le roman de Françoise Renaud
Suis née sur la côte atlantique, demeure marquée par le paysage de mer et par les tempêtes. Et toujours ce besoin de ciel, de nature, et aussi de livres et de mots. Pas mal de mes ouvrages ont été publiés, dont Pulsion vivre. Me consacre à l’écriture dans mon jardin au pied des Cévennes. Site : Terrain fragile (Françoise Renaud Ecritures).

20. sentir jusqu’à la moelle des os


il chemine à mon flanc, tout près, j’entends ses pieds qui frottent le sol et buttent parfois contre les pierres             voilà qu’il s’arrête, je comprends qu’il trace des signes de sa langue dans le sable ሉሉልሎሏሎለሉሊላሌልሎሏ ሉሉልሎሏ j’entends son souffle léger et appliqué, il est l’enfant du royaume de Binakrikele — lui l’enfant au corps sec et noir qui n’a pas encore de nom – et j’ignore où est ce royaume, j’en devine pourtant certains aspects aux méandres de mon rêve : un royaume de collines, de hauts plateaux arides et de plaines brûlantes, d’autres plus lointaines noyées de jungles au long du grand rift – une fracture profonde, de couleur rouge sur les cartes sismiques, bien que les laves qui s’en épanchent soient noires —, à présent il a cessé d’écrire et il a pris les devants             il est véloce et aussi agile qu’une chèvre dans le dédale des roches, souple aussi et résistant comme du bois d’azobé             sitôt qu’on a quitté l’ombre des cases, la lumière se fait puissante comme l’enfer, la voûte bleue ou blanche happe les corps qui s’aventurent et les soumet à sa loi, nombreux rapaces planant en quête de charogne qui semblent suivre des courbes parallèles à celles du paysage et minuscules nuages flottant comme des panaches d’arbre juchés très haut, là-haut, car depuis le Djimbele on peut voir jusqu’à l’autre bout du monde, presque jusqu’à la mer             et voilà qu’insensiblement il m’a conduite jusqu’à ce repli de vallon riche en verdure entre deux falaises            quelqu’un murmure la prière des morts             je l’entends, de minces filets de fumée s’élèvent de cet endroit où a lieu la prière telle une indication, une piste à suivre — bois qui craque, brindilles qui brûlent, odeur de feu, excréments d’animal sauvage —, un enfant dort sur une natte pour échapper au réel, odeur de la peau d’enfant qui dort, il y a des ruines, des tombes — senteurs de pierre chaude, de plantes écrasées, d’argile, de pelures de fruit en voie de pourrissement —, un endroit dédié aux proches qui ont fini de respirer et de marcher, où la mère sera déposée en terre un jour beaucoup plus tard             mais je le laisse me conduire, nos deux corps aux aguets, muscles tendus ሰሲሳሴሷሾ des frissons me traversent comme les vagues d’une mer inconnue                        la nuit le jour il y a des cris qui font écho d’un plateau à l’autre, d’une vallée à l’autre, d’une rive à l’autre — cris d’oiseau, cris de singe presque humains, froissements d’herbe, chute de cailloux —, le corps du fils vagabond est revenu près du corps de la mère, il a toujours connu sa peau et même de l’intérieur, au contact, si longtemps corps à corps             le jour où il sera privé d’elle, il sera forcé d’entamer une nouvelle vie et voyagera au-delà des lacs et des fleuves du grand rift (entité vivante avec failles et fissures où s’infiltre la lave, grondant et s’élargissant d’un centimètre et demi par jour, créant une sorte d’univers chaotique, temps simplement mesurable à cet élargissement)             après s’être éloigné un bon moment, il est revenu à mes côtés et a glissé sa main dans la mienne, il m’accompagne à sa façon, il me donne à voir son royaume de Binakrikele qui n’est pas un royaume comme les autres, un royaume qui n’existe pas, rien n’existe sinon le lien indéfectible entre les chairs, les peaux, entre le froid et le chaud, le vivant et le mort, lien incarné par l’enfant d’Edele forcée par le mage Ashenafi, rien en compensation, pas de cérémonie, personne n’a su en dehors de Kamela ቇቆቃቂቄቅቃቇቆ           
à présent tout se passe au cœur de ce silence ሏሉሉልሎሏሎለሉ et il semble que je sois seule à nouveau           je marche par le chemin d’ocre, pas un homme, pas une bête, silhouettes d’arbre immenses et belles, immenses comme nulle part ailleurs, les temps de leurs vies et de la mienne étroitement mélangés, et je m’éloigne dans le paysage flou qu’il décrit si bien dans le cahier, lui l’enfant du royaume de B, et je comprends qu’il tient entre ses mains une poignée de cendres

 

19. Hautes Terres, région du Djimbele


proposition de départ

L’enfant rêve de pouvoir dire toutes les choses tapies en lui, sa façon de voir le ciel qui recouvre les arbres et l’ocre de la cour, d’aimer les animaux, mais avant de remplir tout seul le cahier il doit apprendre une nouvelle langue et les signes pour l’écrire. C’est difficile. Sa mère Edele ne peut pas l’y aider — elle parle le dialecte gouragué — mais il s’accroche, il suit le niveau 2.

peut-être 2015, juste après les pluies

ሉሉልሎሏሎለሉሊላሌልሎሏሉሉልሎሏሎለሉሊላሌልሎ je dessine des lettres dans le sable devant la cahute ሏሊሏሎልለሉሊሌልልሏ           ne sais pas encore bien            ne sais pas bien écrire ሏሉሉልሎሏሎለሉሊ           dois m’entraîner souvent

j’ai onze ans, je suis l’enfant du royaume de Binakrikele, c’est maman qui le dit, et je vais à l’école d’Awasana avec Tariku et Yared, on fait le trajet en courant pour gagner du temps, une bonne heure à courir, heureusement qu’il y a des arbres pour faire une pause à l’ombre              je veux apprendre à écrire et beaucoup d’autres choses, je suis très impatient            eux ils s’en fichent, ils ne pensent qu’à faire des blagues ou ils voudraient rester auprès des bêtes mais moi je m’applique et je forme les signes comme il faut dans le cahier que le maître m’a donné ሰሲሳሴሷሾ ቁቇቆቀቁቇቆቃቂቄቅቃቇቆ        j’ai hâte de faire des progrès        ሰሴሷሾሳሷሾቆቀቇቆቂቅሳሴሷ

quand les enfants sont arrivés on chante et le drapeau se lève, Yared a surnommé notre maître Täräkäz parce qu’il tape toujours du talon quand on répète les sons et les mots, il vient de la grande ville et il s’éponge souvent avec un mouchoir            il nous a expliqué que la langue nationale vient des langues de tradition millénaire             je me demande ce que veut dire millénaire

2016 yäkatit saison froide

ce matin Edele est malade, elle n’a pas pu se lever à cause de la fièvre mais elle a voulu que j’aille quand même à Awasana            je suis inquiet et je serre mon cahier contre moi              sur la route du retour je ramasse des feuilles en chemin et je les pose à plat dans le cahier, après je m’assois dessus pour les aplatir, de retour à la maison je les fais infuser pour qu’elle les boive et j’en fais brûler pour chasser les insectes              demain la vieille Kamela viendra pour surveiller sa fièvre et lui faire boire de l’eau sinon elle pourrait mourir et lui donner aussi de la bouillie de mil              c’est la fièvre des marais              on l’attrape quand on voyage par la vallée de l’Orago        on dit au village que ça n’est pas bon la fièvre d’Edele, surtout si ça revient souvent, que ça finira par la tuer, mais il n’y a rien à faire sinon la plante qui soigne
on dirait qu’elle va mieux, elle a secoué du lait pour faire du beurre et elle dit qu’elle veut reprendre la houe pour travailler la terre avec les autres femmes

säne juin

j’ai appris de nouveaux signes ts’u ts’a dzu dzo ጸጹጺጻጼጽጾጿፀፂፃፄፅ et aussi les ch ጡጢጬጭጫጨጦጧ et beaucoup de nouveaux mots, je connais les jours säño maksäño rob hamus et les chiffres              Täräkäz est très exigeant avec nous, il nous tape sur les doigts quand on ne va pas assez vite et c’est grâce à lui tout ça parce qu’un jour je lui ai dit que je voulais écrire ma façon de voir le ciel et d’aimer les animaux, et que pour ça j’avais besoin d’un cahier, il a dit oui              je ne l’ai pas montré à Tariku et à Yared, ils seraient capables de me le chiper             les jours où je ne vais pas à l’école je l’enveloppe avec des feuilles de bananier comme si c’était de la nourriture et je le glisse sous la natte où je dors

Edele m’a dit que je viens d’avoir douze ans, que je suis l’enfant du royaume de Binakrikele, elle me le dit souvent, je me demande ce que ça représente exactement              elle a caressé ma tête avec ses belles mains très longues comme elle le fait souvent, des petites pressions rondes contre les os de mon crâne, et elle m’a regardé, il y avait de la tristesse dans ses yeux, je pense parfois que quelqu’un lui a fait du mal, qu’à cause de ça elle est un peu folle

hamle, grande chaleur

ሡራሬሯሦሡሡሡዑዊዑሬሬሡሧሏኮካ le chef du village a parlé de famine dans le désert de l’ouest, c’est de l’autre côté des falaises du Nifar, les acacias n’ont presque plus de feuilles, parfois les animaux tombent d’un coup comme fusillés v ሡራሬሯሦሡሡሡዑዊዑሬሬሡሧሏኮካ les hommes sont inquiets, ne parlent pas beaucoup entre eux, c’est que quelque chose ne va pas             il a parlé de guerre aussi, de tueries à cause des milices armées, il a ajouté que le temps des affrontements revient toujours avec les tribus de l’ouest de la plaine N’Gali, des chasseurs qui ont des scarifications sur les joues et le front et affûtent leurs lances pour attaquer les fauves

dans mon âme ça tourne en rond, plus le cœur de faire des lignes de signes, je reste devant la cabane ou je vais dorloter les chevreaux tout juste nés, ils sont si beaux

nähase, 43° et plus en journée

il fait chaud chaud trop chaud pour aller à l’école d’Awasana, on doit traverser une large plaine de cailloux dans la fin du parcours avec des arbustes épineux             c’est dangereux            quand on marche dans le sable et les rocailles brûlantes, on peut tomber, ne plus se relever, comme les bêtes

à nouveau saison des pluies

il y a une multitude d’insectes qui tournent dans l’air, le ciel lourd menace, tout menace            elle est morte cette nuit            j’ai dû fermer ses yeux pour qu’elle arrête de me regarder et aujourd’hui zare je vais aller chercher le limon blanc en cet endroit au bord de la rivière au pied des falaises pour entourer son corps d’un suaire d’argile

nägä demain est un jour incertain, un autre jour quand je serai plus grand, je partirai            rien ici

Bien hésité. Pris le risque de creuser toujours la même piste et de prolonger l’histoire née depuis l’épisode des mains. Juste l’idée d’un petit bout de journal écrit par ‘l’enfant en bois d’azobé’ dans la langue qu’il est en train d’apprendre. Il a onze ans, ses impressions dans un cahier d’école. De mon côté l’envie de découvrir de quoi était fait son présent, quel sang däm coulait dans ses artères yädäm sər. Pour y arriver à écrire ça et assurer une cohérence, il faut une tonne de détails linguistiques, géographiques, climatiques, botaniques, une tonne de réel. J’ai un peu bricolé.

Il me faudrait beaucoup plus de temps. Ceci n’est qu’une ébauche.

18. lisière d’un désert


proposition de départ

quelque chose a fait qu’elle s’est mise à parler, au début c’était sans intention – de toute façon une chose qui lui revenait souvent, frappait dedans, l’obsédait, et ça devait finir par sortir, se prononcer à haute voix, même dans la lenteur et à demi-mots dans un endroit propice au secret, un jardin par exemple aux odeurs de citronnier ou une pièce garnie de nattes où l’on dort à l’abri des murs d’argile —, encore fallait-il qu’il se présente quelqu’un vers qui se tourner, à qui se confier, et nul n’aurait pu deviner quand cette confidence allait arriver, cette révélation, cet aveu, surtout qu’elle avait toujours eu tendance à minimiser, le monde pensant qu’il est normal que les corps mâles soient brusques et se cabrent et même fassent mal (oui, un peu dans leur nature et dans l’ordre des choses, la différence de taille et de puissance, et puis la chair souvent synonyme de sang et douleur quoi qu’on en dise), là-dessus les tentatives d’oubli, la colère, l’usure, la frustration pareilles à des séquelles d’un mal ancien et profond enseveli sous les sédiments des années et de la nécessité de vivre, normal de livrer sa bouche son ventre son souffle à qui s’impose et se dresse, normal de supporter, une humiliation jamais oubliée, une violence – même rien qu’une fois — qui demeure pareille à une tache de naissance sauf que c’est une tache d’adolescence invisible (un genre de blessure qui ne se referme jamais), alors il faut trouver les mots dans l’ombre de la cahute située à la frontière du village du côté des parcelles potagères avec le soleil qui commence à glisser du très haut vers la ligne de brousse et soulage d’une part de brûlure, dans cette ombre-là elle peut cacher l’agitation de son visage et les tressaillements dans son dos, prendre le temps qu’il faut, regarder la vieille Kamela au corps raboté et aux seins desséchés venue s’assoir juste à côté – elle en a supporté des assauts, engendré des enfants imprévus, été secouée déchirée —, et Kamela exerce de douces pressions sur son bras pour l’inciter à dire la vérité, une vérité qui pourrait se résumer en un seul mot si elle le voulait, trois ou quatre syllabes, le nom du corps et du membre coupable, chaque syllabe murmurée et pourtant distincte définissant la silhouette pesant de tout son poids et fouraillant s’acharnant sur l’autre plaquée contre un mur ou au sol sans possibilité de fuir, maintenant il faut courir jusqu’aux confins de la libération, oui c’était lui – combien de fois avait-il tenté ? était-ce par hasard ou prémédité ? lui avait-il offert quelque chose en retour ? —, encore un peu de chemin à parcourir, on dirait que son visage a été fouetté tant il est rouge à cause de la honte, et Kamela l’encourage mais il fait encore si chaud et elle a du mal à desserrer les mâchoires, elle regarde chaque recoin de la cahute héritée de son père, entrevoit soudain que lui n’aurait rien cru de ces accusations, aurait dit que c’était de sa faute, une femme plie abdique, ah ces bougresses aux culs de braise qui font dresser les bois des hommes – quoi répondre ? que c’était une heure de sang et de violence à genoux dans la poussière, que les lâches sont nombreux, qu’elle aurait préféré qu’on lui plante une lance dans le cœur —, elle s’épuise, maintenant elle n’en dira pas davantage et c’est déjà beaucoup, Kamela est sortie, elle entend comme un appel de l’autre côté de la mer ou en lisière du désert, une vision, une solution pour que le corps se sépare de la blessure, autour d’elle l’immensité de l’ombre en contraste avec la lumière forte du dehors, le bruit d’un balai qui gratte la terre de la petite cour, les cris des gosses qui conduisent les troupeaux libres, les aigrettes des céréales ondulant sous le vent des hauts plateaux

dans cette part de monde où nul ne parle ni ne condamne, ma toute petite toi aussi femme abîmée

Un challenge que de rester dans le champ du récit révélé par ce cycle d’ateliers tout en fouillant le vrai (pour moi et pour mon personnage), deux lectures possibles, coup de poing forcément parce que c’est vrai. Prise de conscience des nuances entre le vrai / la vérité / le réel. Jusqu’où repousser les limites, jusqu’à quel point utiliser les éléments réellement arrivés ?

Côté forme ça s’est imposé, bloc sans points ni majuscules parce que c’est la meilleure façon de garder la continuité de ce qui est en train de se dire.

17. ne pas surtout pas


proposition de départ

Pas question que ça bavarde, que ça lambine, pire que ça se répète. Pas question de servir du réchauffé. Pas question de bricoler. Pas question de céder, de bâcler, de se satisfaire de ce qui arrive ou de s’en moquer. Pas question de trop réfléchir, de trop construire, trop prévoir à l’avance, trop installer les choses au point qu’elles s’étouffent d’elles-mêmes comme un feu nourri de bois mouillé — inutile de relancer avec des branchettes, repartir du début et chercher l’étincelle. Pas question de faire l’économie des rêves, de la sortie du sommeil qui apporte des réponses au récit embourbé. Pas question d’aller à la ligne tout le temps sans raison valable. Pas question de restreindre le champ d’investigation, d’éviter les chemins de traverse, de ne fréquenter que des zones éprouvées (en savane, on rencontre des bêtes capables de renverser le cours des événements d’un coup de corne). Pas question de fabriquer de la matière juste pour faire du plein, de céder à la tentation du dialogue qui n’apporte pas grand-chose sinon une illusion de volume et balance des tirets à tout bout de champ. Pas question de trop lisser, de supprimer le grain. Pas question de se laisser détourner par un coup de fil, une visite, une flegme incorrigible — ou alors tout le contraire. Pas question de ne rien sentir en lisant à voix haute – dans ce cas jeter à la poubelle. Pas question de rester hors des zones sensibles, de ne pas pister la musique des phrases, les rythmes, les cris, les couleurs, les mouvements de foule, les matières qui composent le sol, les arbres, les changements de saison, les peaux qui vieillissent, les odeurs des vêtements, les mots d’amour, les gens qui marchent en silence et se courbent, les rivières qui vont et se creusent. Pas question de réfléchir. Surtout pas raisonner, pas construire, pas fermer la porte aux possibilités de vent, d’intrusion. Pas dire que c’est bon comme ça. Surtout pas.

 

16. notes de traque : émergence du personnage


proposition de départ
#1 — champ de bataille

1 : Première apparition du personnage dans l’espace de la caméra. Pour cela, il a fallu descendre l’escalier du théâtre tout en zoomant gagner en proximité tout en perdant de la hauteur pour que la vague nous prenne. Un mouvement presque aquatique, une fluidité du corps qui regarde soudain pour le distinguer lui dans la foule de la ville : sa couleur de peau, le fait qu’il chante, qu’il soit si beau. De quel pays vient-il ? Ne pas se préoccuper de cette question pour le moment. Se laisser prendre, être simplement ému par le chant, céder à l’attraction de l’homme noir qui marche et chante.

2 : Pas encore pris conscience de l’importance de la chanson, de son titre, de ses paroles. Pas encore pris conscience du mot sauvage.

3 : Le mouvement qui fait plonger dans le flot des gens, au cœur du champ, focalise l’attention. Il est engendré par le verbe se faufiler. Si ce verbe engendre une impression de glisse, presque de chute, de changement de monde — comme si le corps noir avait la capacité d’ouvrir une tranchée là où il passe, un couloir de lumière —, il n’est pas assez fort encore. Utiliser plutôt Se laisser happer, fasciner ou chercher autre chose encore.

4 : Le blues suggère l’idée d’un voyage vers l’Amérique du Nord, une piste qui ne sera pas retenue par la suite.

#6 — noms sons râles musiques

1 : La question des noms va devenir cruciale. Il faudra pour cela que le personnage noir réapparaisse, devienne l’objet de toutes les attentions. Pour le moment il a disparu du plan de travail. Des mots résonnent comme Blanca Alba. Maw. Snaefellsjökull. Projections d’un univers à l’autre. Dispersion.

2 : Retenir de ces lignes que la matière est cachée dedans. Dès qu’elle va apparaître, il faudra la saisir.

3 : Dans le codicille est mentionné le mot récoltes. Un mot qui comptera plus tard, qui résonnera avec le manque et/ou le mal du pays.

#7 — navigations

1 : Est-ce la notion de fleuve (puissance, méandres, rumeur) – ou bien est-ce le mot lui-même — qui a dessiné brusquement le territoire à explorer, poussé le récit du côté du continent africain ? C’est ce qu’on peut penser. Fleu-ve : deux sonorités fluides se succédant l’une à l’autre. S’impose aussi le mot foule, si proche.

2 : L’odeur du pain, il ne peut pas la connaître. Quelles odeurs connaît-il, lui ?

3 : Évocation des bêtes sauvages – éléphants, léopards —, des terres sacrées. L’usage des phrases courtes, du passé simple en phrases-clés puis le passage au temps présent fabriquent l’enchaînement des événements, inéluctables, tout en accentuant l’impression de voyage.

4 : Des hommes trafiquent sur un bateau pourri avec des yeux de camés. Il n’en a jamais rencontrés des comme eux, il doit se montrer prudent. On a tellement peur pour lui. C’est à partir de cette phrase-là qu’on sait qu’il va partir pour un autre continent, qu’il va tenter sa chance ailleurs – quelle chance ? Développer davantage cette impression de déglingué, de peinture écaillée, de prochaine destruction.

5 : Tout perdu, plus rien à attendre ni à emporter. Ce qu’il a de précieux est sans doute la terre elle-même, la terre de ses ancêtres qu’il abandonne, un village avec des cahutes en paille et en glaise, des troupeaux errants, les corps qui y sont ensevelis. Faire apparaître cela plus clairement.

6 : Après le fleuve, la présence de la mer puissante. Ce texte #7 fait le lien entre le pays d’origine et le pays où il va débarquer. Entre les deux, il y a le voyage, la mer effrayante et les rêves. Mais c’est bien avant cet épisode de navigation que se niche la véritable histoire, celle vers laquelle il va falloir s’orienter pour écrire, dans laquelle il va falloir plonger, fouiller jusqu’à saigner, se noyer. Ce texte a donc une importance particulière, une posture de transition. Il va devoir être travaillé davantage.

7 : Là, il est raconté : Il finit par arriver dans une ville. On ne sait pas ensuite ce qu’il fait. Si on imagine à peu près la ville où il va mettre les pieds – une ville portuaire, sûrement européenne — on demeure encore dans le questionnement à propos de son pays d’origine. Oui, quel pays exactement ? Il va bien falloir se décider.

8 : My Lady Sunshine relierait son corps noir à la ville. Voilà son chant profond. Sa joie, son élan, sa survie. Ce titre énoncé par hasard la première fois se rapproche de celui de cette chanson country de 1939 You Are My Sunshine devenue un standard américain, interprété entre autres par Johnny Cash. Curiosité de savoir si My Lady Sunshine correspond à un titre réel. Après quelques recherches, on tombe sur une chanson de 2012 de Patrick Chergui, genre de poète amateur à la voix sincère et aux intonations douces qui touchent dans des zones qui appartiennent à chacun. Ses sujets : son village, sa famille, ses rêves. La vie simple.

#9 — dix mètres carrés visités trois fois

Relire les trois chambres — observatoire /pigeonnier / tanière. Comprendre que chacune d’elles peut correspondre au personnage, forcément dans la difficulté une fois débarqué en pays inconnu. Chambre minuscule à la fois asile et prison, rassurante et effrayante. Il découvre les saisons, la pluie, la neige. Des petits animaux pourraient l’accompagner dans sa vie quotidienne, hamsters, souris, ou chat. Un besoin. Dans sa vie d’avant, les animaux utiles pour le lait ou le cuir ou la viande vivaient dans l’espace des hommes.

#10 — bois d’azobé

1 : C’est là que s’ébauche enfin le premier vrai portrait du personnage noir, avec la découverte du mot azobé. Dans cette répétition d’ouverture, on est au cœur du sujet : son corps est sec et noir / son corps abrite plusieurs âmes / son corps est sec et noir comme du bois d’azobé. Assez longue recherche du côté des bois dits exotiques pour trouver la bonne nuance de bois et son indispensable résistance aux intempéries. Le mot azobé est une trouvaille. Il donne sens.

2 : Fils et mère. Ce sont les mains qui ont guidés vers eux, leurs mains jointes, réunies. Beaucoup d’éléments se révèlent dans cette scène rituelle du limon sur la peau de la morte. Des vérités prennent place. Un récit s’amorce.

3 : Il faudra trouver leurs noms, s’y tenir. Aussi le nom du pays où ils ont vécu, l’endroit géographique – plateau, plaine, bord de fleuve, désert —, prendre des options entre réel et imagination. Garder un champ libre pour la fiction.

N’ai pas réussi à démarrer le travail, ne voyais pas comment procéder, par où commencer. Ai relu les premières propositions, pataugé. Ai opté finalement pour une série de petites notes relatives à la première moitié de l’atelier dans le but d’entrevoir la naissance du personnage, et à travers lui celle du récit.

Prendre de la distance. Prendre conscience des éléments importants, de la façon dont ils s’inventent (s’imposent ?). Les repérer dans les interstices. Mais où l’essentiel va-t-il se loger ? En fait, pister et observer l’émergence du roman.

Il est possible de continuer pour les propositions suivantes, mais ce serait alors pour considérer son déploiement.

15. Ashenafi


proposition de départ

Il y a le bruit des bêtes souvent – bêlements piétinements frissons de peau cris ruminements gémissements. C’est à cause des garçons qui les agacent avec des baguettes de bois parce que ces bêtes-là vont dévaster les potagers à l’orée du village, leur appétit est sans limite, alors ils les écartent, les entraînent vers d’autres directions, essaient de réparer les clôtures. Il y a surtout Tariku et Yared qui les malmènent, rugueux dans leurs manières et toujours à l’affût de bêtises, infatigables bougres. Mais lorsqu’ils aperçoivent de loin une troupe de marchands en route sur le sentier à flanc de falaise, ils cessent d’un coup leurs trépidations, choisissent le meilleur point de vue et assistent à la progression lente du convoi à travers la végétation — épaisse et verdoyante en bord de fleuve puis coriace et épineuse à mesure de l’ascension. Étrangement calmés, ils s’attachent aux silhouettes ancrées sur leurs montures en train de se faufiler dans le chaos des rochers, d’abord masses mouvantes indistinctes, petites zones de poussière, taches bigarrées glissant dans l’ombre des arbres, bientôt éclats de voix parvenant par à-coups, interjections bavardages, et aussi le bruit des sabots contre la roche, la progression des équipages désormais plus visible sous les couverts de feuilles.

De la sueur coule sur leurs fronts hantés de mouches. Ils les chassent avec de simples mouvements de mains.

Les marchands ont marché depuis l’autre côté du rift. Ils ne comptent pas leurs temps, ils sont résistants et patients. Semi bandits semi charlatans, ils écument en toute saison les ports de la mer d’Oman et les bazars accessibles par les voies maritimes du sud où circulent foule d’objets capables de séduire les bergers et les paysans. Amulettes en poils ou en plumes, griffes de félins, paillettes parfumées, poudres pour la peau, encens, coquillages à l’unité ou attachés par grappes, pierres de lapis lazuli, turquoises anciennes, pièces de bois sculpté, figurine en terre ou en cuivre, pendeloques en argent, pots d’aromates, étoffes aussi, coupons à robes ou petites pièces tissées pour orner les selles.

Mais Ashenafi n’aime pas la compagnie des autres négociants. Il voyage toujours seul jusqu’au Djimbele.

Ashenafi a des yeux puissants, géant maigre abyssinien pareil un arbre de rivière poussé tout droit tout haut, fièrement juché sur sa mule têtue.

Lui aussi fait commerce avec les peuplades du désert depuis des lustres, celles installées sur les rives brûlantes de l’autre côté de la vallée riche en lacs qui fracture le continent. Très expérimenté, il est impitoyable en affaires. À la saison sèche il regroupe ses trésors, charge sa monture et s’en vient vers les hauts plateaux du Djimbele.

Ashenafi a la peau très noire.

Ashenafi a des dents en or, des doigts interminables.

Ashenafi a les yeux injectés de sang.

Il porte une robe de mage, d’un bleu pareil à la pierre de lapis lazuli, et une coiffe cousue de cauris. Il parle la langue des hommes à peau brune. Il sait leurs coutumes, leurs rivalités avec les peuples de la plaine N’Gali. Mais pas un ne connaît le lieu de sa naissance et rien n’a filtré de son histoire sinon qu’il a eu plusieurs épouses et fréquenté les comptoirs de la mer indienne. Ashenafi n’a pas d’âge ni d’attaches. Il est juste ce personnage hautain à la robe couleur lapis, mage hâbleur et ricanant qui s’aventure sans bruit sur le territoire des autres pour détourner le peu qu’ils ont – légumes, orge talla, sorgho, feuilles de gesho, poil de chèvre ou peau de bœuf.

Tariku et Yared ont appelé les autres pour assister à l’arrivée du géant maigre. Tous ont les oreilles bourdonnantes. Enfin l’homme paraît au débouché du sentier à hauteur des premiers murs de terre. Et ils l’accueillent avec des cris.
Ashenafi a le visage comme brûlé, émacié par le long voyage. Il tient une lance dans la main. Les enfants le suivent. La tribu toute entière le suit, s’attroupe devant la grande case du village. Accroupis, debout, emmêlés, n’importe, quelque chose est en train d’arriver. D’ailleurs l’air a changé de densité depuis qu’il est descendu de sa monture. Les animaux même le sentent, ils ont déserté les jardins et s’en viennent dans les parages, et leur souffle se mêle à ceux des humains, y compris celui de la mule d’Ashenafi qui erre librement et vient frotter de son museau la robe de son maître.

Et chez lui, cette manière si spéciale de fouiller dans ses baluchons à la recherche d’un objet « rare, et même exceptionnel » argue-t-il, un objet qu’ils n’ont jamais vu, et quand enfin il le déniche, il l’exhibe au-dessus des têtes ainsi qu’une créature venimeuse attrapé par une patte ou une aile et soumise à l’immobilité avant d’être écrasée sous le pied ou balancée dans le vide. Les femmes aux hanches lascives reculent d’un pas, portent la main à leur bouche pour étouffer un cri. Mais elles restent. Le mage abyssinien a du pouvoir sur elles, il les tente, il les fascine, il les tient sous sa coupe et elles ne peuvent se défaire de sa compagnie. Sans fin Ashenafi caresse leur désir, guide leurs doigts vers les bijoux, les étoffes. Et les gémissements, les voix réunies, les souffles, les corps pressés les uns contre les autres, les odeurs, les convoitises. Certains murmurent qu’il abuse des plus belles une fois la nuit tombée, surtout lorsqu’elles convoitent une pièce d’étoffe, un talisman, et n’ont rien à troquer pour l’obtenir. Elles le laissent faire, posent leur bouche sous les plis de la robe. Elles sont capables de tout pour un accroche-cœur.

Edele ne quitte pas Ashenafi des yeux, son bambin déjà grand accroché à sa hanche. Elle s’est interrompue de chanter. Se tient éloignée de la foule envoûtée, appuyée contre la muraille couverte de lignes et de signes peints avec ce limon blanc recueilli en cet endroit du fleuve. Elle est incapable de fuir, de se détacher de la scène. Tout son corps frémit d’un souvenir tenace. Dents en or mordant son sein, long membre contre sa cuisse pareil à un serpent de bois.

Ashenafi demeure une nuit ou deux au village. Il occupe la case des invités, la plus grande de toutes, puis repart comme il est venu par le même sentier.

Demeurer dans le lit du récit naissant. Aller chercher une figure nouvelle qui attire et repousse à la fois, l’inventer de toutes pièces (je ne connais rien des contrées qui ont surgi dans ce récit, n’y ai jamais voyagé). Bien sûr la baptiser, lui trouver un nom (celui-là voudrait dire gagnant ou soleil levant). En fait peu m’importe le sens, c’est la musique, la sonorité qui l’emporte. Enfin tenter de relier au reste autant que possible.

Ce personnage, je le vois assez clairement en arrière de mes yeux comme sortie d’un album d’Hugo Pratt (à présent que j’ai écrit, je vais ressortir certains de ces albums). Pour moi c’était forcément un homme. Probable qu’il porte une part du secret, celui évoqué par la morte de la #14.

14. ce qui manque le plus


proposition de départ

ce qui me manque le plus c’est de ne plus voir le soleil se lever au-dessus du plateau du Djimbele, de ne plus voir le sorgho sortir de terre, de ne plus voir les eaux refluer après l’orage, mon corps est immobile, du moins le souvenir du corps que j’avais aux jambes d’oromo avec le souvenir des oueds soudainement gonflés qui vient m’étreindre encore – infime soubresaut pareil à un frisson —, tout comme le souvenir de mon ventre fécond quand il était en train de grossir, tout de moi définitivement immobile, parce que je suis morte en fait et en partie décomposée — presque plus de matière molle sinon celle retournée à l’humus, sinon de l’os, des cheveux et des lambeaux de linge —, oui voilà on peut dire que je n’existe plus, pourtant mon esprit reste vivace telle la plante capable de se régénérer à chaque saison, et mon peuple a toujours vécu sur le plateau du Djimbele – c’est ton peuple à toi aussi, un petit monde dans le grand monde —, peuple qui a repoussé les chefs colons étrangers civilisés jusqu’à en mourir ou presque, un peuple archaïque comme ils disent, un peuple marqué par les injures proférées par les tribus de l’Ouest de la plaine N’Gali et par ces haines ancestrales engendrée par des questions de territoire, de bétail, de partage de l’eau, et surtout de hiérarchie (l’histoire se répète et ne donne pas de leçons, seul le présent compte quand les eaux du fleuve gonflent, quand l’enfant s’annonce, quand les armes s’affûtent pour faire couler le sang), et dans la case-forteresse tu écoutais la vieille femme qui racontait les combats comme personne, les périodes d’obscurité, les guerres entre tribus, les dominances, tu t’en souviens n’est-ce pas ? cette femme était ta grand-mère et tu sais, mon fils, avec quelle ardeur elle délivrait les contes et les chants de notre peuple, elle était sage et aveugle, d’ailleurs dès tes premières années tu lui prenais la main et la conduisais jusqu’au champ, tu guidais sa houe pour creuser la terre rouge et même tu criais avec elle pour regrouper les chèvres et les bêtes aux belles cornes recourbées — elle avait perdu toutes ses dents et ça te faisait rire – jusqu’au jour où nos mains ont enduit sa peau scarifiée devenue sèche et sombre avec de l’argile blanc prélevé au bord du fleuve dans cet endroit réservé aux morts, je t’ai appris le lieu et les gestes pour la première fois, pendant que tu le faisais ton visage était si sérieux, mon petit garçon en bois d’azobé, je t’observais à la dérobée car c’était la toute première fois que tu caressais la peau d’un cadavre et je savais que plus tard ce serait mon tour et je voulais fixer en moi cette expression que tu avais en le faisant pour l’aïeule, cette grâce développée par tes doigts longs et fins et solides à la fois, tu semblais déjà tout savoir de façon naturelle et tu avais le don de chanter, ah mon petit homme au corps sec et noir, je voudrais mourir une autre fois pour que tes mains définissent à nouveau les contours de ma carcasse dépourvue de souffle tandis que je te murmurerais le secret de ta naissance, oui je voudrais mourir une deuxième fois pour mieux me souvenir de ce moment unique — infiniment douloureux — où il faut se séparer du corps passé de l’autre côté et aussi du moment où tu avais commencé à germer en moi comme une graine de sorgho, tu sauras un jour ce qui est vraiment arrivé et les raisons de cette semence déposée dans mon ventre, en attendant ce qui me manque le plus c’est de ne plus voir le soleil se lever au-dessus du plateau de Djimbele, de ne plus voir les eaux refluer après l’orage, de ne plus sentir l’odeur des troupeaux et de ne plus distinguer ton corps d’enfant endormi sur la natte près du mur de boue et de branches avec, en arrière-plan, le paysage depuis des siècles inchangé, toi l’enfant du royaume de Binakrikele, toi mon fils

l’identité de « ma morte » s’est imposée d’elle-même, — inutile d’aller chercher ailleurs –-, une opportunité d’élargir le domaine de fouille, d’épaissir mes matières, peut-être même plus encore : un mode à installer qui pourrait bien relier les bribes de récit nées depuis le début de l’atelier

13. le fait que je suis noir


proposition de départ

le fait que je respire, le fait que je suis noir de peau, le fait que mon ardeur ressemble à l’eau d’un torrent de montagne, le fait que la nuit s’écoule au-dessus du bateau comme une longue séquence de cinéma avec peu de mouvements, astres lointains et corps phosphorescents, étoiles naines, planètes rouges, cosmos tout entier en voie d’expansion ou de réduction allez savoir, en bref tout ce qui compte énormément dans ma foi à poursuivre, le fait que même si le temps venait à changer, le vent à se réduire, les déferlantes à s’apaiser, rien ne serait modifié du voyage et de sa difficulté et on ne saurait pas davantage où aller ni à quel ordre se fier, le fait que je suis né dans un endroit perdu et que ma mère est morte, le fait que je suis prêt à en découdre comme lors de mon dernier combat contre les hyènes, oui prêt à combattre pour demeurer en vie, le fait que le monde est scindé en deux, une partie fortunée et l’autre démunie à un point qu’on ne dit pas qu’on n’écrit pas et que personne ne peut vraiment toucher du doigt, et même parfois les deux s’avoisinant sur le même territoire, le fait que les gouvernements de l’hémisphère nord ferment leurs frontières et organisent des réunions pour décider des quotas de réfugiés à accepter chez eux, réfugiés aux visages effarés et mains jointes et sales qui les implorent avec des petits accrochés au creux du bras, le fait qu’il y a bien des humains qui voudraient les sauver ces petits-là et d’ailleurs ils font tout ce qu’ils peuvent – faut pas rater le coche quand un port ouvre ses quais et ne pas craindre de braver les autorités, et même d’aller en prison à cause de ça —, le fait que ces corps entassés traversent la mer quelles que soient les conditions de navigation dans des barques qui ne peuvent pas tenir le coup, bois vermoulu et mécanique à bout, le fait qu’ils fuient la guerre et aimeraient simplement rêver — bon sang c’est la seule chose dont ils ont envie outre manger se laver c’est s’assoupir un moment dans un endroit propre et rêver —, le fait qu’ils s’agrippent à cette possibilité d’être juste humain avec des droits d’humain, le fait qu’il n’y a pas de raison qu’ils ne jouissent pas de ces droits-là tout comme d’autres nés en d’autres endroits, le fait que le jour vient après la nuit, le fait que la lune revient toute ronde chaque mois, le fait que des enfants grandissent dans le ventre des femmes, le fait qu’il y a trop d’enfants sur cette planète et que peut-être ils tomberont malades à cause de la malnutrition et des discussions autour des quotas, le fait que ma peau soit noire et sèche et ressemble à du bois d’azobé ainsi que le disait ma mère, le fait que mes cheveux soient noirs eux aussi et frisés, le fait que je respire, le fait que je rêve malgré tout, le fait qu’on peut s’imaginer vivant une autre vie, connaissant d’autres saisons, observant des oiseaux rares qui nichent dans les falaises des îles écossaises par exemple et se reproduisent, le fait qu’on peut réussir à le faire à condition d’y croire vraiment, le fait que je ne parle pas bien la langue et que beaucoup ne me comprennent pas, le fait qu’ils ne font pas d’effort pour cela, les administrateurs les conseillers les agents du gouvernement les dirigeants les contrôleurs d’identité les inspecteurs les directeurs les présidents dans leurs voitures blindées les gouverneurs les arrogants les directeurs de magasin qui chopent les vilains en train de voler les juges les gardiens de prison les redresseurs de droits les donneurs de leçon, tous ces types au-dessus de la mêlée, le fait que rien n’est fait pour donner une chance à mes petits frères, le fait que je suis seul au monde, le fait que je respire parfois difficilement, le fait que j’écarte les narines écarquille les yeux et dresse les mains au-dessus de ma tête pour accueillir les nouveaux courants de l’air qui se manifestent à l’approche du continent, le fait qu’on ne sait pas ce qui se passera au bout de la nuit – et ça c’est vrai pour n’importe qui —, le fait que je vois depuis quelques minutes des oiseaux qui se regroupent et crient au-dessus du bateau et que les nourrissons se sont endormis et que les femmes ont enfin cessé de gémir, le fait que je m’accroche aux lambeaux de cette nuit impossible à infiltrer du côté du couchant parce que je pense à celle dont j’ai caressé la peau il y a seulement quelques semaines et mes doigts l’avaient recouverte de limon, un limon blanc et fin pris dans la rivière en cet endroit réservé aux morts, le fait que son corps soit en train de disparaître dans la terre à jamais sauf qu’elle est en moi et qu’elle me donne la force de me battre, de continuer dérouler le fil, le fait que je respire — rien que ça respirer —, le fait que ma peau est noire, le fait que je sais chanter depuis mon plus jeune âge, le fait que je me redresse maintenant et me penche par-dessus le bastingage et murmure un chant venu de très loin venu du dedans adressé aux créatures de la mer et du ciel, le fait que je sois seul au monde

12. nuit phosphorescente


proposition de départ

moi lui corps dans la nuit

moi proche de lui confondue à lui presque

confondue au corps sec et noir couché abandonné contre le rugueux humide du pont souvent balayé par des lames écumantes débarquées sans crier gare et faisant dériver l’embarcation et odeur puissante de la mer forcément et goût salé qui imprègne toutes les matières à bord et entame la chair des hommes

lui corps couché dans le tourment et saisi de fatigue après la fuite par les hautes collines et l’étendue de sable habitée de scorpions au venin réputé dangereux lui dans le tourment son vrai tourment animé réanimé son tourment d’elle définitivement couchée visage et cou recouverts du limon déposé par ses mains de fils en bois d’azobé voilà ce qui lui reste l’image de la morte chaque centimètre carré du bateau roulant sous lui sous son corps sec et noir aux deux mains bien appuyées contre le pont pour éviter de rouler brefs moments d’assoupissement réveils brutaux quelque chose là qui passe écrase le temps le réduit à un seul souvenir

nuit féroce bouscule les ombres les démons implorations muettes des mains interminable

comme superposée à ces réminiscences vient la perception du corps des autres en guenille couchés aussi tassés organisés tant bien que mal en fonction de la place disponible gémissant sans doute se réveillant à peine endormis certains développant des rêves affreux se relevant brusquement effrayés et ouvrant les yeux pour aviser la situation criant même à cause de la nuit du vent de la peur de la fin et lui exactement pareil sauf qu’il ne bouge pas revoit sans cesse sa terre brûlée son pays brûlé son pays de misère corps couché de la mère durcissant bientôt pourrissant alors ses yeux remplis de larmes dont il ne peut calmer l’écoulement

image lui revenant fort à certains moments accompagnée d’odeurs alors crisper les paupières pour la chasser ou au contraire la fixer dans le cerveau la fixer fort dans le matériau gris du cerveau la visser et alors impossible à oublier comment oublier de toute façon

et comptabiliser le temps enfin tenter de le faire en se repérant au mouvement des étoiles à l’adoucissement ou au renforcement des vents ou attendre simplement les lueurs qui viendront de l’orient peut-être

lui corps couché en bois d’azobé rêvant compact comme engagé dans le passage entre deux continents comme engagé pour la naissance

continuer à suivre la trace, la piste, la même qui m’est offerte depuis la naissance du personnage — sans trop savoir si ça répond vraiment à la consigne —, mieux sentir mieux définir sa situation pour lâcher les mots justes, tendre les muscles, avancer dans la nuit, le rejoindre dans la douleur de la perte et dans son exil, rétine imprimée par les étoiles phosphorescentes et par l’écume de la mer intérieure

difficulté à constituer de petits blocs séparés, envie de tout regrouper en un seul ou presque

11. bois d’azobé


proposition de départ

son corps est sec et noir

son corps abrite plusieurs âmes

son corps est sec et noir comme du bois d’azobé, sa mère le lui répétait en le berçant, l’ensevelissant entre ses seins et frottant son crâne avec les doigts en petites pressions circulaires qui semblaient dessiner des figures et des signes, en même temps elle chantait, et sa chanson disait que le bois d’azobé résiste à l’usure, aux piqures d’insectes et à la vermoulure

et les mains de son corps sec et noir savent récolter les graines et les racines à sucer, elles ont la connaissance de ce qui se mange dans ces zones au sud du désert — là où il a passé le temps de l’enfance —, une connaissance qui ne servira plus à rien une fois parti, une fois la mère partie, et un jour c’est arrivé, la mère a cédé à une fièvre violente, alors le corps du fils en bois d’azobé s’est levé et s’est emparé d’un bâton pour augmenter sa force et affirmer sa croyance, il ne savait pas trop ce qu’il faisait mais il s’est mis en chemin, ses mains souples et dures comme du bois d’azobé se sont enroulées autour du bâton et l’ont agrippé pour avancer plus vite — un geste précis capable de coordonner le serrage des doigts, l’appui des pieds, l’élan des jambes — et il a traversé des collines et une zone de désert dans l’idée de dissoudre sa peine et d’atteindre la mer, pieds rouges à frotter l’ocre des chemins, il a survécu à l’attaque des hyènes et des chiens sauvages, il s’est perdu, chaque fois s’est retrouvé, en vérité il a regardé son corps faire ce qu’il fallait pour survivre sans énoncer une seule parole avec toute la connaissance qu’il avait acquise du monde depuis que ses yeux s’étaient ouverts la première fois et que les doigts de sa mère s’étaient promenés sur sa peau et lui avaient palpé le crâne pour lui donner le souffle

mais avant de se mettre en route, ses mains de fils ont parcouru la dépouille de la mère abandonnée sur la natte, ont caressé les paupières et ses doigts se sont mêlés aux doigts inertes désormais, tous ces doigts réunis lacés entrelacés pareils à des petites branches en bois d’azobé – si difficile de la laisser voyager seule jusqu’à l’autre monde —, elles ont enduit la peau du visage aux yeux clos avec du limon blanc, les épaules et les mains et la surface des ongles, l’ont recouvert de feuillages, ont brûlé des herbes pour purifier l’espace autour, ses doigts à elle liés encore un peu à ses doigts à lui dans une ultime danse pareille à un accompagnement, une célébration, une déclaration d’amour, enfin il a regardé ses propres mains se détacher d’elle par le dessous des feuillages qui la recouvraient comme s’il comprenait soudain le pourquoi des choses et il a tourné le dos

son corps en bois d’azobé abrite plusieurs âmes – comme un trop-plein de passé au détriment de la vie réelle

et son corps de fils sec et noir est monté dans le bateau

au cours de la traversée il s’est tenu le ventre avec les deux mains tant la houle secouait jusqu’aux entrailles et chamboulait l’intérieur des oreilles — les âmes étaient prostrées en lui, la sienne, celle de sa mère et celles de ses ancêtres, il les emmenait avec lui qu’il le veuille ou non — et ce départ était comme une violence en réponse à la violence de la mort survenue alors qu’il avait à peine quinze ans et il a essayé de respirer en quantité suffisante pour avancer : un peu comme s’il avait marché sur une frontière entre la vie et la mort, mais il était incertain de son sort et du bienfondé de sa décision, il ne pouvait trouver d’apaisement, c’était sans fin et il n’avait plus que la peau sur les os le jour où il est monté dans le bateau, où ses mains se sont agrippées au bordé comme au bâton de marche, tout était si confus, d’immenses nuages montaient sur l’horizon et des enfants pleuraient, autour d’eux la houle grondait, il a serré les dents et a pressé les mains plus fort sur le bordé au point que les ongles pénétraient le bois, il a oublié combien de nuits se sont écoulées avant que l’embarcation ne rejoigne un port mais il voit encore son corps en bois d’azobé chargé de toutes ses âmes se redresser et se mêler une fois à quai aux gens qui circulaient, le gros de la peur disparu, les yeux regardant les grandes lettres peintes sur les façades des entrepôts et ça semblait une chose presque naturelle de marcher comme s’il savait où il allait, sans doute les âmes en lui le guidaient.

Aucune piste au début sinon des mains de vieille femme, ruinées, tavelées – celles qu’on connaît tous et qui nous émeuvent tellement. Mais je ne voulais pas céder à cette tentation-là. Je suis repartie du côté de mes personnages ébauchés depuis le début de l’atelier en quête de quelque chose et j’en suis revenue au garçon noir si beau qui fend la foule en chantant My lady sunshine. Ai tenté de le retrouvé dans des années que je n’avais pas encore envisagées.

Ai suivi la piste des mains noires. Une fois le nom du bois trouvé, azobé, le texte a coulé.

9. dix mètres carrés visités trois fois


proposition de départ
variation 1, chambre observatoire

Petite la chambre — une dizaine de mètres carrées tout au plus — et sommairement meublée avec ça : un lit pas bien large, une table en bois brut aux rainures sales pour cuisiner manger travailler avec une chaise qui ne prend pas de place, un évier minuscule, quelques pièces de vaisselle. Presque rien. Une évidence qui tend à s’effacer quand, dans la fenêtre, l’unique fenêtre qui occupe un pan presqu’entier de mur, celui du sud, virevoltent des flocons, armée de flocons légers dansants, un événement inattendu à cette période de l’année qui a la capacité de réjouir – sûrement reconduisant vers des hivers d’enfance – et donne le sentiment soudain d’être riche en expériences et proche d’un avenir plein de surprises, flocons suspendus dans cette portion de ciel envisageable depuis la fenêtre qui une fois ouverte transforme la chambre en tour de guet, refuge pour oiseaux égarés, poste à observer l’au-delà – mutation magnifique —, décor échappant à l’ordinaire et proposant un rythme différent et des visions nouvelles en accord avec la vie qu’on mène, toutes ces choses récemment arrivées – non, rien ne sera révélé de leur nature, rien du tout —, ces événements impossibles à raconter, quand on a l’opportunité de se porter vers la fenêtre et de sentir se déposer sur le visage tendu des pétales frais atterris depuis l’espace à amplitude variable, pareils à des baisers.

variation 2, chambre pigeonnier

S’engouffrer dans l’escalier, avaler chaque volée de marche -– comment reprendre souffle après ce qui est arrivé ? (non vous ne saurez rien, rien du tout, en tout cas pas maintenant) —, se réfugier le plus haut possible comme si se rapprocher du ciel pouvait soulager, et même sauver, glisser la clé dans la serrure et pousser précipitamment le battant, faire irruption dans la chambre pigeonnier d’une dizaine de mètres carrés avec fenêtre dédiée aux nuages, brumes et trajectoires d’oiseau, se ruer vers l’évier minuscule qui sert à la cuisine et à la toilette pour s’y laver les mains -– mains encore tremblantes sous le filet d’eau tiède, longtemps —, les essuyer avec beaucoup de soin et aussi les bords de la faïence pour faire disparaître les traces, toutes les traces : cambouis, poussière, sang, poussière, sang (non inutile d’insister, aucune information ne sera délivrée). Chambre pareille à un nichoir et sommairement meublée pour ça oui, presque rien : lit qu’on a dû rogner pour le caser dans l’encoignure, table en bois sombre aux rainures sales pour cuisiner manger travailler avec chaise qui ne prend pas de place, évier minuscule (déjà dit). S’en dégager lentement. Se laisser aspirer par la fenêtre déjà ouverte à trois mètres de là comme si juste au dehors le monde changeait du tout au tout, un autre monde avec l’air remplaçant la terre, plus d’appui pour les mains les pieds mais ce qu’il faut d’excitation rémanente pour inonder le cerveau et le propulser loin, dix pauvres mètres carrés devenus cellule de repli, base de décollage, antichambre d’oubli avec corbeaux affamés guettant les palombes réfugiées sur les corniches et bientôt l’ombre à venir avec ceux qui passent la tête et même engagent une partie de corps dans l’embrasure de certaines fenêtres.

variation 3, chambre tanière

Pas grand, enfin tout de même un bon trois mètres vingt sur trois contenu entre murs dont un doté d’une haute fenêtre proposant un morceau de ce qui est communément appelé ciel, d’où une lumière assez violente. Envie de glisser sous le lit suffisamment large pour servir d’abri. Excellente solution pour échapper à l’écrasement de la lumière, du moins pendant la journée et se sentir isolé grâce au pan de couverture qui glisse toujours un peu au flanc du lit. Si envie de changer, possibilité de se déplacer vers le recoin défini par un rideau effrangé dans l’enfilade de l’évier avec habits en vrac et vieux sac de sport doublé coton. Toujours possible d’en sortir la nuit si envie d’explorer la table à tout faire qui a beaucoup vécu et qui branle, souvent des miettes dans les rainures — pitance inespérée —, la chaise qui ne prend pas de place avec assise en paille agréable à lécher griffer gratter rogner, ce qui permet de varier ses occupations et de moins s’ennuyer. Téter régulièrement un peu d’eau au robinet en étirant le cou, le joint usé lâche régulièrement des gouttes. Au cas où la fenêtre serait ouverte et le crépuscule bien entamé, prendre le frais. Alors envisager l’horizon comme une mer, un territoire inaccessible.

Codicille : Compris qu’il ne fallait pas mentionner de personnage ni ce qui vient de lui arriver ni ce qu’il ressent, donc pas de narrateur. Mais le sujet est là dans l’ombre et il s’occupe d’imprégner le décor. Me suis centrée sur l’idée de variation et ai choisi la chambre de dix mètres carrés sous les toits de la #8. Et puis ai laissé faire.

L’idée m’est vite venue de donner un titre pour guider mes trois découvertes du lieu dans trois corps différents. Variations humaines et animales.

8. espèces de décors


proposition de départ
INTERIEURS

Un moment pour s’habituer au manque de lumière, persiennes rabattues à cause de la chaleur. Rayonnages bourrés de livres plus ou moins en désordre, bureau massif occupant une bonne part de la surface. Quelques marches à descendre. Un moment pour observer ressentir le décor. Tapis ou non. Tableaux ou non. Bien peu d’objets personnels finalement, de ceux qu’on s’attend à trouver dans un lieu destiné à l’étude ou à l’écriture, au remuement des papiers et des souvenirs : statuettes rapportées de longs voyages, dessins à l’encre, coquillages, tissages, livrets cousus main, petites choses sans valeur chargées de sens – poterie, galet de rivière, tabatière, encrier. Rien de cela, seulement des livres à grosse couverture des cahiers des outils pour écrire. L’ensemble tout à fait immobile.

Sommairement meublée, pour ça oui. Et petite avec ça. Chambre d’une dizaine de mètres carrés dotée d’une fenêtre donnant sur le ciel. Alors presque rien : un lit pas bien grand, une table en bois brut aux rainures sales pour faire la cuisine manger travailler avec une chaise qui ne prend pas de place, un évier minuscule à la fois pour se laver et prendre de l’eau, quelques pièces de vaisselle posées sur l’étagère au-dessus, et dans l’enfilade un genre de recoin fermé par un rideau, de quoi ranger des effets personnels, enfin ce qu’on possède, c’est-à-dire pas grand-chose. Oui mais fenêtre sur le ciel.

Cuisine où s’assoir pour manger quelque chose, prendre un café, bavarder. Cuisine où se poser au sortir du sommeil ou en rentrant d’un long périple. Cuisine avec inévitables appareils ménagers – ceux-ci relativement usagés, simplifiés, datant d’une autre époque mais fonctionnant toujours. Placards pour accueillir une batterie de plats casseroles moules marmites d’une femme qui a fait des milliers de tartes aux pommes, confectionné tant de soupes de légumes et de confitures (prune poire pomme) pour nourrir une famille. La table a été récupérée lors du décès d’une voisine sans héritiers, Yvonne ou Rose, de même quelques verres anciens chipés chez le vieux Maurice. Pas de nappe. Évier trop bas, plan de travail carrelé de blanc – le moins cher. Cuisine d’enfance. Cuisine où demeurer entre rue et jardin, entre saisons, tant qu’il y a de la vie encore.

Ça pourrait s’appeler un grenier, bas de plafond. Sous les poutres en fait. Il y a du fatras, des choses qui ne servent plus à rien. Odeurs indéfinissables, poussière surtout. Madriers, chaises bricolées, vieux vêtements, vieux papiers, livres d’images, lettres ficelées. Odeurs incitant au voyage dans le temps et à l’exploration intime forcément.

Plutôt des lieux anciens qui se manifestent, des lieux sombres emplis de bruits domestiques, frottements au sol, battements de portes, ustensiles de cuisine qui se heurtent au matin quand on fait du café et fait griller du pain. Y pénètrent des bruits et des odeurs de jardin, de campagne, presque jamais urbains. Meubles désuets — secrétaires en vogue dans les seventies, buffets hideux mais commodes pour ranger la vaisselle, armoires en chêne léguées par une vieille tante, postes TV juchés sur des tables roulantes. Lieux à revisiter avant qu’ils ne disparaissent. Et à parcourir cet enchaînement-là de quatre cinq pièces portant des noms liés à leur usage, s’invente un seul et unique espace qui ne palpite que pour soi dans la blancheur d’un ciel de bord de mer qui se propage à la façon d’un courant d’air, alors frôler du doigt l’arête d’un meuble, aller jusqu’à la chambre puis revenir au petit cabinet de toilette repeint il y a peu, passer par la cuisine, comment dire ?, l’ensemble ne constituant finalement qu’une seule et unique pièce, la maison avec ses bruits familiers et ses odeurs de cire, la maison quoi ! à jamais reliée aux premières années et aux apprentissages — comment a-t-on pu un jour en partir ? —, maison sans aucune envergure ni originalité mais reliée au temps personnel et à certains événements marquants, ouverte aux humeurs de l’océan qui bat et rebat éternellement la côte sauvage.

EXTERIEURS

Emprunter depuis la rue un étroit chemin bordé d’herbe. Longer le mur en schiste investi par de petites fougères. Alors débarquer dans un espace plus ou moins rectangle contenu entre la maison et le poulailler, hortensias en massif prenant beaucoup de place. Le potager au fond, déjà bien visible, parcelle circonscrite par des cyprès de Lambert difficiles à maîtriser mais protégeant des vents d’ouest. Le caquètement des poules lâchées sur le terrain. Trois marches de seuil. Un lieu familier. Par-dessus un ciel mouvant, chargé. L’averse pourrait bien venir.

Haute haie taillée, reconnaissable à l’approche, réclamant beaucoup de soin. Quelques mètres plus loin le passage pareil à une voûte protectrice aménagé dans le taillis, équipé d’un portillon en métal jamais cadenassé qui produit à se refermer un bruit singulier annonçant l’éventuel visiteur. Derrière, la cour. Une cour pareille à une antichambre invitant à la fois vers le jardin plus vaste et vers la maison tout près ornée de rosiers sauvages envahissants, la voix venant de la cuisine, entrez mais entrez donc, le soleil encore doux, l’odeur du végétal arrosé de frais.

Une plateforme en pente assez marquée en haut de la plage – donc plein vent, face au plan infini de la mer — avec un arbre large façonné par le climat, jamais soumis, résistant. Folles et fortes branches. Tronc qu’on dirait travaillé avec outils de sculpteur. L’arbre couvre une trentaine de mètres carrés, peut-être plus, et empiète au-delà de la falaise, presque il se tend vers le lointain comme s’il voulait basculer dans le vide. Sous la ramure, un banc justement placé – depuis quand ? — pour regarder la mer, écouter, méditer, s’assoir avec quelqu’un – pour peu qu’on ait quelqu’un avec qui s’assoir.

Un port, un môle, une promenade de tous les jours. Villas cossues en face, coteau planté de beaux arbres accoutumés aux vents violents. Ancienne minoterie. Goulet vers le canal qui remonte dans les terres. Volées d’oiseaux autour des mâts. Un port, des bateaux, des oiseaux. Un lieu pour s’embarquer.

Une esplanade vaste comme un champ de course. Ombres et lumières. Théâtre d’un bord, centre commercial de l’autre. Va-et-vient incessants. Lignes de vie.

Codicille : Ai relu quelques pages de Gracq avant de me lancer. Côte. Presqu’île. Ça résonne pour moi, un peu mon domaine.

Et ça s’est annoncé dans le désordre, une fois dedans une fois dehors. Un peu comme des peintures rapidement ébauchées à partir d’une même palette, d’une même séquence d’observation, d’une même inspiration. Après, il a suffi de les ranger à l’instinct.

Ai résisté à la tentation d’y insérer des personnages. Je les sentais là, tapis, prêts à bondir, remuant et murmurant en arrière-plan. Ne sais pas si c’est bon signe. Enfin, ai eu bien du mal à les repousser en coulisses — il doit d’ailleurs rester quelques ombres...

7. navigations


proposition de départ

Il prit la route. Il veut parvenir à ses fins, vivre dans un pays où il se lève le matin et va chercher du pain et des fruits dans l’échoppe d’à côté. Il pense à l’odeur du pain, à l’odeur du matin au sortir du sommeil. Il pense à tous les matins qui lui seront donnés. Il fait son baluchon, se rend à l’endroit du rendez-vous au bord du fleuve. Il marche longtemps jusqu’à voir le fleuve.

Il perdit son chemin plus d’une fois et revint sur ses pas. Il a emprunté la piste des éléphants, a traversé des territoires sacrés, s’est faufilé dans de maigres forêts aux abords d’un village. C’est là qu’il s’est trompé. On lui dit qu’il faut passer par les collines à mi pente – gare aux léopards silencieux dans les arbres —, ensuite bifurquer vers le sud. Il comprend son erreur. À chaque fois il repart.

Arrivé au bord du fleuve, il repéra l’endroit qu’on lui avait décrit. Pas le bon jour, pas le bon plan, une autre fois. Le type au bout de l’embarcadère a une tête de truand. Pourtant il n’est pas contrarié — ses réserves de patience sont immenses. Un long moment il regarde le bateau déglingué au bord du ponton, peintures bonnes à refaire, paillettes de couleur dispersées à la surface de l’eau sitôt qu’on gratte. Deux hommes aux mains sales et aux yeux exorbités trafiquent dans le compartiment moteur. Il marche jusqu’à l’arbre le plus proche et s’assoit dans son ombre.

Il eut des rêves étranges, et même terrifiants. Il est attaché par un cordage en proue de navire, plongeant à chaque déferlante dans la mer puissante. Il retient sa respiration le temps du mouvement de plongée. Ou il est pendu par les pieds à un mât. Ou il est traîné à l’arrière comme un vulgaire ballot. Parce qu’il a désobéi sans doute — terribles châtiments infligés à ceux qui sortent du rang et refusent de baisser la tête. Il demeure dans un état permanent d’insécurité, à la frange du jour et de la nuit. A-t-il commis un acte déraisonnable, irréparable ? Quel désir muet peut mériter une punition semblable ? Il en parle à ceux qui comme lui attendent dans l’ombre de l’arbre. Il se réveille couvert de sueur. La peur gagne à l’intérieur de lui.

Il navigua, connut des tempêtes. Il se bouche les oreilles, il n’en peut plus des cris et des lamentations des autres voyageurs, il se concentre sur la ligne d’horizon, il est hypnotisé par le scintillement de la mer, il ne mange presque rien, il vomit, il se tient le ventre entre les mains, il berce le bébé de la femme assise à son côté, il ne dit pas un mot, il résiste, il se terre en serrant sa tête entre les genoux, il prie, il attend, il espère.

Il débarqua dans un port rempli de rumeurs inconnues. Il se faufile dans la cohue avec une aisance qui le surprend, il sait qu’il a encore un long chemin à parcourir. Il est maigre comme un esclave, porte des vêtements déchirés mais il parle un peu la langue – une chance, un réel avantage. Ses yeux noirs sont cernés de ne pas avoir mangé ni dormi, sa peau craquelée par le sel. Encore si jeune. Tant de foi, de feu dans les yeux. Il se tient droit quand il marche, il met toute sa confiance dans sa marche. Il finit par arriver dans une ville. On ne sait pas ensuite ce qu’il fait.

Il traversa la place noire de monde un jour d’été. Il est grand et beau, les gens se retournent sur lui à cause de sa beauté, il porte un tee-shirt sombre avec une tête de lion (magnifique, le lion) et il chantonne My Lady Sunshine : tu es née sur une île sauvage, j’ai cherché là-bas ton visage, je te rejoindrai dans la nuit, il est si incroyablement beau que les gens s’arrêtent après l’avoir croisé, ils en ont le souffle coupé, après ils ne peuvent pas continuer, et il a une voix tellement magnifique avec ce qu’il faut de force et de résonnance qu’ils sont subjugués, certains se glissent dans son sillage – ils ne supporteraient de le perdre — et le poursuivent comme un personnage rêvé, en tout cas tous demeurent avec le goût du blues dans la gorge, longtemps imprégnés (bientôt influencés) par la vibration de sa chanson d’amour et par sa beauté noire.

De retour chez lui, il n’arriva pas à dormir. Depuis quelques temps il a une petite chambre pour lui tout seul, un lit, un téléphone, un tee-shirt à sa taille avec une tête de lion. Il va où il choisit d’aller et il a la possibilité de rentrer chez lui. Il se sent libre. Il respire comme il marche dans une sorte de fierté retrouvée. Une fois dans la chambre, tout ce qui est arrivé avant le franchissement des collines et l’attente au bord du fleuve l’empêche de trouver le sommeil, le préserve aussi de toute vanité. Le chant est son affaire et il joue de la guitare, il a une de ces envies de mordre.

Juste guidée par la musique d’une phrase courte au passé simple suivie d’un développement au présent. Musique. Ça fonctionne tellement bien. Je n’ai pas cherché, tout de suite j’ai pensé à m’emparer d’un de mes personnages perdus dans la foule du texte 1. Sa beauté, sa puissance. Je savais qu’il reviendrait sur le tapis.

6. noms sons râles musiques


proposition de départ

Elle ne porte jamais de nom. Elle n’en a pas besoin pour exister. La nature de ses déplacements, la texture de sa peau, le brusque ou la rondeur de ses gestes la définissent. Ce qu’Elle dit aussi la dessine, les phrases qu’Elle prononce et la façon qu’Elle a de le faire. Elle peut développer tous les visages, a les yeux de la mère et/ou la forme de menton du père, sans doute des traits de caractère de quelques aïeux. Elle est jeune ou vieille, fillette ou grand-mère — qu’est-ce que ça peut faire —, elle renferme tous les âges. Elle pourrait aussi bien porter un prénom d’homme. Enfin, puisqu’il le faut, cueillir au cours du rêve le premier nom qui s’énonce.

Blanca Alba. Deux prénoms d’un coup qui n’en constituent qu’un, sans tiret (je me suis laissée surprendre). Fille née dans des contrées où je n’ai que peu voyagé : Castille ou Andalousie, plaines caillouteuses, villages pauvres. J’ai gardé associée en mémoire une sensation de chaleur — si chaud qu’il montait une brume de la surface de la terre capable de déformer le tronc tordu des arbres. Blanca Alba porte une robe sombre, parfois un fichu. Non, une mantille. Je crois qu’elle pleure dans sa solitude. Quel âge a-t-elle ? Je ne sais pas. Il y a du drame dans ce nom — présence de la mort, c’est sûr. Il y a l’odeur de la terre et de la couleur rouge, fleur sang lèvres. Blanca Alba marche le long du petit cimetière où sont enterrés des hommes qu’elle a connus. Le farouche du regard qu’elle porte sur ceux qu’elle croise, est dicté par son double prénom à quatre voyelles ouvertes. J’entends son râle somptueux dans l’amour.

Lui. Quelqu’un lui a donné ce nom forcément puisqu’il le porte. A moins que ce ne soit un surnom. Sonorité dure, germanique. Trop peu d’affinité. Je ne vais même pas l’écrire.

Pour tout dire, j’ai essayé de faire des listes et de m’en référer au hasard de l’encyclopédie, mais rien à faire. Je préfère mes personnages quand ils n’ont pas de noms. Je les vois mieux. Ou alors rien qu’une initiale. Allez, je veux bien tenter avec trois lettres. Seulement trois lettres — largement suffisant pour constituer un son, rien qu’un son. Ker. Maw. Yel. Cok. Peut-être un accent associé, un tréma, un signe typo qui ne s’entend pas forcément quand on le prononce mais qui laisse trace à jamais dans le nom. Bör. Yùm. Sîk. Une fois choisi, ne plus rien changer. Voilà que Lui se retourne sur la musique de son nom. Lui fait des bonds quand il court dans son monde, un monde qui fait partie de mon rêve.

Il m’arrive de rechercher sur le Net des noms scandinaves parce qu’ils ont le pouvoir de stimuler mon imaginaire, et ça depuis longtemps. Outre les prénoms de personnes, je cherche des noms de lieux, îles collines forêts marais, et je suis tentée d’attribuer ces noms-là à des figures de mon récit. Voss. Hitra. Andselv. Je vois se dessiner leurs physiques, leurs carrures, la couleur de leurs cheveux tressés. Et puis porter le nom d’une montagne ou d’un fjord pourrait prédestiner à de grandes choses. Hofsjök. Askja. Snaefellsjökull. Rester cependant dans le champ du prononçable pour qu’on s’en souvienne facilement tout en ménageant le mystère. Jamais je ne m’empare du nom des gens que je connais, même en les déformant.

Le nom est pareil à un bonbon fourré. Il y a l’enveloppe, l’allure, la musique, et il y a la matière cachée dedans.

Ai improvisé au gré des idées qui sont venues en cascade et suis restée centrée sur ce qui arrive quand je suis dans mon travail perso. Finalement ai choisi d’écrire un texte plutôt de dresser une liste de propositions ou une suite de notes sans forcément rechercher le pourquoi du comment.

Un goût m’est revenu pour la langue espagnole — ma prof en classe de 5ème nous faisait étudier des poèmes de Federico García Lorca (Federico del Sagrado Corazón de Jesús García Lorca de son nom complet). J’ai revu des chemins blancs de poussière et des troupeaux et j’ai senti l’odeur des récoltes dans les noms. Puis inévitable détour par le grand Nord, un univers qui a pour moi une saveur singulière.

5. hep, s’il vous plaît !


proposition de départ
1)

Il suit avec application chaque déplacement du garçon en terrasse – mignon le garçon, racé, rapide –, pas commode à attraper avec les yeux, mais ça va se faire. Essaie d’attirer son attention, n’y parvient pas. Trop loin. Ce sera pour le prochain coup. Rester tranquille, ne pas bouger plus qu’il n’est nécessaire, de toute façon il n’usera pas du claquement de doigts ni du hep s’il-vous-plaît. Le regard suffit, accompagné d’un bref mouvement d’épaule.

2)

Hep, s’il-vous-plaît. Deuxième fois qu’il se manifeste. (Vous voyez bien qu’on attend depuis un bon moment, enfin c’est quand vous voulez mais quand même, on est arrivé avant eux, vous n’avez pas fait attention ? c’est bien là le problème, y’en a qui feraient mieux de changer de métier… et bien d’autres choses encore). Bras tendu, cou en torsion, derrière décollé de la chaise. Le corps à demi déployé reste en suspens longtemps, ridicule. Le bruit métallique de la chaise a fait se retourner les clients de la table d’à côté.

3)

Enfin tu vois bien qu’il est occupé… mais si, il nous a vus, je t’assure que si, il ne va pas tarder… Elle a posé sa main sur son bras, en même temps elle le regarde avec intensité pour mieux l’inciter au calme. Sa main contient tout l’énervement de l’homme rien qu’avec ce mouvement minuscule, frottement sur l’avant-bras, muscles et nerfs saillants sous la peau. Un genre de caresse en fin de compte.

4)

Il y a un moment où il faut qu’il se passe quelque chose parce qu’il fait très chaud et ils ont soif, soif de ces bitter campari un peu amers avec glaçons qu’on boit sur la côte napolitaine en été, parce que la chaleur est écrasante, pavé surchauffé, poussières et minuscules débris végétaux comme encollés aux corps à cause de la sueur, parce que l’ennui est insupportable, existences malmenées, destins incontrôlables, parce que seule la liqueur d’amaro saura les réconforter. Incapables de bouger — lui comme elle. Incapables de lever la main pour ébaucher un signe, un mouvement du bout des doigts. Tellement chaud. Figés dans l’attente, résignés. Ils imaginent le parfum d’écorce d’orange du cocktail, ne disent rien, pensent qu’ils auraient pu se le faire servir dans leur chambre d’hôtel climatisée. Enfin maintenant qu’ils sont installés, le garçon va bien finir par les voir. Il les connaît (des clients de l’hôtel), sait déjà ce qu’ils vont consommer. Oui, avec beaucoup de glaçons s’il-vous-plaît.

5)

A peine assise, a replié une jambe sur l’autre, posé son sac sur la chaise d’à côté, a légèrement incliné le buste avec regard cherchant où était le serveur, paquet de cigarettes à portée, doigts prêts à en attraper une. Elle sait qu’il n’est pas loin, elle sait qu’il l’a vue, elle sait qu’il a remarqué qu’elle était seule et qu’elle avait des jambes de rêve. D’ailleurs il arrive presque sans bruit, léger comme un oiseau, il est là et il regarde ses jambes l’air de rien.

6)

Est-ce qu’il va tenter le coup de réclamer ou est-ce qu’il patiente encore un peu ? Ça le démange d’élever la voix, mais ce serait forcément idiot de crier et de s’énerver parce qu’il finira bien par venir à un moment ou à un autre. D’ailleurs quel courage il a ce type-là pour faire des kilomètres sur place sans jamais rater la marche d’entrée dans le bar par cet temps éprouvant avec tout ce monde qui se presse, râle, rarement satisfait. Non mais c’est vrai, il faut quand même savoir se mettre à la place des autres de temps en temps. Il demeure aux aguets dans ce moment de délibération avec lui-même, partagé entre plusieurs attitudes, à la fois retenu par la nature bienveillante de ses pensées et poussé par l’envie qu’on s’occupe rapidement de lui, qu’on lui apporte ce qu’il souhaite pour passer un moment agréable — anisette et olives —, seul en terrasse à regarder les gens défiler, les types en chapeau, les jolies filles, les musiciens, les mendiants, tous pareils à des personnages de théâtre.

7)

Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

8)

La force de la routine. Même table, même positionnement du corps voûté légèrement de travers dans le siège de manière à obtenir une vision panoramique de la terrasse et d’aviser à tout moment où navigue celui qui inévitablement l’a vue s’installer et ne va pas tarder à s’orienter dans sa direction, plateau en équilibre au niveau de l’épaule. Pas même besoin d’un signe. Ce sera comme d’habitude madame V. ?

9)

Faut toujours attendre dans cette vie, attendre pour acheter le pain ou un ticket de cinéma, attendre pour se faire arracher une dent, attendre des résultats d’examens, attendre la venue de la nuit, attendre pour se faire servir un café ou un p’tit blanc — rien de particulier à fêter. Espaces rompus et temps perdus. Est-ce qu’au moins il l’a vu arriver tout au bout là-bas ? Pas si sûr, alors se rapprocher insensiblement de l’eau, du bruit de l’eau.

10)

Simple agitation des doigts à hauteur de visage pour dire que c’est par ici que ça se passe. Elle le fait bien, elle est super entraînée. Attirer l’attention de l’autre, elle s’y connaît. Un besoin qui s’enracine très loin. Tout de même une lueur de malice dans le regard qui juste après se détourne.

Suis restée sur ma grande place urbaine du #1 farcie de monde et entourée de terrasses de café. N’ai pas fait grand-chose ni pensé à grand-chose. Juste laisser venir les différentes situations et fait l’effort de visualiser et d’entendre les bruits, les soupirs.

Ai aimé écrire les 10 d’un coup comme des esquisses de tableau. Inspirée par certaines peintures de Hopper et autres solitudes. Duras très présente.

4. 30 secondes dans


proposition de départ
30 secondes (dans le doux)

Instant de battement. 30 secondes. S’accorder 30 secondes. Parce qu’ils semblent tous courir après quelque chose d’invisible et ça finit par fatiguer — cette valse effrénée — au point qu’on oublie ce qu’on a à faire d’important, parce que finalement on en fait partie, on court aussi. S’arrêter. Rien que 30 secondes au contact de la foule. Seul soudain. Sentir les souffles se mêler frôler sa peau, percevoir ses organes palpitant dans la cavité abdominale et la pulsation du cœur comme un prolongement de la sensation de course. Avec la chaleur qui croît fort à partir de midi — on est en début d’été — la sueur investit les tissus, marque le front, les joues, coule dans les rigoles du corps. Attendre que la douceur revienne, 30 longues secondes — les compter si nécessaire, les cajoler, ce qui revient à laisser le temps au cœur de s’apaiser, de se faire plus tendre plus relâché pareil à un oiseau, parcelle vivante lovée en cet instant presque rêvé, de sentir sa propre solitude se confondre avec le sol le ciel. S’éloigner vers les arbres. Ne pas combattre aujourd’hui, seulement contempler les choses depuis ce banc et laisser les autres courir là-bas de boutique en boutique. S’oublier. S’absorber dans la contemplation des jets d’eau — apaisante l’eau en gerbes répétitives, et surtout le bruit qu’elle fait en travers de l’air avant de retomber dans le bassin —, touffes d’herbe au pied des troncs. Prolonger le charme, le calme, le doux, le paisible autant qu’il est possible, sans savoir ce qui après viendra.

30 secondes (dans le rude)

Instant de répit. Pause. 30 secondes. 30 secondes encore. Parce qu’ils courent tous après quelque chose d’invisible et ça finit par fatiguer user démolir — cette valse effrénée —, et même que ça contamine — non mais c’est vrai — au point d’oublier ce qu’il y a à faire d’important, retirer de l’argent au distributeur, prendre du pain, récupérer le fils à l’école, courir tellement que ça prend à la gorge et au ventre, ça serre oppresse s’accélère encore jusqu’à pousser dans des zones à risques, chaleur anormale pour la saison, lumières retorses heurtant les pavés de la place, poussières, brûlures, déchets, touffes d’herbe salies, frustrations colères folies des personnages pressés en proie à des démons à faces noires ou bariolées pareils à des diables tibétains, son propre visage un instant renversé vers l’arrière pour attraper un courant d’air, solitude soumise aux obstinations de la saison hurlante — la couche d’ozone ne filtre plus suffisamment les émanations du soleil et bien d’autres malheurs —, pressions à l’intérieur du crâne et des vaisseaux saturés. Seul. Et même à l’arrêt sur un banc à l’ombre, le tram a du retard, le fils à récupérer à l’école, faut vraiment que j’y aille, pas le moment de s’endormir, allez, 30 secondes pas davantage, pas le temps, pas le temps de s’éloigner sous les arbres ou de se rapprocher des jets d’eau, gorge oppressée râlant, et personne pour nous retenir par la manche.

Ai choisi une situation reliée à la proposition 1, un personnage qui n’y est pas décrit précisément mais implicitement contenu dans la scène. Écriture d’un début de texte pour servir de base, ensuite ai fait évoluer dans deux états d’esprit opposés : le doux (relié au calme) / le dur (relié à la vitesse). À la fin j’ai essayé de retrouver l’idée de solitude dans tout ça.

Nombreux ajustements.

3. le pont de P.


proposition de départ

Le pont de P., version longue

La ville était vaste, multiple, tentaculaire. S’étendait au nord du grand fleuve à deux bras (la rive sud connaîtrait un développement plus lent et plus tardif), son cœur palpitant accessible par une poignée de grands ponts construits au fil de l’histoire, sortes de repères stratégiques, goulets incontournables où transiterait au fil des décennies une circulation automobile de plus en plus dense — autant dire ingouvernable —, au détriment des traversées en bac. Au début des années soixante-dix, la jeune fille était pensionnaire dans un établissement tenu par des dominicaines dans un quartier éloigné du centre. Elle venait d’une commune rurale située sur la côte et il lui plaisait infiniment de découvrir un nouveau monde. La jeune fille ne le savait pas encore, mais cette ville sur le grand fleuve deviendrait sa ville. Elle s’était rapidement familiarisée avec la foule et l’agitation automobile, avait fini par connaître dans le moindre détail l’itinéraire en autocar depuis son bourg de campagne jusqu’à la gare routière, le nombre exact de ponts et de leurs enjambements ainsi que la traversée en bus par les grands boulevards jusqu’à son pensionnat. Ce rapport étroit — bientôt complice — qu’elle était en train de tisser avec le lieu, bien différent de tout ce qu’elle avait pu connaître jusque-là, aurait pu se définir par la liste des stations de bus directement reliées aux noms des rues et des places finalement familières, liste bientôt doublée d’une gamme d’émotions reliées aux saisons et aux variations des petits paysages qui se succédaient dans les vitres du bus.

La jeune fille accomplissait le trajet inverse chaque quinzaine pour passer le dimanche en famille avec office religieux et repas dominical, parfois partagé avec des membres de la famille venus en visite pour la journée. Elle n’aimait pas ces réjouissances, préférait s’éclipser pour voir l’océan et courir sur le chemin de côte — escapades nécessaires après des semaines d’études — si bien qu’à chaque fois qu’elle échappait au confinement de son institut pour demoiselles, entreprenait de gagner l’autre rive de la vaste cité et franchissait ce pont de P. où s’embranchait la route de l’ouest, elle pensait déjà au remuant des vagues, à la blancheur de l’écume, au fort sentiment de solitude qui l’envahissait en hiver avec vent en tempête et mouettes criardes. Et c’était là, en cet instant où elle quittait la ville pour rejoindre sa maison d’enfance, empruntait ce pont encombré, point de départ depuis des siècles des routes vers le sud et du chemin de St Jacques de Compostelle, que la jeune fille se trouvait libre, hors contrôle, heureusement suspendue entre ses deux mondes (l’internat et la famille). Alors tout aurait pu se produire : elle aurait pu faire demi-tour, se faire absorber par la marée humaine, sauter du pont, se noyer, disparaître, devenir quelqu’un d’autre. Ainsi l’idée de quitter la ville s’était naturellement reliée au franchissement de cette frontière qu’était le fleuve, à la contemplation des berges et des îles sableuses et à son retour vers l’horizon occidental souvent dégagé à cause de l’approche de la mer. Des sensations très personnelles investissaient son corps jeune encore inconscient de l’impermanence des êtres et des choses et de la vie cachée de la ville. Il lui aurait fallu une amie, une âme-sœur pour en parler, comprendre que tout cela lui appartenait en propre, influencerait ses parcours et dessinerait sa géographie future. Car il était bien question de l’avant et de l’après, du devant et du derrière, du quitter et du revenir, inéluctable enchaînement des phases d’existence et des métamorphoses.

Le pont de P., version courte

La ville était vaste, multiple, tentaculaire. Elle y avait vécu un certain nombre d’années, elle y avait étudié, crié, dansé, aimé, construit et détruit bien des histoires. Cette ville était devenue sa ville. À présent elle n’avait qu’une hâte : la quitter, la fuir. Qu’un seul projet : ne jamais y revenir. C’était idiot, car c’était une ville magnifique à cheval sur ce fleuve fougueux à deux bras avec d’anciens quais, des ponts, des îles habitées d’oiseaux, des bancs de sable, des horizons océaniques, des couchers de soleil féériques, sans compter qu’elle avait tout appris de cette ville, elle s’y était éduquée, y avait pris du poil de la bête, y avait vieilli. Un peu. Et puis d’un coup le rejet, le reniement. Comme si sa route s’était trouvée brusquement dépendante du lieu de sa respiration, comme si tout en elle s’était mis en rogne à cause de la puissance des sentiments éprouvés, des maladies, des inondations et des cyclones traversés, et d’une manière plus abstraite des gens qu’elle avait rencontrés, des matières qu’elle avait étudiées, des livres qu’elle avait lus, mots sédimentés au profond de l’âme engendrant un abîme propice aux remaniements et aux métamorphoses. Quitter la ville changerait la donne, allégerait le fardeau. Sa décision était prise, la jeune fille franchirait définitivement le pont de P., point de départ depuis des siècles du chemin de Compostelle, et filerait dare-dare vers son avenir.

(pas facile l’exercice) Encore une fois se jeter… du pont. Oser y aller.

L’atelier ville est revenu très vite au premier plan, parcours, descriptions, explorations. Je me suis seulement accrochée à Quitter la ville, fil conducteur, idée maîtresse. Du long, du court.

Ai hésité sur le fait de nommer la ville et le pont.

Ai voulu aussi donner un nom au personnage, une initiale. Rien n’apportait du sens. Me suis contentée de la jeune fille.

2. en dit long


proposition de départ

Elle la regarde de travers. Enfin pas exactement de travers, mais il y a quelque chose d’insidieux et même de brutal, une manière de reproche dans sa façon de poser son regard sur elle qui en dit long et sans doute n’échappe à personne alors qu’ils sont arrivés seulement depuis quelques heures, tout juste le temps d’embrasser les maîtres des lieux et de prendre possession de la chambre, toujours la même, la grande sous les toits aménagée dans les années soixante-dix pour l’une des filles devenue trop grande pour dormir dans la même pièce que son frère, cette même chambre qu’ils occupent à chaque fois qu’ils viennent en visite, enfin cette fois c’est pour une occasion exceptionnelle, un anniversaire particulier — pas la peine d’en savoir plus pour le moment, à priori un rassemblement familial censé réjouir tout le monde et fabriquer à chacun de beaux souvenirs —, et bien sûr celle qui subit ce regard, débarquée depuis trois jours et déjà établie dans la chambre-salon du rez-de-chaussée, ne sent pas bien l’affaire, et elle a beau se creuser la tête, elle ne trouve pas la raison d’une telle brutalité : que lui aurait-elle donc fait ? aurait-elle oublié quelque chose, manqué à sa parole, omis de présenter ses vœux ? se serait-elle montrée désagréable ou n’aurait-elle pas fait un cadeau d’une valeur suffisante pour le dernier anniversaire de leur petite ? franchement elle ne voit pas d’autant qu’ils ne se sont pas rencontrés depuis plus d’un an les uns les autres (à moins qu’il ne s’agisse de rancœur, de jalousie, de sentiments remâchés macérés, alors là ça remonterait à quand, cette affaire-là ?), inutile de nier que ça n’a jamais bien fonctionné entre elles, pas d’atomes crochus, pas d’affinités, malgré tout des relations normales dans le cadre de rencontres brèves et en présence de nombreuses personnes. Et forcément ça ne va pas s’arranger dans les jours qui vont suivre avec l’obligation de se croiser, de communiquer, de faire la cuisine ensemble, de s’accorder sur bien des choses, et à cause de ce regard qui la poursuit, la fusille (puissance incroyable du mot fusiller soudain associé aux yeux qui lui entrent dans la chair, cherchent à la réduire), elle s’est mise à transpirer de façon anormale, pourtant elle fait semblant de rien, adopte un air enjoué et parle du temps prévu pour la fête, du programme et des courses qui restent à faire le lendemain — ah oui il faudra aussi aller chercher des chaises chez une cousine, penser à mettre les boissons au frigo, préciser la commande des desserts —, et toujours ce regard qui insiste juste en coin, elle le ressent sitôt qu’elle fait un geste, prononce le moindre mot, comme clouée c’est ça, fusillée, réduite à néant sitôt qu’elle réclame du pain à table ou le plat de légumes, non ça ne va pas être possible, il va falloir trouver un moyen, s’expliquer avec elle peut-être, ce conflit révélé si soudainement, des péripéties de filles, allez savoir, une sombre histoire.

Pas sûre d’avoir bien pigé l’idée de narrateur objectif et ça m’inquiète un peu, d’où un deuxième visionnage de la vidéo.

Prudemment j’essaie de me dégager de l’histoire dans laquelle je vais m’engager, la première qui me vient, qui résonne pour moi (j’allais dire une histoire de filles). Je ne cherche pas plus loin, ne cherche pas à inventer (je n’aime pas beaucoup inventer, j’aime quand ça prend sa source là, juste à côté). Et puis ça file, c’est bon signe je me dis… je les laisse faire toutes les deux.

1. champ de bataille


proposition de départ

observer cette esplanade pareille à un champ de bataille, recueillir les impressions de mouvements croisés et de circulations aléatoires, écouter les bruits que font les pas des gens, les conversations et le souffle des gens, ça produit une sorte de gémissement à peine audible, une rumeur sourde qui inonde la surface peuplée et s’étend en cercles concentriques jusqu’aux bâtiments qui bordent la place, et c’est dans les limites de ce champ que les silhouettes se déplacent, dispersées ou soudainement regroupées par on ne sait quel jeu d’attraction-répulsion comme enclenché par un aimant souterrain capable d’influencer les trajectoires — tel un vaste jeu de flipper, l’espace au sol, lisse et glissant, en légère déclivité induisant probablement cette comparaison —, appuyer sur la touche vidéo et jongler comme d’un curseur avec les temps d’exposition, vitesse d’obturation et nombre d’images par seconde pour ralentir ou accélérer le flux de ce monde en affaires, corps en tous genres hommes femmes enfants, jeunes et vieux, avec course des nuages et modifications de la lumière par-dessus de la mêlée, enfin où vont-ils tous ? qu’ont-ils à faire de si urgent ? quelle dose de douleur ou de joie transportent-ils dans leurs besaces et quelles histoires dans leurs cerveaux ? Ils ne savent pas qu’ils sont observés depuis le haut du grand escalier du théâtre, ils sont juste vivants en cet instant-là, bien réels, le sang circule comme il faut dans le circuit de leurs veines, ils vont et viennent, traversent la place tout droit ou en diagonale, regardent leur montre, se hâtent vers le serpent bleu du tram qui émerge du tunnel pour aborder la rampe d’accès aux voyageurs. Impossible de distinguer les visages, encore moins leurs expressions, même en usant du zoom (l’appareil est simple de manipulation, juste bon à prendre des scènes ordinaires, anniversaires ou réunions de famille). Seulement discernables la taille, la corpulence, le port de tête, l’aisance, la jeunesse en se référant à la vitesse de déplacement — encore que beaucoup de jeunes flânent et beaucoup de plus âgés sont drôlement agiles —, l’allure vestimentaire, les bagages à porter sur l’épaule ou à rouler, les animaux en laisse. À un moment donné fermer les yeux et ne plus les rouvrir pour mieux se laisser pénétrer par les attitudes longuement observées, ressentir les pensées… femme qui porte un sac (lourd le sac), cheveux blancs, dos voûté tête penchée pour mieux voir où elle pose les pieds, traître ce pavé, on glisse si facilement sur un papier, une feuille d’arbre… homme grand de taille qui toise ceux qu’il dépasse… fille en robe blanche, autre fille brune plus ronde et bavarde qui traîne les pieds.... jeune type en vélo qui fend la foule au risque de percuter quelqu’un, sac à dos rempli de livres ou de victuailles, plutôt des livres — étudiant, ne pense qu’aux filles, s’appelle Jonathan, habite dans une rue proche de la cathédrale, enfin pas sûr, on verra ça plus tard —, de toute façon roule trop vite sur cette esplanade interdite aux deux-roues (il va se faire coxer, c’est sûr, ou il va y avoir un pépin)... [aussi colosse barbu portant un étui de guitare, femmes la soixantaine en train de faire les magasins pour ne rien acheter, bande d’ados en jogging à bandes blanches sur le côté et sweat à capuches prêts à faire un mauvais coup, garçon en fauteuil atteint d’une maladie génétique, fillette aux yeux bleu glacier tenant la main de sa grand-mère et la tirant l’air de rien vers le stand de bonbons, trois hommes costard cravate sortant d’un bâtiment cossu se pressant vers un restaurant ça n’en finissait pas, cette réunion, intarissable le mec). Ressentir alors qu’il n’y a aucune certitude sur l’avenir mais nourrir l’idée que c’est à cause de l’étudiant qu’il va arriver quelque chose, qu’il doit exister un lien entre lui et les deux filles qui traînent souvent en ville, par exemple l’une d’elles en romance avec lui, raison pour laquelle il cherche à les distinguer dans la foule pour les rejoindre en se dressant sur les pédales de son engin tout en parlant dans son iPhone, ou alors projetant simplement d’aller à la mer le lendemain ou au cinéma pour draguer l’une d’entre elles (de préférence celle en robe). Descendre la rampe d’escalier tout en zoomant au maximum (gagner en proximité tout en perdant de la hauteur). Et puis ça y est, la vague nous prend, comme un vertige à débouler sur le flipper et à envisager de l’intérieur la scène habitée de conversations et sillonnée de parcours incertains. Continuer à prendre des notes visuelles. Suivre la dame au sac qui se dirige vers la gare en respirant fort, le vieil homme qui parle à son caniche allons, presse-toi un peu mon petit pote, le groupe d’enfants qui braillent, les routards avinés non mais qu’est-ce qu’elle a celle-là à me regarder comme ça ?, le type à peau noire très beau qui porte un tee-shirt noir avec une tête de lion (magnifique, le lion) et qui chantonne My Lady Sunshine : tu es née sur une île sauvage, j’ai cherché là-bas ton visage, je te rejoindrai dans la nuit, si beau que les gens se retournent sur lui après son passage, se faufiler dans son sillage un moment avec le blues dans la gorge et se laisser imprégner (et même influencer) par la chanson d’amour, entendre soudain tout un tapage et même des cris, aussitôt penser qu’une personne a eu un malaise (pas étonnant avec la chaleur), à moins qu’il ne s’agisse d’une attaque terroriste, ou alors non c’est bien l’étudiant qui a fini par renverser un vieillard ou un infirme, avancer tout en filmant alors foule s’ouvrant et se refermant, agitations, rumeurs, zones d’ombre, ondes de chaleur, vélo comme un couteau dans le flot des gens, caméra de même finalement

Au début, rien. Je suis allée au plus simple. Vision d’une grande place avec foule, ou alors d’un quai de gare bondé avec observateur posté quelque part en hauteur. Je choisis la grande place (fréquente peu les gares). Rapidement le on devient elle. Et puis suppression du narrateur pour une circulation à l’infinitif. Un seul bloc. Je fonce. Sensation d’avoir en main les clés du camion. Envie d’accélérer ou de ralentir le film en train de se faire.

 



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1ère mise en ligne 22 juin 2020 et dernière modification le 4 novembre 2020.
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