le roman de Xavier Georgin
Né à Levallois-Perret, occupant d’autres heures à Paris et là où les trains de banlieue l’envoient pour la marche ou le travail. Auteur (voir son blog), animateur d’ateliers d’écriture et membre du collectif La Ville, au Loin.

18. Un lieu que le monde ignore


proposition de départ

Il faut toujours avoir à soi un lieu que le monde ignore. Un retranchement possible. Une solitude disponible. Je peux en parler aujourd’hui parce que ce lieu n’existe plus. Pour le revoir il faudra déplacer de deux ans le curseur de Street View. Il existait un café à La-Frette-sur-Seine, à dix minutes à pied de la gare de Cormeilles-en-Parisis, au bas de la rue Pasteur, un café qu’on atteignait en descendant le coteau qui surplombe la vallée de la Seine, la forêt de Maisons-Laffitte, Herblay, Achères, Conflans-Sainte-Honorine. C’est en bas de ce coteau, dans le quartier du bord de l’eau, que se trouvait le café du vieux monsieur kabyle. Et ce café, au rez-de-chaussée d’un corps de ferme, était plus qu’un café. Moitié bar, moitié épicerie. La vitrine de l’épicerie était remplie de pyramides de papier-toilette et de petits pois en boîtes. L’épicerie faisait aussi dépôt de pain (la boulangerie la plus proche se trouve dans le centre de Cormeilles, à quinze minutes à pied). Dans cette boutique toute en bois et carrelage on ne vendait pas grand-chose. Des conserves pour l’essentiel et puis de la javel, du produit-vaisselle, des biscottes. De périssable on ne trouvait que quelques paquets de jambon DD, du gruyère râpé, du pâté de foie et du saucisson à l’ail. Il y avait une sonnette pour prévenir de l’entrée d’un client et elle sonnait très rarement. Le vieux monsieur kabyle passait ses journées derrière le zinc. L’offre de boissons était limitée : Ricard, grenadine, porto, whisky, Coca-Cola, Orangina, 1664. Pas de bière pression et un expresso affreusement clair servi dans des tasses Arcopal brunes. Une plante – je crois qu’on l’appelle Misère – courait entre les bouteilles suspendues têtes en bas. Elle ne devait pas beaucoup aimer le soleil car le bar, incroyablement sombre et bas de plafond, était orienté nord. Pas de flipper, pas de télé, pas de radio, juste le tic-tac de l’horloge Tropico et, pour alimenter la conversation, le Parisien du jour. Les clients – jamais plus de deux ou trois – commentaient la météo en observant le silence de la rue à travers les rideaux au crochet. Le vieux monsieur lui-même n’était pas bavard. Il passait son temps, le regard doux et perdu, à marmonner son approbation des commentaires sur le temps. J’aurais pu rester là chaque jour, accoudé au bar à enchaîner les cafés clairs sous le néon blanc, à ne rien dire, à ne rien faire qu’être présent, rempli de silence, retranché dans un anonymat éloignant la charge d’ennui et de préoccupations qui alourdit le quotidien. Mais je ne restais jamais bien longtemps. Chaque passage rechargeait mon souvenir pour les jours où j’aurai besoin de réconfort. Je n’ai pas pu aller à La-Frette-sur-Seine en 2019. La dernière fois, en février 2020, j’ai trouvé les lieux condamnés. Je me suis arrêté quelques instants sur le trottoir d’en face avant de poursuivre mon chemin. Tout a une fin, n’est-ce pas.

Codicille : C’est ici.

17. Tant de refus


proposition de départ

Ne saurait contenir de gros mots. Ne saurait se passer à une époque que je n’ai pas connue. Ne saurait se dérouler dans un pays que je n’ai jamais visité (Argentine, Japon, Sénégal, Islande, etc.) ou dans une région que je n’aime pas (Provence, Sarthe, Berry, etc.) Ne pourra approcher la force des auteurs que j’aime le plus (R. Carver, P. Modiano, R. Pinget, V. Woolf, W.G Sebald, etc.) Ne saurait partager quoi que ce soit avec ceux que je n’aime pas (R. Bolaño, V. Despentes, Ph. Roth, etc.) Ne saurait contenir de scènes pornographiques. Ne saurait parler de séries ou de téléréalité. Ne saurait contenir des images évocatrices introduites par « comme un/une/le/la ». Ne saurait être « en prise avec l’actualité ». Ne saurait mettre en scène des personnalités publiques ou des personnages historiques. Ne saurait être constitué d’un seul bloc. Ne saurait convoquer des personnes de mon entourage. Ne saurait être « truculent », « poignant », « plein d’humour » ou « indispensable ». Ne saurait faire parler en français un personnage qui n’a aucune raison de parler français. Ne saurait se dérouler sur une autre planète. Ne saurait donner à réfléchir. Ne saurait être une parabole, une fable ou un plaidoyer. Ne saurait utiliser une autre police de caractères que Simoncini Garamond en 16 pts. Ne saurait être une « lettre à » Ne saurait s’interdire l’imparfait du subjonctif. Ne saurait contenir aucun « Xavier ».

Codicille : voici donc établi le plan de toutes choses qu’il conviendra d’écrire dans les années qui viennent.

15. Nageurs


proposition de départ

Il venait à la piscine tous les jours à 17h. Il arrivait en courant avec son chien, un malinois qu’il attachait aux grilles. À 17h05 il entrait dans le bassin pour enchaîner ses longueurs en crawl puis en papillon. À 17h40 il avait son compte. Deux minutes pour se doucher, trois pour se rhabiller – à 17h45, les cheveux mouillés, il retrouvait son chien et repartait au petit trot dans la nuit de novembre.

*

Le vieil homme était le premier devant les portes closes. Lorsque la caissière ouvrait il descendait d’un pas tranquille aux vestiaires. Son bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, son maillot remonté jusqu’au nombril, il ressemblait à une figurine d’enfant, à un Culbuto. Il enchaînait les longueurs en brasse, pas plus de cinq par jour, nuque cassée, sans jamais mettre la tête sous l’eau. Une fois son exercice quotidien terminé il repartait du même pas tranquille. Sortant de la piscine on le voyait qui remontait la rue en fumant un cigarillo.

*

Tous les mois de juillet, dès qu’ils découvraient le bassin, elle apparaissait à la première heure, athlétique et bronzée, en deux-pièces noir. Sans quitter ses Ray-Ban elle entrait dans l’eau, si fine et si légère qu’elle perturbait à peine la surface plane. Elle travaillait son dos avec méthode, battement délicat des pieds, main tendue fendant l’eau, légère cambrure. Elle restait là toute la journée à nager, à grignoter des Twix et à se remettre de l’huile solaire puis disparaissait le jour où une feuille morte se posait sur l’eau.

*

Un corps de fer. Toute petite femme de 70 ans qui tenait à elle seule la ligne réservée au papillon. Elle était là pour dominer l’eau. Elle fonçait comme une torpille qui connaît son but et n’en déviera pas. Seule l’autorité du maître-nageur pouvait la contraindre à laisser, un temps, un peu de place aux autres.

*

Il faisait ses étirements au bord du bassin. Genoux, hanches, épaules, nuque. Puis il buvait une gorgée d’eau. Nuque, épaules, hanches, genoux. Les nageurs arrivaient peu-à-peu, plongeaient, alternaient crawl et dos crawlé, les enfants criaient dans le petit bassin. Il buvait une gorgée d’eau puis, imperturbable, reprenait : genoux, hanches, épaules, nuque. Au bout d’une demi-heure il descendait prendre une douche et, avec application, se frottait les genoux, les hanches, les épaules et la nuque au savon d’Alep.

Codicille : figures croisées à la piscine -– lieu clos, anonymat, visages qu’on devine à peine sous le bonnet et les lunettes de nage. Se concentrer sur ce qu’exprime le corps sans pouvoir le relier à aucune psychologie, à aucune histoire vécue au dehors. Rupture avec le quotidien.

14. La chanson du jeune mort


proposition de départ

Je peux témoigner. Je peux témoigner de tous les garçons que j’ai vu passer dans ce bar depuis 30 ans, de leurs fringues, de leur air timide ou méchant, des vodkas avalées pour se donner du courage, des œillades, des rires forcés, des couples qui se forment, des couples qui se défont, des cœurs brisés qui s’attardent, des premiers regards échangés, des confidences qui n’en sont pas, du poppers sous le manteau, de tous les espoirs, même les plus fous. Mais qui veut entendre la chanson du jeune mort ? Je peux témoigner de ceux qui passaient là « par hasard » et n’en sont jamais repartis. Je peux témoigner des samedis en sueur et des dimanches tête dans l’étau. Je peux témoigner que la foule de 1982 a été rayée de la carte en six mois. Je peux témoigner que ceux de 1983 n’ont pas connu ceux de 1984. Je peux témoigner que 1985 a été une année cruelle. Je peux témoigner que les garçons de 1986 maigrissaient à vue d’œil. Je peux témoigner qu’en 1987 beaucoup sont morts qui n’avaient pas 20 ans. Je peux témoigner qu’en 1988 j’ai connu des douleurs sans nom. Je peux témoigner qu’en 1989 j’ai conduit Jacques, Pierre, Louis et Henri au cimetière et que nous n’étions pas nombreux à jeter des roses au fond du trou. Je peux témoigner qu’en 1990 je n’ai pas fêté mes 29 ans. Mais qui veut entendre la chanson du jeune mort cloué au bar pour l’éternité ? Je peux témoigner des enterrements sans église, des parents aux abonnés absents. Je peux témoigner de nos maigreurs, de nos peaux desséchées, de nos yeux qui ne voient plus. Je peux témoigner du désir intact, des ampoules brisées dans les WC, des coups sur 3615, de la piste qui se remplit pour Dead Or Alive, des tubes de l’été qui finissent tous sur Nostalgie. Mais qui veut entendre la chanson du jeune mort au karaoké ? Je peux témoigner face au monde matériel, donner les noms, les dates, localiser les sépultures ; je peux évoquer Jacques, Pierre, Louis et Henri mais tout le monde s’en fout ; de nos jours aucune concession n’est perpétuelle. Je peux témoigner du vide en moi que rien ne comble, des chairs que j’effleure mais qui jamais ne frissonnent, de l’absence d’ombre et de reflet, des larmes sèches, des sanglots sans voix, mais à voir les garçons qui s’enchaînent au bar depuis la nuit des temps une seule chose est à retenir : pour que l’amour existe il lui faut se charger d’oubli.

Codicille : Mémoire de Michel Cressole, de Guy Hocquenghem. Présence de ce bar dans un texte plus long, laissé en chantier début 2018 mais jamais oublié – l’occasion d’y revenir. Et toujours cette question : est-il possible de ranimer un texte deux, dix, vingt ans après ?

13. We are the chemicals


proposition de départ

Le fait que les informations qui suivent sont contenues sur deux disquettes de marque TDK étiquetées 1/3 et 3/3. Le fait que le premier Combi VW suspect apparaît en France en août 1978 à Port-Leucate (Aude). Le fait qu’il était rempli de sacs Prisunic jaunes avec la cible rouge dessinée et le slogan « Et hop Prisunic ! » en lettres grasses. Le fait que la presse régionale mentionne d’autres apparitions le même été à Anglet (Pyrénées-Atlantiques) et Lorient (Morbihan). Le fait que ces trois véhicules étaient « abandonnés » sur des parkings face à la mer. Le fait que les gendarmes interviennent en suivant le même protocole d’isolement du périmètre, comme si une procédure définie, rôdée, prévue avait été mise en œuvre sitôt les véhicules signalés. Le fait que les témoins interrogés par la presse étaient des vacanciers plutôt que des locaux. Le fait qu’on ignore le nom des enquêteurs des gendarmeries de Port-Leucate, Anglet et Lorient. Le fait que le premier témoignage précis est publié dans le quotidien suisse « Le Journal du Jura » en date du 3 janvier 1979. Le fait que le témoin anonyme décrit « une camionnette Volkswagen aux vitres sales, immatriculée dans le Tessin, remplie de sacs de la Migros, parquée à Täufellen, au bord du lac de Bienne » et qui « après plusieurs jours sans bouger s’est mise à évacuer par les portières un liquide noirâtre indéfinissable ». Le fait que ce journal du 3 janvier 1979 se trouve dans une valise de vieux papiers achetée au magasin La Trocante de Sigean (Aude) qui contient aussi une brochure de l’office du tourisme de Port-Leucate éditée en juillet 1978. Le fait qu’aucune trace de la présence d’un Combi VW suspect n’apparaît entre 1980 et 1983. Le fait que l’Indépendant (édition de Narbonne) publie le 3 janvier 1983 un article titré « Camionnette de Leucate. Cinq ans après les faits l’énigme demeure ». Le fait que l’article donne la parole à un habitant du quartier qui se souvient d’un « véhicule de hippies en mauvais état qui, au bout de quelques jours, s’est mis à suppurer par les portières ». Le fait qu’un fanzine écologiste belge (La Chouette Wallonne) rapporte dans son numéro de septembre 1986 le passage de plusieurs Combi VW sur la plage de Middelkerke sous le titre « Des poubelles roulantes laissent un mauvaise [sic] souvenir ». Le fait que l’article évoque une « couche brune » laissée sur le parking de la plage par des véhicules immatriculés en Suisse et aussitôt nettoyée par un groupe de militaires « fortement encadrés ». Le fait que la plage a été interdite à la baignade du 17 juillet au 16 août 86. Le fait que le 3 juillet 86, au cours de l’émission de libre antenne de Fréquence Olonne 89.5 mhz, un auditeur se présentant comme « Stéphane de Bretignolles » déclare : « C’est quoi, ces conneries ? Depuis quatre jours il y a toute la maréchaussée à la plage du Parée. Ils ont entouré le périmètre avec des bâches de deux mètres de haut, t’as pas intérêt à demander qu’est-ce qui se passe derrière ! À la mairie ils font semblant de rien. Ceux qui sont passés dans le coin avant les gendarmes ils racontent qu’il y avait des estafettes allemandes pleines de sacs Prisu garées là. Le gars qui tient la buvette il raconte que ça s’est mis à puer la mort. Vous êtes au courant de quelque chose ou à vous aussi on vous a donné des consignes ? » Le fait que Ouest-France ne publie rien sur le sujet. Le fait que les archives de l’hebdomadaire local « Le journal des Sables » brûlent dans un incendie le 3 juillet 1999. Le fait qu’aucun exemplaire de l’édition du 9/7/86 dont un témoin assure qu’elle rendait compte de l’opération de gendarmerie conduite à Bretignolles-sur-Mer n’a été retrouvé. Le fait que les premières apparitions en Grande-Bretagne datent de l’été 1989, la semaine du 6 juillet dans les villes portuaires de Whitstable, Folkestone, Brighton et Margate, indiquant un déplacement des apparitions et un soudain regain d’activité. Le fait que dans ces villes anglaises la présence de Combi VW immatriculés en Belgique visiblement abandonnés et chargés de sacs du supermarché Waitrose est signalée aux autorités. Le fait que de nombreux habitants du quartier du port de Whitstable se sont plaints de nuisances sonores au cours des nuits des 3, 4 et 5 juillet 1989, nuisances décrites par un locataire du 71 King’s Road comme « des grésillements qui évoquaient ceux qu’on entend entre deux stations de radio avec des voix mêlées, indistinctes, qui répétaient toujours la même chose incompréhensible ». Le fait que la dépression centrée sur la mer du Nord la première semaine de juillet 89, entraînant de fortes précipitations sur la côte anglaise, crée les conditions idéales pour la transmission et la réception de messages radio sur ondes courtes. Le fait que le 20 juin 1989 les travaux de construction de la discothèque l’Equinoxx sur le front de mer de Port-Leucate sont interrompus suite à la découverte de fûts de « produits indéterminés » enterrés aux abords du chantier. Le fait que des incendies ravagent des relais radio dans les villes de Middelkerke, Taüfellen, Margate et les Sables-d’Olonne la nuit du 6 au 7 juillet 1989, rendant impossible la réception des stations en modulation de fréquence. Le fait que de nombreux radio-amateurs de Suisse romande, du Kent, du Languedoc et du littoral flamand (ainsi que plusieurs chauffeurs-routiers cibistes traversant ces régions) décrivent cette nuit comme celle du « grand black-out » où aucune communication n’a été possible de 23h45 jusqu’au lendemain 05h58. Le fait que Véronique Leclair à Pornichet (Loire-Atlantique), Ida de Jonghe à Ostende (Flandre-Occidentale) et Emily Clarkson à Margate (Kent) fêtent le 31 décembre 1989 sur trois plages où des Combi VW sont garés face à la mer et que chacune, à 23h59, voient une lumière d’une couleur « innommable » remplir les véhicules, les laissant choquées et aveugles une heure durant. Le fait que plus rien ne se passe entre le 31/12/89 et le 3/07/98. Le fait que la disquette manquante contient peut-être des informations relatives à la période 90-98. Le fait que l’apparition du 3 juillet 1998 a lieu dans une casse automobile de Port-la-Nouvelle (Aude). Le fait qu’un vraquier en provenance de Palma de Majorque est maintenu à quai à Port-la-Nouvelle du 3 au 5 juillet 98. Le fait que le manifeste de bord conservé à la capitainerie ne donne aucune liste détaillée des marchandises transportées mais porte la seule mention « TXQ Niveau 3 ». Le fait que trois monitrices saisonnières du Club Mickey de Port-la-Nouvelle quittent leur bungalow situé aux abords de la casse automobile le 4 juillet au soir et ne se présentent pas au travail le lendemain ni les jours suivants. Le fait que le « Podium RMC de l’été » en tournée sur la côte languedocienne a été annulé le 3 juillet à Port-Barcarès, le 4 à Port-Leucate, le 5 à Port-la-Nouvelle et le 6 à Gruissan-Plage. Le fait que suite à des « remontées inexpliquées de la nappe phréatique » la discothèque l’Equinoxx ferme pour la saison. Le fait que les caméras de surveillance de Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales) ont enregistré le 6/7/98 à 22h43 le vol d’un Combi VW immatriculé au Royaume-Uni stationné boulevard de la Jetée. Le fait que la British Road Authority ne trouve trace dans ses registres d’aucun véhicule portant la plaque lue par les caméras. Le fait que le véhicule est retrouvé le 8 juillet à Calais sur le parking des ferries de la compagnie Seafrance. Le fait que les empreintes relevées sur le volant sont celles d’un ressortissant espagnol, Antonio A. Le fait que la section scientifique de la gendarmerie de Lille intervient le jour même sur le port de Calais, isolant le périmètre en montant des bâches blanches. Le fait qu’Antonio A. est retrouvé mort le 9 juillet dans la chambre 404 de l’hôtel Kyriad de Braies-Dunes. Le fait qu’un site internet hébergé par Multimania est créé le 3 juillet 1998 à l’adresse combivw.perso.multimania.fr et qu’il présente sans explications 40 photos basse-définition datées et situées de Combi VW. Le fait que 14 de ces véhicules sont mentionnés dans les documents trouvés sur les disquettes. Le fait que le site n’a jamais été actualisé mais que, tous trois mois, une page soit créée qui reprend tel quel le contenu du site d’origine. Le fait que ces pages personnelles sont hébergées par des fournisseurs basés en Espagne. Le fait que les informations postérieures à 1998 sont contenues sur un CD réinscriptible de la marque Verbatim. Le fait qu’une émission d’Europe 1 consacrée aux disparitions inexpliquées (diffusée le 2/12/99) s’intéresse aux animatrices du Club Mickey, établissant un lien entre les jeunes filles et des « fuites toxiques » dans la casse automobile tenue par des gens du voyage proche de leur bungalow. Le fait que deux des jeunes filles appellent sa station pour affirmer qu’aucun gitan ni aucune fuite toxique n’ont motivé leur départ précipité. Le fait que le gérant du Club Mickey avait les mains baladeuses et qu’elles ont quitté Port-la-Nouvelle pour remonter en Belgique travailler comme hôtesses au parc d’attraction Walibi. Le fait qu’elles ne mentionnent pas la troisième jeune fille. Le fait qu’un fil de discussion titré « Ever heard of VW-Bus related toxic spills ? » apparaît sur un forum consacré aux voitures de collection le 3/12/99. Le fait que le 30/12/99 à Sant Antoni sur l’île d’Ibiza les pompiers pénètrent dans une propriété isolée suite à un appel téléphonique signalant un début d’incendie dans une pinède. Le fait que l’incendie est vite maîtrisé. Le fait que les pompiers appellent la police après avoir découvert aux abords de la maison aux volets clos des citernes d’où s’échappent des « matières suspectes ». Le fait que la police laisse passer 24 heures avant d’intervenir. Le fait que la propriété est habitée depuis 1959 par un couple de Suisses originaires de Martigny (Valais) connus pour leur discrétion. Le fait que Fermi P., commerçant à Sant Antoni, les présente comme les « anciens animateurs d’une communauté d’étrangers, belges, français, anglais ayant vécu dans la propriété de 1966 à 1978 avant de disparaître tous, comme ça, du jour au lendemain. » Le fait que le plus âgé des deux hommes est aveugle. Le fait que le 31 décembre 1999 les policiers d’Ibiza découvrent en arpentant le terrain, dissimulé par des plaques de tôle ondulée, un puits d’une « profondeur à déterminer » d’où s’échappent des odeurs évoquant « la réglisse ou le pétrole brut ». Le fait que les policiers d’Ibiza, poursuivant leur exploration, découvrent un « trou circulaire de 5 m. de diamètre et de 3 de profondeur contenant un réseau de câbles optiques ». Le fait que les policiers d’Ibiza découvrent, dissimulée par une haie de bambous, une cabane de parpaings, sans fenêtre, fermée par une porte blindée. Le fait qu’une chaleur élevée s’en dégage ainsi que des « vibrations assourdissantes ». Le fait que la porte s’ouvre d’elle-même. Le fait que les policiers d’Ibiza découvrent à l’intérieur les corps sans vie des propriétaires des lieux, vieux hommes nus allongés sur un matelas gonflable, se tenant par la main. Le fait qu’à leur tête se trouve un PC 486 dont l’écran de veille, blanc sur noir en Comic Sans MS, fait défiler la phrase « WE ARE THE CHEMICALS ».

12. La route de Belgrade


proposition de départ

10h30 paris place de la république se diriger vers le fond du car prendre une place fenêtre vérifier l’inclinaison du siège le baisser d’un cran descendre l’accoudoir voilà embarqué

12h14 reims le froid de la vitre contre la tempe la pluie dehors vibration du moteur dans le crâne s’accentuant quand on serre les dents humidité sur la paume en essuyant la buée dehors ça file l’œil peine à saisir le défilé du paysage

13h45 forbach grondement dans l’estomac trop de gâteaux secs on hésite entre la faim et la nausée première envie de pisser

14h05 sarrebrück la vessie sur le point d’exploser

15h02 karlsruhe enlever ses chaussures les pieds commencent à gonfler ne pas oser retirer ses chaussettes les chevilles craquent on écarte les orteils ça fait déjà du bien

15h55 pforzheim engourdissement des jambes pointe de douleur dans le genou droit léger mouvement du bassin pour essayer un étirement on arrive à caler le pied droit sous le siège de devant répéter le mouvement côté gauche alterner ça marche un temps puis on renonce la douleur ne s’équilibre plus

18h03 munich en vue soleil couchant qui aveugle yeux plissés éblouis munich au loin envie de pisser

18h38 aire de kirchdorf pisser jusqu’à remplir l’urinoir debout planté ne pas réfréner son aaaahhhh de soulagement

20h50 nuit sur les faubourgs de vienne premiers bâillements première joue qui gratte les paupières s’alourdissent mais la nuque reste raide manger le sandwich acheté deux heures plus tôt défaire sa ceinture premières bouchées c’est pas bon mais ça nourrit

23h40 nuit sur l’europe centrale la somnolence gagne une détente des bras des jambes de la nuque qui n’est pas repos mais épuisement défaite la tête s’incline contre la vitre c’est inconfortable mais c’est comme ça seul appui les vibrations bercent un moment mais non impossible trop désagréable c’est le dentiste et la perceuse on redresse la tête on tente le sommeil nuque cassée on s’effondre

02h11 nuit sur l’europe centrale mine de rien on a dormi mal mais on a dormi c’est l’arrêt du car qui nous réveille on s’étire on bâille et on replonge aussitôt
04h34 une érection de sommeil mauvais

05h09 ça s’insinue entre les paupières ça picote les yeux c’est jaune orangé voilà le jour juste un trait l’œil s’entrouvre et quelque chose écrit en hongrois le matin est là la gorge sèche mâchoire qui craque pieds qui puent on ne parle même pas du reste étirement crac crac crac crac

07h48 aube sur la voïvodine on mâche un bout de sandwich pas bon mais pas pire qu’hier on boit de l’eau chaude gargouillis intestinaux on mange une pomme fripée on mâche un chewing-gum

08h13 arrêt à novi sad les pieds ont doublé de volume les joues piquent la sueur colle les yeux brûlent soif soif soif début de migraine pulsations qui frappent les tempes

10h30 gare routière de belgrade déplier le corps contraint l’extraire du car la terre est meuble le ciel mou on flotte et on sourit heureux d’être là une fois encore entier à bon port rendu.

Codicille : sans doute le reflet d’un rapport personnel difficile à la question du corps je n’ai jamais su quoi en faire en écriture. L’impression de n’avoir jamais trouvé la bonne distance, souvent en décrivant de trop près (couleur des yeux, pilosité, os qui saille, tumeur) jusqu’à obscurcir le corps entier. Autre chose jusqu’à présent manquée : parler du corps autrement que par la douleur, le complexe, le mal-être en général. Il y a là une facilité. Il faudrait explorer la grâce du mouvement, l’aisance, le bonheur du corps qui vit. J’ai rarement trouvé en littérature une représentation du corps qui me semblait (difficile à définir) juste. J’aime le poids du corps de Maigret, presque trop lourd pour les petits volumes qu’il investit. J’aime le corps des hommes chez Jean Genet parce qu’ils semblent apparaitre en littérature comme aux yeux du monde pour la première fois. Mais, de façon générale, je préfère les personnages dont le corps demeure indistinct ; à quoi ressemblent précisément Holden Caulfield, Aliocha Karamazov et tous les personnages de Modiano ou de Maupassant ? Les personnages des « Vagues » de Virginia Woolf qu’on suit, au plus près, depuis l’enfance, sont-ils décrits avec grande précision ? Leur beauté, pour moi, flotte, et c’est sans doute ce qui m’attire. La question de la sexualité, aussi, est problématique. Que faire de cette part si casse-gueule et pourtant si importante ? J’ai mille exemples de livres qui décrivent l’échec ou la frustration mais combien qui donnent à lire le plaisir ? De mon côté j’ai, jusqu’à maintenant, choisi d’éteindre la lumière.

11. Malédiction


proposition de départ

Elle racontait souvent cette histoire qui lui était arrivée en 1928. À l’époque elle habitait une chambre au sixième, 31 boulevard des Filles-du-Calvaire. Elle était employée de maison. Elle avait quitté son village en 1925, à l’âge de seize ans. Son père lui avait dit : « Ce n’est plus possible avec ta belle-mère. Toi, elle, et moi entre vous deux. Il faut que tu comprennes… » Elle avait laissé ses deux petits frères à cette femme folle et violente dont son père ne pouvait se séparer. Le jour du départ, sur le pas de porte, la belle-mère l’avait maudite. Ce n’étaient pas des mots en l’air. Pas de crachat par terre ni d’air de mépris, juste cette promesse calculée, pesée, jetant une ombre sur l’avenir. Elle était partie faire la bonne à Strasbourg, Nice, Monte-Carlo puis Paris. 31 boulevard des Filles-du-Calvaire, printemps 1928. Quelles présences du village alsacien l’accompagnent après tant de déplacements ? Quelle importance, tout ça, quand on a seize ans et que la vie vous entraîne vers le soleil du midi, là où personne ne parle la langue des origines, celle des tisserands, celle des berceuses aux petits frères, celle de la malédiction. 31 boulevard des Filles-du-Calvaire elle habite au sixième avec vue sur la République. Ce soir du printemps 1928 elle monte se coucher après son service, elle ferme les volets, fait sa toilette, se met au lit. Le soir est doux. Elle s’endort bien vite. Un peu avant minuit elle rouvre les yeux. Quelque chose l’oppresse. Il fait une chaleur épouvantable dans la chambre sous les toits. Une chaleur rouge. Elle écarte les draps. Une volonté invisible l’immobilise, écrase sa poitrine. Elle se demande si c’est un rêve – mais quel rêve a ce poids-là ? Soudain des mains lui étreignent le cou, des mains qu’elle ne peut voir mais dont elle reconnaît les callosités, les ongles trop longs. Ces mains l’étranglent. Elle sent les pouces qui cherchent sa carotide, les index qui compriment sa mâchoire. La force à l’œuvre veut sa mort. Elle voudrait perdre connaissance mais les mains lui refusent ce soulagement. Elles lui accordent un filet de souffle pour maintenir sa conscience face à la mort qui approche. Soudain tout s’arrête. Plus de chaleur rouge, plus de mains qui étranglent. Retour à l’obscurité de la nuit de printemps. Seul son cou gonflé témoigne de l’expérience vécue.

Elle racontait souvent cette histoire. Soixante ans après ses mains savaient encore mimer le geste meurtrier. C’était drôle de la voir comme ça, les yeux exorbités, le visage tout rouge, elle qui gardait en toute circonstance une douce réserve. Nos yeux suivaient ses mains de vieille dame, avec la belle alliance d’argent à l’annulaire, qui chassaient d’un geste vague le souvenir ancien. « Et trois jours plus tard je recevais une lettre de mon père. La folle s’était jetée sous le train du soir. Je sais l’heure du passage du train au pont de Sélestat. Je sais l’heure où les mains m’ont étranglée. Des certitudes comme celles-là on en a peu dans la vie, croyez-moi. »

Codicille : Mains invisibles. Reconstitution imprécise d’un des récits « gothiques » que ma grand-mère racontait de son enfance dans une sombre vallée alsacienne. Cette proposition m’a donné le tournis ; tant de paires de mains possibles, laquelle choisir ? Une heure d’insomnie la nuit de vendredi à samedi et celles-ci sont venues, dans le noir.

9. Nuit d’été à Llanberis


proposition de départ

Les motards ont garé leurs Yamaha sur le parking « Guests Only » de l’hôtel. Une femme en tenue de cuir, casque sous le bras, fume une cigarette. Elle lève les yeux vers le ciel étoilé, se perd dans la contemplation de la nuit, allume une cigarette avec la fin de la précédente, fait quelques pas entre les motos, passe la main sur leurs moteurs tièdes. Elle tourne la tête vers l’hôtel. À cette heure avancée de la nuit la plupart des chambres sont plongées dans le noir. Elle tend l’oreille lorsqu’une moto se fait entendre sur la route. La moto passe devant l’hôtel sans s’arrêter – la nuit d’été retrouve son silence. Elle tire de longues bouffées nerveuses. Quelque chose l’attire vers le fond du parking, un Combi VW garé tout au fond. Son plafonnier clignote. Elle s’approche. Apparemment personne à l’intérieur. Des formes rondes, bombées, remplissent l’habitacle. Dans le clignotement du plafonnier elle distingue des sacs du supermarché Waitrose pleins à ras-bord de…quelque chose. Elle pose la main sur la portière latérale qui s’ouvre lentement. Tout son corps se met à trembler. Elle pousse un cri dans la nuit, un cri à réveiller les morts.

Assis sur les marches de l’entrée de service de l’hôtel il tape un message sur son téléphone, écrit quelques mots puis les efface, lève les yeux vers le ciel de nuit, réfléchit un moment, se remet à écrire. Il ôte sa calotte de papier, défait les premiers boutons de sa blouse, soupire. Il va pour ranger son téléphone quand quelque chose lui vient à l’esprit. Sourcils froncés il reprend son message. Dans la cuisine de l’hôtel quelqu’un passe la serpillière et l’appelle une fois, deux fois. Il ne répond pas. Il presse ses index sur ses yeux, prend sa respiration, relit son message. Quelque chose le tracasse encore. Il aperçoit une femme en tenue de moto qui fait les cent pas sur le parking. Il la suit des yeux sans la voir. Il reprend son téléphone, son pouce tremble mais il finit par appuyer sur « Send ». Voilà, c’est fait. C’est alors qu’il entend un cri venu du fond du parking. Le cri d’une femme. Le cri d’une douleur sans nom.

Il est assis en tailleur sur le balcon du second étage de l’hôtel. Derrière lui sa chambre est éclairée par les lueurs mouvantes du téléviseur. Il débouche au couteau suisse une deuxième bouteille de Pinot Grigio. Il lève les yeux vers le ciel étoilé, boit une gorgée de vin, rote, sourit, au bord des larmes. Il essaye de se lever mais retombe lamentablement sur ses fesses. Il roule une cigarette et l’allume, crache le tabac collé à ses lèvres, boit une gorgée de vin. Il entend une femme appeler deux fois un certain Malcolm depuis les cuisines de l’hôtel. En tenant fermement les barreaux du balcon il parvient à se mettre debout. Il s’accoude, saisi par le vertige. Il aperçoit une femme en tenue de moto qui arpente le parking. Il boit une grande gorgée de vin. Son visage se tord, ses larmes se mettent à couler. Il grimace, tente de les retenir, se frappe le front, pleure de plus belle. Tout son corps est secoué par les sanglots. Il s’effondre sur le balcon, pose ses mains sur son visage. Les larmes l’étouffent. Il entend au loin un cri poussé par une femme, un cri déchirant. Quelque chose se passe sur le parking. Il se redresse mais sa tête lourde l’alcool l’empêche de comprendre qui sont les gens qui accourent auprès de la femme en tenue de moto qui agite ses mains comme si elles étaient en feu.

Codicille : comme une scène de théâtre nocturne, chaque personnage à sa place dans le décor, chacun pris par une volonté dont on ne sait rien, et le drame qui survient. On pourrait multiplier par dix, par cent, les descriptions de ce que les résidents de l’hôtel faisaient avant le drame. Le genre de point de départ dramatique que l’on trouvait dans les pièces radiophoniques « Les Maîtres du Mystère » que j’aime tant. Sauf qu’ici on laisse les choses en suspens et que l’attention se porte sur le flottement avant le déclencheur de fiction, sur les gestes des témoins, déliés de l’action à venir. Autrement dit : le fil de la vie que coupe sans prévenir le drame.

8. Quatre chambres anglaises


proposition de départ
1) Brighton, 2010 -– Intérieur

Le lit est petit, creusé par des centaines de corps. Une applique au-dessus de la tête. Un bureau avec un paquet de fiches listant les services de l’hôtel. Le téléviseur est posé sur un bras articulé en hauteur. Écran plat diffusant Channel Four. La moquette est rouge et épaisse, comme dans tous les hôtels anglais. Depuis le lit on aperçoit l’intérieur de la salle de bain, baignoire haute, lavabo et miroir fendus.

2) Shoreham, 2009 -– Intérieur

Le lit est immense, creusé par des centaines de corps. Le téléviseur posé sur une commode en acajou ne marche pas. La moquette rouge est couverte de traces de semelles boueuses. Depuis le lit on aperçoit la salle de bain exiguë, la douche encastrée, le lave-main, le miroir sous le néon jaune.

3) Llanberis, 2012 -– Intérieur

Le lit pourrait accueillir trois corps. Aux traversins s’ajoutent deux couches d’oreillers moelleux et, dessous, des draps blancs cartonnés d’apprêt industriel. Le téléviseur est un écran géant fixé au mur. La moquette est rouge avec de minuscules fleurs de lys blanches. Depuis le lit on aperçoit la baignoire ronde, le lavabo en forme de coquille St Jacques, le bidet.

4) Londres (Hammersmith), 2011 -– Intérieur

Le lit est long et étroit. Draps gris et couette Ikea orange. Un écran plat sur bras articulé diffuse BBC4. Sur une desserte une bouilloire, un assortiment de crackers et de thé en sachet. La moquette est grise et râpeuse comme celle des bureaux en open-space. Depuis le lit on aperçoit une douche à l’italienne en carrelage noir.

1) Brighton, 2010 –- Extérieur

Un parking désert dans la nuit d’octobre. Le vent sur le front de mer, les cabines de plage fermées. Le fracas des vagues invisibles. Le bleu des lampadaires sur les galets. Un Combi VW garé en épi, seul.

2) Shoreham, 2009 -– Extérieur

La nuit dans la ruelle derrière l’hôtel. Obscurité tranchée par les néons de l’Antalya Kebab et ceux du pub The Langley Arms. Un Combi VW est garé au fond de l’impasse contre l’entrée de service condamnée du Shoreham Youth Hostel. La porte du véhicule est entrouverte. À l’instant où les néons l’éclairent des sacs en plastique du supermarché Waitrose apparaissent.

3) Llanberis, 2012 -– Extérieur

Nuit. Une quinzaine de motos japonaises garées sur le parking marqué « Guests Only » du Victoria Hotel. Le ciel est noir, piqueté d’étoiles. Un Combi VW est garé à distance des autres véhicules. La lumière de son plafonnier clignote faiblement.
– Extérieur

4) Londres (Hammersmith), 2011 -– Extérieur

Chien et loup d’hiver. Les autobus rouges se croisent, bondés. Les passants défient l’averse parapluies en avant. Sur les marches du Belvista Hotel aux fenêtres condamnées par des planches clouées s’entassent huit sacs du supermarché Waitrose.

Codicille : le motif, sa répétition. Profiter de la systématique de ces « gammes » pour installer des situations à développer plus tard, si l’on a envie de creuser cette histoire de présence d’un véhicule étrange que l’on croise à différentes époques en différents lieux. Ou bien : poser des situations comme une réserve de départs de fiction sans savoir si elles seront jamais reprises ou si elles resteront, inutilisées, juste pour le plaisir de les avoir construites. Le bénéfice de cet exercice c’est de prendre le temps de poser des choses alors qu’habituellement, guidé par un récit qui tend vers un but unique, on ne se concentre que sur ce qu’on a, net, face à soi plutôt que sur le flou de la vision périphérique.

7. portrait d’Éric Bernstein (1955 – 1989 ?)


proposition de départ

Âgé de 7 ans en 1962 il réalisa que ses vendredis en famille ne ressemblaient pas à ceux de ses camarades. Maman laisse la porte du jardin entrouverte pour que personne ne sonne. Avec mémé elles finissent de préparer le dîner. L’oncle et les cousins arrivent en groupe. Papa allume les bougies. Tout le monde s’attable. Il aime ces vendredis dans la pénombre, les confidences qu’elle induit. Mémé s’endort dans son fauteuil ; les cousins qui partent ne la réveillent pas. Il monte se coucher à la lumière de la bougie. Sitôt installé au fond de son lit il écoute la vie des autres qui s’écoule au dehors : les autobus qui passent, les radios des voisins, les portières qui claquent –- une mécanique du monde dont la famille s’affranchit chaque semaine.

À l’âge de 19 ans il devança l’appel. Il se souvient de l’arrivée à Baden-Baden, le 1er octobre 1974, des wagons réservés aux conscrits, des chants des permissionnaires, de l’installation à la caserne, du froid qui y règne, de la vision du crâne après la tonte, de l’uniforme qui sent l’humide. Il se souvient des premiers entraînements au tir, de son talent qui épate camarades et supérieurs, des manœuvres dans la Forêt-Noire, visage noir de peinture camouflage, des permissions à Fribourg. En mars 1975 il passe aux Transmissions. Là aussi il excelle. Il aime l’ajustement des fréquences, les voix brouillées dans la nuit, le cliquetis du morse, les heures de décryptage. Un matin ses supérieurs le convoquent. Ils lui proposent des choses vagues mais un engagement ferme. Il signe aussitôt.

À l’âge de 21 ans il s’installa à Berlin-Ouest. Reinickendorf, Quartier Napoléon, là où les Français dirigent leur secteur d’occupation. Il aime la ville au premier regard, son Reichstag éventré, l’amertume de sa bière, ses drames enfouis. Pour lui Berlin-Ouest est une île au milieu d’une mer hostile, un refuge. On lui enseigne toutes sortes de choses dans des sous-sols sécurisés. Il perfectionne son allemand, affine ses talents. Il rencontre une fille mais c’est compliqué, il ne peut pas simplement aimer, ses relations sont testées, scrutées, au moindre doute il faut rompre. Il renonce à la fille de Neukölln. On lui confie des missions de pas grand-chose : relever des boîtes à lettres de l’autre côté, interroger le menu fretin et rédiger des rapports de trente pages, filer untel ou untel sans jamais savoir si c’est un entraînement ou si la proie à son importance. Il monte en grade. Les missions se font plus intéressantes : désormais il arpente la surface de la ville comme ses souterrains. Dans cette vie de pénombre il retrouve la chaleur des vendredis de son enfance, les confidences échangées que le jour cru n’autorise pas. L’été il se baigne à Wannsee. Sur la plage il fait le joli cœur. Il prétend être pâtissier ou pilote d’avion. Des Berlinoises sans nom passent entre ses bras. Dans sa famille on n’accepte pas son installation dans la ville du Mal. Quand il nage à Wannsee il pense parfois à sa place en ce lieu, à l’ironie des choses, puis il rejoint le rivage en dos crawlé.

À l’âge de 30 ans on le muta à Paris. Il ne reconnaît pas la ville et pourtant le quartier de son enfance est tout à côté de la caserne des Tourelles où il a son bureau. Il prend un appartement métro Danube. C’est la première fois de sa vie d’adulte qu’il vit loin des chambrées. Le vendredi soir il passe voir papa et maman. Les bougies éclairent leurs visages vieillis. Eux se sont faits à l’absence de l’oncle et de mémé. La vie qu’il s’est choisie ne lui a pas laissé le loisir du deuil dont jouissent les civils. Un vendredi de décembre maman invite une inconnue, une cousine de cousin tout juste arrivée d’Haïfa. Elle soutient son regard triste, s’attache quelques semaines puis disparaît. Il ne sait s’il faut y voir un échec de la concurrence à le corrompre ou une peine de cœur évitée. Dans les sous-sols du boulevard Mortier il forme des jeunes gens. Un sur dix achève le parcours. Il aimerait tant les nourrir de récits aventureux. Il sait combien ses enseignements les déçoivent. Début 89 on le rappelle à Berlin-Ouest. On a besoin de lui là-bas.

À l’âge de 34 ans il retrouva la ville de sa jeunesse. En son absence elle a si peu changé. Un dimanche il longe le Mur à vélo. Le béton nulle part se fissure – quelle fiction se racontent-ils en haut lieu ? Il reprend ses habitudes, renoue avec ses relations anciennes. Les récits qui lui parviennent, les échos de l’autre côté sont confus et trompeurs. Il rédige des rapports remplis de conditionnels qui exaspèrent ses supérieurs. Il se met à douter de ses certitudes et de son instinct. Il se sent précocement rouillé. Un soir de novembre maman l’appelle. Il est tard, il s’étonne, pressent un malheur. Elle lui dit d’allumer son poste. Tout explose dans les rues de la ville. Elle pleure de joie au son des marteaux-piqueurs. Il sort dans la nuit, se laisse guider par la vague. Il franchit le Mur par une brèche tout juste ouverte. Il avance à contresens dans la nuit de l’Est, traverse Mitte et Prenzlauerberg. On le bouscule, on se moque, on lui dit que ce n’est pas là que ça se passe, qu’il doit faire demi-tour. Il n’entend rien, n’écoute personne. La nuit devient plus sombre à mesure qu’il s’enfonce dans l’Est dépeuplé. Il disparaît dans la nuit de Pankow. Sans laisser de trace.

Codicille : personnage repris d’un texte ancien, le genre de texte sur lequel on pourrait/devrait/aimerait revenir tous les 5 ou 10 ans parce que les questions en jeu nous touchent encore, que les lieux changent et les évènements s’éloignent, que la perception qu’on en a évolue. Et parce qu’on vieillit tandis que les personnages gardent leur intemporelle beauté. Je n’ai jamais vraiment travaillé avec un cadre/découpage aussi précis ; plutôt une suite de notes numérotées qui déroulent une temporalité souple. Du temps où les textes envisagés/souhaités ne pouvaient être que des romans la construction des personnages, de leur passé, de leur corps, était fondamentale. J’ai fini par me lasser de cette systématique si balisée que j’en suis venu à contester sa légitimité et son intérêt. À présent je regrette un peu les personnages bien dessinés, leur présence bienfaisante à mes côtés, comme les amis secrets des enfants, tout au long de l’écriture -– y aurait-il un moyen de les retrouver sans se fondre dans le carcan ancien ?

6. Antoine


proposition de départ

Je m’appelle Antoine. Ou plutôt : Antoine est mon quatrième prénom, celui d’un grand-père que je n’ai pas connu. Mon premier prénom se situe à la fin de l’alphabet, mon quatrième au début. S’emparer de cet éloignement pour établir à la fois une mise à distance et une relation pour qui connaît mes prénoms et ma vie. Mon deuxième prénom est celui de mon père, mon troisième celui du grand-père qui m’a élevé, mon quatrième celui d’un inconnu. Une ligne d’hommes disparus.

« L’autorail déposa Antoine et sa valise à la gare de Triage un matin frais et lumineux. Sur les voies de garage brûlaient des braseros entre les wagons-lits aux rideaux déchirés. »

Au bureau de vote, il y a quelques années, l’assesseur qui avait ma carte d’identité en main a souri et m’a dit : « Je vois qu’on n’a oublié personne… » C’est un peu ça. Porteur de trois lieux : la Bourgogne, la banlieue ouest de Paris, l’Algérie. J’ai toujours inscrit les lieux d’origine de mes personnages dans leur nom. Mes « Antoine » se sont appelés Béhorléguy (pour le Pays Basque), Malinkovsky (pour la Lorraine des Polonais), Delubac (un Antoine du versant sombre des montagnes).

« Antoine ne reconnut rien de la ville. Alors s’imposa cette question impossible à ignorer : en quoi un passé terne pourrait-il, à vingt ans d’écart, représenter un territoire de réconfort et de consolation ? »

Antoine, Anton, Antonio, Tonio, Tony. Un prénom malléable, intemporel, connu de tous et d’une grâce transparente. Je n’ai jamais aimé les noms de personnages trop typés et, partant d’Antoine, j’ai toujours essayé de ne pas charger les noms de famille. Me reviennent en mémoire Thevenot, Gutierrez, Jaouen, Devaux, Benyamine, Giraldi, Mercier, Hoffmann, Ledoux. Des noms porteurs d’une Histoire de France établie par couches successives. Leurs prénoms : Marc, Éric, Sylvie, Etienne, Gabriel, Karim, Sandra, Goran, Patrick, Hélène, Dimitri, Martial, Laurent, Roland, Franck, Boris, Sarah, Dominique. Transparence, là encore. J’aime ces noms qui autorisent les personnages à sortir lentement de leur anonymat, de leur insignifiance. Pas de détermination excessive, pas de préconceptions qui forcent un destin.

« À l’heure où la campagne se peuple d’ombres on trouva Antoine noyé dans le lavoir du village voisin. Son visage portait la blancheur troublée de la lune montante. »

Chaque texte et cette question : un Antoine y trouvera-t-il sa place ? Le sentiment qu’un texte sans est un texte dont je ne m’empare pas vraiment. Une pensée, donc, pour tous les Antoine à venir.

5. Standard des Renseignements & Dérangements, 1991


proposition de départ

Elle décroche le téléphone et annonce : « Service des Renseignements, je vous écoute. » La voix de l’interlocuteur est lointaine. Elle lui demande de répéter le nom, il s’agace : « Cerisier ! Comme l’arbre. » Il ignore le prénom. Elle ne trouve qu’un « Cerisier » à Asnières-sur-Seine, ce doit être lui. Sitôt le numéro noté, l’homme raccroche.

Il décroche le téléphone et annonce : « Service des Dérangements, je vous écoute. » La femme au bout du fil s’inquiète. Elle appelle sa mère depuis 24 heures et personne ne répond. « Vous comprenez, elle est âgée et comme j’habite loin… » Il parcourt la liste quotidienne des interventions sur les lignes…Rien concernant le village de l’Orne en question. La femme bredouille : « Tant pis…Au revoir, monsieur… »

Elle décroche le téléphone et annonce : « Service des Renseignements, bonjour. » Elle entend des rires étouffés. Une voix d’enfant calée dans les graves lui demande : « T’habites Bourg-la-Reine ou Choisy-le-Roi ? » Éclats de rire. Elle raccroche.

Elle décroche le téléphone et annonce : « Service des Renseignements, j’écoute. » Il voudrait le numéro du Consulat de Yougoslavie à Lille. Elle le lui donne. Il dit, avec un fort accent : « C’est celui que j’ai. Vous êtes sûre ? Des jours que personne ne répond. Je ne comprends pas. »

Elle décroche le téléphone et annonce : « Service des Renseignements, bonsoir. » Un bruit d’averse. « Allô ? Service des Renseignements, je vous écoute. » Le bruit se fait plus fort. Elle pense à une chasse d’eau. « Allô ? Service des Renseignements, je vous écoute ! » Un homme se met à hurler : « Allô ! Allô ! Y’a d’la merde dans l’tuyau ! »

Elle décroche le téléphone et annonce : « Service des Renseignements, bonjour. » Voix de femme : « J’aurais besoin… » Elle hésite « …du numéro d’Éric Bernstein à La Garenne-Colombes. J’ai oublié l’adresse… » Elle cherche, se trompe sur l’orthographe du nom, recommence. « Je n’ai pas de Bernstein à La Garenne-Colombes, désolée. » La femme reste silencieuse un moment. « Et…à tout hasard…À Colombes tout court ? Ou à Bois-Colombes ? » Un espoir dans la voix. « Non plus, désolée. » Au bord des larmes : « Ce n’est pas grave, c’était juste…au cas où… »

Il décroche le téléphone et annonce : « Service des Dérangements, je vous écoute. » L’homme est furieux. « Dix fois que je vous appelle ! Dix fois ! C’est pour aujourd’hui ou pour demain, le rétablissement de la ligne ? Il pleut, je suis dans une putain de cabine, j’en ai marre, vous m’entendez ? Marre ! » Restons calme. « Puis-je avoir votre nom et votre adresse, s’il vous plaît ? » L’homme se met à hurler : « Mon nom et mon adresse ? Comme si vous ne me reconnaissiez pas ! Dix fois que je vous appelle, je vous dis ! » Restons calme, il y a des jours comme ça.

Elle décroche le téléphone et annonce : « Service des Renseignements, j’écoute. » Un homme avec un chat dans la gorge : « Je cherche un numéro à Levallois-Perret. 65 rue Aristide Briand. Grasset, Samuel. » Elle fait défiler les noms. « Je n’ai pas de Samuel Grasset à cette adresse. » Il s’étonne : « Mais comment, c’est impossible ! Vous devez faire erreur. Nous parlions la semaine dernière encore ! 47 58 31 70. Maintenant on me dit que le numéro n’est pas attribué ! C’est insensé ! » Elle hésite avant de lui répondre à voix basse : « Certaines personnes sont sur liste rouge, monsieur. Liste rouge, vous comprenez ? »

Codicille : Toujours été intrigué par le 12 et le 13, ces services de France Télécom disparus. Répondaient-ils depuis une pièce où se trouvaient tous les annuaires de l’année ?

Travail sur la répétition, les possibilités du même. Chaque numéro demandé, chaque réclamation comme un départ de fiction.

4. Nationale entre Montluçon et Vichy, 1980


proposition de départ
version douce

Christine me raconte qu’il y avait dans les années 1980 sur la nationale entre Montluçon et Vichy une maison à vendre que chaque été elle apercevait depuis la banquette arrière de la R18 familiale. Longue maison de bord de route, façade noircie par les fumées des échappements, toit de chaume, jardin qui, de juillet en juillet, s’enfrichait. Christine ne se souvient pas du nom du village, du département ; juste qu’il restait une petite heure avant l’arrivée chez les grands-parents. Elle a récemment repris le chemin sur Street View, mais trop de temps a passé, les ronds-points ont remodelé les routes, les contournements ont isolé les villages. Cette maison elle y repense chaque été. Chaque été elle s’imagine redescendre en Auvergne au rythme de la R18, ignorant les ronds-points, les rocades, les autoroutes. On ne sait jamais. Quand elle repense à ses étés chez les grands-parents elle revoit la maison de bord de route plutôt que la ferme familiale ; cette maison entraperçue depuis la R18 comme une promesse de douceur et de consolation chaque été négligée par les grands ; l’espoir manqué d’une saison sans heurts ni ennui.

version dure

Christine me raconte qu’il y avait dans les années 1980 sur la nationale entre Montluçon et Vichy une maison à vendre que chaque été elle apercevait depuis la banquette arrière de la R18 familiale. Longue maison de bord de route, façade noircie par les fumées des échappements, toit de chaume, jardin qui, de juillet en juillet, s’enfrichait. Christine ne se rappelle pas le nom du village, du département ; juste qu’il restait une petite heure avant l’arrivée chez les grands-parents. On l’apercevait après six heures de route exténuante. La voiture était trop petite pour les trois sœurs et les parents. Les genoux et les coudes se cognaient, l’aînée se grattait sans cesse les bras, la petite braillait, tout puait le tabac, le jambon qui suinte, la transpiration. Elle a récemment repris le chemin sur Street View, mais trop de temps a passé, les ronds-points ont remodelé les routes et le paysage général a été griffé par Flunch, Casto, Brico, Kiabi, Carglass, Ikea, Jardiland, Leclerc. Cette maison elle y repense chaque été. Chaque été elle s’imagine redescendre en Auvergne en ignorant les ronds-points, les rocades, les autoroutes. On ne sait jamais. Quand elle repense à ses étés chez les grands-parents elle revoit la maison de bord de route plutôt que la ferme familiale. La ferme familiale puait le lait suri, les grands-parents battaient les chiens, tout était horrible et sale. La maison entraperçue depuis la R18 était une promesse de consolation négligée ; un rachat possible de tous les étés pourris de l’enfance.

Codicille : envie de poursuivre l’idée d’un lieu précis associé à une époque donnée. Difficile de se concentrer sur les sonorités en préservant le sens, l’intention. Trop fixé sur les sons on perd la chaleur du texte, son humanité ; trop fixé sur la narration et les rythmiques se diluent…

3. Créteil, 2009


proposition de départ
en court...

À 8:59:34 il se tient devant la pointeuse. À 9:00:01 il passe le badge devant le lecteur. La journée commence. L’open-space est encore vide – odeur citronnée du nettoyage des aurores. Il ouvre les stores un par un. Celui du fond ne remonte qu’à moitié. Le soleil d’hiver trace des losanges d’argent sur le lino, éclaire les bureaux en désordre, les étagères de livres en attente de traitement, les bannettes de courrier. Les collègues ensommeillés arrivent les uns après les autres. Ils sentent le tabac froid de leur dernière cigarette avant le boulot. Les ordinateurs reprennent vie, grondements et gargouillis. À 9:13:41 il s’attaque à la pile d’ouvrages du jour. Ici les livres ne sont plus des « livres », des « romans », des « essais » mais des « ouvrages » ou des « documents ». Il colle l’étiquette de la cote sur les tranches, estampille les pages 9, 99 et 199, encode un antivol, bipe l’ouvrage équipé pour le faire entrer dans le grand catalogue. Quelques mois plus tôt il portait les livres à son nez, testait leur souplesse, parcourait les préfaces. Désormais titres et thèmes défilent indifférents. Certains, pourtant, attirent encore son attention…Une étude du littoral mauritanien, une histoire agricole de la Campanie, des choses si précises qu’elles ne peuvent, au microscope, qu’ouvrir des univers magiques. À 11:30:09 il parcourt les rayons une liste en main. Ici la place est comptée. Il désherbe des ouvrages auxquels personne ne s’intéresse plus. Une biographie de Tony Blair, le théâtre de Robert Pinget, une anthologie de la poésie libanaise, tout Joë Bousquet. À 12:00:00 il passe son badge devant le lecteur. Déjeuner solitaire à la cantine. Au menu : cœurs de palmier, tofu au curry et île flottante – un jour sur deux est un jour sans viande. Un café devant la pointeuse à 12:44:44. Bip à 12:45:00. L’après-midi à recoller des pages, à estampiller des méthodes d’italien, des revues de géomatique. Les bons jours il aime ranger les ouvrages qu’il vient de traiter. Les bons jours – peu importe que les lecteurs qui passent s’en emparent ou pas –- il a le sentiment d’ajouter du savoir au savoir, de mettre à disposition de nouveaux éclairages sur le monde. Pour un peu il y trouverait une raison de mettre le réveil à 6h. À 16:03:51 le soleil disparaît derrière les barres de la cité. Un de ses collègues regarde un tutoriel de bricolage, un autre une portée de labradors endormis dans un panier. Sur le parking il fait déjà sombre. L’open-space se vide peu à peu. 16:50:31. Il est temps de remballer le matériel, de faire le point sur la journée. La moitié des étagères « En attente » est vide. Environ 200 ouvrages auront été traités. À 16:59:48 il se poste devant la pointeuse. Ses épaules sont douloureuses, surtout la droite, celle qui estampille et tamponne. Il passe son badge devant le lecteur à l’heure pile. Chaque journée validée est créditée de 20 minutes supplémentaires. Une réserve de temps inestimable.

...ou en long

Lundi 25 novembre. À 8:59:34 il se tient devant la pointeuse. À 9:00:01 il passe le badge devant le lecteur. La semaine commence. L’open-space est encore vide -– odeur citronnée du nettoyage des aurores. Il ouvre les stores un par un. Celui du fond ne remonte qu’à moitié. Le soleil d’hiver trace des losanges d’argent sur le lino, éclaire les bureaux en désordre, les étagères de livres en attente de traitement, les bannettes de courrier. Il pose la main sur la vitre froide. En bas le parking se remplit peu à peu. Le Combi VW est toujours là, sous le tilleul aux branches nues. Ça fait maintenant seize jours. Dans la journée, parmi les véhicules qui vont et viennent, il se remarque à peine, vieux tacot entre deux Clio, mais le soir, quand la nuit est tombée sur le parking vide, on ne voit plus que lui, carcasse solitaire immatriculée dans le 44 – une survivance. Les collègues ensommeillés arrivent les uns après les autres. Ils sentent le tabac froid de leur dernière cigarette avant le boulot. Les ordinateurs reprennent vie, grondements et gargouillis. À 9:13:41 il s’attaque à la pile d’ouvrages du jour. Ici les livres ne sont plus des « livres », des « romans » ou des « essais » mais des « ouvrages », des « documents ». Il colle l’étiquette de la cote sur les tranches, estampille les pages 9, 99 et 199, encode un antivol, bipe l’ouvrage équipé pour le faire entrer dans le grand catalogue. Quelques mois plus tôt il portait les livres à son nez, testait leur souplesse, parcourait les préfaces. Désormais titres et thèmes défilent indifférents. Certains, pourtant, attirent encore son attention…Une étude du littoral mauritanien, une histoire agricole de la Campanie, des choses si précises qu’elles ne peuvent, au microscope, qu’ouvrir des univers magiques. À 11:11:11 il boit un café dehors. De jour en jour les vitres du Combi se couvrent de poussière mais l’on distingue sur les banquettes les sacs jaunes et rouges portant une cible et le slogan « Et hop Prisunic ! ». Il trace une croix sur la vitre côté conducteur. Celle qu’il a dessiné sur le pare-brise avant le weekend est toujours là. Il finit son café en pensant : ce véhicule a quelque chose de familier, mais quoi ? Un souvenir vibrant impossible à situer. À 11:30:09 il parcourt les rayons une liste en main. Ici la place est comptée. Il désherbe des ouvrages auxquels personne ne s’intéresse plus. Une biographie de Tony Blair, le théâtre de Robert Pinget, une anthologie de la poésie libanaise, tout Joë Bousquet. À 12:00:00 il passe son badge devant le lecteur. Déjeuner solitaire à la cantine. Au menu : cœurs de palmier, tofu au curry et île flottante – un jour sur deux est un jour sans viande. Un café devant la pointeuse à 12:44:44. Bip à 12:45:00. Aujourd’hui il s’octroie une pause supplémentaire. Personne d’autre que lui ne semble avoir remarqué la présence du Combi VW. Chacun ici est absorbé par ses tâches. Il fait le tour du véhicule, hésite, vérifie que personne ne le voit et tente d’ouvrir la portière côté conducteur. Elle joue un peu mais résiste. En forçant il pourrait y arriver mais il n’ose pas et rentre, un peu honteux, dans le bâtiment. L’après-midi à recoller des pages, à estampiller des méthodes d’italien, des revues de géomatique. Les bons jours il aime ranger les ouvrages qu’il vient de traiter. Les bons jours – peu importe que les lecteurs qui passent s’en emparent ou pas -– il a le sentiment d’ajouter du savoir au savoir, de mettre à disposition de nouveaux éclairages sur le monde. Pour un peu il y trouverait une raison de mettre le réveil à 6h. À 16:03:51 le soleil disparaît derrière les barres de la cité. Un de ses collègues regarde un tutoriel de bricolage, un autre une portée de labradors endormis dans un panier. Sur le parking il fait déjà sombre. L’open-space se vide peu à peu. 16:50:31. Il est temps de remballer le matériel, de faire le point sur la journée. Les étagères « En attente » sont vides. Ce jour, 200 ouvrages auront été traités. À 16:59:48 il se poste devant la pointeuse. Ses épaules sont douloureuses, surtout la droite, celle qui estampille et tamponne. Il passe son badge devant le lecteur à l’heure pile. Chaque journée validée est créditée de 20 minutes supplémentaires. Une réserve de temps inestimable. Il retourne chez lui, oublie le travail et le Combi VW. Mardi 26 novembre. Ce matin il est en avance de trois minutes. Le froid de la nuit a couvert le pare-brise de givre. Les portières ne cèdent pas. Il a l’impression que les sacs Prisunic sont plus nombreux. Toute la journée il pleut. Impossible de sortir. Il se tient penché sur les ouvrages à réparer et évite de regarder dehors. Parfois les collègues s’étonnent de sa concentration. Au fond ils ne doivent pas beaucoup l’aimer : trop distant, trop taiseux, quelque chose de hautain là-dedans. Mercredi 27 novembre. Le soleil est de retour et avec lui une douceur inhabituelle. Sur le chemin de la cantine il fait un crochet par le parking. Est-ce la pluie de la veille ? La carrosserie est gluante et une odeur étrange, entêtante et sucrée, s’en dégage. Ce mercredi à la cantine : œuf mayonnaise, bœuf carottes, ananas au sirop. L’après-midi il envoie au pilon Ismaïl Kadaré, Ossip Mandelstam, Jaroslav Hašek. En quittant les lieux à 17:00:09 il croise les hommes de la sécurité qui courent en sens inverse. Trop fatigué pour se poser des questions. Jeudi 28 novembre. 09:01:01. Quelque chose s’est passé pendant la nuit. Les accès au parking sont condamnés. La commande centrale des stores de l’open-space ne marche plus. Une odeur agresse le nez, une odeur piquante et vinaigrée. Renseignements pris une armoire électrique aurait pris feu vers 23h. En attendant il faut travailler sous les néons sans voir le dehors. Pause à 10:54:09. Le digicode qui donne accès au parking est hors-service. Le midi à la cantine : carottes râpées, sauté de dinde forestière, yaourt nature. Avant de reprendre son poste il monte sur le toit par l’échelle de service. Ses chaussures s’enfoncent dans le gravier. Il s’approche du bord. Juste le temps d’apercevoir la tente verte qui dissimule le tilleul et le Combi VW. Des véhicules de la gendarmerie sortent des gens en blouse blanche. Un homme de la sécurité le raccompagne jusqu’à l’open-space. Qu’a-t-il entrevu avant de se faire attraper par le col ? Le soir il cherche sur internet : Combi VW + Prisunic + Gendarmerie. Les sites nostalgiques des années 70 abondent. Rien ne remonte avant la cinquième page de résultats. Un article publié dans Ouest-France en 1978. Il clique. Le lien est brisé. La nuit il rêve de Nantes et d’Ibiza. Vendredi 29 novembre. Un mail le prévient à 7h55 que l’accès au bâtiment est interdit pour la journée. Panne électrique générale. Il reste la journée à la maison – il n’a jamais su quoi faire de sa liberté. Le soir il boit trop et perd connaissance. Samedi 30 novembre au lit. Le sang lui frappe les tempes. Il ne bouge pas avant la nuit. À 21h il prend le métro. Il veut avoir le cœur net. Un barrage de la gendarmerie l’oblige à faire demi-tour. Il emprunte une autre rue et tombe sur un autre barrage. Il rentre chez lui. Nuit blanche. Ruminations : un Combi VW, des sacs Prisunic, la gendarmerie. Rien ne fait sens. Dimanche 1er décembre. La neige se met à tomber. Forte fièvre, cloué au lit. Une odeur entêtante et sucrée lui prend le nez, à vomir, à étouffer. Il sort de sa torpeur à l’aube du lundi 2. Le bâtiment est à nouveau accessible. Le parking est couvert de neige. Il est si tôt que personne n’est encore garé. Un rectangle de bitume se détache du blanc uniforme. Il s’agenouille et pose sa main là où se trouvait le Combi VW. Le sol est brûlant. L’écorce du tilleul est jaune et collante d’une sève mauvaise. Il sent ses doigts. Cette odeur ne le quittera plus.

Codicille : la simplicité de cette proposition m’aura donné du fil à retordre ! J’ai toujours du mal, dans les ateliers, à estimer la longueur souhaitable des textes. Ici j’aime travailler le court, peser les mots comme s’ils étaient comptés (ce que je ne fais pas ailleurs). Cette contrainte me stimule beaucoup. Après bien des essais j’ai eu envie de poursuivre l’histoire entamée dans la proposition 2. J’aime bien l’idée d’une histoire éclatée, remodelée au fur et à mesure des propositions d’écriture. On verra si ça tient la route et si l’envie reste.

2. Port-Leucate, 1978


proposition de départ

Vu de l’extérieur c’était une camionnette comme une autre, un Combi VW immatriculé dans le 49 avec coin-cuisine et petits rideaux au crochet. Elle était garée en épi sur le front de mer entre les CX, les Diane, les R16 des estivants. À l’intérieur une dizaine de sacs jaunes et rouges avec le slogan « Et hop Prisunic ! ». Ils semblaient plus ou moins pleins. Cinq, six jours passent. La poussière et le sable recouvrent peu à peu son pare-brise. Au huitième jour la chaleur est montée d’un cran. C’est là que les sacs se sont mis à suppurer. Une matière épaisse et brune s’est répandue sur le bitume en glissant par les portières mal fermées. Les gendarmes sont arrivés. Ils ont monté des palissades sous l’œil intrigué des vacanciers. Pendant trois jours des hommes en combinaisons vertes ont travaillé à l’abri des regards. Et puis, un matin, tout a disparu, la camionnette, les palissades, les gendarmes, les hommes en combinaison. Aucun article dans la Dépêche du Midi, rien à la radio. Sombre histoire au cœur de l’été. Sombre histoire.

Codicille : La même chose s’est produite dans plusieurs villes côtières françaises au cours de l’été 78. Seuls deux journaux en ont rendu compte : Sud-Ouest (Édition de Bayonne du 11.08.78) sous le titre « Étrange découverte sur la plage d’Anglet ») et Ouest-France (Édition de Lorient du 18.08.78) « Quiberon : La fourgonnette mystérieuse n’a pas révélé ses secrets ». Des faits similaires ici rapportés en détail se sont produits en Grande-Bretagne dans les villes portuaires de Whitstable, Ramsgate et Blackpool.

1. Porto 1983


proposition de départ

Derrière la cathédrale, près de la gare centrale, loin du fleuve et de la ville moderne, Rua Cimo de Vila, dans la nuit soudaine d’un orage d’automne qui éclate à midi. Des tavernes alignées sortent vapeur et fumée. Les clients se collent aux comptoirs avec des blondes aux cheveux humides, sac en or qui brille, maquillage en ruine – petite foule aux odeurs de chien mouillé. Rua Cimo de Vila, la Pensão Mondariz, étroit immeuble de trois étages entre deux bars où l’on danse de nuit comme de jour sur de minuscules pistes rondes. De tous les bars sort le même air : « Total Eclipse of the Heart ». Les filles autour des tables vides. Leurs ongles rouges au rythme de la chanson sur le bois patiné, entre les cercles collants des alcools de la veille. Personne pour passer la tête, ni hommes en imper sale, ni naïfs égarés. Le patron de la Pensão Mondariz allume l’enseigne de néon. Le tilde clignote en rose dans le ruissellement qui dévale la rue. Le lino cloqué de la réception est propre du matin. La cage d’escalier est éclairée par des néons couverts de moucherons. Fracas assourdi de l’orage. Premier étage, chambre 1. Une femme et son fils aux jambes tordues. Elle se tient à la fenêtre et murmure : « Notre-Dame… » À minuit ils reprennent le car pour le nord. Endormi dans le lit-cage, le front humide, l’enfant dort le visage en paix. Elle murmure « Notre-Dame…Notre-Dame… » L’espoir n’a pas d’autre nom. L’homme de la chambre 2 sort des toilettes du palier. Sa braguette est ouverte. Il s’effondre sur son lit. Le vent fait trembler les vitres. Il fixe le plafond et songe : « Je pourrais mourir ici et personne ne le saurait. Chair sans nom dans une ville inconnue. Un homme sans deuil à offrir. » Son reflet dans le miroir du lavabo : un corps âgé de 23 ans. Un instant il se voit de haut, tel que le trouvera le patron de la pension. Il se trouve beau, inutilement beau et pense : « Mes mains n’auront jamais trouvé que mon propre ventre ». Dehors les éclairs précèdent le tonnerre d’une seconde. Chambre 3. Les deux hommes ont collé leurs lits simples. Chaque matin ils les remettent en place pour éviter les soupçons. Des chaussettes trempent dans le lavabo. Ils ne veulent plus sortir de la chambre. Ne plus jamais s’aventurer au dehors. Subsister de l’autre. La fenêtre est ouverte. L’orage libère les odeurs que la chaleur retenait dans la pierre. Certains jours ils ne savent plus où ils sont. Les voix des passants sont-elles espagnoles, italiennes, françaises ? Depuis le Canada l’Europe n’était pas ce chaos oppressant qu’ils visitent depuis un mois. La peau comme seul repère, certaines nuits, endormis enlacés, ils partagent le même rêve de Vancouver. La chambre 4 est libre depuis trois jours. Le robinet du lavabo goutte. L’armoire en contreplaqué est entrouverte. Son ventre obscur n’a pas de fond. Odeur de naphtaline et d’impers sales. Sur la table de chevet un ticket de métro parisien, jaune et brun, plié en accordéon. Sous le lit une carte postale sans adresse oubliée : « Une pensée de Porto » signée Antoine. Restes flottants de Pino Silvestre, de laque Elnett. Une accalmie soudaine, une entaille dans le noir du ciel. Le soleil étire un cône doré révélant la danse des fines particules en suspension. Chacune contient intact le passage d’un voyageur ancien.

Codicille : quelques jours à Porto en 2016. En fin de journée la découverte de cette rue étroite. Immeubles en ruine, « bars à hôtesses », pensions borgnes. Une petite foule se promène. Vieux hommes, marins, dealers. Un saut dans le temps renvoyant aux abords des gares des villes des années 70, 80. La Pension Mondariz se trouve au milieu de la rue. Sur internet une adresse et un numéro de téléphone. Rien sur Booking, rien sur Trip Advisor et Street View n’est pas passé par là. Une survivance des voyages anciens. Un touriste chinois qui y a séjourné en 2011 a posté de belles photos des chambres, de la réception. Pas d’autre occurrence. J’aimerais y passer du temps.

 



page proposée par Xavier Georgin
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1ère mise en ligne 21 juin 2020 et dernière modification le 15 octobre 2020.
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