le roman de Marie Roger
Elle aime les mots, les livres, la ville. Mais c’est au pied de son arbre, un vieux tilleul courbé par l’orage, qu’elle écrit. Elle calligraphie sur la page tout ce qui bruit dans les feuillages, écrit des nouvelles. Elle aime aussi faire écrire les autres, écouter leurs voix, partager les mots qui se cherchent.

20. Les yeux fermés


Je ferme les yeux. La maison a une odeur d’enfance, herbe coupée, buisson de menthe sous la fenêtre, glycine accrochée de toutes ses grappes aux pierres de la grange, terre remuée, fleurs de tilleul éparses sur la pelouse, effluves de confiture de mirabelles, framboises qui s’écrasent entre des doigts d’enfant. Il est deux heures. Je me suis assoupie sur un transat. L’été sculpte la lumière sous mes paupières. On entend le grésillement des guêpes sous le lierre, un frôlement de pattes d’oiseau sur l’herbe. Les feuilles froissées par le souffle de l’air étouffent des pleurs d’enfant qu’on a presque oubliés. Ils pèsent encore ces mots qu’on ne peut pas dire, ces larmes qu’on ne peut pas sécher, de tout leur poids d’absence, de vide.

Je ferme les yeux, j’entends le crissement des insectes, le ronflement des tracteurs. Je guette d’autres bruits, plus ténus, presque imperceptibles, des voix perdues, des souffles, des frôlements de mains qui s’essuient sur un tablier de toile rêche, des soupirs près du feu qui crépite dans le poêle, des mots murmurés dans les rêves oubliés d’enfants qui ne sont plus.
Je ferme les yeux, j’écoute le silence. Tout autour, entre les vieux murs, dans le jardin abandonné, l’air chaud se trouble d’échos, de voix, de pas. Il n’y a plus rien. Rien qu’un passé qui me hante. Un creux au cœur. Un nœud qui serre, étouffe. Un cri au fond du ventre. Une angoisse étrangère venue d’un temps qui n’est pas le mien. Une peur qui traverse temps et lieux, là, au fond de la poitrine. Ça palpite, ça gronde, ça git en moi comme un poids derrière le goût sucré des framboises qui éclatent en un jus rouge et poisseux, ça griffe la peau du monde comme les épines des framboisiers. Le soleil brûle et calcine les souvenirs. L’orage qui vient lavera la terre de toute trace.

 

19.


proposition de départ

Mardi 17 juin, 4 h
Derrière le hublot, une ouate compacte. Des filaments de nuage déchirés d’une lueur qui les brûle, les fait fondre, les disperse, les liquéfie. Le ciel se dégage, uniformité du bleu, froid pur, lumière gelée. Autour de moi, torpeur, bruit de pas étouffés sur le sol synthétique, échos de musique sous les casques, lueur des écrans de télévision devant les sièges. Peu à peu les corps bougent, se déplient. Lumière des spots. Déplacement des hôtesses. Dans la carlingue, la chaleur, le bruit des voix, le cliquetis des plateaux, choc des thermos et des bouteilles que l’on repose sur le chariot, froissement des emballages que l’on déchire pour saisir les viennoiseries, craquement des spéculoos qui s’effritent sous la langue, odeur du café chaud qui coule dans les gobelets de carton, glou-glou de l’eau bouillante que l’on verse sur les sachets de thé. Les corps se calent dans les fauteuils, les tablettes descendent au-dessus des genoux collés contre le siège de devant, les coudes du voisin de gauche frôlent mon bras. Je me détourne vers le ciel vide et bleu. Mon regard flotte par-delà l’aile métallique dont les volets battent au vent.

Espace clos où j’échappe au temps, à l’obligation d’être d’un pays ou de l’autre, au sentiment d’avoir des racines. Ici tout est en équilibre, mémoire, avenir, monde fuyant qui glisse sur les nuages, réceptacle qui m’enferme loin des arbres et de la terre. Je passe d’un monde à l’autre. De cette galerie parisienne bruissante de lumières - j’avais un verre de Champagne à la main et tout en écoutant d’une oreille distraite les commentaires des invités, je regardais éberlué ces toiles, les miennes, placées entre celles des autres artistes, et que j’avais l’impression de n’avoir jamais vues. Deux mondes reliés par un vol en plein ciel. Et ces toiles qui essaient de les rapprocher, de donner une unité à des morceaux épars, débris de soi oubliés sur une rive lointaine. Qui suis-je ? D’où suis-je ? D’ici ou de là-bas ? de nulle part peut-être… Homme des nuages, des entre-deux, des carlingues d’avion, sans racines ni terre profonde sous mes pieds. Visages sans corps vus par un hublot, fond noir de la toile, sourires comme des rictus, teints blafards sous les néons. Je ne savais pas que j’avais peint un avion, je le découvre. Sur ma toile, défilé de visages derrière ce qui ressemble à des hublots, image aperçue au travers des épaules des visiteurs. Une vie dans les avions. Entre ici et ailleurs. Une vie entre des mondes qui ne se croisent pas, la ville la mer la campagne. Carlingue blanche dans le ciel. Difficulté d’être. Pas de sol ferme où se tenir droit.

Brusque secousse. L’avion se cabre, sursaute, reprend son calme, descend un palier, s’incline, tourne, descend encore, fait quelques bonds, glisse, roule, freine, corps penchés en avant, s’immobilise sur la piste.

Tel-Aviv.
Capitale des effervescences.
Claquement des coffres, glissement des valises, murmures des corps qui se déplient, voix qui s’impatientent.
J’ai quitté le monde de l’enfance pour celui des adultes. Là-bas dans la ville mes tableaux prennent racines et sens, devenus limpides sous mon regard de vieil enfant. Ici près de la mer je vais reprendre mon pinceau et recréer une enfance perdue.
L’avion me lance comme une balle dans le ciel. Je n’appartiens pas à la terre. Je suis un homme des carlingues, un habitant des nuages qui rêve de sillons labourés et d’épis élancés.

Mardi 6 h 05
L’avion s’est posé en douceur, silencieusement. Chacun sort ses bagages des coffres, cherche ses papiers pour les contrôles de sécurité, se regarde vaguement inquiet dans le hublot, se recoiffe de la main. Visages aux traits tirés par une nuit sans vrai sommeil. Corps rompus. Quel temps fera-t-il à Tel Aviv ce matin ?

Encore un voyage de là-bas à ici. Rien à voir avec celui que j’ai fait en 1948 sur un bateau où s’entassaient des hommes, des femmes, des enfants seuls qu’on faisait chanter ensemble et qui n’avaient pas le cœur à cela. Des jeunes qui partaient chercher une vie, pas se refaire une vie, non, ils n’avaient pas encore vraiment vécu. Ils s’étaient cachés, avaient eu peur, avaient fui, loin, toujours plus loin. Ils ne savaient plus quelle langue était la leur, celle des parents, celle des voisins, celle qu’ils avaient parlé autrefois et qu’ils ne comprenaient plus.

J’ai passé ma vie
À me demander qui je suis...
J’étais Le Juif errant
Celui qui n’a pas de patrie...

Je me souviens du mal de mer, et de ces enfants sans famille comme moi, de ces chants, de ces jeux pour les distraire, de cette volonté de construire que nous avions tous, flottant sur l’eau, dérivant sans port d’attache sur une mer agitée.

Comme toujours quand je reviens de France, j’ai un moment d’hésitation au sortir de l’avion. Tous ces hommes en armes, ces policiers, ces caméras de surveillance. Ben Gourion est l’aéroport le plus sécurisé au monde. Moi qui aimais l’étendue des champs de blé à l’horizon, les chemins secrets dans la forêt et la mer la mer toujours recommencée, je n’ai jamais pu m’habituer à cette société sécuritaire.

J’ai passé ma vie
À me demander qui je suis...

Toujours le même voyage de l’autre côté de la mer, toujours cette impression de racines qui se perdent dans l’eau profonde, d’ombres laissées là-bas, je ne sais où, dans un pays que je ne connais pas, même si c’est lui que je peins sans cesse quand je ne dessine pas des têtes derrière le hublot d’un avion.

J’ai bien aimé écrire ce voyage en avion, symbolique de toute une vie. Je ne suis pas sûre d’avoir vraiment fait un journal, même si souvent quand je prends l’avion, j’aime écrire ce qui me vient… Il s’agit de l’aube, moment où les voyageurs s’éveillent avant l’atterrissage.

18. Une histoire vraie


proposition de départ

En juin 2020, je suis allée aux Archives de l’APHP, au Kremlin Bicêtre. J’ai trouvé, dans le registre des entrées et des sorties de l’hôpital Saint-Louis, le nom de Simon Sztajn, 13 ans, hospitalisé en juin 1944 pour un favus, c’est-à-dire la teigne, et sorti 201 jours plus tard en janvier 1945.
Au mois de mai 2018, un vieil homme est passé en coup de vent au village de La Forestière où je réside souvent l’été. Sa voiture s’est arrêtée dans la rue à mon niveau : « Je m’appelle Simon Sztajn. Je cherche la maison où j’ai été caché, enfant, pendant la guerre, de 1942 à juin 1944. » L’homme était désemparé. Il ne reconnaissait rien du village : plus de boulangerie, ni de café. L’école qu’il avait fréquentée avait fermé, laissant place aux bureaux de la Mairie. Il cherchait la maison où il avait séjourné avec une petite fille nommée Régine. Leur logeuse était veuve et vivait de travaux de couture. Elle avait un beau-frère fermier qui les approvisionnait en légumes, œufs et volailles.
Je ne connaissais pas l’histoire de ce village où il ne reste que trois agriculteurs. Personne ne m’avait jamais parlé de ce qui s’y était passé pendant la guerre. Je n’ai pas pu renseigner l’homme. Il était pressé, reprenait un avion le soir même pour Tel Aviv. Il était venu à Paris pour le vernissage d’une exposition où figuraient plusieurs de ses toiles.

Depuis j’ai fouillé les Archives, interrogé les anciens du village, et découvert qu’ils étaient douze enfants de 6 à 13 ans cachés entre 1942 et 1944 dans ce petit village isolé.

Je me suis demandée pourquoi une chape de silence avait recouvert tout cela. J’ai cherché, questionné, lu, travaillé, écrit, regardé sur internet à quoi ressemblaient les toiles de Simon Sztajn qui a pris le pseudonyme de Shimon Avny. Je me suis interrogée sur les raisons de ma curiosité passionnée pour cette histoire…

De cette histoire vraie, je voudrais faire un roman. Un roman parce que je ne sais pas tout, même si j’ai beaucoup appris sur cette histoire. Un roman parce que ce qui m’intéresse, c’est l’écho de cette histoire aujourd’hui. Les réactions des descendants, le ressenti des survivants, la transmission ou non d’un souvenir qui parfois dérange. Je ne sais pas très bien encore où situer mon narrateur. Mais je suis sûre qu’il appartiendra au présent.

 

17. Ce qu’il faut éviter


proposition de départ

Surtout ne pas s’emparer de l’histoire des autres sans leur accord. Surtout ne pas blesser. Mes personnages ont assez souffert.

Pas d’écriture misérabiliste. Ne pas réduire la parole des victimes même s’ils se sont tus et continuent à le faire.

Ne pas me restreindre à un passé où je n’étais pas et qui demeure obscur, mais envisager les suites, les échos.

Refuser le pathétique facile.

Ne pas essayer de réparer le monde. Ni d’embellir un réel difficile à accepter.

Eviter les points de vue qui soient des prises de parti.

Eviter de dire ce qui n’a pas existé.

Refuser de grossir les faits ou de les déformer.

Ne pas faire un cours d’histoire ni un documentaire.

Eviter de manipuler les personnages. Refuser de sortir du respect et de l’amitié qui leur sont dus.

Refuser d’écrire un texte qui n’ait pas d’écho dans le présent, dans ma vie.

Refuser d’écrire un livre qui ne soit pas essentiel.

 

16. NdT


proposition de départ

1. Comment traduire ce qui n’est pas dit ? Une atmosphère, une impression. Ce que l’enfant éprouve quand il entend le vent siffler entre les arbres de la forêt, ce qu’il perçoit lorsque le portail rouillé grince sur ses gonds, ce qu’il attend lorsque les chèvrefeuilles se couvrent de fleurs blanches et que les grappes de la glycine explosent sur le mur de pierres sèches. Un bruit, une couleur, une odeur. Tout est dans le mot qui les désigne, dans la douceur ou la rudesse des syllabes.

2. Eternel problème de la traduction. On n’a pas vu ce que l’auteur a cru voir. Ce que son narrateur dit savoir. Surtout quand ce qui s’est passé est resté si longtemps secret. Une histoire oubliée, étouffée sous le poids des ans. Une histoire dont les personnages ne veulent plus entendre parler. Les lecteurs aussi peut-être. Soixante-dix ans, c’est si loin ! Pour traduire, il faut chercher le présent dans le passé, voir le passé dans le présent.

3. Les paroles des uns sont en allemand, celles des autres en patois, les rêves des enfants sont en yiddish. Le traducteur a essayé de rendre compte de la diversité des accents et des intonations même s’il ne parle aucune de ces trois langues. C’est un travail difficile, essentiel. Les langues s’oublient plus vite que les morts .

4. On peut traduire un récit, des paroles, mais le silence, comment l’écrire ? Silence de celui qui a peur et ne veut pas parler, silence de la honte et de l’oubli, silence de celui qui sait qu’il ne sera pas compris.

5. Le texte insiste sur les regards, mais on ne regarde pas l’autre de la même façon selon qu’on est de la ville ou de la campagne, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né ici ou venu d’ailleurs. Traduire la diversité des regards sur l’étranger.

6. La traduction essaie de rendre compte de ce qui sous-tend le texte : l’auteur projette sa propre histoire sur celle de ce petit village isolé. Ces enfants cachés le renvoient à des secrets de famille, des ombres oubliées. Cela se joue dans les regards portés sur l’étranger, les portes fermées, les rideaux qui se soulèvent à peine, le silence des rues désertes, le froid, la pluie.

 

15. L’étranger


proposition de départ

Quand il est arrivé au village, nous avons tous pensé qu’il apporterait du nouveau, un peu de vie. Il a fallu déchanter. Il venait régulièrement, ouvrait la maison, s’installait sur le trottoir d’en face pour la regarder, la photographier, puis s’asseyait derrière l’une des fenêtres du premier étage, toujours la même, pour observer la rue, et le jardin de l’autre côté de la rue. Il restait là toute la journée. Le soir, il refermait les volets, la porte, remontait dans sa voiture et disparaissait. Au début, la rumeur avait couru qu’il était peintre. On avait vu son nom sur internet. Nous étions tous curieux de voir ses toiles, nous attendions qu’il déplie son chevalet quelque part, devant un coucher de soleil ou un coin de forêt à l’automne. Jamais nous ne l’avons vu sortir le moindre pinceau de sa poche. Nous avions espéré qu’il entretiendrait le jardin, repeindrait les volets. Il semblait vouloir préserver la maison en l’état, grise, vieille, délabrée. La porte grinçait chaque matin quand il l’ouvrait, la peinture des volets s’écaillait. Il ne le voyait pas. Il revenait jour après jour, s’installait derrière la fenêtre du premier étage à gauche. On devinait son buste derrière la vitre. Dès qu’un passant arpentait la rue, il s’effaçait. Au village personne n’a compris pourquoi il avait acheté une maison aussi laide. Tout était à refaire et le terrain était en friche. Son regard s’attachait aux murs lézardés, aux orties qui envahissaient les allées. Il recherchait cette décrépitude. Un jour le maire du village est venu lui rappeler que chacun devait désherber devant chez lui. Il a acquiescé et nettoyé son trottoir tout en laissant les hautes herbes flotter dans son jardin derrière le grillage en ruine. On aurait dit qu’il aimait cette jungle hors du temps qui brouillait les contours de la bâtisse, lui donnait l’air de sortir d’un rêve. Il ne saluait personne. Vêtu d’un costume sombre et élimé qui contrastait avec les pantalons de velours et les chemises à carreaux des paysans du village, il ne voyait rien d’autre que la maison grise qu’il avait achetée pour une bouchée de pain. Ses yeux fixes, son nez busqué, ses joues haves et sa touffe de cheveux blancs lui donnaient l’allure d’un fantôme. Il venait hanter les lieux, mais n’y habitait pas. Personne ne savait où il dormait. Avait-il une famille ? Son obstination, on aurait pu dire son obsession dérangeait. Sa silhouette noire se dissimulait aux regards, s’esquivant derrière les vitres sales dès que l’on essayait de percer son secret. Il n’ouvrait jamais sa boite aux lettres, n’attendait rien ni personne. Il venait chaque jour, s’asseyait, repartait le soir sans avoir eu d’autre occupation que de sonder l’horizon du regard. Son visage fermé semblait ailleurs. Peut-être venait-il chercher au village le motif d’un tableau, les couleurs d’un jardin, la silhouette d’une maison ? Certains anciens du village disaient qu’ils croyaient le reconnaître. Il avait vécu dans cette maison il y avait très longtemps. N’était-ce pas un de ces gamins juifs qu’on avait cachés ici pendant trois ans ? Essayait-il de retrouver des morceaux d’enfance ? Des images du passé ? Avait-il eu si peur dans cette maison grise qu’il ne puisse envisager d’y passer même une nuit ?

 

14. La voix


proposition de départ

J’étais vivante, je suis une ombre. Je les aidais, je ne peux plus rien pour eux. J’étais celle qu’on écoutait, je ne suis plus qu’un souffle fragile. J’erre autour de ma petite maison de la rue des Couleuvres où j’ai vécu entourée d’enfants, organisant la vie des autres, me dépensant sans compter. Au crépuscule quand le temps est clair des silhouettes courent encore dans le jardin. Je hèle celle d’un enfant au sourire timide. Je reconnais ses taches de rousseur. Ses yeux clairs me traversent, il ne me voit pas. Charles, Charles, j’aurais tant voulu te garder. Tu étais intelligent, doux, gentil, tu apprenais bien à l’école, j’aurais fait de toi un professeur ou un médecin... Moi qui t’ai bercé chaque soir sans connaître les chansons de ta mère shlof, kindele, shlof. Pourquoi a-t-il fallu que ta tante un jour vienne te chercher, toi, le petit orphelin ... sous prétexte que tu devais recevoir une éducation juive ?

Personne ne passe plus dans ma rue. Le jardin est en friche. Une vilaine avancée de parpaings a été construite à l’arrière de ma maison pour l’agrandir. En avait-elle besoin ? Nous nous tenions chaud, les enfants et moi, entassés dans le grenier. Je faisais réciter les tables de multiplication, je lisais à voix haute Croc Blanc, Sans famille, Ivanhoë... Je leur apprenais des rudiments d’anglais. Je me souviens du regard attentif de Jacqueline, la petite juive, qui retenait si bien les mots, s’amusait à reproduire l’accent britannique, elle qui avait entendu ses parents parler le yiddish. shlof, kindele, shlof. C’était la guerre et j’étais une retraitée heureuse avec tous ces enfants que j’avais fait venir au village. J’étais active, utile... Que ne puis-je l’être encore !

Chaque mois j’enfourchais mon vélo pour aller chercher à la ville voisine l’argent que je répartissais ensuite entre les nourrices. Je traversais la forêt, tremblant d’être découverte avec cette somme cachée dans mon tablier. Ils m’attendaient tous. Ils avaient peur pour eux plus que pour moi. Ils avaient besoin de moi, de cet argent que je leur apportais. Et ils acceptaient tout. Ils m’obéissaient comme lorsque j’étais leur institutrice. Garder les petits, se taire, les cacher, les conduire à l’école ou chez moi pour l’étude du soir, ne rien dire, jamais, sauver ces enfants chétifs, arrivés un jour on ne savait comment de Paris, et qui enfouissaient leurs visages dans l’oreiller pour pleurer la nuit des parents qu’ils avaient perdus, shlof, kindele, shlof.

Ah, ils m’ont vite oubliée, ces bûcherons, mineurs, ouvriers agricoles, ces femmes seules et sans revenus. Je n’étais plus indispensable, il ne me restait qu’à mourir, loin des enfants et de ce village que j’avais tant aimés. Ils ont tout effacé, reniant même ce qu’ils étaient. Aujourd’hui ils rejettent les étrangers et votent Rassemblement National. Referaient-ils ce qu’ils ont fait pour moi ? Mon regard se brouille, je ne sais plus... Comprenaient-ils qui étaient les enfants qu’ils hébergeaient ? Savaient-ils seulement ce qu’était un juif ?
Que sont-ils devenus, ces enfants venus d’ailleurs ? Tous s’en sont allés. Pour Israël, l’Amérique, Paris, travaillant à oublier leur enfance déchirée. Certains sont morts. Je le sais. Leurs silhouettes tournent autour de ma petite maison, hantent les herbes hautes du jardin. Ils guettent, inquiets, des ombres qu’ils attendent encore.

J’erre dans le village, courant de l’école à la rue des Couleuvres, je murmure à l’oreille des fantômes shlof, kindele, shlof. Seules les feuilles des arbres frémissent, les roses trémières se courbent. L’école a fermé ses portes, comme les cafés où s’attablaient les allemands, la boulangerie et l’épicerie où s’échangeaient des messages codés. Quand je passe près du grenier de ma petite maison les jours de tempête je m’accroche à la cheminée, l’écho poussé par le vent me répète leurs prénoms, Léa, Charles, Régine, Fernand, Simon, Annette, Jacqueline, Samuel... shlof, kindele, shlof.

Tout s’assoupit. La campagne se tait. Torpeur. Rues désertes. Nuit. La cloche de l’église a cessé de sonner. Personne n’entend plus ma voix. shlof, kindele, shlof.

Je poursuis l’histoire de mon village. Une institutrice à la retraite a organisé de 1942 à 1944 le sauvetage de 14 enfants juifs. Elle meurt seule et malade peu après la guerre. Personne au village ne veut se souvenir…

13. Recoller les morceaux


proposition de départ

Le fait est qu’il n’a pas choisi d’être là, le fait est que le soleil se lève tôt à Tel Aviv et qu’il n’a pas envie de bouger. Le fait est qu’il n’a pas vraiment de pays, Pologne, France, Israël, toute une vie à errer. Le fait est que la seule chose qu’il ait décidé dans sa vie, c’est de peindre, peut-être parce qu’il n’a jamais su faire autre chose. Le fait est qu’il n’a pas appris grand-chose à l’école. Le fait est qu’il faisait surtout le jardin de l’instituteur dans ce petit village près de la forêt où il est allé en classe pendant trois ans. Le fait est qu’il y faisait froid et humide, qu’il fallait aller chercher du bois pour le poêle et qu’on prenait souvent des claques quand on trainait au lit le matin. Le fait est que sa logeuse était pauvre et acariâtre. Le fait est qu’il ne sait plus qui l’a amené là quand sa mère était si malade – son père avait été emmené par des policiers – pour le faire disparaître de Paris, le cacher. Le fait est qu’il a passé trois ans dans ce trou de campagne et qu’à la Libération il a dû rester six mois à l’hôpital Saint-Louis parce qu’il avait attrapé la teigne. Le fait est que l’an dernier il a voulu revoir le village avant de mourir et qu’il a profité d’une exposition de ses toiles à Paris pour filer avec son cousin jusqu’à La Forestière. Le fait est qu’il n’a rien reconnu, plus d’épicerie ni de café, plus de boulangerie ni même d’école. Le fait est qu’il n’a pas retrouvé la maison. Tout était mort. Le fait est qu’il y avait des gilets jaunes aux ronds-points et que tous parlaient des campagnes oubliées, désolées. Le fait est qu’il se souvenait de la ferme du beau-frère, celui qu’il aimait tant accompagner au champ ou au café. Le fait est que c’était ses seules sorties en dehors de l’école et de la maison de la veuve. Le fait est qu’elle était dure et aigre comme du lait tourné. Le fait est qu’elle avait pris les enfants, lui et la petite fille, pour l’argent, la maigre pension que l’OSE versait chaque mois. Le fait est qu’elle n’avait pas bien compris d’où ils venaient, ces enfants perdus. Le fait est qu’elle ne savait pas ce que c’était, des juifs. On disait tant de choses. Le fait est qu’un enfant de douze ans, juif ou pas, ça peut travailler, et elle avait besoin de bras. Le fait est qu’à Ménilmontant ça parlait yiddish partout et qu’il courait dans les rues avec les autres garçons parce qu’on ne voulait pas toujours d’eux à l’école française. Le fait est que leurs parents venaient de Pologne et qu’on entendait par les fenêtres le bruit des machines à coudre. Le fait est qu’il n’avait jamais vu des champs de blé ni des jardins comme au village, tous ces légumes et ces fruits qu’il n’avait pas le droit de cueillir. Le fait est qu’il a quitté la France à vingt ans et qu’il n’a jamais compris pourquoi l’on saccageait encore les tombes de ceux qui étaient partis depuis si longtemps, oubliés, ni pourquoi on écrivait des slogans hostiles sur les murs de la ville. Le fait est qu’aujourd’hui certains voient même un lien entre la Covid et les juifs, le fait est qu’on dit n’importe quoi. Le fait est qu’il n’a jamais pu peindre comme ceux d’avant, des figures, des personnages, des paysages et que dans ses tableaux on ne voit que le chaos, la destruction des formes, les couleurs violentes. Le fait est que son enfance n’est que lignes brisées, ruptures. Le fait est qu’il est devenu peintre à cause de ça, pour recoller les morceaux sur la toile. Le fait est que le soir où il a entendu parler de l’hypermarché casher de Vincennes, il a tiré son drap sur sa tête et n’a plus bougé.

12. Seul


proposition de départ

La lumière de l’aube filtre à travers ses paupières lourdes son regard est plein d’aube grise fermé à tout le reste tourné à l’intérieur mort

comme ces paupières d’enfant qu’il ne parvenait pas à décoller les matins d’hiver pas envie non plus d’ouvrir les yeux à cause du froid qu’il y avait au-dehors cils englués de larmes il restait tout au fond de lui

buée sur la vitre air glacé la bûche consumée depuis longtemps ne fumait plus ne restait que l’odeur de bois brûlé et de cendre

rien à voir avec celle du gaz dans l’appartement d’avant à Paris odeur ténue de réchaud mal réglé froid dehors chaud dedans sourire de la mère voix forte du père

près de la forêt il pleut toujours peur de sortir des draps humides après il faudra courir sur le chemin de l’école ne parler à personne ne pas se faire voir attendre la fin du jour

bouger doucement les pieds les frotter contre le tissu rêche attendre avant de les poser sur le parquet glacé les flocons de neige de l’année 42 défilent à travers la vitre penser à la paille qu’il faudra trouver pour bourrer les sabots

buée des souvenirs corps figé dans l’attente ne plus bouger attendre qu’ils reviennent rester là muet seul tremblant prison du regard obstrué membres raidis par le gel seul toujours et encore seul seul seul

Je voulais exprimer l’angoisse d’un homme poursuivi par ses souvenirs d’enfance (qui hantent encore son sommeil d’adulte) : séparation, solitude, froid… J’ai l’impression d’avoir seulement enlevé les liens entre les phrases. Peut-être cela m’a-t-il fait travailler davantage sur la force des mots ? Je ne sais pas…

11. Un bruit de guêpes


proposition de départ

Des mains mesurent le tissu, le découpent, le repassent, elles tirent, lissent, disposent les pièces bien à plat, mettent le fil en place, le tendent, le rompent d’un coup sec. Des mains nerveuses, rapides. Des poils à la racine des doigts forts. Et le ronronnement de la machine, le visage penché, le dos courbé, la lumière de la lampe au-dessus qui souligne les gestes, leur donne ce relief étrange dans le souvenir. Des mains larges, solides, et ce bruit de guêpes insistant, ce léger vrombissement dans l’appartement d’enfance, si petit, où ils dormaient tous les cinq - c’était aussi l’atelier de confection, le père taillant, cousant, tirant des fils, la mère, assise, étalant le vêtement devant elle, saisissant le bord entre deux doigts, ajustant, rassemblant, tirant d’un coup la longue aiguillée, coupant au ras de l’étoffe souple et douce. Et puis ces longues mains plus tard qu’il ne peut imaginer, actives sur la chaine d’armement, là-bas, si loin de la rue de la Folie Méricourt, maigres, sèches, tremblantes, s’appliquant à ajuster ensemble des pièces de métal froid, s’agitant pour éviter les coups, les hurlements rauques. Ne pas penser, ne pas prendre le temps de frotter du poing l’œil qui pleure et pique, trop de graisse, de poussières noires dans ce hall d’usine où elle gèle, surtout ne pas arrêter le geste des doigts qui se raidissent, comme s’ils refusaient eux-mêmes de travailler pour tuer. Ces mains, il les a revues à la fin de la guerre, émaciées, flétries, posées sur un drap blanc, se soulevant avec peine pour caresser sa joue. Il se souvient des doigts râpeux sur sa peau, et de sa crainte qu’ils ne s’effritent comme un morceau de bois mort.

Je suis partie sur l’idée qui a été donnée des « mains des morts ». Ce sont des mains qui caractérisent les disparus dans la mémoire du fils. Que font les mains ? Qu’ont-elles fait autrefois ?

9. La Fosse aux fées


proposition de départ
Vue par Simon, enfant.

C’est bien de là, un trou dans la terre, un gouffre recouvert de feuillages, que sort le bruit. Un grondement sourd, un cri rauque venu de la terre. Simon voudrait partir, fuir ce lieu maudit. Mais la vache qu’ils doivent mener au pré, Maurice et lui, ne veut plus avancer. Elle est tétanisée. Son copain, l’enfant du village, rit aux éclats. C’est rien que d’l’eau ! Faut pas avoir peur ! Y a pas de fées dans la fosse ! Simon se tait. Il a peur du clapotis qui devient grondement. Elle le guette, tapie dans l’ombre, la bête Faramine qui peuple les histoires que racontent à la veillée les grands-mères d’ici. Et puis, les fées, il n’en a jamais vu... Il sait bien qu’il y en a de mauvaises. Dans les histoires que sa mère lui racontait, dans le temps d’avant, à Ménilmontant, il n’était question que de petits savetiers du shtetl qui mangeaient de la carpe farcie les jours de fête et rencontraient le Dibbouk.

Vue par Simon, devenu un vieil homme.

Simon est revenu au village. Cela fait si longtemps. Il ne reconnait plus rien. Il se souvient de ses peurs d’enfant quand il courait dans les prés avec son copain Maurice. La terre collait aux pieds et il y perdait parfois ses sabots. Prisonnier du sol... Il ne fallait pas que cela arrive près de la Fosse aux fées. Il a du mal aujourd’hui à identifier l’endroit. Peut-il s’agir de ce maigre taillis... On ne distingue même pas le ru, perdu dans les hautes herbes. Simon prête l’oreille. Le soleil a séché et crevassé la terre. On n’entend rien. Aurait-il rêvé ce grondement ?

Vue par l’institutrice au moment où elle prend sa retraite.

Elle regarde le taillis une dernière fois. La Fosse aux fées ... Une résurgence d’eau en provenance de la forêt toute proche. Pour elle, le lieu-source. C’est ici que commence l’histoire du village. Son histoire. Des frissonnements de fées, des peurs d’enfant, des histoires qu’on se raconte, des bruissements d’eau, des rumeurs, des grondements venus des profondeurs... Au moment de quitter le village, c’est ici qu’elle vient se recueillir, dans ce lieu où la terre parle, raconte ce qui tombe dans l’oubli. Elle reste là, immobile. Elle écoute le murmure.

Etrange... cet exercice m’a amenée à faire d’un lieu qui n’était qu’un détail du décor un lieu symbolique : le trou d’eau introduit l’idée d’un retour aux sources, à l’enfance, au passé enfoui et peut-être caché, dissimulé sous une épaisseur de temps et une volonté plus ou moins avouée d’oublier.

8. La fosse aux Fées...


proposition de départ
quatre lieux extérieurs

La Fosse aux fées, un trou au bout du village. Les anciens parlent de gouffre parce que l’hiver, après de fortes pluies, il arrive que l’eau s’y précipite et bouillonne. L’eau provient de la Noxe, ru fluet qui traverse la forêt pour aller grossir jusqu’à Villenauxe-la-Grande et poursuivre son chemin de rivière. À cet endroit du village, elle résonne de récits anciens, mots murmurés, trames d’enfance. Un trou d’eau moins inquiétant que la Mare au diable de Georges Sand, plus profond que la Mare aux fées de Fontainebleau. L’allitération en f, la sifflante, l’inachèvement du e muet convoquent les peurs et les mystères du conte, comme si le nom donné suffisait à donner à cette résurgence dissimulée sous un taillis une familiarité avec le surnaturel.

Au bout de la rue du Grand Collot, des pans de murs de pierre émergent de taillis denses. Un reste de toit éventré dénude des pignons effondrés. La charpente a disparu et dessous la végétation a repris ses droits. La maison de Cécilia, disent les Anciens, réprobateurs. Des bâtiments de ferme colossaux qu’on avait cru destinés à résister au temps. La mort de l’ancêtre a tout arrêté. La maison est abandonnée. Aucun héritier n’a voulu vivre dans ce décor : forêt, trous d’eau, vent froid qui cingle la peau, plaine striée de sillons tracés dans la terre lourde –- « la terre est amoureuse » disaient les Anciens de ces mottes qui collent à la charrue comme à la peau. Personne n’a regardé les vagues de blé qui ondulent sous le vent d’été ni les éclats jaunes d’or du colza au printemps. Qui voudrait vivre là. Que ferait-on de ces vastes bâtiments. On n’élève plus ni cochons ni vaches au village. Les céréales ont tout envahi, avec çà et là quelques champs de betteraves ou de pommes de terre. Les sillons à perte de vue ont remplacé le bocage. On devine de la rue la silhouette de la maison : un U encadre une cour ouverte sur un porche arrondi, majestueux, témoin d’une gloire passée.

Une place déserte. Un carrefour large où l’on ne se croise plus, faute d’habitants. Des traces de vie éteinte : une vitrine aux rideaux jaunâtres définitivement tirés. C’était la boulangerie. Un peu plus loin, sur une façade, une inscription délavée, rongée par la pluie : CAFE – EPICERIE. Sur les trottoirs, l’herbe pousse dans les fentes du ciment.

Un autre carrefour au cœur de la forêt de la Traconne. Plus large. Tout aussi désert même si des cartes postales anciennes montrent devant la Maison forestière –- inhabitée et délabrée aujourd’hui –- un lavoir sur le terre-plein central et des lavandières devisant joyeusement au milieu des jeux et des rires d’enfants. Tout cela a disparu. Seule une colonne de pierre effritée trône au milieu du carrefour sur une pelouse circulaire d’où partent plusieurs chemins forestiers. Un sentier nature encercle l’ensemble, présentant la diversité des arbres de la forêt. À l’entrée un vieux faux ou hêtre tortillard, vieillard au tronc tordu trop épuisé pour supporter la longueur de ses branches que l’on a posées sur des tuteurs. Des pancartes invitent au respect : Attention ! Interdit de grimper sur les branches qui tombent au sol. C’est un arbre unique dans la région. Un exemplaire en voie de disparition.

quatre lieux intérieurs

La porte principale ouvre sur un couloir comme dans les maisons d’autrefois, desservant sur la gauche le bureau du Maire, petite pièce carrée qu’il partage avec la secrétaire de mairie. De part et d’autre du couloir, une salle d’eau et une cuisine. Sur la droite, la salle des mariages : on a du mal à y reconnaître l’ancienne salle de classe chauffée par un poêle installé près de la porte et qu’il fallait charger de bois chaque matin avant l’arrivée des enfants. Au fond, la salle du conseil, ex-salle de classe elle aussi, plus étroite, donne sur la cour de récréation entourée sur deux côtés d’un préau étroit où s’entassent aujourd’hui panneaux électoraux et matériel de jardinage. Au premier étage l’ancien logement de l’instituteur a été rénové et loué. Sur le buffet de la salle des mariages, des faïences ornées de coqs aux ramages colorés rappellent que dans les années soixante beaucoup de villageois travaillaient dans les mines d’argile voisines : les soutènements, boisages destinés à étayer les galeries, tenaient difficilement dans la glaise. Les accidents n’étaient pas rares : glissements, effondrements. Les vapeurs humides envahissaient les poumons, rongeaient les articulations, usaient les corps. Les mines ont fermé dans les années 80.

Pour entrer, il faut baisser la tête. Le portail de bois à grands pans vermoulus offre une ouverture basse sur le côté. Le vantail principal pourrait aussi s’écarter en grand pour rentrer une récolte de foin ou du matériel agricole, mais qui le voudrait aujourd’hui ? Les résidences secondaires ont remplacé les fermes d’autrefois. On entre par la petite porte en courbant le dos, on délaisse l’ancienne grange à droite, l’habitation se trouve à gauche. Tout y est moderne, évier, cuisine qui aligne ses placards sans caractère, four, lave-vaisselle, mais là-bas, au fond de la pièce principale, on a gardé l’ancien four à pain délaissé pour un poêle à bois logé dans la cavité, et sur le mur de gauche on a laissé la cuisinière en fonte Godin, verte, astiquée et inutilisée : la fonte est rongée par endroits, les serpentins des feux sont cassés. Au sol des tommettes lustrées. Les murs ont été couverts d’un enduit à la chaux. Il fait frais dans la pièce aux murs épais et aux ouvertures étroites.

On n’entre plus chez Fleurigeon. Le menuisier est parti en maison de retraite. Personne ne fabrique plus de meubles au village. L’œil pénètre pourtant par les carreaux ternis de poussière et de toiles d’araignée dans l’antre de l’artisan. Une bâtisse haute de plafond où s’entassent des planches, des outils, scies de toute taille, varlope, rabots, meules, râpes, limes, serre-joints, vrilles et vilebrequin, tenailles, brusquin. Un peu partout des meubles inachevés, des chaises cassées, des étagères pleines de ferronneries, des poignées de porte. Sur le plancher vermoulu, des tréteaux, et contre le mur, un établi encombré de boites de clous, de colles, de mètres et d’équerres. Tout est là dans la poussière dorée de l’après-midi, comme si le maître des lieux était parti hier.

Une maison comme on en trouve dans toutes les banlieues, moderne et fonctionnelle suivant le rêve des années 60. Dans le salon-salle à manger trône un poste de télévision, allumé toute la journée, bruit et image de fond qui étouffe les voix et les regards. Tout autour des chromos rivalisent de laideur. Des meubles lourds, table, chaises, encombrent l’espace. Un énorme frigo américain a été poussé contre le mur, près de la porte de la cuisine, trop petite pour l’intégrer. Sur un buffet Lévitan à deux corps, des cadres de photos, des souvenirs rapportés de vacances, cartes postales, figurine de toreador agitant sa muleta sous l’œil hagard du taureau, poupée bretonne avec sa coiffe de dentelle, clochettes des alpages.

Dans le roman que je voudrais écrire, il y aura des lieux parisiens/ des lieux en Champagne, mais lorsque je me suis mise au travail ne sont venus pour l’instant que les lieux de la campagne où j’habite en ce moment. J’ai le sentiment d’avoir un peu triché quand je décris un lieu intérieur, vu de l’extérieur par une fenêtre aux carreaux poussiéreux et pleins de toiles d’araignée... J’ai parcouru Le Dépaysement de JC Bailly (que j’ai déjà lu) et suis (re)tombée en admiration devant certains passages, le chapitre intitulé Rimbaud par exemple. Magnifique !

7. kaléidoscope


proposition de départ

Elle vécut là, au 10 rue de la Folie Méricourt. Près de la boulangerie. Son corps le sait. Elle est assise sur le seuil avec son frère et sa sœur. Elle attend. Les clients entrent, sortent, passent devant les trois enfants sans leur jeter un regard. Elle sent les odeurs de pain chaud. Ils attendent. Ils voudraient tant que leur mère arrive. Presque deux heures qu’ils sont là. Dans la poussière. Frôlés par les jambes des passants. Leur mère a pris le train le matin pour Pithiviers. Elle voulait voir de ses propres yeux, savoir ce que l’on avait fait de son mari. Au moins lui porter quelques effets, un pain d’épices qu’elle a confectionné pour lui. Les enfants attendent, assis sur la marche de pierre. Quand viendra-t-on les chercher ? La concierge détourne la tête en franchissant le seuil, manque de fouler au pied les petites mains. Jacqueline eut sept ans cette année-là. Un autre jour, elle eut dix ans et se blottit au fond d’un grenier, contre une poutre. L’institutrice rassemble les enfants comme chaque soir. Pour la lecture à haute voix. Jacqueline regarde le livre à la couverture rouge et or. Elle attend. Elle guette le moment où la voix chaude va s’élever au-dessus des têtes, la transportant dans le Grand Nord au pays des chiens-loups. Là-bas règne la loi du plus fort : tuer pour survivre ou mourir et être mangé. Jacqueline suit la meute de loups gris, assiste à la naissance de Croc-Blanc, court dans les étendues gelées, veille avec les chasseurs auprès du feu, frémit de peur et de plaisir avec les autres enfants. Elle sut alors qu’on pouvait traverser les épreuves, et en sortir vivant. Un jour elle fêta ses quatre-vingts ans. Par la baie vitrée de son appartement, à Eilat, elle contemple la mer. Nappe lourde, mouvante, écrasée de lumière. Derrière elle, dans la vitrine du salon, des coraux, des étoiles de mer, des coquillages, ses trésors. Le fil d’une vie se déroule devant elle dans les plis de la mer. Elle revoit l’institutrice du petit village de campagne, les épis de blé roulant sous le vent comme les vagues, l’étendue verte de la forêt, les aubes pâles. Elle refusa d’en parler à ses enfants. Un jour pourtant elle eut dix ans. Maman rentre. Elle ira la voir demain. Va-t-elle la reconnaître ? Elle ne l’a pas vue depuis trois ans. Sa nourrice dit que leur mère est très fatiguée et qu’il ne faut pas la fatiguer. Elle enfile sa tenue d’écolière, jupe plissée bleue, chemisier blanc à col claudine. Elle n’a que cette tenue. Les autres jours elle porte par-dessus une blouse grise pour la protéger des taches, et des sabots qu’elle nettoie chaque soir de la boue des chemins. L’institutrice vient la chercher, elle coiffe ses cheveux, une raie bien droite et deux nattes sages terminées par des petits rubans blancs, ceux que l’on sort les jours de fête. Jacqueline ne sut jamais s’il s’agissait d’une fête. Elle entre dans une chambre inconnue, toute blanche. Les stores baissés atténuent la lumière. Maman est là, sur un lit, vêtue d’une longue chemise blanche. Ses longues mains osseuses sont posées sur le drap. Des doigts maigres, des bras étiques. Le visage est auréolé de cheveux épars. Où est donc passée la belle chevelure, ondulée, épaisse ? Des traits creusés, une peau ridée, parcheminée. Les yeux ternes, comme éteints, se sont animés d’une lueur quand les trois enfants sont entrés dans la chambre. Jacqueline est pétrifiée. Elle n’ose pas toucher ce corps décharné. Elle se serre contre son frère et sa sœur. Comprit-elle ce jour-là qu’ils étaient enfin réunis et que la guerre était finie ? Soudain on sonna à la porte. Son fils sans doute venu lui souhaiter un bon anniversaire. Jacqueline écoute de toutes ses forces. Elle a cinq ans. Elle est réveillée brutalement. Des coups frappés à la porte. Une cavalcade dans l’escalier. Des pas lourds dans le couloir. Des valises que l’on traine. Et cette voix qui crie le nom de son père, crie et crie encore. Dehors. Contrôle d’identité. Rassemblement des hommes dans la cour. Les pleurs de sa mère. La voix du père, et son accent, mon dieu, comme elle voudrait entendre cet accent ! Pour ses quatre-vingts ans, son fils lui offrit un plaid tout en mohair, doux et souple au toucher. Elle le caressa du doigt et esquissa une larme. Elle a neuf ans. Elle est dans son petit lit, dans la chambre de l’institutrice. Elle aperçoit dans la pénombre le couvre-lit de crochet en douce laine grise qui orne le grand lit voisin. Des carrés patiemment assemblés forment une mosaïque savante. Chaque soir, avant de s’endormir, Jacqueline regarde l’institutrice soulever le couvre-lit : la laine douce et brillante se déplie sans bruit, les motifs glissent en cascade, se reforment, se juxtaposent, un kaléidoscope de lignes et de figures, comme celui que forment ses souvenirs aujourd’hui.

Il m’a semblé que ce mélange passé simple / présent pouvait s’adapter à un « kaléidoscope » de souvenirs. Toute une vie réduite à des flashes. Pourrait-on écrire tout le roman ainsi ? Je ne sais pas. Je crains que tout soit un peu confus...

6. des noms


proposition de départ

C’est à cause d’un autre enfant qu’il s’appelait Jean-Marie. Un enfant qu’il n’avait jamais croisé. Une image figée dans un passé et un lieu qu’il ne connaissait pas. Un petit garçon blond qui riait sur sa balançoire dans un jardin fleuri. Un enfant libre de jouer, de rire, de se balancer, et que d’autres enfants, le nez collé à la vitre, regardaient avec envie. Ils étaient deux, derrière la fenêtre de la maison grise de l’autre côté de la rue, Simon et Régine. Des prénoms simples. Pas tant que cela pourtant. Le nom de Régine cache mal des origines royales, reine déchue d’un royaume perdu. Et « Simon » s’ancre dans l’histoire d’un peuple persécuté, Shimon signifiant selon la Genèse : « Yahvé a entendu ma souffrance ». Des noms chargés de peines, rien à voir avec la pureté légère de « Jean » de « Marie » que même le trait d’union ne parvient pas à alourdir. Un prénom céleste, doux à l’oreille, une image bleue et rose de l’enfance, un rêve de bonheur. Jean-Marie se balançait en riant dans un jardin merveilleux auquel les deux autres enfants n’avaient pas accès. De quelle revanche avait rêvé Régine lorsque, devenue mère, elle avait nommé son fils aîné Jean-Marie ? Que pouvait-on penser autour d’elle de cette incroyable association d’un apôtre et d’une vierge ? Jean-Marie était sommé de devenir grâce à son nom l’enfant heureux que sa mère, petite fille, jalousait tant. Il a souvent songé au poids du prénom qu’il avait reçu pour la vie. Comme une injonction. « Le prénom façonne le destin », répétait-il ensuite à ses patients. Son nom, assemblage rugueux de consonnes, contredisait la douceur du prénom, et obscurcissait les voies de la providence. Que fait-on de sa vie lorsque l’on se nomme Stezjnik, un magma de consonnes dures que l’on est presque obligé de cracher ?

Tout ceci m’est venu rapidement. Ce sont les noms de personnages dont je voudrais raconter l’histoire. L’opposition phonétique et sémantique des noms fonctionne comme une amorce du récit.

5. derrière la fenêtre


proposition de départ
1

Assis au volant de sa voiture, le buste pressé contre le volant, il essaie de voir par la vitre embuée du pare-brise. Un rideau de pluie brouille les contours. Des silhouettes sombres traversent la nuit.

2

Il est entré le premier dans la maison déserte. Il a ouvert la fenêtre, replié les volets métalliques verts. L’air est entré à flots dans la salle. Les deux hommes se sont plantés devant la fenêtre pour tester la luminosité, la fraîcheur et la pureté de l’air. Un ciel immense s’étalait au-dessus de la cime du tilleul.

3

L’enfant se lève, transie, dans un lit trop grand pour elle. Des draps rêches et humides. Elle s’approche de la fenêtre et guette la lumière entre les fentes des volets. Des lignes grises s’allongent sur le plancher.

4

Elle a laissé retomber le rideau de peur d’être surprise et ne voit plus à travers la mousseline blanche que des ombres qui déambulent dans la rue. Il y a une seconde, elle a vu, bien nette, une haute silhouette qui se dépliait au sortir d’une voiture.

5

Les deux enfants, sur la pointe des pieds, regardent, serrés l’un contre l’autre devant la fenêtre entre-baillée, les grands arbres d’un jardin par-dessus le mur de la maison d’en face. Ne pas se montrer, mais regarder, regarder encore. Là-bas, de l’autre côté de la rue, un enfant blond rit aux éclats sur sa balançoire.

6

Il marche dans la rue, la tête haute, bombant le torse, regardant à droite et à gauche, regard perçant, à l’affût. Il scrute au travers des vitres fermées ce qui se passe à l’intérieur. Il sonde la surface de verre que des rideaux opacifient. Il surveille.

7

Passer dans la rue, voir sans avoir l’air de regarder. La porte de la grange est béante. Il y a du bruit dans la maison. Les volets sont entrouverts, mais on ne sait pas ce qui se trame à l’intérieur. Il y a si longtemps que l’on n’a pas vu cette maison ouverte. Une maison aveugle aux fenêtres toujours closes. L’œil se glisse dans les fentes des volets, derrière les portes mal fermées.

8

Les deux enfants se sont installés derrière la fenêtre. Tapis dans l’ombre, ils jouent, et de temps à autre essaient de voir cette rue où ils n’ont pas le droit d’aller. La lumière ocre de cette fin d’après-midi éclaire le plancher où ils sont assis. Ils restent dans l’ombre, solitaires, oubliés.

9

Assise dans le jardin, elle tricote. Du coin de l’œil de temps à autre, elle observe par la porte entrouverte les marches de l’escalier qui mène au premier étage. De sa place, elle ne peut voir que la moitié des deux premières marches. C’est suffisant pour surveiller le passage. Les enfants ne doivent pas monter à l’étage.

10

De la table où elle écrit, la partie droite de la fenêtre découvre une tranche de rue, juste ce qu’il faut pour identifier les passants. Ceux qui s’avancent vers le centre du village, sur la droite, ne peuvent la voir, sauf à se retourner. Elle les voit de dos. Ceux qui se dirigent vers la sortie du village peuvent jeter un regard indiscret sur sa fenêtre et la surprendre, mais elle recule, s’il le faut, son buste d’un coup d’épaule et s’efface derrière le rideau. Juste un regard furtif, et des silhouettes volées.

4. portrait dur/doux du personnage principal


proposition de départ

Un tour de clé. Il démarre. Le geste sec, vif, pressé. Un rictus au coin des lèvres. Le front ridé, large. Les joues creuses sous une barbe poivre-et-sel. Sa tête touche presque le toit de l’habitacle. Un corps athlétique qu’il doit plier en quatre pour se glisser au volant. Il conduit vite, brusque. Deux kilomètres plus tard, à la sortie du périphérique, il se met à siffler. Une chanson de marin et de départ. Il quitte Paris. Les pneus crissent sur l’asphalte à chaque coup de frein. Les à-coups lui plaisent. La vitre du véhicule est baissée. Sa chemise aux manches retroussées claque au vent comme un drapeau. Un air d’aventure et de bataille. Pas question pour lui de revenir sur sa décision. Un coup de tête. Tout quitter pour la campagne. Têtu, il s’est fait une image idyllique de ce village qu’il ne connait pas. Juste des histoires du passé que lui racontait sa mère. Cela suffit. Il est déterminé à y finir ses jours. Ses longs bras serrent le volant. Tendus. Avec l’obstination du désespoir.

Il jette un dernier regard sur la rue déserte à cette heure, et s’installe confortablement dans la voiture, repliant ses longues jambes sous le volant. Décidément les voitures modernes ne sont pas adaptées à sa taille. 1 m 95 à caser, cela impose agilité et souplesse. Ses trois valises sont rangées dans le coffre. Toute une vie. Il démarre, phares allumés dans la douceur du soir, baisse la vitre afin de sentir l’air s’engouffrer sous les manches de sa chemise. Le vent dans les voiles... L’image le fait sourire. Il part vivre ailleurs, loin de Paris. Il retourne dans un village dont sa mère autrefois lui parlait. Un lieu qui le faisait rêver. Une main posée sur le volant, l’autre caressant doucement sa barbe poivre-et-sel, il roule dans la pénombre naissante et songe. Rien ne lui ferait remettre en cause sa décision, prise comme cela, un jour de désespoir, pour rien, simplement en souvenir de rêves et d’histoires venues de l’enfance. Ses bras enlacent le volant. Il roule sur l’asphalte à vitesse constante, le dos droit, calé sur le dossier du véhicule.

3. quitter Paris


rythme nouvelle

« Maison à vendre en bordure de forêt, à rénover ». Il s’était décidé. Sur un coup de tête. A cause du nom du village. Il n’avait pas hésité. Une visite pour la forme et l’affaire était conclue. Il quittait Paris. Même si au fond il ne savait rien de cette maison, de ce village, de cette région. Il n’y connaissait personne et la première visite n’avait guère été enthousiasmante. Une maison délabrée. Un jardin en friche. Des rues désertes à la chaussée bombée et déformée. Il avait acheté. Très vite. À cause du nom : « La Forestière ». Un nom qui contenait tous les espoirs. Un nom qui restait là, tapi dans sa mémoire. C’était le village où sa mère, enfant, avait été cachée pendant la guerre. Il ne savait rien de plus. Sa mère, décédée il y a deux ans, ne parlait jamais de son enfance. Peut-être ne l’avait-il pas assez questionnée. Après sa mort, il avait dû ranger ses papiers, fouiller malgré lui dans ce passé qu’elle gardait secret. Et maintenant il roulait sur la Nationale 4, dans la nuit, fuyant Paris et ses visages hostiles, Paris et ses rues menaçantes, ses murs taggués d’insultes. Il quittait Paris, comme sa mère l’avait quitté, enfant, conduite par une inconnue, chez des gens qu’elle n’avait jamais vus, dans un tout petit village au bord d’une forêt.

rythme roman

Quitter Paris. Partir. Il le fallait. L’air était devenu irrespirable. Fuir comme sa mère l’avait fait autrefois. Il y a si longtemps. Il calcula mentalement. 78 ans. Cela faisait 78 ans que sa mère, une enfant de huit ans, avait quitté Paris. Fuyant les rafles, cris dans l’escalier, portes qui claquent, pas lourds, valises que l’on traîne...Il partait, comme elle. De nuit. Sans rien emporter. Juste un petit baluchon comme peut en porter une enfant de huit ans sans attirer l’attention. Une poupée, un vêtement chaud, un pyjama, une brosse à dents. Un petit sac pour aller chez une parente, une mère-grand qui habite près de la forêt et à qui l’on porte, dans un panier, une galette et un petit pot de beurre. La voiture quitta le périphérique et se lança sur la Nationale 4. Au volant, l’homme sourit. Toute sa vie il avait utilisé les contes pour s’entretenir avec ses jeunes patients. Les faire parler, ou simplement réagir. Et voilà qu’il se mettait lui aussi dans la peau du Petit Chaperon rouge. Il avait soixante-dix ans, et il marchait sur les pas de sa mère, morte il y a deux ans. Il emportait peu de choses. Il voulait changer de vie. Habiter au bord d’une forêt. Quitter Paris, la foule, le bruit. Oublier ces tags sur les murs, inscriptions infâmantes qui faisaient de lui un éternel coupable, cris de haine ancestraux ressurgissant à chaque crise, caricatures, rires offensants, guet-apens, coups, crimes... Il fuyait là où sa mère s’était réfugiée, enfant, poussée par sa propre mère dans un train, conduite par une inconnue dans un village près d’une forêt chez des gens qui allaient s’occuper d’elle, des gens qu’elle n’avait jamais vus. Comme elle, il quittait une ville où il ne se pouvait plus vivre. Des visages hostiles, des rues menaçantes. Sur la route des camions filaient vers l’Est. Lourdes remorques venues de partout. Mastodontes des temps modernes transportant d’un bout à l’autre de l’Europe des marchandises. Il n’avait besoin que de silence, d’un peu de verdure et d’un feu pour être son ami. Devant lui, un camion freina dans un crissement de pneus et bifurqua sur l’aire de stationnement d’un restaurant de routiers. Une dizaine de camions y étaient déjà rangés. Derrière les vitres embuées, on devinait des hommes attablés, des cris, des rires. Il accéléra. Ne plus les entendre, ni les voir. Partir. Loin de Paris. Loin de la furie et de la haine. Abandonner le vieux monde. Traverser les ombres. De part et d’autre de la route, des arbres agitaient leurs branches comme des sémaphores dans l’obscurité. Toute une vie grouillait dans la nuit noire. Les phares éclairaient l’asphalte. Une traînée luisante devant lui. Surtout ne pas rater l’embranchement. Suivre la pancarte sur le côté gauche, La Forestière. Marcher sur les pas de sa mère. Retrouver l’enfance d’une petite fille dont il ignorait tout. Sa mère ne lui parlait jamais de ce qu’elle avait vécu pendant la guerre. L’homme soupira. Toute sa vie il avait aidé les autres à retrouver des pans oubliés de leur enfance. Et il avait négligé d’écouter sa mère. Il faisait nuit noire lorsqu’il gara sa voiture devant la porte de la grange.

J’ai écrit ce qui me venait, sans être sûre de savoir différencier début de roman/début de nouvelle. Et puis je ne sais pas du tout ce qui va arriver ensuite. Je suis partie d’une recherche historique menée sur l’histoire du village où j’ai été confinée. Mais je dois inventer la suite… Que vient chercher mon personnage ? Que va-t-il trouver ?

2. on était le 13 mai


proposition de départ

Du dehors il ne voyait rien. Juste un rideau de mousseline défraichie, qui retombait quand il arrivait, à la fenêtre du premier étage au-dessus de la boulangerie. La boutique était déserte à cette heure, les stores baissés sur la vitrine. Un écriteau sur la porte vitrée indiquait les horaires où l’on pouvait acheter du pain, 11 h-13 h sauf le mercredi. Devant, une place sans banc ni ombre ni café – sur la façade qui jouxtait la boulangerie on devinait des lettres rongées par le temps « Café-épicerie » – ou plutôt un carrefour évasé. L’axe principal, celui qui venait des Essarts et conduisait à la forêt était large, doté de panneaux-caméras qui indiquaient aux automobilistes leur vitesse afin de les inciter à ralentir. D’un côté partait une rue qui s’enfonçait dans le village, de l’autre une route de campagne qui menait vers un hameau excentré. Presque à l’angle, sur le mur de pierre d’une bâtisse imposante, une plaque entourée d’un liseré bleu-blanc-rouge rappelait la mort d’un FFI en 1944. Au pied quelques fleurs s’étiolaient. On était le 13 mai. En face, de l’autre côté du carrefour, une maison au crépi délavé, fissuré par endroit, se détachant par plaques, façade terne, porte aux vitres opaques où les araignées avaient tissé leurs toiles. Plus loin une haute porte de grange grinçait sous les assauts du vent, murs tapissés d’une vigne vierge où zézayaient les guêpes. Les volets étaient clos, rouillés. Du dehors il n’y avait rien. Une place déserte. Des façades hostiles. L’asphalte humide. Les mauvaises herbes envahissaient les trottoirs. Rien d’autre que ce rideau qui frémissait parce qu’un visiteur entrait dans la maison aux volets verts. Et le vent qui s’engouffrait sous la porte de la grange, la secouant, la faisant crier. Le vent qui sème l’oubli. Derrière la lourde porte, disloquée, frémissante, quelle sombre histoire avait pu se tramer ?

Ce qui m’est venu, c’est d’écrire à partir du minuscule village où je me suis réfugiée depuis le 15 mars. J’ai commencé (avec des amis) à travailler (et à écrire) sur l’histoire du village, notamment sur ce qui s’y est passé pendant la guerre. C’est la source de mon inspiration …même si je me sers du réel pour aller ailleurs, là où m’entrainent les mots.

1. l’intrus


proposition de départ

Au village on a tout de suite su. Il n’était pas d’ici. Forcément. Avec son allure, son accent. On se méfiait. Que venait-il faire ? La boulangère en a parlé la première. Dès sept heures elle rangeait dans sa voiture les pains juste sortis du four et faisait sa tournée dans les hameaux tout autour. Dans sa boutique, ouverte chaque matin de 11 h à 13 h, on murmurait, on s’interrogeait, on multipliait les hypothèses. Un étranger. La boulangère l’avait compris dès le premier jour quand elle l’avait vu arriver avec Stéphane, l’agent immobilier. Dans une voiture rouge, un de ces bolides racés comme on n’en voit guère par ici. Un véhicule japonais. Un hybride. Sans doute un citadin qui désirait se mettre au vert. Un intrus qui allait regarder d’un mauvais œil les engins qui traversent le village pour aller déverser des pesticides sur les vignes derrière la forêt. Un de ces imbéciles qui pensent qu’on peut produire du champagne comme cela, hop ! on claque des doigts et on obtient un jus clair et parfumé, frais sur la langue et pétillant, doré et sans amertume. Un de ces riches qui veulent à la fois le luxe et la nature ! Comment croient-ils donc que vivent les paysans ? d’eau fraîche ? Il leur faut bien vendre et vendre encore s’ils veulent tirer parti de leurs quelques pieds de vigne. Et puis Stéphane était passé prendre une baguette quand il était revenu de l’agence pour accrocher l’écriteau « Vendu » sur la clôture, et il lui avait tout raconté. L’homme s’installait au village parce que sa mère y avait passé quelques années de son enfance. Oh, c’était il y a très longtemps. Il n’avait pas voulu en dire plus. C’était là, dans ce village et dans cette rue, qu’il voulait s’installer. Là, et pas ailleurs. Une telle détermination avait surpris l’agent immobilier. La maison n’avait rien d’exceptionnel. L’agence avait d’autres biens au catalogue, des propriétés plus vastes, mieux situées, rénovées. Surtout pour qui ne semblait guère attacher de l’importance au prix. Pourquoi s’installer au bord de la rue principale ? Sa mère avait vécu là, disait-il. Elle n’était même pas du village, non, elle y était arrivée par hasard et n’y était pas restée très longtemps. Stéphane n’avait pas pu en savoir plus. Trois mois plus tard la boulangère derrière sa vitrine regardait la haute silhouette se déplier. L’homme claqua la portière de sa voiture. Mince, le buste droit, les épaules larges et musclées sous la chemise Lacoste, il arborait une chevelure blanche et soyeuse qu’il relevait de temps à autre d’un geste de la main. Ça se voyait tout de suite qu’il n’était pas d’ici. Stéphane s’empressait, lui montrant au jardin, tout ce qu’on pouvait imaginer, une tonnelle, des rosiers grimpants le long du mur de pierres en plein soleil, une glycine encadrant le porche, un petit potager au fond… L’homme n’écoutait pas. Il entra et se planta devant la fenêtre du salon. De sa boutique sur la place, la boulangère voyait son buste dans l’embrasure, son regard fixé sur la maison d’en face, le jardin en friche, la haute bâtisse de pierre, la fenêtre vétuste derrière laquelle s’entassait un bric-à-brac de chaises, de meubles cassés, de morceaux de bois, d’outils… Elle haussa les épaules. L’homme n’achetait-il la maison que pour sa vue plongeante sur l’atelier déserté ? Personne n’y maniait plus la scie ni le rabot. Cela faisait bien longtemps que le menuisier Fleurigeon avait délaissé ses marteaux et ses cires. Il finissait ses jours à Reims dans une maison de retraite. L’étranger était resté longtemps à la fenêtre pendant que Stéphane faisait tout seul le relevé des compteurs. C’était le jour de la signature chez le notaire.

C’est la formulation de la proposition, l’exemple de situation donné : « un étranger arrive dans un lieu » qui m’a entraîné dans ce début de roman, une histoire qui me colle au corps depuis un moment déjà et que je voudrais poursuivre, une histoire qui prend ses racines dans la grande Histoire.


page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne 23 juin 2020 et dernière modification le 8 novembre 2020.
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