écouté vu lu) ; le fait que ce soit la fin de cet atelier influe sans doute sur celui (le fait) qui m’impose de cesser – il y avait une autre version de ce genre de non pas de fin mais provisoirement d’arrêt des hostilités (le crime est commis ou n’avait-ce été qu’un rêve ?) qui aurait voulu que ce soit le vieux (ou Fauteuil comme dit NH qu’on remercie ici) qui soit lui-même le commanditaire de son éviction de l’histoire (ça en aurait fait un suicide – je ne suis pas certain qu’il soit répertorié dans ce livre qui fit scandale dans les années quoi, quatre-vingt ?) -– ou celle de NH justement qui voulait que ce soit Norma qui honorât le contrat -– qui est une belle idée...

17. y travailler


proposition de départ

ce ne sera certainement pas

un roman à l’eau de rose

un épisode d’un roman Harlequin

un épisode d’une série télévisée genre poubelle la vie

un peu de SAS

ou de Wonderwoman

un peu de OSS 117

un peu de San Antonio

un peu de Maigret

un rien de James Bond un rien du mossad de DST qui ne s’appelle pas comme ça du bureau des légendes ou chapeau melon

un roman policier un roman de genre un roman

de la série noire du fleuve noir du masque

une publication

un roman autre que policier

une suite de phrases incompréhensible ou mal construite ou attendue convenue conventionnelle

un amas de fautes d’orthographe

un amas de fautes de français de syntaxe de grammaire

ou même simplement peu de ce genre de fautes d’erreurs de signes dissonants

quelque chose qui ne serait pas une phrase un paragraphe un chapitre

qui ne serait pas construit pensé réfléchi et réflexif sur la qualité de la pensée de la sincérité de la vérité et c’est pourquoi ça ne peut pas aller au-delà

il n’y a aucune vérité dans ce genre de fiction – je ne suis pas Norma, ou l’un des deux jumeaux

je n’ai rien vécu de ce genre

Stendhal était-il à Waterloo ? peut-être pas (à Austerlitz ?) (peut-être)

que voulez-vous que ce ne soit pas ? Il faudrait d’abord que cela soit
mais pas une affaire personnelle

ni une affaire de famille

ou un complot, ourdi par des méchants

cette nuit en y pensant –- je venais de lire « La Vieillesse »de Simone de Castor – enfin un bout – lequel explicite ce que font des vieux de nombreuses tribus, ou groupes, ou sociétés humaines (la chanson qui fait « elle se balade fière au bras d’un cygne blanc ») -– ils les tuent, tous simplement (une fête, des libations, et ce sera tout)

j’ai bien aimé me prendre les pieds dans le tapis : faire en sorte qu’il y ait un coup de théâtre à la fin (on dit coup de théâtre, mais pas de cinéma ou de littérature ou de danse)

j’ai tout relu –- il faut tout reclasser -– commencer par la 6 –- continuer et voir un peu –- réécrire –- il arrive il est là il se peut qu’il ne soit pas ça ne dépend que de moi

il ne faudrait pas qu’il ne s’y trouve pas de chanson ou de plan-séquence – il ne faudrait pas qu’on oublie la beauté des sentiments – il ne faudrait pas qu’on se laisse aller à la convention, au consensuel et à la fierté – il faudra y travailler

16. le moment d’en faire une liste numérotée


proposition de départ

#0 document réalisé en fonction des diverses injonctions ou consignes et je ne suis plus très sûr qu’il s’agisse du jeu proposé – OSEF oui complètement c’est vrai –

#1 le moment d’en faire une liste numérotée
1.le pilote (2. sa mère, 3.son premier amour (à elle) 4.ses cinq frères (à lui)) (mais c’est un samedi : le fait de faire correspondre le moment de la réalité de l’écriture avec celui écrit – le jumeau s’envole puis prend probablement le train après l’aéroport : arrivée sur les lieux lundi par le train du matin) 5. deux types parfaitement normaux 6. la première (blonde) hôtesse de l’air 7. la deuxième hôtesse (brune) 8. le vieux-beau gras 9. le steward (brun métis) 10. la jeune femme (blonde) nouvellement épousée par 11. un producteur de cinéma (Paulo Branco)* les deux mères de famille
de nouveau
1. le pilote et 16. son second ; de nouveau 6. l’hôtesse blonde qui pense à 1. ; puis de nouveau le 8. beau mais vieux et gros-gras (il vend probablement des armes) – surveillés par les 5. deux barbouzes – 8 fantasmant sur 7. l’hôtesse brune ;
de nouveau 1. le pilote puis 17. une femme qui soupire ; 18. un enfant qui pleure puis la 10. femme en grège puis 18. le jeune sociologue (quand j’étais jeune je n’étais pas sociologue et ne lisais certainement pas d’essais de cette eau-là) mais c’est moi à l’époque (en 90 sans doute, vingt sept ans) et 19. le voisin un peu âgé qui a la trouille (ce ne peut pas être le jumeau, qui est peut-être plus le type 8.) (20. ses amis de Menton) et donc le voyageur 18. mal rasé mal vêtu
Paris Nice en train et une quinzaine d’heures (zeugme) correspond à quelque chose des années soixante
19. les autres passagers**, 20. les autres membres de l’équipage (le mécanicien)
les statistiques des accidents d’avion ne viennent pas de nulle part.
Mais
de nouveau 1. le pilote
l’avion s’envole sud-sud-est
*poser l’image sur le billet/blog – vérifier la biographie du producteur, chercher chez Ruiz et de Oliveira quelque chose – se renseigner sur ses épouses (si elles sont nombreuses – mais ce n’est pas le genre (en effet) : cependant c’est lui qui est venu (beaucoup d’estime pour lui) ; ça aurait pu être Rassam (beaucoup moins) aussi bien) (mais pas Berri non plus (bah))
** vérifier le nombre de sièges dans un avion de ce genre (ici c’est un super-constellation mais l’est-ce ? c’est pourquoi les années où ça se déroule)

#2 c’est sans doute la consigne qui a porté là les trois grâces/parques/furies – celle du milieu est la grand-mère paternelle (celle qui vécut longtemps porte d’Orléans et qui passait certaines de ses soirées au Gaumont Alésia qui était probablement Pathé non ?) (le dimanche elle apportait, outre un cake aux fruits confits (dont des raisins secs) de sa fabrication , « le Journal du Dimanche » probablement, en dernière page pouvait-on lire les transcriptions une image et les articles au sujet du tournoi des Cinq Nations ?) – il fallait bien qu’elles marchent ensemble (c’est la légende (le mot est lourd) familiale – il fallait bien qu’elles discutent du mariage de l’aîné – l’une d’entre elles avait une maison juste à côté de celle de famille à C. – l’autre je ne sais pas exactement mais elle traçait sur le front des enfants au rouge à lèvres la croix du rapporteur lorsque celui-ci (ou celle-là) se laissait aller à dénoncer l’un des siens – qu’elles se promènent bras dessus bras dessous en manteau de fourrure lorsqu’il fait plus trente à l’ombre (elles marchent à l’ombre) est parfaitement décent (et réaliste) (enfin pour ce que j’en sais) : ceci se déroule début avril quarante huit : ça ne se peut pas, sauf au cinéma (et c’est pour ça aussi qu’on l’aime), de faire se croiser un type qui va à la banque et les trois sœurs – ça ne savait pas encore que le type passerait par là (il faudra l’affubler de son sac, une espèce de bourse de médecin dans laquelle il dissimulera l’arme qu’il prendra à la banque – on décide par là qu’il a quelques autres complicités ici, là et ailleurs – déterminer lesquelles peut-être : celle du parking indigo (gommer : c’est la marque : cette répugnante façon de se saisir de mots usuels pour intituler des lieux mercantiles et privés : le monde d’aujourd’hui et de la conso (les piles Mazda, les avions safran, cette pitié) de 9.3.)

#3 la fuite après le contrat honoré (il est bien tard d’ailleurs) (on ne sache pas que le corps ait été découvert : le fait que Norma le découvre à sept heures et demie, ce mardi matin-là n’est pas perçu par le jumeau (le fils)* – s’il se dépêche c’est pourtant qu’il sait quelque chose / première citation
Il n’avait pas l’air pressé non, mais il ne flânait pas non plus si c’est ce que vous voulez dire
— mais il s’agit certainement d’une volonté de tendre le suspens
— il faut aussi le faire disparaître comme un fantôme dans la fumée de la vapeur du train – les images de la vidéo-surveillance des quais mais non du hall : justement, la vidéo-surveillance et les fumées du train forment une dissonance (je ne trouve pas l’adjectif : anachronisme, voilà)
— quarante au soleil, est-ce l’été, le printemps, en mars à Tunis (mais ce ne peut trop être Tunis) il fait il peut faire quarante au soleil vers onze heures – ailleurs aussi probablement, en d’autres moments de l’année – pour que l’histoire (se) tienne il faut qu’il y ait refuge quelque part où ce soit plausible (on plonge dans l’univers des fuites, des dissimulation d’identité, de la chirurgie esthétique aussi probablement)
posées aussi quelques silhouettes – le type qui fume les pieds sur le banc, les deux belles-sœurs vêtues de manière semblable qui reviennent du marché, les vendeurs à la sauvette de la « descente » vers la gare, d’autres encore
*ça vient de sortir, là, avec la différence d’âge - mais ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre

#4 exercice : réveil-matin

#5 exercice : lire

#6 on en est encore à rechercher la voie : la volonté d’aller chercher l’histoire d’Aldo Moro (celle-ci a été développée, prise en compte et peut-être trop usée durant la rétention – lien : journal de l’Air Nu) ; la volonté d’aller chercher l’histoire de mon père (le débarquement son cahier sur (lien) pendant le week-end) ; la volonté d’écrire « tout sur ma mère » (la maison-mère de l’amie Employée aux écritures, le travail qu’elle (ma mère, pas l’Employée) menait pendant un moment (comme le chauffeur de la 9 qui, lui comme elle, parle par un vocabulaire assez fleuri) ; la prise en compte de ce qui a déjà été écrit (une espèce de fiction qui aurait pour but ou volonté la description d’un contrat posé sur la tête d’un ancien médecin probablement – documenter l’histoire du camp de Dora, relire Chapoutot aussi – mais hanter ces lieux (image du mémorial de Dora)…

un codicille en forme de * vient affirmer la difficulté d’entrer dans un quelconque chemin avec l’irruption du « sommet » G8 juste avant l’attaque et l’anéantissement des deux tours jumelles – finalement, la recherche ici se termine par la découverte d’une photo (comme assez fréquemment dans la rédaction) portrait de (ça aurait pu être Albert Finney, (la chercher) sa grimace dont je me souviens encore dans Samedi soir dimanche matin – mais non) Anthony Hopkins (la poser) avec le chapeau que porte l’acteur comme le jumeau flingueur (le chapeau a quelque chose à voir avec celui que je me suis offert un soir vers deux heures du matin en arrivant sur cette place à Athènes, comment se nommait -elle – un nom qu’on comprend sans qu’on ait à le traduire – Syntagma et non Omonia – boutique retrouvée (sinon la vraie du moins semblable) – avec un coca je me souviens – cependant ce codicille affirme son actualité avec Vincenzo Vecchi (le revoilà : Eric Vuillard – et son Ordre du jour, à relire pour y trouver la personnalité du vieux) (sans objet)

il aurait fallu commencer par le début qui est la fin de la page (hors commentaires)

#7 un « je » qui n’est de rien (un jeu) mais qui surveille (dont on perd la trace) (un peu comme les barbouzes (numéro 5) de la 1 – en réalité il vaudrait mieux lire dans le bon sens – simple bon sens – trouver le ton : il se peut que ce « je » là y soit – si on l’adopte, le garde-t-on ? Une alternance entre cet espion qui espionne un espion et un autre point de vue) – celui qu’on surveille doit porter son sac – j’avais sans doute déjà vu la photo de cet hôtel (il y a le Royal Victoria là) (à Paris mon grand-père descendait au Régina) (mes sœurs faisaient des revues de presse du gotha – on faisait aussi des revues de presse en cours d’instruction civique aux premières années de lycée – sixième cinquième - il n’y avait pas vraiment de collège encore) (le codicille du 7 comme celui du 11 peut-être bien explicite des choses qui n’existeront pas dans le roman) (qui n’existera pas) (sauf contrordre) (le marché a lieu le mardi à Belleville) la locomotive date quand même d’avant les années soixante ou peut-être plus tard, les années soixante-dix ailleurs, Amérique du Sud, Afrique)

#8 1 1. ce sont les caméras de surveillance qu’il faudrait virer parce qu’elles indiquent trop certainement la fin du siècle dernier et pas les années soixante comme envisagé à un moment – elles servent dans la narration antérieure 2. évocation actualités inutilement 3. la maison de l’autre côté de la rue est passée de l’autre côté du jardin (une ville d’Amérique du sud ou d’Asie du sud-est) 4. décider du lieu, poser une chanson pour chaque développement
#8 2 1. Meurice plutôt 2 et 3. la 9 explicite un peu 4. fausse piste plus un : le général alcazar tintin oreille cassée peut-être bien (fausse piste)

#9 trois mouvements/personnages pour la mise en place du contrat (le chauffeur – un deuxième rôle difficile à faire exister) ; le tueur ; l’officier de liaison (vaguement pensé à M. lorsqu’elle parle avec double zéro Craig - Judi Dench) (la relation au cinéma – souvent ce sont des plans écrits et décrits)

[à supprimer : #10 sur le cinéma : mention des films Shoah – Deux mille un – Nuit et brouillard (les deux au singulier) (comme la 5 et la 4 : sans trop de relation avec l’identité des choses)]
la 11 explicite un peu (grâce aux gants) l’histoire du vieux qui va mourir / un peu l’histoire de sa mise à mort : préparer les détails, le chiffon la graisse, d’où viennent-ils ? Si on sait pour l’arme on ne sait pas pour ces accessoires : en même temps qu’il prend livraison de l’arme peut-être – ça complique un peu trop

#12 la doctoresse (l’infirmière du 15 mais est-ce la même ? oui) a les cheveux roux – l’épicier qui livre (développer comme le concierge de l’hôtel)

#13 l’existence des jumeaux – le tueur à gage et le vieux fumier (on n’est pas certain que le tueur vaille mieux) – ils sont juste vêtus de la même manière, rien de plus – ils se confondent parce qu’ils pensent tous les deux de la même manière (l’un la cinquantaine, l’autre plus de quatre-vingts quand même) – ne rien expliciter garder ces raisons obscures
le fait que Norma se réveille en pleine nuit, à l’heure où se commet l’exécution mais qu’elle ne voit rien, n’entend rien, parce qu’il ne s’est rien passé ou que c’est un autre jour – mais non
le passage du tueur à la banque où il dépose de l’argent au coffre (ce n’est pas dit : et prend l’arme dont il va se servir cette nuit) – il se peut que l’épisode 2 ici soit en relation avec ce passage (pour inclure ce 2.
la chirurgie esthétique dont a bénéficié (?) le vieux au fauteuil à bascule véranda

#14 : l’abri procuré par la loi est estampillé « tonus social » par Milou (pas le chien, le sociologue) – on fait parler le mort, dans la nuit, vers quatre du matin, noire, pluie, oreiller sur la gueule – une espèce d’empathie parce que le type va mourir, meurt est mort – la difficulté c’est que personne n’est sympathique ou agréable, ou ne permet de croire que, finalement, fatalement, au bout du compte, la vie est belle – il a fini ses jours comme il a fait finir ceux de celles et ceux qu’il a torturés – on n’a encore rien décidé – il s’adresse au scripteur – l’irruption d’une femme rousse, enceinte paraît-il (je me souviens d’une scène aux trois-quarts oublié du film « 1900 » et elle est là : une horreur, on ne peut pas regarder ça – ça nous avilit, ça nous dégrade seulement de la regarder (voir le générique, se souvenir du film , libidinal, atroce – difficile de s’empêcher de regarder la bande-annonce) (et Burt Lancaster à nouveau là) (image là)

#15 : quatre-vingt balais (à peu près – on peut supposer que la mesure de l’âge est assez précise, vu la profession de celle qui émet cette approximation) ça nous fait du à peu près 1990 pour les affaires dont il est question – quarante cinq ans de fuite à expliciter – né en 10 –

 

15. d’ailleurs


proposition de départ

C’est le genre de personnage dont il est bon de se méfier ce n’est pas quelque chose qu’on vous apprendrait à l’école mais c’est écrit sur son visage en caractères majuscules, gras rouges si vous ne le voyez pas tant pis pour vous. Ça a beau être un malade, un handicapé, un pauvre être diminué, mon œil my foot mon cul oui -– un salaud, une ordure, regarde-moi ces yeux, cette façon de les laisser fixés sur mes jambes, ce fils de pute, quatre-vingt balais au moins et toujours cette gluante libido qui glisse de ses yeux –- ils sont d’une belle couleur pourtant, mais enfin ça ne suffit pas. Ce type transpire la perversion, son air de ne pas y toucher, assis sur son rocking-chair pauvre garçon espèce d’ignoble individu, ah oui, quand je me penche ça glisse un œil dans l’échancrure du corsage, hein sale connard, si je ne me retenais pas jte lui foutrais une bonne paire de gifles ça lui remettrait un peu les idées en place -– tiens allez prends tes pilules, fumier… Voilà qu’il me donne du « mademoiselle » maintenant, il se croit où, cet empaffé ? Rien, pas un mot, même pas un sourire, rien pas un mot, tu n’auras rien de moi. Comment se fait-il que ça tombe toujours sur moi, ce genre de mission ? Pourquoi moi ? Je ne suis qu’une infirmière, je travaille, je porte à mon front cette croix rouge, ça n’a jamais suffit pas à éloigner les pervers, dieu seul sait ce dont ce genre de personnage est capable… C’est ça, assieds-toi, et regarde ton jardin, c’est ça… Bon j’en ai fini moi, qu’est-ce qu’il y a encore ? Mais non, mon vieux, non, pas de verre d’eau –- bon allez, soyons charitable… Tiens, bois… Rien que de voir le contentement qu’il montre à boire un simple verre d’eau, on a envie de le cogner –- saleté de vie, saleté de boulot, saleté de malade… Miséricorde… Tiens qui c’est celle-là ? Qu’est-ce qu’elle regarde, encore une qui n’a jamais vu une infirmière faire son travail ou quoi ? Et ses cheveux ras, qu’est-ce qu’elle peut bien faire, on dirait un repris de justice, debout sous sa véranda à regarder par ici ? … N’importe quoi, on dirait qu’elle attend quelque chose… Mais il la regarde, ils se regardent, ils se parleraient presque ces deux-là, avec les yeux… eh bien, elle a bien choisi… Bon, ça va bien, c’est fini, c’est ça, bonne journée, à lundi… si tu es encore de ce monde, salopard !

il y a un peu de perte, un peu de divulgation, un peu d’empathie -– sans doute est-ce le discours de la vérité –- mais je n’ai pas réussi à déterminer si l’empathie niée venait du personnage choisi pour l’un des trois premiers rôles ou ressenti de la part de celle (ou celui) qui écrit/lira –- le fait de ne pas comprendre la consigne -– le fait de faire parler une femme – ou plutôt de la faire se taire -– pour un homme ça me semble éloigné, ça m’a semblé et ça m’a fait penser à ces choses qu’on entend ces temps-ci sur ce qu’on nomme la cancel culture -– ce qu’on entend parfois au sujet de séminaires interdits aux (au choix, c’est comme on aime, c’est notre monde) hommes femmes blancs noirs jaunes verts jeunes vieux autres ne sait pas (rayer les mentions inutiles) -– le recours aux mots qu’on dit gros aussi, cette façon de parler qui s’apparente à celle du chauffeur de voiture de place de la proposition 9 (l’argot rend-il sympathique ?) (la correction politique, la jouissance du parler cru : pathétique, certes, petite-bourgeoise comme on disait dans le temps) (le fait que je n’ai pas eu recours à la bite tendue (on dit turgescente dans ce registre) à péter le callebare du vieux) (il faut (?) savoir se retenir, mais pas en codicillant, apparemment) laquelle m’aurait attiré les faveurs (ou les foudres, allez savoir) du lectorat (mâle ou femelle, en l’espèce) –- la parenté avec cet exercice 9 : j’y faisais déjà parler une femme mais ça ne se voyait que peu (l’important, c’est que je le sache) ; deux hommes, une femme (je me souviens à cette occasion, que ma mère occupât cet emploi un temps (doit-on dire chauffeuse ?), je n’ai jamais su la marque de l’auto, cependant – c’était une automatique, il me semble me souvenir) –- il faudrait ne pas perdre de vue le but ou la vérité sur ces trois-là – je voulais aussi faire parler le concierge, mais si je ne sais pas exactement où (Larissa) se trouve l’hôtel, je suis ennuyé (je suis content d’avoir lu en même temps le Nocturne indien d’Antonio Tabucchi) (il y a là-bas un Larissa Impérial du meilleur effet, mais ça ne me convient pas –- il y a la possibilité d’aller voir quelque part ailleurs, Sousse ou Gamarth en Tunisie –- on a des choses à faire)

14. la place du mort


proposition de départ

Il vaudrait mieux ne pas commencer par « je », ici ça n’existe pas. Enfreindre la loi, renoncer à l’abri qu’elle procure : tout a toujours déjà été écrit, tout est toujours déjà exécuté, tout est accompli. Personne pas même les arbres, les chiens ou les cailloux, personne n’est apaisé. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un (quelqu’un ?) qui parle pourtant. C’est tombé sur moi. Qui dise et raconte. « Il faut » ? Tes questions, tu peux bien te les carrer où je pense – je pense maintenant ? enfin, je pense… De là à tomber dans la vulgarité : il faut bien que je parle quelque chose que tu comprennes. Tu ne comprends rien, non, tu vis seulement. La belle affaire. Pour moi ça a été une délivrance, que tu le veuilles ou non, que tu y croies ou pas : quoi que tu aies pu faire, ça a été une délivrance. Délivré, le poids est ôté de mes reins, mon dos, mes os qui s’effritent et ma peau couverte de plaques en décomposition. Décomposition ne veut rien dire : on n’a pas à parler, on ne doit en aucun cas en informer les vivants, ils doivent rester dans le doute, et penser à leur satanée condition avec la peur au ventre. Il y a eu premièrement l’envie de faire parler un enfant (ah oui, tu te souviens avec cette mémoire idiote et cinématographique de madame Rosa que décrivait avec ses petits mots ce petit Momo, dans la cave elle aussi reposait et lui, il s’était endormi à ses côtés et ça se passait rue de Tourtille (c’est dans le VINGT) (et pourquoi ces majuscules ?) (le prix Goncourt mille neuf cent soixante quinze a été attribué à monsieur Émile Ajar pour son roman intitulé « La vie devant soi » ah Simone…) et parfois dans cette rue quand tu y passes, tu te souviens de cette maison, c’était celle-là même, tu ne peux pas t’en empêcher, hein tes parenthèses, ça : je t’écris de là-bas si tu préfères, je t’écris sans en avoir aucunement ni l’envie ni le droit ni le désir et toi, tu passes, tu marches tu passes et tu marches, allez vas ce n’est même pas du mépris mon pauvre ami). Un enfant à naître peut-être, qu’on aurait découvert dans le corps de cette rousse, là. Lorsque ce genre de créature meurt (on dit : elle est délivrée), ses cheveux continuent de pousser. Comme ses ongles. Ça doit rayer la terre. Ça doit avoir une conscience encore : hier soir, Antigone avait été condamnée à être emmurée vivante. T’en souvient-il de ce que tous, qui que nous soyons de l’espèce, tous, cette chose (est-ce bien une chose ?) que nous avons nommée humanité, toutes les parties de cette chose, toutes sont nées d’un ventre de femme ? J’y étais aussi. Était-ce abri ou point de départ, sentiments ou température idéale, bruits feutrés à peine ressentis, il y avait de la musique pourtant. Il y avait ces mots « oh life is bigger, bigger than you » c’était en anglais, ça jouait « that’s me in the corner, that’s me in the spotlight ». Ça tournait en boucle, c’était là, « losing my religion » – rien ne t’horripile plus que ces mots que tu ne comprends pas, hein ? Ben oui, ça ne s’adresse qu’à ceux qui peuvent les comprendre (sans même parler de celles) – oh la vie est plus grande, plus grande que toi ; c’est moi dans le coin, c’est moi dans la lumière ; perdant ma religion : ça va mieux comme ça ? c’est faux, perdant le nord ce serait peut-être mieux, « perdu dans la traduction » les guillemets veulent indiquer qu’il s’agit d’une citation (encore cette mémoire et ces souvenirs -– la fille à Coppola) –- quel était donc celui-là qui avait envoyé ses mémoires d’outre-tombe, lui ou rien je me souviens – je me souviens de tout, il était encore bien vivant quand il les a produites mais est-ce qu’il les écrivait ou est-ce qu’il les dictait, une petite main prenait en note ses paroles, puis elle les retranscrivait au propre (j’aime ces expressions toutes faites) et lui les relisait les corrigeait, tu marchais dans les rues et il y avait au mur cette plaque qui disait ici Henri Beyle dit Stendhal a écrit Le Rouge... : je me souviens, je ne cesse pas de m’identifier à toi (qui parle ?) (encore ces parenthèses ?) (et encore ces questions ?) - deuxièmement : mais je ne suis plus un enfant, je ne suis même plus rien, je ne dois rien te dire bien que tu sois l’auteur de mes jours (j’adore, je n’ai ni existence ni jours, mais je suis là et je te parle) (fais quand même attention à ne pas tomber : il y a là un garde-fou, heureusement) (on peut toujours s’en tirer par l’humour hein) (fais quand même attention : je (ne) suis (que) la mémoire de ce personnage) (lequel, laquelle, j’aurais aimé et préféré celle de Norma, tu vois, mais non, elle est là pourtant, elle regarde le truc dévasté : si elle savait la joie, la pure joie que c’est d’être enfin dans cet état –- ma mémoire à moi s’est délitée, j’ai préféré oublier : je me suis souvenu de cette rousse, là, je me suis souvenu que je portais des gants fins et noirs, ajustés –- après c’en a été fini, tout s’en est allé : la joie vient de l’oubli, la joie d’être ici n’en est une pour moi que parce que, de l’autre côté, j’avais instauré l’enfer suivi ce qu’on m’avait ordonné de faire peut-être bien mais se trouver du bon côté et sévir il y avait là jouissance -– et je suis resté là avec ces trous de mémoire par quatre fois enfoncés et ressortis par l’arrière du crâne -– c’en a été fini, j’erre sans temps sans espace -– uniquement sur ce bout de papier (ce n’est même pas du papier) j’erre et je n’existe plus, la terre a été délivrée de ma présence, j’ai bon espoir (et je sais) qu’il existe sur ce monde-là (l’autre côté ?) d’autres personnages de mon acabit, je le sais ça ne me désole pas -– c’est que je n’ai plus de sentiments, je n’ai plus d’amour ni de joie –- j’erre -– cette rousse-là c’est tout ce qui me reste ? elle portait un enfant sans qu’on le sache vraiment, et encore moins, sinon d’elle, de qui il était, alors pourquoi m’est-elle revenue ? est-ce que tu m’as réveillé ? est-ce toi qui m’a réveillé ? j’avais le sentiment pourtant, tu sais, j’étais à peu près sûr d’en avoir enfin fini, j’avais été sur terre oui, mais ça me faisait un peu mal quand même, j’étais assis et le fauteuil à bascule grinçait doucement il y avait un peu de soleil en fin d’après-midi je ne crains pas de le dire j’étais heureux, quelques secondes peut-être seulement, mais j’étais heureux, après ça revenait ça me hantait mais je repoussais, cette femme rousse et son enfant, de qui était-il, cette femme rousse, c’était une façon de vivre, j’avais cette espèce de fierté (car la fierté est ce que je suis, abjecte) (on accorde ou quoi ? merde !) ce sentiment si tu préfères d’être parvenu à, d’avoir réussi à échapper, j’avais oublié quelques secondes seulement peut-être mais oublié qu’il me fallait toujours et partout fuir pour garder encore la possibilité quelques secondes encore, oh juste quelques secondes de me sentir encore un peu, un tout petit peu vivant –- j’avais des médicaments pour dormir, ça ne m’était de rien -– c’était écrit médicalments mais j’ai corrigé ne t’inquiète pas -– je ne sais plus bien, alors reprenons ? qui parle ? -– aussi bien ça aurait pu être médicalmants – je m’égare, j’aime ça, ce n’est plus lui c’est moi –- les jeux de mots, je m’égare tandis que l’autre attend son train dans cette gare imaginaire, dans les bleus, le tunnel au fond de l’image, le sac en forme de bourse de cuir posé sur le banc peint en bleu clair, la Grèce ? quelque chose, la gare de Larissa, sûrement -– un deux trois quatre –- mille deux cent vingt mots – le fait que ça pourrait continuer ainsi jusqu’à épuisement : mon propre épuisement (pourquoi propre ?) -– le fait que le train devrait arriver vers dix heures trente mais qu’il a comme toujours du retard – je te redonne la main, la parole, le texte : alors, raconte comment c’est arrivé, comment ça s’est passé pendant qu’on t’attendait, là ? – ce sont des paroles de chanson, il faudrait que tu retrouves cette chanson (c’est ce cent-mille-volts cravate à pois : un jour, un genre de journaleux, poilu je crois bien, faisait comme si il ne le reconnaissait pas : sa fierté, à cent-mille-volts en fut si outrée qu’il gifla le jeune innocent – faudrait que je m’enquière de sa date de mort à ce garçon –- Orly -– tout ça, Piaf – toute ta jeunesse, hein -– dix huit décembre deux mille un, à Boulogne, sur sa péniche probablement – il disposait d’une péniche, il était de 27 (jamais vraiment apprécié, j’ai mes têtes) – cette délivrance que j’ai voulu mettre en place, dont j’ai voulu habiller ta disparition, non vraiment ça ne peut pas durer : il devrait y avoir quelque chose de la vengeance, de l’expiation pour tout ce que tu as fait mais ça ne se peut pas – peut-être seulement dans ces pages, le truc du pardon ? Ni oubli, ni pardon – non – ces tirets, ces parenthèses, ces bifurcations, ces remémorations, la plaque sur le boulevard qui se souvient de Guillaume Apollinaire, les milliers de milliers de souvenirs qui ne demandent qu’à revenir et lui sur son fauteuil, il dormait du sommeil du juste (oui, voilà, tu y es) tellement heureux, tranquille, drogué par ses calmants, à ses pieds l’oreiller, c’est là et elle, là, debout comme tous les matins sur le pas de cette porte, qui a laissé tomber l’assiette, les deux biscottes le beurre de cacahuète –- putain je ne sais plus comment ça s’écrit –- les tranches de tomates et les trois prunes mauves, à ses pieds, ses pieds chaussés de pauvres tongs Norma pleure sans aucune larme, debout devant la porte, sur la véranda du voisin –- mais pourquoi, pourquoi lui ôter la seule présence qui lui donnait quelque plaisir, à cette femme, pourquoi ? Quelque chose de la joie, pourquoi s’est-elle trompée d’objet ? Elle n’y aurait donc pas droit… Le triangle infernal… Ah Norma, tu es venue dans cette histoire bien malgré toi, et depuis que tu as pris les traits de cette serveuse maigre aux cheveux frisés et gris, tu n’es plus la même -– vendredi, c’est le jour de te raser les cheveux : la revoilà, cette femme a une drôle de façon de se vêtir, elle m’amuse un peu, elle provoque même mon sourire (je n’aime pas sourire) elle m’émeut et me fait me sentir vivant, tous les matins vers sept heures et demie la voilà qui rapplique dans sa blouse fleurie, les lèvres cachant les dents qui lui manquent, elle non plus ne veut pas sourire -– mais elle y parvient aussi, à peine, non que ses biscottes et son beurre de cacahuètes (c’est ça) soient particulièrement bonnes ni les fruits qu’elle apporte, mais enfin je les mange, je t’assure que je les mange, c’est une attention qui me rend joyeux, elle me fait du bien, elle avec cette coiffure rase, cheveux sans teinte -– je l’aime bien, il y a quelque chose avec l’amour tu sais bien -– encore qu’à mon âge, à ton âge, à nos âges (vous êtes de 27 ?) (ça se déroule quand ?) (ferme tes parenthèses –- les autres, ça s’appelle des accolades, imagine-toi) la musique tourne encore mais c’en est une autre, ici on en est à « la vie me donne ce que j’attends d’elle », « tout le monde voit bien que sans toi je dérive au diesel » mais ce n’était pas celle-là que je voulais – aussi bien je pourrais les mettre en italiques, deux comment s’appelle ce signe incongru, idiot ou quoi – on le referme en en sortant – deux fois les tirets – non, c’était « we haven’t that spirit here since nineteen-sixty-nine » (tu mettrais des tirets entre ces mots, en français, dis moi ?) (on n’a plus de ce breuvage depuis mille neuf cent soixante-neuf) (les Aigles dans l’hôtel California) une histoire de fantômes, il me semble, j’ai oublié, j’ai tout oublié et je me suis égaré, évadé, sorti de cette histoire –- ils sont toujours un peu là pourtant, l’autre est parti mais à Larissa il n’y a pas de tunnel pour sortir de la gare (au fond de l’image, c’est l’Olympe) –- la réalité ? quelle réalité ? les points peuvent se trouver de différentes sortes, deux l’un sous l’autre, trois à la suite les uns de l’autre (ils sont alors de suspension), ornés d’une virgule, qualifiés d’interrogation ou d’exclamation, (en oublié-je ?) ou final.

Codicille : assez difficile –- comme toujours –- je ne suis jamais trop la consigne je sais bien, mais enfin je n’ai pas opté, un peu pour l’un, repasser par l’autre, puis cette autre, la place du mort je n’y crois pas, c’est pour ça je reste prudent et j’obéis au code (encore que de points,il ne m’en reste que quatre) –- jouer sur les mots –- sur les effets, peut-être, se retourner (je n’avais jamais vu qu’il se pouvait que les choses existent en Grèce -– ça ne colle pas vraiment avec ce que j’en savais : c’est égal) -– je reste trop sur le réel –- finalement il faudrait peut-être adapter les chansons, mais je n’aime pas trop ce genre d’intervention (je reste sur ce que j’entends) – pas mal de temps en réglages, replis, revers, reports, changements mais j’ai laissé ce qui indique le signe accolade (je pensais qu’il se trouvait avant : il est après)

13. vers quatre heures du matin


proposition de départ

le fait qu’il faille écrire se mettre à sa table, la contrainte et l’obéissance, pour se souvenir relire les traces laissées auparavant, le fait est, après une virgule on marque un espace, c’est là et ils sont trois, eux deux sont-ils jumeaux, c’est un fait, ils sont deux mais jumeaux le fait est-il avéré ? Pourquoi faire ? Quelle heure est-il ? L’orage s’est déclenché, la pluie tombe arrose les rues, c’est en banlieue, c’est l’heure morte le lampadaire bat son fil c’est en banlieue c’est bien ça, c’est un refuge, une maison bleue, une véranda sur l’arrière qui donne sur un jardin, commun avec celui de la vielle femme, le fait de la nommer, le fait de la faire exister, mais pas eux, un corps et des mains des idées et de la générosité des pensées, elle est folle, complètement quelqu’un qu’elle ne connaît pas, le fait est, et après, on attend on ne sait pas, les jumeaux le fait est que l’un naît après l’autre, Caïn et Abel ? pas vraiment mais ces histoires qu’aimait à raconter – et à chanter – le prix Nobel de littérature avant et après aussi, c’est vrai, qu’il soit ainsi honoré, c’est un prénom le fait est, ces temps-ci on entend parler de l’assassinat de cet homme qui le portait en nom de plume, et des autres du côté de l’Allée Verte, il y a cinq ans passés quarante cinq jours de procès et on fêtera aussi, on commémorera aussi ce qui s’était passé au Bataclan, en bas du faubourg et du côté de la rue de Charonne, on parlera des morts, de ceux de Vincennes tout autant, de la mort de cette femme de Montrouge, le fait que ça se passe ici, dans cette ville-même ces jours-ci, le fait qu’on en parle dans ce mémoire ici, cette mémoire ici, le fait qu’on fasse dire le vrai à nos mots, parce qu’on est sincère, cette sincérité de l’écriture qu’on recherche, les effets qu’on pose ou qu’on prose, les rimes les jeux les couleurs les virgules les listes les points les lignes le monde entier, cette idée de l’humanité, celle-ci à laquelle on appartient, nos deux mains nos deux yeux – l’un des miens ne voit rien – c’est un fait mais ce que ça vient faire là, sinon une tentative de rendre les choses crédibles en disant une vérité – le fait que ça se déroule sous d’autres latitudes et d’autres temps, le fait de se poser la question, le fait de relancer le truc avec le fait que, as-tu remarqué que on est neutre et que de ce fait s’accorde au masculin, c’est plus facile pour les hommes, pour les hommes, blancs, le fait que sur le port de Beyrouth, au palais de Carthage ou à la maison Blanche, le fait que ces choses-là arrivent, des hommes et le fait que le Canada alors et alors les musulmans et d’autres appellations encore supposaient des sens différents, elles sont arrivées, le fait de sortir du cinéma et qu’il n’en reste rien, la chanson de Jean Ferrat peut-être – le fait que ces choses-là arrivent – le fait qu’on y croie – il n’en reste rien sinon une illusion (c’est croire que c’est une illusion qui en est une) – quelque chose qu’on doit taire, quelque chose qu’on n’a pas compris, il est tard, l’homme est assis et dort, dans la salle, ou la pièce dite à vivre ou dans sa chambre, Norma dort, ou alors elle s’est éveillée, quelque chose, un bruit, la pluie, l’orage qui se déclenche à heure fixe, tous les jours durant cette saison-là, le fait qu’on profite de ce bruit, de l’absence d’âme qui vive dans les rues, le fait d’avoir préparé et reçu des instructions particulières ainsi qu’un paquet de dollars déposé en banque en arrivant la veille, pourquoi pas à Paris, le fait que je connaisse cette banque, cette avenue, cette banlieue et ces maisons, et cette femme qui servait sur le quai le repas de choucroute garnie, une tranche de jambon recouvrait les saucisses les pommes de terre le lard le choux mariné, les grains de poivre et une demi-heure pour manger, son gros patron faisait la cuisine et un jour il est mort, il était vêtu comme un cuisinier tablier et veste à double rangée de boutons dans les blancs, il souriait mais c’est à elle qu’il manquait quelques dents, elle portait sur ses chandails une blouse bleue comme on en voit par centaines disposées sur des cintres dans les marchés, elle voulait bien sourire et même, rarement, rire, le fait de son âge de ses bras toujours serrés aux poignets par des manches fines ou de laine (ici), le fait qu’elle marchait avec des chaussons qu’on nomme charentaises et apportait le pain, Norma tu sais il y avait la Callas qui chantait cet air magnifique, le fait de trouver dans la rue un double disque d’elle, jeté abandonné laissé donné, neuf, elle et ses pas sur le carrelage ses pieds nus et la pluie qui tombe sur les tôles du garage dont le type d’en face ne se sert pas, sans voiture comment vivre ici non elle non plus le fait est, elle n’en dispose pas et ne saurait pas la conduire, il y a longtemps qu’elle n’a pas conduit, peut-être dans les années soixante – voilà trente ans peut-être, une quatre chevaux dans les beiges, je crois – est-ce comme le vélo ? – le fait de faire avancer l’histoire, le fait de relire de lister de faire entrer dans des cases dans des lois dans des narrations des phrases des lignes – se regarder faire – le fait de les voir tous les trois unis mais désemparés, le fait de les unir tous les trois sans qu’ils ne se disent jamais rien – et sans qu’ils ne nous disent jamais rien – deux masculins un féminin – et sans qu’on sache jamais (qu’on, con, on) jamais pourquoi, comment et ce qui les relie sinon cette histoire, une sale histoire (celle de Jean Eustache, jamais je n’ai réussi à la trouver fascinante, c’est l’histoire d’un type qui regarde par le trou pratiqué dans une porte de toilettes sont-elles uniquement pour femmes je ne sais plus dans les sous-sols d’une brasserie parisienne – ou sous la porte – et puis quoi ? rien de spécial ou de particulier – et en effet, comme les hommes, mais assises plutôt : les femmes – il y a des gens ou des filmsaussi avec qui le fait est que ça peut aller, et d’autres non) rue Nollet le fait qu’il se tuât d’un coup de fusil aux Batignolles – Paris, la rouge – Paris que j’aime et qui n’est plus – un peu comme Debord en sa maison de Creuse ou de quelque chose, où sont-ils passés chantait Marc Ogeret, ces années-là pourtant quand il chante dans le taxi merco, l’un des trois, le fait qu’il chante devrait donner quelques indications – elle aussi garde en mémoire une de ces chansons qu’on entendait (on, nous autres, les enfants) le soir qui se jouaient dans le poste, sur la véranda de la villa louée sur les hauteurs pour les vacances pendant que les parents jouaient au gin rami (à deux ou à quatre) et que les moustiques nous piquaient – le fait que ce village ait été le territoire (ou presque) où débarquèrent les troupes alliées, les forces françaises libres, pas même vingt ans plus tôt, le fait qu’on y soit tout comme mon père y fut (on était alors deux filles deux garçons, plus les parents plus les autres plus leurs enfants – la même famille, parfois), mais le fait qu’on n’en sache rien encore alors car alors il n’y avait que la mer bleue (toute la vie disait aussi Nougaro), il n’y avait que la joie de nager et de rire, et de manger des pastèques, des melons ou des pêches qu’on achetait par cageots – le fait qu’on n’en sache rien, de cette sale histoire, de cette sombre affaire disait-on au début, mais qu’elle soit encore présente maintenant, et le fait de la reporter cinquante ans plus tôt, il faudrait regarder des archives de journaux, France Soir ou Le Parisien Libéré peut-être, le fait de sentir les maux de crâne venir, le Moondog qui joue, au coin d’une rue de New-York, le fait qu’il soit aveugle, le fait que Robert Wyatt un jour des années soixante ou dix soit tombé du balcon de cette maison et en soit resté paralysé, fauteuil roulant mais toujours musicien, toujours jouant, toujours peut-être généreusement donnant, comme elle à n’importe qui, le fait que ce soit des biscottes (de celles que mon père mangeait alors parce que de sel il ne lui en fallait sous aucun prétexte – mais non ce n’est pas ni mon père, ni mon frère son cheval aurait bu disait Brel) – passer de l’une à l’autre et le fait de ne pas savoir si c’est de lui dont il s’agit ou d’un autre, qui au juste des jumeaux, ou des faux amis ou des ennemis – ils ne se connaissent ni l’un ni l’autre, ni l’une ni l’un, ils ne se connaissent pas et elle ne les connaît pas non plus – le fait de les retrouver tous les trois dans cette petite portion de ville, pas ensemble, non, le fait que l’un ne veuille pas voir le visage de l’autre et qu’il le cache sous l’oreiller, c’est à la nuit et c’est un fait, tout s’enchaîne, tout s’enchevêtre, les vacances à Cavalaire et le contrat honoré sous les tropiques, du côté de Buenos Aires ou de Montevideo, quelque part entre Sucre et Valparaiso, quelque part chez les américains, les Aztèques, Tintin et son éclipse (les indigènes sont tellement cons, pas vrai) quelque part par là, le refuge, la honte de la fuite, se terrer et oublier, partir encore, partir, ne pas laisser de traces, effacer, le fait de lui donner un autre visage sans aucun sens, sans qu’aucunement cela lui permette d’échapper au règlement, elle debout devant sa fenêtre pendant que la pluie tombe, lui assis dormant dans son fauteuil, le troisième qui marche et attend que commence l’orage, comme toutes les nuits dans les mêmes heures, entre trois et quatre en cette saison – décrire avant, le fait de les vêtir de la même manière ou du moins dans la même couleur – la couleur de sa peau – la couleur de ses sentiments, à elle, pour lui, qu’elle ne connaît pas, peut-être de la pitié, de la compassion, le fait qu’un jour elle se décide à aller lui porter ces biscottes au beurre de cacahuètes et les lui donne sans dire un mot, quelques fruits aussi peut-être, le fait qu’ils parlent la même langue, elle et lui, sans en dire un seul mot ou qu’elles soient différentes, le fait qu’elle lisse sa robe tunique blouse avant d’aller se présenter à lui, le fait qu’elle l’ait vu arriver là, le voir boiter, le voir s’installer, le regarder vivre, dormir sur cette véranda parfaitement semblable à la sienne, le fait qu’elle n’ait pas de mari, qu’elle soit seule là, isolée sans doute connaissant un peu mieux le voisinage que lui, maîtrisant le dialecte, instruite des longues années passées ici, seule, le fait que de mari, elle en eût un mais qu’il disparût pendant la guerre, le fait qu’il y ait eu cette guerre et qu’on n’en ait rien oublié ni rien pardonné – le fait que ça avance dans des directions inconnues mais pas tant, le fait qu’elle ait été torturée blessée laissée pour morte quelque part dans le nord ou dans l’est, le fait qu’il soit venu se réfugier ici où Cortez the Killer et d’autres histoires eurent lieu, de la même humanité perpétrées, d’autres sangs encore versés – rouges, les sangs, et Nougaro qui disait parlant de ses os à Louis Satchmo Armstrong « est-ce que les tiens seront noirs, ce serait rigolo » – le fait que ces histoires soient encore maudites cependant, et que cinéma je t’aie tant aimé, la nuit, les brouillards y compris, le fait que du même réalisateur, dans ces mêmes années, j’aie vu ce Chant du Styrène, ou d’un autre ces statues qui aussi meurent – le fait de donner la mort comme on donne une paire de claques, ou de biscottes – une blouse bleue et un corps qui ne pèse pas quarante kilos, auquel il manque quelques dents – le fait de savoir que ça ne fera pas mille pages, mais que ça pourrait, le fait de s’arrêter au bout de deux ou trois fois cette chanson interprétée par des frères australiens, je crois bien, à moins qu’ils ne soient du Nord du continent – le fait qu’à un moment, ici (ici), dans cet épisode même le destin de Norma eût pu être plus ou moins différent de ce qu’il avait été avant (et d’ailleurs, le fait que le destin existe, est-ce une vue de l’esprit ? une couleur de l’âme ? une facilité une faculté que s’autorise la littérature ou l’écriture ou l’atelier ou la tentative numéro treize ?) – on avance, est-ce un fait ? on essaye, j’ai oublié Le Vigan, tant pis

j’ai perdu le codicille en route - je me plie à la consigne, chacun en fait ce qu’il veut je sais bien mais du codicille, il faudrait parler un peu dans ce sens où on entend quand même (enfin moi) (mais tout le monde je crois bien) pas mal de chansons (toujours au fond, c’est un puits sans fond) : c’est sans espoir ou sans anticiper que l’un des deux types chante des chansons dans son taxi ; c’est sans idée préconçue que Norma en chante aussi ; c’est en forgeant dit la formule, et Norma a pris une allure non pas différente (c’était bien la serveuse de ce café-bar du quai de la Charente de la porte de la Villette, juste à côté du pont de chemin de fer) mais un autre tour - le bar n’existe plus : elle non plus je ne la croise plus, je ne croise plus non plus Jeanne (cette petite personne qui marchait d’Aubervilliers à Beaubourg pour aller voir un film ou consulter une documentation qu’elle ne verrait que là - cette petite personne avec ses cannes comme on en fait pour les marcheurs, son sac à dos et ses petits cheveux blancs et bouclés, quatre-vingt-huit aux pelotes Jeanne, que j’avais interrogée et connue alors que passait au cinéma d’alors la rétrospective des films de Joris Ivens et que nous avions discuté du vent, elle riait se touchant du poing le nez ; que je saluais fréquemment, elle souriait derrière ses lunettes aux verres polaroïds ; qui venait et marchait de cette allure souple et très légèrement déhanchée qu’ont souvent les marcheurs de longue haleine, elle aimait marcher, elle était comme moi ou cet ex-architecte qui venait au cinéma de plein air en marcel et short avec son pliant et ses sandales faites de lanières de cuir, lui qui vivait en bas de l’Opéra sur le boulevard face à l’Olympia : "non, ce n’est pas loin, et puis c’est tout droit" disait-il, Capucines – il y avait une actrice de cette appellation dans le Honey Pot de Jo Mankiewicz...) - la fiction, la réalité, le monde de ce côté-ci de l’océan, de la mer, le monde qui parle et marche et rit et vit

12. Norma


proposition de départ

Bonté d’âme charité éducation religieuse amour du prochain : peu importe, la question ne se pose même pas, il n’y a ni question ou alternative, le vieillard ne pouvait trop bouger, il fallait l’aider, il restait assis sur son fauteuil à bascule, sous sa véranda, seul presque toujours, le facteur ne lui portait jamais de courrier, l’épicier livrait toutes les deux semaines les mêmes paquets de riz de biscuits et d’eau minérale. C’est un vendredi qu’il est arrivé, une ambulance l’a amené, une doctoresse portant voile en descendait, une croix rouge ornait son front, des cheveux roux, une taille solide ; deux infirmiers le portaient. Elle les voit depuis son jardin, ce jour-là, la tondeuse à la main se demandant qui pouvait bien venir s’installer dans cette maison vide depuis si longtemps. Il y a eu cette femme qui venait trois fois la semaine le matin entre dix heures et une heure de l’après midi : forte, coiffée et habillée avec soin ; elle ne l’avait jamais abordée, elle sentait qu’elle ne dirait rien, et ça ne lui disait rien. Elle la voyait venir passer là quelques heures, parfois à nettoyer le pas de la porte, un fichu sur la tête passer le balai sur le plancher de la véranda ou laver les vitres aux fenêtres. Mais jamais elle ne lui parla. L’infirmière revint une fois le mois suivant, c’était un lundi. Dès le lendemain n’y tenant plus, elle dont le corps se tassait à mesure que s’additionnaient ses ans, elle frêle plate sèche, elle dont les os pointaient à travers une peau semblable aux monnaies du pape, elle qui ne sortait qu’au crépuscule, elle en blouse bleue à fleurs se présenta ce beau matin. L’horloge sonna deux fois, il était sept heures et demie, et dans ses mains crispées elle tenait une assiette où elle avait posé deux biscottes sur lesquelles avaient été étendues une petite épaisseur de beurre de cacahuètes et une fine tranche de tomate. Elle avait laissé l’assiette sur la table à côté du verre, elle avait murmuré quelque chose qu’il n’avait pas dû comprendre, elle l’avait regardé en face et il lui avait souri, un sourire si touchant, si bon doux fraternel amical joyeux presque qu’elle en aurait pleuré – elle n’avait plus de larme pourtant. C’est tout juste si elle n’avait pas fait une révérence avant de s’en aller, légère comme l’air fluide comme le vent heureuse comme une enfant, elle souriait ne touchait presque plus terre, quelqu’un qui l’aurait vue mais à cette heure-là il n’y a jamais personne, quelqu’un la voyant aurait cru à une apparition céleste délicate et bleue… Ses cheveux blancs et gris courts, si courts sur son crâne, toutes les semaines (le vendredi) elle les tond, une tondeuse à main, elle ne se sourit pas mais se sert du miroir qu’elle a disposé sur sa véranda à elle, elle tourne le dos au jardin et exécute ces gestes qu’elle connaît par cœur. L’infirmière revient le premier lundi du mois suivant, sans doute lui apporte-t-elle des médicaments, lui prend-elle température, tension, sans doute vérifie-t-elle la couleur du blanc de ses yeux bleus si doux. Puis elle s’en va, il est onze heures, le vieillard reste assis sur son fauteuil, elle le sait bien. Il sommeille et tremble. Tous les matins, elle va le trouver, jamais elle ne lui parle mais elle se prépare avant sept heures, lave ses mains, cure ses ongles, lisse sa robe, ses traits sont reposés quand elle va le trouver mais elle ne dort que très peu : elle sourit parfois – elle crispe ses lèvres cependant pour qu’on ne lui voie pas les dents – celles qui manquent – la pluie a cessé depuis une heure quand elle se réveille, le monde à nouveau tourne, il fait nuit encore et elle se lève, une toilette complète tous les matins, dans une bassine comme elle la faisait enfant, doigts de pieds et talons compris, gant savon eau froide. Tous les matins comme une ritournelle qu’elle n’abandonnerait pour rien au monde. Elle chantonne parfois cet air si tendre qui dit en espagnol « peut-être, peut-être, peut-être... ». Il est arrivé dans sa vie mais tout est resté semblable : un jour, apportant son offrande, sur la table de la véranda se trouvaient deux paquets de biscottes et deux boites en ferraille de beurre. Il est assis sourit, fait oui de la tête : de son index gauche elle lui montre son cœur pour le lui désigner et lui, il lui sourit. Hoche la tête, petites rides si soyeuses à ses paupières, gentillesse sans défaut, elle aperçoit ses pieds dans des sandales, ses jambes maigres sous son pantalon beige, elle devine son torse sous sa chemise de lin ocre clair, sur sa peau les marques du temps comme sur la sienne propre, plaques points poils blanchis, aux mains veines saillantes, elle le regarde franchement et de face elle lui sourit, lèvres serrées. Tous les matins depuis bientôt trois mois, tous sans exception.

Dans cette nuit bruisse le vent avant la pluie, elle est allongée sur son lit, c’est à la nuit, on attend l’orage. Les lampadaires battent leurs fils au milieu des rues, la pluie a commencé, elle cingle les fenêtres. Elle, elle est allongée, les bras le long de son corps maigre qui pèse si peu sur le matelas, là, les mains ouvertes paumes sur le drap. Quelque chose ne va pas ? Elle se lève, en chemise de nuit, bleue elle aussi comme la nuit, à sa fenêtre elle va regarder la rue, le lampadaire jaune qui bat son fil au milieu de la rue, la pluie qui tombe et emplit les trous de la chaussée, il fait nuit et la lumière n’éclaire rien que les gouttes et le vent. Il pleut comme tous les jours à cette heure-là, la boue les flaques les herbes folles et le goudron sale et mouillé, il pleut comme toutes les nuits, elle est debout devant sa fenêtre et seule la lumière jaune de la rue l’éclaire, derrière son rideau, sa fenêtre, elle est là et passe une ombre. Non, personne, pas même une âme qui vive : elle est seule et soupire ; un petit verre d’eau et elle se recouchera. Dans la cuisine, elle entend que la pluie cesse. Sur les tôles du garage d’en face, on n’entend plus rien ; une heure de pluie, battante, et puis c’est le calme qui revient. Elle boit, son corps tremble un peu, à ses pieds la fraîcheur des carreaux, ses orteils se contractent, elle boit et son ventre bat, son cœur un peu vite, des bruits d’organes, des doigts mouillés qu’elle essuie au torchon, elle va se recoucher. Seul le bruit de ses pas sur les carreaux. Elle jette un coup d’œil dehors. La lumière jaune, la pluie qui ruisselle encore un peu aux arbres, les gouttes qui cessent de glisser sur la vitre : de l’autre côté de la rue, tout est calme, tout est assaini. Elle entre dans son lit (« mettre la viande dans le torchon » disait en riant grassement qui déjà ? elle ne sait plus, la cheffe de chambrée ? elle ne sait plus, elle a oublié, elle veut oublier), elle s’allonge, la fraîcheur de l’oreiller sous son crâne, elle s’allonge et ferme les yeux. Il est quatre heures et il faut dormir maintenant, Norma.

Ça ne vient de rien, ni de nulle part sauf un souvenir ancien (pas si ancien que ça d’ailleurs, un souvenir de cinéma) que j’ai recroisé ces temps-ci – ou je me trompe enfin n’importe -– il s’agit de deux ou trois personnes qui cherchent à retrouver cet acteur, Robert le Vigan, du côté de Montévidéo, un jour de la fin des années soixante –- je crois qu’ils vont soutenir la sortie de l’Homme de Rio (1964) ou quelque chose ce genre (il y a un Philippe de Broca, un François Truffaut si je me souviens bien ou alors plus tard lors du tournage de la Sirène du Mississipi). On sait, je ne sais comment, que l’ex-acteur (Goupi Tonkin dans Goupi Mains Rouges (Jacques Becker, 1943) par exemple) cinglé et nazi notoire s’est enfui comme l’autre ordure de Céline (avec qui il était copain) à Sigmaringen quand le gouvernement de Vichy s’y est réfugié en septembre quarante-quatre (puis procès indignité nationale dix ans de travaux forcés, relâché en quarante-huit : toute une affaire). Les trois types le recherchent, cet acteur, mais je ne sais plus pourquoi : pour lui parler de ce temps-là, ou de ses rôles alors que lui ne veut sous aucun prétexte les rencontrer. On sait aussi qu’il a fait chauffeur de taxi (j’ai su où, c’est là où il est mort, une ville qui se nomme Tandil, au sud de Buenos Aires, pas Montévidéo) (j’ai regardé le lieu : une ville comme toutes les villes) et d’autres métiers, comme dit l’autre qu’il vivait d’expédients. Voilà tout... Mais le codicille dévoile des choses qui seront tues tout au long de cette narration (tues comme il fallait que soit tue la solution finale mise en œuvre à ce moment-là). Je pose ça là, sans trop de bruit, mais il faudrait l’enlever (ou le garder) disons vers la proposition treize, si je continue sur cette voie le « roman d’atelier d’été ».

11. Gantés


proposition de départ

urines claires, selles bien formées, treize/sept et trente-six deux au lever, dehors temps clair et chaud -– à travers les persiennes bleu clair le soleil chante doucement – les tropiques, la chaleur de la vie, la santé et la sensation d’un bonheur tranquille -– rêver -– ouvrir les yeux, assis dans un fauteuil d’osier, il n’est pas sept heures, les mains non encore nouées de l’arthrose coutumière, coupures et coutures, ongles faits et lunules transparentes, la peau qui plisse un peu grande doigts écartés et paumes extérieures, il regarde à travers elles la couleur du sol de la petite maison, de plain-pied, il se lève gagne la terrasse à l’arrière – les crispations des vertèbres, les douleurs aux muscles contractés vieux os réveillés orteils savates avachies de velours, pyjama rayé les yeux commencent à pleurer des souvenirs, il n’en a plus, il n’en veut plus, il ne les cherche pas : vivre encore aujourd’hui, comme hier respirer cet air clair et doux, et demain recommencer encore et encore, juste pour sentir en soi ses propres muscles, ses humeurs, sa mine son teint son corps -– il s’assoit sur le fauteuil à bascule, sur la table est un verre vide, sous l’auvent il reprend son souffle douleurs aux côtes au cœur qui s’emballe, pose sa main gauche sur le rebord de la table, la droite ouverte sur son cœur veines couleur de ciels articulations blanchies jointures difformes, le siège va se balancer doucement, il se lèvera, ses yeux bleu clair aux petites rides transparentes il se lèvera, un peu plus tard, ira chercher un peu d’eau pour ses médicaments ; les pieds nus glisseront dans les sandales, il s’habillera, plus tard -– il n’est pas sept heures, c’est le matin, elle va venir lui porter quelques fruits et biscottes pathétique comme elle se trouve exacte, sept heures trente tous les jours, sait-on jamais ce qui prend les gens ? Accepter. Rester calme et refouler les souvenirs oublier les actions de ces mains-là, avec ces mains là, surtout ne rien écrire, les gants du meilleur faiseur, ajustés, de veau noir, tenir la cravache la battre régulièrement sur les bottes, ordonner puis hurler -– oublier, refouler -– cesser de fuir mais non, partir dix fois, vingt fois fuir, fuir encore il se lève va remplir son verre, le tient en main, une vague sensation de frais, un léger tremblement, voilà que ça le reprend battements aux tempes et au cou -– il cherche la boite, le matin la verte, il en sort une pilule, puis une autre, il boit et tremble : simplement boire le rend anxieux, l’envie de mourir de vivre et d’échapper à la terreur, il reprend souffle avale l’autre pilule, l’envie de vivre de respirer librement, le verre d’eau vidé il le repose sur la table, essoufflé s’assoit sur le fauteuil qui bascule, tente de reprendre vie : c’est là, ça le tient et ça ne lâchera pas

des gants noirs en pécari empêchent les empreintes, il marche poings fermés un pas puis un autre avance rapide et déterminée, ici à droite avancer par ici, le poids sur le côté gauche sous le bras blouson fermé, capuche, noir il marche sans bruit avance change de direction, dans l’ombre – tient-on le compte de ces actes-là ? Dans la peau des mains, garde-t-on la marque la griffe le signe de ce qu’on en a fait ? Il marche, dans les poches ses poings, tout à l’heure, démonter et graisser comme sans y penser, nettoyer remonter des gestes appris par cœur des encoches des numéros limés des mouvements précis et sûrs, culasse glissière tenir sentir reconnaître le poids, remonter essuyer visser le silencieux essayer faire jouer charger ranger -– répéter le chemin, à l’aller et au retour, il s’allonge les yeux au plafond, les bras le long du corps et les mains ouvertes paumes à plat sur le couvre-lit, il reste là -– poings serrés, avancer ganté, nuit noire entrer : c’est assis qu’il dort -– se saisir de l’arme faire jouer la sécurité la porter, la tenir, la serrer l’armer l’oreiller sur le visage le genou sur les poumons pousser serrer tenir et faire feu une délivrance, un bon motif, un contrat, rien ne justifie la répétition par quatre fois, presser la gâchette par quatre fois, rien -– poser sur le rebord de l’évier une des quatre douilles puis démonter le silencieux, le glisser dans la poche gauche, remettre l’arme sous le bras, gauche, s’en aller -– l’autre chemin dans la nuit, vérifier qu’il n’y a personne et le noir, jeter l’arme dans un égout, le silencieux dans un autre, continuer son chemin, la capuche la retirer sous les arcades, ouvrir puis refermer les mains en cadence, marcher avancer remonter l’avenue, dans les poches à présent pouces et doigts serrés, l’escalier du service, la clé la poignée les deux mains ouvertes, les contempler une seconde : aucun tremblement, aucun signe, aucune alerte, fermer derrière soi, ranger ses affaires et s’allonger, sans dormir, s’allonger les yeux au plafond, les bras le long du corps, les mains à plat sur le couvre-lit, et là, attendre le jour

il a fallu deux mouvements, je garde le troisième pour la 12 (la voisine) peut-être, sans réussir à déterminer pourquoi ne pas garder pour la suite l’un des deux ; ils ne sont plus exactement ni jumeaux ni frères, les moments sont distincts, ils se sont dissociés sans doute font partie de la même histoire cependant ; des traces, des points de fuite, des indices, sans doute en reposer en allant –- peut-être bien une forme –- rien de sûr par rapport au reste du « roman » s’il existe s’il se tient là s’il vivra, on verra – malgré tout, cette mort qui met en scène une délivrance, on se dit qu’il ne vaudrait mieux pas (les mots d’un de mes profs de socio « vous êtes un moraliste ») -– on verra

9. Parking


proposition de départ

Qui est-ce, merde ? Il faut attendre, toujours attendre dans ce sale putain de boulot, merde… c’est qui, ça va venir oui ou merde ? Watson, ouais c’est ça, et moi c’est le pape… Je vais mettre cette saloperie de tablette un peu plus haut comme ça son altesse pourra la voir… Ah… tiens, le voilà tiens, un mec, pas de bol… lunettes de soleil, tu parles… ! Regarde moi ça le galure, tu le crois, toi ? Non mais attends… Par ici, mon prince… costume en lin, et pompes à mille sacs… Pas un mot, le mec… Y s’parfume, ce con, une vraie cocotte… Bon, alors direction le huit, parking des Champs, okay Indigo c’est en bas d’accord, c’est parti en voiture Simone, c’est moi qui conduis et c’est toi qui klaxones… ! Marche pas mal la merco ce matin, tiens... Marcel a dû la régler, il assure bien, ce gros lard, quand même… Non mais ça m’apprendra à prendre n’importe quoi et tout ce qui peut se présenter – non mais quelle merde !!! je fonce, merde, et ce con qui n’a rien à dire, qui ne l’ouvre même pas pour m’indiquer quelque chose qui se laisse conduire – pas un mot de tout le trajet, tu le crois ça toi ? moi non, en même temps comme on dit maintenant quatre cents boules charly-chanzel ça ne se refuse pas, surtout à six et demi du – Bon alors, c’est où… Indigo tu parles d’un nom… Putain de bordel de merde de parking à la con ! c’est où ? ah putain où est-ce que c’est ? Mer-de ! Ah par là, vous croyez ? Ah oui... Oui, merci... C’est là… Voilà, tiens t’es arrivé… Non je ne t’attends pas, non. C’est ça, salut. Même pas un petit billet, ce con… Bon, jvais où, là ?

J’aime Paris au mois de mai… Une chanson douce que me chantait ma maman… Alors… ah oui Watson voilà – élémentaire hein… drôle de dégaine ce chauffeur… Genre petit brun, Nougaro Aznav quelque chose… J’espère qu’il conduit vite au moins – voilà qu’il veut faire la conversation, il se prend pour un taxi celui-là… allons bon, une merco, manque de chance… Propre cependant – allons-y… Ah non, pas de musique non, merci… tu te souviens de cette chanson mièvre qui faisait « oh Rosie tout est blanc, tes yeux m’éclairent » ? Qui nous chantait ça, déjà ?... Cette autoroute est une tuerie – cent soixante, ah quand même... il est pressé ce petit brun… Non mais quelle allure, ce costume brillant – n’importe quoi, ça ne fait rien… Quand l’hiver le délaisse que le soleil caresse ses vieux toits à peine éveillés... Par où passe-t-il, ah Damrémont… ? Je prendrai bien un café moi, tiens… Non, plus tard, quelle heure est-il, voyons voir, moins le quart, très bien parfait… Clichy... Saint-Pétersbourg, pas si bête… Il y avait aussi « Mood Indigo » que chantait... comment s’appelait-elle, déjà… ? Cette pianiste… Ah ça m’échappe… Une blakette, on ne connaît qu’elle… Non, l’entrée est sur l’avenue Matignon… Oui, voilà, là c’est ça… Voilà… Ah voilà… Nina ! Nina Simone, c’est ça… Bon alors nous y voilà...

Dans ce genre d’affaire, moins on en sait et mieux on se porte. Je ne sais rien, et tant mieux. Je dois juste accueillir l’envoyé spécial et lui remettre ce pli (à l’intérieur duquel il y a je ne veux pas le savoir) (probablement passeport argent liquide peut-être bien cartes de crédit – je ne veux pas le savoir) (j’ai vu une photo de lui, je sais qu’il sera convoyé ici par voiture de place - je ne veux en connaître ni le chauffeur ni la marque ni la plaque, je ne regarde rien). Les ordres sont assez formels « sept heures du matin, bureau 106 parking Indigo rond-point des Champs-Elysées », je ne veux rien savoir de plus. C’est un bureau en sous-sol, dans le parking, j’y suis déjà venue une fois il y a quelques années (le 1 du 106 signifie premier sous-sol) (on y entre par un regard de l’avenue, ou un ascenseur vous y conduit mais je préfère les escaliers fixes, voilà tout) (l’heure est assez saugrenue mais on ne discute pas les ordres). Je n’allais pas demander au secrétaire de venir ouvrir –- non, les heures de bureau sont les heures de bureau, c’est sacré. L’endroit est toujours désert. Des caméras de vidéosurveillance surveillent. J’ai déposé mon badge sur le lecteur, la porte s’est ouverte dans son petit bruit sec et idiot. On m’a fait remettre la clé, on la laisse sur la porte en s’en allant, elle est dans mon sac, je la sors – une serrure à pistons comme elles le sont toutes –- j’entre, néons sept heures moins deux, murs jaune pisseux, vitres teintées odeur désinfectée, moquette grand passage gris sale – trois tables en u et formica, six chaises, un tableau papier –- ce sera tout. Qu’est-ce qu’il foutent maintenant ?

codicillons : le décor que j’ai déjà explicité, un jour, je ne sais plus, il y a quarante ans –- j’ai pris trois points de vue, vaguement le sentiment d’avoir (comme d’habitude d’ailleurs) tourné la consigne –- je pense m’amuser (l’officier traitant se prénomme certainement Simone) mais c’est l’endroit qui m’est le plus inconnu : la fiction (l’exploré-je par l’écriture ? le plus en affinité ? Le roman populaire ou le cinéma dit d’action, ou d’espionnage ou quelque chose de ce genre ? Le genre en littérature, le sérieux, le tragique ? j’ai pensé à la tristesse (c’est absolument sans rapport) (mais ça nous envahit et nous ravit à nos sentiments) de Lol V. Stein quand elle s’allonge dans le champ non loin de la maison, là-bas -– c’est juste de la fiction – pour le décor j’imagine)

8. deux fois quatre plus un


proposition de départ
extérieur 1

Une vieille gare, depuis la colonisation et sa fin, repeinte peut-être — on a posé des pancartes dans le langage indigène (dans les deux langues, dans un premier temps) –- c’est en bleu sur fond blanc – des caméras de surveillance, des bancs en bois et des machines pour les billets, des haut-parleurs pour les annonces et des publicités idiotes (lapalissade) où des gens (des femmes en cheveux souvent) sourient à des enfants heureux (les mots bleus, une musique ou alors des appels religieux –- des annonces, des intonations, des injonctions – le monde tel qu’il est)

extérieur 2

(ça n’a rien à voir mais ça existe et c’est là) une rue de Portland (Oregon) du côté de la mairie par exemple – pour donner une idée de l’image de la société humaine –- générale -– la vie des noirs compte –- le monde aujourd’hui, une bataille depuis plus de deux mois –- les gens masqués et les policiers qui le sont toujours (une image de la mairie) (« le mur des mamans ») – une rue de Téhéran (hier deux morts) en révolte aussi contre un pouvoir inique et abstrus – aux Philippines, il ne se passe rien : on tue, en silence – de ce côté-ci du fusil, on supprime les Ouïghours – on n’en finira pas de citer et lister les pays et les lieux : comment les transformer en décor ?

extérieur 3

le carrefour où se trouve la maison, dans la nuit, la terrasse couverte, les poteaux de bois bleu, le fauteuil d’osier et la petite table -– la maison de la voisine, de l’autre côté de la rue, le matin quand on découvert -– quand elle a découvert le type dans sa cuisine -– une espèce de banlieue calme, plutôt américaine du sud, quelque part peut-être en Colombie ou au Nicaragua –- les lampadaires éclairent un eu la rue, quelques voitures garées

extérieur 4

il n’y a que des lieux quotidiens, actuels, les voir avant les appréhender dans les années passées ; l’extérieur d’une salle de cinéma comme on en voyait sur le boulevard de Belleville (du temps de Schmoll) et qui n’existe plus que sous forme de supermarché, ou d’une salle de concert transformée –- s’aider des images qu’on trouve sur gsv (trop actuelles) –- mais il ne devrait y avoir personne dans l’image de la maison –- je l’ai cherchée longtemps mais non, impossible à trouver –- et puis brutalement celle de « Au travers des oliviers » mais non, elle ne va pas non plus –- une chanson à chacune des occurrences (pour le point deux, le deuxième décor, Gracias a la vida chantée par Colette Magny

intérieur 1


 – un salon dans un hôtel de luxe –- là où le contrat a été conclu/signé entre les deux parties –- restera à jamais inconnu –- où poser le truc, Washington DC ? Varsovie ? Oslo ?

intérieur 2

–- une salle de réunion dans un parking, en sous-sol, sous les Champs-Elysées -– le tableau, les chaises, les tables –- les néons, les sols brillants, les murs jaunes – l’entrée s’effectue par l’escalier du rond-point : l’adresse a quelque chose de prestigieux

intérieur 3

–- on arrive par le parking en auto –- des limousines de luxe seulement noires– ne pas connaître l’identité de ceux qui sont impliqués

intérieur 4

–- ou encore une salle de musée (San Francisco comme quand Jimmy voit le chignon de l’autre cinglée –- pas si cinglée que ça, mais si quand même) (Madeleine ou Judi, quelle qu’elle soit) (Le Louvre comme Juliette Gréco et Belphégor, les statues antiques, personne sinon) (ou la salle des grands formats) (le souvenir de « Cadavres Exquis » ou un autre avec Lino dans un musée, qui rencontre le secrétaire général –- led ébut du film où Charles Vanel contemple les momies accrochées au mur)

plus un


 – le bureau du ministre de l’intérieur ou des affaires étrangères d’un pays quelconque, genre démocratie –- de ce côté-ci du mur –- Foreign Office -– les espions sont-ils tous des militaires ? –- des tueurs à gage ? licence to kill –-

compliqué comme littérature, mais plus simple comme illustrations – on a le sentiment de commencer à écrire un scénario – intérieur jour le hall d’un hôtel luxueux – il entre vêtu de beige, chapeau et costume deux pièces lin – il porte un sac au bout du bras…

des difficultés à choisir où, et comment et qui –- l’assurance n’est pas de la partie : on doit choisir une narration mais laquelle ? On regarde derrière soi : le un, voyage (retour) en avion (à la rigueur, on pourrait penser que le type en beige monte à Nice) ; le deux : la passeggiata dans l’avenue de France ; la trois exposition ; la quatre : réveil matin (exo sans rapport) ; la cinq : lire (exo sans rapport ou alors ?) ; la six : qui incarnera le premier rôle ? (quel/qui est le premier rôle ?) (masculin, certes : penser à réaliser le même exercice avec le premier rôle féminin) ; la sept : arrivée/départ/action – l’actualité la mise en résonance du texte avec ce qu’on vit vraiment,tous les jours, ici et maintenant : est-ce que ça a une influence ? On ne se souvient plus des choses qui se passaient quand on écrivait : hier est déjà passé, demain on en aura changé… importance, influence, injonctions...

7. c’est par l’arrière....


proposition de départ

C’est par l’arrière de l’hôtel qu’il a dû sortir, il ne peut pas en être autrement. Cette nuit-là. Il sortit par l’arrière de l’hôtel, la veste beige, le chapeau, et dans la poche intérieure des enveloppes, des papiers, il se dirige vers la place, c’est lundi, vers trois heures et demie, ça ne fait pas trois heures qu’il est là, je le suis qui prend le boulevard et il se retourne et ne me voit pas, il regarde dans les yeux un homme qui fume sur le pas de la porte de son magasin de bijoux. Sur la droite du boulevard, les arcades comme à Rivoli. Le croiser sous les arcades ne change rien, il entre dans une banque, prendre en photo son entrée, le surveiller et le suivre, il reparaît dix minutes plus tard, il a mis ses lunettes de soleil, il marche jusqu’à son hôtel, on le reconnaît à peine sur les images, si c’est bien lui – les heures ne correspondent pas, on regarde et c’est bien lui, une demi-heure plus tôt, qui rentre, le hall et les tapis rouge foncé, c’est bien lui mais les heures ne correspondent pas – il lit un journal dans le salon mais ne boit rien, ne fume pas ; c’est la fin de l’après midi quand il regagne sa chambre, on distingue parfaitement son ombre dans l’axe du couloir, troisième étage, tapis consoles fleurs fauteuils –- on le suit, il referme la porte derrière lui sans qu’on sache très bien s’il est seul ou accompagné, on attend : pas un bruit, pas de radio, pas de téléphone, rien – plus tard, il ressortira, à la nuit, on perdra sa trace, mais il est là, dans cette chambre particulière et précisément, pas d’appel téléphonique, juste sa présence : on l’entend respirer, il ouvre la fenêtre à un moment, il la referme, il soupire il s’allonge sur le lit, il se peut qu’il s’assoupisse, rien d’autre -– on a découvert la maladie d’un secrétaire général du parti en analysant, de l’étage d’en dessous de sa chambre d’hôtel, la composition de son urine -– ici, rien, on ne sait rien, c’est comme s’il n’avait pas été là, comme si de rien n’avait été fait : aucune empreinte, aucun papier, rien – on perd sa trace, et on ne la retrouve que le lendemain matin lorsque le concierge le salua, et qu’il lui rendit un petit sourire -– pour régler sa note, il sort une carte bancaire, il ne fait pas très attention, ne prend pas le reçu ne prend pas la facture qu’on lui tend, au bout de son bras le sac qu’on lui a vu porter en rentrant hier, vers midi, son pantalon de lin est un peu froissé comme sa chemise – il porte son chapeau sur la tête et ses lunettes de soleil, il marche et descend l’avenue, tout comme hier – c’est par l’arrière qu’il sortît cette nuit, sûrement, je n’ai pas réussi à savoir quand ni comment – il porte du noir, on ne le reconnaît pas, ou alors par les toits, une espèce de rat d’hôtel, il ne porte pas de masque mais tout de noir il marche sans se retourner, un peu une ombre, main dans la poche de sa veste, l’autre libre, sans épaisseur il marche vite (peut-être une cagoule, sûrement un bonnet) il est difficile à suivre, il se dirige vers les faubourgs, (c’est une capuche serrée) croise la gare d’autobus et le marché couvert, rien d’autre ne bouge et on ne le remarque pas, il se colle contre une porte, attend, guette, attend encore puis comme il n’est pas suivi, il entre dans un immeuble, pour en sortir par une rue adjacente – il n’est pas quatre heures du matin, la pluie ne va pas tarder, un léger souffle de vent presque froid, il ne fait aucun bruit –- une petite maison dans les bleus fait un coin dans une petite rue du faubourg –- on n’entend pas un chien, un peu à peine le vent, il entre par l’arrière de la maison, une terrasse en bois, vieux mais qui ne grince pas, un fauteuil en osier, une petite table où on a laissé un verre d’eau vide –- à peine trois minutes sont nécessaires avant qu’il ne ressorte par le même chemin il s’en va -– pas un bruit, pas une lumière, rien – le verre vide sur la table, la pluie ne commence pas encore, le vent ne faiblit pas – il marche dans la rue, emprunte un autre chemin pour regagner l’hôtel, il marche vite, sans se retourner comme s’il connaissait par cœur le chemin, il ne croise personne, il se glisse dans les ombres des immeubles, remonte l’avenue dans les coins obscurs des arcades, tous les commerces sont fermés, chien ou loup personne rien pas un bruit, quelques gouttes seulement il remonte l’avenue et croise la porte qui ressemble à celle de Saint-Denis, prend à droite, les lampadaires ne discernent pas son ombre, il passe sous les acacias, la petite impasse à gauche où aboutit une des entrées des services de l’hôtel – la pluie tombe et tombe et tombe encore –- sans tonnerre sans éclair un rideau d’eau - le train est à dix heures et demi et il descendit l’avenue, sous les arcades – il y a là un chauffeur de taxi qui lui propose une course, il lui sourit fait non de la tête, il porte ses lunettes de soleil et son chapeau de fausse paille, dans les beiges, dans les jaunes, un épais ruban le borde -– grège brillant en soie – ou une imitation adroite – il porte son sac au bout du bras droit, ce n’est pas qu’il flâne non, il ne se dépêche pas non plus, mais il marche d’un bon pas, assuré, sans s’arrêter ou regarder les vitrines ou les gens qu’il croise, il marche et descend l’avenue vers la gare, un vendeur de jouets en plastique tente de l’aborder –il vend des singes qui jouent du tambour, des voitures de police qui clignotent, des chiens qui jappent en remuant la queue –- il ne sourit pas, fait non de la tête mais ne s’arrête pas, continue sa marche, décidé, le sac ne semble pas bien lourd, quelques vêtements noirs, une paire d’espadrilles un journal peut-être, tout au plus un bonnet, même pas –- un vendeur de jus d’orange l’interpelle, il continue de marcher –- on entend une musique qui sort d’un transistor sous l’étal, rythmée chaleureuse sympathique –- bientôt c’est la gare, le hall qui n’est pas désert, il ne prend pas de billet et va vers les quais, sur un banc deux amoureux s’embrassent et se promettent toute la vie, il se dirige vers l’ombre de la marquise du restaurant dans lequel il n’entrera pas, il pose son sac sur un banc libre -– il se tient debout, auprès, attend, sur le quai d’en face, deux femmes sont assises et discutent à mots couverts comme si elles ourdissaient une révolution de la plus extrême importance, elles portent toutes les deux, deux sœurs peut-être, ou plus sûrement deux belles-sœurs, qui portent toutes les deux le même type de tissu, léger, fleuri, l’une dans les mauves, l’autre dans les verts, fond noir pour l’une, marron pour l’autre, les fleurs d’un même ton, jaune d’or quelque chose, des aubergines, des courgettes et des poivrons dépassent des sacs à leurs pieds –- le mardi il y a marché –- le type est debout, adossé au mur dans l’ombre de la marquise, il attend, son sac posé sur le banc qu’on a peint en bleu clair comme les grilles qui bordent les voies de chemin de fer jusqu’au tunnel, au loin -– on annonce le train avec un retard de dix minutes – à l’ombre il fait meilleur, un courant d’air flotte juste là – le type a l’air calme, tranquille, reposé -– il bout -– il y a là le chef de gare avec son signal, un drapeau rouge dont il retient le tissu, il est en chemise casquette insigne et sue, passe devant lui sans le voir, le type ne bouge pas, ses lunettes sont de soleil, son chapeau est beige, le ruban y brille un peu – le chef de gare a aperçu au bout du quai un type en capuche assis sur le dossier d’un banc, les pieds sur l’assise, il va lui faire remarquer que c’est fait pour s’asseoir, le type fume et rigole puis descend de ce qu’il avait pris pour un siège tout le monde peu se tromper hein, il rit, le chef de gare ne rit pas, le train entre dans sa gare -– on annonce les destinations, les correspondances, le train hurle en entrant en gare sous la ramure de ferraille, c’est une machine à vapeur qui doit dater d’avant guerre, le train hurle, ça pue un peu le chaud le souffle la vapeur, les fumées bruissent, les roues crissent et s’immobilisent : si on regardait du côté du type on verrait qu’il a disparu –- « trois minutes d’arrêt, vente ambulante sur le quai » dit le haut-parleur mais il n’y a personne qui vende quoi que ce soit, le train souffle et souffle encore, puis siffle, une fois, deux fois –- c’est au tour du chef de gare, il agite son drapeau rouge –- dans la locomotive, le chauffeur lui fait un signe, on le lui rend, on siffle, le train va repartir, fumées blanches sifflets hoquets fumées sifflets en refermant la porte du dernier wagon, le contrôleur fait un signe à un type qui nettoie les ordures, à l’autre bout du quai –- une porte va se fermer, un retardataire court, une femme agite la main, puis se retourne – le train s’en va, vers le tunnel – sur le quai ne reste plus personne –- sur le quai d’en face, les deux belles-sœurs assemblent encore quelque chose mots tus et couverts secrets interprétations sournoises plans de comète mensonges ou contrevérités affections désespoirs –- le type à la capuche a fumé son mégot et d’une pichenette le balance sur les voies, devant lui : on ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il est là par simple désœuvrement –- on attend la venue d’un prochain train, celui qui les emportera tous vers midi -– direction le grand est, quai numéro deux –- le train a disparu dans le tunnel, il fait quarante, la journée ne fait que commencer

je ne voulais pas faire ça, mais c’est venu -– j’ai l’impression d’être un peu comme à chaque fois à côté de la plaque -– par exemple j’aurais préféré ne pas faire l’ellipse de l’exécution (elle ne dure pas trois minutes) mais je n’ai pas réussi à (me) résoudre : le problème n’est pourtant pas compliqué, mais non – on n’en sait pas beaucoup plus (moi-même je dois dire que je ne sais pas exactement : j’ai quand même une vague idée, je suis allé voir la gare de Montevidéo, celle de Mar del Plata, parce que c’est plutôt en Amérique du Sud que se déroule cette affaire-là (j’en sais quelque chose quand même) mais je n’ai rien trouvé – j’ai trouvé le décor propice à Oulan-Bator et dans sa gare (je pose la photo en commentaire : celle de cette femme seule dans un hall marbré de colonnes, elle me dit quelque chose -– j’ai continué à regarder (c’est sur le blog), mais ici il fait chaud, on sait que là-bas c’est plutôt moins vingt/trente cependant) –- je n’ai pas non plus exploité le fait qu’il assassine son jumeau ou lui-même –- je verrai bien le gros Jules Maigret se pointer là-dedans mais c’est pour l’ordinaire ; c’est fait de points épars, sans vouloir commander quelque chose, le départ par l’arrière est venu du fait que, lorsque je faisais des enquêtes dites poubelles dans les arrondissements un deux trois quatre à Paris, années quatre-vingt(s), j’avais été au Ritz et que le type qui m’avait reçu (on est reçu au Ritz on ne se pointe pas comme ça bonjour c’est la mairie, c’est pour une enquête poubelle, non) m’avait fait visiter les cuisines, les buanderies, les locaux – la sortie par la rue Cambon (qui n’était pas encore un « bar Hemingway » à mon souvenir) – la petite impasse vient en droite ligne de Tunis –- (ce matin, ça me rappelle, bien que je n’aie jamais réussi à le lire entièrement, le début du Malraux « La condition humaine »)

6. générique


proposition de départ

Prendre les vrais prénoms, c’est ce qui semble importer le plus (importer, comme un verbe transitif : du sens, de la matière, de la réalité). Réaliser la distribution : qui est qui ? L’interprétation ; sûrement. Mon père, son père, les siens. Ou alors, quelqu’un d’autre, en beige, lunettes de soleil –- en haut de l’avenue se trouve l’hôtel d’où il sort un matin, bien avant dix heures, pour aller prendre son train. J’aimerai bien retrouver l’image mais elle a disparu – elle doit se trouver toujours dans gsv : derrière la porte, sur la place à laquelle accède l’avenue, un hôtel (de Paris ? Excelsior ? (celui de Rome où se trouvait le Shah d’Iran quand Mossadegh a été renversé –- 1953 –- et Marcello, oui, qui passe vers onze du soir, dans cette vie si douce sur la via Veneto) -– le long de cette avenue, sur la gauche quand on monte, des arcades qui rappellent un lieu de Gênes qui descend de la place Ferrari -– probablement pas dédiée au commandatore, Enzo, je ne crois pas, mais je me souviens des émeutes d’un sommet international quelconque, un « G » je ne sais plus combien (il faudrait chercher *), la mort d’un étudiant, la mort, les policiers, les grenades –- à Gênes elle se nomme je ne me souviens plus, à T. elle est de France : on en est là, les vrais prénoms, la première lettre majusculée suivie d’un point pour la géographie, qui connaît se reconnaisse (ça manque de générosité) -– il se peut que l’homme en grège allant commettre son forfait, remplir son contrat, exécuter son engagement vers dix sept heures, ce jour-là, ait croisé en la descendant, cette avenue, trois femmes furies parques ou sœurs, vêtues en manteau noire, en plein mois de mars il faut quand même le faire, mais il ne les aurait pas calculées, elles parlaient entre elles du mariage prochain du fils aîné de celle du milieu -– il faudrait que je regarde si l’étude en beige mentionne la période (je sais pourtant que ça ne se passe pas dans cette ville de T.), le moment, parce que les noms, c’est bien joli, les toponymes, les patronymes tout ça certes, mais le moment, l’époque, la saison, les odeurs et les sensations, les bruits et les musiques et tout le reste qu’il faut mettre en mot pour faire saisir les sentiments, les joies et les haines, les profits et les déboires, pour aider à faire comprendre afin que l’idée de ce qu’on veut transmettre se fasse dans l’esprit du lecteur (ou de la lectrice) (le livre de crêpe Georgette, sur le buffet, offert à l’anniversaire, là) et la musique maintenant -– il y avait du temps du confinement (tu vois comme c’est loin ?) une demande à l’un des enfants de nous faire parvenir (finalement ça a été fait par internet) une clé avec quelques centaines de morceaux (elle est là mais c’en est une autre, on a transféré le tout quelque part ailleurs, pour se servir de la trente deux gigas pour un autre usage -– c’est cette musique qui tourne à présent) (à qui l’avait-on demandé ? et celle où il y aurait eu des films ? j’avais dit à ma fille si tu trouves « Todo modo » je voudrais bien le revoir, parce que un de ces jours-là l’acteur est mort, je me souviens d’en avoir été affecté -– comme j’ai tant aimé aussi le dix huit mai, quelqu’un d’autre, mais qui ? -– mais ce n’est pas mon préféré, si tu veux, ça n’aurait pas été celui qui incarnerait le rôle à l’écran, non –- le moment où il est dans l’eau de la rivière (c’est l’image de l’affiche aussi bien) et qu’il pêche avec ses doigts des écrevisses –- dans Mauvais sang, il était parfait – comme toujours) -– c’est aussi le cas du choix de Gian Maria Volonté (ce serait plus lui, si tu vas par là) pour incarner Enrico Mattei, qui est le vrai qui est le faux, qui joue qui ? on se perd un peu, mais dans le panthéon personnel (et donc qui a quelque chose à voir d’extrêmement précis avec la vraie réalité du panthéon) à côté de Stanley Baker, de Sean Connery et Burt Lancaster (pour Le guépard), de Kirky (pour L’arrangement -– la fossette au menton et cette image de lui avec Benno la photo) il y a Gian Maria – on ne voit pas de frenchi mais ça… -– c’est une autre histoire, justement pas celle qu’on raconterait alors, celle de la fin des années quarante, qu’on inventerait de toutes pièces peut-être (comme fait mon frère, pourquoi pas ?) -– Dirk Bogarde aussi pour The Servant et Mort à Venise (un peu James Mason, aussi) -– cependant une composante un peu déviante ne me convient pas : je suis, j’ai été, je resterai sans doute toujours hors d’atteinte -– ce n’est pas délibéré et c’est une contrainte, et je n’ai rien contre, seulement ce sont des choses pour les autres, il me semble –- le monsieur Klein de Jo Losey, peut-être, pour le Samouraï mais je ne l’aime pas, je n’y parviens pas, non –- des deuxièmes rôles comme Jean Bouise ou Julien Carette mais ils ne sont plus ici -– « je ne suis qu’un homme » tu te souviens, une chanson des années soixante, alors imaginer une femme, pourquoi pas mais c’est compliqué, ça complique et comme je disais tout à l’heure, je suis et reste dans l’orthodoxe qui me conduit, presque immédiatement, de fait, à Salonique, à Smyrne, Samarcande ou Marco Polo et Venise, enfin ailleurs pour le voyage, partir, ne pas laisser d’adresse, disparaître, le quai de la gare et le train déjà disparu (sans y faire attention, cependant, il se trouve que tous ces rôles sont tenus par des morts) (sauf l’incarnation de double zéro sept)


* ce qui a eu lieu en juillet, le 20, de 2001 -– à Gênes, lors du sommet –- ce sera le dernier en ville publique –- du G8 (les 7 plus grandes puissances (financières PIB) du monde, auquel on avait convié l’enflure du Kremlin toujours au pouvoir –- il y avait là Chirac en gris sur la photo –- il y avait sua émittenza, cette ordure fascistoïde aussi bien qui souriait la main sur le cœur tandis que sa police battait, tuait, torturait : au minimum sur ses ordres, des centaines de personnes : des altermondialistes comme on dit) –- Carlo Giuliani est mort ce jour-là, sur la place Alimondia, on condamna plusieurs manifestants à des quinze ans de prison ou moins, tandis que les policiers furent tous innocentés : la raison d’état, la voilà –- ça n’a rien à voir, je digresse, je m’évade, je change de point de vue, les lieux sont vrais, véridiques, les actions ont été menées, elles et ils étaient dit-on plus de trois cents mille dans les rues de la ville, ce 21juillet-là –- la ville, l’une des plus belles du golfe, il y avait un peu plus loin vers l’est, il y a toujours Bordighera où Claude Monet peignait une villa vue du jardin Moreno, il suffit d’un bus ou d’une promenade (assez longue peut-être) sur le bord de mer –- si je vais par là, le golfe de Naples aussi, cette merveille où se trouve cette petite ville nommée Chiaïa –- il en parle dans son cahier, dès la première page, je crois me souvenir et tu vois la gorge se noue, les pleurs montent un peu parce que ce travail, cette nécessité et cette joie de retrouver l’histoire, et dans l’histoire, cet homme, ce travail n’aboutit pas -– c’est juste là, non loin : partir d’un golfe pour aboutir à un autre, d’une histoire à une autre – revenir aux noms pour l’incarner, le monde d’ici, Charles Denner surtout peut-être -– le cinéma surtout aussi, certainement, se souvenir de celui des débuts dans la vie (cette inconscience des choses qui se font à ce moment-là, on ne sait pas, je me souviens ne rien savoir : je ne comprends rien, toujours tu me diras : oui) c’était Marcel Bozzufi sur le triporteur, et partir alors avec Irène Papas, ou Simone Signoret qui n’est jamais loin (dans le projet de ces jours-ci, elle apparaît un jour du côté de la rue Médicis, allongée sur un lit où elle se repose des suites d’un avortement (une semaine -– dans le livre, c’est tu : l’auteur qui alors a peut-être onze ans explique qu’il suffit des mots qu’il emploie pour comprendre –- ça se passe avant-guerre) (comme on dit), le lit dans une chambre de bonne il me semble, appartient à un jeune type – presque un enfant , on y croit à peine –- parfaitement antipathique de ce fait la tête à claques (d’ailleurs, il se vantera plus tard d’en avoir reçue une,à la terrasse du Flore de la part d’Antonin Artaud pour avoir renversé un jus d’orange, si je me souviens) –- mais elle, elle est amie avec ses parents et ils l’hébergent dans un moment difficile et puisqu’elle prend sa place, en un certain sens et d’une certaine manière (dans la réalité, certes) il ne l’aime pas (et son image restera la même) (elle se trouve avoir une autorité naturelle, disons) (dans quelques mois, elle fera de la figuration dans « Les visiteurs du soir » (on prendrait bien Jules Berry -– mais non) : alors qu’il s’agit d’une héroïne dans le sens de l’Oscar, dans celui du chéquier et du procès de Goldman, de l’amitié avec Semprun et cette espèce de respect qu’il peut inspirer) –- sans doute quelque chose de l’insouciance d’un type comme un de mes oncles, l’insouciance politique laquelle indique « s’ils se réunissent, ces huit personnages (mâles ; blancs pour 7 d’entre eux ; dans cette ville de la Côte d’Azur, de la Riviera ; Cannes, Monaco, Menton ; le Biarritz de la femme à napo le petit : développer ? ) ces huit-là, s’ils sont là c’est qu’il s’agit de l’ordre des choses » sans savoir (bien sûr sans savoir mais en le provoquant l’autorisant le légitimant, au moins pour une part) que cinquante jours plus tard, des aéronefs piratés iront se ficher dans les deux plus hautes tours du monde d’alors -– tenterons sans succès de détruire le quartier général de l’armée états-unienne –- pour commencer le vingt-et-unième de l’ère

...une espèce de tentative de mettre des acteurs pour interpréter le rôle principal du roman -– une gamme ou un nuancier (un homme brun, la quarantaine) -– l’astérisque (et non l’astérix qui passe dans le langage courant) qui dévie un peu le propos (mais l’homme en beige est encore déjà là) (qui n’a rien à voir avec le rôle principal du roman –- mais presque quelque chose quand même –- on hésite)...

5. lire


proposition de départ

Ça dépend quoi, ça dépend où, c’est une affaire entendue, mais ce qui l’est aussi c’est qu’on ne fait que ça, même si ce ne sont pas des lettres ou des mots des phrases ou des livres : on cherche son chemin, on remarque cette devanture, on comprend ce paysage, cette route, cette voie -– on regarde, on cherche, on sent : on lit.

Pour accéder à un certain savoir, pour se distraire, pour étudier, pour le plaisir, par obligation, pour se rendre compte, pour se tenir au courant, pour passer le temps, pour apprendre à écrire, pour connaître ce style cette façon cette manière cette histoire, ce dont on parle ce dont on vous a parlé ce qu’on a vanté, ce qu’on a promis, pour vérifier, pour s’assurer se rassurer pour ne pas oublier, pour oublier pour s’endormir pour s’éveiller pour se connaître aussi bien, se reconnaître et apprendre à vivre, pour en parler pour le recommander pour savoir la fin, pour voir comment il commence, comment il finit, pour voir, pour voir pour voir et pour vivre -– les buts et les usages sont très nettement infinis

C’est une action qui se pratique le plus souvent seul, le plus souvent dans des endroits plutôt calmes (on voit pourtant des individus la pratiquer dans les métros des grandes villes malgré le bruit, les gens et la fureur) -– il faut un peu de place nécessairement (je me souviens d’un jour dans un bus assez rempli, un 86, je lisais le journal et un olibrius s’est moqué de moi) et une liberté de l’esprit. Il y a un type du côté de l’église Saint-Sulpice qui un jour lisait en marchant. On suit, on regarde mot à mot, ligne à ligne, page à page, et petit à petit, le sens de ce qui nous est dit nous apparaît.

On tient le côté gauche de l’ouvrage (sa largeur correspond à l’empan s’il est de poche) de la main gauche et de la droite, entre le pouce et la première phalange de l’index, on sélectionne la page (suivante le plus souvent) à tourner, on continue la lecture tout en passant cette première phalange sous la page, le pouce lui-même dans la même disposition, on en termine on passe à la suivante grâce à ce pouce qui la… pousse. Continuer en haut à gauche, le plus souvent.

On est assis sur son lit, le dos appuyé aux oreillers (il en faut deux minimum), on a les jambes repliées en pont, on a posé l’ouvrage entre ses aines, à bonne distance –- on a au besoin ses lunettes, on peut les nettoyer si on les ôte trop souvent, il y a peut-être une musique légère ou douce ou quelque chose, il se peut que la fenêtre soit ouverte vers le jardin où jouent des enfants –- on soupire un peu, on ouvre, on plonge

Il y a des moments (mais je ne sais comment puisque je n’ai jamais assisté à ce genre de pratique qu’on peut qualifier de maniaque ou de sacrée), certains moments où l’officiant suit ce qu’il psalmodie avec une espèce de doigt en métal -– je ne sais non plus comment il s’y prend pour continuer son manège.

Dans d’autres obédiences, le type (c’est un type le plus souvent) tient son grimoire à la main (il a le droit d’y toucher), ou il l’a posé sur un lutrin et lit chante déclame son oraison si c’est une oraison – c’est alors une affaire plutôt publique.

D’autres moments encore voient des auteurs eux-mêmes s’emparer de leurs propres écrits et les déclamer réciter lire ânonner parfois bafouiller devant une pléthore ou seulement un pauvre parterre de spectateurs, le plus souvent acquis à la cause plus ou moins défendue par le lecteur : il peut être applaudit en fin de prestation, on peut ensuite aller s’emparer d’une exemplaire signé dédié et dès lors consacré qu’on ira plus tard ranger en bonne place (elle aussi parfois dédiée et consacrée) dans le meuble voué à cet usage (il arrive que ce meuble prenne l’entièreté de la pièce : on le et la nomme de la même manière ; des lieux des villes, nommés mêmement, servent au prêt, ou à la consultation simple d’une foultitude d’ouvrages, de tous les genres, de tous les thèmes, de toutes les tailles et de toutes les factures).

Il faut poser l’ouvrage si celui-ci est trop lourd (ou trop important en taille, comme dans un des cas précédents, aux yeux de l’officiant) : une table, un lutrin, une tablette, une étagère ou un tabouret peut alors faire l’affaire – la page peut être alors parcourue en s’aidant de son index pour ne pas en perdre le fil (ce fil perdu est décrit au dernier paragraphe). Il se peut qu’on parcoure et s’imprègne de la totalité de l’ouvrage dans ces conditions, mais le plus souvent ce genre de lecture n’est occasionné que pour un recours à une réalité précise (par exemple, comprendre le sens d’un mot en le recherchant dans un dictionnaire ou en regarder les frontispices et autres illustrations)

Il y a aussi des moments où il n’est pas – plus – nécessaire d’ouvrir l’ouvrage pour en connaître une teneur tellement sassée puis ressassée (souvent c’est parce qu’on l’aime) puis ressassée encore (parfois ce n’est qu’un rite) – la personne sait ce qu’il lui faut dire, ce qu’il lui faut prononcer, ce qui vient ensuite après et encore. Elle est, dans ces moments-là, je ne sais si cela arrive souvent, mais cela arrive, accompagnée d’une espèce de musique, et sa parole peut (dans le meilleur des cas) se muer en chant (ce n’est plus exactement de la lecture, mais ça y ressemble foutrement quand même).

Il y a une manière assez malpropre peut-être mais efficace de se saisir de la suivante : on a passé légèrement son index (droit le plus souvent), à peine, sur sa langue à peine elle aussi tirée afin d’y saisir un peu de salive et que le papier qu’on attrape s’en trouve plus préhensible (il collouille parfois un peu et prend la forme du doigt). C’était le secret dans « le Nom de la Rose » (et non son Roman) où certains moines moururent de leur façon de s’humecter l’index à nouveau de salive pour se saisir de la page suivante parcheminée (je me souviens de Sean Connery et de l’espèce de Torquemada interprété par Fred Murray Abraham – le film était, comme souvent, nettement en dessous du livre, mais on ne devrait pas comparer – je ne suis pas certain que le F. de son premier prénom soit Fred, mais passons).

Dans la même idée, le truc ne s’appréhende que rarement d’un coup (enfin je ne parle que de ma propre façon de faire), il faudra alors marquer le lieu de l’arrêt (parfois impromptu, obligé, ordonné) : s’il prend l’envie de corner la page où on en est, on ne sera plus l’ami du rédacteur (un morceau de papier, un bout de journal, un objet plat même – on m’en a offert un un jour (mon amie Hélène) de ce type en bois, avec un dessin de tigre, dont je placerai la photo sur le blog – peut faire l’affaire)

Il arrive aussi qu’on commence par ce qu’on appelle ici la fin, là-bas c’est le début : on porte alors le regard en haut à droite, on regarde de droite à gauche mais toujours de haut en bas. Il me semble (mais je ne suis pas non plus adepte de ce genre) qu’il arrive que certaines bandes dessinées du pays du Soleil levant comme on dit (ou d’ailleurs, dans cette Asie profonde et inconnue) se parcourent de cette manière. Il se peut qu’on use du même manège (mutatis mutandis) qu’en paragraphe quatre pour parcourir l’entièreté de l’ouvrage.

On peut ici remarquer que le parcours dans son entier de l’ouvrage n’est nullement prescrit ni obligatoire ni forcé ni même recommandé – on est libre vis à vis de cet objet et de sa pratique, et c’est sans doute ce qui en fait aussi, pour une bonne part, sa valeur.

On pourrait ainsi continuer à énumérer les divers modes, habitudes, façons obligations ou traditions, usages et pratiques de ce qui est une espèce de coutume des plus utilisées dans ce monde cruel et incivil pour se cultiver, apprendre, comprendre, passer le temps et autres joyeusetés (voir paragraphe deux) mais justement, ici, il manque un peu, ce temps, et donc on cesse.

Parfois, cependant et pour ne pas finir, on tient en main et on se prend au jeu de parcourir ce qui est écrit mais l’esprit flotte, ailleurs peut-être, on ne sait où parfois, on s’est laissé aller à tourner une page, le regard flotte encore sur les lignes, et on s’aperçoit que le sens s’est échappé, qu’on ne comprend plus, qu’on ne suit plus, et qu’on se trouve un peu perdu. Soit on cesse, et on laisse alors vagabonder l’esprit, alangui sur la chaise (longue ou pas), sous l’ombre d’un grand arbre (ainsi commence, parfois, la sieste). Soit le sérieux reprend son dessus, et on retourne à l’endroit où on se souvient encore des méandres de ce qu’on nous racontait.

Codicillons un peu : non, rien, mais quand même, toujours quelque chose, un deuxième cinq parce que le quatre m’a posé sans doute des difficultés, et puis que le six vient de sortir -– repris plusieurs fois, en ajoutant ici, là ou ailleurs parenthèses textes entre tirets double et autres -– commencé par le 4 mais je ne numérote pas, auquel je viens de rajouter le type de « tentative d’épuisement » mais je ne l’ai pas ici pour y poser la date vraie -– si elle existe -– je pourrais regarder sur internet mais non.

4. cinq heures


proposition de départ

À vrai dire je n’en ai pas besoin -– c’est un objet, mais c’est une torture, une tuerie, une horreur : peut-être est-ce le pire du monde, on en a tous un toutes aussi bien -– c’est fixé sur le travail, l’obligation, la subordination, la politesse des rois comme on disait –- celui de mon amie est cubique et blanc, avec deux regards plus le fameux accessoire, sur le dessus –- c’est l’accessoire qu’on aime, d’ailleurs, autant qu’on agonit l’objet en lui-même : le bouton-poussoir, souvent positionné sur le dessus de l’outil –- c’est un peu notre condition, à tel point qu’on en a mis un dans nos machines, un peu partout, parfois (je me souviens) il était intégré à la montre –- je crois que dans un film, peut-être pas James Bond (ce serait un peu trop vulgaire sans doute, mais peut-être quand même) ou alors un autre de ce genre, la montre-bracelet du héros était munie d’un petit ergot en or, hein, rétractable, lui-même doté d’une demi-lune acérée qui piquait le poignet alternativement d’un côté puis de l’autre –- pourtant le mot en lui-même n’est pas désagréable, enfin pas vraiment il y a le rêve, l’éveil et peut-être bien la veille –- il y a des gens qui aiment tant la convention qui vont vous dire « moi je suis du matin », ce genre de phrase un peu toute faite pour expliquer qu’ils aiment à se lever, se réveiller, sortir de la chaleur du lit pour se mettre « en route », mais je les soupçonne de se mentir à eux-mêmes : on n’aime pas se réveiller, je ne crois pas, en tous cas moi je n’aime pas ça –- ne pas le faire, on sait aussi ce que ça veut dire –- mais il est vrai que je n’en possède pas, sinon dans mon téléphone qui a de multiples usages comme on sait (mais il ne fait pas encore couteau-suisse –- d’ailleurs il me semble bien que ce sont ces voisins-là, neutres mon œil, qui en ont fait un de leurs chevaux de bataille (comment dit-on chevaux-légers, quelque chose ? j’aime bien l’expression, probablement du vocabulaire militaire, mais on y reviendra), ils ont aussi le chocolat tu me diras puisqu’on en est là –- supplantés par les Japonais (qui sont plus ou moins passés maîtres aussi des ninos intelligents, ça ne peut pas être fortuit) (« nino » c’est l’abréviation de téléfonino chez les Italiens) – les lieux communs, j’aime assez : il est quatre heures cinq et j’écris le cinq – quelque chose avec le temps –- il faudrait ne pas trop digresser, j’ai posé Moondog sur la platine –- je fais mes exercices, je me souviens que la torture était précédée, avant, dans le temps (c’est le cas de le dire), d’un autre obligé : il fallait le « remonter » –- l’avait-on descendu ? –- il avait alors dans le dos deux ou trois (comment ça s’appelle, ce genre de bidule ?) manettes dont l’une servait à tendre retendre le mécanisme, un ressort qu’on pliait pour que fonctionne le bruit : le bruit, c’est sa force à cet instrument -– saloperie –- une autre de ces manettes, remontoirs sans doute, servait à donner l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’objet en lui-même et il arrivait qu’on oublie l’un ou l’autre, ou qu’on n’enclenche pas le mécanisme qui agissait sur la sonnerie (la sonnerie, son bruit son effet) et de ce fait, il ne fonctionnait pas (et se faisait alors traiter comme du poisson pourri : il n’y était pour rien, cependant -– les objets n’y sont jamais pour rien, il faut le reconnaître -– encore que, mais le ton n’y est pas, on a le droit de s’amuser aussi) -– on pourrait, s’il le fallait, parler de ce qui se passe dans les institutions comme l’armée (les militaires adorent ce truc) (les religieux aussi, si tu vas par là), les hôpitaux, psychiatriques par exemple, tous les matins, est-ce à six ou plus tôt qu’on embauche ? -– l’heure du boulanger disait une des auteures d’ici – je ne connaissais pas l’expression, mais oui, le boulanger, de combien en dispose-t-il ? Parce qu’il y a certains (ou certaines, soyons juste) congénères qui en utilisent plusieurs, ils se connaissent (ou elles) et savent qu’une seule occurrence est insuffisante, ils entendent bien la première plainte mais l’oblitèrent (il arrive qu’ils se couvrent les oreilles, qu’ils se retournent après avoir flanqué un coup de poing au malheureux bouton-poussoir et râlent un peu), le second prendra le relais dans cinq minutes (ils l’auront posé dans un lieu inatteignable de la chambre) – il se trouve dans la pièce intime de notre intérieur – ils pourront aussi bien le laisser s’essouffler (les modernes ne s’essoufflent pas, les chiens) et c’est alors qu’ils seront en retard –- il y a une légende qui dit que le grand (pas le petit, non, lui a perdu la guerre je crois –- je ne sais pas comment a fini ce petit-là) non, le grand non pas par la taille d’ailleurs il me semble bien (c’est Raymond Pellegrin qui l’incarne à l’écran comme on dit) n’en avait pas besoin, qu’il était debout avant le clairon (il y a chez les militaires cet instrument, dans lequel souffle un conscrit mais qui réveille le conscrit ???) –- Napoléon -– il y a ce tableau qui me fait penser aussi à ce truc, il se nomme « Le rêve », un Edouard Detaille -– je poserai l’image en commentaire, t’inquiète –- c’est la guerre, avant la bataille : car il faut bien dormir, même avant une bataille –- nous autres, ici, avons ce travers : il nous faut dormir, sinon on meurt – et le réveil obligatoire, à heure fixe ou fixée d’avance a quelque chose de la torture : dans la panoplie des ordures de la Pide (cette police ordurière de cette pourriture de Salazar) il y avait le fait d’empêcher de dormir le supplicié : s’il n’en mourait pas, il devenait fou –- il y a sûrement, dans « L’écriture ou la vie » dans « Si c’est un homme » ou dans « L’espèce humaine » quelque chose sur le réveil dans les camps de la mort : une torture orchestrée par des sadiques -– il y a cette scène dans Full Metal Jacket où le sergent instructeur rentre dans la chambrée réveiller la soldatesque marine – ça m’étonnerait qu’on en fait une chanson, mais si sûrement (Bobby Lapointe, oui, voilà) – j’aurais dû aller regarder un peu ce que propose cette saloperie de moteur de recherche à ce sujet, ça en aurait jeté un petit peu : mais justement, non -– Altavista souviens-toi –- des choses auxquelles on ne pense pas, après Moondog j’ai mis les variations G par GG mais quand on tourne en rond, c’est que c’est fini – peut-être y reviendrais-je, qui peut savoir ? Parce que parfois il y avait la radio aussi qui se déclenchait à l’heure pré-dite, il y avait aussi des réveils à sonnerie multiples (celui cubique, là sur la table de nuit est de cet acabit) –- à cinq heures j’arrête –- comme la marquise.

Comme c’est un exercice, disons, je galège un peu –- trop sûrement : ça se fait dans un roman ? Sûrement aussi – c’est le ton qui est différent comme le style et l’exercice –- mais j’ai pensé à Queneau fatalement, à Boris Vian je ne sais pourquoi –- et puis je suis allé me recoucher (codicille en spéciale dédicace à l’amie des Taillandiers).

3. étude en beige


proposition de départ

Plus tard, on racontera que tout a eu lieu la nuit, la veille de son départ : deux ou trois vêtements dans un sac, une arme (ce n’est pas avéré), une paire de lunettes de soleil et un journal peut-être. Tout au plus. Plus tard, vers midi, le marchand de journaux de la place où se trouve l’hôtel dira l’avoir vu s’en aller vers la gare, il portait un sac, un chapeau, des lunettes de soleil. Il n’avait pas l’air pressé non, mais il ne flânait pas non plus si c’est ce que vous voulez dire. On l’aura vu passer sous les arcades, ici un serveur de bar, là un chauffeur de taxi qui lui aura proposé une course. Quelqu’un, peut-être bien un mendiant ou un vendeur à la sauvette de bouteilles d’eau ou de fleurs en plastique, enfin quelqu’un aurait pu le reconnaître quand il est entré dans le hall, mais il n’en est pas certain : il y a beaucoup de gens qui entrent dans la gare quand passent les trains – il n’y en a qu’un le matin, et un le soir – et ce matin-là, il faisait assez chaud pour tenter de trouver de l’ombre plutôt que de dévisager les voyageurs. L’employé qui vend les billets ne l’aura pas vu, non. Mais l’homme sera identifié : il serait arrivé la veille à la même heure, par le même train du matin. On aurait trouvé sa trace, il aurait été habillé de la même manière, portant les mêmes lunettes de soleil, le même pantalon beige, les mêmes sandales (à ce moment-là, on sut qu’il était chauve). Le lendemain, à pratiquement la même heure, on le retrouve sur le quai. On n’a pas trace de son passage dans le hall, mais cela peut s’expliquer par le fait que les deux caméras sont tombées en panne en même temps, durant une bonne heure, entre dix et onze, ce jour-là. On n’a pas réussi à savoir pourquoi, mais le fait est. Ce qui n’a pas été signalé, mais cependant, il attend, on le voit sur le quai qui se trouve à l’ombre, il fait quarante et il attend. Sueur sans doute, son chapeau de paille — en carton plutôt qui imite la paille -– sur son crâne chauve, sa chemisette de lin beige et ses sandales, le mal aux genoux et au loin les traces de l’orage du matin. Deux femmes parlent en cachant la bouche de leur main, elles portent des voiles de la même teinte que leurs robes des paniers de légumes sont à leurs pieds, elles ne font attention à rien -– sur un banc, un jeune type caché sous une capuche et des lunettes noires fume appuyé à la rambarde il est assis sur le dossier, les pieds sur le banc, dans le dos les immeubles de la ville –- plus loin un employé en uniforme regarde du côté opposé, les mains croisées dans le dos. On attend, il est dix heures et demie du matin, il fait quarante au soleil et le train a du retard. Lui ne s’impatiente pas mais son sang boue. Ça ne se discerne pas à l’image. Il essaye de ne rien laisser paraître, on saura ensuite qu’il a disparu comme des milliers et des milliers d’autres personnes, sans laisser ni trace ni encore moins d’adresse. Il n’est pas certain que ce soit réellement lui, mais il porte son chapeau et ses lunettes de soleil. Il sera difficile à reconnaître sur les films que volent les caméras disposées un peu partout sur le quai comme sur tous les quais du monde, au bout du bras le sac qu’il ne veut pas poser sur le sol. Lorsque les recherches seront entreprises, on ne retrouvera rien dans la chambre, rien au restaurant de l’hôtel (il n’y sera pas passé, n’aura rien commandé au room-service, n’aura rien bu au bar), on ne saura rien de son comportement –- pas même d’indices sur les poignées de porte ou dans la minuscule salle de bain : rien. Il n’est pas certain non plus qu’il ait passé la nuit dans sa chambre : le concierge ne peut l’affirmer, il ne l’a pas vu rentrer. Il ne l’a pas vu sortir non plus, sauf ce matin, vers dix heures. Il a payé sa note. Par carte, oui. Mais ça n’a rien donné non plus, la trace de cette identité-là se perd dans des méandres de sociétés-écran jamaïcaines et autres banques plus ou moins secrètes de l’autre bout du monde. L’avis de recherche sera diffusé par télex au monde entier mais rien : aujourd’hui, après sa disparition, corps et biens, on n’en sait guère plus puisqu’il n’a pas donné signe de vie et que de lui, on n’a plus jamais rien su. Tout ce qu’on sait hors des faits établis dans la nuit, c’est que en cette fin de matinée, un peu avant qu’on entende les sifflets annonçant la venue, il est sur le quai -– on a repéré sa trace –- sur les films conservés visionnés quelques semaines plus tard – et que lorsque le train arrivera, en sifflant donc, avec le quart d’heure de retard plus ou moins coutumier, il y montera sûrement – on n’a pas d’image de sa montée parce que, lorsque le train est entré en gare, les fumées le cachent un moment à l’image. Le policier en uniforme qui sera interrogé n’aura aucun souvenir de lui. Les deux femmes qui seront retrouvées après quelques difficultés non plus. Quant au type éméché et assez défoncé, après un interrogatoire inutilement violent (on dit « musclé » pour ce genre d’exaction), on n’en aura rien tiré non plus. Il règne dans le hall de la gare une solitude moite et poisseuse, un voyageur se hâte un peu – le train vient d’entrer en gare, il stationne, quelques personnes en descendent anonymes, transpirantes, chargées de paquets, sur le quai, on va siffler le départ, l’homme a disparu et le train ne va pas tarder à s’en aller. Il souffle, ses essieux grincent quand le signal du départ est donné, le bruit, la chaleur, la fureur des chevaux-vapeur bientôt lâchés, le contrôleur dans la dernière voiture ferme la porte et fait signe à un type qui travaille sur le bord du quai : le train siffle deux ou trois fois et disparaît dans le tunnel qui jouxte la gare et ses voies de chemin de fer.

C’est dans la nuit que ça s’est passé. Mais on n’a entendu aucun bruit. Vers sept heures, juste après la pluie, venant de chez lui, la voisine est sortie dans la rue en criant : elle avait l’habitude de porter du café au vieillard, tous les matins, elle le connaissait depuis son arrivée il y avait peut-être trois ans de ça et c’était, selon ses dires, un type bien. Il s’était installé là, un jour, on avait su qu’il avait acheté cette petite maison de plain pied avec sa pauvre retraite : le type ne payait pas de mine. Comment ça, quelque chose entre eux ? Non, mais vous n’y pensez pas sérieusement, si ? Bien sûr que non ! Son âge ? Peut-être soixante quinze ans, qui pouvait dire des choses pareilles sans consulter les papiers ? Il était toujours vêtu de la même manière, en beige, en grège, en lin. Il avait un chapeau éternellement vissé sur la tête qu’il avait chauve. Lorsque le soleil atteignait le balcon où il se tenait, à l’arrière de la maison, il mettait ses lunettes de soleil. Il ne jouait pas, il ne buvait pas, il ne sortait pas. Il ne fumait pas. La police est arrivée vers onze heures, a interrogé la voisine qui l’aimait bien, on ne sait pas pourquoi, on ne sait jamais tellement pourquoi mais elle en avait conçu une certaine pitié peut-être. Probablement parce qu’il lui semblait assez diminué, il ne bougeait que peu, mais avait une certaine douceur dans le regard cependant, d’une teinte dans les eaux claires, quelques petites rides de sourire au coin des yeux, des traits fins et doux aussi bien. N’empêche qu’on l’avait retrouvé avec quatre balles dans la tête. Sur le rebord de l’évier, une douille avait été posée là, droite sur son culot. Ça ne pouvait pas être un hasard.

Codicille : je n’ai pas compris la consigne au début donc j’ai commencé le roman dont je ne sais pas exactement la teneur, sauf qu’il s’agira sans doute d’un portrait. Puis j’ai vaguement perçu l’exercice. J’ai pesté contre l’américanitude, mais je m’en fous finalement – il y avait un départ, j’ai mis en scène le départ. Les deux femmes, le jeune défoncé, le flic, le train : plus une réminiscence du beau film de Delvaux (André, Un soir un train, 1968). Des choses sont venues ensuite ; et puis la petite nouvelle qui veut résoudre quelque chose (inspirée de loin, pour sa fin, de celle (de fin) de Lebovici (Gérard))

2. aller et retour


proposition de départ

c’est une histoire déjà racontée, mais ça ne fait rien, elles sont trois se tenant par le bras, le coude, elles portent des manteaux d’astrakan. Vues de l’extérieur, on pourrait croire qu’elles s’entendent comme de sœurs, et c’est aussi ce qu’elles sont mais il y a quelque chose qui sourd, pourtant. Elles marchent sur l’avenue de France, modèle Rivoli comme il y en a à Bologne ou à Milan, à Gênes aussi, des artères de la même eau : couvertes, magasins et colonnes et marbre ou mosaïque au sol, rue de Castiglione aussi non loin d’où vivait la promise, l’une des belles-filles de ces trois femmes qui marchent doucement — ce n’est pas qu’elles soient vieilles (elles ne sont pas jeunes, non) mais l’esprit est fondé à croire que le monde, ce monde-là, est noir, si noir — il fait un soleil de plomb comme il se doit mais on est en mars, c’est la fin des années quarante — elles marchent doucement et se dirigent vers la porte qui ressemble un peu à celle de Saint-Martin — elles marchent se tenant par les coudes, trois sœurs de bonne réputation, de bonne famille — on les voyait (plus tard, bien plus tard) ensemble ou ailleurs, l’une est petite, boulotte, ronde disons, vit rue de Marseille, l’aînée peut-être je ne sais plus, elle avait eu trois fils, quelque chose les unissait — trois sœurs, trois parques, trois furies - un pli peut-être au front, un manque de joie dans le rire, la seconde, plus grande, se tient à gauche de l’aînée, elles parlent entre elles, doucement - elles ne se moquent pas des gens qu’elles croisent, elles les qualifient — elles marchent sous les arcades de l’avenue de France et le soleil est lourd, portent-elles chapeau voilette, je ne sais pas exactement mais elles passent, se dandinant un peu, elles n’iraient pas aux souks non mais certainement pas, on n’entre pas dans la médina, surtout à ces heures-ci, elles s’arrêtent à la porte, c’est celle de France aussi bien, puis elles redescendent ensemble reprennent le même chemin, une promenade, c’est le début du printemps, c’est l’après-midi et bientôt le fils aîné de la première se mariera — il y a comme une satisfaction un peu complaisante à marcher sur ce marbre rose, à regarder ici des bijoux, là des vêtements — qu’elles ne mettraient jamais, qu’elles ne porteraient pour rien au monde — le prénom de la cadette est anglais, elle est à droite un peu voûtée, parfumée, mise en pli sans chapeau, non, il y a quelque chose avec l’Angleterre, l’Italie aussi et il y a quelque chose avec la France, il y a quelque chose qui cloche un peu, l’absence des maris, des enfants peut-être, elles en ont toutes les trois mais ce sont les bonnes qui s’occupent des petits - on parle arabe, oui, mais en leur présence on préfère le français ou l’anglais — on se méfie un peu, il y a comme un sursis, quelque chose qu’on aurait à taire, une sombre histoire — le pli entre les deux sourcils, les gants qui serrent les coudes, les manteaux d’astrakan noirs qui portent le deuil — on ferait mieux d’oublier mais c’est impossible, on n’oublie jamais rien, elles iront peut-être manger une glace, s’asseoir un moment au café du Théâtre ou de Paris, contempler un peu cette jeunesse qui passe, insouciante et joyeuse, ces jeunes gens qui rient et s’amusent, ils ne savent pas ce qu’ils risquent, ils ne savent pas puisqu’ils ne savent rien, toutes trois sont nées avec le siècle et ça n’est pas joli joli ce qui leur a été donné de vivre — elles respirent l’air chaud, il n’est peut-être pas encore six heures, elles marchent et n’ont pas besoin de se regarder pour savoir ce qu’elles pensent, elles voient au bas de l’avenue les lauriers et les figuiers les palmiers et les acacias qui enserrent les allées, la cathédrale, les hôtels — il fait chaud il fait doux il fait lourd

codicille : longtemps à chercher ce que pouvait être cette espèce de début — mais non, ça ne débute rien, c’est de l’histoire ancienne comme on dit — il y avait aussi une histoire de ces deux vieux types qui marchent dans une rue, à Venise, qui reviennent de faire des courses, un filet à provision, une canne, une image faite par un ami mais l’important ça a été de se tenir, de marcher de cette manière sans but et toujours le même trajet, plus ou moins, et pour moi de les suivre (et puis : avoir l’idée derrière celle première c’est un peu délicat - le roman, là, le "but" de l’atelier si je comrpends mais je ne comprends rien (je pose ça en codicille aussi allez)

dix minutes


proposition de départ

Le pilote se nomme Jacques parce que lors des dernière semaines où il a été enfanté, sa mère avait trouvé que ce prénom irait bien à son fils – elle était certaine que ce serait un garçon, comme toujours, comme d’habitude, comme les précédents, comme les suivants, comme il fallait que cela soit – elle avait connu un Jacques dans le temps, quand elle avait eu dix sept ans, un sale type qui ne pensait qu’à lui, qui avait sept ans de plus qu’elle, dont elle avait été tellement amoureuse, elle l’aurait suivi où il aurait voulu mais elle avait vu partir, seul, au volant de son camion le lendemain matin pour ne plus jamais le revoir, c’était juste avant guerre, elle l’avait connu au bal, la première fois qu’elle allait au bal et qui l’avait foutue enceinte, ce sale type, toutes les peines du monde à se faire avorter, mais c’était avant, avant qu’elle ne rencontre le père de ses six fils dont Jacques est le troisième –- Jacques qui vérifie la check-list, qui porte des lunettes de soleil du même modèle que celles que portait un minuscule et décomplexé PR, bourré de tics d’insomnie et de cocaïne certainement, un peu comme lui d’ailleurs, Jacques avec sa chemisette blanche aux armes de la compagnie qui l’emploie, ça se passe à Orly et il n’est que six heures du matin, un samedi comme il y en a tant, on est en juillet, on appareille bientôt, on attend les passagers sont installés, les ceintures sont bouclées et les valises rangées. L’avion est plein (on refuse du monde, ces temps-ci, les gens ne savent plus quoi inventer pour s’en aller, se tirer, prendre des vacances, courir au bout du monde boire des cocktails au bord de piscines bleutées et tièdes –- jouer aux cartes –- fumer des cigarettes -– danser rire chanter avec qui on voudra) on refuse du monde, direction Nice Côte d’Azur avant de rallier Tunis – rang vingt six A et C, deux types parfaitement normaux — costumes cravate à peine dénouée chemise bleu clair regard au loin et revue à portée de main — sous le veston, près du cœur, des armes d’assez gros calibre, chaussures cirées et lourdes, chaussettes transparentes et noires – lunettes de soleil poche poitrine et moustaches, c’était la mode à l’époque (on appelait ça des barbouzes) chapeaux – loin des premières mais ça ne fait rien on reste vigilant –- on regarde on fait gaffe on guette on espionne -– il fait vingt deux degrés, on baisse les lumières, une vague musique douce (un combiné de Beethoven et de samba comme savent en produire toutes les compagnies aériennes du monde) –- une jeune femme blonde fait quelques gestes au milieu du couloir, montre les accès, les portes les lignes au sol – elle sourit (elle pense à son amant qui déteste l’avion, déteste les voyages et les aéroports) –- sa collègue est brune et se tient devant les rangs des premières, au premier rang un type genre vieux beau mais gras, qui lui a ordonné de lui servir une coupe de champagne, immonde –- le steward (plus ou moins homo, plus ou moins marrant, plus ou moins blanc) vient de tirer le rideau qui sépare la cabine en deux classes idoines et imperméables – il pense qu’il servira du champagne et des écrevisses à la jeune femme du deuxième rang, mignonne, ronde, blonde, chandail et pantalon dans les mêmes tons grèges, un sourire engageant, à Cannes l’attend son mari, entrepreneur, industriel, producteur de cinéma, quinze ans de plus qu’elle mais encore très en forme, elle lui parlait tout à l’heure dans la cabine téléphonique de ce qu’elle voudrait comme cadeau pour leur premier anniversaire de mariage – un collier de perles à trois rangs comme en porte la reine d’Angleterre -– il avait ri parce qu’il aimait rire mais aussi parce que les choix de sa femme le faisait toujours rire (c’était loin d’être la première, il y avait à parier que ce ne serait pas la dernière), il aimait dépenser son argent pour elle et elle le savait, il lui avait proposé d’aller le choisir chez Boucheron, ou ailleurs ou n’importe où, elle en pensait quoi elle avait ri, de ce rire qu’il aimait tant, elle allait le retrouver, elle venait de rendre visite à sa mère mais un avion à six heures du matin quelle barbe ! — il n’y en avait pas d’autres, et puis elle ne dormait pas, elle dormait mal, elle avait trente et un an, jamais elle ne pourrait avoir d’enfant (c’est pourquoi l’autre l’avait épousée d’ailleurs) (l’entrepreneur a pour les enfants une horreur sans fond -– il est fils unique, son père est mort quand il avait six ans, accident de voiture) -– elle regarde par le hublot, l’avion recule doucement -– on bouge, on va bientôt s’envoler –- la lumière s’adoucit dans la cabine, on a éteint ses cigarettes, sur les sièges non loin des ailes sont assis des jeunes enfants, cinq que surveillent plus ou moins deux femmes assises derrière eux, elles parlent ensemble, si elles ont trente ans c’est le bout du monde, l’avion s’est immobilisé et attend son tour -– Jacques a pris le micro, il répète les mots qu’il est censé dire avant chaque décollage « good morning ladies and gentleman this is the captain speaking » etc. en français puis donc en anglais, son second contrôle les paramètres, il porte la même chemisette que lui mais avec une barrette en moins aux épaulettes, dorées, le ciel est dégagé, il fait vingt deux degrés, le soleil commence à poindre derrière l’avion et le vent d’ouest est assez faible –- c’est un moment difficile pour certains, l’envol a toujours effrayé les occupants des avions, un peu comme l’atterrissage du reste -– on pense qu’on va mourir, notre dernière heure est arrivée –- l’hôtesse blonde s’est assise en sens inverse du vol, elle regarde sans les voir les passagers assis, elle pense à la coupe de cheveux de son commandant de bord et se demande comment il fait pour les tenir toujours aussi impeccables, les voyageurs, eux sanglés, certains parfois exténués, d’autres angoissés, de l’autre côté du rideau, le gros type surveillé par les deux barbouzes boit le champagne qu’il a commandé lit un journal fume une cigarette qu’il écrase quand l’hôtesse le lui demande si gentiment (en voilà une qu’il verrait bien dans son lit, mais bon pensons à autre chose, les affaires étant ce qu’elles sont et les guerres ce qu’elles génèrent, il y a d’autre chose à penser que de s’envoyer en l’air) — il sourit intérieurement de ce bon mot à ce moment précis – il replace sa ceinture, il regarde par le hublot, attend que l’avion s’élance –- le commandant de bord indique qu’il va falloir patienter encore avant le décollage, une femme soupire, un enfant pleure, chacun s’occupe, quelques uns font comme s’ils dormaient mais d’autres dorment déjà rêvent d’un monde étranger, dans une heure on se posera près de la mer, il fera dix degrés de plus, on sentira dans l’air le parfum des lauriers –- il fera bon se promener sur le bord de mer – la femme au pantalon grège se tortille sur son siège, elle déteste attendre, elle repense à ce voyage à Jersey au cours duquel elle a rencontré son entrepreneur de mari, c’est bien la première fois qu’elle se marie et elle croit avoir tiré le bon numéro, elle ne le connaît que mal puisqu’il se trouve toujours en voyage, toujours entre deux avions –- vraiment insupportable d’attendre comme ça, sans que rien ne se passe seulement le souffle de l’air conditionné, cette musique mièvre et inutile, je me replonge dans mon livre mais il est beaucoup trop compliqué pour que je m’y attelle, il me faudrait un crayon, un papier -– les deux mains de mon voisin pressent les accoudoirs, ses deux jambes semblent durcies dans son pantalon noir, c’est un homme d’une cinquantaine d’années et à le voir, on ne peut pas se douter qu’il panique avant le départ d’un avion –- c’est un gros homme qui pense qu’il a bien eu tort d’accepter d’aller voir ces amis à Menton, qu’est-ce qui lui a pris d’accepter comme s’il ne savait pas qu’il lui faudrait prendre l’avion -– il ne faut pas penser au train, qui met une quinzaine d’heures, un temps interminable, on est obligé de prendre une couchette et de côtoyer la médiocrité du populaire, même en première, non impossible mais pourquoi avoir accepté cette invitation ? Il se le demande, regarde droit devant lui pour ne pas laisser voir sa peur panique, sur sa droite un jeune type mal rasé, mal vêtu, qui lit un essai plus ou moins sociologique, c’est à pleurer, ce qu’il faudrait, ce serait un peu d’air frais, un peu de calme et que cesse cette attente, ce bruit de fuite d’air, que cesse l’inconfort de ces sièges idiots –- la prochaine fois, il voyagera en première c’est décidé — les statistiques sont formelles, c’est au décollage que les avions se crashent le plus souvent, c’est donc à ce moment-là qu’on risque le plus de s’en aller, dans l’explosion, dans l’incendie de l’appareil, cent vingt deux passagers et sept membres d’équipage –- pas un seul survivant –- mais non, non, il fait beau, on sent un peu de fraîcheur et l’avion se positionne sur la piste. Paré au décollage. C’est vers six heures dix que Jacques a lancé les moteurs à pleine puissance et que doucement, dans un air limpide et frais, l’avion s’élève et, sur son aile, prend la direction du sud-est, doucement presque sans bruit –- il s’est élevé dans le matin gris-bleu, comme dit la chanson –- et très loin dans les traits du soleil, il finit par disparaître

il y avait l’idée de ce vol, à rebours, probablement le lendemain –- le pilote est apparu, l’avion et les passagers –- le vol est le même, quand sont arrivées les piscines, il y a eu la première scène de Goldfinger, et l’apparition des espions -– c’était là parce que c’est sans intention, parce que c’est l’époque – ça a failli être un truc de science-fiction mais non ce sera pour la prochaine fois peut-être -– le titre est venu pendant l’écriture

 



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1ère mise en ligne 21 juin 2020 et dernière modification le 7 novembre 2020.
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