le roman de Pietra Balsi
Elle s’appelle Pietra, Pietra Balsi. Elle est cilice dans sa propre chaussure. Pierre contre laquelle ils trébuchent. Elle vit dans l’angle d’un carreau de verre soufflé au grand feu mais par qui. Elle est piètre compagne. Rugueuse, elle n’est pas polie. Elle texte, dira, même si elle se défie. Elle sème aussi. Et garde.

Son blog : pietrabalsi.blogspot.com.

6. avec codicilles inclusifs


proposition de départ

Aucun appel ne sera, si ce n’est l’un et premier et unique qui aura déshabillé le visage et rendu corps. De l’autre côté de la grille avoir été. De ce côté devenir. Réinventer un point de départ, recomposer le fait divers de l’émergence, renommer depuis le point de fusion, l’incandescence se devant transportable par un mot ou un composé de mots, ceux-ci ayant dérivés depuis long et lent temps, depuis la terre le cosmos les vivants et depuis le faire, jusqu’à ce nom à avancer qui assemble de soi et des autres, vivants ou inertes.

Ce serait un personnage sans nom, par excès de bras.

Bracciante. Pour les oliviers, les champs, les lessives, les fenaisons, les labours, à porter, à déplacer, à charrier, à torcher, à laver, à soigner, des bras à tout faire de ce qui est pénible, lourd, sale, des bras qui aiment la terre, les blés, les oliviers, les enfants, les hommes, les femmes, les bêtes, les vieux les vieilles. Ils sont des visages et des corps, peu de photographies en ont gardé les traits, les regards, les fatigues, joies petites, inquiétudes, espérances, faims, des regards droits et méfiants, des fronts usés, des mentons relevés, des sourires parfois, et désabusés, les enfants aussi. Des familles de six ou huit enfants, des bouches et des bras et la boucle se referme, bras et bouches. Ils sont venus, chacun, depuis le ceps pisan, depuis les listes en ligne, Ellis Island, Office de l’immigration, Journal officiel des naturalisations, arbres en frondaisons, chacun avec un visage, une silhouette, une trajectoire et ne se voit que ceci, de chacun, une trajectoire, une fuite en avant stoppée net par des murs de cités, des coques d’acier, des dalles tombales ou moins encore, une plaque gravée avec ou sans médaillon sur un dernier mur ceint d’autres murs, riposa in pace. Ils avaient des prénoms, Clementina, Anna, Philomena, Maria, Luisa, Julia, Angela, Nerina, Clara, Andrea, Emma, Teodolinda, Delmira, Rosa, Aurora, Josefa et puis Emiliano, Ettore, Ellisiano, Vittorio, Matteoti, Giacomo, Remo, Pasquale, Giulio, Ideal, Cunchetta, Erminia, Leontina, et quelques-uns ont mutés en John, René, Joseph, Angèle, James, Claire, Roger, Nérine, Pétronille, Octave, Louise, Eugénie, Elvire, Élie, Léontine, Juliette, Marcelle, Innocent, Pierrine, Philomène, Rose quand d’autres se sont obstinés, Velia, Aldina, Isage, Attilio, Poldina, Vasco, Giulio, Angelo, Isola, Lina, Ottavio, Sonnino, Teresa Maria, Gerolano. Et chacune chacun se dresse et tous remuent les dermes et les os de leurs prénoms. Le nom n’a plus d’importance. Ils sont trop, trop nombreux, éparpillés et condensés à la fois, ils ne sont pas assez, absorbés par d’autres noms, disparus dans des villes à construire, des chantiers gigantesques, ils ont traversés des mers, quand ils ne voulaient que la terre, et pas n’importe laquelle, la terre pisane. Certains certaines dans un mouchoir noué, une boîte de fer, ce viatique,

Elle, c’est elles. Je, c’est eux tous. Elle pourrait se nommer Poldina ou Philomène ou Teodolina, ou Matteoti, Attilio, Giulio. Elle se nomme Poldina Philomène Teodolina Matteoti Attilio Giulio Braccianti et je aussi.

Je a vu les listes sur la table de cuisine, les vocables concassés, les arbres de verre filé, et les débris. Son nom, son prénom, dans ces bris d’arbres pulvérisés. Les mains en saigneraient. À ne pas savoir quelle branche quel rameau l’aurait fabriquée, elle, je. N’être personne et tous. Être le personnage acté par un état-civil, celui qui fera en société et qui fait, avec ses bras, fare il professore, fare la bibliotecaria, fare l’impiegata, fare l’ingeniere, fare il lavoratore, quand bien même les bras se réduisent à deux mains, à dix doigts, pour fare, faire. Des marionnettes. Ce simulacre dans cette langue-ci, démasqué : faire le professeur, faire la bibliothécaire, faire l’employée, faire l’ouvrier. Ça ne marche pas. Ce qui les détermine, les caractérise, elle, je, refuse la réduction : un prénom, un nom, un état-civil, un métier. Elle, eux, elle, je : où sont leurs incandescences ?

Ils ont fait les braccianti, bras, manœuvres, mains à tout faire. Elle, je, elle a deux mains qui les savent, qui manient des outils,

et ne serait-ce qu’une pierre et en faire arme mur ou signe. Ce pourrait s’agir de verre, fusion de sable, calcaire, carbonate de sodium, au grand feu. Prélever de la pointe du pontil la pâte rougeoyante, étirer un mol fil de verre brûlant, le souffler le vriller, non pas en rameau mais pelote, à la pince rogner un angle, pelote avec arête tranchante, une pierre de verre opaque avec inclusion de bris,

5. dans le rang


proposition de départ

Et toutes les visitées en trajectoire ou déambulation interceptée, là où l’on va n’oblitère pas l’interruption, ni brutale ni imprévue, consentie ou désirée, espérante, le temps infini oscille suspendu vers l’Est, et les regards vérifieraient, l’a-t-elle fait, ou bien s’indiffèrent-ils, l’impossibilité d’outrepasser, mais jaugent la manière, la sincérité, ou bien... Celle qui pivote d’un quart de cercle et presse des paumes le creux médian de sa jupe, celle qui vire de bord et d’une main sur le bois éprouve l’équilibre par la pliure des genoux, celle qui volte et conclut d’un baiser du bout des doigts, celle dont le regard se jette au sol hésitante d’une poursuite, celle qui d’une orbe translate le buste en dévers, celle qui danse un pas en dehors et chantonne en effleurant le front, celle qui dérape d’une torsion et se reprend à l’épaule, celle qui d’une froissure se plisse comme éventail à même les dalles, celle qui s’empresse sourit et esquisse hâtive, et elle, je l’ai vue, qui trace et fixe et fait sa politesse très bas et depuis les hanches, mains sur le cuisses et fesses tendues, alors toutes elles auront rejoint le rang, travée sud, devant la grille.

Codicille : à trop survoler d’hommes debout devant la réception, une allergie à ce que demande le peuple (de la détente, du simple, du reposant, de l’évasion, etc. : mais de cela je pourrais en parler des heures et puis évaluer ces heures perdues : aussi, n’en point parler et utiliser les heures pour les autres, les obscurs, les intellos, les illisibles, et voici que c’est parler des premiers encore, je me reprends donc : parler de ceux qui explosent un synapse et obligent à une relecture inouïe du monde, une connexion insoupçonnée et jouissante, une déflagration qui donne à relier par d’autres synapses vers ailleurs, autre part, outre-part...). Bref, de cette allergie avoir peut-être péché de trop de mystère ou d’effort pour intéresser un.e lecteur.trice très potentiel.le (les yeux leur en tomberaient ?). Prendre le risque tout de même (expérimenter).

4. levée, et autre levée


proposition de départ

Sur la levée, le pouls reprend au pénultième rêve un sang fluidifié de sommeil, index inexact sur alarme tactile, nourrir le rêve pénultième ou filer la vogue du sang dans les plis du corps. Sur la levée, le son reprend au pénultième rêve une harmonique étirée, l’évanoui revient à soi, étreinte d’étoffes lourdes sur déplis du corps. Un dos volute tiède en appui aux vertèbres. Déjà jour ou pas encore, encore nuit ou plus du tout, lumière jaune ou de neige, poudreuse d’orage ou de vent fauve, le pénultième songe s’estompe sous les gravités de la terre. Les oiseaux d’un accord ouvrent le regard. Du pénultième songe archiver si cela se peut auprès des songes précédents, paroles tropées sur écran neuf du matin, visions. Par les persiennes en faisceau, des oiseaux les partitions emmêlées à la chevelure du tilleul, hérissée touffue ou remuante. Sur la levée, le corps de fusil mue en gisant en chiffon, les paumes offertes aux petits crânes doux pressent aux globes lents. Songe pénultième troqué pour dernière pensée d’avant la dernière mort en petite nuit, lambeaux, mais les oiseaux. De chaleur, drap plaid pull lainage on en rabat, gilet étole ou rien, chaussettes nus espadrilles ou rien, pénultième descente aux graviers concaténés en dalles glacées, les premiers pas incertains. On s’incline chevilles jointes en passant, on évite la fonte et les angles. On est dimanche ou lundi ou jour de travail ou férié, on a son temps, on est en traversée animal enroulé aux chevilles, on titube un peu, on reprend pulsation par les objets laissés au sillage. Sur la levée, pour l’ultime rêve de ce jour, le pouls reprend un sang vieux et neuf. Et les oiseaux.

Et puis la table. On s’incarne mains, faire penser avancer acter. On est mésange à miettes, on porte des forces aux lèvres, on formule des pensées aux intuitions, on prévoit, soupèse, argumente, dispute, on prépare une projection de petite vie pour ce nouveau jour qui sera tout autre, on le sait bien. Le pouls tape plus vite. On est dimanche, on est lundi, on est jour de travail, on est férié, on n’a pas tout son temps, tout ce qu’il reste à faire. Mais les oiseaux. Par l’imposte cinq mésanges accoudées à la boule à graines et la chevelure ébouriffée du tilleul. Par l’imposte les montagnes en trois tons de gris derrière les rameaux nus du tilleul. On partira là-bas. Il a été dit c’est là-bas, alors cela sera. On prendra une clé grande comme un bras et on marchera vers la montagne. On la gravira sur ses pieds, sans tricher. Peut-être les mésanges suivront-elles. Et les objets dans le sillage, les objets qu’on veut abriter, un violon, un archet, quelques livres, de l’encre, du papier de riz, des photographies, des draps lourds, des crânes velours. On pense à tout cela devant la table et les mains font : porter des forces aux lèvres, frotter les globes, écrire des mots sur une enveloppe déchirée, écraser une cigarette, verser du chaud dans un bol, allumer une cigarette puis rester en suspens, entre deux destinations, lèvres enveloppe ou bol, à cause de ce que l’on entend du tilleul, des mésanges, du vent fauve, d’une alarme tactile, d’une rumeur de moteurs, d’une idée bonne ou mauvaise, d’une pensée à poursuivre. À la table. Une chaise. On carne la chaise, corps posé, sage, les pieds croisés par les chevilles, les pieds balançant et ils effleurent le carrelage, tout déchaussés qu’ils sont et avec cette envie de bondir qui monte depuis les grands fonds des vieilles larmes. On tourne encore un peu, les mains plus promptes, pacte de l’alarme, on se lève en ressort décomprimé, on se donne rendez-vous après le jour nouveau, pour se dire l’histoire de ce qu’il sera advenu de ce jour passé, de ce qu’on en fera de tout ça dans le prochain songe, après le retour, le soir, les objets manipulés, après un pénultième rêve, pour une autre levée.

Codicille : ai moins pensé à un ton dur puis un ton doux, qu’à un lent et un rapide. Peut-être un grave et une courante, en ré mineur suivi de fa M. Pourrais mieux faire : une autre fois.

3. la peau des champs


proposition de départ
comme un roman

J’ai vu le petit homme à moustache courte drue et brève tous les ans à la même place, j’ai vu le guichet de la grille forgée ouverte tous les ans pareillement, j’ai vu la chaise où s’agitait le petit homme s’évider de son ombre au petit homme, ombre creusée par mes ailes neuves tel un perron usé par le raclement de mes pieds même déchaussés, chaise ne convoquant plus guère de visitée, chaise ne devenant plus qu’assise vacante, pour un autre, sans fin, toujours un autre, avec baise-en-ville et cuisses impatientes, moi j’ai lutté de belle lutte, j’ai fini la course, le temps du départ est venu. La maison dans la montagne, je l’ai vu une seule fois et j’ai dit oui. Quitter les visitées, ne plus en être, s’enfoncer dans la montagne avec une clé grande comme un bras, s’inventer visiteuse des montagnes. J’ai vu la façade cuisse-de-nymphe, j’ai vu les persiennes cerise, j’ai vu le potager d’herbes folâtres, j’ai vu les tomettes rouges hexagonales, l’escalier intérieur aux marches hautes et irrégulières, j’ai vu les murs chaulés de la chambre petite et un lit étroit, j’ai vu le chapeau ondulé d’une suspension à poulie au dessus d’une table lourde, j’ai vu les outils, faux, serpes, râteaux, bêches, binettes, arrosoirs, j’ai vu l’évier taillé dans la pierre claire et le zinc d’un baignoire d’enfant dans la cave à terre battue, j’ai vu la voûte basse et le soupirail, j’ai vu par les fenêtres à quatre carreaux la lumière effilochée des montagnes sur la vallée et j’ai dis oui. Il a été dit c’est là, alors ce sera ici. Le petit homme se dissout sous une pierre plate, je quitte la ville par le col. Je vois une buraliste à caoutchoucs bleus et je ne la verrai plus, je vois cinq grand-mères escamotées par leurs clones sur une placette, je ne verrai plus le docteur piscine voué aux enfers comme les supermarchés, j’attendrai les jeunes femmes à chapeaux cloches et pirouettes, je verrai des souris filles des garçons assourdissants et des pâtres hirsutes, je verrai d’autres maîtres patauds d’autres femmes inclinées sur leurs sandales, je verrai le monde réplique du monde. J’ai vu mon indifférence. Frères humains qui après moi attendez, ne m’en veuillez pas, je suis si peu. Et tant beaucoup de tristesses j’ai, à laisser sans graines de printemps les mésanges bleus jaunes et rouges-gorges et les chardonnerets élégants de cette ville-ci, anciens champs couturés en quelques décades de villas, résidences, haies de cyprès amputés, alors que glycine du matin près le crapaud amoureux je sais bien où, comme la noire abeille charpentière butinant chèvrefeuille et forant le volet de mon abri. Verrai-je d’autres gens allongés de par les cimetières, des noms prénoms dates avec photos verdies défrichées par des jardiniers lents, verrai-je ânes au pâturage et vautours sans cris, verrai-je encore ronces ou confitures amères verrai-je d’autres espèces mains genoux chiens arbres oiseaux fourmis,

ou bien une nouvelle

La chaise du petit homme à moustache drue courte et brève s’évide de son ombre creusée par mes ailes naissantes tel un perron usé par le raclement de mes pieds même déchaussés. Chaise libre pour un autre, sans fin, toujours un autre, avec baise-en-ville et cuisses impatientes, les yeux en biais. Moi j’ai lutté de belle lutte, j’ai fini la course, le temps est venu. La maison dans la montagne, je l’ai vue une seule fois, et j’ai dit oui. Quitter le rang des visitées, la grille forgée, le guichet, les battements de mains les assis les disloqués, s’enfoncer en silence dans la montagne avec une clé grande comme un bras pour un escalier de marches hautes, un lit étroit. Le petit homme se dissout sous une pierre plate, je quitte la ville par le col et je verrai le monde répliquer le monde. Je vois mon indifférence. Frères humains qui après moi attendez, ne m’en veuillez pas, je suis si peu. Et tant beaucoup de tristesses j’ai, à laisser seuls les mésanges bleues jaunes, la glycine et le grand chêne. La peau des champs s’amenuise, couturée en quelques décades,

Codicille : curieusement (ou pas) l’élagage (n’ayant su faire autrement) du début de roman en nouvelle transforme le sens, lui donne plus de directions, celles-ci donnant alors désir d’explorations par augmentations (de figures, de motifs). Comme lâcher une intention déjà peu pensée pour un vrai lâcher-prise. Et cependant, l’inverse est vrai aussi : la nouvelle comme un condensé de l’essentiel avec ombres portées.

2. la visitée

proposition de départ

Et l’une d’elle assise au milieu d’elles toutes, et seule l’extrémité des ses chaussures en appui au sol ou bien au contraire ses jambes balancent d’avant en arrière, quelque chose d’une impatience, d’une envie de décaniller ou de passer à autre chose, ou bien croisant les chevilles sous la chaise puis les décroisant, reprenant appui du bout des pieds, se corrigeant, le dos droit et décollé du dossier, les mains enchevêtrées par les doigts, elle ne sourit pas, ou bien si, un peu, lèvres jointes, un peu en coin, menton pointé elle ne quitte les mailles forgées des yeux, plus précisément le guichet déverrouillé, la targette retirée, et de loin se pourrait croire une attention à la serrure compliquée et épaisse, illusion contrecarrée par le léger brouhaha des conversations chuchotées et mimées entre les visitées de ce côté de la grille et ceux d’en face, entre les toutes paisibles, assises et frémissantes, et les fébriles qui, comme désassemblés cassés tordus, se lèvent soudain comme sous une impulsion douloureuse avec des dislocations de bras, de têtes rejetées en arrière ou bien s’affaissant sur l’une de leurs propres épaules, peut-être une fureur, peut-être une élan violent, alors qu’elles demeurent toutes assises, à vingt pas, avec des battements de mains comme d’oiseaux, des coups d’œil à droite à gauche, à gauche à droite, sauf elle qui effleure le sol du bout des pieds qui font une petite danse, les yeux non pas sur la targette, au vrai, mais par delà et au travers des mailles forgées, par la déchirure du guichet, et peut-être ce n’est pas un hasard sa place ici, au milieu du rang, pile face à ce vide de fer temporaire que rien de plus qu’une main ou un bras tout entier pourrait franchir, alors qu’elle à vingt pas, balançant des pieds, toute droite et les doigts enchevêtrés sur les cuisses garde menton levé et demi sourire en coin, et c’est comme ça depuis dix ans quinze ans ou plus, une fois l’an, le guichet traversé par son regard fixe sur un petit homme à moustache drue et courte, et lui ne se lève pas, de l’autre côté de la grille tissée de métal tordu, il reste assis bras croisés sur le ventre, les jambes étendues devant lui avec une agitation dans les cuisses, et son regard glisse sur le sol, la voûte, la grille en biais, s’arrête dans un examen minutieux de ses ongles, du contenu d’un baise-en-ville encore accroché au poignet velu, parcourt à nouveau la grille en biais, la voûte, le sol, toise les fébriles et les disloqués, et c’est comme ça depuis longtemps, même si le blanchiment, l’affaissement et les tremblements, les yeux délavés devant lui comme happés par les pierres plates au sol, alors qu’elle, la visitée, impatiente d’ailleurs ou d’autre chose, dos droit, sourire en coin, le fixe sans faillir.

Codicille : sans trop d’idée fait-divers ou d’intention au départ, toujours étonnée de ce qui vient et pourtant recentrée par ce qui vient, un « ça » ou un « ici et maintenant » ou bien quelque chose comme un son « juste », plus exact que si j’avais voulu l’imaginer, ou si j’avais eu une intention de dire quelque chose en particulier.

L’objectivité difficile à tenir qu’un travail de gommage parvient peut-être à atteindre.

Le problème c’est de ne plus savoir se lire sans avoir le recul nécessaire d’un lecteur-découvreur, recul que j’obtiens en général en laissant passer quelques semaines ou mois avant relecture.

Après, discuter entre soi et soi de ce retour de lecture, c’est un peu difficile.

1. les impavides


proposition de départ

J’ai vu au soleil de ce jour cinq grands-mères en restanque sur des pliants espacés de plusieurs mètres se criant des nouvelles ni bonnes ni mauvaises, une buraliste en gants caoutchouc bleu propulsant ses articles par dessous un dais de transparent scolaire agrafé au plafond dallé de polystyrène, une femme se retourner et gesticuler à témoins les caddies vides sur un parking de supermarché, un homme voûté promené par son chien et il a salué dans un écart pataud, des mésanges bleus jaunes accoudées autour d’une boule de graines à coups d’œil droite gauche gauche droite haut bas bas haut et becs frêles, j’ai vu les coassements du crapaud amoureux sous l’escalier extérieur et bouillonner d’un seul matin les grappes mauves d’une glycine, j’ai vu chasser trois chats en triangle endormis par inadvertance sur une même courtepointe rouge, et deux chardonnerets élégants à masques rouges à l’étape, je vois rarement la mésange charbonnière, je ne vois plus les rouges-gorges, j’ai vu des fourmis petites sur la faïence d’un évier s’éparpiller dans toutes les directions puis revenir au même point frottant mutuellement leurs antennes ondoyées, j’ai vu qu’alors je pouvais les compter sur une seule main, j’ai vu à mon seuil un pot de confiture d’oranges amères et l’étiquette coloriée aux feutres d’écolier, j’ai enfin vu le bémol quand longtemps je l’avais lu bécarre, j’ai vu les rides illuminées de Pierre Michon sur l’arrière-plan grenat d’un fauteuil de velours chauve, j’ai vu le désir du bécarre bel et bien sensible, j’ai su le chêne noir avec mon crayon, j’ai vu que le crayon pouvait faire revenir les rouges-gorges, j’ai vu une aile de pigeon plumes écartelées au sommet d’un fatras de photographies verdies et une paire de mocassins éculés du museau divorcant du grand orgue, j’ai vu un pâtre hittite à cadenettes prendre de biais la rue vers l’échafaudage tee-shirt couverture Desquieux canette de soda contre la bouche, j’ai vu une jeune femme blonde en chapeau cloche devant un papillon zébré empalé par un téléphone de poche et une autre brune à peau très blanche qui à hauteur de cœur pirouettait entre index et pouce une coronille glauque à fleurs citron, j’ai vu tituber un très vieil homme devant la sente de ronces menant au potager de son père, j’ai vu une licorne dirigeable encordée au quatre-quatre du pisciniste à crâne luisant et berger allemand torpide, j’ai vu une noire abeille charpentière vrombir dans le volet renoncer revenir, j’ai vu une femme penchée à cheveux teints lie de vin serrés au crâne ne sachant sa jupe largement auréolée au mauvais endroit et conversant à ses sandales cloutées, j’ai vu une dame avec un badge poser la question de si on avait des questions les mains reposées au giron, j’ai vu un pied d’éléphant couvert de lichen dans l’aquarium de la yeuse et un parapentiste en chaussette pris dans l’ascendant d’un grand vautour, j’ai vu un cerf-volant garé des arbres par un garçon assourdi de père, une souris petite fille tortillée devant une glace double parfum, j’ai vu les genoux et les mains rougis d’un lavoir, le museau de l’âne velours attaché court et haut à l’anneau du mur, les gens du cimetière allongés en terrasse au surplomb d’un concessionnaire automobile, les visitées impavides en rang à vingt pas des mailles forgées fermant la voûte,

Codicille : me suis résignée à narrateur omniscient « je », encore que j’aurais aimé trouver une autre solution : avec un « elle » je n’y croyais pas moi-même ; aussi, j’assume ce « je » et verrai à l’usage. Pour ce qui est de cet atelier d’été, j’avoue un projet en cours depuis un certain temps et avec une lenteur d’écriture très certaine. Aussi, s’engager comme avec le violon : technique instrumentale/musique, versus technique scribale/littérature (du moins l’explorer aussi). Et puis l’on ne sait pas ce que l’on sait, sachant tout ce que l’on ne sait pas encore. Donc, chercher.

 



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1ère mise en ligne 25 juin 2020 et dernière modification le 15 juillet 2020.
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