le roman d’Anne-Sophie Dumeige
Colorieuse d’images, correctionneuse de textes, apprentichée de l’écriture depuis peu, timide épiphanie. Intégrer cet atelier impressionne la novice que je suis, à défaut d’expérience j’espère vous apporter un peu de fraîcheur. Mon blog d’apprentissage : L’oeil écoute.

20. Supernova


O

L’été 99 connut la dernière éclipse totale du siècle. Lorsque la Lune passe entre la Terre et le Soleil, elle obscurcit ainsi son rayonnement pour un observateur sur la Terre, et transforme la lumière du jour en obscurité...

Et cet été-là sur la Terre, au cœur de la bande de totalité, dans un banal immeuble d’une petite ville française, aux portes de l’an 2000,
dans cette année passagère, passeuse de millénaire, alors que passant d’un monde à l’autre j’entendais encore palpiter l’enfance, ce qui me guettait, c’était le trépas de l’insouciance, celle dont on n’éprouve l’amère carence que lorsqu’elle est révolue, car

On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, bientôt 18 en l’an 2000, on est les champions du Monde, Lance Armstrong vient de gagner son premier Tour après la rémission de son cancer, une vague d’invincibilité nous enrobe malgré les soupçons d’apocalypse proférés par les calculs astronomiques de Nostradamus, que nous faisons tinter de nos rires comme des fanions.
Et cet après-midi d’un été paresseux, rond et plein d’une langueur ardente et suave, euphorisée par l’attente, dans ma chambre je soupire épandue, scrutant le plafond avec béatitude, car

J’ai embrassé l’aube d’été
, comme Rimbaud avant moi.

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L’éclipse se présentait sous les meilleures auspices : elle se produisait en été, pendant une période de vacances et en plein milieu de journée, quand le Soleil est au plus haut...

Et j’ai vêtu mon sarouel bleu nuit serti de perles aux chevilles qui me donne des airs de princesse orientale, j’ai pailleté mes paupières d’argent, et j’ai même rangé ma chambre, où j’attends avec la hâte brûlante insatiable de cet amour inouï, car oui c’est le premier,

le destin nous a entrelacés au matin de notre existence et nous nous aimerons pour l’éternité, cette éternité qui était déjà contenue dans ces vingt-et un jours de séparation, et que je pourrai endosser sans mesure dans la mesure de ses bras,

et oui j’ai faim de mon soleil et de sa peau hâlée mordorée de sa bouche au goût de miel et d’after shave, de la bosse dure au bas des reins que je m’efforce d’apprivoiser, j’ai faim de notre avenir croissant de notre passion ravissante

et je suis à l’affût du moindre ronronnement de voiture qui le mène au pied de mon HLM, je mets un point d’honneur à ce que l’attente soit aussi intense et exclusive que les retrouvailles qui s’approchent, car j’aime me rouler dans mes rêves de lui, ivre du disque de notre rencontre, car je consulte les tripes de Lauryn Hill comme celles de Rimbaud, et ses mots semblent avoir été écrits pour nous...

It’s been three weeks since you were looking for your friend
Can’t take my eyes off of you

mais aussi ...
Cause no one loves you more than me
And no one ever will

et ...
Sometimes it seems
We’ll touch that dream
That thing, that thing, that thing

et surtout ...
But I, I loved the young man
And if you’ve ever been in love
Then you’d understand

oui, écrits pour nous

Et soudain déjà enfin j’entends la sonnette, et je me bolide jusqu’à la porte d’entrée avant que ma gouvernante de mère ou mon parasite de frère n’ouvre à ma place et ne gâche l’instant que tout le cosmos a œuvré à rendre magique.

C

... la Lune lentement grignotait le Soleil...

Mais point d’amoureux, je fanai en voyant ta bouille blême et chauve, ma Fanette, s’immisçant comme un point noir sur ma journée, tu étais rentrée de l’hôpital, tu avais filé chez moi pour tout me raconter, la chimio les tentatives de perruques et tes pierres guérisseuses, notre amitié t’avait tant manqué, nos rires comme nos considérations philosophiques à la récré...

Mais tu avais beau être mon amie, tu avais beau être malade, tu avais beau avoir deux cratères à la place des yeux, à ce moment-là je me tenais raide, et sordidement absente, car je me fichais de tes histoires comme de Lance Armstrong, à ce moment précis, j’attendais mon prince sur son tapis volant, ses grands yeux d’ébène et son cou de pain d’épices sortant du four, et je me demandais juste comment t’esquiver.

... la baisse de luminosité se fit sentir une dizaine de minutes avant la totalité. Le paysage devint blafard, puis soudain l’ombre de la Lune envahit les observateurs. Tout le monde alors leva les yeux : la couronne solaire auréolait de lumière le disque noir de la Lune...

Et enfin ça sonne il est là tout près, je détale jusqu’à la cage d’escalier, je fourre mon nez dans le col de son survêt’ si soyeux si seyant, d’un blanc si étincelant, son sourire ténébreux rayonne sur sa peau étoilée et nous n’avons pas besoin de nous parler, d’ailleurs nous n’avons rien à nous dire, juste la taille se serrer, juste la bouche charnue boire, juste dans le luisant des yeux se fondre,
avant de te retrouver, Fanette, dans la chambre enivrés. Et malgré nos rictus de politesse floue, malgré ton entrain morbide qui cachait ce qu’aujourd’hui je ne peux ignorer, tu remarquas évidemment que je flottais au dessus de la surface du monde, tu accusas bien sûr mon assèchement. Et même si je nous infligeai le plomb du soleil battant du dehors, afin de me contenir, de me maintenir hors du lent tourbillon qui nous emportait inévitablement, le malaise perdura, et le silence vrombit comme un avion lointain, non parce que nous le voulions mais parce que nous nous trouvions à des années lumières de ce qui n’était pas nous.

Et tu réalisas, Fanny, à cet instant précis, à tes dépends, à quel point, malade, on pouvait être sérieux quand on a 17 ans.

Œ

... Les trois minutes de totalité s’égrenèrent puis un éclat de lumière signa la fin du spectacle : le Soleil faisait son grand retour.

Et j’ai deviné ta silhouette s’éclipser, mon amie, à la fois gênée et soulagée, toute accaparée que j’étais par mon reflet sublimé dans son regard sublime,
car je ne savais pas encore que ce serait une des dernières fois que je te verrais, car tu ne pouvais pas mourir puisque ce n’était pas grave, d’ailleurs la mort n’existait pas puisque personne n’était jamais mort,

et je ne pouvais pas savoir que je serais soufflée quelques mois plus tard, ma Fanette, ma Supernova, que je vivrais la fin du monde que fut la tienne, ainsi que Nostradamus l’avait prédit, pour l’an 2000, pour l’année de nos 18 ans et de notre-vie-devant-nous, et que j’errerais hébétée, abrutie, coupable dans les rayons d’un supermarché à la recherche d’une explication sur des paquets de lessive, comme un sale fantôme égaré, harnaché à ses déchirants remords.

Et toujours Rimbaud tabasse mes tempes de ses mots,
L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois
Au réveil, il était midi

Car c’est ainsi qu’adulte je fus.

 

15. Barjo


proposition de départ

C’est le gars du dessus, il s’appelle Bardeau, mais tout le monde l’appelle Barjo, vous imaginez bien pourquoi. Dès le matin sitôt levée, j’ouvre le rideau en fermant ma robe de chambre, ça fait du temps de gagné, et c’est là que je le vois commencer son manège. D’en haut je n’aperçois que la couronne de ses cheveux blancs électriques, on dirait un nuage qui déboule de l’immeuble. Il file à grandes enjambées, tempêtant comme une bourrasque, et quand il tourne au coin de la rue, on croirait que le sommet de son crâne luisant lance des éclairs.

Si je sors faire une course, ça m’arrive encore, faut pas croire, je le croise où que j’aille, par tous les temps, il quadrille la ville d’un air furibard, l’oeil froncé sur le dernier motif de son irritation : il aboit sur les chiens, apostrophe les gens, et même les arbres qui ponctuent son parcours, et ça y va, faut voir ! Mais quand il me croise, je m’en tire avec un simple grommellement, j’ai le privilège du familier, voyez-vous.

J’ai mis un certain temps à comprendre quelle sorte de courant l’emporte dans ces allées et venues incessantes, une fois même je me suis mis en tête de le suivre. Mais un jour de grand beau, arrêtée par des odeurs de lessive, je l’ai aperçu derrière une vitre, menaçant cette fois un lave-linge avec sa clef à molette : c’est donc le gérant de cette chaîne de laveries automatiques d’un blanc étincelant qu’on voit dans le quartier, et je peux vous dire que les machines s’y tiennent à carreau. Il m’avait traversé l’esprit, à ce moment-là, qu’il en était lui même une épave, écumant sans cesse la ville en quête d’un sujet à rincer rabouiller essorer dans son grand fracas métallique.

Le soir, à travers le plancher je l’entends souvent brasser ses cartons en maugréant, comme un animal qui creuserait son terrier dans un compost à souvenirs. Chez lui, c’est un sacré foutoir. J’y suis brièvement entrée une fois, à cause d’une fuite d’eau qui coulait dans ma chambre. Il entasse des meubles, des objets au fil des adieux : journaux, disques, courtepointes, peluches rassies. Un large lit clos encastre une partie de sa chambre, et les vêtements s’y amoncèlent en silhouettes trapues de créatures fantasmagoriques. Quand je suis passée, un coffre vide occupait alors le centre de la pièce, comme un trou noir, un tambour turbinant, une bouche béante menaçant d’engloutir le fourbi.

Tout cela, je le revois rien qu’à l’entendre.

Codicille : pas sûre d’être dans le sujet, même si j’imagine que les commères sont les championnes de la non-empathie. Ça ne révolutionne pas le domaine de l’écriture, mais qu’il est bon de se laisser aller à des histoires sans prétention ! Je trouve toujours aussi fastidieux de trouver un juste équilibre entre la voix et l’énoncé. En bref, en ce moment, j’apprends à conter.

13. Le fait que Moune...


proposition de départ

Le fait que c’est la première soirée de l’été tombant sans qu’on entende le chant des grenouilles amoureuses, le fait que c’est Moune qui m’a tout appris de leur reproduction, et bien d’autres choses encore, pendant qu’on pêchait les anguilles alors que c’est interdit, le fait que ça rend la tâche encore plus excitante, de le faire en cachette avec une grande dame en salopette, c’est comme dans les histoires, le fait que je vis ces aventures tout les étés depuis que Maman et moi on habite avec Pierrot, depuis avant que je m’en souvienne.

Le fait que Moune me dit qu’il faut pêcher l’anguille jaune, la encore-jeune, pas l’argentée bien musclée qui redescend pleine d’allant, elle dit que c’est le moins qu’on puisse faire, dans notre petit larcin, le larcin raisonné elle appelle ça. Le fait que Maman nous sermonne de la voiture avant son départ, en appuyant d’un ton à la fin « Soyez raisonnables, n’est-ce-pas Mona... », le fait que Moune lui répond en appuyant également « mais oui bien sûr Astrid » avec ses yeux qui rigolent pour dire le contraire, le fait que je suis bien content d’avoir ces yeux vifs et pointus pendant 3 semaines pour moi tout seul.

Le fait que je trouve que les anguilles sont les animaux les plus fascinants du monde, plus encore que les dinosaures, surtout qu’elles existent encore, le fait qu’elles peuvent faire jusqu’à un mètre cinquante de longueur c’est à dire vingt-trois centimètres de plus que moi sans les chaussures, le fait que Moune répète toujours que les anguilles se font rares et précieuses comme des trésors parce qu’elles sont en estinction de voix, mais que ça ne doit pas nous empêcher d’en croquer une de temps en temps sur des toasts beurrés, mais uniquement pendant les vacances quand je viens parce que c’est la fête. Le fait qu’elle les fasse en fricassée sur le poêle en fonte les rend plus délicieuses encore, le fait que ça me donne l’impression de gagner un peu de leur force, à elles qui sont assez puissantes pour faire un aller-retour de la Flowide au Marais juste pour apprendre à grandir avant de faire ses petits, le fait que c’est un peu comme Maman qui m’a eu toute seule avant de rencontrer Pierrot. Le fait que j’aimerais parfois leur demander à ces gros poissons d’argent de m‘embarquer sur leur dos jusqu’aux eaux chaudes et sucrées de la Flowide, le fait que là-bas je suis sûr que les parents ne se disputent jamais puisqu’ils sont toujours en maillot de bain sur le sable blanc et fin, à boire des noix de coco avec une paille.

Le fait que le marais me manquerait alors, avec ses mille nuances de vert, le vert penché des peupliers, celui de l’eau calme et saumâtre, le glauque des blés en bordure d’été, le vert cru des lentilles d’eau, le vert à croquer des sauterelles, et le vert qui sent les pieds de mes bottes, le fait que tous ces verts sont ma couleur préférée et quand je serai grand, je vivrai ici dans le croisement des deux conches, le fait que je regarderai tous les jours les hirondelles filer, frôler la surface de l’eau et parsemer les airs de leurs cris stridents, ondulant comme des dauphins volants pour gober les punaises d’eau, le fait que je construirai une maison aux volets lavande car chez Moune il n’y a pas assez de place.

Le fait que la cahute de pêche de Moune, elle, ressemble plus à une cabane, ou à un bunker qu’à une maison, le fait qu’elle m’a arrangé un nid douillet sous l’appentis pour que je dorme à la belle étoile comme les trappeurs, il y a même une cantine en métal pour y ranger mes affaires avec une petite veilleuse posée dessus, le fait que le soir on lit Moby Dick sous la moustiquaire, je lui raconte des blagues et on se marre comme des baleines. Le fait que ça m’aide à ne pas penser à ce que je voudrais oublier, ce que je cache à Moune, même si elle a l’air de s’en douter, puisqu’elle m’observe en plissant ses yeux céladon, le fait que sa mine grave lui donne l’air d’être faite de boue desséchée, sa moue, ma noue, le fait que je me demande comment font les grandes personnes pour tout deviner si facilement, je ne sais pas si vous avez remarqué.

Le fait qu’on sait au creux de nous que c’est notre dernier été ensemble, même si Maman m’a dit que je pourrais venir la voir pendant les vacances et aussi Pierrot un week-end sur deux, le fait que je sais bien que tout sera quand même différent à mon retour, une nouvelle vie à deux avec Maman et ses bisous express avant d’aller au travail, le fait que Pierrot ne sera plus là alors pour veiller sur moi et nettoyer mes pipi au lit, et qui veillera sur Pierrot, le fait que je n’apprendrai plus les étoiles et les menus délits avec Moune, qui sonnent comme des délices ou des délires,

le fait qu’on pense que la famille est un tout jusqu’au jour où elle n’est plus rien du tout,

et c’est comme un vertige sur le grand plongeoir. Le fait qu’hier j’ai appris que Moune s’appelle Monique alors que tout le monde l’appelle Mona et ça m’a fait tout drôle, comme si c’était déjà une autre personne alors que le fait est que les vacances ne sont pas encore finies, le fait que moi aussi j’aurai peut-être à l’appeler Monique quand je n’habiterai plus avec Pierrot, et qu’ils ne m’appelleront plus Crapaud, qu’on ne mangera plus de pizzas aux coquillettes, le fait que je n’entendrai plus les civelles fricasser sur le poêle, le fait que je préfère partir pour toujours plutôt que l’appeler Monique, ma Moune, le fait qu’il me prend d’un coup de détacher le barque de Moune pour aller vivre seul sur l’île aux tétards, le fait que les arbres tétard ressemblent tellement à des elfes des forêts qu’ils me tiendront compagnie et que personne ne me manquera jamais, le fait que je done un petit coup pour m’éloigner du bord et filer doux, le fait que Moune s’écrie s’empresse dévale le talus, essaie de me choper de la rive avec son parapluie de pêche, le fait qu’elle trébuche et se vautre dans un fond d’eau boueuse, le fait que je recule comme j’ai appris et lui tends la pagaie pour l’aider à se relever, le fait qu’on s’ébroue on rentre se laver en s’exclaffant beaucoup et se mouchant un peu.

Le fait que Pierrot m’appellera plus tard du boulot, il me dira « salut Crapaud, tu vas pas y croire assieds-toi, j’ai pris des billets pour toi, moi et Moune, ta mère est d’accord, on part en Flowide au printemps prochain pour voir les anguilles débarquer », le fait que j’en croirai pas mes oreilles, le fait que Moune aura ses yeux qui brillent comme des croissants et que j’en croquerais bien un bout comme dessert.

J’ai calé la consigne sur une histoire douce qui mijote depuis un moment, j’espère que ça fonctionne autant dans l’intensité sans être toujours dans le présent brut, peut être plus intense, en tous cas très émue par les textes des autres. Je cherche une manière d’appuyer sur des passages précis en soulignant, mais je ne sais pas si c’est intéressant, sur le fond comme sur la forme. Peut être chercher une forme typographie subtile et plus pertinente. Envie de faire cet exercice avec chaque nouveau personnage, comme support de travail, pour trouver sa voix, sa voie.

12. Brouille nocturne


proposition de départ

Je dis je pour mon coeur tu à mon ventre ils de mes pieds surtout la nuit quand ils s’agitent farfouillent s’escriment à se carapater alors que je suis étendue harassée à bout je demande à Ventre tu veux pas leur demander toi de cesser et tu t’énerves le ventre la moutarde te monte au nez tu exploses vous me fatiguez à la fin il faudrait vous entendre je ne sais plus où donner de la tête et d’un coup tu chavires mon sang ne fait qu’un tour ma tête suit les pieds se taisent et je boude.

Codicille : j’avais prévu d’approfondir cette théorie des pronoms personnels mais je la garde pour plus tard, quand tout le monde sera réconcilié.

11. Mains d’beurre !


proposition de départ

Mains d’beurre ! piaillait-elle tandis que je fixais penaude déconfite les décombres à mes pieds car c’était forcément moi la fautive à blâmer, c’était avec moi que les choses glissaient dérapaient toujours de traviole comme si je n’avais pas de prise sur elles. Moi qui oubliais sans cesse que j’avais un corps arrimé à la tête, qui me cognais les épaules dans les cadres de porte, moi encore qui prenais sans saisir, avec la gaucherie des intellectuels à qui les concepts semblent suffire, et heureusement que les livres ne se brisent pas.
Les mains de Mamie, elles, étaient bien concrètes, elles sentaient un mélange de javel et d’oignon cru et faisaient danser leurs doigts revêches nourriciers, on aurait dit un chef d’orchestre au dessus du potage. Des mains usées à équeuter les haricots, découper le poulet, repriser les chaussettes, épousseter les tables et les déconvenues, brosser et frotter encore, tout ce que je m’évertuais à contrefaire sans jamais égaler, ni même faire comme il faut, misère de sort.
Parfois sans crier gare elle attrapait songeuse mon poignet, donne-moi ta main, et enfonçait l’ongle de son index dans le creux de son centre. Une poule a pondu un oeuf amorçait-elle et mon regard s’allumait. Elle restait concentrée sur sa tâche, faisait tout un nid dans ma paume puis j’assistais à l’egrénage des paroles et des doigts qu’elle repliait tour à tour, alerte comme si je n’en connaissais pas la chute. Celui-là a été le chercher — le pouce. Celui-là l’a cassé ; celui-là l’a fait cuire, celui-là l’a mangé… et le tout petit riquiqui, l’au-ri-cu-laire, il ne lui reste… RIEN DU TOUT

Point final. Je glapissais alors invariablement dans un mélange de terreur et de ravissement. Puis la poule s’est envola et ne revint jamais couver dans ma main, elle était partie tournoyer dans d’autres paumes et je compris alors que ce n’était pas moi que Mamie aimait mais l’enfant que j’avais été.
T’as perdu ta main ? rouspétait-elle, les mains sur la table ! Alors j’étais forcée de révéler mes doigts sales constellés d’encre à son regard réprobateur, empêtrée empêchée souillon que j’étais avec ces mains incapables, juste bonnes à être rongées. T’avais encore faim ? J’arrachais mes rognures jusqu’au cuticule, dents avides, en un corps à corps de la bouche avec la main, et les articulations du combat sortaient douloureuses. J’ai vécu longtemps avec les bouts abîmés entravés comme à force de gratter la terre autour du cercueil pour trouver une échappatoire.

Comme cachette je me nichais dans un vieux pull over gris de mon père, les poings serrés dans les manches détendues, et entortillais machinalement de mes pouces le maillage vétuste. Le temps creusait partout. Mamie tentait bec et ongles de m’arracher la relique, mais je m’y cramponnais sans relâche. Un jour elle le jeta au vide-ordures et c’est comme si elle m’avait vidée avec, j’ai dévalé les escaliers quatre à quatre et recueilli le pull comme un nourrisson. Elle adressa une petite claque interloquée à la table en guise de commentaire, et le sujet fut clos. On peut dire que le pull lui survécut, en quelque sorte.
La dernière fois que je vis ses mains, l’une couvait l’autre sur son ventre. Leur peau fine et froissée était mouchetée de brun et de bleu comme un oeuf de caille, glacée comme le frisson de chagrin qui me traversa. Ce fut bien plus tard que je découvris le dernier vers omis de la comptine, ce tendre et minuscule présent qu’elle ne sut pas donner. Lèche le plat, ptit courtaud, lèche le plat, lèche le plat. Trop tard. La vie est ainsi faite.

7. miettes


proposition de départ

Depuis quelques jours c’est dans la poche intérieure de son sac, la pilule bien sûr, pas le croissant. Le croissant est tout frais. Elle est réveillée depuis hier. Elle ne veut pas rêver. Vers 5 heures, elle referma la porte sur elle, doucement, et assista dehors à la longue naissance du jour. Les lumières clignent, les volets s’ouvrent doucement, la fraîcheur monte du sol et fait vrombir les premiers cris des oiseaux. A la percée du soleil la vie reprend du rouge aux joues, et les odeurs enchevêtrées de propre et de neuf lui parviennent, dans le ronronnement des appareils réanimés. Elle déambule longuement d’un pas flottant, sentant ses cavités se creuser, sa bouche s’assécher, ses muscles s’extirper inlassablement des sirènes du sommeil dans des tressaillements sourds. Au croisement de deux rues, l’odeur synthétique de brioché l’affriande. Elle acheta le croissant comme une récompense, un lot de consolation, dans son petit sachet fripé qu’elle pince délicatement du bout des doigts, comme un chaton que l’on réagence contre sa mère. A son retour, elle disposa le croissant dans l’assiette de faïence qu’elle a confectionnée de ses mains. Le croissant dans le rond lui apparaît comme une crevette dorée, une faucille potelée. Elle mange le croissant. Il n’est ni bon, ni mauvais. Elle croque, arrache la mie, mâche sous toutes les coutures, mastique ce dernier renoncement femelle, engloutit ses scrupules avec les brisures. Le croissant l’aida à avaler la pilule. Elle recueillit les miettes du bout de ses doigts brillants, pour n’en laisser aucune trace apparente.

Combinaison de la variation (à venir) et du passé simple, par jeu et manque de temps. Travail sur l’image du croissant, ses multiples sens, l’évocation. J’ai encore une fois des difficultés à expliciter sans entraver la forme. Et construire sans abimer l’émotion. Je me demande si l’histoire est tout de même palpable. La comprendrez-vous ?

4. Printemps


proposition de départ
croissant

Le moment qu’il préfère, c’est lorsqu’il se repaît de la blancheur de la nuit. Le calme dedans et dehors, le voile bleu inondant le paysage l’apaisent. S’il ferme les yeux il peut se rêver encore là-bas dans son pays infiniment loin. S’il les rouvre apparaît le rai de lune qui veille, immuablement, à être à la fois semblable et différent, à quelqu’endroit qu’on se trouve, et ça le rassure. Là d’où il vient c’est le plus grand jalon, le croissant, ici c’est un mot dont il ne peut saisir à ce jour l’écho des multiples sens qui résument sa destinée.
Depuis son refuge impromptu dans le salon de son frère, il dérive tranquillement sur le sofa, son île sa canopée, après bien des tourments. En guise de fond, la lueur d’un film arabe dont les murmures l’assouvissent du bout de la rue où ils avaient la plus grande maison, dans le monde maternel d’avant. Mais même sans la gloire, et même sans le père dont il a laissé en chemin la dépouille, ses racines, de simples radicelles désormais pour le plus jeune des dix enfants, l’accueillent au bout du monde, partagent une vie routinière qui assouplit sa mue. Des neveux qu’il regarde croître avec lui, mais pas comme, avec la nouvelle langue dès le commencement. Les mets de sa bru le ravissent, trouvera-t-il une épouse aussi douce au pays de la liberté ? Quel labeur va l’occuper, alors qu’il naviguait dans le monde du langage ?
Il médite ainsi dans la nuit, se languit du demain où il aura son propre lit, la mue finie, et la vie nouvelle devant lui.

éclair

Torpeur de l’été, ciel noir criblé d’étoiles éclatées. Une humeur sombre près de la fenêtre, comme ses cheveux hirsute dans lesquels il passe une main nerveuse. Change de position sous la lumière crue, peste contre l’inconfort du sofa, son radeau de fortune, là où il échoue, plus que jamais. Souvent il le brinquebale, l’assise se fait alors renfort contre ce dehors qu’il exècre, et il se recroqueville sur le dossier, contre le mur s’encage, se ronge, tempête de rage, se laisse mourir pour ne pas être si survivant. Car pour quoi faire ? Trente-six ans, et rien, tout gâché, Bachar a tout détruit, qu’il crève ce chien. Et les cris des jeux des enfants fusent tout le jour, pendant que les autres trop loin souffreteux suffoquent dans les rues ravagées par les relants soufrés. Seul le silence, la nuit, lui accorde un répit dans cet endroit où il mâche ses aigres heures perdues, mais alors le noir l’avale cru. La France en rompant ses promesses a ruiné ses espoirs, ici rien ne l’attend. Des éclairs de trac le rossent, il s’affale un peu plus.

Il pense à cette fille aux yeux du bleu du diable qui a piétiné, jeté à sa figure ses certitudes qu’elle estime trop courtes et d’un autre siècle, mais il restera seul et fidèle à la souffrance des siens, n’accueillera pas un instant de joie, s’il doit y laisser son âme.

Il oublie qu’en arabe son âme s’appelle Printemps.

Il m’est encore ardu d’inventer, alors je m’inspire beaucoup du réel, mais je crois que des personnages prêts-à-écrire m’entourent, donc pourquoi m’embêter ? Voici donc un ami syrien, dans ses bons et ses mauvais jours. Encore une fois je privilégie le style aux faits, au cadre, sûrement parce que je connais déjà l’histoire, donc je brode plutôt autour. Je me demande si la simple évocation reste compréhensible pour le lecteur, si les images apparaissent tout de même en creux.

3. la mer à boire


proposition de départ
version longue : roman

Ils avaient péniblement sorti la mégane bleu lagon du garage étroit, enfourné les affaires, et dès le départ ils commençaient à tourner en rond, à faire le tour du pâté pour en sortir, et ça gonflait la vague nausée qui l’habitait toujours après les réveils précoces, la course aux préparatifs suivie du départ tardif.
Le tic toc tic toc du clignotant titillait ses tympans, il fallait traverser la ville avant de la quitter, et par dessus le marché, acheter le pain sur la route, au marché du dimanche, vous savez là où les gens ont toujours l’air heureux : les voisins de palier qui se croisent ahuris et se causent comme s’ils revenaient d’un long voyage, les noctambules qui succombent au dernier café pour trouver la force d’aller se coucher, les matinaux qui avalent le premier galopin du petit dej’, les jeunes couples aux bras chargés de bouquets bambins/poireaux, et les vieux qui se tiennent toujours la main, pour faire comme si, ou faire avec.

Elle jeta un regard fumasse à son mari, le tic toc incessant, c’était lui qui l’enclenchait, la source de l’agacement, sa faute. En réponse elle reçut le large sourire, toute cette gentillesse cette bienveillance c’était si agaçant, ne pouvait-il pas comme tout le monde rouspéter après l’apathie du repas familial, dans la sordide station balnéaire où ses parents échouaient à chaque fin de printemps ? A la sortie du périph’, elle grimaçait déjà aux carottes râpées, quiche-poireaux et flan vendéen, au chien-chien épileptique au couinement aplati sur les savates de Madame pour quémander son morceau de fromage —c’est bien, dis merci maintenant.— Le regard fixé sur la ligne blanche, elle inventoria les sujets de discussion qu’ils contourneraient, comme les ronds-points ponctuant la route rigide et plate qui les acheminait. Eux et les autres, puisqu’ils n’étaient pas les seuls à louvoyer, pourquoi tous en choeur s’agglutiner pour tourner en rond ? Pour un aller-retour dominical, sempiternelle échappée factice sensée édulcorer la fade semaine, dans un décor vulgaire aux bruits versicolores. Baigner dans l’huile de monoï et de vidange nautique. Manger des glaces au schtroumpf. Se faire ronger les peaux mortes par des bancs de petits poissons affolés. S’affubler du grain de riz orné de son prénom au mépris de ceux qui vendraient leur mère pour en manger. Et Franck au volant, qui égrenait vainement ses pâles sujets pour lui décrocher un rictus, ne pouvait-il pas lui laisser le répit ?

Après les platitudes de la campagne vendéenne, à la tendance aussi expectative que son mari, —quoi de l’eau ou la terre, du salé ou du sucré—, ils atteignirent l’interminable zone d’asphalte, pour sa part bien résolue à gagner du terrain.
A travers la vitre, elle voyait le rétroviseur ressassant la perspective du lointain retour ; un triangle de ciel voilé et venteux, et toujours cette route balisée de panneaux redondants. Petites foulées de la mégane réprimée par les bouchons aux feux. Troupeaux de dos d’ânes. Des brochettes de vestes polaires assorties, traversant sys-té-ma-tiquement la route au moment où ils s’engageaient. Le carrefour des machines à sous.

Et soudain dans l’entrebaillement d’un virage la ligne bleue apparut, l’horizon se déboucha, l’idée de l’iode évinça les relents de sapin magique, et la nausée s’apaisa pour un quart de soupir.

version courte : nouvelle

Ce dimanche matin, au début de l’été, ils avaient quitté hâtivement la ville et filé en direction de la Côte. Les tensions étaient bien plus éveillées que les deux époux ; et Myriam distribuait ses moues renfrognées comme pour escorter le trajet. C’était Franck qui conduisait ; et parce qu’il se sentait coupable d’imposer à sa femme le sacrifice de sa pause dominicale pour un repas chez ses beaux-parents, il s’efforçait de nourrir la discussion, et rendre ce trajet le moins éprouvant possible, malgré sa propre appréhension à raviver de vieilles mécaniques qu’il n’assumait plus. Mais Myriam restait mutique, le regard enfoui dans les fossés flous qui défilaient. Voilà plusieurs mois qu’elle affichait une humeur fluctuante, quoique plus souvent maussade, à l’image de ce printemps étiré.

Comme chaque fois qu’ils ralliaient la côte par un jour brûlant et chômé, les embouteillage exaspéraient le voyage déjà rance et interminable. Il se résigna à allumer la radio et se concentra sur sa conduite, anticipant les à-coups qui pourraient crisper sa femme, assouplissait les virages, relâchait doucement l’accélérateur. Il ne put s’empêcher de brandir d’une voix timide les noms d’oiseaux,— les seuls qu’il pourrait s’accorder aujourd’hui— à mesure qu’ils apparaissaient dans les marais. Aigrette. Héron. Vanneau huppé. Sa petite fierté.

Saint-Jean-de-monts, voilà presque 40 ans qu’il y séjournait, non par choix, mais par habitude, et si les façades changeaient chaque année de visages, c’était bel et bien toujours le même endroit — celui de son enfance—. Ses parents, quant à eux, il les voyait vieillir et, à mesure qu’ils se confortaient dans leurs petites évidences, elles lui paraissaient moins familières, et les siennes se dérobaient. Il voyait désormais à travers le regard cinglant, intransigeant de Myriam, dont les exigences avaient à la fois l’avantage et l’inconvénient d’être plausibles.

Il gara la voiture sur la place habituelle, suffisamment strictement parallèle au mur pour ne pas contrarier son père, point trop pour éviter que Myriam s’en agace. La journée avait longuement commencé.

J’ai finalement gardé cette histoire de débuts de nouvelle et roman, et tenté de leur donner un ton narratif différent. Etrangement, le point de vue a changé, passant de la femme à son mari. Le début de roman se fait plus sensoriel, avec moins de distance, celle qui manque au personnage nerveux, tandis que le courant de conscience du début de nouvelle est plus analytique. Je ne sais pas si cela s’est fait naturellement parce que ça correspond mieux aux caractères de chaque personnage, ou plutôt aux formats littéraires.

2. ensemble pour toujours


proposition de départ

Dans une de ces villes sans charme du nord de la France, et colorées par une population issue de l’immigration enrôlée en renfort pour l’exploitation des mines de charbon, puis pour rebâtir à la hâte après-guerre, et la ville se développe, étend sa métropole pour toujours plus d’attractivité, comme dans ce nouveau quartier réhabilitant les rives du canal où se côtoient les deux modestes immeubles similaires en tous points, et desservis par la même entrée. Et c’est là que les deux soeurs aînées — il y avait aussi une cadette, mais elle avait déserté depuis si longtemps qu’on avait oublié pourquoi — ont élu domicile, occupant face à face leur petit deux-pièces qui surmonte chaque bâtisse, comme des cigognes qui couvent sur leurs cheminées. Inséparables depuis l’enfance, elles s’étaient faites à la fois semblables et différentes, l’une comme une subtile variation de l’autre, l’émotive et la pudique, sensibles écorchées à mêmes penchants mélancoliques. Mais elles aimaient toutes deux les fleurs, l’aînée comme motifs harmonieux ornant ses rideaux, la seconde les préférant sous forme de grands bouquets sauvages, braconnées alentour. Elles avait indéniablement le goût du beau et des petits plaisirs, caractéristique des gens qui en ont vu d’autres, le macaron avec le café, l’achat damnable d’un bouquin en fin de mois, plutôt qu’un bifteck, le petit blanc dans le verre en cristal, le rouge à lèvres rouge baiser, la clope d’avant le coucher, ce sempiternel désir que l’on déplace, inlassablement, pour mieux chasser l’amertume. Car après la sombre enfance elles avaient épousé des hommes rugueux, parfois violents, puis endossé le rôle de mère divorcée bardée d’enfants rendus ingrats, désarmés par le spectacle des tourments maternels, et qui avaient quitté leurs nids tardivement, et non sans peine ; court répit pour elles, puisqu’à leur retraite — l’une du social, l’autre de la santé — les sœurs s’étaient affairées à prodiguer à leurs parents abîmés des soins qu’elle n’avaient jamais reçus de leur part... Elles cheminaient donc ensemble, cahin-caha, clopin-clopante, et lorsqu’on les croisait, on ne pouvait deviner laquelle cette fois-ci soutenait l’autre. Mais jour brutalement l’émotive se fâcha, et l’autre s’en vexa, à moins que ce ne fût le contraire, en connaissaient-elles la raison véritable ? Toujours est-il qu’elles vaquent maintenant à leurs vies, leur vis-à-vis, se côtoient de près mais à distance fixe et en silence, couvant machinalement l’autre de brèves œillades, avant de tirer le rideau d’un coup sec.

Beaucoup de problématiques à l’élaboration de ce texte non définitif, encore cette envie/besoin d’échanger en amont de l’écriture. Avis bienvenus, donc !
— la fameuse question de la gravité qui nous traverse, comment lui donner une forme moins plombante que son propos ? Le narrateur externe/objectif aide-t-il à garder une certaine pudeur, coquetterie à laquelle je tiens ? Ou au contraire empêche t-il de faire diversion ?
 J’aurais aimé trouver un moyen d’intégrer plus pertinemment, et intrinsèquement la dimension sociale de cette histoire. La percevez-vous ?
 et enfin, aurait-il été plus intéressant de commencer par la fin ? Ou poursuivre le récit ?

J’ai en tous cas ri au point final, en remarquant que chacune des sœurs était devenue narratrice externe de la vie de l’autre !

1. la mer à boire


proposition de départ

Ils restent comme toujours campés sur la digue avec le chien-chien, la plage c’est pas fait pour les braves, le sable il s’infiltre partout, pas commode, le grain dans les rouages. Une vie aussi propre que leurs pieds blancs, toujours étincelants quand ils partiront devant, voilà ce à quoi ils aspirent ; et le chien-chien du même blanc couine dans un bond au passage de la rosalie, où six compères en crocs gloussent en pouet-pouetant, ils ont encore un grand pan de vie à rouler leur bosse, eux, et les cailloux dans la chaussure c’est pour dans mille ans. Freinent d’un coup pour laisser traverser la grosse Lili, orange amère dans son paréo criard, pressée comme un citron de pétiller aux bulles de soleil, à l’huile de coude qu’elle a gagné ses vacances, alors faudrait pas en rater une goutte. De l’huile on sent tout l’éventail des parfums, du monoï aux chichis, ça baigne par ici, mais pas que, ça sent aussi l’after-shave des petits minets qui paradent au volley-ball, les épaules roulent rutilantes comme des 206, poitrail en avant, s’ils arrivent pas à choper avec leurs shorts en nylon tout neufs, à motifs floraux façon Tahiti douche, 2 pour 12 euros, 3 pour 15, même Marlène les guette du coin de l’oeil alors qu’elle revient du bain, elle essore ses cheveux lourds avant de les nouer au sommet de sa tête en beignet, elle écoute le soleil maculer la rondeur de sa hanche, glamour, même si le slip de bain lui mouille encore un peu la raie, faire comme si, l’air de rien. Mais pas son jour, deux minots survoltés tapent le château à 3 mètres, et des volées de sable brun lui fouettent le flanc, leur mère aboie, écrase son mégot d’un air furax, en prend un pour taper sur l’autre, se ravise, trop de monde, sort un paquet de BN grinçants sous les dents pour les calmer, houspille son beauf pour la forme, c’est la dernière fois qu’on loue avec la deuche, qu’il pense en lissant son marcel quechua. Au loin il voit sa grande, un brin pataude sur deux pattes noueuses comme des bâtons, et ses bras trop longs pour son corps d’enfant, plus que quelques mois à préférer son papa… elle se sent comme un crabe grimpant de traviole dans le panier, peut-elle encore faire un pâté ? Ou plutôt reluquer les voisins qui smashent avec la fougue d’un champion du monde ? Faire des pâtés avec les voisins ? Mais le râteau guette… Plutôt se rassoir à l’ombre rance du parasol, s’initier à la vie dans son Biba en attendant d’avoir l’âge de. Ignorer son père, campé sur ses coudes, qui l’épouille du regard, redouble de sourires clignotant sous son nez écarlato-pelé, on dirait un feu de signalisation, carrefour des générations. La mère, elle, jauge son tas de pieds ensevelis, et au diable les varices ! Elle se lève d’un coup, s’avance jusqu’à la lisière, étudie mollement la lampée des vagues paresseuses sur ses orteils. La fatigue l’aigreur l’amertume s’entassent, ras la casquette, et sa peau qui fond sous la chaleur caniculaire, à moins qu’il ne s’agisse du temps qui s’entête à les saloper, ne reste qu’une tache grasse persistante sur la nappe du dimanche, à la bonne heure ! Mais heureusement il y a les rafales, le souffle glacé qui fouette l’échine, et alors qu’un nuage surgit comme un bémol, suspendant brièvement l’éclat du soleil, elle plonge dans l’eau bleue Harpic, et réapparaît ravigotée, la note furieusement salée luisant sur ses joues. Moment fugace pour, la goule de guingois, pleurer l’augure de la fin d’un monde.

Faire sentir le mouvement, l’énergie de la foule, son oralité franche et populaire, parfois vulgaire, toujours touchante. Vivante. Apprivoiser timidement mon récent plongeon dans l’écriture, faire des gammes de courants de conscience et de sensations, encore un peu sauvages, maladroites, je me sens gauche comme cette adolescente entre deux âges. M’autoriser les libertés et coquetteries du débutant tant que j’y ai encore droit… surtout ne pas brider, pas encore.

 



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1ère mise en ligne 22 juin 2020 et dernière modification le 9 novembre 2020.
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