le roman de Will

 bio et liens

20 bis. B.A. BA


Ils attendent. Du moins on dirait. Ils sont là, par petits groupes. Un sous les tilleuls, autour d’un scooter devant le range vélos. Un autre sur les marches d’un escalier. Certains assis, d’autres non. Deux sortent du cabanon. Ils auront mis leur repas de midi dans le frigo. Et un autre groupe au pied du mur, à côté de l’entrée de la structure. C’est ton groupe. T’es en retard. Enfin pas encore, mais tu finiras par l’être. En attendant, on discute, on fume. On fronce pour voir l’autre en face, à contre-jour, et le soleil est bas. Il semble faire du bien ce soleil. La matinée est encore très fraîche, l’air vif, la parole en volutes de buée, de fumée. Mais après la grisaille des derniers jours, la lumière… au pied du mur… Il y en a un qui distribue des petits papiers à tout le monde. Toi t’en auras pas. T’es en route. Tu vas être encore en retard. T’arrives au virage du Mancou. Il y a encore du brouillard, il faudrait ralentir. Tu ralentis. Tu montes encore le son. Avec le chauffage à fond, t’entends pas bien la musique. Et ce passage, là, faut que ça envoie. Faut que ça crache un peu. Parce qu’après, fini la musique. Dans la structure y en a pas. On en met pas. Je travaille jamais avec. Pourquoi ? Il faudrait. Pourquoi pas ? Ce morceau électro. Tout Polydistorsion même. Et passé le virage, la côte, puis les serres sur la gauche, tu sors du brouillard. Comme ça, d’un coup. La ligne droite qui se déroule, monte et descend, les champs et les vignes déployés de part et d’autre, le petit bois s’avance doucement, là-bas, la rangée d’arbres plus loin, qui défilent et s’écartent en suivant le Trèfle. Le ciel est bleu. Et dans le rétroviseur tu l’aperçois aussi au-dessus de la masse de brouillard. La nuit aura laissé sa couverture. T’es en retard, accélères. T’auras pas de place. Y en a plus le long des préfabriqués, sous les tilleuls et jusqu’au portail. Et en face, le long de la murette. Ça doit être à cause du groupe d’Amorce. Non, il reste une place, en retrait, juste à droite du portail. Il y en a qui arrivent à pied. Un en vélo, gilet jaune et casque noir de travers. Il les range dans un sac à dos qu’il pose au pied du mur et rejoint le groupe en sortant une petite vapoteuse de sa veste en jean. Son salut génère un beau panache de fumée blanche. Dans la structure, on aperçoit par la baie vitrée quelqu’un traverser le hall d’entrée. On entend une chasse d’eau, une porte qui claque. Le panache se disperse, ça sent le pain d’épices. –- Tiens regarde. T’as pas eu le petit papier ? –- Oh ! C’est qui ?

Forcément, les vendanges, t’espères qu’elle va tourner vite fait sur Montchaude, la machine. C’est drôle ce nom de village, deux mots désaccordés. Comment ça se fait ? Et comment ça se fait qu’il faut que tu te tapes cette machine quand t’es à la bourre ! Elle s’en fiche pas mal, elle, du temps, des désaccords qui forment des noms. Et la merde qu’elle laisse derrière elle ! Et on voit rien ! Un écart sur la gauche, une voiture. Appel de phares. Frein, quatrième, troisième, tu te rabats. La chute du régime fait trembler la carcasse de la Fiat. Plus de musique, le lecteur a sauté. La machine finit par tourner. T’accélères. T’es en retard. Tu montes le son. Tu sens trop venir le moment où la mélodie de Gus Gus va enfin subir « les morsures de scratches stroboscopiques », tu te souviens, agrégats, signaux sonores, messages codés, répétition, codes secrets, pulsars. Et tu te demandes comment tu vas faire. Chaque fois, avant de commencer, durant le trajet. Comment je fais ? Et l’entrée du nouveau, qu’est-ce que je vais faire ? Et comment ça se fait ? Depuis tout ce temps, quoi, vingt-cinq ans ? Comment ça se fait ? et qu’est-ce qu’on peut faire, maintenant ? Et qu’est-ce que moi, là, en quelques mois, je vais faire de plus ? Et lui ? qu’est-ce qu’il va faire qu’il n’a pas déjà essayé ? Est-ce qu’il peut encore le faire ? est-ce qu’il va pas rester coincé à un moment donné ? se retrouver dans cette chambre trop connue ? sans issue ? Cette chambre noire devenue peut-être familière, voire confortable, à force d’y séjourner ? à force de faire avec ? Avec quoi ? Mais avec quoi ? son nom et son prénom, en méthode globale ? autant dire avec rien ou des petits trous ? des petits riens dans le noir ? C’est ça, des trous de souris ? des trous à rats ? C’est ça, qu’il est parvenu à percer pour savoir au moins que ça, là, c’est sûrement des mots ? Des petits trous qui sont comme des meurtrières ? Meurtrières contre les mots illisibles, qui résistent, tenus en joue ? et contre le guetteur même ? Oui, parce qu’un chapelet de lettres sur les prospectus, avec des phrases qui n’en sont même pas, ça le mitraille du regard ? ça le touche ? et peut-être plus profond qu’on pense ? Comment on fait alors, là ? Comment je fais si je me retrouve avec lui dans cette chambre ? dans ce noir ? et une poignée de rayon de lumière ? Parce que c’est ça qu’on me demande ? c’est qu’il me demande au fond, de descendre avec lui et de le remonter ? de faire l’état des lieux et de voir comment on peut agrandir les trous ? ou comment on peut en faire d’autres ? ou comment les déplacer ? hein ? comment les disposer autrement ? comment les disposer au mieux, à leur juste place ? hein ? comment, comment ? Parce que c’est peut-être jamais que ça au fond, la lecture, l’écriture ? et même pour ceux qu’on dit grands lecteurs ? On pourraient croire qu’ils se trouvent confortablement installés dans la chambre de la langue, à ciel ouvert sur le monde, ensoleillée, mais si c’était pas ça ? Et si c’était une chambre tout aussi fermé, tout aussi noire, percée de quelques trous seulement mais stratégiquement, génialement, sur toutes les faces de la chambre ? ici et là, du sol au plafond ? Si ça ressemblait à une sorte de planétarium sur mesure, et soi au centre comme notre trou noir supermassif au centre de la voie lactée ? l’éblouissement des étoiles, ni trop ni trop peu, suffisant à faire la lumière sur le monde et dans la chambre même ? Et l’on peut alors se repérer, se déplacer dedans ? et l’élargir, repousser ses murs ? même si, en vérité, elle demeure toujours noire ?

Métaphores idiotes, et Dédé. Dédé, tu le revois au coin, avec le bonnet d’âne. Philippe aussi, parfois, mais Dédé c’était régulier. Dès qu’on lui demandait d’aller au tableau, il allait au coin. Sa place, c’était là, au coin. Même qu’un jour il y est resté sans bonnet. Il était à Philippe maintenant, parfois, et il allait se mettre dans l’autre coin. Dédé, dans son coin, il faisait plus comme les autres. Et puis un jour le coin est resté vide. Dédé n’était plus là. Philippe n’a pas pris sa place, mais il a gardé le bonnet. De temps en temps il le donnait à un autre. On disait, Dédé, qu’il avait un petit vélo dans la tête. Mais pourquoi ? Dédé, pourquoi il voulait absolument un vélo ? Il savait même pas en faire. On disait aussi que son plafond était bas. Et t’imaginais que dans sa chambre il fallait se baisser. Quand tu lui as demandé, il t’a répondu qu’il avait pas de chambre, qu’il dormait avec ses sœurs dans la même pièce, mais qu’il aimerait bien que le plafond soit plus bas. Parce qu’il aime bien ça, se faufiler. Et il aime bien grimper aussi. Sur les arbres, il allait toujours plus haut que les autres. Et c’est les pompiers qui le redescendaient. Un jour, c’est pas dans les airs mais sous terre qu’ils sont allés le chercher. On le trouvait pas. Toute la journée on l’a cherché. Il s’était faufilé dans la buse en ciment pas assez grosse du fossé juste devant chez lui. On l’avait pas entendu gueuler. On disait qu’il avait trouvé la niche pour toute sa famille. Et que des buses il en faudrait deux de plus. On en disait des choses, que tu comprenais pas. Ou plutôt si, t’auras vite compris, mais aussitôt fait la sourde oreille. Comme un mur peut-être. Si jeune. Tu te laissais porter par ces on-dit répétitifs et hystériques, avec leurs personnages, leurs gugusses, leurs revenants aussi, chimériques. Parce que Dédé, on en a même fait un Grécozombie, à cause de ses yeux un peu creux, sombres, un nez droit et une mâchoire inférieure avancée aux canines un peu saillantes. Comment ils s’appelaient d’ailleurs, ceux qui l’avaient surnommé ? ces deux jeunes de La Rochelle qui passaient l’été là, à côté de chez toi ? celui avec la tête allongée et une dentition de cheval, l’autre la tête ronde et les traits doux d’un nounours ? Qu’est-ce qu’ils deviennent maintenant ? Et Dédé ? Qu’est-ce qu’il fait Dédé ? qu’est-ce qu’il peut faire dans sa structure spécialisée à La Rochelle ? Il y est toujours ? dans une petite chambre à lui qu’il n’avait pas eue, même s’il n’a plus de maison ? c’est là que t’es, entre quatre murs ? 12 m2 ? Comment tu fais sans le bonnet grandes oreilles en papier du maître ? comment tu fais pour grimper à la cime des arbres, là-dedans ? pour te faufiler dans tes trous à rats ? comment tu les construis, enfermé dans la structure ? Personne était capable de te suivre, y avait personne pour aller au-devant de ce que tu affrontais seul. Enfin, au-devant de ce que je vois, moi, les autres, comme un affrontement, parce que c’en serait un si je me retrouvais à ta place, une bonne crise. Mais c’en était peut-être pas une pour toi. Pas de crise, pas de conflit intérieur. Alors comment tu fais, maintenant ? Et comment ils font dans la structure ? comment on fait ? Et qu’est-ce qu’on peut faire Dédé ? Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on peut y faire ?

Mais le nouveau c’est pas Dédé. C’en est pas un. Tu l’as vu, tu l’as écouté. Tu l’as même lu. Il a écrit son nom et son prénom. Une poignée de lettres tordues. Est-ce qu’il sait les épeler ? est-ce qu’il les reconnaît ? Il t’a dit que l’alphabet il le connaissait, mais comment ? il le connaît comment ? Noir sur blanc, ou comme une comptine apprise par cœur à force d’avoir été entendue ? C’est ça que t’as oublié, de lui faire épeler les lettres. Lui faire lire, qu’il les nomme, noir sur blanc. Parce que c’est peut-être par là qu’il faudra commencer, c’est là qu’il va devoir recommencer. B.a.-ba. Énoncer pour prononcer. Nommer les lettres, construire un mot. Mot de la connaissance élémentaire. Rudiment. B.a.-ba. Et à partir de là, recommencer, répéter l’opération, l’équation, jusqu’à la formule, l’hystérie, le fantasme. Et ça, ça prend un temps fou. Un temps fou. Et comment je fais ça, moi, en quelques mois ? À partir de ça, moi, le B.a.-ba ? à partir de là, où je veux pas aller ? mais il faut, on y va tout droit, à toute berzingue. Mais je veux pas, je veux plus. C’est pas ça. Non, c’est pas ça. Même pour lui, si ça se trouve, c’est pas ça. C’est plus ça qu’il veut, c’est autre chose. Et autre chose que sa façon à lui, autre chose que sa façon de compenser destinée aux os, aux muscles, aux fluides, au métabolisme, pour finir au psychisme de la même façon que lirécrire finit par s’incarner, autre chose que cette façon de faire avec depuis tout ce temps. De puis quoi, vingt-cinq ans ? Non, c’est pas ça. B.a.-ba. Non, non. Ce qu’il veut c’est nommer, c’est baptiser les choses, c’est pas les répéter. Ce qu’on veut c’est les rêver, les imaginer, les découvrir, en inventer même, des foutues choses et des mondes. Et pour ça, b.a.-ba, non. Faudrait même pas entrer dans la structure. Faudrait se tirer. Sortir en ville. Faire un tour, zoner. Et puis on fait quoi ? Rien. Trois fois rien. On marche. D’abord on marche, on discute, on y va. Quelques-uns chargés de prendre des notes, trajet en mouvement. D’autres seulement quand on s’arrête un moment. D’autres prendront des photos du moindre truc qui interpelle. Avec les téléphones aujourd’hui, c’est facile. On fera le tri après. On peut faire aussi des croquis. Quelques lignes ça suffit, même si on sait pas trop ce que ça représente. Ce qui compte c’est les lignes, les traits. C’est la tension du lieu, l’énergie. Le moment. Et vu le temps ce matin, c’est le moment.

Avenue de l’Europe, au pas, les gendarmes au rond-point. Momo jette le reste de son thé vert au pied du range-vélos et rentre. Tout le monde entre, on se disperse dans la structure. La porte coince. On doit la claquer pour la refermer. -– Ah c’est sympa l’invitation ! –- Tu crois qu’il aura combien de retard ? –- Beaucoup. T’as beaucoup de retard. Oh pas pour l’horloge, pour elle ce sera deux trois minutes. Mais qu’est-ce que tu peux te projeter ! En avant, en arrière, en avant, en arrière, Dédé, le nouveau, des souvenirs creux sans réel avenir, en arrière, en avant, et cette file, cette file décidément qui n’avance pas alors que t’y es presque, à deux pas. Franchement pas le moment. –- Monsieur bonjour serrez à droite mettez votre masque s’il vous plaît vous allez où vous avez l’attestation vos papiers permis de conduire identité ? -– Le moment c’est qu’on descendrait le Chemin noir. Et puis, on passerait devant le collège à droite, la rangée de voitures à gauche. Et puis, on tournerait derrière les cuisines, et ça sentirait la bouffe, la friture. Le rance. Et puis, on remonterait un long mur gris jusqu’au stop, jusqu’au bâtiment désaffecté, au garage à côté et quelqu’un irait faire une photo de l’intérieur qu’on croirait prise en noir et blanc. Et puis, on irait voir dans le petit parc caché par le mur gris, où tous les matins tu passes devant et jettes un œil, le parc nu, une poignée d’arbres au fond, il faudrait faucher. Et puis, on remonterait la grande rue vers le château. Et puis on couperait par un passage étroit entre deux maisons, tout en escalier. On noterait quelque chose. Et puis on déboucherait sur la nouvelle place, au pied du château, côté jardin d’enfants. Et puis on s’arrêterait là, un moment. On se reposerait sur les bancs. Y en aurait deux qui feraient les cons sur les tape-culs. Photos, notes, textos. Et le nouveau ? dans tout ça il fait quoi le nouveau ? Et à la fin ? de retour à la structure ? Quand les autres rassemblent leurs notes, leurs photos, leurs commentaires ? quand ils commencent à taper ? et quand tu leur montres comment, avec cette image et sa toute petite phrase de commentaire, les feuilles mortes qu’on aperçoit, dont on ne parle pas, deviennent l’élément vibrant du commentaire, du mot vivre ? Il fait quoi, lui, le nouveau ? Comment il fait, avec son nom et son prénom pour tout alphabet ? Et les masques, et les attestations ? tu coches quoi pour sortir de la structure comme ça ? t’y as pensé ? « assistance aux personnes vulnérables et précaires » ? ou « personnes en situation de handicap et leur accompagnant » ? c’est ça ? mais c’est con ça, tu peux te cogner, ça colle pas, hein ? et qu’ils en penseraient ? qu’est-ce qu’il en penserait le nouveau ? et qu’est-ce qu’il ferait ? qu’est-ce qu’il va faire ? il fait quoi le nouveau après une sortie, comme ça ? J’en sais rien. Il me raconte. J’écris pour lui. On peut essayer. Et après ? C’est lui qui doit écrire, non ? alors après ? Après, je sais pas. Je sais pas. Après ? B.a.-ba. Un peu de temps, et b.a.-ba. 

CODICILLE

1. Ce qu’il faut, c’est trouver le point de bascule, quand les mots, les images, qui arrivent on se les approprie et ce qu’on fait avec c’est le meilleur outil pour s’en défaire, et se défaire de toute propriété, même de soi-même, quand tout ce qui arrive c’est pour partir avec, prendre le train en marche, hors de soi. Ça a commencé avec le texte sur le cinéma ? Ça s’est précipité avec le fact that. Ça a filé comme une étoile dans le ciel (pour rappel, une météorite qui se désagrège) avec cette histoire vraie insensée du chien barré. C’est ça qu’il faut, courir après le chien, fuir avec lui, devenir ce chien hors de lui, et alors tout le reste tombe, le sujet et l’objet du texte, l’histoire, les personnages, narration, description, question de forme, de style, de fig – Le styyyle ?! dans ta figure, face de lune ! dit Zazie.

2. L’histoire que j’ai en tête est simple. Un formateur en voiture, qui se rend à la structure où il travaille. C’est le matin. Il est encore en retard. Pas les stagiaires qui sont réunis devant la porte d’entrée. Moment statique ou flottant, où on les observe, ils parlent d’on ne sait quoi – on n’a donc pas le son ? Et moment dynamique du formateur en route, qu’on observe aussi et qu’on écoute aussi, se projeter dans sa journée ou sa matinée, avec les stagiaires, dehors pour une fois et pas dans la structure – non, pas à table avec un papier et un crayon, un écran et un clavier, et tous ces mots pour ne rien dire –, et il roule trop vite. Le truc, c’est que le texte s’arrête lorsqu’il rejoint les stagiaires, quand tout le monde entre dans la structure. – Voilà ce que j’ai en tête. Mais les deux premiers paragraphes, déjà, m’emmènent je ne sais où… Et alors oui : j’y vais mais j’ai peur.

3. J’ai dit on : on observe, on écoute. Je pense à une voix off.

4. L’écriture emmène ailleurs, je l’ai noté sur un Post-it : transpoème ; Dédé ; en rouge et en noir. C’est cette forme récemment découverte, dont je ne sais pas grand-chose, et ce personnage tiré du fond de l’enfance, qui vont courber, creuser l’histoire.

5. Montchaude : pas sûr que ce nom de village provienne d’un ancien nom composé ; il est en revanche probable qu’il s’agisse d’une évolution, parmi d’autres, du mot latin monticellus – de même que « Moncel (*Vosges,…), le Moncel ; Monchel (*Pas-de-Calais), Montcel (*Puy-de-Dôme, *Savoie), Monceau (*Aisne), Monceaux (*Calvados, *Corrèze, *Nièvre, *Oise, *Orne), Monchaux (*Nord, *Seine-Inférieure), Moncheaux (*Nord, *Pas-de-Calais), les Monceaux (*Calvados), Montceaux (*Ain, *Aube, *Saône-et-Loire, *Seine-et-Marne), Moncets (*Marne), Montcetz (*Marne), Montcet (Ain), Moncet, le Moncet ; – le Monchet (Eure, Manche, Seine-Inférieure) – on a en Normandie quelques exemples de la terminaison -mouchel – Monchelet (Somme) », selon Auguste Longnon, Les Noms de lieu de la France : leur origine, leur signification, leurs transformations, Paris, Champion, 1923 – précision utile : les départements distingués au moyen d’un astérisque signalent que le nom de lieu s’applique au moins à une localité qui a rang de commune, mais qu’il peut s’appliquer à plus ou moins de communes, avec plus ou moins d’écarts ; or, avec ou sans astérisque, la Charente n’est pas nommée… – Bien sûr, ce genre de détournement savant, et vain, est le signe d’une belle curiosité inversement proportionnelle à l’intérêt qu’on porte à l’histoire dont le cours de l’écriture est suspendu.

6. Que cette histoire n’aille pas jusqu’à son terme, ça n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est qu’elle soit véritablement amorcée, c’est le fait que ça file.

7. Ce « bonnet grandes oreilles en papier du maître » : quand je parlais de l’évidence de l’écriture, quelque part sous les traits de ce que le monde peut offrir, eh bien en voilà un exemple : l’écriture, écrire, ce serait un peu avec ça sur la tête : comme un drôle d’appareil d’écoute mal bricolé, censé faire réfléchir, avec lequel on se retrouve un peu idiot.

8. Il y a ces soirées où je me laisse retenir par un film ni bon ni mauvais, que je n’aurais pas regardé si j’avais su vraiment quoi dire, et que je regrette un peu de regarder parce que je devrais me mettre au travail pour trouver quoi dire, mais que je dois quand même regarder pour reporter le vide de la page blanche sur l’écran et faire gonfler l’envie de s’y remettre après, laisser tourner et remonter, tourmenter sept fois dans sa langue ce qui sera plus clair après, pendant qu’on n’y pense pas, pendant qu’on se laisse prendre au jeu de l’identification aux héros de The Magnificent seven (le remake).

9. « Les morsures de scratches stroboscopiques agrégés en fantasmatiques signaux sonores, messages codés répétitifs et hystériques venus des étoiles », formule de Marc Besse dans Les Inrocks du 8/04/1997, à propos du premier disque de Gus Gus, Polydistorsion. Est-ce encore de la critique musicale ? Sous quel stupéfiant ?

10. J’ai déjà dit que lorsque je lis les textes des autres, pour une même proposition d’écriture, je ne parviens pas à me concentrer pleinement ? Il semble que je sois moins lecteur que chercheur : c’est comme s’il y avait en arrière-plan du texte que je lis, voire en palimpseste, le texte fantôme que je cherche à écrire.

11. Le jeu d’évocation entre le mot et l’image, les feuilles et la vie, m’a été suggéré par la vidéo LittéraTube de Milène Tournier, Méditation à la mort – avec cette étrange préposition à que j’entends comme un moyen de désigner une manière, genre peinture à l’huile, cuisine au beurre – ; mais le jeu n’est pas nouveau bien sûr, je peux le retrouver dans le livre du photographe Édouard Boubat, La Vie est belle, par exemple avec ce mot de Van Gogh : « Voilà que je m’étais pourtant juré de ne pas travailler. Mais c’est tous les jours comme cela, en passant je trouve des choses parfois si belles qu’enfin il faut pourtant chercher à les faire », et la photo, en noir et blanc, où l’on voit un pêcheur, de dos, assis au bord de l’eau, et tout contre lui, assis, un chien qui vous regarde, les oreilles dressées, un petit Terrier aux aguets.

20. L’illettriste


1. En attendant la dernière, je continue. Sur le site, je viens d’explorer tous les « roman de… » Pas tous entièrement, bien sûr, mais je les ai tous survolés. Et, pour chacun, au flair, j’ai retiré un petit quelque chose. Au début, ça ne provenait que de l’encart biographique. Mais puisqu’il n’existe pas toujours (comme pour moi), il a bien fallu aller chercher ailleurs, dans les textes, dans les titres, dans les notes, et jusque dans les correspondances. Et me voilà ressorti de la Twilight Zone avec 92 notes, et peut-être le double puisque nombreuses sont celles pour lesquelles j’ai retenu plusieurs fragments ou "moments" (de texte, de titre, de note, de correspondance – des kaïros ?). De quoi constituer une sorte de récit, sans quoi elles demeurent illisibles. Et même plusieurs, peut-être de genres différents ? Statistiquement, hors de toute association d’idées donc, s’il y a 92 possibilités d’obtenir tel fragment en premier, puis 91 pour qu’il soit articulé à tel autre, puis 90, 89, 88, etc., alors il existe 92 ! (ou la factorielle de son double) récits possibles – soit : 12 438 414 054 641 307 255 475 324 325 873 553 077 577 991 715 875 414 356 840 239 582 938 137 710 983 519 518 443 046 123 837 041 347 353 107 486 982 656 753 664 000 000 000 000 000 000 000. Et si je remets à chaque fois en jeu le fragment que je viens de tirer, considérant qu’on puisse l’utiliser plusieurs fois, il faut encore multiplier ce nombre (si c’en est encore un) par 92 (et peut-être le double). Mais littérairement, le nombre réel de récits n’excède certainement pas, comme les vrais amis, le nombre de doigts que j’ai sur une main. On pourrait dire que le récit a sa raison d’être que les raisons de série ne connaissent pas.

2. Ce travail à la chaîne, j’en suis ressorti presque abasourdi. J’avais besoin, sur la fin, d’en sortir. Je me suis laissé guider par certains liens, pour voir. Et j’ai vu. Et j’ai lu. Et j’ai noté, à la place de ce que je pouvais voir, lire, du roman de… J’ai même fini par laisser un commentaire fatigué pour une belle vidéo de LittéraTube, et peut-être en fait pour cette seule phrase : « S’en remettre aux bouffées, à l’irascible devant soi. »

3. Ces 92 notes, c’est comme un générique de fin où l’on apercevrait, disons, comme un portrait vivant de chaque personnage en un fragment de séquence de la série qu’on vient de voir.

4. La factorielle de 184 est égale à 222 838 537 954 982 745 247 605 724 535 360 168 027 834 983 462 910 692 423 250 174 342 678 484 642 385 413 049 022 198 925 438 228 887 221 917 358 693 265 932 135 721 906 864 890 352 653 834 946 279 054 097 997 205 240 028 170 467 609 365 663 179 710 268 540 256 280 194 835 590 525 207 409 333 795 988 386 246 815 815 268 464 000 063 598 852 082 447 047 816 427 717 217 400 374 445 264 076 800 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 222 838 537 954 982 745 247 605 724 535 360 168 027 834 983 462 910 692 423 250 174 342 678 484 642 385 413 049 022 198 925 438 228 887 221 917 358 693 265 932 135 721 906 864 890 352 653 834 946 279 054 097 997 205 240 028 170 467 609 365 663 179 710 268 540 256 280 194 835 590 525 207 409 333 795 988 386 246 815 815 268 464 000 063 598 852 082 447 047 816 427 717 217 400 374 445 264 076 800 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000. Et si je multiplie encore par 184… ça fait un peu plus de cent mille milliards…

5. Pour le dernier texte, normalement, on « passe à table ». La proposition de départ du premier cycle d’écriture estampillé Outils du Roman devient donc la dernière. Avec mes 92 personnages, je devrais me retrouver dans une salle des fêtes pour un repas de mariage, en plein "trou". Ou quelque part dans une tablée infinie, comme on n’en voit plus, installée au pied des rangs de vigne interminables, qui montaient, montaient dans le coteau, du temps où je passais dessous sans baisser la tête.

6. Eh bien, le voilà le petit récit. Avec 153 fragments de phrases (certaines eux-mêmes brisés, mais qui font bloc), pour 92 voix d’auteurs (dont quelques personnages, à la limite) apparaissant une fois, sans chercher à disséminer les fragments internes – ils détournent le récit de sa course, comme les bumpers pour une boule de flipper. J’ai d’abord fait monter descendre les premières voix (disons, celles qui s’offraient à ma vue sur l’écran), je les ai agencées pour former un semblant de récit (pour moi ; et alors oui : s’en remettre aux bouffées), et j’ai opéré ainsi en déroulant la page-écran (et en la repliant, comme les bandes de papier crépon colorées, avant la fête). Je ne suis allé chercher plus en profondeur que peu de voix, seulement si la rupture du récit devenait trop importante avec les plus proches. Les tirets semi-cadratins sont de mon fait. Ils peuvent avoir trois fonctions : la première, de séparation entre les fragments d’une même voix ; la deuxième, de dialogue intérieur ; la troisième, de changement d’interlocuteur, comme s’il y avait de l’autre dans chaque voix. Mais les limites entre ces dernières fonctions ne semblent pas si évidentes. D’où la difficulté de rétablir, ou non, la majuscule – le mieux serait de l’éviter et de s’en remettre à la réception du lecteur. Les guillemets, ouverts au début de chaque nouvelle ligne, jamais fermés (comme dans les longues citations, en début de paragraphe), je ne sais pas – ouverts parce que les mots ne m’appartiennent pas ; jamais fermés parce que dans l’économie du récit, relative au cut-up, appartiennent-ils encore à leurs auteurs ces mots ? Quant à l’usage de l’italique, en dehors des titres, le texte s’en expliquera lui-même.

7. J’ai parlé d’un livre à réécrire à grands coups de ratures. Ce récit n’en serait-il pas une manifestation, ou une simulation, à partir de plusieurs textes, plusieurs auteurs dont chaque page serait devenue noire, sauf ici, et peut-être là ?

8. Céline « 14. Li, monologue du condamné – Voilà, je suis mort

9. Huguette « originaire des quasi-bords de l’Étang de Thau

10. Andrée « pour ses collègues il était Script

11. Sébastien « dans des genres divers (et parfois oubliables)

12. Helena « la photo et le tennis

13. Pietra « vit dans l’angle d’un carreau de verre soufflé au grand feu mais par qui

14. Muriel « avec la gracieuse participation de la Vérité en personne (s’il vous plaît)

15. Catherine « ce qui palpite, mord, danse et serpente en nous

16. Romain « centres d’actions sociales et autres structures

17. Gracia « site personnel graciabejjani.fr – “Tu écris, te terres… tu n’écris pas, tu quêtes, pierre en main, pour contenir ta peau” – Après un autodafé de tous ses textes de jeunesse

18. Eva « elle gratte de son ongle la croûte qui recouvre les tubes pour lire les noms

19. Laure « beaucoup de mal à identifier d’où sort ce texte… incapable de faire de vrais liens… j’ai évité de penser

20. Rudy « ce n’était pas comme ça la veille

21. Roselyne « ancienne jeune étudiante aixoise émerveillée – On a traduit par écran

22. Sylvia « l’éditeur remercie le traducteur

23. Béatrice « ne sait jamais comment se tirer de cette histoire de bio –

18. Pas d’histoire – J’ai suivi mes parents, c’est tout

24. Laurie « je croise la route d’un architecte et pars construire des ponts en Haïti

25. Emmanuelle « joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte – Moment préféré des dernières corrections. Petites, majeures. Joueuses aussi

26. Cécile « à mes heures trouvées.
27. Piero « préfère les images (fixes : bien ; animées : très aussi plus) au travail… au SILO/à la maison(s)témoin/au tour virtuel du paysage rêvé/ici même/et ailleurs : l’air nu/ou encore – 15 octobre, 18:04… Merci pour la voie alternative… :°) – “à vos/nos questions nous répondons toujours, nous répondons sûrement”
28. Annick « parcourir les annonces immobilières en vue de mon prochain déménagement
29. Juliette « tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie
30. Xavier « occupant d’autres heures à Paris et là où les trains de banlieue l’envoient pour la marche ou le travail – 18. Un lieu que le monde ignore
31. Grégoire « la petite fenêtre dans la grande. La trajectoire pour provoquer la rencontre – Il est 15 h 54. Mon fils sort à 16 h 30. Je file

32. Isabelle « il a perdu la trace de Sitpan le Tamoul – Sitpan s’assoit un instant sur un parpaing – et la souche sur laquelle Sitpan fume – la place habituelle de Sitpan – Sitpan fixe le néon de la petite gare – Sitpan était silencieux – Sitpan fume sa première cigarette – Sitpan l’a récupérée in extremis – Sitpan choisit de quitter le Sri Lanka – Sitpan s’essuie les mains sur son pantalon – Sitpan n’a pas envie de le quitter – Sitpan s’y perd – Sitpan s’est barré

33. Dominique « maintenant ou jamais essaie de mener à bout ses chantiers, plutôt brouillon, part dans tous les sens mais tient un début de quelque chose, peut-être, peut-être pas

34. Monika « elle se rappelle les airs, la musique, même les paroles, c’était autrefois, enfant obéissant – Que de temps perdu, redémarrage difficile, hésitations habituelles… flottement quant au narrateur… découragement devant la diversité et l’originalité des textes

35. Brigitte « blog paumée – 15 octobre, 06:00… Finalement nous sommes tous plus ou moins d’accord

36. Claudine « c’est venu autrement alors j’ai laissé faire

37. Pierre-Emmanuel « pour continuer à avoir une activité créative, ne nécessitant au final qu’un papier et un crayon

38. Ema « les mots comme des déclencheurs du mouvement, en lien, en réponse, en écho

39. Vincent « sur le blog www.lie-tes-ratures.com – circulaire du 13 août 1942 : Les réfugiés politiques, soit les étrangers qui s’annoncent comme tels lors de leur premier interrogatoire, et qui peuvent fournir des preuves, ne doivent pas être expulsés. Ceux qui cherchent refuge pour des raisons raciales, comme par exemple les juifs, ne sont pas considérés comme des réfugiés politiques

40. Aurélia « pas sûre d’avoir respecté la consigne (décrire un personnage séparé de son action)

41. Marie-Caroline « pas d’une fin ouverte, pas de confort diégétique, labyrinthe, Thésée au fil coupé, Ariane sur liste rouge – et puis le chien, qui aide à dire le départ difficile

42. Ariane « Ariane Gravier est un pseudonyme, du coup, pas de bio – En écrivant, je suis incapable de distinguer nettement les deux

43. Françoise « je ne parviens pas à me motiver pour l’exercice en double

44. Anne-Sophie « à défaut d’expérience j’espère vous apporter un
peu de fraîcheur – 7 octobre, 19:38… Oh génial le point de vue de la commère

45. Vanessa « alors vous croyiez quoi ?! que ça allait être facile de faire parler les morts ?

46. Marie « ben oui les morts ça parle franc !

47. Françoise « fuit les réunions de plus de deux personnes !

48. Jennie « enseigne la philosophie à Paris – Si les petits cochons ne te mangent pas, on fera de toi quelque chose

49. Danièle « aime accompagner bénévolement les artistes et les scientifiques… pratique le Qi Qong et l’aïkido (3e dan) et l’enseigne aux enfants – 19. Pourquoi tant d’insouciance ?

50. Anne « vit lentement – 12 août, 14:16… Violence des images. Violence des ciseaux qui défont et refont l’histoire

51. Caroline « son blog les heures creuses – d’après une photographie retrouvée miraculeusement

52. Stewen « photographe en pelouse – J’ai écrit ce texte en repensant à la scène du film Solo

53. Chantal « il me semble que je pourrais continuer longtemps et que ce serait de plus en plus dans le grain de la trame du rideau

54. Amélie « la traductrice semble encore plus concise que l’auteur – 30 juin, 12:14… Oui, elle est vraiment bien peuplée cette solitude

55. Liliane « certains jours elle se rappelle qu’elle a un blog : les effilures de lil

56. Thibaut « bio en construction, sur les chantiers ou en images – nous avons mis en italique les notes de la seconde transduction

57. Geneviève « 2001 à Nice, elle fonde une agence de conseil en design… 2010, elle part à Shanghai pour développer ses activités – À dire vrai, je n’aime pas trop la forme romanesque

58. Nathalie « entre aux Beaux-Arts avec un dossier fait la nuit – D’où voir ? D’où sans interférer ? Est-ce la distance physique qui permet l’objectivation ? Rétention de mots. Phrases courtes

59. Antoine « profession : libraire – Mais je repense au chat, aux animaux totem, aux chevaux d’un Philippe dont le rêve transperçait un secret, et je pense à Paul-Loup, à Paul-Loup pour Jean-Loup – Je suis le codicille. Je suis Jean-Loup de l’exercice 6. Je ne t’ai pas fait de mal

60. Marie-Paule « comment situer (avant ? après ?) cette description de sensations ? – 10 septembre, 11:03… “Je vais au pain” une évidence qui m’a prise par la main

61. Annick « Bonjour les mains – Matin chagrin. Matin soleil – Une ville, c’est quoi au juste ? – Relectures, suppressions, ajouts 732 mots/64 lignes

62. Marie « c’est au pied de son arbre, un vieux tilleul courbé par l’orage, qu’elle écrit – Je poursuis l’histoire de mon village. Une institutrice à la retraite a organisé de 1942 à 1944 le sauvetage de 14 enfants juifs

63. Élisabeth « influencée peut-être par le film d’animation Vice-Versa – un arbre pour mettre un peu de distance avec le corps, la maladie, le grand effilochage

64. Marie « corps-dicille : j’ai pensé assez vite au corps dans un lit – 26 août, 21:43… Oh les mains qu’il faut occuper comme des enfants !

65. Isabelle « codicille : je crois que je suis hors sujet… – ce personnage je voudrais le développer. Il est dans une disruption

66. Claire « 14. C’est-à-dire que l’on peut mourir – 1. Hall blanc… entrer dans un hall blanc comme entreprendre un voyage depuis le commencement avec l’idée d’une mort possible

67. Cm « l’envie d’un lieu unique, d’un espace concentré au duquel les époques se superposeraient

68. Gauthier « sous forme de concerts, de performances, d’installations, de systèmes interactifs, de créations radiophoniques, sur disques… présentés en Belgique, en France, en Allemagne, en Espagne, au Maroc, à Taïwan, au Québec… – Et puis merde : tac et puis tac. Coups de cailloux, tête-bêche anarchiste

69. Laurent « je lis, je fais du vélo, je me suis intéressé ces derniers temps aux récits des conteurs de voyages à bicyclette

70. Philippe « un de ses sites : l’inqualifiable » – L’INqualifiable, “le numéro moins que zéro pose des jalons”

71. Christiane « fascination confirmée pour l’énergie des eaux vives

72. Pierre « se fondre dans le décor, se faire oublier, tendre l’oreille

73. Tristan « pas d’image, pas de voix revenant, tu es la seule odeur dont je me souviendrai

74. Déneb « écrire sous pseudo comme lire sous les couvertures avec une lampe de poche – 19 août, 17:22… Et merci de me pointer l’homme qui tombe !

75. Ugo « sur le pire des réseaux sociaux, mon avatar est une maîtresse femme

76. Pomu « Pomu est un pseudonyme – j’ai supprimé les r parce que c’est une lettre dure

77. Éric « je cherchais un vrai lieu de brassage social, sans tri à l’entrée

78. Mireille « adepte des formes brèves, envie de paysages au long cours – très, très curieuse de vos retours pour cet exercice

79. Laurent « je passe environ cinq mois sur douze sur les routes de Laponie où j’exerce le métier de guide touristique et le reste du temps, j’essaye d’écrire – 25 octobre, 17:53… Oh ben, c’est pas de tout repos les voyages avec toi…

80. Françoise « un petit bout de journal écrit par “l’enfant en bois d’azobé” dans la langue qu’il est en train d’apprendre

81. Sylvie « s’il était une fois, cette fois-là pourrait être un rêve – Bref, j’écribouille

82. Nathanaëlle « j’ivrais doux aux corinthiens, les filles à manches et les Baigneuses – Deux heures et 15 lignes, mission impossible

83. Sylvie « j’ai été empêchée d’écrire par la mort de mon chien – 23 octobre, 19:51… J’aime l’idée du personnage gagnant ses parties “en pauvre”

84. Michaël « le fait que Bella est couchée à côté de moi sur un tapis trop petit, sa tête sur le linoléum, son corps est parcouru de spasmes, preuve qu’elle rêve, courir après quoi

85. Géraldine « 7. Le mot de la fin. – J’y vais mais j’ai peur

86. Olivia « Avec le temps, ils ont perdu leurs noms, ils se sont stratifiés, il n’en reste que des images et des sensations entremêlées, parfois des reflets, des miroitements

87. Catherine « le fait que dans le village, je vis à part… avec la force dont seule la fin de l’enfance est capable… le pays de Jane ne monte ni ne descend… vu du quai, ça n’a presque pas eu lieu… l’appartement de Jane est une île… Jane roucoule, vocalise… Jane veut les oiseaux… Jane ouvre la porte, à un livreur… Ghemma, Nora, Castel, Novare, Gumy, Mason et Bafon… tu vois chérie, j’agis pour la planète… un mort se balade, je me balade… si l’on considère Hassen du point de vue de ses os… un truc dedans quand le corps marche boit se déplace se tourne se lève et se rassoit… le départ, celui qui annonce le voyage… se jeter, traverser le fleuve, plusieurs fois… le temps fou que cela prend puis la pause nécessaire… faim de baiser, de caresse…

88. Françoise « d’autres mains, celles de Lady Macbeth, de Solange dans Les Bonnes, et surtout celles de ma grand-mère sur une photo dans mon bureau

89. Jérémie « convoquant sur scène ceux qui n’ont plus de voix ou qui semblent ne jamais apparaître sur la pellicule de la vie – 13 septembre, 20:00… Vos amis ont un important taux de mortalité

90. Jacques « le fait que ni queue ni tête et réciproquement

91. Marlen « Un blog les ateliers du déluge

92. Vincent « un lien vers un soundcloud reprenant les capsules sonores s’inspirant du concept de “transpoème” – “puis, mon frère me rejoint… puis, j’allume la télé… puis, je ferme les yeux… puis, je dors un peu”

93. Milène « sa chaîne YouTube/Et puis le roulis/Nuits/sur Poèmes d’époque/L’autre jour (à paraître automne 2020)/sa résidence IDF sur remue.net – “je t’aime comme vit l’été sur le parking de supermarché le clochard, sous un gros pin d’ombre”

94. Martine « elle a longtemps travaillé à la RTBF comme réalisatrice de petites formes

95. Lamya « les lettres modernes aux indigènes et le français aux nouveaux venus – 1. Ce fut l’apparition

96. Anne « dans des cahiers de brouillon, dans les marges, sur des papiers volants – 2 août, 18:31… Oh que c’est joli ce flot d’hormones qui dérègle toutes les pensées !

97. Simone « je ne veux pas que ça ressemble à une introspection – sa petite clochette tintinnabule tout le temps dans ma tête

98. Nathalie « grand Bang dans la tôle du toit – le fait qu’ici c’est toujours un ailleurs d’autrefois

99. Valentina « toujours des histoires avec des personnages anonymes, secrets, d’une seule lettre. D’êtres oubliés ou universels ?

100. 29 octobre, 20:08… Alors, cette dernière proposition d’écriture !

101. Dans la série des histoires des techniques de la peinture, Lignes, formes, couleurs, on apprend que Giacometti a dit : « Si on dominait un peu le dessin, tout le reste serait possible. » Et en fait c’est ça, l’œuvre de Sini : c’est peut-être moins de la peinture que, d’abord, du dessin.

102. Bien malin qui saura vraiment différencier la peinture du dessin. Ça a l’air simple comme ça. Et pourtant, à relire ces définitions de base :

a. dans le Grand Robert : « Représentation* ou suggestion des objets, du monde visible ou imaginaire, sur une surface, à l’aide de moyens graphiques ; par ext., œuvre d’art formée d’un ensemble de signes graphiques organisant une surface » – en forçant un peu le trait, je crois que cela vaut aussi bien pour la peinture que pour la photographie et le cinéma ;

b. pour Littré : « Représentation à l’aide du crayon, de la plume, du pinceau » – la peinture relèverait donc du dessin, comme d’une sous-catégorie.

Ce qu’on peut retenir : Littré définit, au fond, l’art du dessin par la multiplicité de ses instruments (même restreinte) ; c’est ce qui fait défaut avec le Robert, évasif sur la question du support et des outils pour dessiner ; mais, on sent bien que tout se joue là, entre le référent à dessiner (quelle que soit sa nature) et l’effet du dessin (qui n’est pas si simple). Que dit le CNRTL ? « 1. Art de représenter des objets (ou des idées, des sensations) par des moyens graphiques ; p. méton., ensemble des procédés relatifs à cet art. […] 2. Acte de représenter des objets (ou des idées, des sensations) à l’aide de traits exécutés sur un support, au moyen de matières appropriées » – donc, pas mieux. Et le Lexis (Larousse) : « Représentation sur une surface de la forme (et éventuellement des valeurs de lumière et d’ombre) d’un objet ou d’une figure, plutôt que de leur couleur. » Voilà qui semble plus précis. Les lignes pour le dessin, les couleurs pour la peinture. – Ce que confirme, la définition de la peinture du Grand Robert : « Opération qui consiste à couvrir de couleurs une surface » ; comme le coloriage à l’aide de crayons de couleur. Ce que ne confirme pas vraiment le Littré, reprenant sans vergogne Poussin (lettre du 7 mars 1665) : « Imitation faite avec lignes et couleurs, sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil ; sa fin est la délectation. » Ce que le Lexis ne confirme ni n’infirme, la question de la couleur n’apparaissant même pas : « Produit liquide ou en poudre contenant des pigments, donnant par application sur des subjectiles un feuil doué de qualités protectrices, décoratives » ; feuil… je ne connaissais pas. – Mais encore un linguiste qui a oublié ce qu’est la rêverie. Que s’ils en avaient eu les moyens, nos lointains ancêtres, ce qu’elles auraient enfermé jalousement dans leur nuit sans fins, les grottes qu’ils ont ornées (on les associe plutôt à la peinture, pourquoi pas au dessin ? – même si au fond on s’en fiche, les deux s’inventaient alors ensemble) : chacune un monde d’arcs-en-ciel. Et puis les enfants, allez donc leur dire, aux enfants, qu’un vrai dessin c’est plutôt sans couleurs…

103. Même la définition du mot rêverie, dans le Lexis, elle en manque… « Activité mentale dirigée vers des pensées vagues, sans but précis. » Quoi ?! Mais au contraire, la fonction très précise de la rêverie, c’est de retrouver, créer des images ! Voire une image, faite de l’erratique du monde, là où précisément il est incapable de nous offrir une seule image valable (qui permettrait de résister à la croyance que le monde comme il va, aujourd’hui, ça fait pas rêver !, quand on ne sait plus en fait le regarder), ni aucun mot – et c’est peut-être ça qu’on cherche, un mot : le fin mot, dans cette image incertaine, patchwork fait de mille et un motifs, vagues, imprécis, insaisissables sinon, comme on dit, dans tes rêves !

104. Une fois, deux fois, trois fois j’efface. Je voulais dire quelque chose au sujet de la dernière proposition, qui tarde, du mot de la fin en forme d’ouverture – qui dirait que l’aventure ne fait que commencer –, mais ça ne veut vraiment pas venir. Alors j’efface, une fois, deux, trois.

105. Quel mot de la fin ? Si elle tarde à venir la dernière proposition, c’est parce que pour f aussi ça ne vient pas. Ou ça ne veut pas, il ne s’y résout pas – les textes ne sont plus mis en ligne. Et puis il est souvent ancré dans un autre type de travail, ou sur une autre facette. Et ce qu’il cherche, en même temps que la fin, ici, si c’était l’amorce du début du prochain cycle d’écriture, et qui se trouve peut-être et déjà dans les anciens, comme ce fut le cas ici ? Le mot de la fin n’est jamais qu’un mot reporté. C’est le bâton que l’enfant lance aussi loin que possible, flèche en tête, et qu’il retrouvera un moment après sur le bord du chemin, ou que le chien lui rapportera. Et c’est le lancer même, en fait, la projection. Sans souci du retour. C’est la ligne que ça fait, la courbe, la courbure, d’espace, temps. Mémoire. Et l’énergie que ça représente, et reproduit. Comme l’arc-en-ciel et son trésor à chacun de ses pieds, son pouvoir imaginaire, chargé de la force du dédoublement. Et de la percussion à terre. Gare à celui qui se retrouve dessous !

106. Milène, pour présenter sa dernière vidéo LittéraTube, écrit juste : « Marcher va avec écrire. Écrire, c’est sur le bloc-notes du téléphone. Jouer avec la ville, à regarder. Jouer à l’écrivain. Vivrécrire. S’émerveiller d’abord, ça fera venir les merveilles. » – Vivrécrire… Après le lirêver de Barthes (au sujet de Bachelard, je crois), ça fait un autre beau mot-valise à emporter partout. Si ça se trouve, de l’un à l’autre, ça équilibre le roman du monde. Ça ne remplit certainement pas ses creux, c’est juste qu’ils sont disposés autrement, comme mis à leur juste place. En équilibre instable.

107. Je jure devant ℝ, et sur la Belle Inconnue, que je ne l’ai pas prémédité ! Cherchant à savoir s’il y aurait bien une ultime proposition d’écriture, dans la dernière en ligne – et oui, il c’est prévu –, voici ce que dit f : « Ce que j’ai essayé de faire, c’est de multiplier les exercices qui soient poreux vers le devant, qui soient lancer des choses, comme des petites prises d’escalade pour s’accrocher sur le devant, ou faire que, dans cette espèce d’inconnue où on avance, on ait comme des photos, vous savez sous le révélateur, des images qui montent. […] C’est vous qui allez vous glisser vers leur… dans leur proximité, ou vers… ces lieux… très flous, partiels encore, lacunaires, de révélation. Et parce que vous aurez changé le lieu où vous-mêmes vous serez pour écrire, c’est là où ça va s’installer. Et que ça s’appellera roman, pourquoi ? Tout simplement parce que ça collera mieux avec cette nécessité intérieure, mais qui ne précède pas l’écriture, qui se révèle par elle et avec elle. »

108. Carson McCullers écrit : « Sa vie durant, il l’avait su avec force. Il avait su la raison de son travail et il possédait une conviction intérieure, parce que la tâche qui l’attendait chaque jour lui était inconnue. » C’est dans son premier roman, elle avait alors 23 ans, et ce qui caractérise ici son personnage, ne serait-ce pas une part d’elle-même, sa promesse d’avenir ?
Aujourd’hui, Carson est morte depuis un demi-siècle. J’ai le double de l’âge où elle écrit son premier roman, bientôt celui de son décès, et j’aimerais pouvoir m’identifier à son personnage. Mais pas si simple. J’ai essayé, je l’ai dit, de représenter ou suggérer au moyen de l’écriture mon travail, les services utiles aux autres, paraît-il, l’emploi qui me permet de gagner ma vie, comme on dit, et avec l’idée un peu folle de pouvoir, en même temps, prendre en écharpe le travail d’écriture nécessaire. Autrement dit, de ce qu’on peut lire sur le travailleur social, on devrait pouvoir distinguer l’ombre projetée du travail littéraire, et en acte et comme projet – quelque chose qui serait comme l’évidence de l’écriture ? Ça c’est la théorie – qui au passage n’a rien de nouveau, depuis au moins Proust et que Barthes a formulé ainsi : « le monde ne vient plus à moi sous la forme d’un objet, mais sous celle d’une écriture, c’est-à-dire d’une pratique. » Mais justement, de la théorie à la pratique la réalité pour moi devient tout autre.

D’abord parce qu’ici, autour de l’ombre, la pénombre de l’atelier d’écriture, des propositions formelles, des contraintes et consignes et conseils énoncés (peut-être par on ne sait qui : à la Scuola Holden de Turin, ils sont nombreux à en formuler, il y en a pour tous les goûts, dans tous les genres et toutes les bourses ou presque ; si on me demandait de choisir, ce serait le programme Writing Clinic ; en Italie on ne dit pas atelier mais laboratoire d’écriture, ça change quelque chose ?), sans compter les textes des autres acteurs (strictes interprétations ou détournements fous à la recherche d’espaces inconnus, sur le versant LittéraTube – tel ce microfilm, avec une affiche militante, une ensemble de racines noires, évoquant les lignes d’une femme nue arquée, en forme de cercle, avec au centre ces mots, et on s’en rapproche doucement : « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » ; et la voix off, qui dit, et écrit puisqu’on peut lire aussi : « On veut singulièrement être la part d’un tout » ; le tout en 5 secondes) : ça déborde cette pénombre, largement, intensément. Bref ! Pour le dire vite, la forme ne m’appartient pas.
Et, ensuite, le fond non plus. Comme formateur, au lieu d’un lanceur d’alerte j’ai plutôt le sentiment d’être une petite variable d’ajustement (il y en a d’autres, un peu partout, je sais…) dans la holding du grand monde de la Formation (les quotas du Pôle Emploi local se mêlant aux « leviers stratégiques et financiers » du Fonds Social Européen, en passant par les appels d’offres de la Région et le cahier des charges de l’Agence nationale pour la Promotion des Ateliers de Pédagogie Personnalisée) où l’on achète la Paix Sociale. Évidemment, il suffit d’ôter les lunettes qui cachent les yeux pour comprendre qu’il s’agissait ici d’une vision exorbitée, quasi fantasmatique, de l’ordre de la réalité virtuelle. À table avec les stagiaires, au travail (en présentiel comme on dit aujourd’hui, mais je préfère l’expression in medias res), les choses sont différentes. Et je me demande si le coup de pouce apporté à la jeune collègue qui me remplace en ce moment (je suis encore en arrêt), ou si plutôt sa fraîche réponse à mon dernier message n’en constitue pas une bonne preuve, de la différence, du fantasme par contraste. Elle écrit :

Salut Willy,
J’espère que tu vas mieux. Merci pour ton mail je vais l’utiliser pour jeudi prochain.br/>
Du coup, on a commencé avec une lecture de texte sur une chanson qui parlait d’une île et après ils devaient imaginer leur île merveilleuse avec insertion d’images. Ensuite on a fait de la description de photos et ils devaient la décrire pour qu’une personne autre puisse imaginer la photo. Je devrais commencer par ça jeudi et après ils devront lire leur description d’image et les autres sans la voir devront essayer de la dessiner.br/>
Isabelle m’a dit qu’une personne illettrée sera présente jeudi. Elle m’a dit de voir avec toi pour la plateforme "dalia oscino". Je dois sûrement mal l’écrire. :)
Bonne journée. br/>
À bientôt,br/>
Chloé

(Quelle idée étrange, cela dit, de descendre davantage en soi-même pour y chercher l’évidence de l’écriture. Comme si le fait d’écrire ne se suffisait plus à lui-même. Qu’est-ce que ça change par rapport à l’enfant qui prend un crayon et se met à écrire une histoire, sur une petite feuille qu’il vient de plier en deux, sans autre souci que de la faire avancer, en changeant de couleur ? Qu’est-ce qui a changé ?)

109. L’électricien, j’ai encore sa boîte de vis dans le cellier. Il est mort il y a deux jours. Ça fait longtemps que la boîte traîne là, sur le frigo. Je l’ai laissée pour qu’il la reprenne, le jour où il repasserait. Mais il ne repassera plus. Et on ne le croisera plus aux soirées du comité des fêtes. C’était les seuls moments dans l’année où on pouvait discuter un peu. Et je lui rappelais pour la boîte de vis. Il n’y aura plus de moments, plus de mots. Il a dit son dernier mot. On était de la même génération. Ma maison a été son premier chantier quand il s’est mis à son compte. Ç’aurait pu être moi. D’ailleurs on a eu les mêmes symptômes. Cette barre dans la poitrine. Cette barre plus lourde, plus dense et à mesure qu’on inspire fort. Et le cœur comprimé. Les mêmes effets, pas la même cause. Lui s’en est allé. Moi je suis en arrêt. Et pas le même mot pour dire la maladie. À lui la grande crise ; moi, l’inflammation plus courante. Il y a des mots scientifiques aussi pour les distinguer. Est-ce que c’est ça qu’il aura entendu en dernier ? Et le sien, celui qu’on aura entendu de lui ? C’était lequel ? Qui le sait ? Sa femme ? Son fils ? Le médecin, un pompier ? Un ouvrier, si c’est arrivé sur un chantier ? Lui-même, parce qu’il travaillait souvent seul, avec la radio ? C’est un mot qu’il aura pensé, en regardant le plafond ? Ou une image, un portrait, un paysage, un souvenir fugace ? Ou juste le plafond ? Juste les fils qui dépassent, dénudés ?

110. À moins que ce ne soit pas vraiment fini ? Le dernier mot de l’électricien, c’est peut-être quand il n’y aura plus personne pour penser à lui ? Quand personne ne sera plus là pour lui prêter sa voix, au mort ? Pour lui parler devant sa tombe ? Quand, dessus, on verra fleurir ce genre de petite pancarte : « concession échue pour renouvellement ou abandon » ? En attendant, je conserve la petite boîte pleine de vis, sur le frigo. Ça me fait une sorte de souvenir. Une drôle de boîte d’ailleurs : un parallélépipède rectangle en plastique transparent fumé noir, avec un système d’ouverture si spécifique que je ne parviens pas à l’ouvrir (pas encore…). Et puis quand même, les interrupteurs et les prises, les appareils en tous genres, partout dans la maison, la lumière : c’est lui l’énergie, l’électricien, lui le lien aux lignes à haute tension.

111. 2 novembre 2020, la dernière proposition, enfin ! Il s’agit de fermer les yeux et d’avancer dans le paysage de son écriture, qui n’a pas nécessairement de rapport avec celui qui en était l’objet premier ou le thème général. Alors pour moi, là, d’une certaine manière – celle de la douzaine de pages qui vient de se déployer, mine de rien, en attendant ; et tant pis s’il ne s’agit que de notes qui semblent n’avoir ni queue ni tête ! ; mais quoi de mieux, aussi, pour fermer les yeux puisqu’on aura écrit avant la consigne, sans elle, comme s’il n’y en aurait jamais plus, comme s’il n’y en avait même jamais eu, ou jamais d’autre que la sienne, celle qu’on garde en soi, comme une énigme insoluble, dont la solution têtue est néanmoins reformulée régulièrement, sans cesse, ad vitam –, le temps de quelques ajustements, c’est fini. Sauf que – il y a parfois un mais comme ça, qui se glisse là moins pour nuancer (un peu quand même) que pour en rajouter au fond : un et sous le masque d’un mais –, avec cette nouvelle proposition d’écriture j’ai tout de suite pensé à un personnage dont je n’ai pas parlé – j’ai failli mais je n’ai pas pu, pas su, pour l’histoire vraie ; je crois même m’en être détourné comme on évite le regard du clodo en préférant celui du chien –, un personnage qui vient de réapparaître, redoutable quand il se trouve qu’il va entrer dans la structure : l’illettré. Il est là, lui aussi, dans ce paysage. Mais je ne sais pas : je ne sais pas s’il m’accompagne, s’enfonce avec moi plus avant, sans que je m’en rende compte, sur une piste parallèle (la piste d’un monde parallèle ?) ; ou s’il est déjà là, là-bas, quelque part, sur un îlot peut-être (de pierre, de verdure, de clarté, de mémoire… : c’est comme on voudra). Et il attend.

19. Kairos


proposition de départ

Jeudi 22
Mauvais. – Aujourd’hui, rien n’a fonctionné en formation. Les problèmes de maths, les questions de français, je n’y voyais plus rien. Et le petit exercice d’écriture qui semblait assez simple, et ça changeait pour une fois, en forme d’arrêt sur image répété, focalisé sur le mot quand : « Quand on ne sait pas du tout ce qu’on comptait faire il y a à peine un instant. Quand de toute évidence la première des énigmes n’est pas près d’être résolue. Quand la vie prend des allures de Western. Quand la menace se précise. Quand on croyait avoir touché le fond mais qu’on découvre qu’il reste de la marge. » On avait pour consigne de poursuivre la série. J’ai ajouté quand les poules auront des dents, et puis rien. Même le gâteau que Nathalie a apporté, et c’était bien gentil de sa part, impossible de le finir ! Impossible de l’identifier d’ailleurs : ça ressemblait à du cake marbré au chocolat, mais dans la main, si gélatineux, si gras, on aurait dit du flanc ou du clafoutis qui promettait de tenir au corps et de coller aux dents. Et au goût… de la pâte sucrée, sans chocolat, avec un arrière-goût amer de médicament… j’ai dû jouer les maladroites pour faire tomber une bonne partie de ma part… et reprendre du café que j’avais pourtant refusé…

(Je sais, rien de positif là-dedans, rien de Kaïros, tu m’excuseras. – Sauf le gâteau de Nathalie, peut-être, parce qu’elle l’a fait pour nous, elle n’aurait pas dû, mais elle a pensé à nous quand même.)

Hier soir (ou l’autre avant), je me suis laissée porter par un documentaire expliquant comment la terre s’est formée, comment la vie est apparue. Le récit très clair, et très doux (le narrateur était une femme, et ce n’est pas si souvent dans ce genre de films), je l’ai déjà presque oublié. Mais les images, les différents paysages de la terre depuis l’espace, si divers et variés dans leurs formes et leurs couleurs, aussi abstraites qu’hyperréalistes, très graphiques, qu’on parcourt en planant. Renvoi dans l’espace, le soleil, les planètes, les astéroïdes, une autre planète, collision, explosion – la terre en mille et un morceaux, qui se réagglomérerons, en créant la lune. (Le scénario de Melancholia a donc déjà eu lieu, tu sais !) Et parfois ce n’est pas depuis l’espace les images, mais de près, au plus près de la surface du sol, de l’eau, qui s’évapore.

Vendredi 23
Tout gris ce matin, mais il fait encore bon. – Il se met à pleuvoir. Un peu de vent (je ne le vois pas, mais j’entends le feuillage du prunier tressaillir), mais la pluie tombe droit. Et l’orage gronde. – Les oiseaux se sont regroupés quelque part. Ça piaille. Et ça gargouille aussi, l’eau, dans la dalle le long du mur (j’ai laissé la fenêtre ouverte, mais je vais refermer, il pleut plus fort). Le schuss du camion qui efface tout. – Les oiseaux sont dans le prunier. Ça gargouille encore, mais c’est dans mon dos cette fois. Il doit y avoir une canalisation secrète dans le mur.

J’ai entendu Mirwais parler à la radio. Il va sortir un nouvel album qui s’intitulera Retrofuture. Ça ne sera sûrement pas ton truc, mais avec le morceau que j’ai écouté, moi, je l’attends avec impatience.
Deux faisans, cet après-midi dans le jardin, ont longé tranquillement la haie du voisin, en picorant à droite, à gauche, comme un vieux couple aux champignons (c’est de saison). J’ai fait aussi que j’ai pu pour retrouver mon mobile et sortir pour les prendre en photo, sans faire de bruit, sans bouger, mais j’étais trop loin, à contre-jour – le soleil perçait à travers la grisaille –, et l’appli photo est basique, le zoom trop faible, le réglage de la luminosité nul. On me dirait que j’ai photographié des rats, ça ne m’étonnerait pas. Ils étaient pourtant beaux ces faisans. Dans cette lumière diffuse, ces plumages en nuances de beige, de roux et châtain foncé, dorés, c’étaient des pelages. Et leur tête bleue ou verte, brillante, la peau rouge vif autour des yeux, avec ces excroissances ressemblant à des pétales de fleurs, leur bec comme une petite corne. – Ce qui m’étonne, c’est qu’il s’agissait de deux mâles.
Au fait, les champignons : tu y es allée dans le bois de Balzac ?

Dimanche
Sini. – Voilà un sujet qui devrait beaucoup t’intéresser, et le formateur aussi pour une fois. – Sini, c’est le nom de la mère de Soso, qui était peintre à Confolens (et en Finlande, dans sa jeunesse). Soso organisait une exposition, j’y suis allée hier, avec ME.

C’est plus loin que je ne pensais, Confolens, et je n’aime pas beaucoup la voiture. Mais j’aime quand le paysage défile et qu’il change, quand on passe de nos grandes étendues de champs doucement vallonnées aux creux et aux bosses boisés en nuances de verts, de jaunes et de roux. Quand un oiseau survole, en planant, la voiture, et que son vol s’accorde avec le morceau de musique qui passe à la radio – mais c’est plutôt l’étrange rythmique de je ne sais quelle chanson r’n’b que j’ai en tête : une série de tchat, tchat, puis la même mais quatre fois plus rapide, le tout en boucle : on aurait dit un arroseur automatique. Et au retour, quand le soleil se couchait, il faut imaginer un aplat bleu ciel, couvert d’un côté d’une grande couverture nuageuse grise qu’on voit, de l’autre côté, se fissurer, s’effilocher dans des reflets roses, et jaunes à mesure que le ciel s’éclaircit, et rouges là où le soleil tombe, masqué, et quelques taches bleu acier en suspension. Les phares des véhicules et les panneaux de signalisation lumineux, en contre-jour, ne sont jamais aussi vifs que le ciel. – Chose étrange : une allée de platanes, de loin, formait une masse noire qui avait l’air de trouer le ciel enfin dégagé, et juste avant de s’y engouffrer, des yeux fins et puissants se sont allumés (un camion).
ME ne connaissait pas le lieu de l’exposition. Elle s’est garée dans le centre-ville, devant les halles. « On descend on fait un tour ? – Pour rien à mon avis. » Une jeune femme promenait un chien en laisse. « Y a qu’à d’mander. – Tiens, c’est sur le panneau lumineux. » SINI MANNINEN FERME ST MICHEL. « J’essaie le GPS. » L’endroit se situait environ à un kilomètre. On a traversé le centre par de toutes petites très raides aux virages serrés pour rejoindre la route principale puis la ferme, en sortie de ville. ME n’en menait pas large. En deux virages, on se retrouve sur les toits, le clocher droit devant.

Pas d’ouvertures dans la ferme, et la charpente du toit d’un brun foncé, presque noir à contre-jour des spots qui éclairaient les tableaux accrochés aux murs de pierre, et sur des panneaux métalliques recouverts de papier blanc (les vieilles nappes de la salle des fêtes que Soso a recyclées), et les tachaient d’un éclat ou d’un trait lumineux.

Une cinquantaine d’œuvres. Quelques dessins minutieux à la mine de plomb (j’aurais dit crayon, moi, mais apparemment ce n’est pas la même chose). Des tableaux à l’acrylique souvent colorés, ou alors monotones sauf à un endroit, où une touche de couleur vive dénote et déploie la lumière. Colorés et avec des motifs relativement naïfs, comme sortis d’un album pour enfants. La fête autour d’une fontaine, avec de nombreux personnages, c’était un bouquet de feu d’artifice qui m’a fait penser à Où est Charlie ?

Ce que j’ai préféré, c’est la série aquarelle et acrylique. À la fois doux et lumineux. En fait, de près, on aperçoit le croquis au crayon de papier. Après, c’est sûrement l’aquarelle, avec toutes les couleurs primaires et secondaires bien distinctes. Et enfin, mais pas trop, juste pour rehausser ici des contours fins, et là quelques touches à peine plus grandes que la surface plate et rectangulaire du pinceau, l’acrylique. Il y avait un tableau étonnant, difficile à faire, j’imagine, à cause des traînées de peinture, obliques et rectilignes, légères dans le trait (place au vide) mais fermes dans la couleur (pour la lumière), qui partaient de grands platanes (feuilles jaunes et vertes, tronc en nuances vert clair et blanc cassé de l’écorce fissurée, en écailles) pour suggérer comment le soleil passait à travers, se mêlait au feuillage, avec les mêmes teintes, et comment les rayons disparaissaient dans la rivière (la Vienne à Confolens).

ME est surtout restée à discuter avec Soso. Pendant ce temps, j’ai mis la main à la pâte !

Soso avait prévu un petit atelier d’initiation à la technique du monotype, avec une artiste du coin. C’est très simple dans le principe : tu étales de l’encre qu’on utilise pour imprimer des journaux et des livres sur une plaque (là, c’était de simples feuilles de plastique transparent) avec un pinceau ou un rouleau ; tu travailles la surface d’encre pour dessiner ce que tu veux en retirant l’encre avec ce que tu veux (on avait des pinceaux et du bambou taillé en pointe, mais tu peux utiliser tes doigts aussi, ou n’importe quoi d’autre pour graver, si tu veux, ton dessin directement sur la plaque d’encre) ; et tu recouvres d’une feuille sur laquelle va apparaître le motif – avec une grande part d’incertitude, parce que tu auras appuyé trop fort ou faiblement pour l’impression, parce que l’encre aura été trop sèche ou pas assez, parce que tu aurais dû humidifier ta feuille, parce qu’un le type de papier ne convient finalement pas, etc. C’est très simple et complexe à la fois. Au fond, le vrai motif de la technique réside moins dans le dessin que dans la texture, dans le rapport de l’encre et du papier, dont il est terriblement dépendant. Et surtout avec l’encre noire. – Elles étaient insignifiantes mes productions, blanc sur noir (une petite île déserte, avec palmier et paillote ; un visage, des traits et deux points dans la masse d’encre ; un pont totalement noyé ; des motifs géométriques, genre série de carrés du rectangle d’or, mais tordu), mais j’aimerais bien recommencer. Je n’ai pas vu le temps passer.

Il y avait une petite fille, elle s’est mis du noir plein les doigts jusque sur le nez.

Lundi 26
Une image pour une page. – En formation, j’ai découvert une série de vidéos, Une minute pour une image. Celle qui l’a réalisée (je n’ai encore pas retenu le nom, tu vas m’en vouloir à force) raconte la photo d’un grand photographe (que je ne connais jamais). Elle explique son choix, mais pas en décrivant la photo (de toute façon on l’a sous les yeux), et encore moins en l’analysant : elle la raconte, elle en fait une sorte de récit, très court (en deux minutes en fait). Presque un conte je dirais, surtout quand elle se met à chanter une sorte de comptine que lui rappelle d’abord la photo très ancienne de deux paquebots (avec une femme au premier plan qui a l’air de téléphoner avec son mobile collé à l’oreille, mais l’appareil n’existait pas à son époque !).

Derrière, ça ricanait. Les deux veaux. Déjà que le son des enceintes était nasillard dans la salle, en plus, où dès qu’on parle on a d’abord son écho pour réponse, là, avec eux, on n’entendait pas bien. Mais je n’ai pas osé les renvoyer paître (tu me connais). Je me suis concentrée sur les petits films que j’aimais bien. Et je me suis dit que ça devrait fonctionner comme ça, les kaïros – qui commencent à me fatiguer, je te l’avoue. Pour m’aider, je devrais me dire : juste une minute pour une page, juste une image pour une page.

J’en n’ai pas parlé au formateur "référent", qui commence à me fatiguer. Je lui ai fait lire les kaïros de l’exposition de peinture : il m’a dit que c’était trop long, que je mettais trop de détails, que ça devenait confus, qu’il préfère quand ça va plus vite. Merde ! c’est mon journal, pas un exercice d’écriture ! Y a l’autre pour ça, et il est moins regardant. Ou alors faudrait savoir ! Et puis je préfère ça mais pas ça, qu’est-ce qu’on s’en fout ! Il me porte sérieusement sur le système, le formateur "référent" – Et la salle, j’espère qu’on n’y retournera pas. Ça pue, comme dans un vestiaire de gymnase mais avec une odeur de vieux, de renfermé, de poussière, comme si on ne l’avait pas ouvert depuis que la photo a été prise, tiens, et ça doit remonter…

CODICILLE

– Ne pas s’avouer vaincu, mais reconnaître quand la bataille a été sinon perdue, du moins âpre.

1. L’Enfant sauvage, ce soir. La réflexion de Truffaut sur le premier son articulé de l’enfant, Victor, avec le lait : le son émis après l’obtention du bol de lait et de la première gorgée, comme signe de satisfaction, et non avant, pour formuler la demande, fait que le langage n’est pas encore acquis. Le langage, avant, relèverait de la frustration, du manque. De l’injustice aussi, avec l’expérience du cabinet noir sans raison valable ? – Et l’eau, le verre d’eau, qui accompagne l’apprentissage, les exercices avec les lettres.

2. Il a bien eu des notes pour le dernier texte. Des notes d’attente, comme celles-ci, associations d’idées, pensers tout hauts, à partir de la consigne, pour extraire de la matière. Et à la fin, cette matière a tout emporté et les notes du début ont rejoint le fond. – Ma première idée était de laisser les notes telles quelles, au début, pour voir comment le texte émergeait, s’élançait. Cette manière quasi phénoménologique aurait été trop artificielle, comme un magicien réalise son tour en prenant le soin de bien de vous expliquer le truc avant. Mais le mieux, pour faire vrai, c’est d’intégrer le truc dans le tour, où tout semble naturel si incroyable que ce soit, et plutôt à la fin pour ne pas casser le tour et, pour laisser planer le doute sur le truc, surprenant dans l’étonnant, trop gros pour être cru, redoublant ainsi l’incroyable mais vrai du tour.

3. J’attendais l’extrait de Malcolm Lowry. Comme si j’en avais besoin. Des textes, des impressions, sur le mode du journal… J’aurais pu m’appuyer sur le Journal sans date de Chateaubriand. – Je ne me lasse pas de relire l’espèce de prologue : « Le ciel est pur sur ma tête, l’onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise. À ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d’où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs ; à ma droite règnent de vastes prairies. À mesure que le canot avance, s’ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt, ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues ; ici, c’est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres ; là c’est un bois léger d’érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle. »

4. « Mon journal des Kaïros » est un document de travail de la structure à la disposition des formateurs pour les stagiaires. Il s’agit d’un journal de bord de la formation, si l’on veut, mais dans le cadre du meilleur des mondes. La page de présentation indique : « Dans ce journal, j’écris des moments “intenses”, des moments forts, marquants et positifs de ma journée, ce qui m’a fait plaisir, sourire, ce qui m’a donné le sentiment d’avancer, ce qui a renforcé quelque chose. Si je n’ai pas envie d’écrire, je peux dessiner, coller des photos, et si je n’ai pas d’idée, je peux m’aider des propositions suivantes. » Suit alors une liste qui ne dépareillerait pas du Cul de Judas, si l’on comprend bien que, pleine de bons sentiments, elle participe d’une logique de développement personnel qui n’est jamais qu’un autre effet du développement économique massif et agressif que Lobo Antunes attaque – pour rappel : « VOUS NE TROUVEZ PAS D’EMPLOI ? COMBATTEZ LA CALVITIE AVEC L’HUILE BIOLOGIQUE HIRSUTEX » –, un effet proprement secondaire, une force auxiliaire, tant la liste sonne comme une publicité où de nombreux personnages énoncent, comme ça, dans une série de très courts plans séquences, en quelques mots, tout sourire, sans réel contexte, sans qu’on sache bien pourquoi on s’adresse à nous, comme ça, la clé du carpe diem. Mais, un moment intensément noir ne pourrait-il pas constituer ce genre de clé à partir du moment où on l’écrit, selon le principe tout simple et ancien de la catharsis ? Et mieux encore, un moment de faible énergie – comme on le propose, en somme, dans Liminaire, avec ce petit exercice d’écriture : « Faire surgir une succession d’instants, d’arrêts sur images, de moments charnières où le temps et l’espace semblent suspendus, en alerte, de souvenirs et d’épiphanies, comme autant d’instants d’éternité, à partir de la répétition de phrases débutant toutes par le mot quand » ? – Quoi qu’il en soit, personne n’utilise ce Journal de kaïros. La voie est donc libre.

5. Libre, pour une jeune femme qui profite du journal qu’on lui propose de tenir, en formation, pour écrire à sa grand-mère.

6. Le vague à l’âme ?

7. D’abord, je note des choses que je vois, que j’entends, que je fais, qui sortent plus ou moins de l’ordinaire (comme le couple de faisans en balade), sans ordre. Parfois, quand je manque de temps, quelques mots, l’essentiel de ce que je développerai plus tard, comme un titre (soirée mortelle). Et après, je les inscris dans le moule du personnage : cette jeune femme qui écrit un journal, qui n’écrit pas d’habitude, qui écrit par devoir en formation, qui écrit par amour pour sa grand-mère, qui n’écrira pas beaucoup, qui peut-être y prendra goût, qui n’ira plus en formation, qui ne s’arrêtera pas d’aimer, qui s’arrêtera d’écrire le journal, qui ne la reverra pas, qui relira cette drôle de correspondance, qui ne cessera pas de l’aimer, qui brûlera toutes les lettres en souffrance, qui lui manquera beaucoup. – Problème : si c’est moi qui prends des notes avec ce qui arrive dans ma vie, comme si je tenais un journal, est-ce que je ne perturbe pas le personnage ? Ou bien est-ce l’inverse, le personnage, son journal, les lettres, leur destinataire, qui me troublent, puisque je fais comme si ?

8. La première citation (peut-être y en aura-t-il d’autres) est de Carson McCullers dans Le Cœur est un chasseur solitaire. – Étrange phrase, qui semble tomber comme ça, dans le dialogue, d’un seul coup, une phrase qui tranche, et pas simplement pour révéler qui parle, mais pour signaler, j’imagine, par cette chute soudaine, comme une image subliminale dans le film, ça sursaute, la vision à l’œuvre de l’écriture : emmagasiner plein de détails, tomber sur la vérité.

9. Le personnage, la jeune femme, ce serait Aurore et je ne le dirai pas.
10. J’ai parlé de Lobo Antunes à propos du Journal des Kaïros ? J’aurais pu aussi mentionner Malcolm Lowry, dont je suis en train de lire « La Traversée du Panama », pour qualifier ce journal de moments forts, en mots ou en images, avec « la sinistre façade de Crétillustré et de Blablajournal ». Mais est-ce que mon personnage ne me mènerait pas alors par le bout du nez ?

11. Tentation : faire du personnage, stagiaire en formation, un double : à travers les notes, ce seraient donc les miennes, masquées peut-être mais sûrement pas « à distance », comme le veut la consigne. Il ne faut pas oublier que si le personnage « se focalise sur une action précise, liée à un contexte, un temps, un lieu », et donc pourquoi pas là où je travaille, « il est presque “en récréation” ». – Faut-il aussi comprendre recréation du personnage, qui serait tendu vers, ou même tenté par un nouveau personnage (si c’en est un) qui n’existe pas encore ? D’où la lettre, le destinataire, qui ne recevra aucune lettre ?

12. Non, ce n’est pas Aurore que ça rassure, le récit en forme de questions-réponses, c’est moi. – Faudrait savoir se foutre la paix ! – Et toute la première journée, cette explication, mais c’est moi ! – Le mieux, c’est de l’oublier, d’en conserver juste l’esprit. De la journée, pas de moi. – D’ouvrir le journal au hasard, de piocher une lettre dans le tas. – Et le corps descendra au fin fond des notes. – Et tabula rasa. – Ou pas, c’est le meilleur d’Olbren : « S’exercer en permanence à ce qui, de votre écriture, sera le continent invisible, pour que cela danse à la surface. » :

13. Pour les citations de 220 satoris mortels de François Matton, tirées de Liminaire : http://www.liminaire.fr/entre-les-lignes/article/arret-sur-image-et-points-de-vue-varies-sur-la-ville

14. Ce journal ne veut décidément pas venir. Alors je me dis que le personnage, si je l’hébergeais, ça lui ferait des vacances. Et j’ouvre la fenêtre, avant qu’il arrive, pour aérer sa chambre.

15. D’habitude, les personnages mangent leurs mots et en particulier la négation. Mais la jeune femme, non, elle ne veut pas. À l’oral oui, c’est comme ça, mais pas à l’écrit. Même si elle commet de petites erreurs : d’arriver nulle part au lieu de de n’arriver (pas très joli d’ailleurs) ; j’en n’ai pas au lieu de je n’en ai plus.

16. Le Cœur est un chasseur solitaire, ça sonne quand même comme un roman à l’eau de rose. Mais un livre dont un personnage parle de Karl Marx et Thorstein Velben, dont l’effet du même nom m’était inconnu (quand la consommation d’un bien augmente proportionnellement à l’élévation de son prix, genre produit high-tech dernier cri), ne peut pas être si mauvais, ou alors les roses devaient être bien rouges et l’eau croupie.

17. Non, je n’y parviens pas. Encore un fragment pour rien. Ça m’apprendra à les piocher dans ma vie. Ça m’apprendra à me retrouver dans une soirée entre amis où, comme j’étais en train de l’écrire, on est là, presque allongés au fond des canapés et des fauteuils, à s’en mettre plein la lampe des petits fours maisons de toutes sortes, des bons plateaux de charcuterie et de fromages, avec pains spéciaux graines bio, et des tiramisus, crumbles et fondants en pots individuels (je te passe la carte de l’apéritif et des vins…), à remplir peu à peu la table basse de cadavres et à les renverser, à s’égosiller et danser la carmagnole sur les « kouroukoukou roukoukou stach stach » de je ne sais plus quel groupe inculte (on a même eu droit à La bonne du curé…), et on finit par voter pour le retour de la peine de mort. Ça m’apprendra à ne pas avoir aussitôt trouvé d’arguments contre. Ça m’apprendra à avoir laissé finalement tomber. Ça m’apprendra à perdre mon sang froid trop tard. Impossible dans ces conditions de suivre ce conseil : « le moment pris pour le journal de ce personnage est déchargé de tous autres affects. » Je peux supprimer le fragment – et relire le discours de Robert Badinter devant l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981.

18. J’aurais mieux fait d’imaginer le journal de Jospin à propos de son footing dans l’Île de Ré, son garde du corps lui donnant le sentiment d’une ombre à ses trousses.

19. Le problème, si je veux suivre la consigne à la lettre, vient du fait que le personnage ne se concentre pas sur « une action précise, liée à un contexte, un temps, un lieu ». Ou plutôt si, mais cette action relève d’un exercice d’écriture, avec ce Journal de kaïros, qui invite, sous la pulsion – du moment fort ou faible, peu importe, c’est au fond toujours la même dialectique j’aime/j’aime-pas – dramatique si on ne fait pas l’effort de « chercher, à la pioche, à la perceuse, à la tronçonneuse, à la pelleteuse, à la loupe, au microscope, à l’analyse biologique, au scanner, tout ce qu’il y a à trouver », dit aussi Olbren –, à se détacher de tout contexte, temps, lieu. Alors que pour faire ressortir des impressions « une simple balade suffit ». – Et la jeune Carson McCullers fait ça très bien : « Il était tard lorsqu’il quitta le lotissement vide. Le ciel bleu, dur, avait blanchi, et à l’est apparaissait une lune pâle. Le crépuscule adoucissait le contour des maisons. Jake ne revint pas immédiatement par Weavers Lane, mais flâna dans les quartiers avoisinants. Certaines odeurs, certaines voix entendues au loin l’arrêtaient net au bord de la rue poussiéreuse. Il suivait un chemin capricieux, changeant brusquement de direction sans raison. […] Weavers Lane était sombre. Les lampes à pétrole formaient aux encadrements de porte et aux fenêtres des taches de lumières jaunes, tremblantes. Quelques maisons baignaient dans une obscurité complète et les familles se rassemblaient sur la véranda, avec pour seul éclairage les reflets d’une maison voisine. Une femme se pencha par la fenêtre et vida un seau d’eau sale dans la rue. »

Lundi 19 octobre 2020
Ma petite Lulu,
Aujourd’hui, en formation, on nous a demandé d’essayer d’écrire, chaque jour, quelque chose de positif au cours de la formation, mais pas seulement – Momo, le formateur informatique, insiste sur ce point –, et qui pourrait contenir des illustrations. Ils appellent ça le Journal de Kaïros. C’est un peu comme les cahiers de vie que tu m’aidais à faire à l’école et pendant les vacances. J’ai tout de suite pensé à ça, à toi. C’est pour ça que je préfère le détourner et l’écrire sous forme de lettres, pour te dire et te montrer comment se passent la formation et le reste. Moi, le journal, ce sera ma correspondance avec toi. Tant pis si les formateurs n’étaient pas persuadés de la modification. Personne n’a dit non, mais à leur tête on voyait bien que si. Tant pis. Comme ça, les jours où je n’aurai rien à dire, ou des idées noires, avec toi je suis sûr d’avoir toujours une pensée positive.

D’ailleurs, la directrice tient à ce qu’on n’en reste pas au positif. Elle souhaiterait aussi qu’on ose « cracher » (c’est son mot) tout ce qui ne va pas, même des moments faibles, insignifiants et négatifs, ce qui peut dégoûter, et faire même vomir, ce qui donne le sentiment d’être coincé, ce qui a brisé quelque chose. Mais franchement, pas sûr que ce soit une bonne idée. Et puis elle en a trop fait, avec ce sourire qui flottait un peu trop longtemps sur son visage, tandis que Momo, lui, qu’elle venait de contredire, tirait plutôt la gueule. – En tout cas, moi, je préfère t’envoyer des petits riens qui feront plutôt plaisir. Ma correspondance, ce sera alors une collection de cartes postales !
Kaïros : tu dois trouver ce nom bizarre. Ça vient du grec et ça désigne une forme du temps, a expliqué Momo. Il en existe trois formes : il y a aion, le temps qui dure, très très long, infini, comme l’éternité, temps des dieux et de l’univers ; il y a chronos, celui de la chronologie (tu auras deviné), celui qui déroule sans cesse la pelote de la vie ; et kaïros : l’instant, mais l’instant à saisir tout de suite, à ne pas manquer, arrêt sur image, maintenant ou jamais. – Je ne sais pas pourquoi j’ai pris des notes de tout ça comme si c’était un cours, parce que ces connaissances ne servent à rien en formation (et c’est plutôt une façon de combler le vide pour les formateurs, et de se la jouer un peu) ; mais c’est peut-être parce que je pensais déjà, sans encore le savoir, les prendre pour toi ?

La directrice avait sûrement tort (peut-être moins pour ce qu’elle a dit que la manière dont elle l’a fait, quand on y réfléchit bien), mais c’était joli la phrase qu’elle a citée, que tu apprécieras aussi, je crois (je n’ai pas noté de qui, désolée) : « Tu sais pas ce que c’est d’emmagasiner plein de détails puis de tomber sur la vérité. »

Sinon, la première carte postale. Ce matin, en formation, pendant que je feuilletais un livre de photos sur le monde du travail (afin de préparer un petit exercice concernant « la vie du travailleur », comme le répète le formateur, quand j’étais à Montsoreau), derrière moi j’entendais le formateur et un nouveau stagiaire (un jeune dont je n’ai pas retenu le nom) improviser une sorte de récit à coup de questions-réponses à partir d’une photo. Je n’ai pas vu la photo et je ne sais plus ce qu’ils ont inventé comme histoire, mais ce drôle de dialogue, dans mon dos, pour aider le nouveau à s’exprimer, ces questions et ces réponses qui prenaient tout leur temps pour dériver, sans souci d’arriver nulle part (c’est tout ce qu’il me reste de l’histoire, qu’elle partait en live), sinon pour que le nouveau s’exprime et écrive, d’abord ça m’a amusé. Et puis, je ne sais pas trop, c’est presque idiot, mais je crois ça m’a rassuré aussi.
Et une autre chose, c’est la pluie. Il pleut en ce moment même. Pas fort, avec un peu de vent de temps en temps qui fait grincer l’antenne. Et j’entends l’eau s’écouler dans une canalisation qui passe dans le mur. Ça gargouille.

18. Miro


proposition de départ

Combien de fois c’est arrivé ? On ouvrait à peine le portail et il se jetait dans tes pattes, filait sur la route. En général, il s’arrêtait. Il se retournait, il aboyait. Il revenait tranquillement en reniflant ici ou là. Il faisait son tour. Un jet d’urine sur un coin de mur, une roue de bagnole, le lampadaire. Ses affaires de territoire quoi. Il suffisait de l’appeler et il revenait. Sauf qu’une fois, rien. Ça prenait plus. T’avais beau gueuler, rien. Il se barre. Et on l’a pas revu pendant des jours.

Quand il est revenu il a pris une branlée. Tu te souviens Jack ? C’est moi qui l’ai recueilli. Je ne sais plus ce que je faisais dehors quand je l’ai aperçu. Je l’ai appelé, il est venu, je l’ai attrapé. Et je l’ai ramené. Je lui ai ouvert le portail il est entré. Sauf que t’étais là Jack. Je sais pas pourquoi d’ailleurs. Qu’est-ce que tu faisais là ? C’était après le repas de midi, j’avais fini avant tout le monde, je m’étais éclipsé, et toi après ? T’allais reprendre la voiture, retourner au boulot ? Ou c’était après, t’étais de passage, tu venais chercher un truc et tu repartais ? En tout cas t’étais là. Le chien est entré, et toi aussi tu l’as attrapé.

Il était sale, éraflé. Je crois qu’il avait du sang sur le poil. Le sien ou celui d’un animal, ou d’un autre chien, on n’en saura rien, mais forcément, durant une dizaine de jours, il aura chassé. Et c’était un bon chien de chasse. Hein Jack, c’était un bon chasseur, hein ? Tu savais, toi, à ses aboiements, quand il pistait un gibier. Peut-être même que tu savais quel genre de gibier. Parce que quelque chose venait de changer dans sa voix. Ça venait peut-être pas seulement de sa voix d’ailleurs, mais de sa course, son profil dans sa course, plus ramassé, les oreilles rabattues, quelque chose de félin. Même à l’arrêt, tiens, même aux aguets, la truffe en l’air, et la queue qui remue ou qui s’arrête net et s’abaisse. C’était tout ça la voix du chien. C’est sûrement ça qui te parlait de l’autre aussi, le gibier qu’il flairait, pistait, levait, chassait, rabattait, et que tu tirais.

D’ailleurs, t’en revenais toujours avec une histoire. La journée de chasse terminée, tu la poursuivais avec le récit des événements, comme on aura chanté les faits d’armes des héros du jour. Et les héros c’étaient les chiens. Tu parlais pour les chiens en somme. C’était ça la chasse. C’était tes histoires de chiens, de gibier, de course poursuite. Et je crois bien que moi, je les attendais ces histoires. J’aimais pas la chasse. J’aimais la sortie avec les potes dans les bois, à travers champs. Le reste, on s’en fichait. Mais j’aimais bien, à la maison, les aventures du jour.

J’ai toujours en tête celle de Jojo. Jojo, qu’allait rentrer bredouille et qui râle parce que pas toi et pas Guy. Mais toi tu lui dis : « T’entends Miro ? Vas-y y a un truc là. » Au début il te croit pas Jojo. Mais t’insistes, tu lui répètes : « Vas-y j’te dis, y a un truc ! » Alors il y va, le chien aboie au pied d’un arbre, et deux coups de feu. Il revient avec un beau faisan qu’il vous montre en tendant le bras, bien haut. Un beau faisan. Et il disparaît, comme à travers une trappe. Il avait pas vu le fossé. « On était pliés, morts », que tu dis Jack, chaque fois que tu la racontes cette histoire. Et on l’est tous à ce moment-là, parce que tout le monde connaît Jojo, tout le monde sait qu’y a qu’à lui que ça arrive ces bricoles.

Bref ! Ces histoires, tu vois Jack, montrent que tu savais entrer dans une vraie relation animale avec les chiens, avec le gibier, en nous rapportant en détail parfois leurs relations entre eux. Même les bestiales parce qu’il fallait voir comment le chien il le secouait le gibier, une fois dans sa gueule, et une fois le corps d’un levreau a fini par valdinguer et impossible de le retrouver. Tu savais te mettre à son niveau. Et c’est pour ça que j’ai pas compris le jour où tu l’as attrapé. Il revenait au bout d’une dizaine de jours, sans doute après s’être perdu, et mort de fatigue, de faim et de soif, et toi tu lui colles une branlée ! Et t’as pas eu la main leste. Tu l’as pris par la peau du cou, et ça a été comme si tu voulais lui casser les reins. De grands coups avec cette paluche qui claquait. Et forcément le chien qui hurlait, qui se débattait, qu’essayait de se retourner, qui sautait pour te mordre, et qu’a réussi. Mais tu lâchais pas. Tu lâchais pas, et lui non plus, et tu frappais et ça gueulait. Des coups et des crocs à s’en foutre dans le grillage de la clôture, rouillé et à moitié barbelé.

Et à en chialer moi. À en chialer. Parce que qu’est-ce que je foutais là ? T’auras même pas entendu que je te demandais d’arrêter. T’entendais plus mes : « Ça suffit ! ça suffit ! » T’entendais rien. Et qu’est-ce que je foutais là ? Parce que moi je m’écoutais pas. Je servais à rien. Bon sang, Jack, j’aurais dû t’attraper par le bras, j’aurais pu la saisir, ta main en l’air, cette masse. Cette masse oui, parce que c’était bien ça qui tombait sur les reins du chien. Un de ces outils que t’avais en main chaque jour, depuis des années, et qui l’ont renforcée, chaque jour un peu plus, ta main, ton bras, ton dos, toujours plus large, et plus voûté aussi, les épaules aussi trapues que ramassée, rabattues. C’est que ça forge les corps la charpente métallique dans les centrales nucléaires. Des mains si larges et si noueuses, à force d’acier ou de je ne sais quel autre alliage pour porte blindée, c’est plus aussi humain.

Et c’est peut-être pour ça que je chialais aussi. Pour le chien, et pour toi Jack. En te saisissant le poignet, qu’est-ce que j’allais attraper ? Parce que c’était trop là, trop, pour une fuite toute naturelle, dans le fond, d’un chien de chasse pour repartir à la chasse. Forcément, forcément il y avait autre chose. Y avait un truc. C’est ça que je sentais en même temps. Quoi ? J’en sais rien, et on s’en fout. C’était là. Je devais le sentir. Et j’aurais dû le retenir. Mais je l’ai pas fait, Jack, je l’ai pas fait. C’est pour ça que je chialais aussi. Pour moi. Incapable. Moi qui laissais faire. Parce que je t’ai laissé faire Jack. Je t’ai laissé le cogner, le chien. Parce que fallait que ça arrive peut-être ? Hein Jack ! C’est ça que j’ai senti aussi, qu’il fallait que ça arrive et qu’il n’y avait rien à faire à ça, rien à redire ? Parce que mes « Arrête ! Arrête ! », c’était histoire de. Faire mine de s’opposer pour mieux laisser faire. Fallait que ça passe c’est tout.

Fallait que ça passe depuis longtemps même. Parce que ça datait d’hier, ça, que je le sente ce truc ? Tu te souviens, quand il fallait faire les devoirs, que personne ne comprenait, sauf toi ? Il n’y avait que toi pour comprendre. Mais tu rentrais tard. Fallait s’y mettre après le repas et ça collait pas. Toi le nez dans les cahiers, avec l’écran de la télé, derrière, qui papillonnait. Forcément ça collait pas. Forcément les cahiers se sont envolés et toi aussi Jack, en gueulant. Des travaux et des jours, on pouvait sentir qu’il y avait un noyau, là, une énergie capable d’exploser. Et l’histoire du chien, c’est ça, là, qui pétait. Ce qu’on avait ressenti certains soirs, c’est ça, là, maintenant, qui arrivait. Merde !
Et alors oui, non, j’ai pas pu la retenir ta main. J’crois qu’il a pris pour moi. Et c’est dégueulasse. J’aurais dû, j’aurais pu m’interposer. M’opposer. Agir. Au lieu de ça des mots pour rien. Mais qui j’étais moi, à ce moment-là ? Qui ça hein ? Parce qu’on n’est plus ces enfants qui ne disaient rien, déçus d’avoir déçu un de leur héros fatigué pour n’avoir pas su ne pas regarder le vieux film qui commençait et qui ne valait rien. Mais on n’était pas encore un homme. Qui sait, Jack, en attrapant au vol ta main, j’aurais peut-être coupé le cordon ? J’aurais dû. Mais non. Et le chien a tout pris dans la gueule. Merde !

Mais c’est pour ça aussi que je chialais : et si je l’avais fait. Ça a dû me traverser l’esprit ça, de le faire. De m’imaginer, d’un coup, le faire, et tout ce qui s’en serait suivi. C’est ça aussi. Tout ce qu’il y a dans l’acte manqué, tout ce qui passe. Dans le non-dit. « Ça suffit ! arrête ! – ou bien… » Qu’est-ce qui serait arrivé ? Toi qui n’as jamais levé la main sur personne, qui es même plutôt calme. Un faux calme évidemment, dont les coups de gueule éclataient comme des coups d’épée dans l’eau. En te barrant à côté en plus, pour t’enfermer dans la chambre des non-dits, en vieux taiseux. Et t’y enfermer littéralement même, parce qu’on a entendu, un jour, ou plutôt une nuit, que ça grattait à la porte et que même on t’appelait. Je sais pas ce qu’il y avait eu, et personne saura mais on a entendu. Ça ne faisait pourtant pas beaucoup de bruit. On appelait, doucement, on t’appelait Jack et on grattait à la porte de la chambre. On grattait. On grattait parce que ça montait, la mer. La mer elle montait fort, hein ? Et toi, rien. Tu restais sourd. Tu restais dans la chambre, buté. Claquemuré au fond du lit. Avec le chien.

Et tout ça pourquoi Jack, hein ? Dis-moi, pourquoi tout ça, puisqu’à chaque fois, chaque fois tu finissais par lâcher prise ? Chaque fois que tu t’emportais comme ça, que tu te barrais, tu craquais. Tu te barrais et tu revenais. Un peu tard, c’est sûr, mais tu revenais, honteux et confus. Presque comme un enfant qui sait qu’à s’entêter comme il avait fait, même s’il pouvait rien y faire, il venait de faire une bêtise plus grosse encore qu’elle n’aurait dû être. Oui. Et alors avec ça, qu’est-ce qui serait arrivé ? Franchement qu’est-ce qui serait arrivé maintenant que je repense à tout ça ? On n’en saura rien Jack. Jamais. Et mieux vaut pas sans doute, et on s’en fout en fait. Mais quand même, Jack ! J’ai dit pâle, mais sombre histoire en fait. Tout ce qui est remonté, tout que ça traîne qu’on voyait pas, qu’on voulait pas. Le chien battu, toi hors de toi. Et moi, démuni. Merde !

Une histoire sombre à dormir debout. Personne y croira. Et qu’on y croit ou pas, de toute façon tout le monde s’en fout. Qui veux-tu qu’on l’écoute, cette histoire ? Qui veux-tu qu’on la lise ? Le chien battu, toi qui l’es plus, moi désœuvré. Un portail et une clôture pour tout décor, autant dire rien. C’est si loin de tes récits d’aventures, Jack, tes récits pour les chiens. Et eux-mêmes déjà à mille lieues des fadaises que le monde est capable d’avaler. Y a plus que nous là ! Et y a rien à y faire ! Et si ça se trouve y a plus que moi, parce que t’en as rien à battre si ça se trouve, parce que tu t’es encore barré.

Oui, y a peut-être plus que moi, à essayer d’y croire à cette histoire sans nom, à cette histoire de chien battu que je me demande si je l’ai pas rêvée et si je ferais pas mieux de l’oublier, de tourner définitivement la page. Mais je me bats, Jack, je me bats. J’essaie la maintenir hors des eaux qui montent encore. Mais pas si simple. Peine perdue même. Quand j’entends l’autre, du fond de son jardin, lancer comme ça : « Écrivez une histoire vraie en convoquant tout ce dont vous avez besoin », ça me fout hors de moi ! Parce que tu sais comment c’est, Jack, tu sais comment je fonctionne quand je gratte. Une histoire vraie, avec cette histoire de chien sans nom ? Va falloir abandonner ma structure, le texte et son double. Fini la recherche, la série de notes, qui de toute façon m’empêche d’accéder vraiment au texte, au texte vrai, parce qu’on erre plus qu’on croit avec ça. Parce que c’est facile d’errer comme ça, de glisser, de sombrer l’air de rien. Mais c’est comme dans l’ensemble ℝ, tiens, parce que tu peux pas aller jusqu’à 1, parce que l’univers des nombres pour y aller, à partir de 0, c’est continu, à l’infini. C’est foutu ! Voilà où j’en suis, Jack, avec cette histoire. À 0, et je dois aller jusqu’à 1. Et je peux pas. C’est sur la même ligne, mais chacun à une extrémité. Ça a l’air court, c’est sans fin. Et je fais quoi, moi, pour y croire encore à ce rêve ? Comment je la fais la boucle ? Comment je la plie ma structure, comment je rabats le texte sur les notes, que ça se contamine, que ça fusionne le bloc avec les fragments ? Et comment moi je la boucle aussi ?

De toute façon c’est mort. La question du jardinier, ça m’a d’abord fait penser à Shoah. Au récit du coiffeur dans son salon, tu sais ? Le récit du coiffeur dans la chambre à gaz. Dans son salon, il y a environ quarante ans maintenant. Pour un souvenir de trente années, à l’époque du film. Dans son salon de coiffure d’il y a quarante ans, avec des images de ce qu’il reste de la chambre à gaz. Presque rien. Le récit dans la chambre à gaz, trente ans avant les images de ce qu’il n’en reste presque rien. Le récit et les images, il y a quarante ans. Les faits il y a trois quarts de siècle. Le récit qui navigue à vue. Les images de trois fois rien. Le récit qui s’arrête, qui reprend. Les images qui glissent, on erre. Arrêt, reprise, glissement. Et la poussée aussi. La poussée parce qu’il faut le pousser le récit du coiffeur. Dans son salon, sur la chambre à gaz. Ne pas le couper. Ne plus couper. Pousser le récit, la parole. Les cogner au réel, l’impossible. Les cogner aux faits. Pousser les faits, le réel. Tirer des gestes, des coupes, impossibles. Des restes. Des images. Ce qui reste, impensable. Trois fois rien. Il y a trente ans. Il y a quarante ans. Il y a trois quarts de siècle. Ce qui disparaît. Qu’il faut penser. Avec rien.
Et à partir de là, il y a eu ce passage d’Écorces, que j’ai fini par retrouver dans ma bibliothèque en bataille : « Ce que je peux voir, près de cette clôture du camp, ressemble probablement à un état du sol d’avant ces terrifiants dispositifs qui faisaient quarante à cinquante mètres de longueur sur huit de largeur et deux de profondeur, dispositifs auxquels furent ajoutés des caniveaux destinés à recueillir la graisse humaine. “Absolument” parlant, il n’y a plus rien à voir de tout cela. Mais l’après de cette histoire, où je me situe aujourd’hui, n’a pas été sans travailler lui aussi, travailler à retardement, travailler “relativement”. C’est ce dont je me rends compte en découvrant, le cœur serré, ce pullulement bizarre de fleurs blanches sur le lieu exact des fosses de crémation. »

Voilà où ça m’a d’abord emmené cette question de l’histoire vraie avec tous les moyens possibles et imaginables. Qu’est-ce que tu veux, après ça, qu’on s’en foute du chien battu ? Et pourtant, maintenant, c’est bien elle qui reste. Pour moi, c’est ça. Et va pas croire que je m’en fous du sacré boulot de Lanzmann et Didi-Huberman ! Eux, c’était pour la question du jardinier, l’association d’idées, les références extrêmes pour pas être en reste devant le vide. Une façon de circonscrire la zone, de cerner le truc, le champ de force. Mon ensemble ℝ à moi si tu veux, Jack. Et cet ensemble, maintenant, c’est ça. Le chien battu, qui s’était barré. Et tant pis si en apparence y a aucun rapport avec le monde dans lequel j’essaie de me situer d’habitude, quand je gratte. J’aurais vraiment préféré une histoire de travail. J’ai cherché. Mais rien. C’est comme ça. Maintenant, ce qui reste, c’est ce chien battu. Une histoire sombre, sans réels contours, et qui remonte. Comme sortie des Peintures noires, tiens ! C’est ça qui reste. Le chien battu. Le chien qui se barre.

17. Notes de non-travail


proposition de départ

1. Rien sur le travail.

2. Rien d’idéologique. Non, pas de roman à thèse, même masquée sous je ne sais quel artifice doucereux, un peu comme dans Le Tour de France par deux enfants qui n’avaient rien demandé, qui ne voulaient pas qu’on la prenne en otage leur enfance, fussent-ils des personnages, sous prétexte de parfaire l’éducation des petits d’hommes. Brigitte le dit aussi pour son livre : « Je ne voudrais pas qu’il soutienne une thèse ou même qu’il la laisse percevoir. »

3. Rien du polar venu du Grand Nord. À la rigueur du Sud, du polar bien latin, du giallo, et avec une bonne dose de western spaghetti – publié si possible par la Musardine ou les Éditions du sous-sol.

4. Rien d’une cuisine Schmidt, mais un soupçon de Philippe, un bouquet garni d’Huguette et de Lorette, une pincée de Sébastien, et un peu de Pietra (bien fraîche), quelques feuilles d’Helena, rasades de Catherine (la B et la S), pointe d’Andrée, nuage de Gracia, un grain de Céline (oui, un grain homonyme de celui qu’avait, là dans le cou, une amie d’enfance perdue), et tout ce qu’il y a encore dans l’épicerie fine : de Romain, Sylvia, Muriel, Annick, Rudy ; de Cécile, Éva, Laure, Roselyne, Brigitte, Laurie, Béatrice, Piero, Emmanuelle, Stewen…

5. Rien de Zazie dans le métro, mais Zazie sera toujours là, pas loin, avec Laverdure sur son épaule, prêt à rappeler : « Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. » Et Geneviève aussi : « Pas question que ça bavarde, que ça lambine, pire que ça se répète. »

6. Rien de chronologique. Les souvenirs de ce qu’on a vécu, comme de ce qu’on ne vivra pas, seraient mêlés. La lecture pourrait commencer à n’importe quel endroit du livre. Les courts épisodes se succéderaient sans autre lien apparent que les personnages.

7. Rien de Rien sur Robert ni de Tout sur ma mère.

8. Rien du paradoxe, sauf à la manière du ni oui ni non qui oblige à les dire sans le dire, en jouant un peu plus serré, un peu plus fin, sur le fil peut-être – comme quand on répond « oui et non » et qu’on est bien obligé d’expliquer cette réponse bête. Donc :

9. Rien de l’aporie, du cul-de-sac.

10. Rien sur le travail, rien de bien sérieux en tout cas.

11. Rien du journal de Louis XVI qui notait, sur des feuilles volantes, en fin de mois, pour chaque jour, sur une ligne, d’un mot, ses promenades, ses chasses, les revues, fêtes, cérémonies (religieuses, civiles), et souvent : « Rien. » Rien, mais je serais curieux de lire les premières feuilles volantes, quand Louis est devenu dauphin, à onze ans : y trouve-t-on quelques marques de soumission et de révolte, face à l’exercice du pouvoir qui commence aussi là, dans ce journal à soi intenable, de l’enfant ?

12. … de Grégoire, Isabelle, Anne, Juliette, Caroline, Claudine, Pierre-Emmanuel, Ema, Anne-Sophie, Françoise ; Monika et Dominique ; Geneviève et Vincent ; Marie-Caroline, Jennie, Xavier, Françoise, Danièle, Ariane ; Antoine, Marie-Paule, Thibault, Laurent, Nathalie ; Gauthier et Deneb ; Laurélia, Liliane, Claire, Cm (Cm ?) et encore un soupçon de Philippe…

13. Rien, comme Pierre, d’ « un livre de révélations ou d’accusations ». Mais dire ce qui est, tel que. Et il n’y a peut-être rien de plus complexe. On n’a jamais aussi ouvert au réel qu’on croit. Ce n’est pas seulement qui résiste, c’est nous. Lui en nous, parce que d’une façon ou d’une autre on en fait partie.

14. Rien de Lars Iyer. Sa « simplicité alittéraire », qui « ne donne pas dans la décoration ni l’ornementation, mais dégueule bien plutôt la substance de sa plainte », on connaît en fait ça depuis au moins le classique Degré zéro de l’écriture. Il y a quand même là de cette écriture blanche, écriture neutre dont parle Barthes, « libérée de toute servitude à un ordre marqué du langage », dont le mode « perd volontairement tout recourt à l’élégance ou à l’ornementation ». Iyer cite L’Écriture du désastre de Blanchot (sans en parler d’ailleurs, ce qui ne va pas plaire à Danièle qui a « besoin de concret et de comprendre, voire d’apprendre »), il me semble que Barthes était d’autant plus évident encore qu’il nuance son propos et prévient de la difficulté : « Malheureusement rien n’est plus infidèle qu’une écriture blanche ; les automatismes s’élaborent à l’endroit même où se trouvait d’abord une liberté, un réseau de formes durcies serre de plus en plus la fraîcheur première du discours ».

15. « Rien d’Laverdure, eh ! L’perroquet sur l’épaule, pour kimkouplachik et kimchitsu ? mon cul ! Essaye un peu pour voir et j’te jure que Gabriel lui tord le cou et à toi avec ! »

16. Rien qui fasse relever la tête pour dire « Ah ça oui alors ! » ou « Mais non ! » sans marquer pas un temps d’arrêt, si l’on ne tourne pas sa langue avant de parler, si l’on ne fait pas de même au moment d’écrire, si l’on n’a pas toujours un mot sur le bout de la langue, en regardant par la fenêtre, en regardant loin loin là-bas, en attendant que la mer monte, en attendant Gala.

17. … et Christiane Tristan Pierre Marie Isabelle Vanessa Marie et Amélie Annick Éric et Ugo Laurent Mireille Sylvie et Géraldine Nathanëlle et Françoise Marie et Élisabeth Michaël Marlen Sylvie Catherine (une autre rasade) Françoise et Olivia Jérémie Vincent Martine Milène Chantal Jacques et Anne Valentina Nathalie et Simone « et moi et moi et moi » et Lamya.

18. Rien sur le travail en général, mais sur l’objet du travail, sur les outils, les faits, les gestes.

19. Rien sur Shoah. – Trop tard.

20. Rien de trop vite. Ou alors seulement, seulement – et désolé pour cette soudaine association d’idées qui me fait sortir du cadre du travail dans lequel je m’inscris normalement –, comme le peignoir d’Emmanuelle Béart tombe d’un coup, dans La Belle Noiseuse, comment il choit plutôt, pour utiliser le verbe qui donne à entendre la chute, au moment où le plan change, prend de la profondeur, du corps, et comment le corps de l’actrice soudain nu se dérobe ensuite à la caméra, mais pas trop vite maintenant, le temps de revenir au plan de départ, le buste, et de l’ajuster maintenant, le temps d’un pas, un seul, par quoi ce qui reste de la nudité, ou de la sexualité plutôt (les seins), sort du cadre de la caméra, ce par quoi le cinéaste nous montre enfin ce qu’il recherchait : « Vous voulez faire le portrait-nu d’une femme, d’un homme, d’un enfant ? Faites déshabiller entièrement votre modèle. Puis prenez vos photos en cadrant le visage et lui seul. J’affirme que sur ces portraits la nudité invisible du modèle se lira comme à livre ouvert. Comment ? Pourquoi ? C’est à coup sûr un mystère », écrit Michel Tournier. Et alors oui, Caroline, « ne pas se précipiter / préserver les silences ».

21. Rien de trop vite, et en même temps ne pas trop attendre. Il y a des moments où j’ai dû allumer la lumière et sortir du lit pour jeter sur un Post-it les deux trois mots phares des phrases qui m’empêchaient de dormir – quand ce n’était pas pour rallumer la machine, quitte à ne pas dormir…

22. Rien de proprement autobiographique. Improprement pourquoi pas (je pense au mot d’ouverture, manuscrit, de Roland Barthes par Roland Barthes : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman » – et à la fabuleuse fiche biographique de Géraldine).

23. Rien de bête, mais ce n’est pas si simple. Et puis c’est mort depuis longtemps.

24. Rien qui étouffe alors. De l’air. Juste un peu d’air. Mais la mer monte, j’ai les pieds dans l’eau. Et elle n’est toujours pas là. Ça fait longtemps qu’elle n’est pas venue. Peut-être qu’elle ne reviendra pas. Je n’ai plus qu’à m’accrocher à mes bouteilles vides, aux bouchons. Il n’y a qu’elle pour contenir la mer sans fermer la fenêtre, Gala. Avec de l’air dans la chevelure. Et alors c’est ça, Ugo, le « pas rien qui se passe quand il ne se passe rien » ?

25. Rien qui ne me remette pas le nez dans un livret de mes foutus disques, au moins pour réécouter le morceau auquel je pensais et regarder les images.
26. Rien aussi qui ne me remette pas le nez dans un livre, pour relire tel passage, regarder les illustrations. Et avec la possible, terrible, tentation de citer le texte. Mais je suis prévenu par Liliane : « détestable de lire un ouvrage truffé de citations qui ont pour seule finalité d’étaler la culture de son auteur, surtout quand elles ne sont pas indiquées par des guillemets » Si je ne suis pas un bon passeur de mémoire, j’ai au moins les guillemets pour moi.
Évidemment, à la relecture, on peut encore tout enlever en gardant l’essentiel. C’est Vincent d’ailleurs qui me disait, dans l’atelier Pousser la langue : « il y a les mots des autres qu’on apprécie tels quels et qu’on cite tels quels MAIS MAIS MAIS (et, là, perso, je me régale à le faire) il y a aussi dire le chemin que ces mots tracent en nous, dire ce qu’ils déclenchent, les connexions qu’ils induisent en nous… bref : il y a l’impact de ces mots, ce qu’ils déclenchent comme imaginaire, inventions, sensations… » Et c’est peut-être comme ça qu’il faut comprendre Barthes lorsqu’il dit que « l’écrivain est quelqu’un qui arrange des citations en retirant les guillemets » ? (Impossible de savoir d’où provient cette phrase ailleurs que dans le Travail soigné de Lemaître.)

27. Personne qui entre pendant que je tape, ou alors les yeux bandés, et seulement pour écoper.

28. Rien d’achevé, parce qu’il faut remettre l’ouvrage sur le métier souvent, et pas seulement pour lisser, polisser, repolisser, effacer, oublier, mais, quitte à une certaine frustration le clavier rangé dans son tiroir (gardons-nous de la dépression), pour ne pas couper le fil du désir, de nouveaux agencements possibles en écriture autour d’un autre mot sur le bout de la langue. Et ça doit être aussi le cas de Nathalie : « Pas sans balbutiement, bredouillement ou bégaiement. Pas sans trous. »

29. Rien qui écorche la langue. Qui l’écorce à la rigueur.

30. Rien sur le travail, mais rien que du travail.

CODICILLE

1. Dans cette partie des notes, j’ai pris le parti de ne rien supprimer totalement – malgré Olbren et Boileau ; mais j’ai bien dû faillir à la règle. Pour une fois, je le fais. Après deux tentatives, je supprime cette espèce de dialogue même pas drôle à force d’ironiser sur cette façon que peuvent avoir des "idées" de me traverser l’esprit quand j’entends celles des autres qui n’en sont pas vraiment (surtout les politiques, qui ne le sont plus du tout). Je voulais donner un coup au réactionnaire qui reste ancré là, en moi, même avec des idées rouges, vertes, noires – ce qui donne un beau caca d’oie. Sauf que, voilà, j’écoute la radio, je feuillette des revues. Et je me rends compte qu’il était au fond inoffensif mon petit dialogue imaginaire, peut-être naïf même. Et plus drôle que ce j’ai pu entendre ce matin, lire hier. Ce matin, dans la matinale de France Inter, avec de jeunes invités, présentés comme activiste du climat, entrepreneure engagée, militant de la liberté, et dans l’entretien : avec ces mots de contestation contre, de lutte pour, combat. Hier, dans le tout premier Mag de la Communauté des Communes de Haute-Saintonge, avec le portrait chinois d’un créateur de produits physio-sanitaires (créateur et non producteur, comme dans le monde des parfums) qui, s’il était un mot (et c’est la première question), serait combattant. Et le prospectus d’une enseigne de supermarché, qui nous veut tous unis contre… – Je sais, tout cela ne date pas d’hier. Et il y a plus grave dans le monde en ce moment. Je dois être un peu fatigué. Mais est-ce que ce n’est pas là précisément le grave du monde comme il va pour moi, avec ce(s) même(s) mot(s), en ce moment ? Je me demande ce qu’en penserait Marx et Engels. Je sais, je dois être un peu romantique. Peut-être en auraient-ils ri ? Un peu comme moi, dans ce texte finalement supprimé et pas si drôle. Il finissait avec une histoire de cheval auquel on bottait le derrière pour qu’il file dans le désert, la nuit. Je suis vraiment fatigué. J’aurais mieux fait de monter sur le cheval. Espérons maintenant que le parti d’en sourire demeure dans les Notes, sans trahir totalement les idées que je (ne) me fais (pas) de ce qui reste à écrire – même si elles me semblent cette fois dégagées (et c’est peut-être là la source de l’ironie) du territoire dans lequel je me suis jusqu’à présent inscrit, du travail. Je suis même trop loin du monde travail. Mais peut-être est-il temps de passer de l’autre côté de la barrière, et de foutre le camp avec Tornado ?

2. « Après une période brillante, tout artiste aura traversé une désespérante contrée, risquant de perdre sa raison et sa maîtrise. » Je lis cette phrase de Genet dans un livre sur lui. Et je l’écris, comme une preuve urgente – parce qu’en cherchant on s’apercevra que d’autres l’auront déjà dit, et peut-être mieux – de ce qu’on peut ressentir même après un texte, même après une période très courte quand on n’est pas artiste, pas brillant, malhabile, déraisonnable (oui, je le redis, ça prend un temps fou).

3. Et puisque j’en suis là, quelques conseils d’écriture de Genet à un jeune historien, trop fascinants pour ne pas faire un pas de côté, marquer un temps d’arrêt – même s’il a raison : « Chaque fois que tu éprouveras le besoin d’ajouter un adverbe après un verbe, dis-toi que tu n’as pas trouvé le bon verbe. Méfie-toi des expressions courantes, elles sont toues fausses. Tu ponctueras selon ta respiration et non selon les règles. »

4. Bref ! Je barbote en attendant que la marée monte.

5. Une méthode possible pour avancer dans les Notes de non-travail – dans la ligne de la lettre de non-motivation imaginaire – serait de m’appuyer sur les Notes de travail, d’en retourner le gant. Tant pis pour les doigts en moins.

6. « Rien de Rien sur Robert ni de Tout sur ma mère. » – Je laisse cette phrase pourtant trop facile, satisfaite de sa petite trouvaille, en jeu sur les mots avec des titres de films, en redoublements et renversements de paradoxes (rien contre tout ; rien avec tout dans la négation ; rien contre rien par négation), parce qu’elle s’insère entre une Note qui traite des personnages et une autre du paradoxe. Un exercice d’articulation pour entretenir la forme si l’on veut.

7. Non, le gant ne se retourne pas si facilement. Ça doit venir de la doublure.

8. Premier jet, avant d’avoir l’idée de jeter un œil à la séquence du film de Rivette, titillé par le doute : Rien de trop vite. Ou seulement, seulement comme la robe d’Emmanuel Béart tombe, dans La Belle Noiseuse, comme son corps nu se dérobe à la caméra pour son visage. – C’était vraiment n’importe quoi !

9. Pour bien faire, puisque j’équilibre systématiquement le négatif par le positif, il aurait fallu apporter des éléments plus concrets, présents dans les textes déjà écrits, ou à venir.

10. Passeurs de mémoire est le titre d’un recueil de poèmes.

11. Écorcher/écorcer : c’est facile. Mais le jeu de mots change la donne : les langues de bois nous touchent en profondeur, plus qu’on ne saurait le dire ; il faut s’en dépouiller ; mais quel travail ne faut-il pas fournir, avec fermeté et précision ?

12. Les Notes m’échappent. Celles des autres les traversent de part en part, après coup. Et ce sont elles qui les font avancer finalement. Ou partir d’un côté ou de l’autre car certaines sont bien plus sérieuses que les miennes. Mais toutes ouvrent de nouvelles pistes. Et je me retrouve sur une grande place de l’Étoile.

13. Sur la piste de Tornado, ça fait un titre ?

16. Notes de travail


proposition de départ
notes de travail

17. À moins que ce ne fût sous une autre identité, difficile de croire qu’il ait envoyé cette lettre de non-motivation, dont on ne trouve aucune trace, en même temps que sa candidature à la structure, pour sa seule fonction de formateur.

18. Walter Benjamin, « La folle journée (trente casse-tête) », Lumières pour enfants, traduit de l’allemand par Sylvie Müller (1988), Paris, Christian Bourgois, coll. « Titres », 2011, pp. 267-279.

19. Dans sa correspondance électronique, on trouve une autre image de la façon dont il conçoit ses notes de fin, comme texte parallèle : « Les codicilles, oui, ils ont pris beaucoup de place. Mais la forme et fonction "d’écho radar", c’est venu aussitôt. Sans eux, il n’y aurait pas de texte je crois bien. J’exagère, parce que ça fait cinq ans les ateliers Twilight Zone. Mais ce double jeu, je dois dire que ça m’a plu d’emblée. Et si le texte ne venait pas, le codicille pourrait le remplacer... Mais ça n’arrivera pas, à moins que ce soit déjà le cas chaque fois ? »

20. L’APPj, c’est le journal de travail qu’il tenait, tant bien que mal, afin de savoir qui fait quoi, qui en est où dans son programme de formation, dans son projet professionnel. Strictement utilitaire au départ, ce journal a par la suite pris de l’épaisseur, s’est étoffé de remarques et d’anecdotes diverses concernant le déroulement des séances de formation, ou les stagiaires eux-mêmes qui pouvaient se confier et faire le récit, fragmentaire, de leur vie.

21. La citation exacte de Lars Iyer est : « Il est temps que la littérature prenne acte de son propre décès au lieu de jouer à la poupée avec son propre cadavre. » (Lars Iyer, Nu dans ton bain face à l’abîme. Un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature, traduit de l’anglais par Jérôme Orsoni, Paris, Allia, 2016, p. 40.)

22. En fait, la structure était double. Il y avait d’un côté là où il travaillait, le pôle formation de la structure, et de l’autre côté, le pôle insertion. Mais ces deux pôles n’avaient pas le même poids (symboliquement et économiquement) et n’étaient pas vraiment coordonnés : le pôle insertion a toujours porté, représenté l’ensemble de la structure, de sorte que pôle formation, en retrait, lui est resté subordonné.

23. Le Chemin noir n’existe plus aujourd’hui. On accède aux anciens locaux de la structure, désormais intégrés à la caserne des pompiers, par la rue Jean Moulin.

24. Le personnage a toujours constitué une notion inquiète. Cela semble venir du fait qu’elle se trouve prise entre deux feux conceptuels : le premier, courant, relève de la personne, comme horizon, tentation du personnage – par quoi le lecteur peut s’identifier au personnage si l’illusion hyperréaliste opère – ; le second concept, dégagé du souci de réalisme et des attentes du lecteur, relève du personnage comme animal : animal, en tant qu’il ne réagit, au milieu de tout ce que la nature peut offrir, qu’avec un nombre, parfois très restreint, d’éléments, des porteurs de signification déterminant son espace vital, son monde, et pour lesquels il reste aux aguets.

25. Dans l’APPj, on trouve une version plus élaborée : « Repas monochromes : format entrée-plat-dessert minimum ; des aliments de la même couleur pour commencer ; et puis, à répéter l’opération, on détournera les aliments : on délaissera leur fonction nourricière pour leur force imaginaire, en renversant par exemple ici le nuage de lait pour du lait de nuage, en proposant là une pelote de laine au lieu d’un carré d’agneau ; et on finira avec un menu ne contenant aucun aliment réel, seulement des nourritures imaginaires rassemblées autour d’une même couleur. »

26. Rares, en effet, furent les séances qui eurent lieu à l’extérieur des préfabriqués. Ce fut seulement vers la fin, après que la commune réaménagea la place du château, qu’il donna rendez-vous aux stagiaires plus régulièrement, les beaux jours venus, autour de la grande fontaine ou dans le nouveau square du 14 juillet et son aire de jeux, près de la cascade, installés sur une architecture déstructurée de pavés saillants, d’où surgit l’eau.

27. Nouvelle référence approximative de Lars Iyer. Elle se situe, de plus, à la toute fin de son livre, non au début. La citation exacte est : « La voilà ton œuvre : dessiner des croquis stupides pour passer le temps dans le désert. » (L. Iyer, Nu dans ton bain face à l’abîme, op. cit., p. 46)

28. On pourra lire l’ensemble de ce petit chapitre sur le bonheur dans Hippolyte Taine, Vie et opinions philosophiques d’un chat, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque », 2014, pp. 35-38.

29. Le RSP désigne le Relais de service public de Chalais, le seul lieu où il délivra des séances de formation hors des murs de la structure. Selon lui, ce fut comme une catastrophe.

30. Amorce désigne de façon abrégée le dispositif d’orientation et de formation Amorce de parcours, conçu par la Région. La critique, plutôt sobre ici, n’est pas représentative de sa défiance, et d’un ton plus acerbe dans l’APPj, envers le "marché" de la formation, et du travail en général, sans cesse produisant de nouveaux services comme « autant de produits d’appels, dérivés, et de sous-produits, dans une langue de réclame hypertrophiée, voire atrophiée – tel [Re]connaissances : bouger et s’investir, se mettre en action pour [re]connaître ses qualités : de la même farine que “OBTENEZ LA CONFIANCE DE VOS CHEFS ET L’AMOUR DES FEMMES GRACE A LA METHODE CULTURISTE SAMSON” dans Le Cul de Judas ? » – Pour cette dernière référence : Antonio Lobo Antunes, Le Cul de Judas, traduit du portugais par Pierre Léglise-Costa (1983), Paris, Métaillié, coll. « Suites », 1997, p. 187.

31. Lionel Jospin, Premier ministre de juin 1997 à mai 2002. Sa rencontre furtive dans l’Île de Ré, en août 2000, n’est pas avérée. De tous les proches qui se trouvaient en vacances avec lui au camping de la Tour des prises, personne ne se rappelle avoir croisé le Premier ministre en train de courir. On se souvient mieux, en revanche, sa cuite mémorable la veille de la sortie à vélo.
32. Après le licenciement de la première directrice de la structure, JC, il a tenté de savoir ce qu’elle devenait à l’aide de la Toile. N’y parvenant pas précisément, ce sont toutes les informations possibles concernant ses homonymes qu’il a consignées dans un dossier. Le plus surprenant, c’est que ce dossier en contient un autre, fourmillant d’images, dans lequel on devine qu’il a fini par suivre plus un de ces homonymes : la JC décoratrice qui a développé un concept de créations végétales stabilisées, à Aigues-Mortes.

33. Référence à ce passage de L’Urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint : « Je ne prends quasiment pas de notes préparatoires avant de commencer un livre. Il faut qu’un roman soit déjà en cours pour que ma pensée puisse s’accrocher à un épisode du livre existant, à une scène en gestation qui commence à émerger lentement dans mon esprit, à la manière de ces formes blanchâtres aux contours flous et mouvants qu’on voit se dessiner sur les échographies. Les notes, c’est donc plutôt pendant les phases d’écriture que je les prends. » (J.-Ph. Toussaint, L’Urgence et la patience, op. cit., p. 35)
34. Quoiqu’il dise de ce positionnement, « si mal nommé pour tous ces invisibles », ce type de rendez-vous pouvait se faire moment de rencontre privilégié, de dialogue véritable, de charme insoupçonné, surtout avec les femmes – « le fait que tel accent au coin de la lèvre, de l’œil, le fait qu’un éclat au fond des yeux, comme une fossette, le fait que cette voix mince, que ce timbre chaud, que même éraillée, le fait que les inflexions surprises des mots sous la résistance de la langue de l’autre, et celles des phrases emportées par un récit-fleuve sur toutes ces pages inattendues, le fait qu’un dessin à côté de quelques lignes insignifiantes, et le fait que toutes ces hésitations, le fait que toutes ces syncopes », peut-on lire dans une étrange liste de son journal qui semble ne pas devoir en finir.

35. Zazie, personnage principal du roman du roman de Raymond Queneau Zazie dans le métro, qui apparaît de nombreuses fois dans les notes, souvent au discours direct, est une sorte de marotte.

36. Dans la Wayback Machine (sur web.archive.org), on trouve quelques traces de ce que fut la version en ligne du livre sur Twilight Zone, livrée sous forme de feuilleton. Il s’avère que certains titres des textes sont différents de la version finale, et correspondent mieux à la « simplicité alittéraire » de L. Iyer dont il se réclamait malgré les propositions d’écriture parfois complexes, et qui pouvaient le laisser perplexe, qui lui permettaient de « pousser l’écriture pour [s]’y être cogné », lit-on dans sa correspondance électronique.

37. L’emploi des quelques mots saintongeais semble souvent ornemental, mais il arrive parfois, comme on le verra, qu’ils soient employés par une sorte de jeu de mots. N’oublions pas, cependant, que sous l’ornement peut se cacher le plaisir de retrouver et jouer avec les accents qui ont bercé son enfance, et nourri son imaginaire et son goût sinon d’autres langues (sans en parler aucune), du moins de la langue autre, de la langue qui se perd. C’est peut-être aussi une façon de témoigner pour les proches, disparus, qui ont fait vivre la langue maternelle sous un autre jour, avec une autre lumière, comme entre chien et loup.

38. Le feussinet, dans le patois saintongeais qu’il comprenait partiellement, est à rapprocher de la feussine, qui désigne une baguette longue, mince et flexible, une badine. Cela dit, le diminutif n’existe pas dans les dictionnaires spécialisés, et l’on sent bien que l’emploi du mot dans son contexte est à rapprocher du verbe dont il dérive, bien plus explicite : feusser.

39. Naïs, « la petite secrétaire », est la collègue et amie avec qui il a le plus correspondu durant des années. Et d’une certaine manière, tout le livre est déjà là, en puissance, dans cette correspondance qu’il n’aura eu de cesse de reprendre, de renverser, de réinventer dans son journal, pour dire, écrire, tout ce qui lui était interdit autrement. C’est donc d’abord avec elle, si l’on veut, qu’il s’est cogné au réel de l’écriture.

40. Cet autre chemin, plus long, plus vallonné et boisé, le faisait passer par Baignes-Sainte-Radegonde. Il aimait l’emprunter les jours de grand soleil. Il s’arrêtait, parfois, au village Ste-Radegonde à l’écart du bourg, devant la chapelle et son petit parc, et descendait jusqu’à la rivière, le Pharaon. C’est plus loin, à la sortie d’un virage, au bord de la route, seul au milieu des champs de céréales et des parcelles de vigne, que se trouve le chêne centenaire au grand feuillage.

41. Ce fut la seule réunion de conseil d’administration à laquelle il a assisté. Après ce compte-rendu aussi tonitruant qu’il déjoue les règles du genre, on comprend aisément qu’on ne lui ait plus demandé de porter la voix des employés. Et après le départ de JC, il a toujours décliné les invitations aux réunions.

42. Au cœur des pays du Sud-Charente, la structure se situe en effet dans un territoire rural identifié comme zone vulnérable par la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR).
43. On pourra lire cette troisième règle du « Pacte des copains » de Noël Coward dans le recueil Au Bonheur des listes, rassemblées par Shaun Usher, traduit de l’anglais par Claire Debru (2015), Paris, Le Livre de poche, 2016, p. 124.

44. Le non-renouvellement de son contrat de vacation à l’université a signé le début d’une période plus dure qu’il ne le laisse supposer ici : sans appétit, il a commencé à moins se nourrir ; à la pause méridienne, il partait d’autant plus volontiers déjeuner sur le parking du Leclerc, seul dans sa voiture, que Naïs rentrait chez elle ; un des chaussons aux pommes aplatis, tiré d’une boîte achetée dans le supermarché, suffisait ; le reste de son repas, dans ses boîtes Tupperware préparées la veille ou le matin même pour faire illusion auprès de ses proches, il le jetait ; mais les joues plus creuses et les pommettes saillantes au bout de quelques mois n’ont trompé personne, ni les vertiges.

45. Régine Detambel, masseur-kinésithérapeute DE, chargée de cours dans le cadre du DU Éthique du vieillissement et de la maladie d’Alzheimer à la faculté de médecine de Montpellier, titulaire du master 2 de Lettres Modernes, écrivain, auteur notamment de Les Livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative. La formation en ligne avec elle s’est déroulée en mai-juin 2016. C’est de cette rencontre, dans leur correspondance électronique, que provient l’espèce de devise alexandrine qui défilait gentiment sur son écran de veille : de temps en temps, coupez le fil, lisez un texte.

46. La Titine désigne, non une substance hallucinogène démultipliant et déformant l’espace environnant, mais bel et bien sa première voiture, la Fiat Uno qui a fini à la casse après l’avoir lâché sur l’autoroute (une durite). Le thème et la façon dont la phrase s’étire, sur le mode de la gradation, ne sont pas sans rappeler le passage de l’intoxication automobile dont parle Edgar Morin dans La Voie (cf. La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard, 2011, p. 240).

47. Mali, Algérie, Maroc, Portugal, Espagne, Pays de Galles, Angleterre, Italie, Croatie, Allemagne, Pologne, Biélorussie, Ukraine, Russie : ce sont là les pays d’origine des stagiaires à qui il a délivré quelques cours de français langue étrangère. Si le territoire est pauvre, c’est sans compter sur un autre type de richesse qui échappe aux radars de la DATAR.

48. Eduardo Galeano, « Vol de nuit », Les Voix du temps, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Alexandre Sánchez, Montréal, Lux Éditeur, coll. « Orphée », 2011, p. 197.

49. Il s’agit de la Maison communautaire pour l’emploi, parfois désignée par son sigle (MCPE), parfois sous forme abrégée (Maison communautaire), mais le plus souvent c’est « Là-haut ». Cette Maison, qui existe toujours, mais appartient désormais à une grande internationale privée de travail, se situe au pied du château, rue de la Motte, non loin de la nouvelle place, côté aire de jeux.

codicille

1. À peine ai-je terminé un texte, me viennent très vite, désormais, quelques notes pour le prochain, même si la proposition d’écriture n’existe pas encore. Nouveau document, copié-collé de l’en-tête « Outils du roman #15 », j’actualise le numéro, première note : la prochaine proposition s’intitule « Notes du traducteur » ; j’imagine qu’il va falloir parcourir tout ce qu’on a écrit et, en piochant ici ou là, développer l’ensemble dans tous les sens possibles – pour de nouveaux départs d’écriture ? –- ; de là, je me demande : 1) si des notes sur ce prochain texte de Notes sont encore possibles, souhaitables ; 2) si les Notes vont concerner les notes mêmes des précédents textes.

2. Comment est-ce possible ? Sur le site Tiers Livre, la proposition d’écriture n’apparaît toujours pas ; mais sur le blog, la Revue, je m’aperçois qu’une première contribution est déjà en ligne !

3. Dans la Revue, j’aperçois un article en attente de publication depuis trois semaines, intitulé Avant le soir, d’Amélie. Il n’est effectivement pas en ligne sur le site. Pourquoi ? Un oubli certainement ? Son contenu ne justifie aucune mise à l’écart. Il est même simple, agréable et étonnant à lire. Sous son apparente simplicité – dans le cadre de la neuvième proposition, dont je ne me souviens pas, où l’on attendait « trois points d’énonciations, sur un même contenu visuel avec cadre » (et je me demande bien ce que j’ai pu écrire) –, j’ai l’impression que, au-delà du café servant de contenu visuel, au-delà du verre omniprésent qui sert de cadre visuel (réel comme les surfaces vitrées et les verres, ou virtuel comme le fait d’imaginer un cadre avec ses doigts avant de photographier ou de filmer), il n’y a qu’un seul point d’énonciation : de force, d’énergie : arracher (le chatterton), briser (le pied d’un verre), agiter (la touillette, le breuvage). Un même point qui justifie peut-être la note lapidaire, plutôt étrange, d’Amélie -– comme une autre déclinaison ? : « difficile de ne pas les faire s’agiter. »

4. Et cette réplique, dans Yoga : « C’est bien. Tu n’es pas seulement venu prendre notre malheur : tu as apporté le tien. »

5. En atelier d’écriture, on varie beaucoup les plaisirs, le plaisir des formes, et parfois on s’essaie aux formes les plus modernes. Ce faisant, sait-on à quel point on peut être classique ? « Voulez-vous du public mériter les amours, / Sans cesse en écrivant variez vos discours », lit-on dans le premier chant de L’Art poétique de Boileau. -– Il est même question de Barbin quelques vers plus loin !

6. « Il s’agit d’accompagner ce qui n’existe pas, ou ce qui n’existe pas encore. » Voilà qui m’arrange. L’application Reader View de mon navigateur estime le temps de lecture de l’ensemble de mes textes entre 198 et 256 minutes. Moi qui suis plutôt un lecteur lent, si j’avais dû me relire Dieu sait combien de temps j’aurais mis. C’est que je n’ai pas que ça à faire ! – Mais est-ce que je vais gagner au change ? Lire ce que je n’ai pas encore écrit pour l’annoter seulement, il va falloir l’écrire à part soi dans le temps même de la Note, et ça peut durer parce qu’il y en a des choses qu’on n’a pas encore écrites, même dans le champ restreint du travail au lieu de la vie qui l’enveloppe (quoi que : n’y a-t-il pas des moments où le travail prend le relais de la vie, lui donne son élan, et même de l’allant ?).

7. Ma fille fait ses devoirs de musique. Elle écoute des extraits de morceaux classiques célèbres. J’ai beau gonfler ma batterie de disques pop en tous genres, le thème du film Mission me souffle encore.

8. La première Note provient d’une note que j’ai effacée ici. L’expression, trop près d’un nœud impossible à démêler, n’en finissait plus de se perdre en détails stériles. Je me suis dit qu’il fallait renverser le rapport à partir d’une vraie Note, comme un détail en soi.

9. La seconde Note vient du fait que le livre de Walter Benjamin se trouve sur ma table de nuit (une chaise en fait). La veille au soir, j’avais envie de relire « Visite d’une fabrique de laiton ». Pourquoi « La folle journée (trente casse-tête) » pour référence, alors ? Pour m’imposer au moins trente Notes (et relire le texte de cette émission radiophonique).

10. La troisième Note n’est pas encore écrite : c’est ici un simple prétexte pour signaler que les autres non plus. -– Quand la note précède la Note. – Mais on peut aussi imaginer comment les Notes peuvent s’engendrer d’abord par association d’idées : la référence à Benjamin renvoyant à un passage de Jean-Philippe Toussaint (dont j’ai retrouvé le livre), puis à Lars Iyer pour ses idées sur la littérature en apparence aussi tordues que le titre de son petit livre (qui se trouve juste à côté de L’Urgence et la patience), etc. Quelques références littéraires (et j’ai peut-être déjà fait le tour ; mieux vaut d’ailleurs éviter la surcharge ; et prendre soin de détourner la référenciation) à disséminer parmi les prochaines Notes.

11. Amorce désigne de façon abrégée le dispositif d’orientation et de formation Amorce de parcours. Plus précisément il s’agissait d’un marché de la Région Nouvelle Aquitaine ayant pour objectif de « favoriser la progressivité du cheminement individuel et permettre la décision autonome des publics en recherche d’emploi rencontrant des difficultés d’accès à la formation et à l’emploi afin de leur garantir une orientation professionnelle choisie », les actions mises en œuvre devant offrir « la possibilité aux publics de retrouver la dynamique et les codes professionnels, de se projeter dans un parcours et de construire un projet professionnel, d’accéder à une qualification ou directement à un emploi ». -– Non, comme Note, ça ne va pas. Il faut un bon coup de hache.

12. Et quand toutes les Notes seront rassemblées : permutations, combinaisons, dispersions, fréquence (auteurs cités), écarts, tris croisés, incertitudes relatives.

13. Malt Olbren, Outils du roman : « C’est une technique de travail essentielle. Vous rodez, vous lissez, vous augmentez. Ce qui vous fatigue à recopier, vous l’oubliez. » – Nicolas Boileau, L’Art poétique : « Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : / Polissez-le sans cesse et le repolissez ; / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

14. Aujourd’hui, les Notes se sont déroulées comme des serpentins. Tu es presque surpris quand ça s’arrête, et tu voudrais que ça continue.

15. En soi, la numérotation des Notes n’a pas de sens. Elles sont distribuées de manière presque aléatoire, et peuvent largement prendre la place d’une autre, moyennant le respect d’une distribution relativement équilibrée des références aux auteurs, histoire de varier les plaisirs. Un parti pris, bien sûr, qui n’est pas moins contingent que si les Notes avaient été classées par catégories, ou articulées entre elles –- et certaines le sont.

16. Twilight Zone au lieu de Tiers Livre. Va-t-il falloir effectuer ce changement dans les textes précédents ? Mais surtout, est-ce bien raisonnable ?

 

15. Un stagiaire


proposition de départ

« De la pêche à la ligne. » Tous les mardis matin, à la question de savoir ce qu’il avait fait le week-end j’avais droit à la même réponse : « De la pêche à la ligne. » C’est tout. Et chaque fois, il fallait l’interroger pour en savoir un peu plus. Il fallait enchaîner les questions pour obtenir un semblant d’histoire. Une histoire de pêche à la ligne. Une histoire de silence, de calme. Une histoire de vélo, de coteau. Une histoire de canne à pêche avec son grand-père. Une histoire de moulinet, de fil nylon tresse, d’hameçon, d’achets. Une histoire de bouchon qui frétille, d’épuisette. Une histoire de sieste. Une histoire de belle saucée. Une histoire pour lire les histoires de La Pêche. Une histoire de sac à dos, de sandwich, de thermos de café. Une histoire de brochet, un jour, un beau. Une histoire de petit frère à aller chercher. Une histoire de la rivière qui était presque à sec en plus. Une histoire de bredouille. Une histoire de pieds dans l’eau. Une histoire du bruit de l’eau, du vent dans les arbres, du soleil, de l’ombre. Une histoire de friture en général. Une histoire de ça mord ! Une histoire de casquette sur le visage. Une histoire de pain de coucou. Une histoire de lecture qu’il poursuivait dans la salle de cours, la salle info, le Centre Ressources. La première chose qu’il sortait de son sac c’était sa lecture, son magazine, La Pêche. Ensuite un stylo, et un paquet de feuilles volantes. Et il attendait. Il regardait les autres parler. Il sortait son téléphone de sa poche et l’allumait. Il jetait un œil par la fenêtre. Il répondait oui. Il attendait. Il se grattait la tête. Il soulevait une page du magazine. Il jetait un œil par la fenêtre. Il fouillait dans son sac. Il répondait oui. Il attendait, c’est tout. Il soulevait une page. Il rallumait son téléphone. Il se grattait la tête. Il jouait avec son stylo. Il le ramassait par terre. Il rejouait avec, en jetant un œil par la fenêtre. Il répondait oui. C’est tout ? Oui. On attendait. Il se grattait la tête avec le stylo. Il regardait par l’imposte. Il répondait non. Il attendait, c’est tout. Même devant un ordinateur, il fallait lui demander de l’allumer quand les autres l’avaient fait librement et consultaient déjà leur messagerie, les offres d’emploi, reprenaient les exercices de la dernière séance, en ligne ou sur traitement de texte, avec une page ouverte pour écouter en même temps la musique. Et après ? Après, lui demander ceci, cela. Après, lui dire de faire ça. Après, une matinée où je me suis retrouvé seul avec lui – pas tout à fait, il y avait cette jeune stagiaire qui avait travaillé dans la champignonnière du Saut aux Loups, mais elle était si discrète et si autonome dans ce qu’elle avait à faire que c’est presque comme si je n’existais pas –, lui proposer une image à décrire. Après, s’apercevoir qu’il n’a écrit qu’une phrase tordue. Après, écrire sous la phrase la question qu’est-ce que tu vois d’autre ? Après, lui demander de répondre par écrit, dessous, à chaque fois. Après, des chapeaux. Après, quoi d’autre ? Après, son chapeau à lui il est sale et abîmé. Après, quoi encore ? Après, les autres ils tournent le dos. Après, à qui ? Au vieil homme ? Après, qu’est-ce qu’il fait ? Il s’appuie sur la barrière. Après, pourquoi ? Pour regarder quelque chose ? Après, les autres, qu’est-ce qu’ils font ? Ils regardent autre chose. – Quoi ? Quelqu’un. – Qui fait quoi ? Qui parle. – Où ça ? Sur une scène. – Et qu’est-ce qu’il dit ? Je sais pas. – Et lui, qu’est-ce qu’il voit ? Des chevaux. – Qui font quoi ? La course. – Qui c’est qui gagne ? Le cheval blanc. – Pourquoi blanc ? Je sais pas mais pas noir. – Qu’est-ce qu’il gagne ? Je sais pas. – L’homme sur scène, de quoi il peut parler ? De la course. – Comment il peut parler ? Vite et des fois il crie. – Et les autres, pourquoi ils ne regardent pas la course ? Je sais pas. – Et le vieil homme, pourquoi c’est le seul à regarder ? Il s’en fout de l’autre il préfère les chevaux. – Et après, qu’est-ce qu’on voit d’autre ? On voit pas ses yeux. – Et après ? Les mains jointes ? – À quoi ça te fait penser ? Rien. – Et qu’est-ce qu’on voit d’autre après ? Le panneau San Francisco. – Et après ? Je sais pas. – Qu’est-ce qu’on voit avec le vieux bonhomme ? C’est comme une gamelle cabossée comme son chapeau. – Et après ? Je sais pas. – La couleur ? Y en a pas. – Noir et blanc, c’est pas des couleurs ? Alors des gris ? – Les mains jointes, ça ne te fait penser à rien ? À rien. – Après, c’est tout ? Il ne savait pas. Après, j’ai redressé les phrases et je lui ai demandé de taper ce qu’il venait d’écrire lui, sans mes questions, on verrait ce que ça donne et ce qu’on peut faire ensuite. Mais je ne verrais rien du tout. Devant l’ordinateur, il aura surtout passé son temps à regarder des images de poissons et à feuilleter La Pêche, pendant que j’étais avec la jeune stagiaire pour savoir où elle en était avec son exercice, quelle espèce de roman elle avait composé – parce qu’une fois lancée, on ne l’arrêtait plus Aurore (ça me revient maintenant son petit nom), elle prenait le temps de détailler les faits en dressant de petites listes, et en glissant ici ou là des bribes de dialogue dont elle se souvenait. Pas de roman avec lui. Juste un bout d’histoire de pêche à la ligne sans lendemains. Rares sont les fois où il a livré quelque chose de son quotidien : la famille d’accueil la semaine, les faux frères qu’il va chercher à l’école, la mère qu’il retrouve le week-end, « des fois ça part en live ». Mais ces tranches de vie, je n’en aurais pas eu connaissance si je ne l’avais pas questionné. Il ne s’adresse à l’autre que si celui-ci engage la conversation, et l’interroge. C’est un peu comme s’il ne connaissait que l’interrogatoire pour communiquer. Autrement, il ne s’exprime jamais. Il est là. Là, c’est tout. Là, pendant la pause-café, juste derrière les autres qui discutent. Là, assis sur les marches, avec La Pêche. Là, dans le cabanon, à manger toujours le même sandwich au pain de mie. Là à regarder par la fenêtre. Là à dire oui, à dire non. Là, contre le mur, à prendre le soleil. Là, sous l’arbre, près de son scooter. Là à fouiller sous son siège. Là à sortir son téléphone de sa poche, à jeter un œil, à le remettre dans sa poche. Là avec la même veste noire, trop chaude pour les beaux jours, trop froide pour les mauvais. Là avec le même jean délavé. Là toujours aussi mince, toujours aussi grand. Là avec ce scooter pétaradant. Là, son casque, et il se frotte la tête. Là toujours à l’heure, premier entré, premier sorti. Il est là, mais c’est toujours un peu à l’écart. Là, mais comme là-bas. Là comme de passage. Comme il était là le jour où la séance a failli mal tourner. Jeudi 17 novembre 2016, précisément, en fin de séance vers midi. La matinée s’est déroulée d’autant plus tranquillement qu’au lieu d’écrire (tant bien que mal pour certains, surtout quand vient le moment des corrections et des règles d’usage à retravailler à coups d’exercices du vieux Bled ou de Françaisfacile.com) on l’a d’abord passée à discuter de l’actualité. Après, à creuser un peu l’actualité avec un extrait de la lettre-livre Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris. Après, à élargir l’actualité avec des tableaux trop célèbres (La Liberté guidant le peuple, Le Radeau de la Méduse, en avers et revers symboliques de ça peut vouloir dire l’actualité, l’histoire). Et aussi à la retourner, avec des photos de Guillaume Lavit d’Hautefort, des camps de réfugiés, des campements, des tentes, jusque dans leurs structures matérielles, tableaux et compteurs électriques aux fils emmêlés, recharge de téléphones portables à terre, sur de multiples multiprises, et jusque dans la texture des tentures, jusque dans la trame des toiles souvent trouées, déchirées, avec des corps derrière et comme pris dedans, des motifs dans le voile, estompés, ou des ombres. « Non mais si c’est pour me parler des migrants c’est même pas la peine quand j’vois l’argent qu’on leur donne alors qu’on fait rien pour les mecs qui dorment dans la rue et qui sont bien français eux ouais et j’sais bien qu’on va m’faire passer pour un j’sais pas quoi qu’en a rien à faire des autres et ben moi j’dis non j’refuse non et non c’est pas ça parce que c’est même pas ça le problème mais c’est ce que j’pense voilà c’est c’que j’en pense et j’sais bien qu’tu vas pas être d’accord toi et qu’tu vas m’balancer des trucs intelligents et qu’j’aurai tort parce que toi t’as tout bien réfléchi à c’que tu devais faire de c’matin parce que t’as fait des grandes études pour ça des études d’intello pas comme moi hein et alors c’est du tout cuit ces sujets de société pour toi et ben moi j’dis qu’non non-non c’est pas cuit c’est pas du tout cuit parce que t’es pas t’es pas à ma place tu sais rien d’ma vie t’es pas à notre place tu sais pas tu sais pas c’que c’est d’entendre toujours le même blabla des médias et réseaux emmêlés toujours ces plaintes de comment les autres ils vivent dans la misère et regardez regardez-moi ça comment ils vivent comment ils sont malheureux voilà le blabla qu’on c’croirait à l’exposition coloniale tiens regardez-moi ces pygmées alors que moi nous c’est pareil que les autres pas de la même façon ouais d’accord parce qu’on est dans un pays riche il paraît mais c’est pareil pareil à la manière des pays qu’on dit riches et riches de quoi d’abord j’voudrais bien qu’on m’le dise ça hein d’abord parce que j’ai pas un rond moi trois fois rien et les autres ici avec et qu’on m’fasse pas l’coup des aides sociales merde c’est rien ça c’est trois fois rien mieux que rien mais trois fois parce que c’est juste pour acheter la paix sociale ça tu vois et j’sais c’que c’est ces tours de passe-passe et j’sais aussi qu’y a des mecs ils veulent pas jouer ils en veulent plus ils en peuvent plus et ils préfèrent la rue et on fait quoi pour eux hein on fait quoi rien que dalle nada la dalle qu’ils ont dans la rue et pas comme moi parce que j’ai pas l’courage comme eux même si c’est pas l’envie d’tout envoyer en l’air j’ai pas l’courage j’reste avec mes restes de fin mois raides sans m’plaindre sauf aujourd’hui ouais parce que des fois ça déborde parce que des fois c’est raide et toi avec d’abord j’parie toi avec parce que j’sais bien que c’que tu fais c’est bien les textes les tableaux ça change quand même du blabla mais il est jamais loin celui-là t’es pas assez loin de tout ça les zaptualités comme il dit mon père les zaptualités mais j’suis sûr qu’tu touches pas un rond toi non plus et qu’c’est pareil pour toi aussi cette misère ce blabla à la façon des pays riches de ses travailleurs pauvres pauvres et pas précaires ouais parce que ça veut rien dire ça ce mot d’précaire c’est lui qu’est précaire à force d’être rabâché rebattu remâché dans nos oreilles pour effacer l’autre mot pour effacer la pauvreté et ça aussi c’est un tour de passe-passe mais y’en a marre marre-marre d’entendre ce blabla médias réseaux mêlés qui nous dit que et que et que et que et encore que pour nous dire de penser ça et ça et ça et moi j’dis non non-non moi j’dis qu’j’ai aussi raison quelque part et qu’j’ai pas envie d’en entendre parler de c’que tu vas dire et qu’tu veux nous faire dire même même si t’en as pas conscience ou qu’tu fais mine de parce que ça sera bien dit c’que tu vas dire parce que ça sera bien caché avec tes questions pour nous mettre sur la piste et quelle piste parce que tu l’auras bien dit bien fait bien pensé bien prémédité bien tu et tu nous auras bien tués avec ton blabla à toi pire que l’autre sans fin si ça s’trouve eh ben moi non j’dis non et non fini l’blabla fini moi j’te l’dis comme l’autre Pagny à salades qui l’a chanté haut et fort parce que l’État lui taxait sa fortune non mais sans rire mais j’te l’dis quand même que vous aurez pas ma liberté d’penser et c’est c’que j’pense quand on entend c’qu’on entend et qu’on voit c’qu’on voit toujours ce blabla-blabla eh ben oui on est content d’penser qu’personne rien ni personne migrants ou intellos toi et les autres là et là-bas on l’aura pas ma liberté d’penser c’est tout ! » Le débat était lancé. L’activité partait en live. La séance ne s’arrêterait pas à l’heure. L’actualité nous dépassait. Des noms d’oiseaux fusèrent. Le visage d’untel, jusqu’ici fermé, se sera éclairé. « Mais vous d’abord pourquoi ça vous touche ça hein ? pourquoi ça vous touche tant ces questions hein ? ces questions-là pourquoi ça vous touche comme ça hein ? » À l’autre bout de la tablée, près du jeune pêcheur à la ligne – qui jusqu’à présent n’avait fait que regarder quelques images du magazine, se tourner vers la fenêtre, allumer éteindre son téléphone, plonger la main dans son sac, regarder les autres parler, faire tourner et tomber son stylo, se gratter l’arrière de la tête, lâcher les mêmes non et j’sais pas aux questions – je me tourne vers lui et lui demande ce qu’il pense de tout ça. Il hausse les épaules. Peu après il me dit : « C’est bientôt l’heure. » Je lui réponds qu’il peut s’en aller. Mais il sort une feuille de son sac, prend son stylo, se met à écrire et glisse la feuille vers moi : « el revillintra Orore » J’emprunte son stylo et réponds : « Je sais pas. »

CODICILLE

– À quel moment s’arrête le mort de parler ? Du texte original écrit, avec ses airs de brouillon (je peux conserver quelques coupes, et laisser de la couleur), à la copie qu’on envoie pour l’édition en ligne (mise en page définitive, noir sur blanc, le codage utile – les accolades pour l’italique), au texte qu’on lira sur le site : ça peut ne pas correspondre à ce qu’on imagine. Et il fallait que ça tombe sur le texte du mort, ça ! À croire qu’il a encore des choses à dire – et qu’il est peut-être loin d’en avoir fini ! –, même si c’est d’une autre façon. Parce que je constate, du côté du lecteur :

  que manque un mot à la dernière note (un petit oubli, certainement dû à une maladroite opération de copie-colle-coupe-ajout-supprime-rajout-retour-etc., qui passera inaperçu à la lecture tant le mot manquant est facile à deviner) ;

  que n’apparaît pas la véritable dernière note : de l’original à la copie, j’aurai oublié de la copier-coller (car la copie n’intervient pas après la version finale du texte, mais toujours un peu avant : la modification de l’un doit alors nécessairement être suivie de celle de l’autre ; surtout quand elle s’effectue d’abord sur la copie…) ;

  que devient fou l’italique : après son texte, au mort, à partir du premier tiers de la première note, il court, l’italique, et il court non seulement jusqu’à la fin, mais saute sur le texte précédent – « la vieille étincelle », et c’est comme si on soufflait dessus, oh malheur ! –, et quelques notes, avant de s’arrêter à la fin de la septième – ouf ! ; mais je sais d’où vient cette folie, c’est une histoire de codage, une histoire d’accolades en trop ou en moins : c’est juste une histoire de faute de frappe :

 au premier coup, un crochet fermant, au lieu de l’accolade du même type, a laissé filer l’italique ; son arrêt, au second coup, vient d’une accolade fermante, mais fermante en écho à celle qui ouvre la grande plage italique ;

 or, pour laisser courir comme ça l’italique si longtemps, il faut que l’accolade ouvrante des derniers mots en italique ait aussi disparu, les autres mots devant normalement apparaître en italique, dans le texte et les notes, ne constituant alors, sur le plan du code, que des accolades dans l’accolade sans incidence sur celle-ci ;

- et en effet, on retrouve dans la septième note du texte treize, à la place de l’accolade ouvrante (devant l’extrait des Lionnes en italique – ça m’apprendra à ne pas utiliser les guillemets !), le symbole dièse.

Il suffira donc de remplacer le crochet et le dièse par les accolades qui conviennent, et les choses rentreront dans l’ordre. Ou à peu près. Ce problème, trop visible ici, en recouvre d’autres certainement qui nous échapperont toujours. D’ailleurs, le titre du livre de Lucy Ellmann n’est pas en italique au début de la dixième note de « la vieille étincelle ». Mais il ne s’agit pas simplement de problème technique. Ou plutôt, s’il s’agit toujours de ça, c’est à la mesure de la mécanique dont une partie, la dynamique (le rapport aux forces sans quoi la mécanique ne vaut rien), m’apparaît aussi comme l’horizon. Parce que c’est ça qui nous échappe, après le texte, c’est qu’il continue, d’une manière ou d’une autre, il n’en finit pas vraiment. Preuve en est avec cette course folle, d’un texte sur l’autre, de l’italique, qui pourrait faire croire qu’il y a là un autre texte qui se dessine, un texte fantôme. Et avec cette idée et cette image, aussi, qui me renvoient à celles qui auraient pu apparaître dans le dernier texte : le fait que Jospin courait en short ; le fait qu’il était en sueur, que ça lui courait sur le visage ; le fait qu’il aurait préféré courir que faire du vélo, vent de face, le mort ; le fait que dans les réunions complexes, techniques, costumé, cravaté, Jospin pouvait attraper une de ces suées ! ; le fait qu’il aurait mieux fait de les laisser courir, les trente-cinq heures ; le fait que les trente-cinq heures ont précipité le morcellement du travail ; le fait qu’à sa place, moi… ; le fait qu’il en reste quoi, aujourd’hui, en fait ? ; le fait que le travail ça court pas les rues, ni dans les couloirs de l’Hôtel Matignon ni sur les pistes cyclables de l’Île de Ré ; le fait que trente-cinq c’est pas un compte bien rond pour faire un bon cycle ; le fait que le système d’embauche-débauche n’en a plus besoin ; le fait que le travail pour le ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion se réduit au contrat ; le fait qu’il travaillait à mi-temps, à peine ; le fait que trente-neuf, c’était pas mieux que trente-cinq ; le fait que sous Jospin c’était le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et que ça change rien ; le fait que la Solidarité ça court pas les rues non plus ; le fait que les trente-cinq heures c’est pour l’Emploi ; le fait qu’il courait pas après le travail et que ça le faisait suer ; le fait que le travail ça se décline en : CDI, contrat de chantier ou d’opération, CDD, CDD à objet défini, CDD senior, travail temporaire, travail à temps partiel, travail intermittent, contrat saisonnier, contrat vendanges, poste d’adultes-relais, TESE, CEA, CESU, CESU préfinancé ; le fait que Jospin, c’était quel type de contrat ? ; le fait que dans la structure peu sont aux trente-cinq heures ; le fait qu’ils courent pas mal, et que lui aussi courait ; le fait que le CDD d’usage, a un statut à part sur le site du ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion ; le fait qu’une association, structurellement, c’est pas une entreprise, mais la conjoncture fait qu’elle court du même pas, prise dans le même cycle ; le fait que ses compétences en la matière, c’est comme quand il faisait du vélo, vent de face, comme quand Jospin faisait un footing, en sueur, dans la réserve de Lilleau des Niges ; le fait que les contrats aidés ont été remplacés par des contrats d’insertion, et que ça change rien ; le fait que la Solidarité n’a pas l’air de se décliner sous forme de contrat ; le fait que sa parole en la matière, vraiment, ne valait rien, qu’elle était déjà morte en la matière ; le fait que c’est comme ça pour beaucoup ; le fait que l’Insertion se décline en : CUI-PEC (avec variantes : CUI, CUI-CAE, CUI-CIE), Emploi d’avenir (fini depuis le 21 oct. 2019), contrat adultes-relais (pour réaliser « des missions de médiation sociale et culturelle de proximité »), CCD senior (pour aider à la « liquidation de leur retraite »), Garantie jeunes (au préalable, « il faut intégrer un PACEA ») ; le fait qu’aujourd’hui, 27 septembre 2020, j’ai vu à la télé le ministre des Solidarités et de la santé ; le fait que « le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver » ; le fait que dans Working man’s death, il faudrait une suite, un moyen métrage, ou un court annexe, sur les travailleurs dont l’objet est le travail (surtout quand il n’y en a pas et qu’on n’en veut plus, ou pas comme ça) ; le fait qu’il aimait bien ce mot de Patrick Chamoiseau : « le devenir est dans notre capacité à nous tenir ensemble, debout, solitaires et solidaires, en face de l’impensable » ; le fait que sur Wikipédia : « le débat continue, près de quinze après le vote de la loi, sur son abolition et un possible retour aux 39 heures » ; le fait que cinq ans après cette note Jospin ne court plus dans les couloirs ministériels ni sur les pistes rétaises ; le fait qu’il aime bien quand feu Henri Salvador chante « Jardin d’hiver » ; le fait que la petite note manquante est solidaire d’une autre chanson qui dit : « un tour de manège/des feux de joie avant qu’il neige/des phares, des lumières/de toi et moi avant l’hiver » ; le fait que c’est du travail une petite chanson, la mélodie qui court, le refrain qui va et vient, qui fait un, deux, trois tours ; le fait qu’un contrat de travail c’est aussi du travail, même si ça file plus droit ; le fait que, donc, par syllogisme, un contrat de travail correspond à une chanson ; le fait que Jospin n’y aura jamais songé, même dans ses pensées plus libres, en courant ; le fait que la petite note manquante, quand il avait le vent en pleine face, à vélo, il ne savait pas encore qu’elle dirait : Encore une nuit mangée par les derniers ajouts et retouches. Quel feu d’artifice ! Pour ne pas se perdre, tout ce rouge, ce bleu, ce bleu cyan, ce vert brillant, ce jaune, avant le noir sur blanc final ! Et le texte a encore grossi. C’est donc si bavard, un mort ?

1. Ça commence bien… -– Vivement la proposition 15 de f. –- Ouais, on en a plein les oreilles ! -– Ça devient de l’obsession son mort. – Et il mélange tout, la 14, la 13. -– Les oreilles ? tu veux rire, s’écrie Zazie, tu veux dire…

2. Selon Glenn Gould, l’art viserait « la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement » (phrase citée par Emmanuel Carrère dans Yoga). Pour la visée, je ne sais pas. Pour la construction patiente, oui. Sur la durée d’une vie comme sur celle d’une saison d’atelier d’écriture, et même celle d’un texte, d’une phrase qui ne va pas, d’un mot qui ne vient pas, du réel qui résiste (toujours), du présent qui fuit (tout le temps). Et alors, quel combat ! – Ce qui me renvoie, tiens, à L’Urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint.

3. f m’a appris que le groupe Zoom avait lu mon texte en mode fact that, et balayé l’ensemble de notes annexes à chaque texte. Indirectement, je l’ai invité à remercier le groupe de ma part. Mais ça, je peux quand même le faire moi-même, sur le groupe Facebook. Seulement ça, ce n’est pas la même chose que répondre à un message. Les images qui suivent sont idiotes mais, quand j’ouvre ma messagerie, pour lire les mails et y répondre, je me retrouve avec une feuille blanche, une plume, un encrier et une bougie, derrière l’écran, et on observe la flamme vaciller et l’obscurité tomber, et la Madeleine pénitente de Georges de La Tour. Alors que sur Facebook, avec tous ces petits mots qui vont et viennent, se répondent, se répètent, se développent, se renvoient, se détournent, se ratent, se réfutent, se défient, réussissent, se déplient, se déroulent, se reformulent, se dégagent, se révèlent, se renouvellent, se déploient, petit à petit, d’un mot à l’autre, j’ai beau avoir sélectionné le mode sombre j’entends encore une de ces histoires loufoques qui fusait en brèves, autour du comptoir de La Lune dans le caniveau (aux Capus à Bordeaux), commencée par l’un, qui n’en connaîtra pas la fin racontée par l’autre, qui n’était pas encore là au début, et je ne vois toujours pas comment entrer dans le tourbillon de paroles ni quoi ajouter à l’histoire (car mon tour viendra) sans en briser le flux et se faire allumer, et devenir le nouveau pantin de la prochaine anecdote – parce que le loufoque, parce que les dérives, les ruptures, les chutes, les rattrapages, ça s’organise, mine de rien. Ça va vite pour moi, et trop peu de choses à dire. – Mais faut pas s’en faire pour si peu : un merci la compagnie, salut en partant, voilà.

4. 15 : « un personnage à côté, ou en dehors, de ce qui nous relie à cette première nécessité de l’écriture... » Est-ce de la même nature que Barthes lorsque, décrivant sa démarche d’une note biographique à chaque photo des personnes que Proust a fréquentées, il écrit ? : « Le peu de mots que je dirai indexe quelque chose qui n’est pas ce que je dis ; je ne parle pas là où ça est, je parle à côté ; c’est le propre de la Fascination, du Bégaiement. »

5. Ici et là, dans la structure, on a collé des affiches aux couleurs de l’Europe, garante de l’Emploi. C’est obligatoire, c’est inscrit dans je ne sais quel cahier des charges. Chaque jour, on passe donc devant des personnages garants de l’Emploi pour l’Europe, des images de travailleurs, de formateurs, de demandeurs d’emploi (on ne dit plus chômeurs). Des images, pas des photographies, comme dans Acteurs du siècle. Est-ce que je peux les traiter de la même façon, imaginer les gestes du travail, là, tels qu’on voit ces personnages, même si ce sont tous des acteurs, des mannequins ? Quels mini scénarios aurait-t-elle écrit, Agnès Varda, qui auraient amené ces personnes à jouer un rôle dans une affiche pour l’Emploi, garant de l’Europe ? Est-ce que pour chaque affiche, pour chaque personnage, on pourrait rejouer Une minute pour une image ?

6. Et si c’était moi le personnage secondaire ? Mais je ne vais quand pas refaire le même coup qu’en arts plastiques ? J’étais au collège, j’avais onze ou douze ans, treize peut-être. La prof, dont je ne sais plus le nom, avait demandé de réaliser le portrait de quelqu’un, un parent, un ami, un inconnu. Et moi, l’autre que j’avais choisi, c’était moi ! Vous imaginez ? L’os à moelle qu’on donne à ronger aux psychanalystes. C’est comme si les autres n’existaient pas. C’est comme s’il y avait moi et… moi. En même temps, je n’existe pas puisque je me prends pour un autre. Ou alors, de l’altérité, le seul lieu possible où elle existe vraiment, c’est en moi. Il y a moi et… quelqu’un. Quelque part, en moi, quelqu’un. Et qui n’est pas moi, mais n’en sort pas. Jamais. Vous imaginez, l’espèce d’osso buco ? – N’empêche, d’un point de vue plastique, il était pas mal mon portrait en alter-ego, avec ces petits bouts de papiers découpés, déchirés dans un catalogue (La Redoute sûrement, il n’y avait que ça), collés. Et j’ai eu une bonne note.

7. Au travail, qui est secondaire ? Pas les stagiaires ni les collègues, a priori. Et comme je ne bouge pas de la structure… Ceux qui ne restent pas longtemps ? un stagiaire venu une fois ou deux ? un collègue pour un remplacement, un stage ? un élu du conseil d’administration, qu’on voit seulement lors de l’assemblée générale ? un collègue éloigné, d’une autre structure, de passage, à qui on a pu rendre visite un jour ? celles et ceux dont il ne reste qu’une image, ou presque ? et alors on observe une minute ?

8. « Ne croyez rien : essayez. Faites l’expérience. » Dans Yoga, Emmanuel Carrère se souvient ici de ce qu’il a entendu. Plus loin, il écrit : « Je n’ai pas d’accès direct à l’expérience, il faut toujours que je mette des mots dessus. »

9. Je viens d’écrire cette première phrase (c’est tout) : La pêche à la ligne, c’est au fond tout ce qui l’intéressait. Ça ne va pas. C’est un fait, et j’aurais pu l’écrire en mode fact that. Mais il y a encore trop d’empathie, d’emphase, avec la virgule qui retient et propulse la seconde partie très subjective : le présentatif, la locution adverbiale, l’adjectif, et le verbe intéresser qui met en valeur le goût, la satisfaction. Évidemment, ce poids subjectif doit attirer l’attention sur le premier moment de la phrase, sur quoi il porte : il faut donc relire la pêche à la ligne, et se demander pourquoi un tel poids sur ce qui semblait si commun en première lecture, pourquoi une seconde lecture : y aurait-il un second sens ? la pêche à la ligne ne serait pas celle qu’on croit ? – Le personnage secondaire finit donc par passer au second plan, derrière la voix qui parle de lui et, ce faisant, ne parle en fait que d’elle. Ne vaudrait-il pas mieux écrire que chaque jour, en arrivant, il posait un magazine de pêche à la ligne sur la table ?

10. Imposte : voilà un mot que je cherchais et qui ne venait pas au moment voulu. Y a-t-il un lien avec imposteur ?

11. Ce texte ne vient pas. Trois lignes. Écrire en fact that m’aiderait-il à avancer, et à rester concentré sur les faits, rien que les faits, et pour l’élan, le rythme.

12. La scène où il s’agit de décrire la photo de Dorothea Lange, White angel breadline, je suis persuadé d’avoir déjà écrit avec. Mais où ?

13. Un personnage secondaire, n’est-ce pas une sorte de double, soit du personnage principal, soit du narrateur, positif ou négatif (ou neutre), afin de délester l’un ou l’autre de propriétés qui le surchargeraient ? C’est ce à quoi me fait penser la façon dont se développe le texte, disons par redoublements : par l’alternance de séries de phrases courantes et de phrases brèves ; par un mode relativement répétitif dans les séries de phrases brèves ; par les échos dans le texte ; et par la présence, autour du personnage secondaire principal, de deux personnages secondaires au carré (dont un réduit à une voix) qui se font face dans le même espace où l’empathie et l’antipathie demeurent possibles, peut-être pour rendre en creux, justement, le relief que n’a pas l’espace a-pathique.
14. Encore une fois, je ne suis pas sûr de la fin du texte. Avec le monologue, elle semble manquer ce qu’elle vise (un personnage à l’écart, là-bas, comme de passage). – Eh bien, si la fin est elle-même « à côté, ou en dehors » du texte, alors tout va pour le mieux. Et si ça ne va pas, à défaut de maîtriser l’écriture soyons quittes pour avoir conscience, en partie, de ce qui se passe en elle.

14. En réunion


proposition de départ

Fétide… C’est ça. Une odeur de je ne sais quelle bouche… Comme quand tu te réveilles le matin, la langue pâteuse. Surtout les lendemains de cuite. Une crise de bâillements et déjà tu sais comment va se passer ta journée… Fétide. C’est ça qui s’impose. Mais là, ça venait pas de moi. Souvent c’était moi. Parce que moi, maintenant, c’est toujours comme ça. Mais ça venait pas de moi là. Là, ma parole, c’était plus fort que moi. Ça se sent. Midi passé, la terre qui se met à trembler. Ma parole, c’est encore elle. La directrice. C’est ça, c’est JC qui s’impose. Enfin, pas tout à fait. C’est pas elle toute seule. Ça se sent. Ça s’entend. Ça va, ça vient. Comme quand la mer se retire, l’été dans l’Île de Ré. C’est joli l’Île de Ré l’été, avec tous ces vacanciers sur les plages, à vélo, dans le vent, d’un village à l’autre, La Flotte, Rivedoux, Le Bois, Les Portes, et La Noue et La Couarde avec sa pointe, et l’épave de Foucauld et la grande réserve de Lilleau des Niges. Tu sais qu’un jour j’ai croisé Jospin là ? On faisait du vélo avec des amis, j’étais derrière, à la traîne. Il y avait un de ces vents. Et on a croisé Jospin. Tu te souviens ? Il était premier ministre à l’époque. La grande réforme du travail avec les trente cinq heures, c’est avec lui. Depuis on a fait mieux, bien sûr, on les a faites éclater à coups de travail partiel. On travaille moins, mais qu’est-ce qu’on gagne plus comme temps ! Mais tu te souviens Jospin, non ? Il faisait son footing. Comme ça, sur les petites routes de la réserve. Avec son garde du corps derrière, une armoire, qui devait trouver qu’il se traînait lui aussi. Il était sûrement en vacances, comme moi. Enfin lui, c’était sûrement dans sa résidence secondaire ou à l’hôtel. Les moustiques du camping, le soir, il connaissait pas. Ni les méduses. Lui, ça devait être la piscine. Qu’est-ce qu’il y a eu comme méduses cette année, échouées sur les plages ! Aller se rafraîchir dans l’eau, ça devenait un défi. Mais c’était nécessaire, parce qu’il a fait une chaleur cet été-là ! D’ailleurs le pauvre Jospin, il était rouge et il dégoulinait de sueur. Mais bon ! c’est quand même beau l’Île de Ré. La forêt de Trousse-Chemise, et les marais salants, et la petite ferme ostréicole, le parc à moules, même si ça sent un peu et que quelqu’un te rétorque – Ça sent ? tu veux plutôt dire qu’on suffoque ! Surtout l’été, quand la mer se retire et livre au soleil, durant des heures sur leurs piquets, les moules. Les moules fétides, plus solaires que marinières, qu’on te servira le soir, un morceau de leur piquet dans l’assiette, couvert d’algues et de sable, gorgé d’eau de mer, de plancton, et quelqu’un gueulera – Et alors c’est quoi l’idée ? il est où le chef ? c’est quoi ses arguments ? Bref ! c’est ça. Ça va, ça vient. C’est JC mais pas toute seule. Ça s’entend. L’Apprenant Agile. C’est avec ça qu’elle fait le piquet. C’est ça qui la fait trembler, à midi passé, et largement : acquérir, évaluer et intégrer de nouvelles connaissances – adopter de nouveaux outils et de nouvelles méthodes ou techniques vous permettant de mieux apprendre – organiser et maîtriser vos apprentissages. Passe encore que ça mitraille, mais le vent. Tu sens le vent ? Tu vois que ça branle, cette jambe qui flageole, ce genou qui saute, ce pied qui trépigne ? On dirait que ça pompe ? Qu’est-ce qu’elle pompe la directrice ? son souffle ? son corps ? ses mots ? la salive, ou c’est pour qu’elle tourne ? des idées ? leur couleur ? c’est noir ? blanc ? leur marc ? leur avenir ou leurs miasmes ? Qu’est-ce qu’elle prend à la terre ? La mer, du vent ? Qu’est-ce qu’elle extrait comme ça, JC ? qu’est-ce qu’elle prélève ? Rien peut-être ? C’est juste elle alors ? juste en elle ? et toi avec. C’est peut-être ça, de nous que ça vient ? De ce qu’elle perçoit ? de ce qu’elle ressent ? De ce qu’elle voit de ce qu’on entend d’elle ? De l’effet sur nous de ce qu’elle dit ? qu’on l’entend pas ? parce que ça se voyait trop, avec la tête qu’elle faisait pendant qu’elle parlait, qu’elle demandait – Quelqu’un m’écoute ? y a quelqu’un qui m’écoute ? parce que nous, avec nos mines, on lui avait déjà répondu depuis longtemps que non ! et c’est de là alors qu’il sort son trépignement ? qu’on veut pas ? Du rien qu’on lui renvoie ? comme un mur ? une façade ? un non-sens ? une ruine ? Des ruines, sans fondations. C’est ça qui émane et qu’elle puise ? Et qui émane d’où ? Il y a quoi dessous, au lieu des fondations ? ça passe par où ? Une cavité ? une galerie ? tout un réseau ? un labyrinthe ? Il y a une mine abandonnée ? le terrier d’un Titan ? C’est de là que ça part, de là que ça tremble ? Du vent dans un boyau ? L’effet d’un effondrement ? une implosion ? un faux argument ? une explosion ? un terrible souffle ? Fétide. Et c’est comme ça qu’elle te parle, JC, avec ton nez au milieu de sa figure. Pourtant, t’es à bonne distance. Pourtant t’as ton masque. On a tous le nez dans la tasse de café, et tout le monde en redemande. Mais ça suffit pas. Quand elle parle comme ça, en Apprenant Agile, c’est son nez dans ton oreille, le tien contre sa bouche. Et elle te rabâche ceci et cela, et elle te mâche et remâche que, jusqu’à treize heures au moins. Et c’est pire en réunion. Une fois, JC, mais c’était peut-être pas elle, une fois elle a même été méthodique. C’était pas avec l’Apprenant Agile. C’était quoi ? Je sais plus. Mais on s’en fiche. On s’en est toujours fiché d’ailleurs. Fiché, ou fichu ? Je sais plus. Foutu. Bref ! c’était autre chose. Mais pas tant que ça en fait. Pas tant que ça parce que la façon de faire, la façon de la présenter, la chose, c’est toujours la même chose. Et parfois, ça t’échappe. Une fois, JC, mais c’était peut-être Isa en fait. Voilà pourquoi c’était pas avec l’Apprenant Agile. C’était sûrement avec Isa, c’était peut-être pour les Badges alors. Les Badges, que j’appelais les bons points, les images, comme celles que je gagnais pas souvent à l’école. Celles qu’on m’a reprises un vendredi avant la sortie de l’école, avant les vacances, parce que j’avais renversé le vase et la fleur du bureau de la maîtresse sur ses feuilles, des polycopiés à alcool qui sont vite devenus illisibles. Les lettres et les chiffres se dissolvaient. L’eau seule, qui devenait violette, et la maîtresse écarlate qui avait fait les polycopiés, en gardaient la mémoire. J’ai cru que j’allais me noyer dans mes larmes, et la maîtresse aussi parce qu’elle a fini par me redonner une image pour me calmer. Et quelqu’un – Oh c’est une tête de zèbre ! Bref ! une fois, en réunion dans la salle de cours, JC, ou Isa, on s’en fiche, et je ne sais plus de quelle action à mettre en œuvre il s’agissait, Kaïros peut-être, mais j’en suis pas du tout sûr, en tout cas il y en a une qui parlait d’un dispositif de validation centré sur l’expérience, ça ça me revient, et puis aussi de drôles de témoignages dans les dossiers de preuves pour attester de je ne sais plus quoi, quand elle bondit de sa chaise, qui crissa, courut vers le tableau en attrapant au vol une poignée de craies, et se mit à dessiner et colorier des cases avec des mots, et pas mal de flèches rouges à peine visibles. On n’entendait plus que les coups de craie. Les toc-toc et le léger sifflement, ou silement, de la flamme du radiateur, parce que c’est l’hiver. Les trois volets du tableau étaient pleins. Et quand l’espèce de carte mentale a été achevée, elle a refermé les volets extérieurs et lu, en l’écrivant, ça je m’en souviens bien : cristalliser un processus d’émergence et de formalisation des acquis d’apprentissage formels, non formels et informels. Perdu dans mes pensées, comme souvent, mais surtout à l’époque où je venais d’arriver depuis quelques mois, étouffé par l’incompréhension de mon poste au sein de la structure, qui ne me permettait pas d’assurer l’avenir, et parce que je me demandais comment faire. Preuve que je commençais quand même à sortir un peu la tête de l’eau. Parce qu’avant si quelqu’un m’avait demandé – C’est quoi ton travail ?, j’aurais fui. Alors qu’en passant du quoi au comment, j’avançais. Pas beaucoup, mais j’avançais. Même si le quoi, qui n’est jamais qu’un pourquoi masqué, restait sans réponse, mais maintenant je m’en fichais. Bref ! perdu dans mes pensées, j’ai cru en l’écoutant qu’elle me rejoignait et donnait une définition monstre de l’écriture. Il y a eu un temps mort. Tout le monde a dû se regarder. Et puis elle a ouvert le tableau, déployé la carte mentale. La mind map, disait JC. Et on ne l’a plus retenue. Jusqu’à la nuit tombée, voire après. C’est un soir d’hiver que ça se passe, et avec pas mal de vent, je crois. Elle a tout expliqué de l’action à mettre en œuvre, et qui ne me revient pas. Elle allait et venait d’abord d’un bout à l’autre du tableau, l’index sur cette case, et sur ce mot en suivant la courbe de la flèche. Puis elle est restée sur le côté, en retrait même, et on a continué à l’écouter en essayant de suivre son récit sur la carte mentale. Nos yeux balayaient le tableau. De temps en temps, ils se cognaient aussi parce qu’on n’allait pas tous dans le même sens. On se regardait alors, interloqués. Un peu inquiet aussi. Et elle, on ne l’arrêtait plus. Elle était partie, elle s’envolait. Personne n’y comprenait rien, évidemment. Mais on essayait. Je crois vraiment qu’on essayait. On prenait quelques notes et Momo a même reproduit la carte mentale sur son cahier de brouillon. Et, à un moment donné, la carte a vacillé. Tous les éléments se sont mis à bouger, à glisser en avant, d’autres en arrière. Elle poursuivait son récit, en disant et redisant que, en ruminant ceci cela, et la carte mentale qui prenait du relief et devenait illisible m’est apparue comme le plan d’un lieu insolite, un plan en mouvement dont les creux et les bosses du paysage final auront fini par m’évoquer une espèce de visage. Une gueule à vrai dire. Une gueule sauvage, un peu de guingois, cabossée de partout. C’est ça, comme le dernier autoportrait d’un peintre. Juste sa tête, en gros plan. Son autoportrait inconnu, avant de mourir. Mal fichu, négligé, un peu vulgaire même, dont l’élément le plus reconnaissable resterait la bouche. Même si elle avait aussi l’air d’un pied. Mais c’était peut-être un pied dans la bouche alors ? On trouve ça dans les tableaux de Garouste. Au lieu de se ronger les ongles, il se bouffe littéralement les pieds, avec la tête au niveau du ventre et rien pour la remplacer. C’était Garouste ou Bacon ? Avec ses têtes de roues voilées, bouffies et fendues, à celui-là, ça pourrait bien être du Bacon. Bref ! au milieu de cette gueule méconnaissable, une bouche en forme de pied. Et c’est là, je m’en souviens bien, comme si c’était la vie d’hier, c’est là que j’ai senti se répandre sur ma langue le goût de l’odeur quand elle commence à s’appesantir, à s’empâter, à se gâcher si tu veux dans le mortier de salive et de café trop sucré. C’est là que j’ai senti que dans ma bouche il y avait comme une petite gueule cassée qui s’y nichait. Une petite gueule tout au fond, animale, qui sent, et que je pouvais pas sentir tellement c’était fort le fade. – Fade à mort ! dirait quelqu’un que je connais bien. Et, ce récit infini que personne n’entendait plus, la carte mentale monstre en forme de gueule cassée, c’est là aussi que j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Mais je ne savais pas quoi, alors, et je ne le saurai jamais maintenant. Maintenant, j’en reste avec cette fadeur, à l’arrière de la langue. Cette fadeur qui se sera définitivement déposée, avec le temps, comme des sédiments au fond d’une eau qui aura tourné. C’est ça, cette fadeur, insipide et turbide. Ça aura tellement pris que la salive, le café, le sucre, les mots et leurs idées les plus plates et prémâchées, n’auront fait qu’y ajouter au lieu de laver ou masquer la chose. Le fond de la langue gâché. Fétidique. Et ça, quand c’est comme ça, t’as beau prendre tes distances, t’as beau te boucher les oreilles, lever les yeux au ciel, mettre les mains en l’air, rien n’y fait. Ça embaume. Et c’est peut-être ça, ce qu’il s’est passé avec la directrice, JC ou Isa, qu’elle embaumait. Tout le monde. Elle est allée loin, ce soir-là, elle gravitait. Ça a duré une bonne heure. Elle embaumait : résoudre et traiter les problèmes auxquels vous êtes confronté-e – travailler de manière individuelle ou en groupe – compétences transversales mobilisées et développées – gérer votre temps. Ah, le temps ! Et ça se diffuse partout. Ça te monte à la tête, quand ça embaume comme ça. Ça infuse ton café, pourtant confit par le sucre. Ça imprègne ton masque, tes vêtements, ton cuir. Ça attaque les murs et ta repartie. Même ta peau et l’air, vicié, avec des relents de soufre. Fétide. Et quand JC lève l’index. Une fois, deux fois, trois fois. Tu finis par regarder en l’air. Tu sais qu’elle ne montre rien. Tu sais que c’est idiot ce réflexe. Mais tu regardes une fois en l’air, deux, et une troisième, en jetant chaque fois un œil sur l’horloge qui semble arrêtée mais elle a pourtant réalisé son tour de cadran. Et tu réalises que les stagiaires ne vont plus tarder. Et d’ailleurs – Merde ! quelqu’un arrive ! Et tant pis pour la pause. Et elle y va, JC, de sa synthèse réflexive sur l’ensemble des activités vécues, l’index en l’air. Quatre fois, alors, t’en auras peut-être profité pour lever les yeux au ciel, histoire de bien signaler, avec ton air distrait, que tu prends tes distances. Mais quelque chose t’a retenu aussi, là-haut. Le fait qu’il y a cette tache sur la dalle de plafond. Une tache marron, comme si du café avait coulé. Mais il y a autre chose encore, là-haut. Une espèce de trou dans le coin de la dalle. Comme si elle avait été grignotée, rongée. Un petit trou à la base de la tache, comme si c’était par ici que ça avait dégouliné. Un petit trou qui crée forcément un appel d’air, par où l’air chaud, l’hiver, s’échappe. Un trou qui est une voie d’entrée et de sortie, aussi, pour les autres formes de vie, les petites bêtes de l’ombre, invisibles. Parce que ça se voit pas comme ça, ces petites bêtes, elles se cachent. Elles se terrent dans l’ombre. L’ombre, c’est leur vie, c’est leur lumière à elles. Et celles que la lumière ne dérange pas, on n’y prête pas attention, et d’ailleurs on veut pas les voir et même on veut rien en savoir. Mais le fait est pourtant là que ça grouille de vie, là-haut. Là, juste au-dessus. Juste au-dessus de vos têtes, à JC et à toi. Là, de l’autre côté de la dalle, de la tache de café, par le petit trou où commence peut-être un drôle de sentier de nids d’araignées. Là où tout est recouvert d’un tapis de poussière, la laine de verre, l’amiante, les boîtiers et les fils électriques, ceux du réseau, les lignes dispersées, emmêlées, rongées, des restes de travaux, limaille, copeaux, quelques vis perdues, une poignée de clous oubliée, et le marteau avec tiens ! et des mots escamotés, des restes d’animaux, carapaces, exuvies, cocons, os, plumes, poils, nids, crottes, chiures, pisse, sang, sperme de souris et peut-être de lérot. Pas étonnant alors ces taches sur les dalles. Et passons sur l’odeur de cave, et les toiles serrées, des mouches et des papillons pris dedans, dans les mille et un recoins, là où il fait noir. Un noir plus profond que ça en a l’air. Le noir d’un four dont le fond demeure imperceptible. Noir, comme quand on perd ses repères, au bord d’un gouffre. Noir et on se rend pas compte aussi, à ce niveau-là, de vie dans la poussière, au niveau des larves embryonnaires et des cirons microbiens sur le sentier des nids d’araignées titanesques, vraiment on se rend pas compte du foutu bruit que ça peut faire, dans cette sacrée jungle des plafonds, et des dimensions que ça prend. Un bruit de fond inaudible à tes oreilles dont seule, peut-être, pourrait te donner une idée la nuit étoilée, avec le rayonnement fossile qu’elle te bombarde, si tu cherchais à la réordonner… ou si l’enfant que t’a été décidait d’en dresser, un jour, la carte inouïe… T’imagines, ça ? Imagine… Le foutu barouf !

CODICILLE

1. En attendant la vidéo et le texte pour la prochaine proposition d’écriture, « un dialogue sans paroles », j’anticipe en essayant de voir dans le site ce qui pourrait s’y rapporter en inscrivant « sans paroles » dans la zone de recherche : dix résultats tombent, le septième semble le meilleur : creative writing | et alors il est où, le dialogue ?] – un exercice de Malt Olbren qu’on retrouve dans ses Outils du roman (pages 64 à 68) – ; où il faut « que jamais une parole ne soit dite par un des personnages, du moins qui soit retranscrite dans le texte […], que le texte rapporte indifféremment les choses tues et les choses dites » ; et : « il y a une vitre, vous n’entendez rien, lors même que vous apercevez l’intérieur de la bouche criant ou hurlant ou chuchotant ou murmurant, ou simplement béant de surprise ». – Tout de suite, j’imagine les situations, classiques, dans le cadre du travail : la réunion, la pause (et la pause qui se transforme en réunion informelle, qu’on n’avait pas vu venir…) – ou la pause de midi du temps où je mangeais avec Sophie dans le cabanon, avec quelques stagiaires.

2. Sylvie, pour le fact that : « Le fait que j’ai peu de choses à dire et que j’ai pu dire trois mots sur un présent qui ne peut que nous échapper. »

3. Je regarde, j’écoute plutôt (l’œil mi-clos), Brut, avec Toepltiz. Je repense à ce qu’ont pu faire, versant rock, Arnaud Michniak avec Programme, Michel Cloup avec Expérience (sur une face un peu plus mélodique), et Pascal Bouaziz surtout, avec Mendelson, Bruit Noir – ah, « Les heures ». Et puis : ma directrice quand elle te parle ! au détour de cette phrase : « Et je suis parti tout droit devant moi, j’avais encore son haleine, l’odeur de sa bouche. »

4. Fétide. C’est de ce mot qu’on peut partir. Et si le dialogue devait être joué, c’est ça, comme une indication scénique, comme une consigne de jeu, qu’on mettrait en avant. – Et alors, comment tu le vois ce dialogue ? comment tu veux qu’on l’entende ? – Du dedans de ta bouche. Fétide.

5. Bien sûr, le dialogue : ça peut être avec un.e interlocuteur.rice précis.e, lors d’une situation particulière, tirée d’un fait réel, divers, inoffensif ; mais tout ça peut aussi bien relever de l’imaginaire le plus étrange et inquiétant, et se faire plus réaliste que ce qu’on aurait sorti de notre mémoire (Dieu sait comment). Le truc, c’est de ne pas en rester là. Ce qui importe, c’est de se voir en train de parler, c’est d’entendre sa voix telle qu’on la sait vraiment être sans jamais vouloir le croire.

6. Retour sur le fact that : sur Facebook, j’ai pu lire qu’on allait pouvoir lire nos petits délires – mais peut-être était-ce sur un autre groupe ? peut-être ai-je rêvé ? : impossible de retrouver les commentaires – ; mais pour moi, non : du délire, non ; c’est vrai que c’est assez fou, ce fact that, mais à l’écrire, à le répéter en l’écrivant, à l’oublier dans la répétition de l’écriture, je ne crois pas qu’il s’agisse de délire ; je ne suis même pas sûr qu’une pâle imitation en procède, du délire ; sur Facebook, oui, peut-être, quand on le dit comme ça (et peut-être aussi dans les notes sur le texte, surtout quand elles commencent à se faire aussi grosses que lui) ; mais quand on commence à écrire, ce qu’on a pu dire, ce qu’on a pu croire en le disant, du délire : non, ce n’était pas ça, ce n’était rien au fond, rien qu’un petit délire en somme ! –- Peut-être Ugo, avec sa déclinaison du fact that en le fait que, et il fatto che, et faktumet att, et sú staðreynd að, et дело в том, что, et 事実, etc. C’est comme s’il n’y croyait guère au fact that, et ajoutait un nouveau tour d’écrou de sa folie en le répétant dans les autres langues. Sauf que, dans cette folle répétition, Ugo tient quand même son texte, son sujet. Entre l’outil Google pour la recherche et la traduction, et quelques faits contradictoires concernant le sperme : une info déclinée par un même médium en mille et une versions et langues : quelque chose d’Olivier Rolin dans L’Invention du monde ?

7. Déjà deux paragraphes, alors que la proposition d’écriture n’est pas encore parue. J’avance à tâtons dans la mine. –- Trois.

8. Trois paragraphes devraient suffire pour constituer la structure du texte. Il s’agit maintenant de les faire gonfler, de pomper un peu de réel en repérant les fissures par où l’engouffrer simplement. Il s’agira ensuite de les regrouper pour habiller la structure, masquer l’artifice du jeu de mots sonore sur lequel elle s’est fondée : les mots en ouf qui achèvent et font naître les paragraphes, dont je me suis demandé quel était l’intérêt avant de voir que cela pouvait soutenir le pompage dont parle le texte, le pompage de l’air que dépense la parole, une dépense à grand train dans un dialogue, surtout quand la parole étouffe, et s’étouffe. Et alors ce serait qu’on aurait cherché avec ce truc en ouf : l’étouffement ? Et comment en serait-il autrement dans un dialogue sans paroles ? Et alors c’est ça qui doit nous guider pour pomper du réel ?

9. Et la consigne à venir.

10. Le personnage qui parle, c’est ma Direction : le croisement de la première directrice, son nom, son visage bouffi, sa voix éraillée, avec la petite bouche et les gestes secs de l’autre, et quelques associations d’idées.

11. Par les fissures, le réel qui s’en échappera pourrait provenir des interlocuteurs, qu’ils répondent ou simplement écoutent (visages de marbre et têtes de cire ?), sans quoi il ne s’agit que d’un monologue.

12. Et les conseils, et les textes des autres.
— Merde ! J’attendais le développement du « dialogue sans paroles » annoncé, au lieu de ça il s’agit d’un autre sujet : « faire parler le mort. » Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? Table rase ? – Non. On ne change rien. À bien y réfléchir, il n’y a que les morts pour parler sans paroles. – Oui mais, il faut le faire parler à la première personne du singulier, et ce n’est pas du tout le cas pour l’instant. -– Si c’est le cas ! C’est juste que je est là en creux, par l’intermédiaire du tu. C’est le principe de la main négative dans la peinture rupestre. Si tu veux revenir au principe positif, tu peux le faire avec ce qui va s’échapper des fissures. -– Et le mort alors ? Il s’agit de faire parler un mort. Dans ce que j’ai écrit, le personnage qui parle n’est pas mort. –- Pas au départ. Mais tu t’es relu ? Parce que ça sent quand même bien la vie croupissante là-dedans. Et puis ton personnage avec son idée fixe, d’après ce que je comprends, qui parle pour ne rien dire, qui s’adresse à des murs, et qui dans ton esprit a l’air d’être un en deux personnes, comme la bonne de Genet dans Claire et Solange… s’il n’est pas mort, je me demande quand même si ce n’est pas « celui que personne n’a encore découvert, de l’autre côté de la cloison », ou du plafond ? – Oui, mais ce personnage, c’est celui qu’on voit parler. Celui qu’on entend parler, qu’on lit, c’est celui qui écoute. – Oui, qui écoute mais ne veut rien entendre, n’a rien à répondre. C’est celui qui croit qu’il a si peu de choses à dire, c’est celui qui pense : « Maintenant tais-toi ! » C’est lui le mort dans son dialogue sans paroles. C’est toi qui me lis.

13. Au fait, Les Bonnes de Genet, ça commence comme ça : « Furtif. C’est le mot qui s’impose d’abord. »

14. Alors le coup de l’Île de Ré pour évoquer l’idée fixe, telle une moule sur son piquet… Mais c’est peut-être ça aussi : pour faire parler le mort, faire disparaître le plus possible les traces, les mots et les expressions, relatifs à la situation de discours ; faire apparaître en lieu et place, à l’aide des images associées, tout en sens figuré, un paysage, ou un rivage, près du sens propre ; le plus possible mais pas totalement : laisser quelques traces, pourquoi pas au fond des paysages, comme on s’aperçoit que deux types se sont invités sur nos photos de vacances pour discuter au fond à gauche ; pourquoi pas aussi ici ou là, sans cohérence, parce que ce n’est quand même pas trop cohérent qu’un mort parle, et encore moins de parler pour lui ?

15. Les propositions infinitives, police Arial épurée -– moi j’utilise Georgia, plus ronde, empâtée –-, proviennent directement, copiées-collées, de la description de l’Apprenant Agile sur le site Apprenantagile.eu.

16. Pour faire parler le mort, on peut aussi faire parler le médecin qui est en soi, et tant pis si on croit que j’ai une dent contre mon médecin. – Une dent mon cul, répliquerait Zazie, pour cette enflée avec sa blouse à la con, c’est tout un dentier en mode castagnettes !

17. Elle erre, je trouve, la voix du mort. Elle erre et tourne en rond, avec cet usage massif d’être, de présentatifs, au présent, au passé. Jusqu’à ce qu’elle accroche un fragment de réel. – Et elle tombe bizarrement aussi, cet exercice de « faire parler le mort » arrive pile au moment où mon arrêt de travail s’arrête.

18. Le moment où il comprend qu’il se passe quelque chose, sans pouvoir dire quoi : j’ai bien failli l’écrire, mais je me suis retenu : d’abord parce que je n’étais pas sûr de la chose, ensuite parce que je sentais que ça n’irait pas ; j’ai mariné ; et puis zut ! puisque ça ne venait pas, le mieux était de passer son chemin et de s’arranger (les phrases) pour dire tout ça ; et alors, bon sang, et bien sûr, c’est exactement ce que je voulais dire au départ, pas directement, mais c’est ça.

19. C’est mignon un petit lérot, avec ce noir autour de ces yeux ronds et brillants. Wikipédia trouve qu’il ressemble à « bandit masqué ».

20. En réunion ou l’heure fétidique ? Foutu barouf ou barouf de ouf ?

13. La vieille étincelle


proposition de départ

l’étincelle, enfin, quand ça prend, le gaz s’embrase, la chaleur se répand, ça réchauffe les mains, et le visage, « mmm », parce qu’il commence à faire frais maintenant dans la salle de cours, à faire froid, mais le fait que ça ne prend pas toujours, le fait qu’il faut appuyer longtemps sur le bouton du radiateur, le fait que ça claque, clic-clac, clic-clac, pour rien, l’étincelle clique claque, le fait que chaque fois c’est la même chose, chaque fois chaque matin, que le froid entre maintenant, depuis quelques jours, chaque fois chaque année, depuis toujours si ça se trouve, que c’est la fin de l’été, le fait qu’il faut appeler un spécialiste, le fait qu’il arrive en fin de semaine, le fait qu’il débarque en milieu de séance, « attention au bruit », et qu’on ne s’entend plus, le fait qu’il aurait fallu prévenir l’APP, qu’on aurait pu changer de salle, mais c’est chaque fois pareil, le fait que la seule stagiaire n’en a rien à faire, le fait qu’elle fait comme si de rien n’était, elle continue, le fait qu’elle garde son manteau, une veste rouge, à capuche, cordon de serrage, trois bandes blanches le long des bras, une veste rembourrée, matelassée, ajustée, cintrée, coupe slim, poches avant zippées, une veste en nylon, doublure en taffetas, imprimé en monogramme, ripstop waterproof, le fait que le trèfle c’est sur le cœur, le fait qu’elle continue de prendre des notes sur son cahier, le fait qu’elle les raye en partie, le fait qu’elle lève les yeux au ciel, le fait qu’elle se remet à noter quelque chose, qu’elle s’arrête, qu’elle posé un œil sur un gros livre, qu’elle reprend des notes, que ça continue comme ça quelques minutes, qu’elle aura rayé en partie ses notes, le fait qu’elle jette presque son stylo Bic bleu sur la table, le fait qu’il roule jusqu’au bord, près du vide, le fait qu’elle s’empare du gros livre qu’il lui a prêté, le fait qu’elle regarde la couverture garnie d’images, le titre blanc sur fond rouge, Acteurs du siècle, le fait qu’elle voit un écran d’ordinateur, le fait qu’elle voit un homme en combinaison sur patins à roulette, le fait qu’il y a un ouvrier noir qui meule, ça fait des étincelles, qu’une jeune fille force son sourire, elle ferme les yeux, et un médecin, ou un biologiste, ou un chimiste, ou un ingénieur, examine un flacon rouge, une femme dans un cockpit d’avion, des hommes sur on ne sait quoi, le fait qu’il y en a un en jaune dans un gratte-ciel suspendu dans le vide, le fait que sur image en bas une femme tient un panneau, « halte ! à l’exploitation sur votre vie familiale ! », le fait qu’elle se met à feuilleter le gros livre, le fait qu’elle regarde d’autres images, le fait que l’étincelle ne prend pas, que ça claque, clic-clac, clic-clac, le fait qu’il en a sa claque, clic-clac, le fait qu’on aurait dû le prévenir, qu’il se serait installé dans une autre salle, dans la salle info, le Centre Ressources, même le petit bureau, ou la salle de Momo à l’autre bout de l’APP, le fait que c’est trop tard, le fait que c’est toujours comme ça, c’est toujours la même chose, le fait qu’on ne prévienne jamais pour les salles, le fait qu’il va d’une salle à l’autre, d’une semaine sur l’autre, le fait qu’il ne choisit pas, le fait que la seule stagiaire a choisi une photo, le fait que le spécialiste démonte le radiateur, le fait que ça ferraille, le fait que ça saoule, bang bang, le fait que ce n’est pas la même photo, « ma parole ce boucan », le fait qu’elle va d’une page à l’autre, qu’elle regarde l’une, qu’elle regarde l’autre, le fait qu’elle recommence, clic-clac, clic-clac, le fait que le spécialiste fouille dans sa caisse à outil, le fait que ça racasse, le fait que ça l’agace ces bruits secs, ces bruits répétés, de noix remuées, craquements du tonnerre, huile qui bout dans la poêle, bruits de sabots, bruits d’outils, de métal, de clés, cliquet, douille, pipe, plate, dix, onze, douze, pince, bing, « mince ! », le fait que ça a cogné le radiateur, le fait que la peinture a sauté, le fait qu’elle a pris un bon coup, le fait que ça a fait une sacrée trace, et de belles marques sur une toute une ligne, le fait que la photo ça a dû bouger, le fait que c’est un peu flou, le fait que c’est beau quand même, « bizarre bizarre », le fait que l’autre lui fait un peu peur, le fait qu’il y a peut-être plus de choses à dire, les masques à souder, les hommes à genoux, l’immense carcasse du navire, visages invisibles, masque en gros plan, « comme une boîte aux lettres », le fait qu’une rafale agite le feuillage, le fait que les feuilles mortes roulent et frappent à la porte, le fait que le ciel pommelé menace, que des voix éclatent, le fait que c’est derrière l’APP, que ça se brouille, « aïe ! », on braille, on brame, ça braie, ça crie, ça rit, s’écrie, et rit, le fait que la seule stagiaire dit qu’ils étaient debout, qu’ils ont parlé, « de quoi ? », le fait qu’elle ne sait pas, ou de ce qu’il allaient faire, de comment fallait le faire, le fait qu’il fallait faire ci comme ça, et ça comme là, là-bas, ou le fait qu’il y en a un qu’a déconné, le fait qu’ils se sont marré, et le fait qu’ils se sont mis au travail, qu’ils ont descendu dans l’espèce de fosse entre les poutres métalliques, qu’ils ont fiché les baguettes de brasure dans les pinces, qu’ils ont tiré sur les câbles, qu’ils ont enroulé les câbles autour du bras, qu’il y en a un qui a rallumé le poste, qu’ils ont enfilé leur gants de soudure, mis leur masque à souder, qu’ils se sont appuyés, calés, installés sur les poutres métalliques, un pied dessus, ou genou à terre, le fait que l’arc électrique s’est amorcé, que le métal est entré en fusion, que le cordon de soudure a commencé à se former, que le chemin de soudage s’est fait en zigzag, ou en forme de 8, le fait que ça devait être difficile ce genre de pyrogravure, le fait que ça faisait des étincelles, le fait qu’elles sautaient partout, le fait que la fumée devait être toxique, le fait qu’elle se dédoublait, se pommelait, le fait que les étincelles illuminaient les masques, le fait que c’est quand même bizarre ces têtes boîte aux lettres, « comme des robots », le fait que c’est des robots qui écrivent avec du métal en fusion, le fait qu’elle préfère quand même l’autre photo, mais le fait qu’elle ne sait pourtant pas trop quoi dire, le fait qu’elle ne voit pas bien quels gestes elle peut faire la femme, « que tirer sur le fil », le fait qu’on lit dessous Ouvrières dans l’industrie textile, 1950, par Willy Ronis, le fait que c’est pile la moitié du siècle, le fait qu’il trouve qu’elle dégage une étrange douceur la photo, le qu’en allant d’une page à l’autre la veste rouge glisse sur elle-même, le fait que le ripstop ça zippe, le fait que le spécialiste trifouille le radiateur, le fait qu’on ne voit que son dos, que son crâne, clic-clac, clic-clac, le fait qu’il fredonne un air inconnu, ça racasse, « c’est quoi après ? », le fait qu’elle devra parler de ses gestes à elle, au travail, le fait que les pieds, le fait que les mains, dans la champignonnière, clic-clac, le fait qu’il doit faire frais dans ce genre d’endroit, comme ici, le fait qu’à la fin de l’hiver on aura peut-être des champignons à l’APP, le fait qu’un scooter pétarade, le fait qu’il va et vient deux fois, trois fois, et puis s’en va, le fait qu’on n’entend plus les voix, les cris, les rires, le fait qu’on entend le vent, les feuilles, le vent dans les feuilles, les feuilles sur le sol, le vent sous la porte, le fait que ça sifflote parfois, le fait qu’il fredonne le spécialiste, le fait qu’il ne reconnaît toujours pas l’air, le fait que le ciel devient menaçant, que c’est la fin de l’été, le fait que la seule stagiaire n’a presque rien noté pour l’autre photo, le fait qu’elle feuillette le gros livre, le fait qu’elle tombe sur l’image de la jeune femme au sourire forcé, les yeux fermés, le fait qu’elle est en pleine page, le fait que la légende se trouve sur la page d’à côté, Employée de fast food, J. Bonaventura, le fait que sur cette page se trouve une autre image, Abattage industriel, par Daudier, le fait que ça lui fait penser à Alphonse Daudet, aux Lettres de mon moulin, le fait qu’il ajoute toujours « à paroles », le fait qu’on aperçoit une femme derrière une chaîne de travail, une chaîne de poulets, une chaîne de déplumés, une chaîne de pattes en l’air, une chaîne de têtes en bas, une chaîne de têtes sans tête, une chaîne de décapitation, décapitation à la chaîne, décapitation automatisée, femme automatisée, femme décapitée, femme décapitant, femme sans tête, sans visage, sans femme, charlotte, gants, jaune, blouse, blanc, fond, bleu, ciel, sombre, le fait qu’elle tourne les pages, qu’elle revient sur l’autre photo, le fait qu’elle prend son stylo Bic, le fait que le capuchon a été mordillé, le fait qu’il la trouve belle la photo, le fait qu’elle est surréaliste, le fait que tous ces rouages, ces essieux, ces axes huileux, le fait que tous ces arbres, ces ressorts, ces engrenages pleins de graisse et de poussière, que ces rangées de machines noires de cambouis ça doit faire un boucan d’enfer, le fait que c’est un miracle ce métier, cette trame, cette chaîne tout blancs, le fait qu’on dirait une petite cascade le tissu, le fait que c’est un mirage ce fil invisible entre les doigts de la jeune femme, ses bras fins, leur air tendre, le visage ferme, un œil sûr, des lignes douces, dégagées, cheveux courts, noirs, souplesse, brillance, luxe, calme, le fait que le prénom Hélène lui traverse l’esprit, le fait qu’elle a écrit sous forme de liste « courir – s’agenouiller – replacer le fil – dénouer – pincer – filer ? – dévider ? », le fait que le spécialiste l’appelle, le fait qu’il fallait le prévenir, « je vous montre ? », le fait que c’est ce bouton qui déconnait, le fait qu’il l’a remplacé, et maintenant ça marche comme avant, le fait que le con, clic-clac, que ça a jamais marché avant, le fait qu’il y a un tas de trucs qui marchent pas d’ailleurs à l’APP, que chaque fois c’était la même chose, que chaque fois, que chaque année, que chaque jour, que tous les matins, quand c’est la fin de l’été, le fait que le con, clac, là ça a marché, « regardez bien », le fait qu’il appuie là, puis là, qu’il clique, que ça claque, le fait que l’étincelle, ça prend, le fait qu’enfin, qu’enfin on va pouvoir quitter sa veste, le fait que c’est quand même pas pour tout de suite, que ce sera peut-être en fin de matinée, le fait que merci, « à l’année prochaine ? », le fait qu’il éteint, le fait qu’il appuie là, puis là, clic, clac, le fait que ça se rallume, le gaz s’embrase, la chaleur se répand, ça réchauffe les mains, le visage, « vous en êtes où ? », le fait qu’elle commence les gestes de son ancien travail, le fait qu’elle commence par ceux dans la grande chambre, froide et humide sous la pierre de tuffeau, au milieu de milliers de champignons de couche, le fait qu’après ce sera dans le réseau de galeries, le fait que ce sera sûrement les mêmes gestes, le fait que ça restait quand même monotone dans la champignonnière, « beaucoup de cueillette », le fait qu’il voudrait qu’elle décompose le geste de cueillir, le fait qu’il dit que cueillir des champignons sous la roche du Saut aux Loups ce n’est pas cueillir un edelweiss au sommet du Mont Blanc, le fait qu’avant d’être dans le vif du sujet elle peut venir se réchauffer, le fait que ça fait une bonne semaine qu’on se gèle, que chaque année c’est la même chose, les matinées, quand c’est la fin de l’été, que ça prend pas la flamme, jamais, le fait qu’on n’y arrive pas, jamais, mais le fait que là ça y est, le fait qu’il a fallu appeler un spécialiste, « OK », et là ça y est, le fait que ça a pris, quand même, là, quand même, on peut bien le dire alors, quand elle s’enflamme, comme ça, cette vieille étincelle, le fait que c’est la fête

CODICILLE

1. Ce matin, sur France Inter, un représentant du peuple (genre « France d’en bas » ou « Jojo, le Gilet jaune »), M. Berger, secrétaire général de la CFDT. Il critique le ministre de l’Intérieur pour un mot, « ensauvagement », qu’il aurait sciemment employé pour susciter la polémique. M. Berger, récusant le terme, déplorant son effet, souhaiterait « stopper ce type de débat, mais pour stopper ce type de débat faut pas prononcer ces mots ». Et il ajoute qu’il faudrait « arrêter ça parce qu’on n’a pas besoin en ce moment de mettre de l’huile sur le feu dans une société qui est déjà assez fracturée ». Aussitôt après, pour conclure son invitation à la radio, M. Berger espère retrouver « du débat, du débat serein, de la confrontation des idées, y compris dans une forme de conviction (les deux poings serrés à hauteur de poitrine) partagée », et il s’explique sur ce point : « acceptons le débat, acceptons la complexité, acceptons la nuance, confrontons, […] arrêtons de considérer que ceux qui pensent pas comme nous […] sont des ennemis », avant d’en finir avec la part que chacun doit prendre dans la vie publique : « apporter des idées, apporter de la confrontation, soutenir aussi les citoyens les plus fragiles. » – OK. Mais comment peut-on mettre en valeur la nuance – j’aime beaucoup ce mot – en s’obligeant à ne plus prononcer certains mots ? Barthes parle quelque part – mais où ? un de ces cours ? – d’un peuple premier dont la langue finirait par disparaître à force de supprimer un mot chaque fois qu’un homme, une femme, un enfant, meurent Heureusement, notre société n’en est pas là. On en reste plus confortablement à la contradiction dans les termes. Et donc, sinon au plus près de la nature du langage, du moins avec ce fait : « Tu causes, tu causes, dit Laverdure, c’est tout ce que tu sais faire » ?

2. Pirate malgré moi, j’ai pu obtenir dans sa version numérique le livre de Lucy Ellmann, Les Lionnes, intégralement, sans contrepartie – and in french of course – sur Zlibrary.

3. Ce que je retiens : « tout ce que le temps charrie dans son corps […] ce charroi est ce à quoi elle fait face. »

4. Il y a, là, dans une étagère de la bibliothèque, tout en bas à droite, une épaisse liasse de feuilles. Ce sont trois années d’un journal tenu à la fin des études, au moment où j’ai commencé à travailler. Au début, je me suis concentré sur le travail, de sa recherche à son exercice et sa variété. Et puis le champ de l’écriture s’est élargi aux autres choses de la vie, le journal lui-même s’est tourné vers la correspondance. Et puis il a disparu. Ça n’allait plus. Je crois qu’il fallait autre chose pour parler des choses. Et cette chose, de l’ordre de la forme, est venue avec ces cycles d’ateliers d’écriture qui ne connaissent que deux saisons. Mais maintenant, que faire de cette liasse ? – Peut-être pourrait-elle entrer dans une des formes que les ateliers d’écriture font tourner et renouvellent ? – Mais il en faudrait une capable de supporter une masse d’informations aussi diverses que contradictoires, dans une façon d’écrire très gauche et plus naïve qu’on ne l’imagine. – Alors peut-être que le fact that de Lucy Ellmann est une possibilité ? Imagine : des trois années, tu ôtes toute trace de temporalité, tu ne conserves que les fragments, et tu t’arranges pour articuler les phrases avec « le fait que », quitte à les briser, à en laisser des bouts, ou à en rajouter une couche rétroactive parce que c’est maintenant que ça se joue. – T’es sûr de ton coup ? – Bien sûr que non. D’autant que l’articulation des faits, chez Lucy Ellmann, procède par une espèce de dérive qui peut faire surnager un motif, émerger un semblant de son histoire, noyée en même temps dans le flot d’autres faits et impressions collatéraux, disons, sans lesquels cette histoire n’a pas lieu d’être, enfin quelque chose comme ça. Et puis, arrive un truc qui coupe, relance. Exemple : « le fait que je n’ai pas acheté de vêtements depuis, depuis que j’ai eu le cancer probablement, Target, mer à boire, goutte d’eau, sommet de l’iceberg, à la une à la deux, ni une ni deux, à trois, le fait que je mets la même tenue tous les jours, parce que c’est ma tenue de cuisine, juste des leggings ou un pantalon de survêtement et des tee-shirts longs qui camouflent un peu mon derrière, gagner sa croûte, le fait que depuis mon cancer je suis horriblement complexée par mon derrière, le fait que j’ai l’impression de l’avoir assez montré comme ça à des inconnus pour le restant de mes jours, le fait que j’ai du mal à comprendre pourquoi il faut toujours avoir le derrière de quelqu’un sous les yeux, courir en petite culotte, se faufiler entre les tables, protège-slip, le fait que toutes ces jeunes infirmières à la radiothérapie avaient sûrement l’habitude de voir ces choses-là mais moi je n’avais pas l’habitude de montrer mes fesses et que des doigts glacés les positionnent comme ci et comme ça sur une table, puis les bombardent de rayons, « Mrs Robinson, vous êtes en train de », le fait que personne ne s’était guère intéressé à mon derrière avant, et il n’y avait pas grand-chose à dire dessus, pas de seins, pas de fesses, mais Leo m’aime bien, lui, le fait que Leo m’aime et que ça rend la vie possible, le fait que c’est quoi déjà cette chanson, le fait que peut-être ce dont j’ai envie c’est d’un muumuu. » – Ah oui, c’est ce que f explique quand il dit : « On ressasse et on repousse, on ressasse et on repousse. » – Il faudrait quand même savoir si le journal peut tenir ce genre de cadence. – Il faudrait surtout savoir si tu veux suivre le même rythme. Et si ça fonctionne encore avec quelque chose de plus saccadé, qui coupe plus souvent ? – Et tiens, pourquoi pas le cut-up ?

5. Un essai ne sera pas de trop. Pas seulement pour voir si ça peut marcher, techniquement parlant – parce qu’on a vraiment l’impression que ça peut fonctionner avec n’importe quoi ce fact that, tant ça semble simple, mais ce fait là je m’en méfie –, mais pour savoir si c’est supportable affectivement. Car le problème, avec l’écriture d’un journal, c’est qu’en l’absence de forme digne de ce nom pour tenir le désir d’écrire, on s’y adonne corps et âme (et parfois à corps perdu) bien plus qu’on ose le dire, peut-être même quand on s’en défie ou s’en dédit. Un premier essai, donc, pour dévisser le bouchon au fond de la mer d’affect. – Il ne ressemblerait pas à celui de la conscience, qui flotte ?

6. Et si, au lieu des numéros, dans ces notes, c’était le fact that ?

7. Est-ce que le fait de conserver les marques temporelles changerait la donne ? Si j’écris : #le fait que le 06/09/2020 conserver les indices temporels devient, à un peu plus de 22 h., une question notable… le fait que le lendemain la question ne se posera certainement plus… le fait que la veille je me la suis posée, mais je n’ai pas pris le temps de la noter, seulement d’y réfléchir, un peu… le fait que je n’aurais pas dû puisqu’elle restera sans réponse… le fait qu’il y a et qu’il y aura toujours des questions sans réponse… le fait qu’il y en a plus qu’on ne pense, et de plus en plus, surtout si la majorité des réponses ne correspondent pas aux questions auxquelles elles sont censées répondre… le fait que je me pose trop de questions… le fait que je ne pose pas assez les bonnes… le fait que je ne m’en suis jamais posé, en fait, ou peut-être une fois, il y a bien bien longtemps…

8. En même temps, il faudrait partir d’une situation de travail. Même d’un événement contingent – un ange qui passe dans la salle de cours, et alors des voix dehors, derrière, devant le collège, et le réflexe de regarder par la vitre tout en haut du mur, et le ciel menaçant, et… ? Partir d’une situation de travail qui ramène vers sa recherche, vers les notes du journal qui l’ont en partie consignée.

9. Le fait est que, avec tant de circonvolutions, l’exercice devient redoutable.

10. Dans Les Lionnes, on trouve onze occurrences de « muumuu ». En voici une, qui me permettra peut-être de mieux comprendre de quoi retourne le fact that : « le fait que je me sens très seule dans une foule, le fait que je me sens anéantie dans une foule, le fait que les foules négligent les individus, mais il y a des gens qui aiment la foule, sinon pourquoi ils iraient au théâtre et au cinéma et à des matchs de base-ball et à des fêtes, muumuu, ou en pèlerinage à La Mecque pour se faire piétiner, le fait que je n’irais pas à La Mecque même si on me payait, le fait que je n’irais pas même si on me tuait, non m’sieur, le fait que je n’ai pas envie de me retrouver dans une bousculade, le fait que je déteste courir même quand il fait beau, toujours été comme ça, 11 Septembre, palissade blanche, tomber de vélo dans le massif de roses, problème cardiaque, le fait que je pense que je n’ai jamais vraiment su m’adapter après mon opération au fait de ne plus être faible, le fait que le Dr DeBoer m’a guérie de mon problème cardiaque, ma difformité, mais que je déteste toujours courir. » – J’abuse des citations, mais j’essaie de comprendre ; comprendre ce qu’elle fait, Lucy, pour savoir ce que moi je cherche à faire ; et ce n’est pas si simple.

11. Redoutable, parce qu’il faut parvenir à ce moment où l’on va lâcher prise, où alors c’est l’écriture qui ne lâche rien de ce qu’elle peut tout lâcher – et pardon pour ces jeux de mots dans la contradiction, preuve que j’en suis encore loin du lâcher-prise –, à la limite de l’écriture automatique. Redoutable parce que, sur toute une journée d’écriture – si l’on a vraiment le temps, et ça n’arrive jamais –, cet état peut intervenir l’espace d’un instant, dans la masse de ce qu’on écrit – trois fois rien parfois, il y a des jours comme ça –, sans qu’on s’en aperçoive. Redoutable parce que tout le reste, sous le masque du psychographe délirant, ne relève jamais que de l’ostentation narcissique – et c’est le rôle de ces notes, de se charger de ça.

12. Les petites listes un peu délirantes – « et elle s’en moque, fiche, fout, tape, tamponne » : comme des microphénomènes éruptifs de ce qui parcourt le texte, donnant autant que possible à voir le reflet d’un geste d’écriture (ou peinture).

13. Redoutable parce que je viens d’écrire trois pages de notes (merci Lucy) contre un tiers de page en fact that… Ça relève du même phénomène que celui qui fait que « chaque contribution, monobloc d’une seule phrase, fait elle aussi 1000 pages » ?

14. De l’écriture en fonction inverse : ça signifie quelque chose ?

15. Et si, d’un fait à l’autre, par jeu d’échos entre des faits éloignés, ça se contredisait, ça s’annihilait, comme la matière et l’antimatière ? – Reste quand même à savoir à quoi ça peut bien ressembler l’antimatière du fait que « les ratons laveurs sont en train de jouer avec un pot de yaourt vide dans l’allée ».
16. Zlibrary : librairie de seconde zone, librairie de série Z, librairie low cost, hard discount, dumping, so library’s death – no, bookselling’s death.

17. Sit down please, and keep quiet !

18. L’affaire du journal, finalement, n’aura pas été traitée. Mais on a rouvert le dossier, on y a jeté un œil. Il est là, à portée de la main. Affaire à suivre ?

19. L’ensemble, ce sont deux moments de la vie au travail qui se sont recoupés comme s’ils avaient eu lieu en même temps, dans une séquence déployée, découpée, en quelques plans touchés et retouchés, dépliés de façon aléatoire au fil des associations, des échos, des nuances, de ces notes (indispensables), avant d’être regroupés pour une folle prise monobloc dont la fin peut se rebrancher au début.

20. le fait/la fête : le texte s’arrête sur une espèce de queue de poisson très facile, trop artificielle ; mais n’est-ce pas ainsi qu’il fonctionne, le texte, avec cette façon de couper, d’articuler, de relancer, de recouper, etc., toujours avec la même formule, comme une antienne ? ; et d’autant plus qu’il s’agit d’une formule si utilisée par Lucy Ellmann (« c’est cramé », dit f) qu’elle pourrait être couverte par le copyright, et que nous ne sommes rien d’autre que de pâles imitateurs (voire des plagiaires) ? – donc, n’étant plus à un petit tour d’écrou factice près, je peux bien, pour finir, pousser le vice de le fait à la fête ?

12. Arrêts de travail


proposition de départ

Ça sile. Ça siffle. Non, ça sile. C’est un sifflement sans réel souffle. Ça sile. En continu. Comme le cœur bat, avec ses hauts et ses bas, mais sans arrêt. Ça sile et ça vibre aussi, dans le fond. Ça vibre bas. Très. De l’infrabasse. De l’ordre du vrombissement à la limite du perceptible. Inaudible en fait, mais encore tangible. La vibration, c’est la peau qui la reçoit. Comme un moteur tournerait quelque part, au loin, au ralenti, gros de la carcasse de l’engin. Un engin qu’on ne peut pas identifier. Quelque part, au loin.

Et cette espèce de flash derrière. Ça revient comme la lumière d’un phare, très régulière. Mais non, ça ne balaie pas la nuit. Ce serait la foudre d’un orage au loin, qu’on n’entend pas rouler. Juste un flash dans le dos. Léger, régulier. Même les yeux fermés.

« Ne parlez plus ne bougez plus. » Sur les deux réflecteurs, c’est celui de gauche qui fait la lumière. Très vive. Sous le réflecteur éteint, des grilles d’aération. Des petits trous en ligne d’un côté de la dalle, des trous plus gros de l’autre, avec des lames de métal. « Et tu les as revendus combien ? – Oh moitié prix de l’achat. C’est qu’on perd vite en valeur avec le temps. »

« Je peux sourire en même temps ? – Si vous voulez mais on verra rien. » L’appareil de radiographie c’est comme E.T. : un corps insignifiant, pataud, un cou valant un bras et une longue tête par laquelle le visage se déporte. Ici, le visage, c’est un petit écran lumineux, coupé en quatre par deux lignes perpendiculaires. Est-ce que sur la plaque de métal, dans mon dos, on verra les abscisses et les ordonnées de mon corps, traversé par les rayons X du petit écran ? Est-ce qu’on verra aussi comment de la pluie, une espèce de crachin, a soudain fondu sur le petit écran ? et comment c’est devenu une sorte de neige ? un grésil portatif avec antenne télescopique grippée montée sur un tas d’années ?

Qi medit qu’elle que chaux zzz… Jeudi oui. Une main saoule à tête. Qui mob serve, œil à Zur. Je dis ouïe. Une tâche sur la dalle de plat fond. Je dombre et de l’umière. Quel heurt ? Il est… Je dis… Tu peux dire ôte chose ? Oui. Dédale au plafond. Des rainures, des lignes. La tache. Les yeux. Tu veux quoi ? Je dis… Verre d’eau. Oui. La langue sèche. La langue âpre. Qui grésille. Fourmis ? Les pieds, les mains. L’œil azur. Oui. La dalle. Un cou sain ? Patchwork de couleurs, de lignes, de fleurs, de poussière. Qui vole dans l’ombre et la lumière. Oui. Tu veux un bout ? Oui. La langue. Âcre. Azur.

Non, pas bouger, pas bouger, non plus, respirer, mais non, ne pas mais, pas possible, l’expir, ça passe l’expir, passe encore, encore, mais à chaque inspir le moindre et il en faut un, pas parler, plus de mots, l’import-export, ça passe plus, dans la cage, ça presse, à chaque inspir le moindre et il le faut bien, ça recommence, la presse, ça gonfle, bloque, pas parler, pas bouger, tout doux, encore, car au moindre inspir chaque fois et il en faut un nouveau, dans la cage, ça presse, la cage, la main, tout comme, qui presse, exprime, exporte, le cœur, importe, l’expir, encore, encore avant que le moindre nouvel inspir car il en faut un, c’est ça, une main, tout comme, sur le cœur, le presse alors, pas bouger, plus de respir, plus de paroles, plus, du tout, mais non, non, déjà le nouvel inspir qu’il faut bien au moindre mot, mais oui, tu veux, je dis, la dalle, quoi, l’œil, oui.

Tu es là, tu halètes. Tu geins presque. Et toujours, là devant, ou sur le côté, une ouverture. La porte à galandage, donnant sur un matin frais. La fenêtre au store à lamelles, où derrière chacune d’elles se cache le soleil, volontaire. La porte grande ouverte du secrétariat, à moins que ce soit celle de l’Amicale, pour un peu d’air et de poussière. Les portières du fourgon, qu’il faut claquer parce qu’elles ferment mal, leurs fenêtres au vitrage en partie structuré, martelé, le pied de l’arc-en-ciel de l’une à l’autre, les reflets des lignes blanches au plafond. Le jaune des portes de la salle de déchocage, un jaune paille sur fond blanc, et des bandes verticales orange sur les montants de la porte condamnée.

Et la main, comment elle fait, le long du corps, pour être si relâchée, la main, ni ouverte ni fermée, les doigts quelque peu repliés, plus détendus que ceux d’Adam dans la Création de Michel-Ange, car il n’y a rien d’autre, ou rien qui ne soit déjà là, dans la main, et quand on ne la sent plus, ou juste ce qui, de sa base, par-dessous la peau, se glisse le long du bras, remonte, remonte, comment elle fait, ni fermée ni ouverte, pour rester offerte ?

Qu’on me disperse, qu’on le soutienne, qu’on le soulève, qu’on lève, qu’on chope le bras, qu’on repose, qu’on brancarde, qu’on sangle les jambes, qu’on enfile et tensiomètre, que ça écrase, qu’on manipule, qu’on alcoolise la fosse, qu’on la bétadine, que ça quatorze 1, que d’azur, que ça frissonne, qu’on appuie là, qu’on pique, qu’on perce, qu’on perfore, qu’on seringue et cathéterre, qu’on maintienne, qu’on sparadrape, qu’on clipse, que je ferme le poing ? qu’on déclipse, qu’on reclipse, qu’on déclipse, qu’on reclipse, qu’on bidouille et bidule, qu’on me dissipe, qu’il prenne pas tout ! qu’on déclipse, qu’on clipse, qu’on filme large, qu’on tensiomètre et écrase l’autre côté, qu’on thermomètre à 37°2, qu’elle azure, qu’on électrode, qu’on machine, que ça serre ou que ça brûle ? que ça clique, en haut, en bas, à droite, à gauche, qu’on me disloque, qu’on emmêle, en haut, à gauche, en rouge, en vert et jaune, qu’on bague aussi en bleu, qu’on perfuse, qu’on morphine, qu’on milligramme 4, que ça tire et ça pointe ! qu’on rit, qu’on sourit, qu’on fronce, qu’on mèche dans le nez, qu’on patche deux fois, trois fois, cinq, sept, qu’on file, qu’on emmêle, qu’on faufile, qu’on me dispatche, qu’on azure et vite, que ça trente 6 chandelles, qu’elle havre d’azur, qu’on branche, qu’on parle à ME pendant que ça bipe et zute, qu’on y aille, qu’elle sourit, que ça fronce, que c’est parti, que le temps est gris et l’arc en ciel.

Assis, debout, couché, linoléum du Centre Ressources, carrelage au pied de l’escalier, dans l’embrasure de la porte des toilettes, matelas-poussière de l’Amicale, tête en bas pieds en l’air sur la chaise de l’entrée grande ouverte, petit coussin taché pour jeu d’ombre et lumière, brancard de transport bringuebalant, table d’opération, chariot brancard brinqueballant, lit médical, table d’opération, lit d’hôpital électrique, fauteuil – et chaque fois ou presque, sans bouger, tu te laisses glisser sur ce matelas rouge encore dans son emballage, et ça feurlasse.

Sur la photo il y a Tatiana, la Biélorusse, et Maya, la Croate. Deux coupes garçonnes, blonde, brune. De face. L’une d’elles pointe de l’index une feuille sur la table, lignes illisibles. Elles rayonnent avec leurs fossettes. Et il y a moi entre les deux, par-dessus l’épaule. De profil. Je ne regarde pas l’objectif mais la feuille. Du moins j’ai l’air. Je me souviens avoir dit quelque chose, et puis le photographe. On n’a plus bougé. Lui non plus. Il a encore parlé. Je regardais la feuille, le nez dans les chevelures. Une épaule contre la poitrine ? Ça devait sentir bon ? Et est-ce que je voyais comment l’écriture du français, découlant de la parole fautive et des accents étrangers, peut adopter des sons qui se réinventent sans cesse dans des graphies, des mots et des images surprises ? Non. J’étais là. Un œil sur la feuille au texte illisible. En tête-à-tête, avec Tatiana et Maya. Leurs dos contre mon torse. Elles auront souri au photographe. Le doigt sur une phrase. Je n’aurai rien senti, du blond et du brun des cheveux. Et du parfum, du parfum dans le cou ?

Ça zazinnabule. Un gros œil. Gros et carré et blanc. Il zazinnabule à droite, à gauche. C’est comme un petit bruit de roulette. Il zazinnabule en bas, en haut, de près. Il vient voir, l’œil dans l’œil. Il repart. C’est comme s’il cherchait quelque chose. Pour un peu on l’entendrait renifler, flairer quelque chose, le gros œil. D’ailleurs, il y a quelque chose. Il tourne autour, il s’en approche, il s’en éloigne le gros œil, mais il y a quelque chose. Ce n’est pas grand-chose. Ce n’est presque rien même. Ça part de la main, ça se glisse sous la peau et ça remonte insensiblement. Il n’y a presque rien. Comme un petit filet d’air remonte de la cave par une zébrure sur la vieille porte. Destination le cœur. Mais en soi ce n’est rien. D’ailleurs ça se voit bien sur l’écran géant au fond noir, les plaques, et en travers, ce pâle reflet. Voilà, ce n’est que ça. C’est tout. Presque rien. C’est juste là, cette petite trace. Une petite ligne brisée, en zigzag. Une sorte d’étincelle. Et c’est là, quelque part sous la peau, comme un petit souffle, à peine. C’est là qui remonte, sous les battements, le vrombissement sourd, l’espèce de silement térébrant, et cette drôle de zazinnabulation du gros œil blanc.

CODICILLE

1. « Travailler au plus près possible des perceptions sensorielles d’un corps immobile, installer progressivement que le corps soit lui-même sujet de la narration. » Alors que faire de tout ce qui vous traverse l’esprit, qu’il s’agisse des mots des autres, entendus en passant, ou de ce à quoi on y pense continûment et puis on oublie instantanément ? Pour les divers sons, ça semble facile : on parle d’un coup, et libre à chacun, selon le contexte, d’imaginer qu’il s’agit d’un coup sur le crâne, sur le ciboulot, sur la cafetière, sur le citron, sur la caboche, sur le caillou, sur le coco, etc. Mais pour les mots, du dehors comme du dedans : on s’en détourne, pour le corps et rien que le corps, jusqu’au bout des doigts des pattes de l’animal, de la bête ? ou on aménage un dispositif de filtration, de capture, entre les choses et les mots ? – Jadis, je me suis essayé à ce genre de chose : chaque fois que la parole allait intervenir, une sorte d’éclat lumineux devait apparaître, comme si le monde devait d’abord disparaître dans un flash ; et chaque retour au récit était amené par un bouleversement de la voix, par quelque chose qui la confine au cri, la ramène au bruit. Je pense aussi à cette fin de plan séquence dans La Ligne rouge de Terence Malick : au fond d’un navire de guerre américain, on vient de parler (« Il n’y a pas d’autre monde. – J’ai vu un autre monde. ») ; le plan séquence qui suit est un flash-back qui revient sur l’histoire d’un des interlocuteurs (dans l’autre monde) ; mais entre les deux, un gros plan sur une grille d’aération, avec un léger bruit de soufflerie, l’espace d’un instant : qui perçoit ça ?

2. Émission de radio La Dispute du 27 mai 2014, sur Johnny Got His Gun, de Dalton Trumbo : « eh… il y a un moment où effectivement une infirmière, décide d’ouvrir les rideaux, puisque ce qu’il n’a plus c’est le temps, et il va s’accrocher au temps, quand il va découvrir un changement, qui est, cette chaleur ou en tout cas ce rayon de lumière qui va passer sur son corps, et là c’est… il remercie dieu, de sentir le soleil, et c’est c’est… euh ! quelque chose d’absolument bouleversant, moi je… ça me… enfin c’est c’est… »

3. Quelques fragments pour mettre en place le son et lumière. Pour le reste, laisse venir. Un arrêt de travail, c’est toujours une surprise.

4. Avec Beckett, je vois à peu près jusqu’où on peut aller. Mais je ne sais pas y aller. D’ailleurs je ne veux pas. Je n’irai pas si loin. Et peut-être pas dans la même direction.

5. Les jeux de mots, quand on bouscule gentiment la langue – « Je dombre et de l’umière », par exemple –, j’avoue que c’est facile et insignifiant. Mais quand même. Il s’agit d’essayer de mettre en forme ce qu’il peut se passer au moment où on revient à peu près soi (à défaut de reprendre conscience, si cela est réellement possible), quand la langue semble à la fois se redresser et s’affaisser, s’emmêle les pinceaux et les motifs – quand « soudain le chambard du crâne tout juste arraché à sa torpeur comment maintenant il mâche remâche devant la face », dit Jacques ? – Le tout sans perdre de vue ce qu’on peut voir, entendre, sentir. Le seul problème consiste à faire que les mots remplaçant les autres, par jeu sonore, cadrent encore, de près ou de loin, avec la situation, la désignent à leur façon. Mais j’en demande peut-être beaucoup.

6. Bien sûr, cela a déjà été fait et refait. Je pensais trouver quelque chose dans le Cœur ouvert d’Élie Wiesel, mais non. Juste : « Des bruits me parviennent du couloir. Mais sa voix seule a une signification, une portée. »

7. Dans Hors de moi, de Claire Marin ? Ou chez ce peintre suisse qui ne cessait de peindre sa femme malade, sur son lit d’hôpital, mourante ? ou plutôt vivante, jusqu’au dernier souffle ?

8. « Que le corps soit lui-même sujet de la narration, et non pas le narrateur. » Raison pour laquelle, vraisemblablement, Beckett n’utilise pas la ponctuation – du moins pas directement : dans chaque fragment, l’absence de ponctuation donne sa cohésion au fragment, et comme petit ensemble indivisible, et comme bloc friable, fragmentaire, fragile par fuite de sens courant, que la virgule (allons au plus simple), appelée, désirée contiendrait, renforcerait ? Si le corps se couche sur la phrase, se glisse dans l’énonciation, alors pas de ponctuation ? Bien sûr, elle peut facilement s’aligner ici sur le rythme du cœur, là sur le souffle de la respiration, monotone, accélérée, ralentie, par saccades, syncopes et temps morts. Mais les autres battements d’ailes du corps, sous les mille et un poids et balanciers des choses et des mots ? les autres cadences ?

9. « Qu’on me disperse… », c’est moins une forme d’injonction (encore moins une formule superlative, genre « que je t’aime, que je t’aime, que je t’aime ») que cette espèce de constat relevé d’un soupçon de dépit qu’on pourrait signaler par un présentatif : Et voilà que…, ou sous une forme plus expressive du narrateur : Et vas-y que…
10. Élie Wiesel : « Si la vie n’est pas une célébration, à quoi bon s’en souvenir ? » Et j’aimerais ajouter, quand la mémoire défaille : à quoi bon l’écrire, la peindre, etc. ? Seulement, je ne suis pas sûr de bien suivre Wiesel. Ou pas du même pas, il manque quelque chose. Comment il dirait ça Beckett ? En quelques fragments, ou avec un pseudo-personnage ? Ou Raymond Queneau, tiens, comment il ferait, qu’est-ce qu’il ferait dire à Zazie ?

11. Dans les notes précédentes, il y a vers la fin l’anecdote d’une petite mésaventure. Je l’ai copiée, collée, découpée, dispersée, largement gommée un peu partout, reprise ici et là, fondue.

12. Finalement, pour le passage en mode subjonctif, la valeur est aussi impérative. On le sent dès le départ. La répétition et la situation font peut-être qu’il perd de sa valeur, mais l’impératif du désir se redresse ici ou là. Nécessairement avec les formes verbales propres au subjonctif. Ce sont les formes hybrides, qu’on trouve aussi bien à l’indicatif qu’au subjonctif (avec les verbes du premier groupe), qui posent problème. Et comme elles sont largement majoritaires, surtout avec les néologismes, alors tant mieux : on reste dans une sorte d’indécidable entre l’actif du désir et le passif du dépit, idéal pour un corps qui veut bouger mais ne peut pas.

13. Ce matin, pour une bonne confiture, j’épluche un seau de pêches de vigne à moitié pourries en écoutant de la musique sur Soundcloud, un nouveau groupe, La Variété, collectif belge d’un seul disque, Pour la gloire en 1993 – il m’arrive, comme ça, de ressortir un vieux magazine musical et d’écouter sur Internet les raisons et les torts de la critique, chose impossible alors (à moins d’avoir un disquaire, pas trop loin pour y aller régulièrement en bus, pas trop près non plus sinon on s’y retrouve chaque jour, curieux des sons en tous genres et des sorties confidentielles, et tolérant pour qu’on écoute sans acheter) –, et voilà qu’au détour d’une chanson je tombe sur la cause de mon arrêt de travail : « C’est bien ma veine / C’est bien ma veine / Cette ligne bleue que je vois / Et qui me file dans le bras / Cadencée par le mauvais sang / Nourrie par le reflux du temps / Qui connaît par cœur son parcours / Redessinant chaque contour ».

14. Arrêts de travail : on peut l’entendre comme des arrêts de gardien de but ?

15. « Tu causes, tu causes, dit Laverdure, c’est tout ce que tu sais faire. »

11. Portée de mains


proposition de départ

Quand, tout le monde parti, tu fais le tour des machines pour éteindre celles restées allumées, refermer les écrans laissés ouverts, il y a toujours quelques traces de doigts à nettoyer, dessus, à l’aide d’une feuille de papier essuie-tout, en frottant nerveusement sur le petit halo de buée, et puis sur le clavier où certaines touches luisent bien plus que d’autres – espace, entrée –, et le pavé tactile pour deux ou trois traits gras.

Vraiment ? il ne comprend pas… ? C’est que la parole, parfois, vous savez… ça ne colle pas… ça ne rend pas toujours très bien les mots qu’on emploie… on est toujours un peu à côté de ce qu’on voudrait dire… Et on peut parler longtemps comme ça… ? à côté… ? S’il ne comprend pas, c’est qu’il y a malentendu… on n’est pas peut-être pas sur la bonne longueur d’onde… Il faudrait trouver de quoi en changer… Abandonner la parole, les mots… ? mais c’est très insuffisant ça… ! Il faut oublier tout ça pour se faire comprendre… ? Non, mais au moins pour donner à comprendre ce qu’on dit… la parole, les mots… il leur faut comme un cadre, un contexte, une situation… Du concret quoi… Ah non ! pas du concret ! y en a marre avec votre concret… ! le concret c’est une idée toute faite comme les autres pour ceux qui veulent s’abstenir de réfléchir pour en avoir, des idées… ! Un cadre, c’est bien… un autre support que les mots… quelque chose d’autre qui les supporte… et il suffit parfois de l’esquisser pour enfin voir… un portrait… un paysage… ce qu’on veut dire… même si c’est un peu grossier… Comme la tête à Toto… ? Comme ça… avec le feutre… de la main droite… le feutre rouge (bleu HS)… le décapuchonner… le capuchon en main gauche… se mettre à dessiner… une sorte de schéma… ou un semblant de diagramme… un tableau flottant au milieu des traces noires… toujours le stylo bien en main… bien calé entre le pouce, l’index et le majeur… un peu repliés… et ça peut aller et venir aussi… ça va et ça vient sur le tableau blanc… ça fait des ponts, des vagues… ça tire des traits aussi… sur deux ou trois ou quatre lignes… des ponts, des boucles, des traits.

Parmi les films utilisés pour parler des conditions de (du) travail, il y a Entrée du personnel. Ça commence avec un ouvrier d’usine de découpe de viande. Il claque des doigts, et il nous demande, régulièrement, de faire comme lui, de claquer de doigts, quelques minutes, comme lui, comme on le fait parfois, comme ça, mais il nous demande, cette fois, de répéter l’opération, quelques minutes, plus qu’un instant, plus que d’habitude, et d’imaginer, tout en claquant des doigts, le majeur sur le pouce, l’index à demi replié, l’annulaire replié, le petit doigt aussi, le majeur d’un coup rabattu, et déjà sur le pouce, à nouveau rabattu, replacé sur le pouce, et puis rabattu, et puis sur le pouce, il demande, sans s’arrêter, de claquer des doigts, comme lui, et d’imaginer, en fin de journée, ce que ça peut faire, comme ça, le majeur sur le pouce, l’index à demi replié, l’annulaire et le petit doigt repliés, le majeur rabattu, et sur le pouce, et rabattu, et d’imaginer, le lendemain, de recommencer, comme ça, toute la journée, claquer des doigts, toute la semaine, le majeur sur le pouce, l’index plié, l’annulaire et le petit doigt, le majeur d’un coup rabattu, et sur le pouce, rabattu, le pouce, rabattu, chaque jour, des années, une vie, comme lui, comme ça, comme lui, comme ça, et nous aussi, comme ça, avec lui, comme lui, de concert, en rythme, à peu près, comme ça, comme lui, avec lui, et c’est à qui, petit défi, tiendra longtemps, comme ça, pour voir un peu, comme lui, ce que ça fait, comme ça, comme ça, comme ça, et c’est à qui, pourquoi pas, comprendra, peut-être, pourquoi ça, claquer des doigts, comme ça, comme ça, en début de film, majeur sur pouce, index plié, annulaire et petit doigt, et rabattu, comme lui, au début du film, et pourquoi ça, ça veut dire quoi, comme ça, et nous aussi, en rythme, pour longtemps, le plus longtemps, pourquoi pas, pour comprendre, peut-être, peut-être, que c’est comme ça, comme lui, un claquement de doigts, et puis un autre, et puis un autre, comme ça, c’est comme ça, peut-être, aujourd’hui, que ça marche, que ça va, le travail, le monde, le monde comme il va, au travail, au claquement de doigts, comme ça, comme lui, majeur sur pouce, l’index replié, l’annulaire et le petit doigt, et rabattu, c’est comme ça, et nous aussi, on fait comme lui, comme ça, tous ensemble, ou à peu près, comme lui, et pour longtemps, comme ça, comme lui, comme ça, comme lui, d’un claquement, au doigt, répété, répété, comme ça, au doigt, comme ça, et à l’œil, comme ça, comme lui, comme ça, au début du film, et pour longtemps, comme ça, pour nous, avec lui, au doigt, comme ça, comme ça, comme ça, comme ça, c’est ça, le travail, comme ça, à l’œil, c’est comme ça, comme ça, comme ça, comme ça, faut que ça claque, comme ça, comme lui, comme ça, comme ça, comme ça, comme ça, comme ça.

Et ça fait des vagues et des boucles et ça claque… par petits coups… sur quelques lignes comme ça… deux ou trois… c’est feutré sur le tableau blanc… sec sur le noir… grêlé de points blancs… et les traces blanchâtres de la brosse… des lignes en zigzag… quatre cinq… on tire un trait vertical… comme ça… et un autre parallèle… et un trait horizontal comme ça… perpendiculaire aux deux autres… un autre parallèle au premier horizontal et perpendiculaire aux deux autres… et des croix et des cercles… des croix et des cercles dans les cases vides… et tout ça en parlant… tout ça comme ça… pour voir ce qu’on dit… enfin… pour mettre en forme l’incompris… donner à voir l’inconnu… un portait… un paysage… même si ce n’est qu’un coin… même si ce n’est qu’une pièce d’un puzzle sans fin… comme un bouchon au milieu de la mer… un bouchon de conscience dans une mer d’affects… suffit que ce soit la pièce qui manque… avec du feutre plein les doigts.

Les doigts repliés, les doigts fins, secs, autour de l’iPhone, comme pris dans la Toile, le pouce sur l’écran, qui s’active, par petits coups, secs, de bas en haut. – La tête par-dessus l’épaule, les mains sur le bord de la table, les yeux sur une page-écran, ou une feuille volante, les deux mains sur le rebord, les doigts écarquillés, on observe, on parle, on se rapproche, le corps déporté, le poids l’emporte, la paume, les paumes se relèvent, le dos des mains se dresse, les yeux froncent, veines et tendons gonflés, la base des phalanges plissée, creusée, boursouflée, le cou est tordu, le bout des phalangettes rougissant, bouffies, jusque sous les ongles trop longs. – Mais, comment il tient son crayon ? Au lieu de se trouver au-dessus de la pointe, replié avec l’index, pour bien la maintenir contre le bout du majeur, il est complètement de travers, tendu, au milieu du stylo, sur la phalangine ! Ça doit être raide pour écrire. – La main qui tremble, le dos de la main, blanc, velu, taché de son, le dos qui en suspension, au-dessus du clavier, qui tremble et s’abat. – Les mains qui s’enroulent autour de la grande tasse de café. Les doigts la font tourner. La hanse passe de l’extérieur vers l’intérieur, côté corps. Et la tasse semble disparaître. Elle est au cœur des mains réunies. Ce sont elles qui semblent fumer. Ce sont les mains, le foyer autour duquel se pelotonnent les visages. Les yeux par-dessus la pelote de mains jointes, c’est tout ce qu’on voit. Et les petites volutes de la vapeur.

Elle est où la grande règle ? – Tu sais où se trouve l’agrafeuse ? – T’as pas des Post-it ? – Y aurait un stylo noir ? – Il est où le tube de colle ? – Je peux t’emprunter ta gomme ? – On a encore des blocs-notes ? – On en a plus des gros trombones ? – Mon surligneur est mort t’en as un ? – C’est toi qu’as repris la calculatrice ? – Les gros ciseaux tu les as cachés ? – Pour un timbre c’est où déjà ? – Et les piles ? – On n’en a plus en tube ? – Je peux te voler ton Scotch ? – T’as pas plus petit en Post-it ? – Ça existe les taille-crayons ici ? – Le cutter, ça ira mais il est où ? – T’as pas une autre couleur par hasard ? – Et des souris il en reste ? – T’aurais une clef USB dont tu te sers pas ? – T’as du feu ? – Et combien d’autres questions comme ça, qui me font ouvrir le tiroir, souvent celui du haut, parfois celui du milieu et celui du bas, un caisson, que j’attrape sur le côté droit, que je fais glisser jusqu’à moitié, que j’arrête de la paume, et puis je commence à fouiller, à gratter, en écartant ceci, cela, d’un doigt, du majeur droit je crois, parfois je dois tirer à fond le tiroir, et les petits objets qui s’entrechoquent quand je les rabale, ça racasse, et quand il y a du papier ça feurlasse.


 1, Le texte envoyé pour sa mise en ligne : mille et un doutes noués. C’était plus serré pour le dernier. Parce qu’un livre en perspective ? Parce que le texte plus long ? Coupé dans son élan ? L’investissement plus fort ? À cause de l’image ? Parce que pas d’autre proposition d’écriture ?

 2, Idée comme ça : vacances à Aix, musée Granet (collection Planque), audioguide pour enfants ; j’entends ce qu’on écoute pour un tableau très abstrait de Monet (un square le soir, je crois), en regardant le tableau à côté : ça marche aussi ! Et je me dis : « Et si on écoutait les commentaires de l’audioguide en se retournant, en observant le tableau derrière, ou le mur, ou des dos, ou un visage… ? »

 3, Un fort investissement dans l’écriture (quelle qu’en soit la qualité, d’ailleurs difficile à évaluer) dénature mes lectures : dans le livre entre les mains, les lignes sont poursuivies, doublées, envahies, hantées par celles qui cherchent à se libérer des sentiments et des pensées.

 4, Non, ce n’est pas tout à fait ça. Les lignes qu’on a en tête, qui ne tiennent pas en place, qui vont et viennent et tournent en boucle dans le passage du livre qu’on lit pour la énième fois : c’est se libérer de quelque chose du réel dans quoi les sentiments et les pensées se trouvent eux-mêmes pris, qu’elles cherchent ; d’une réalité dont on se souvient, de la réalité même du souvenir, de la réalité de ce dont on ne sait même plus si on l’a vécu ou imaginé, de la réalité de ce qu’on invente, de la réalité du doute dans l’invention, et dans toute réalité, la réalité douteuse. Et alors c’est quoi, le livre qu’on tient entre les mains ? Qu’est-ce qu’on lit dans ces conditions ? Qu’est-ce que lire ?
En attendant la #11.

 5, J’aimerais un jour pouvoir réécrire un livre déjà existant. Simplement en biffant quelques lignes, et en résistant à la tentation de combler le vide (à moins de savoir l’exprimer). Après tout, il arrive qu’on souligne les passages qui nous parlent, qu’on voudrait apprendre par cœur, qu’on aurait voulu écrire, qui nous apprennent quelque chose. Mais le reste, ça ne compte pas ? Et si au contraire on chassait les passages qui ne nous disent vraiment rien ? ou si, justement, on éliminait les passages qui semblent nous parler ? qu’est-ce qui resterait ? n’en apprendrait-on pas autant sur nous-mêmes comme sur l’écriture ? nous qui voulons écrire ?

 6, Quel album ça pourrait faire aussi, ce livre sur à partir des salles cinéma, avec des entrées de cinémas, des salles avant la séance, les affiches de tous les films cités, des photogrammes de scènes inoubliables peut-être, des objets étonnants, une rencontre avec un cinéaste – et des visages surpris, avec la peur de leur vie, ou des qui se tordent de rire, etc., mais qui fait des photos pendant le film ?

 7, Vacances : après une belle randonnée jusqu’à la Croix de Provence, un bon tour le long du lac de Sainte-Croix.

 8, Et voici : « très simplement, très concrètement […], démultiplier des images de mains : les démultiplier temporellement (différents instants, repères, de sa vie) ou fonctionnellement (les mains du personnage selon ses différentes occupations, et merci de ne pas en faire un texte ludique). » – Zut ! avec les vacances, les seules mains du travail dont je peux le plus sûrement parler, c’est les miennes. – Mais est-ce d’ailleurs si sûr ?

 9, Pour parler le plus sûrement des mains, ne vaudrait-il pas mieux se faire aveugle ? en parler non comme si les voyait faire, mais comme si on les entendait faire ? ou les sentait faire ? – Oui, mais pour la cicatrice près de l’ongle du pouce gauche, à sa base, côté droit, faite il y a une trentaine d’années avec un Opinel ? – Trouver ce qui rappelle la lame, la coupure, le sang. – Ou la petite verrue au milieu de la phalange du petit doigt de la main droite, côté paume ? – Ce qui reste de l’aiguille, du perçage, du sang.

 10, Le goût de la main. Le goût et l’odeur, quand on en a plein les doigts.

 11, Depuis quelque temps je ne visionne plus les vidéos, je m’appuie seulement sur le texte de la proposition, que je lis et relis. Quelque chose d’autre, qui m’aura échappé ou paru commun, peut ressortir. Là : « le centre de gravité délibérément mis sur le geste. »

 12, « et pour le persan, tes doigts caressants » : dans quel livre pour enfants ?
Ces notes, comme une façon de se délester de ce qui ne rentre pas dans le cadre qu’on s’est imposé : au travail. Impossible, autrement, de parler des mains de ME. Quelque chose l’emporte ici, avec la main, quelque chose de continu, sur un rythme assez vif, plus ou moins régulier. J’ai copié-collé à plusieurs reprises certaines formules, et même un pan de phrase, mais systématiquement retouché, la nuance dans la répétition devant servir une sorte de dérive générale, continue.

 13, Dernière modification « dim. à 03:24 ». Endormi. Réveil, nausée. Lever, 6 h., toilettes… ME me parle. Je dis oui. Sa main sous ma tête. Je dis oui. ME me regarde. Je dis… Tu peux dire autre chose ? Oui. Au pied de l’escalier. Relevé, cachet, verre d’eau. Dodo. Réveil à 9. Café, brioche, confiture, téléphone Samu, du pain du beurre, médecin régulateur, 2 sucres. Le temps de prendre une douche ? Restez comme ça, on vient vous chercher. ME, ils disent qu’on vient me chercher, je file me doucher. Les pompiers sont là en 5 minutes. Ils sont grands, ils sont gros, ils ont des grosses paluches pour porter les gros sacs qui remplissent la pièce. Tout ça pour moi ? Je pensais qu’on venait pour du lourd. Tu peux remballer Flo. On passe aux questions ? Vers 10 h ?, urgences, zone Covid, brancard, nausée, des mains, ça pique, patchs, cathéters, tuyaux, bip, fils, ça va ?, bip, Bétadine, c’est froid, bip, partout, des mains, des gants, monsieur ?, bip, le pantalon, ça serre ?, ça brûle ?, bip, seringue, 4mg, l’écho ?, pas beau, bip, vêtements, cathéters, main dans le sac, œil azur, bip, ça va ?, péricarde, pas beau, transfert, bip, tuyaux, téléphone, maison, téléphone en main, bip, œil azur, Saintes, transfert, perf, qui part ?, bip, monsieur ?, gros morphine, main seringuée, 14/1, fils, bip, pas beau, péricarde, ça va ?, à Saintes, bip, main azur, monsieur ?, costaud, monsieur ?, pimpon, bip, ça brasse ?, reflets, lignes blanches, pimpon, bip, ciel azur, mains douces, ça tourne ?, au feu, pimpon, bip bip. Plus tard, urgences de Saintes. On m’emmène pour une coronarographie. On m’enlève tout, sauf fils, électrodes, tuyaux, cathéters. On en rajoute un plus gros dans le bras, pour faire remonter une sonde jusqu’au cœur. Deux mains s’affairent autour de la mienne, la droite, bientôt quatre. Elles portaient des gants ? On observe attentivement ce qu’elles font. Et pourquoi il fait plus frais ici ? Il y en a six, peut-être huit. La mienne est relâchée, ni ouverte ni fermée, les doigts quelque peu repliés, genre Adam dans la Création de Michel-Ange. Mais juste la main, juste les doigts que je ne les sens plus. Sauf quelque chose qui semble remonter le bras du dedans. Quelque chose qui fait la lumière sur ce qu’il traverse, à l’aide de l’espèce de gros œil carré, blanc, qui gravite au-dessus de mon cœur, s’en rapproche, s’en éloigne, passe à gauche, à droite, semble venir un instant me voir, et renvoie ce qu’il perçoit sur un écran géant noir, à gauche. Je ne distingue que de pâles reflets. Ça se dirige avec un joystick votre œil ? Oui ! et on peut jouer à Pacman sur l’écran. Les mains vont et viennent sur les images. Une bonne douzaine maintenant, sans gant. Je ne vois rien, mais on m’explique : que c’est pas tout lisse, qu’il y a comme des plaques, mais enfin pas d’étranglement nécessitant un stent. Et puis un drôle de petit frottement du cœur. Et si on regardait le match là ce soir ? Allez, je vous confie au cardiologue. La jeune avec de profonds yeux noirs et brillants ?

 14, À chaud. Fallait le faire là, le sortir tout de suite cet imprévu de fin de vacances, où mille et une mains… Sauf qu’on ne le voit pas encore, ça, le multiple, l’innombrable. Toutes ces mains, souvent à travers la même, affairées. On ne voit encore rien. Ni de la plastique ni de la cinétique de cette main folle, son échographie, la sonde qu’elle fait doucement glisser, tourner, le gel quasiment invisible, qui finira par recouvrir le corps, tout baudré. Des mains au travail, comme ça, qui sauvent des vies – sans compter les yeux au-dessus des masques, et c’est de là que venaient les voix ? Avec arrêt de travail, mais vie sauve. Il faut laisser reposer, maintenant. Refroidir. S’il y a là-dedans du texte, c’est peut-être pour une proposition à venir.

 15, Cette tendance au jeu de mots, quand le titre ne vient pas, en explorant les définitions des dictionnaires, les expressions, les locutions.

 16, Évidemment, le cadre que je me suis imposé – au travail – m’empêche de parler de mille et une autres mains. Des mains du matin, notamment, à l’heure du petit-déjeuner, avant de partir au travail : la petite bête qui monte dans le dos, sur l’épaule, sous le menton de la petite, qui rend la pareille et manque de t’étrangler ; la patte sur le cou du grand qui vient juste de se lever, il secoue la tête en meuglant ; le dos de la main sur la bonne joue de ME, de tout petits coups répétés, pendant qu’elle trempe dans son bol de thé sa tartine beurre salé confiture de prunes maison, et croque dedans.

 17, Le petit livre pour enfants, c’est Dodo fourrure.

9. Couleurs café


proposition de départ

« Ah… c’est raide ! –- C’est pas moi aujourd’hui, c’est JC. » Momo pose sa tasse noire sur le bord du frigo, il l’ouvre, sort la bouteille d’eau du compartiment de la porte, elle claque en se refermant, le café vacille dans la tasse à moitié pleine et la petite cuiller cliquette, il rallonge son café d’eau, ajoute deux petits sucres, et reprend son touillage avec la petite cuiller qui sonne, qui sonne, mais sans se retourner, face au mur, face au poster des lavoirs de la Saintonge, face à la cafetière sur le frigo, une cafetière rouge, d’un rouge sombre étincelant, qui racle le fond du marc, qui le ronge, goutte à goutte, cliquetis, et sans se redresser, les yeux au fond de la tasse, entassés, au fond de leur vague reflet, qui sonne, qui sonne, au fond du trait de lumière, entassés, l’œil dans l’œil, Leïla, le dos voûté, racorni, se balance, la chemise bleu marine, piquée de points blancs, la chemise bossue, en voûte céleste, sur l’Atlas, Leïla, Leïla, c’est la nuit, il fait froid, c’est la nuit, plus de course, plus de course aux étoiles, plus de fausse piste sur la montagne, le dernier tour, qui sonne, qui sonne, le dernier arrivé en bas, au fond, raïa, Leïla, c’est la nuit, de nouvelles lunes, entassées, touillées, pressées, corps à corps, au compte-gouttes, rongées, sucrées, sur tes lèvres, sucrées, la goutte noire, et c’est fort, fort Leïla, encore, et c’est froid, la goutte sur la langue, noire, au fond, froide et amère… « Alors… t’as rattrapé ton caoua ? – Reste des infusions ? »

Elle me parle… ? c’est à moi qu’elle parle… ? -– Non mais c’est la pause là… c’est pas possible… – C’est pas à moi… – Pas maintenant… ! –- Pas possible que ce soit à moi… ça se voit… ça se voit trop que c’est pas elle… ! –- C’est quoi ces arguments… ? où c’est qu’elle a pris ça… ? – Tout ça pour avoir raison… mais on voit bien que c’est pas elle… on voit bien que ça la gêne… – Et voilà que ça la reprend… elle peut pas s’en empêcher… ça vient d’où cette position…. c’est quoi cette posture désaxée… ? –- C’est pas elle qui tremble comme ça… -– C’est pas possible… – Pas elle… –- Ce tremblement du genou… ces bras croisés… comment elle peut se poser comme ça… ? –- C’est un truc qui lui remonte… c’est pas possible… – Pas croyable… ! –- C’est un truc qui déborde… ça vient des profondeurs et ça la déborde… –- Pas croyable… ! elle nous regarde même plus… –- Si ça continue c’est son café qui va déborder… comment elle peut se tenir comme ça… ? une tasse en main les bras croisés… -– Mais qu’est-ce qu’elle regarde… ? – Mais qu’est-ce qu’elle raconte… ? c’est n’importe quoi… ? –- Il y a quelqu’un derrière… ? c’est Sophie… ? si je me retourne ça va faire louche non… – Si ça continue on va finir par pleurer de rire… –- Elle va croire que je l’écoute pas… et ce sera pas faux… si elle s’écoutait moins parler aussi… –- Oh le café… je l’avais senti… et elle continue… ma parole… ! – Elle comprend ce qu’elle dit… ? –- Elle a rien vu… ? la giclée de café sur le bras… par terre… – Pourquoi elle regarde dans le vide… ? Sophie est sûrement revenue… elle se sera glissée dans notre dos… tant pis… -– Quand je te dis que c’est pas elle… elle est pas dans son état normal… -– Si j’ai pas l’air normal tant pis… –- Elle aurait pas bu en douce dans son bureau… ? c’est quoi cet argument… ! -– Allez qu’est-ce qu’elle a vu… ? c’est Sophie… ? –- Ça vaut rien ça… –- Tant pis pour moi… -– Pourquoi je l’écoute d’abord… ? c’est la pause là… et si ça se trouve c’est pas à moi qu’elle parle… si ça se trouve c’est à personne… – Rien… – C’est même dans le vide qu’elle parle… elle nous regarde pas… -– Personne… – Ah ben quand même… pas trop tôt… ! –- J’aurais pourtant juré que Sophie… -– Il serait temps de le boire ce café… et c’est ça va te resservir… y en a plus… -– Elle aura fixé la cafetière ou la bouilloire… –- C’est vide… comme toi… ça doit être ça qui te gêne… ça qui remonte et qui déborde et qui s’écoute… -– Ça arrive ça… les gens qui ne supportent pas qu’on les regarde parler… –- Si ça se trouve c’est même lui qui l’a fait venir… par l’espèce de couloir imaginaire qui traverse les portes ouvertes du Lieu Ressources à la salle info à la salle de cours… –- Ou qui essaient de voir de quoi ils parlent quand ils parlent… ils veulent voir quel décor plantent leurs mots… –- Et c’est ça retourne z’-y… ! où y a de la gêne… -– Et ils ont besoin de voir ailleurs… ils ont besoin de s’appuyer sur ce qui est… la cafetière ou la bouilloire… -– Et Sophie, dehors, qui fait des signes… ! je comprends rien… ! –- Les lavoirs… ?

Claudette, vers 17 h, arrive toujours avec une ou deux minutes d’avance. Le temps de saluer et d’échanger deux quelques mots avec Sophie à l’accueil, Naïs, aujourd’hui Coco, elle accroche son sac et sa veste en jean au portemanteau et commence son service. « Ben et toi là-bas, on t’a encore mis au coin aujourd’hui ? » Elle jette d’abord le filtre plein de marc de la cafetière, dans la petite poubelle noire à couvercle basculant gris devant le frigo, et les touillettes des tasses et des mugs (si on ne l’a pas fait). Elle ouvre le placard à côté du frigo, ressort de l’étage le plus bas (porte la plus à gauche) le plateau blanc parsemé de petits cœurs pleins ou vides, comme dessinés à la main et presque aux couleurs de la structure – du label APP, précisément : bleu céruléen, vert tilleul ou jaune moutarde, pourpre –, et rassemble dessus la verseuse de la cafetière, les tasses et les mugs (parfois avec leurs petites cuillers, et parfois un couteau ou une fourchette sales) posés sur le placard, le rebord du frigo ou l’étagère en coin juste au-dessus. Elle part tout nettoyer aux toilettes, en ouvrant la porte du coude et d’un coup d’épaule. De retour, elle va reposer le bord du plateau sur le rebord de la fenêtre pour refermer la porte d’entrée, et va le poser sur l’ancien bureau d’écolier en bois, à côté de la porte de la direction, où se trouvent les petits tas de prospectus et dépliants (et une paire de lunettes de soleil oubliée, ou une clé USB, un cordon pour charger son smartphone). Elle va ouvrir la dernière porte à droite du placard pour en sortir un vaporisateur de produit de nettoyage et un chiffon bleu turquoise. Elle va asperger le dessus du placard et frotter plusieurs fois sur les deux ou trois ronds de café, passer un coup sur le rebord du frigo, la bouilloire et la cafetière (elle aura refermé le compartiment du filtre), et les étagères en coin, en soulevant la boîte de sucre en métal et le sachet de touillettes en plastique sur l’une, les paquets de café et la boîte d’infusion sur l’autre, un coup rapide sur celle du haut, vide. (Elle pourrait aussi nettoyer les portes du frigo et du placard.) Elle va laisser le vaporisateur et le chiffon sur le rebord du frigo, replacer la verseuse dans la cafetière, ouvrir en grand les quatre portes de placard et ranger les tasses et les mugs (à l’envers) au premier étage de la partie gauche (les petites cuillers et les couverts dans de grands verres). Et, elle va sortir le sac de la poubelle et le poser au sol, à côté de sa tête décrochée, le temps d’en installer un nouveau, détaché du rouleau pris dans le placard (étage le plus bas à droite), et de replacer la tête en faisant basculer le couvercle, et elle va prendre le sac pour aller vider les poubelles des autres salles. (Elle fera aussi la poussière avec le vaporisateur et le chiffon, elle passera ensuite l’aspirateur et, de temps en temps (l’hiver), un coup de since avec le seau de lavage en plastique bleu, un essoreur vert, et la serpillière espagnole à franges grises et rouges.) Elle reviendra pour fermer le sac noir et le sac jaune de la grande poubelle (entre le portemanteau et la petite poubelle), essentiellement rempli de feuilles de papier (documents périmés, mauvaises impressions, doubles inutiles, textes ratés, exercices à refaire). Et, elle ira les jeter dans les grandes poubelles, au bout du Chemin Noir.

CODICILLE

1

Ici, on pense à voix haute pas mal de paroles en l’air. L’idée d’une présence de l’écriture au cœur du passé simple (dans la 7) reste un plan sur la comète – ce qui me fait penser que je n’ai toujours pas repéré la comète Neowise ; ce soir, je réessaierai, même si les chances de la voir diminuent : « Emmanuel -– 1 août à 2 h 55 –- Elle doit être vraiment très atténuée car j’ai scruté tout le secteur aussi avec mon 300mm et je n’ai rien vu :o/ Pour moi, elle est vraiment très basse dans le ciel et vers le Ouest-Nord-Ouest, pile dans l’axe oranger de la Région Parisienne. Dommage ! Hé bien j’attendrai 6700 ans pour la revoir ;o) Il y en aura peut-être d’autres d’ici là… » Et pourtant, je suis persuadé qu’il y aurait été possible de donner corps à cette présence, sans passer par l’imagerie conventionnelle (une bibliothèque, des livres, des feuilles, des stylos et des crayons, ou un tableau et une craie, etc. -– même si ça compte parce que c’est bel et bien –, mais pire : la petite liste de genres de l’écriture de soi, maladroitement détournée par association à des genres de la photo, du cinéma). En creusant un peu ce qui n’est au fond qu’un premier jet, on pourrait trouver quelque chose, là, quelque part, valant ces « entailles dans la roche […], des encoches exécutées à l’aide d’instruments […], des lignes que je pouvais suivre, jusqu’à ce qu’elles se combinent en signes, en figures » que découvre la Médée de Christa Wolf, en rampant dans la totale obscurité d’une grotte – quelque chose de l’ordre du diagramme ? – D’ailleurs, c’est peut-être ça qu’il faudrait faire quand on veut décrire un lieu, même une plage noire de monde, l’été, le soleil à son apogée : se faire aveugle, à défaut éteindre les lumières.

2

Ne pas faire attention au titre « Pratique des complexes ». Le mot complexe de la première phrase m’a interpellé ; j’ai lu sa définition dans le Grand Robert ; dans une perspective de psychologie de la perception, je suis tombé sur la théorie des complexes ; je me suis dit que dans le cas présent (un petit travail l’écriture) il s’agissait moins de théorie que de pratique ; j’ai peut-être pensé aussi que la structure du texte valait bien une « construction formée de nombreux éléments coordonnés », comme un complexe cinématographique –- voilà.

3

Une salle de cours, de réunion, un cadre idéal pour de multiples énonciations. Mais est-ce bien « celui qui vous semblerait le plus en affinité avec ce que vous explorez par l’écriture » ?

4

Pas un cadre, une embrasure – « mais irrationnellement, mais obscurément » : alors le coin café : où l’équipe peut se retrouver, où l’on peut rester seul ; au travail sans travailler ; où l’on voit, on entend, les autres travailler ; d’où l’on part quand untel arrive – et si le point de vue c’était celui de la cafetière ? –« Même café, même heure, même table, même paysage » (Helena), « après guerre, attablée au café, sa cigarette entre les doigts, son esprit part, assailli d’images » (Rudy), « au café ‘Le Trait d’Union’ » (Annick), « une tasse posée sur la table a laissé une auréole de café sur la nappe bleue » (Sylvia), « nettoyant pour de bon l’affaire • expédiant dans les airs la suie noire et poisseuse • "le café des pauvres" a dit Woun » (Vincent).

5

Je nomme le lieu où je travaille structure. Boîte, aurait évoqué l’entreprise, l’économie libérale (« la promesse du pire », chère à Forrester), qui ne convient pas à une association (pas pour moi, parce qu’au fond, les conditions et le fonctionnement…). –- L’asso ? –- Non. Je ne crois pas avoir l’esprit associatif. –- Organisation ? –- Non plus. On est beaucoup trop petit. Et « l’organisation, c’est la technique qui se fait passer pour du naturel, la naturalisation de la technique » (Barbara Cassin, Google-moi), le comble de l’artifice comme l’unité de lieu, de temps et d’action, un théâtre impossible. Mais structure, oui. Parce que l’association propose un ensemble de services variés. Et puis – défi : « chaque structure a sa fréquence de résonance, il faut jouer le bon accord au bon moment » (La Science des rêves, de Michel Gondry).

6

Qu’est-ce que j’explore par l’écriture ? –- J’ai dit, pour aller vitre, moi au travail. Mais quel travail ? Celui qui permet, naturellement, de gagner sa vie, comme on dit, une autre sorte de "métier de vivre" –- en sachant qu’à la fin, comme disait Dada, « j’avons travaillé tout notre crevé » ? Ou le "métier d’écrire" qui permet l’exploration ? Ou l’un dans l’autre ?

7

Presque 22 h, déjà. Je m’en veux de m’y mettre si tard. J’ai laissé traîner. Ça fait près d’une heure que je range ma collection d’Inrocks dans les toilettes, en essayant de tous les faire rentrer sur l’étagère des vécés suspendus, sur toute la largeur. Et ça rentre. C’est serré, mais ça rentre. Et ce sont les personnages qui sortent. C’est Momo, quand sa femme le quitte et il boit. Et Naïs, quand son mec la trompe, elle veut le tuer et fera tout ce qu’il demande. JC, qui nous raconte des blagues à la pause et prend des notes sur ses employés dans son bureau. Coco, ses travaux de maison interminables, ses problèmes de santé inquiétants. Aurélie et sa nouvelle aventure. Sophie, quand elle m’a pris sous son aile ? – Mais tout ça, c’est ce qu’on ne peut pas dire. De toute façon, dit comme ça, on n’a encore rien dit. Trop serré. Alors, qu’est-ce que j’en fais ?

8

« Ça vient, ça vient. » (Romain)

9

Et si les secrétaires successives se retrouvaient toutes les trois à la pause-café ?

10

Christa Wolf écrit : « nous ne pouvons disposer à notre gré des fragments de notre passé en les recomposant ou en les défaisant au gré des besoins du moment. » Je sais qu’il faut se méfier des mots des écrivains, surtout à travers la voix de leurs personnages. Mais parfois, quand même, mieux qu’un imposant essai, il y a de ces fulgurances qui vous renvoient au mur des évidences ! Et alors : qu’est-ce que j’en fais de mes bouts de souvenirs ?

11

Dans le premier fragment, il y a trois voix. Deux en mode direct, qui servent de cadre. Et une plus diffuse, qui se fond d’abord dans une description d’où elle se dégage peu à peu, dès qu’on entend le petit son de cloche à répétition, je crois. Dans le second fragment, il y a encore trois voix. Au début il n’y en avait que deux : celle qui parle ; et celle qu’on n’entend pas et dont on parle. Et puis, avec cette énonciation saccadée, hachée, les bribes de phrases ont semblé se décoller, le discours se décaler. C’est donc qu’une autre voix poignait, qu’on a découverte à l’aide de tirets. Mais est-il sûr qu’il n’y ait que deux voix ? C’est ce que j’ai du moins imaginé : deux personnages, leurs pensées, en même temps, qu’ils taisent à un troisième qui leur parle, qu’on n’entend pas et dont on ne sait rien de ce qu’il raconte – et un quatrième personnage, comme perdu dans les pensées.

12

Pour le troisième fragment, j’allais dire que je voulais quelque chose de plus simple. Mais je ne sais pas si raconter, décrire, ce que fait la femme de ménage, à partir du coin café (en passant vite sur ce qu’elle peut faire ailleurs), soit plus simple. D’autant que le temps semble se figer. Les fois où elle part faire autre chose, ailleurs, le temps saute : le futur proche succède au présent ; le futur au futur proche –- il y a même une sorte de futur éloigné dans la dernière phrase (un futur proche conjugué au futur). Ce n’est pas une accélération du temps puisque la pauvre femme de ménage en est encore, au présent, à faire la vaisselle des autres. Mais si c’en est une, elle provient du point d’énonciation -– « trois variations de point d’énonciation », c’était ça la consigne. Elle pourrait provenir de celui à qui elle s’est adressée, là, dans le coin café, qui la regarde d’abord faire, et qui va se préparer pour partir, parce que c’est l’heure, et qui s’en va.

8. Dans la structure


proposition de départ

Je me souviens le vieux tableau noir, criblé de petits trous, tapissés de craie. Les interstices du mur, grandes dalles béton gravillonnées, c’est la poussière. Mon premier bureau au fond à droite, sans soleil. Les deux tablées de trois tables accolées. Les posters écornés, déchirés (leurs jeux de mots faciles). La trotteuse de l’horloge noire, ronde, bloquée, sautille. Le radiateur difficile à rallumer et qui chauffe mal, l’extincteur à côté. Cloison préfabriquée, baie vitrée, rideau à lames verticales défilées sur rail grippé, cordon noué. Quand il vente, la porte siffle par en-dessous. – Quand on ouvre, on tombe sur un nez de voiture, souvent la Fiesta de Naïs entre les érables dont les feuilles mortes roulent jusqu’au cabanon de chantier repeint aux couleurs de la structure, parois blanches, armature rouge, porte battante.

Les toilettes, avant rénovation, c’est deux chiottes à la turque, une encrassée, l’autre condamné, deux coulures marron et un filet d’eau sur les pissotières, les tuyaux d’eau sont tordus, gelés l’hiver, les murs cendrés s’écaillent, et les robinets, c’est des vannes à poignée rouge sur un grand bac rayé de toutes parts, fissuré. Comment tenait-il ? Un jour, on a libéré le chiotte condamné. Je suis passé par-dessus la porte, bloquée par un tas d’affaires, et moi aussi. Il y avait de tout. Du hublot jusqu’au fond du trou.

Par la fenêtre du secrétariat, les jours de pluie, cette grande flaque d’eau sous l’érable qui absorbe chaque jour une peu plus les feuilles mortes. Quand les beaux jours reviennent, qu’on est venu nettoyer la place, il reste comme une marque plus claire du tapis de feuilles agglomérées, séchées, effritées. Mais on ne le voit pas du secrétariat, les stores sont baissés, les lames refermées.

La Formation en salle info ? Six écrans, six claviers, six souris (tout est noir), répartis sur deux rangées de tables qui se font face, les tours dessous, au milieu le réseau de fils électriques et câbles Ethernet mêlés par-dessus les multiprises, le commutateur réseau et son câble rouge courant sur le linoléum gris clair, le long du mur blanc cassé, la prise. – Ça gronde. La voiture qui arrive fend le mélange de gravier et de cailloux sur la place où goudron et terre s’entrechoquent. Et ça vole. On voit le nuage de poussière s’élever, passer par-dessus la toiture plate de l’autre salle info. Le soleil aveugle. – Ah ! le cordon coupé, le rail bloqué du rideau à lames verticales déchirées. Et les claviers luisent, les souris suintent. La plante grasse, recroquevillée sur le caisson en métal vide. La boîte de feutres effaçables. Le tableau blanc parsemé de traces noires, bleues. L’autre commutateur près de la porte, de travers. La portière.

Le bureau de la direction, où je m’installe pour les positionnements, est une pièce isolée. La lumière du jour entre directement par de petites ouvertures tout en haut d’un pan de mur, d’où l’on ne voit que des ciels. Les autres sources proviennent des portes vitrées donnant accès d’un côté à mon bureau (donc le Lieu Ressources ; mais la porte est condamnée), de l’autre au secrétariat. Ou plutôt, juste avant, sur la droite en sortant, enclavé, le coin café. Aux heures de pause, les stagiaires vont dehors, devant la porte, sous les érables ou dans le cabanon, et l’équipe de la structure se retrouve là. On parle, on regarde les autres par la fenêtre, le temps qu’il fait. On est là, autour de la cafetière. Son grommellement.

CODICILLE

1. Pour un lieu en quelques lignes, relire quelques fragments de Je me souviens. Juste pour l’impulsion, le rythme, la cadence. Et emboîter le pas pour les « voir, sentir et entendre d’un lieu extrêmement précis ».

2. Les intérieurs peuvent-ils être ouverts ? Un extérieur peut-il être plus fermé que la pièce par où on y accède ? Comment considérer une cour intérieure ? Et la fenêtre qui donne dessus, même ouverte est-ce vraiment une entrée, une sortie ?

3. On aura beau passer d’un lieu à l’autre, de l’intérieur à l’extérieur, je crois qu’on sera toujours dans le même bouge, peut-être un plus réduit.

4. Le premier lieu se veut double. C’est l’heure de la pause-café, tout le monde sort : de l’intérieur on passe à l’extérieur. – On pourrait continuer ainsi, l’extérieur donnant sur un autre intérieur qui mènera à une nouvelle sortie, etc. Mais qu’est-ce qu’on se traîne ! Non. Si le lieu est double, c’est comme un bel œuf qu’on va casser pour séparer le jaune du blanc qui doit être battu. C’est le seul moyen de rendre bien visible, et plus consistante (et imaginaire, rapport à la neige), cette chose visqueuse, transparente, insignifiante (mais bien réelle), qui nous file entre les doigts.

5. Surtout, ne rien forcer. Ne prendre que ce qui vient, que ce qui veut bien revenir. Balayer le lieu comme on ferait un tour sur soi, en équilibre instable : qu’est-ce qui reste ? Le temps, le travail, ça vient après. On le réserve à la langue, c’est pour pétrir et réduire la phrase, presser l’énoncé, couper. – Oui, mais il faut s’attendre à ce qu’une grande partie de ce qui va disparaître, ici et là, soit remplacée par un détail là, et un là, un autre là-bas, et encore un ici même.

6. Aujourd’hui je n’ai rien écrit. Normalement, dès que la première pierre a été posée, je poursuis chaque jour un peu, beaucoup, passionnément… Mais aujourd’hui, j’ai passé la journée dans le garage, à faire le tri, à jeter, à ranger, nettoyer (l’inverse bien sûr, et pas tout seul), bourrer le coffre de la voiture, le vider à la déchetterie (« ah non trop tard revenez demain »), acheter le pain et quatre roulettes fixes à platines, monter les roulettes sur une palette (percer les lames de pin, visser les vis à tête hexagonale, charger la batterie de la perceuse visseuse, enfiler une tige de métal dans une clef à pipe, tourner la clef, serrer la vis, seize fois en tout, et ça sent bon le pin quand on le perce), emporter la palette à roulettes sur la terrasse, installer la base du pied de parasol sur la palette, poser les dalles de béton pour le maintenir, ficher le parasol dans son pied, essayer de le faire rouler, déployer le parasol, le reployer à cause du vent, boire (une bière blonde légère bien fraîche, douce-amère, de marque inconnue). –- Et en soirée, pas le temps de s’y remettre ? –- Non, il y avait un reportage sur la bombe atomique. Mais si je n’ai pas eu (pris en fait) le temps d’écrire, j’ai pu y réfléchir. Je me demande même si je n’ai pas mâché et remâché les textes en cours autant que la poussière. – Alors… pas vraiment rien écrit ?

7. Ce que j’avais prévu, pour la 7, c’était parler de l’évolution ma façon de travailler sur une dizaine d’années. Je n’avais pas prévu d’en faire un récit relativement extraverti, dans l’espace et dans le temps. On est loin de la narration, de la description. Mais de l’analyse, en sommes-nous si loin ? De l’analyse logique, oui, certainement. Mais de ce qu’on appelle l’analyse de pratique ?

8. La mention des feuilles mortes, ça fait deux fois, et ce n’est pas la première. Je me souviens avoir déjà noté quelque chose là-dessus, un jour où le vent balayait les feuilles dans la rue. Ma fenêtre était ouverte, j’étais en train de lire, et le bruit des feuilles en roulant faisait qu’elles semblaient trotter. J’ai alors parlé de transhumance. Mais la véritable migration, c’était celle qui se réalisait entre les feuilles dehors, qui s’envolaient, et celles du livre que je tenais entre les mains.

9. Chiotte est un mot féminin. Mais j’ai déjà entendu dire un ou le chiotte. C’est peut-être ça que j’ai voulu libérer, nommer les choses comme on l’entend ? (Et tant pis pour l’incohérence des deux genres employés pour le même mot, dans la même phrase. Ça doit être la faute aux attributs.)

10. Entrer, sortir, rentrer, ressortir, d’un fragment à l’autre, mais aussi dans un fragment, en aménageant comme des sas. J’aime assez le coup de la portière : en elle-même, elle permet d’entrer ou sortir ; dans le fragment, c’est le sas permettant d’en sortir pour entrer vers le fragment suivant ; mais aussi, dans la description de la salle où il intervient, c’est l’introduction d’un élément du dehors : de là un système d’emboîtement et de réversibilité, où un mécanisme d’entrer-sortir, à l’extérieur, est saisi de l’intérieur ? et c’est l’écriture qui saute dans le vide, ou l’inverse ? – Et comment tout cela va-t-il se terminer ?

11. Un truc qui se casse la figure. Un fragment qui mêle intérieur et extérieur, qui se fiche de bien les distinguer (tirets à l’appui). Un moment où l’on arrête d’entrer-sortir, où l’on finit par se poser. Oui, mais voilà : si la portière c’est un coup sec (même réverbéré dehors-dedans), la cafetière, elle, ça n’en finit pas !

7. Pratique des complexes


proposition de départ

Avec le temps, la structure est devenue un vrai complexe. Quand on rejoignit l’équipe de formation, on ne l’imaginait pas, tout affairé qu’on était, soucieux de comprendre le fonctionnement de la structure, les règles à suivre, celles qu’il faut contourner (mine de rien), de connaître ses relations avec la structure porteuse, les organisations partenaires, le milieu de la Formation (de loin), des sigles à foison, et de savoir ce qu’il faut vraiment faire lorsque les gens se multiplient, quand les trajets de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre, s’allongent, les pistes partent en tous sens, les lieux de formation doublent, triplent, et se réagencent (le Lieu Ressources, mille et une cordes y pendent), se délocalisent aussi (sur la Communauté des 4B, son maillage de cours d’eau), et la direction qui change (il fut même un temps où, de JC à Isa, la structure fit sans – avouons-le : ce ne fut pas pour me déplaire).

Au début, c’était facile. Il y avait un programme pour tout le monde, on le suivait. La seule petite difficulté consistait à savoir se dédoubler. D’un côté, la salle de cours commun, le tableau noir devant lequel je parle, je piétine, gesticule, à l’occasion j’écris dessus (pas trop, juste le plan de ce dont je vais parler ; et pourquoi pas quelques croquis ?), et la grande table ronde autour de laquelle je gravite, de l’un à l’autre, entre principale et subordonnée, pour l’inconnue de l’équation qui en compte deux, tel muscle, tel os du squelette écorché, « au fait mon ARE ! », l’argument qui ne veut rien dire et l’exemple qu’on ne retrouve pas, et la mitose et la méiose, une suite logique alphanumérique, la règle de trois pour les deux absents la dernière fois, les règles d’accord masculin-féminin, singulier-pluriel, « on peut s’inscrire à l’AS et l’AP en même temps ? », systèmes du corps et structure des cellules, résumé-discussion, et pourquoi, et comment – ça dépend avec qui. De l’autre côté, autoformation en salle info.

Le lendemain, le programme disparut, il fallut improviser – et c’est aujourd’hui encore mon seul programme, sans cesse à réinventer. Le matin, j’arrivai en retard. Quelques minutes comme ça. Deux ou trois d’abord, bientôt cinq à dix. Et autant de siècles, autant de vies gagnées. C’est du moins ce qu’on croit. Il n’y a pas d’autres vies. Il n’y a que l’APP ici, que le Lieu Ressources. « Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Un autre matin, ce fut table ronde. Je distribue la parole et j’écoute. Toute la journée j’écoute, c’est la seule chose à faire. Des récits de vie, des romans autobiographiques, des journaux intimes, des mémoires sans histoire, des correspondances secrètes, des écritures de soi en tous genres (photos de charme et films d’horreur compris pour certains, même des poèmes d’amour – oui, on est allés jusque-là ; certains livrent parfois, comme ça, leur douleur, leurs malheurs, les grands comme les petits, de façon naïve ou alambiquée, touchante et insignifiante ; alors vite : apprendre à se dessiner sous forme d’arbre en deux coups de crayon, selon la technique SQUID). Je n’en sus rien pendant longtemps, tout affolé que j’étais de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une pièce à l’autre.

Un jour, je décidai qu’ils me suivraient. Ils iraient avec moi, tout comme je les accompagnerais. C’est peut-être à ce moment-là que le Lieu Ressources s’organisa vraiment. La structure venait de perdre sa direction. L’équipe de formation monta à Paris pour se former dans un autre APP. Ce fut sans grand intérêt. Mais le voyage… la chambre où l’on se marche dessus, le petit bar du coin tout en lumières, le resto spécialiste de la viande, la nuit d’été sans air, du monde dans les fontaines, le métro en sens inverse, Shuguet qui part rejoindre une amie on ne sait où, Momo qui veut aller chez Tati à Barbès, les Nouvelles Galeries Tour Montparnasse avec Naïs pour une paire de tennis, le LGCT-LPEJ au pied du monument des Droits de l’Homme, la porte automatique de la RATP plein la tête, gueule de bois dans le TGV jusqu’au retour – et le petit déjeuner, les baguettes industrielles, la mie effritée sous les coups du couteau, le morceau de beurre trop dur, la barquette de confiture gélifiée, ça coule au fond du grand bol de café corsé. La structure d’accueil fut quand même impressionnante. Pas simplement pour ses dimensions incomparables, son matériel plus neuf ou son fonctionnement interne, mais ici, ce sont les bénéficiaires de la formation qui vous accueillent pour vous la présenter, concrètement, comme si vous étiez le nouveau venu, jusqu’au système d’emprunt d’une page ou deux pour travailler – car tous les manuels ont été scannés page après page, les milliers de pages des manuels éclatés ont été rassemblées par thème, chacune constituant désormais l’élément d’un nouveau livre virtuel, ouvert.

Le jour d’après, tout le monde s’installa dans la salle info. Autoformation avec la plateforme Assimo, sorte de méthode Assimil appliquée aux besoins alvéolés de la formation professionnelle que personne ne connaît (je parle des besoins alvéolés). Je distribue quand même la parole, on me la remet noir sur blanc sur une feuille A4, police 12 Calibri, alignée à gauche. Même l’hiver, quand il y a du soleil il fait chaud. On finit souvent par ouvrir.

Une autre fois, on m’envoya dans un RSP. On commença dans une salle isolée, à l’étage, avec vue sur la petite gare, les rails, le TGV furtif. Personne ne savait vraiment lire ni écrire. Et c’est tout juste si on acceptait la parole que je distribuais. Il y en a un qui n’en voulait pas du tout. Il ne voulut même pas savoir dans quel lieu il put dormir une seule fois. Il ne viendrait pas à la médiathèque. Il ne viendra plus. On finira par s’installer dans la salle de réunion. C’est là que je tombe sur une vieille brochure, constituée surtout d’images et de légendes, couverture rouge et noire, titre jaune, qu’enfant je feuilletais longuement, au fond d’un tiroir. – Midi. Je file à l’université. Deux séances de TD, pour des LEA troisième année, sur les images du monde post-industriel. Par groupe de deux ou trois, les étudiants présentent un projet de fin d’année, une petite recherche du moment, l’analyse d’un livre, d’un film ou d’un artiste en lien avec le thème, peut-être un de ceux que je leur ai proposés à titre indicatif en début d’année. Comment s’appelle, déjà, ce photographe qui rôdait, à la tombée de la nuit, sur le territoire d’un tracteur monstrueux, d’une étrange moissonneuse, pour les prendre dans un reste de contre-jour ? Sur le chemin du retour, ma vieille Uno me lâchera. En pleine quatre voies, une durite. J’avance par saccades. Avec nuage de fumée, vitesse et son d’un tracteur. Et si je m’arrête, c’est mort. À la fin de l’année, ce sera l’université.

Et puis, je m’installai un temps au secrétariat. Toujours sans direction, Naïs partie, je distribue la parole, on remet les feuilles à la nouvelle, qu’il faut bien aider, perdue dans les dossiers, les factures, les prescriptions, les entrées, les saisies, les sorties, les attestations, entre mille et un appels, et ses fragments de notes prises au cours du tuilage pleines de sigles illisibles qu’elle doit apprendre par cœur même si demain ils auront disparu et d’autres auront pris la place. On s’en mettait partout. Surtout avec la formule consacrée : « APP-AAISC – prononcer « aïsk » – point conseil VAE des 4B, bonjour ! »

Le Lieu Ressources enfin prêt, j’y installai mon nouveau bureau. Au fond à gauche, passé le secrétariat et droite gauche, derrière l’étagère de manuels et brochures en tous genres, et quelques livres. Avec vue sur tout l’espace, même celui de la nouvelle direction (Isa), par la porte vitrée. La nouvelle rangée d’étagères, les range-revues rouge, vert clair, vert foncé, bleu ciel, bleu marine, gris, noir, teintes en à-plats francs, encadrées par les montants jaunes et les plateaux blancs, pour un décor carton-pâte, où les documents bien rangés, bien tassés entre ces barres jaunes et ces plateaux blancs, ne serviront plus que de range-couleurs à la mode Mondrian. Idéal pour la pause, couleur café.

CODICILLE

1. Tout de suite, quand vient la consigne -– « jouer de cette distension entre bref énoncé au passé simple et bulle au présent qui la contextualise » –, je vois comment, depuis toutes ces années, on va toujours de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre (s’il y a du monde) –- d’une zone à l’autre même (plus rare, cela dit). Et comment cela, projeté sur le papier : de l’un à l’autre, d’une table à l’autre, d’une salle à l’autre, le temps basculerait, la chronologie sauterait –- et l’identité ?

2. Et si c’était avec le passé simple que la présence de l’écriture se faisait la plus forte ?

3. Parasite. On changerait aussi de lieu. Le formateur, dans ses vieux préfas, redeviendrait, l’espace d’un instant, le prof d’université qu’il fut jadis en parallèle (quelques années de vacation).

4. « Immense étendue de marécages que mille talus traversent en tous sens. Sur les talus, partout, s’égrènent, en files indiennes, des chapelets de gens aux mains nues. L’horizon est un fil droit comme avant les arbres ou après le déluge. » Dans cet extrait du Vice-consul de Duras (un rêve), quelque chose par où commencer.

5. Ou un plan large, très, et flou, sur la structuration du texte à venir ? – Mais, quelque chose.

6. Isa : au sein de la structure, c’est la nouvelle direction ; mais est-elle si nouvelle ? : car ce nom de chat, de la famille des diminutifs directeurs, n’est jamais que le féminin de Iso ; Isa est donc aussi croisé de préfixe, cette grande famille dont les membres, si insignifiants semblent-ils, développent une énergie forte et structurante dans l’organisation du sens, comme les hommes de l’ombre dans une organisation politique. Sinon, sur le plan humain, elle est sympa Isa. J’aime bien son rire qui s’étouffe en se déployant.

7. Quelques ruisseaux et rivières au sud de la Charente : le Né, le Trèfle, le Condéon, le Beau Ruisseau, Rau de l’Eau Morte, la Gaveronne, la Tude, le Toulzot, le Palais, Rau des Marceaux, l’Auzonne, la Corre, la Rivollée, la Maury, Rau des Majestés, la Maurie, le Reteuil, l’Astier, la Viveronne, le Neuillac, le Ruisseau de Chaverrut, le Guinelier, la Velonde, la Beuronne, l’Arce, la Dronne, Rau de la Grande Fontaine, l’Écrevansau.

8. Effet chat de Schrödinger. Si je comprends bien, la théorie du chat de Schrödinger consiste à faire comprendre que, tant qu’une possibilité n’est pas vérifiée par l’expérience, elle existe tout autant et simultanément que l’autre (et il faudrait imaginer là un univers de possibles) avec laquelle elle est en concurrence, tout comme pile et face dès lors que le jeu est lancé, la pièce roulant dans les airs (c’est l’instant où le chat est mort et vivant). Et même, chaque possibilité n’a d’existence qu’avec la perspective de l’autre (un univers des possibles est un monde de réversibles). Ce qu’il y a de bien avec l’écriture, c’est que ce qui passait pour de la théorie se vérifie en pratique. Avec un léger retard, j’en suis à la proposition formelle 7. Je ne m’intéresse pas à la proposition suivante tant que le texte ne semble pas abouti. Mais pour une fois, j’ai lu en même temps la proposition 8. Bien m’en a pris : ce que je fais pour la 7 m’a permis d’entrevoir ce que je peux faire pour la 8 ; et cela comme prolongements, ou voies parallèles, de ce qui me reste à faire dans la 7, dont je n’aurais pas eu l’idée sans cette lecture anticipée. Donc : un effet chat de Schrödinger ? – Je me demande si Kafka n’a pas fait la même expérience de pensée avant lui, et en sens inverse (mais comme une main négative par rapport à une autre, positive, dans l’art rupestre ; et d’une autre couleur), avec un arbre : « Nous sommes en effet comme les troncs d’arbre dans la neige. On dirait bien qu’ils sont juste posés bien à plat et qu’on pourrait les faire glisser en les poussant un peu. Mais non, on ne peut pas, car ils sont solidement attachés au sol. Seulement voilà, même cela n’est qu’une apparence. » – Donc, la 7 et la 8 : de l’écriture en parallèle pour une lecture croisée ?

9. Pas si simple de lâcher-prise. Lorsque je prends une piste que je ne comptais pas emprunter, et m’y laisse glisser non sans un plaisir parfois, l’arrivée reste souvent semée d’un doute. C’est vraiment là que je voulais en venir ? Non, mais certainement pas plus que ce que j’avais prévu. Et puis trop tard pour remonter. Si l’on n’a pas confiance en soi, faisons au moins confiance en l’écriture.

10. Surtout, ne pas rechercher l’exhaustivité, pas même de cohérence. Juste quelque chose du réel, juste ce qu’il peut en rester. Je le dis déjà dans la 8.

11. J’anticipe sur la suite, et voilà qu’à la fin je reprends des fragments de la 4 ! Je ne les avais pas du tout prévus comme ça, « ces points disjoints et précis, discontinus ». –- Idéalement, ce sont des fragments des autres, qui jouent leurs vies sur le même atelier, qu’il aurait aussi fallu intégrer.

12. Les « besoins "alvéolés" de la formation » : drôle d’image, qui provient de la façon dont la plateforme de formation professionnelle en ligne organise son interface : l’ensemble des thèmes se présente, et chacun se déploie en catégories, sous forme de ruche sommaire : une image du monde du travail ?

13. Sigle volé à Dan Roam : SQUID

6. mon vieux collègue


proposition de départ

Momo… c’est bien un surnom ? -– Un surnom de l’espèce formateur, précisément, comme il y a des ours paresseux, des abeilles coucou et des chouettes à lignes noires. Mais une part de moi relève aussi de la famille des diminutifs. –- D’un autre prénom donc ? –- Pas exactement. C’en est un depuis la nuit des temps, bien sûr, et il sert aujourd’hui encore à baptiser chaque jour des milliers d’enfants du soleil, en comptant ses variantes évidemment. Mais, l’histoire l’a transformé en une sorte d’icône, en nom propre à part entière, qui n’a besoin d’aucun autre nom pour exister, comme pour les noms de pays. Et qui renvoie à une histoire précise. -– Celle qui raconte, j’imagine, sa métamorphose ? –- Voilà. Et aussi comment elle se perpétue avec le temps, si on lit bien entre les lignes. –- Qu’est-ce que vous voulez dire ? –- Eh bien, sans cette métamorphose, sans cette tension iconique, pas de Momo ! Ce n’est pas que je n’existerais pas en tant que surnom, mais je ferais partie de l’espèce plus répandue des surnoms communs, pas des formateurs qui se différencient par leur propriété de représentation. –- Mais tous les noms, quelle que soit la famille, ont une part de représentation, même restreinte. Si je dis Will, je sais tout de suite de quoi il s’agit parce que ça me concerne, mais pas vous. –- Ah si, je connais. Et même très bien, c’est mon vieux collègue ! Vous n’avez pas de chance. Mais je vois de quoi vous voulez parler. Ça marche très souvent. Si je dis papi, vous avez une image en tête, moi aussi, mais sûrement pas la même. Si j’ajoute Omer, je conserve mon image, mais pas vous, vous pensez à tout autre chose, et peut-être avec une autre orthographe. Bref ! on se comprend. Seulement, moi, j’ai une fonction, disons… plus idéale… -– Ah justement, je voulais en venir à ça : la fonction, idéale ou pas. – Disons double. Parce qu’au sein de la structure où nous sommes, vous vous en doutez, je gère la formation bureautique, tout ce qui relève essentiellement du traitement de texte et de la navigation en ligne. –- Oui, et aussi les bases de données relationnelles, les tableurs, les présentations, la publication assistée, le courrier, la prise de note… j’ai lu tout ça sur la plaquette de la structure. -– C’est ça, mais à plus petites doses. Surtout la prise de notes qui me prend la tête. En tous cas, ma fonction de base, c’est de représenter tout ce qui a trait aux Suites bureautiques. Mais j’ai aussi une fonction, disons… de bégaiement, sans quoi je n’appartiendrais pas à l’espèce formateur. –- C’est-à-dire… ? –- Eh bien, ça va parler de soi-même… Momo… Momo… Momo… – temps mort – Qu’est-ce que vous entendez… ? Momo… –- temps mort -– Deux syllabes ? -– Presque ! Deux mots en fait. Vous devinez ? – temps mort – Mot ? – Oui ! le mot mot… mot à deux coups… Et c’est là la petite particularité, un peu facile, voire idiote avouons-le. C’est en ça que la petite métamorphose, la tension vers l’icône, se reproduit. –- Hmm… Vraiment, je n’y étais pas. -– Je me doute. Personne n’y est jamais. –- Donc, si je vous suis, vous possédez un caractère relativement symbolique, littéraire à la limite… –- Comme vous y allez ! –- … mais replié sur de la matière littérale, une forme de réel du langage. – Là, moi, je ne suis plus… Le réel… franchement… c’est comme dans La Création d’Adam, il n’est pas né celui qui le touchera du doigt ! Vous voulez plutôt parler de l’imaginaire, ou d’un ersatz, non… ? – temps mort –- Si… un peu comme le prénom d’où je viens : au plus haut de ce qu’il représente, on trouve également ce qu’il signifie en lui-même, on entend comme par écho le bloc de sens, la petite phrase en somme, sur la base de quoi il est fondé ? – Et quelle est cette petite phrase ? – « Celui qui est digne d’éloges. » –- Rien que ça ! Et alors vous aussi… –- Eh bien… oui… mais dans le cadre de la famille des diminutifs, et avec un côté détraqué parce que ça bégaie. Dans le genre éloge, je relève moins du panégyrique que du dithyrambe ou de la flagornerie, ou dans un autre style de l’oraison funèbre. -– temps mort -– Vous savez, les métamorphoses, ça se reproduit dans le temps, mais pas toujours à l’identique… –- temps mort -– Et… j’imagine que vous n’allez pas pouvoir me répondre, et que vous allez trouver ma question idiote puisque, bien sûr, vous ne vous appelez jamais vous-même, mais… savez-vous, quand les autres vous appellent, ou vous interpellent, s’ils vous articulent à d’autres mots… ? –- temps mort –- Je veux dire : est-ce qu’ils vous associent à un ensemble de mots qui constituerait un même univers… une espèce de… paradigme ? –- Oh là ! vous me parlez chinois ! Je crois que pour ça il faut vous adresser à mon vieux collègue Will. C’est lui qui s’occupe de tout ce qui concerne la Remise à niveau. Mais n’utilisez pas cette expression devant lui, il la déteste et vous dirait qu’il n’y a de mise à niveau que de l’eau, de l’huile ou de l’essence. Utilisez plutôt Montée en compétence. Il trouve l’expression aussi idiote que l’autre, mais elle le fait moins bondir. –- Et savez-vous où je peux le trouver ? -– Bien sûr, il est là, juste à côté. Mais il est en pleine en formation et il n’aime pas beaucoup être dérangé. Vous allez devoir attendre la fin de la séance. –- temps mort -– Will… c’est aussi un surnom ? – Pas vraiment non. Ce n’est même pas un nom pour lui. Il vous parlera plutôt de verbe ou d’auxiliaire, de l’espèce modal même. Mais moi je n’y comprends rien, vous verrez avec lui. D’ailleurs, il n’aime pas beaucoup qu’on parle à sa place, faites comme si je n’avais rien dit. –- temps mort -– C’est comme ça avec lui : tant qu’on parle de ce qu’on fait au sein de la structure, ça va, mais… dès qu’il faut parler de soi… vous parliez d’univers, eh bien c’est ça : dès qu’il faut parler de soi, avec lui, on n’est plus vraiment dans le même univers, on n’est plus sur la même longueur d’onde. –- temps mort –- En attendant, je peux m’entretenir avec votre collègue secrétaire ? -– La petite Naïs ? mais bien sûr, allez-y, elle est toujours prête pour accueillir du monde. Elle n’attend que ça même ! Et vous allez voir, avec son petit bout de prénom tronqué, ce petit a privatif qui n’a jamais si bien porté son nom et qui fait d’elle une belle métisse, entre prénom dérivé et sobriquet affectif : un vrai régal ! Mais je ne vous en dis pas plus, elle vous en parlera mieux que moi. Et attention : elle a la langue bien pendue et pas toujours dans sa poche ! Mais et vous, au fait, c’est quoi votre petit nom ?

codicille

1. Quand on s’est soi-même donné un nom de chat, qui n’aime rien tant que laisser des empreintes (de pattes et de sabots), parler du pourquoi comment de ce nom semble ici une occasion d’autant plus belle qu’on pourrait enfin combler la case bio dans laquelle on n’a jamais su quoi mettre -– comme si les nom, prénoms, âge, adresse, mensurations, téléphones (fixe et portable), études, travail, famille, patrie, le monde comme il va, la vie comme on la voudrait belle, etc., comme si ça n’apportait rien. –- Et est-ce que ça relève des notes autour du texte, ou du texte même ?

2. Il me vient à l’idée que chaque personnage devrait se présenter soi-même, un peu comme un tour de table lors d’une réunion exceptionnelle (déformation professionnelle peut-être, et je n’ai pas l’habitude de parler pour les autres -– déjà que pour soi…).

3. Drôle d’heure pour avoir des idées. Même les chouettes (chevêches d’Athéna ou chevêchettes d’Europe), qui se répondent chaque soir durant des heures, seront allées rêver. -– Ou chasser.

4. Est-ce un surnom ? –- Ça pourrait, mais il n’y a que ma sœur qui m’appelle comme ça.

5. Un petit texte, sur une femme (imaginaire) dont on veut écrire depuis longtemps, vue à travers les yeux du grand-père (réel). Le texte s’ouvre et se referme avec le grand-père. De la femme, on en apprend peu. Elle entre dans un square pour la première fois, le grand-père l’observe, la déshabille du regard. C’est pour ça qu’elle remplit l’espace, « son corps, trop gros, le monde trop étroit » ? Oui, pleine du souvenir de la jeunesse du grand-père, de quand il séduisait les femmes, de quand il a rencontré sa femme. –- Et alors, on se dit qu’il y a erreur sur la personne. Ce n’est pas sur une femme imaginaire qu’on veut écrire. Ça pourrait être le grand-père, qui prend beaucoup de place. Mais n’est-ce pas plutôt sa femme, au final ? N’est-ce pas la grand-mère, « solaire et rigolote », qui avance sous le masque de la fiction ? Fiction de l’amour, de la mort, que le nom du grand-père fait rayonner (tel le Rêve de Mallarmé, j’aurais conservé la seule occurrence du milieu) ?

6. Un tour de table où ceux qui se présentent le feraient à travers leur nom ; tout ce qu’ils diraient ferait vibrer, résonner ce nom de tout son espace intérieur ; tout ce qu’on entendrait serait comme la première visite d’un lieu, d’une maison inconnue – même si ce nom est celui qu’on connaît le mieux, ou qu’on croit connaître.

7. C’est un diminutif ? –- Oui, d’une certaine manière. Un diminutif de diminutif. Plus exactement, ce serait le diminutif d’origine, mais circoncis. – Et pourquoi t’as fait ça ? –- T’as pas eu mal ? –- Non, pas sur un prénom. Mais j’ai ça justement pour qu’il devienne plutôt un nom. –- Ah… t’as coupé prénom… ? –- Oh… c’est nul ! Laisse-le parler. – Oui, j’ai fait enlever sa petite queue en y parce que, avec, le prénom correspond à un nom, dans une langue étrangère, que je n’aime pas beaucoup à cause des surnoms qu’il m’a valus. Au début ça allait, on lui rajoutait une sorte d’épithète homérique, l’abeille, l’ourson. C’était mignon, naïf. Et puis ça a été le titre d’un film avec une orque en danger, et alors je passais insensiblement pour quelqu’un toujours dans le besoin, en mauvaise posture, trop faible pour s’en sortir seul. De là, et l’âge bête n’aidant pas, ceux qui aiment vous piquer ici et là, et là, ou vous donner un bon vieux coup de patte, et vous coupent sans cesse la parole, ont préféré l’épithète « petite bite » – ce que je détestais, bien sûr, mais n’était pas faux non plus parce que, justement, dans l’autre langue, c’est exactement ce que signifie mon prénom en tant que nom commun. Alors, oui, pour couper la chique aux mauvaises langues passées et à venir (on ne sait jamais), j’ai circoncis le prénom. – Mais… tu n’aurais pas pu le rallonger ?

8. Se présenter : ça signifie dire je ? ou on peut parler de soi comme si on était réalisateur de documentaire animalier ? – ou mieux : s’entretenir directement avec les noms, prénoms, surnoms, initiales, comme Primo Levi le fait avec des animaux dans Dernier Noël de guerre (dont le vers solitaire) ? –- Attention cela dit, Emmanuelle Pireyre nous prévient : « pourquoi t’entêter dans cette carrière de peintre animalière ? »

9. Jusqu’à présent, rien n’avait voulu se coucher sur le papier. C’est qu’il faut en faire, des nœuds aux boyaux, avant de tout jeter comme une corde dans le vide et de s’évader, et de disparaître la nuit dans le bayou avec Zack et Jack (rapport à Down by law, de Jarmusch).

10. Tu sais que will, dans la langue de l’autre, c’est un autre nom commun qui peut vouloir dire la volonté, la détermination en général, ou plus spécifiquement les dernières volontés, le testament ? -– Je sais. Mais moi, j’entends surtout le verbe. –- Le verbe ou l’auxiliaire ?

11. Voilà. Il aura fallu quelques heures, deux ou trois reprises dans la journée. Laissons reposer avant les dernières touches. Mais il n’y a qu’un seul personnage. Je pourrais parler des personnes qui sont avec moi en formation. J’utiliserais leur prénom. Je les insérerais à la suite du personnage principal, comme s’ils étaient en formation avec lui. Mais avec moi, avec lui, peu importe. Je pourrais faire un peu plus court, comme des entrefilets : « Jacques : en fait, il est entré en formation il y a longtemps maintenant, sous l’ancien marché Savoirs Citoyens, avec le projet de savoir utiliser un ordinateur (bien qu’il n’en possède pas et n’a ni l’envie ni les moyens d’en acquérir) et naviguer sur Internet (principalement pour s’occuper de ses papiers en tous genres) ; son projet n’a pas changé ; à la rentrée il sera enfin en retraite. – Sébastien : entré lui aussi en formation sous l’ancien marché pour améliorer ses connaissances en français et en maths (orthographe et grammaire pour lui, arithmétique élémentaire ; et l’atelier d’écriture ? il connaît pas, ça lui dit rien ; il préférerait de l’anglais), en attendant de trouver du travail ; il revient parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. – Claude : tailleur de pierre formé aux Compagnons, déformé par une pierre de taille sur la colonne ; entre en formation sans bien savoir pourquoi, il ne sait pas ce qui l’attend, mais il prendra les choses comme elles viennent ; son objectif est le même que Jacques, parce que tout se fait en ligne, aujourd’hui ; et si on pouvait l’aider à trouver un nouveau logement, pas trop cher et pas trop insalubre. -– Hammou : routier depuis près de quarante ans, dont les convois exceptionnels sur la fin, à travers toute l’Europe et le Maghreb, avec des souvenirs plein la tête, et des tonnes de photos, on ne l’arrête plus et il faut savoir saisir l’occasion de la moindre pause silencieuse pour l’atteler à la tâche principale de sa présence : améliorer sa maîtrise de la langue, et le traitement de texte (mise en page et insertion d’image) ; une fois lancé, on ne l’arrête plus. – Sylvette : ne fait rien ; a une réputation de personne qui « prend de la place » du fait de troubles psy (schizo) ; veut apprendre plein de choses ; veut savoir ce que devient sa fille ; attendait la formation avec tant d’impatience qu’elle s’est endormie très tard : “J’voulais tuer la nuit”. » – Ce n’est pas ça, copié-collé des notes prises au travail, qui serait dans le texte, mais c’est à partir de ça, sur le même rythme.

12. En relisant, on s’aperçoit que les épithètes désignant les espèces d’ours paresseux et d’abeilles coucou correspondent aussi à des animaux. Un pur hasard. Mais pas à chouettes à lignes noires. Dommage. À moins de forcer le trait et d’y voir quand même quelque chose d’animal.

13. Il y en a beaucoup d’autres au travail dont on pourrait parler, après toutes ces années – dont un qu’on peut traiter ici très rapidement (et trop facilement, tant pis) : si je vous dis que l’ancienne directrice on l’appelait JC… Et les autres bien sûr, hors de l’espace du travail, à la maison, ME, les petits Loulou et Boubou, et les mamies Lulu et Dada, tonton Nanard, etc. Et qu’est-ce que ça bégaie ! Et mon premier sobriquet, tiens, lui aussi déjà : Painpain, c’est comme ça qu’il m’appelait mon vieux papi Omer.

5. slide-to-unlock


proposition de départ

Une espèce de son de cloche très pur, cristallin, do aigu issu d’un métallophone qui n’en finit pas de se disperser, s’affaiblir, de faire tourner la tête, jeter un œil sur l’écran. Son mec ? Elle se redresse et se remet à taper en haussant les sourcils. Maman ! c’est l’iPhone à deux mains, menton rentré, un coup de pouce vers la droite, un coup sec du gauche, texto, repli sur l’écran, clavardage.

C’est la nuit, il y a la lune, la lune jaunâtre, qui vient de se lever, la lune et son reflet dans l’eau, quelques vagues, et c’est tout, partout ailleurs c’est la nuit, le fond d’écran noir, l’heure blanche en haut, dessous la date en petit, sous la lune qui se lève en mer neuf points blancs alignés, et tout en bas, tout petit, Free, Appels d’urgence. « Ben regarde pas ! »

Ça sonne. Tout le monde regarde la place vide, la porte ouverte. Ça sonne. De dehors, on arrive au pas de course, au bout de la table. Ça sonne. On attrape le téléphone, en extension, sur un pied. Il glisse. Un réflexe de la main fait voler la sonnerie, un autre rebondir, elle retombe entre les deux mains. Un cri. Le téléphone main droite, un coup du pouce gauche sur l’écran. « Ça va… ? Oui, mais attends je sors, je suis en formation. » Ça claque.

« Au fait… ! » De l’autre côté du Lieu Ressources Momo vient vers moi, passe sa main gauche derrière son dos, la ressort avec une sorte de miroir fin et assez long, s’arrête, dessine ou écrit quelque chose dessus avec l’index droit, l’éloigne un peu de son visage, reste planté là un instant à l’observer. Le coin du petit miroir brille. Momo fait demi-tour. Il sort.

Un doigt vient frapper la touche Accueil, l’écran s’allume, l’heure en haut, dessous la date en petit, Faites glisser votre doigt sur l’écran pour déverrouiller, trois icônes en bas, le tout sur fond d’écran noir, la lune qui se lève et son reflet dans l’eau. Ça s’éteint au bout de quelques secondes. –- Le même doigt tombe sur la touche Accueil -– « tu sais que ça me fait lecteur d’empreintes ? » –-, l’écran s’allume, l’heure, la date, le message de déverrouillage, les icônes, la lune, l’eau et la nuit. Ça s’éteint. -– Le même doigt (le majeur ?) retombe plusieurs fois ainsi dans la journée sur la touche Accueil du smartphone à portée de la main droite. Le plus souvent l’écran s’éteint au bout d’une dizaine de secondes. Mais il arrive qu’on laisse le doigt appuyé sur l’écran, qu’on le fasse glisser doucement autour du cadenas au milieu d’un cercle qui viennent d’apparaître sous le doigt, de façon à faire s’ouvrir ou fermer l’anse du cadenas, trois arcs de cercle d’intensité lumineuse différente tournant autour du cadenas en suivant le doigt. L’écran s’est assombri. -– On peut aussi tapoter subitement sur l’écran, le cadenas et le cercle apparaissent de façon fugitive, et en tapant rapidement à différents endroits sur l’écran, on a l’impression que le cadenas est sorti du cercle. L’écran peut se déverrouiller.

Des coups répétés sur l’écran de verrouillage et ça fait comme des bulles colorées qui s’échappent de la zone du point frappé, qui se dispersent vers le haut de l’écran, des petites, des plus grosses, des moins petites, des minuscules et des un peu moins qu’énormes, et comme sur l’écran de verrouillage se trouvent des montgolfières de toutes les couleurs, mais si petites, obtenir une série de bulles en nuances de rouge, de jaune, de gris, de vert ou de blanc, sur fond de ciel bleu, devient un jeu qui oppose à la constriction des exercices de "remise à niveau" (sous-entendu, des « savoirs de base » ; pour ce qu’on imagine, des maths et du français –- réduits à de la grammaire et de l’orthographe, et de l’arithmétique élémentaire), la débâcle voluptueuse des bulles de couleurs imaginaires. « Si tu déverrouilles, t’as perdu. »

Ça sonne. Une sorte de jingle publicitaire, du marimba sur fond de ressac, une mélodie rythmée, un petit groupe sur la plage, un feu de camp, une paillote, des palmiers, la jungle, son bestiaire invisible, FARC et otages compris. Ça sonne. On fouille, on fouine, un trousseau de clefs, un portefeuille en cuir rouge, deux boîtes de médicaments, un tube de cachets d’aspirine effervescents, Télé Z, un livre de poche écorné (Le Défi du prince). Ça sonne. On pose le téléphone sur la table, on place sur son nez les lunettes qui pendent sur la poitrine, les bras tendus on observe le téléphone. Qui sonne. « C’est quoi ça… ? Encore un qui veut me vendre un nouveau forfait… ! Comment on baisse le son déjà ? –- l’index passe vite sur l’écran –- Ah ! raté, on recommence… Ah non, ça vient de se tuer. »

Ming Ming utilise peu les machines de la structure. Elle préfère se servir de son téléphone, même pour les vidéos. Mais le plus souvent, c’est pour un mot inconnu avec Translate Google, ou de petites phrases avec une application qui scanne les mots et les transforme en idéogrammes (vue en perspective au besoin). Et ça revient souvent dans une journée de formation. À chaque fois, elle doit reproduire de l’index le même modèle pour déverrouiller l’écran. Elle est très appliquée. Combien de chances pour qu’il corresponde à un idéogramme ?

Ça vibre. Une petite coque noire se déplace doucement sur la table beige, une fois, deux fois, trois, se rapproche du bord, quatre… Une patte velue s’abat dessus et la fend d’un coup de pouce. Ça vibre. Un signe noir clignote sur un petit écran carré, bleu clair, brillant. Un gros doigt sur le clavier minuscule et l’écran devient terne, gris foncé, comme de l’argent oxydé. Le téléphone ouvert retrouve sa place sur la table. D’un coup de patte, le clapet se referme. La petite coque noire, variété de Nokia, reprend sa forme de fruit de mer fossile.
« Pour commencer, aujourd’hui, un p’tit jeu que j’appelle slide-to-unlock. – Qu’est-ce c’est c’t’histoire ? –- Pas d’panique, j’vous explique ! Vous vous souvenez du duel à trois à la fin du Bon, la brute et le truand ? -– qui est donc un faux duel, mais qui en reste un vrai parce que le flingue d’un des trois cowboys est déchargé, sauf qu’il ne le sait pas –, eh bien tous les quatre vous allez jouer à ça. –- Non… –- Si ! avec vos téléphones. Vous vous installez autour de la table, vous posez votre téléphone devant vous, je lance la petite musique du film, et quand c’est fini vous choppez le téléphone et vous prenez les trois autres en photo. -– Et qu’est-ce qu’on gagne ? –- Rien. Mais c’est le meilleur cadrage qui gagne. 

CODICILLE

1. Dans quelles mesures les textes des autres jouent-ils sur mon travail ? Les « Absences » répétées dans un texte où l’on dresse des portraits miniatures d’illustres inconnus, croisés au supermarché, m’interpellent encore. Qui a ces absences ? les modèles ou le portraitiste ? Mais peut-être que le questionnement est mal formulé, et n’a à vrai dire aucun intérêt ? On est au supermarché, temple de la consommation, de l’offre et de la demande. Ça commence avec des absences, ça finit sur des absences, régulièrement répétées, psalmodiées entre chaque portrait, comme un amen en fin de prière. Voilà donc un texte qui se bat pour déceler la présence d’une divinité, perceptible seulement dans le creux de sa force, tirées de nos absences ? Et ça, alors, en quoi ça me concerne ? est-ce que ça joue vraiment, ça ?

2. Et la vie continue d’Abbas Kiarostami, un travelling : on est dans une voiture, on regarde par la fenêtre ; défilent sur le bord de la route des maisons écroulées, des tentes de secours ; ce sont toujours les mêmes ruines, les mêmes gestes des gens qui fouillent dans les décombres, montent un abri de fortune -– on est fin 1990, peu après le séisme qui a frappé le nord de l’Iran -– ; mais surtout, surtout, Kiarostami semble filmer la séquence comme il le ferait avec un train laissant apparaître derrière, entre chaque wagon ou à travers ses fenêtres, le paysage : un paysage qui ne bouge pas (ou si peu) ; un paysage dont la lumière, les couleurs, contrastent avec le gris du monde qui passe ; un paysage en arrière-plan dont on sent que c’est ça, derrière, en fait, que le cinéaste filme ; c’est ça parce que c’est là, dans la montagne, les prés, les arbres, un peu de vent (il y aura un zoom, à travers le cadre d’une porte), que ça continue. –- Ça marchera aussi quand on fera défiler une dizaine de fragments ? Ce sera quoi le paysage de l’écriture ?

3. Un geste. Juste un geste. Mais qui en vaut mille. Un même geste, répété mille fois, mais chaque fois unique. Et totalement inaperçu, du moins en ce qu’il a d’unique. Comment on ramène ça, l’unique du geste, l’immédiat, peut-être ce qu’on appelle la beauté du geste, à la mémoire ? Profitons du léger retard dans ce cycle pour lire les fragments des autres. Je suis d’y trouver ces souvenirs que je n’ai pas su garder en mémoire. — Ah, si je pouvais coller ici ou là, dans le moment, quelque chose comme les Post-its dans les livres, avec son petit mot (même si on sait bien qu’il y a une chance sur mille pour qu’on le relise un jour).

4. Même pour ces notes je feuillette des livres… ! et vois dans le post-it cette fonction du haïku dont parle Barthes : « Demain, le souvenir. »

5. « Elle ne bouge pas. » Dix variations sur ce thème. Et c’est vrai que ça fait texte. Les phrases et petits paragraphes s’enchaînent sans réelle rupture. Pas d’action, mais ça dure. Et c’est comme si l’action était là, en puissance. On a presque envie dire, façon Beckett : « Bouger, faut bouger, ça va bouger, elle va peut-être bouger. »

6. Ça y est, je peux m’y mettre maintenant ?

7. Dans le cadre du travail, ne pas choisir un geste qui en serait représentatif, mais plutôt un autre tout à fait anodin, insignifiant, que personne ne remarque, que tout le monde fait d’ailleurs, au travail comme en dehors, et qui pour cela même est, peut-être –- non, j’allais dire une bêtise.

8. Pour trouver le geste, suivre l’objet.

9. Là où je travaille, on utilise surtout du papier et un crayon, surtout pour des brouillons – ah ! ça me fait penser que, dans ma page auteur (mon dieu !), j’aimerais lire, au lieu du "roman", « dans les brouillons de Will » (et aussi, il faudrait que je remplisse ma bio) -–, et des claviers et des écrans (de vieilles tours sous les tables). Mais on est toujours prêt à utiliser un objet qui n’est jamais très loin, souvent à portée de main, n’a pas lieu d’être, mais peut s’avérer plus utile que tout. Et alors le geste, ce serait ça : allumer son téléphone portable, le "slide-to-unlock". – C’est déjà pris ?

10. Revoir What shall we do next (Sequence #2). – « Les muscles allaient devenir douloureux, les bras raides et enflés. Autrefois les télégraphistes étaient affectés par un trouble semblable, appelé “bras de verre”, à force de taper sur un manipulateur morse mal placé. Mais cela faisait longtemps qu’ils avaient disparu, et personne ne s’en souvenait. »

11. « J’allais dire une bêtise… » donc, je me tais. Mais, si je ne dis rien, elle peut rester en moi, elle peut me hanter comme un mauvais esprit, et je deviens encore plus bête. Donc : il me semblait que plus un geste quotidien semble tel qu’en lui-même dans le cadre du travail, et plus le travail non seulement le récupère pour lui-même, mais peut-être aussi gagne hors de lui-même, sur la vie la plus commune, la vie qui ne cherche pas à se gagner, la vie qui s’oublie en elle-même, la vie qui n’a en vérité pas d’autre nom que son verbe.

12. Dix variations sur le même thème. Celles qui viennent de la réalité (quand la secrétaire vide son sac), qu’on va noyer dans l’imaginaire le plus simple (sonnerie marimba sur cocotier colombien), jusqu’à rejoindre une sorte de no man’s land inattendu (Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin). Pour les autres je ne sais pas trop. Le chemin inverse ? on s’arrête en chemin ? on ne sort en fait jamais du no man’s land ? Peu importe de toute façon, ce que j’ai dit au début ne vaut que pour la seule variation servant d’exemple.

13. Évidemment, par cadre du travail j’entrevois « la promesse du pire » d’un système que démonte Viviane Forrester. Là est peut-être aussi ma bêtise.

14. Le petit jeu des bulles de couleurs imaginaires m’a replongé dans L’Empire des signes de Barthes, au chapitre du pachinko, machine dans laquelle les Japonais enfournent des billes qu’ils propulsent en frappant un bouton devant une sorte d’écran (où l’on voit les billes jouer leur vie en un éclair) plus illuminé et coloré qu’un bouquet de feu d’artifice.

15. Et alors, ce paysage ? – Ben… c’est peut-être moi au travail. – Ah oui, en effet… dans le genre promesse du pire…

4. ni doux ni dur


proposition de départ

« Une phrase ou deux, ça suffit. Mais on verra ça après la pause ? » Tout le monde sort. Je retourne dans mon petit coin de bureau, m’assois sur le fauteuil molletonné. La porte se referme sur la rumeur des paroles. En s’évanouissant, elle laisse place au bourdonnement qui, jusqu’alors, et seulement de temps en temps, affleurait à notre conscience en léger bruit de fond, à peine un grésillement (un rayonnement ?). Sur la table d’en face, l’ordinateur offre sa page Word laissée ouverte. Quelques lignes du texte qu’on est en train d’écrire et deux images d’un chemin blanc poudreux. L’autre machine, derrière, se met à ventiler. « J’est apprit que c’été une encienne voix romane qui relit sainte (mediolanum santonum) à Pèrigueux vesunna. Si je creuse, tu croix qu’on y trouve des beaux pavés, desous, roman ? » Le mur du fond est tapissé de range-revues rouge, vert clair, vert foncé, bleu ciel, bleu marine, gris, noir, teintes en à-plats francs, encadrés par les montants jaunes et les plateaux blancs des étagères. Quelques livres aussi, les différentes dimensions offrant un peu de relief à l’ensemble, de légers coups de griffes ici, des creux et des bosses là (et les petits trous des œillets de préhension). Oh ! les porte-étiquettes en plastique tombent en miettes. Et les mots qu’ils protègent, lorsqu’il y en a, ont fini par s’effacer… Un effet répété du soleil, comme aujourd’hui, en illuminant le Lieu Ressource ? Le bleu du ciel est pur, la lumière vive. Les profils se découpent sur les fenêtres, comme dans un théâtre d’ombres chinoises. On parle. Mais voilà que tout se voile et qu’un rideau de pluie, en tombant, disperse les ombres et leur bourdonnement feutré. Sur la vitre du haut, l’abeille butine encore et encore le vide. « Eh dis… tu veux un café… ? –- Euh non… mais, merci ! »

« Tu veux un café… ? » non… j’veux mon temps mort… qu’on sorte… ! pas d’ton café… ou noir mais j’me l’f’rai… ! quand tout l’monde s’ra enfin sorti… dans mon coin d’bureau… dans mon box, hein… ? sur c’t’espèce de pouf ramolli… j’vais finir d’l’éventrer… mais va pas s’fermer c’te porte… ? i’ vont pas la boucler… ?! que j’m’entends plus… qu’ça bourdonne… qu’ça gronde… qu’ça pète une bonne fois… ! non mais l’autre… l’ordi qu’est resté en plan… ! j’lui d’mande de mettre en veille et non… et tout ça pour quoi… ? deux pauv’ images d’un ch’min poussiéreux en une ou deux phrases… « mais l’reste… on verra après hein… ? » non… à ventiler comme ça ses mots ça risque pas d’chauffer là-haut… pas comme la machine… ça dit quoi déjà… ? ancienne voie romaine… Saintes Périgueux en blablatin… pavés enterrés… avec ça on f’ra pas un roman… mais de rien ici… r’garde-moi ce mur… toute cette doc pour un décor carton-pâte… des verts, des bleus, d’la grisaille, du noir, du rouge qui tache… toutes ces feuilles ça sert plus que d’range-couleurs… des blocs bien tassés… entre ces barres jaunes et ces plateaux blancs on dirait du Mondrian appliqué à l’art de l’étagère vide… et les bouquins… juste de quoi gribouiller et trouer c’tableau lisse… ouf… ! d’toute façon ça tombe en ruines… du plastique qui s’émiette… des étiquettes illisibles… quand y en a… ! le soleil les aura englouties fissa… ! et ma parole aujourd’hui tout va prendre feu… ! ça cogne… i’ sont pas aveuglés dehors… ? on les voit plus… des ombres collées aux f’nêtres… pour c’que ça change… ! qu’est-ce qu’i’s’raconte… ? l’autre doit faire son cinéma… ah un grain… ! y a plus personne… ! « Dis, tu veux un café ? – Ah-oui-merci-c’est-gentil… » j’suis vraiment comme ce bourdon pas foutu d’voir la vitre… 

CODICILLE

1. Consigne : « bien choisir le lieu, le personnage, le contexte et la “non-action”. » Le lieu, au travail (Lieu Ressource ? coin café ?) ; le personnage, moi (ça peut changer) ; le contexte, en pause ou au chômage (technique, quand personne ne vient). Mais la non action… je vais devoir m’y mettre pour la connaître.

2. Pour une voix douce, je verrais bien le journaliste Frédéric Pommier : même les événements durs, dans ses revues de presse, ont parfois des airs d’anecdote savoureuse ; et ça tient, je crois, à son flow : un timbre plutôt feutré, avec quelque chose d’enfantin mais léger, qui se déploie, sous le texte qu’il lit, comme une série de vagues en mer relativement calme ; mais c’est le ressac qui étonne, l’élévation de l’onde, la cassure et le fracas du petit rouleau, et l’eau qui alors glisse sur le sable : ça ne se déploie pas sur le corps d’une phrase, qui laissera place à un autre après une petite pause, reprise de souffle derrière le point, par quoi la terre est bel et bien une petite planète bleue ; non, là ça se fait à cheval sur deux phrases : élévation, cassure, fracas : l’accélération intervient régulièrement sur le point ; pas le temps de souffler : les arguments opposés s’associent. – Pour une voix dure, cet acteur au timbre rauque (son nom m’échappe ; on le retrouvera sur la Toile) qui autrefois animait l’émission de radio C’est beau une ville la nuit (il en aura fait un film et, à l’origine, c’est un livre).

3. Pour bien faire (vœu pieu) : un premier jet ni doux ni dur, qui disparaîtra.

4. Je m’applique à suivre les petits conseils de lecture, Kafka, Collobert, Aragon – oh… « qu’importe ce que je dis si les sons mués en mains agiles touchent enfin ton corps dans son déshabillé ». Je découvre au hasard les textes des autres, qui avancent plus vite. Je cherche de quoi, et, du comment. Et peut-être que je trouve, grâce à ce texte qui porte le nom du fils, doux avec l’il liquide, dur avec l’occlusion dentale tu : peut-être que, pour moi, le doux relèvera de l’objectif, de la description, du paysage (fût-ce un visage inconnu, ma page-écran) ; dans le dur il y aurait du subjectif, du sujet, de soi (du sens ? -– aïe !).

5. Poser une phrase ou deux, juste une phrase ou deux, sans quoi les notes risquent de se substituer au texte… -– Voilà, c’est fait, avec ce rayonnement qu’on imagine relever de celui qu’on dit fossile, tiré d’un côté des confins de l’univers, de l’autre des Chroniques des atomes et des galaxies.

6. Faut-il attendre que vienne la suite du texte ou fendre le fragment, en doux, en dur ? Du fracas sortira peut-être la suite ?

7. Résistance assez dure de la liste, de l’énumération de ce qui se trouve là, sous nos yeux, auquel on ne prête aucune attention et pourtant, c’est là, en suspension dans le vide où le regard tombe. On la lèvera en commençant par feuilleter Au bonheur des listes. Et on en accentuera les angles en se disant que, justement, là est le doux.

8. Tant d’objets si familiers que nous connaissons si mal. Combien saurait dire ce qui comporte un œillet de préhension ? Et surtout, quelles définitions donnera-t-on de cette chose en soi ? quelle fantastiques descriptions ? à quel monde englouti, à quel extraterrestre -– à moins qu’il ne s’agisse d’une fleur mutante -– peut renvoyer ce petit organe capable de voir et toucher en même temps ?

9. C’est court. La consigne dit une à deux pages, il y en a une demie. À peine une colonne. Tout ça pour ça ! –- Et alors ? Douze syllabes, une poignée de mots, trois lignes ou trois traits, un haïku : c’est pas suffisant ? –- Oui, mais la valeur de ce genre de fragment se mesure aussi au reflet en lui du petit univers éclaté dans lequel il se fond, avec les mille et un autres fragments qui gravitent autour, se croisent et s’entrechoquent. -– Et après ? Qui dit que ce petit texte, qui a pris un temps fou, ne constitue pas ce genre d’univers, et qu’il n’y a plus qu’à en explorer toutes les dimensions, comme on l’a déjà fait dans nos nuits sans sommeil (et peut-être nos rêves), mille et une fois ?

10. Et si on faisait une pause ? Si on allait voir du côté d’une nouvelle proposition d’écriture ? Peut-être trouvera-t-on d’ailleurs mieux là-bas la matière de ce qui nous manque ici ?

11. Dans la préface à Mauprat de George Sand, on lit : « Les sources profondes de l’émotion ressortissent davantage de l’atmosphère que du concret d’un lieu ou d’une situation. » D’accord, d’accord. Mais maintenant : comment ça s’écrit une atmosphère ? Un lieu se décrit, une situation se raconte –- et je crois que l’inverse est vrai –, mais une atmosphère… douce ou dure, d’ombre à lumière, le cru et le cuit, pour un oui ou pour un non, Abel et Caïn, entre chien et loup, ce que je dis et ce que je fais…

12. La première colonne de doux a été difficile à tailler. La seconde, de dur, s’est démoulée facilement. Y a-t-il à en tirer une leçon ?

13. La seconde se déploie à grands traits, on retouche la première ici ou là.

14. Et si on échangeait les modes d’énonciation ? Si je osait prendre en charge l’aspiration, l’affirmation de la douceur ?

3. 1     9     4     5     


proposition de départ
rythme nouvelle

1     9     4     5     Vingt secondes. Un bip par seconde. Refermer le boîtier de l’alarme. Prendre le sac et le panier sur la chaise. Sortir et fermer la porte à clef. Secouer la poignée et la serrure. Les bips plus forts. Ramasser les clefs. S’acharner sur la serrure. Relever la poignée d’un coup, sec ! Maintenant, tu peux rentrer. La voiture est souvent garée entre deux érables, à l’ombre, mais là elle se trouve en plein soleil, tout au bout du parking. J’étais en retard ce matin. Un dernier coup aux toilettes avant de prendre la route. Ouvrir la porte du coude, la refermer du pied, détacher un carré de papier toilette, attraper la poignée avec, fermer la porte, fermer le loquet, se défroquer, faire ce qu’on a à faire, se resaper, tirer la chasse avec un carré de papier, ouvrir le loquet et la porte, jeter le papier dans la poubelle, se laver les mains, les essuyer à son pantalon, pas au torchon à carreaux (lignes bleues, lignes rouges) trempé. On rentre. Le sac atterrit sur le siège passager, le panier au pied. Le démarrage, ça coupe toujours la musique qui vient de reprendre automatiquement. C’est toujours des disques du moment. Avec le temps, mille et un genres, mille et un styles sont passés, mais c’est toujours la même chanson au fond. Avec de moins en moins de paroles : moins de paroles, juste la musique. Moins de paroles, ou alors dans une langue inconnue. La rue, quand tu sors, s’appelle Chemin Noir. Pourquoi ce nom ? Quelle est l’histoire de cette rue ? Qu’est-ce qui a fait qu’on l’a baptisée ainsi ? Rapport direct à sa couleur, un charbonnier passait par là en charrette, des ramoneurs les seaux remplis de suie ? Ou rapport abstrait au mal, comme certains lieux passent pour être des coupe-gorges ? À gauche. Devant le collège, on roule au pas. Deux ou trois jeunes, assis sur le trottoir ou la levée de terre de l’autre côté, attendent. Ou bien ils font les fous. Au bout, à droite, descente sur le rond-point de l’espèce de rocade qui contourne la ville. À gauche, on remonte vers le centre. Il faudra que je repique à droite pour une longue descente vers un autre rond-point de la rocade. Et en face. C’est étonnant la façon qu’on a de dire que la route est belle pour signifier que la conduite devient facile, voire agréable, sans freiner, sans lever le pied, peut-être en regardant le paysage qui défile, à gauche, à droite, qui monte et qui descend, doucement, comme ça, d’une ville à une autre. On ne roule pas, on glisse, et même on vole. D’ailleurs, c’est étonnant combien le ciel occupe la plus grande place dans le pare-brise. D’autant plus que l’œil devrait rester concentré sur son point de fuite, sur la ligne devant, qui s’étire et se replie. Les lieux-dits qu’on traverse : le Gât (tout petit), Trop Vendu, Chez Giraud, la Maison Neuve, Champ des Doux, Chagneraud, Plaisance, les Fonteneaux, Bretagne, le Mancou (attention au virage), la Roche, les Coquilles, le Galembert, les Nauves, Bordeau, Saint-Ciers-Champagne, Chez Guibert, le Moulin de Jeannette, Meux, Font Chapeau, Chez Babaud, Champagnac, la Croix Blanche. Je ne m’arrête pas. Mais une fois, j’ai pris à droite au petit carrefour du côté de la Roche, j’ai fait demi-tour, je me suis garé sur le bas-côté devant le stop, je suis descendu avec le smartphone, j’ai attendu que passent les voitures, pleins phares dans la ligne droite, et j’ai photographié le ciel : la couverture nuageuse effilochée, ajourée, rose cuivré sur fond bleu argent, le coteau dans le contre-jour voilé, aux reflets d’un jaune doré, tirant vert aux extrémités, quelques formes sur la ligne d’horizon, deux ou trois arbres sans feuilles sur la droite, et si tu la renverses, la photo, elle évoque une planète qu’on verrait depuis l’espace, doucement attiré par sa force de gravité, la masse de nuages protégeant un petit soleil qu’elle aurait pour noyau –- à moins qu’il ne s’agisse d’une explosion atomique inouïe, ou les lumières d’une ville-monde –-, de deux ou trois réseaux racinaires emmêlés, sortes de protubérances signe d’anastomose entre l’atmosphère de la planète inconnue et la matière noire de l’univers, aimantée.

rythme roman

C’est le code qu’elle tape le matin, en arrivant, et le soir en partant. Elle l’écrit avec des espacements pour signifier la distance que peut parcourir l’index, et le laps de temps qu’il met, pour aller d’un chiffre à l’autre sur le pavé numérique. C’est venu comme ça. Des chiffres au lieu de lettres, un code au lieu de mots, de petites espaces pour un instant distendu : en phase avec un début de récit qu’elle conçoit, disons, tel un nuage de fumée subreptice derrière lequel le magicien va apparaître, mais comme un spectateur qui ne sait encore rien des tours qui l’attendent. Et ce nuage doit se dissiper doucement, le personnage doit transparaître. Elle poursuit donc avec des semblants d’actions, des bribes de phrase. Jusqu’au moment où, la fermeture de la porte valant un claquement de doigts : la phrase rentre dans son ordre courant ; le personnage est là, pied en cap parce qu’il parle, ou on lui parle. Vingt secondes. Un bip par seconde. Refermer le boîtier de l’alarme. Prendre le sac et le panier sur la chaise. Sortir et fermer la porte à clef. Secouer la poignée et la serrure. Les bips plus forts. Ramasser les clefs. S’acharner sur la serrure. Relever la poignée d’un coup, sec ! Maintenant, tu peux rentrer. La voiture est souvent garée entre deux érables, à l’ombre. Mais là elle se trouve en plein soleil, tout au bout du parking. J’étais en retard ce matin. Elle aimerait dire qu’il est souvent en retard. Pas de beaucoup, deux ou trois minutes, mais régulièrement. Et qu’il n’aime pas ça parce qu’il n’a pas le temps de sortir ses affaires et de se préparer. Mais qu’il aime peut-être encore moins arriver en avance parce qu’on ne lui laisse pas le temps de sortir ses affaires et de se préparer. Il est à peine arrivé qu’on vient lui parler de… lui demander si… lui rappeler que… faire ceci… ne pas oublier cela… penser à… Mais, de ce retour au début de journée, comment rattraper la fin ? Par quel tour en reviendrait-elle au moment de quitter le travail, la ville, et à terme le monde ? Le dernier coup aux toilettes avant de prendre la route. Et ouvrir la porte du coude, la refermer du pied, détacher un carré de papier toilette, attraper la poignée avec, fermer la porte, fermer le loquet, se défroquer, faire ce qu’on a à faire, se resaper, tirer la chasse avec un carré de papier, ouvrir le loquet et la porte, jeter le papier dans la poubelle, se laver les mains, les essuyer à son pantalon, pas au torchon à carreaux (lignes bleues, lignes rouges) trempé. Et… On rentre. Le sac atterrit sur le siège passager, le panier au pied. Le démarrage, ça coupe toujours la musique qui vient de reprendre automatiquement. C’est toujours des disques du moment. Avec le temps, mille et un genres, mille et un styles sont passés, mais c’est toujours la même chanson au fond. Avec de moins en moins de paroles – moins de paroles, juste la musique. Moins de paroles, ou alors dans une langue inconnue. En ce moment, son éternelle chanson, c’est avec Arca, On ne distinguait plus les têtes, avec Molécule, -22.7°C, avec les Savages, Silence yourself, avec NLF3, Waves of black and white, et deux ou trois autres petites vieilleries sur la platine de l’autoradio. Rien de neuf. Ça va tourner quelque temps, et deux ou trois disques vont s’inviter dans la ronde, remplaçant ceux qui regagneront leur place dans la bibliothèque. Parfois, le changement est radical. La rue, quand tu sors, s’appelle Chemin Noir. Elle se demande quelle est l’histoire de cette rue, ce qui a fait qu’on l’a baptisée ainsi. Rapport direct à sa couleur, un charbonnier passait par là en charrette, des ramoneurs les seaux remplis de suie ? Rapport abstrait au mal, comme certains lieux passent pour être des coupe-gorges ? À une étrange mélancolie, qu’elle imagine formulée sous l’espèce d’une expression, entrer en chemin noir. Et elle pense qu’on aurait dit : « Oh, toi, tu files un mauvais coton… tu ne serais pas entré en chemin noir ? » À gauche. Devant le collège, on roule au pas. Deux ou trois jeunes, assis sur le trottoir ou la levée de terre de l’autre côté, attendent. Ou bien ils font les fous. Au bout, à droite, descente sur le rond-point de l’espèce de rocade qui contourne la ville. À gauche, on remonte vers le centre. Il faudra que je repique à droite pour une longue descente vers un autre rond-point de la rocade. Et en face. Une belle ligne droite. « C’est étonnant, pense-t-elle, la façon qu’on a de dire que la route est belle pour signifier que la conduite devient facile, voire agréable, sans freiner, sans lever le pied, peut-être en regardant le paysage qui défile, à gauche, à droite, qui monte et qui descend, doucement, comme ça, d’une ville à une autre, qu’on ne roule pas, on glisse, et même on vole, et le ciel, c’est étonnant comme il occupe la plus grande place dans le pare-brise. » Les lieux-dits qu’on traverse : le Gât (tout petit), Trop Vendu, Chez Giraud, la Maison Neuve, Champ des Doux, Chagneraud, Plaisance, les Fonteneaux, Bretagne, le Mancou (attention au virage), la Roche, les Coquilles, le Galembert, les Nauves, Bordeau, Saint-Ciers-Champagne, Chez Guibert, le Moulin de Jeannette, Meux, Font Chapeau, Chez Babaud, Champagnac, la Croix Blanche. Elle n’est pas persuadée de l’intérêt de la liste des noms de lieux. Elle aimerait faire quelque chose avec, mais quoi ? Lui, il roule, il ne connaît pas ces noms ou très peu, ceux qu’il peut lire sur les panneaux. Elle voudrait pourtant qu’ils lui fassent signe, mais comment ? Par un retour au sens littéral des noms ? Par pure évocation ? Et alors le Gât : un escalier qui descendait de la rive à la rivière (à défaut de côte et de mer) ; ou un gars, un type, peut-être même louche ? « Oui, et après ? » Je ne m’arrête pas. Mais une fois, j’ai pris à droite au petit carrefour du côté de la Roche, j’ai fait demi-tour, je me suis garé sur le bas-côté devant le stop, je suis descendu avec le smartphone, j’ai attendu que passent les voitures, pleins phares dans la ligne droite, et j’ai photographié le ciel : la couverture nuageuse effilochée, ajourée, rose cuivré sur fond bleu argent, le coteau dans le contre-jour voilé, aux reflets d’un jaune doré, tirant vert aux extrémités, quelques formes sur la ligne d’horizon, deux ou trois arbres sans feuilles sur la droite, et si tu la renverses, la photo, elle évoque une planète qu’on verrait depuis l’espace, doucement attiré par sa force de gravité, la masse de nuages protégeant un petit soleil qu’elle aurait pour noyau – à moins qu’il ne s’agisse d’une explosion atomique inouïe qui dure depuis des lustres, ou alors les lumières d’une ville-monde, une ville sans fin –, de deux ou trois réseaux racinaires emmêlés, sortes de protubérances signe d’anastomose entre l’atmosphère de la planète inconnue et la matière noire de l’univers, aimantée. Et elle ajoute, pour voir, ne sachant si elle conservera les phrases : Une autre fois, c’était un chêne sur le bord de la route, un grand chêne dont le feuillage recouvrait la route et formait comme un champignon géant. Mais c’était par un autre chemin.

CODICILLE

1. Bref retour sur la #2 : sur ces mots techniques, protase et apodose : finalement, ce n’est pas ça ; ils condensent ce que leurs définitions diraient déjà mieux : le déploiement d’un mouvement de la voix, d’un ton qu’on cherchait à suivre dans un salut en deux mots, fût-il atone – donc un repli de la voix, dans une espèce de sans voix ?

2. Quitter la ville : il me semble que c’est impossible aujourd’hui, que la ville est partout. Donc, premier écueil : comment écrire l’impossible ? – Voilà, c’est dit, ce n’est pas nouveau, d’autres l’ont fait, d’autres le feront, je n’ai plus à m’en soucier.

3. D’autant qu’en fait, il suffit d’ouvrir la fenêtre et, tiens, ce matin le brouillard a absorbé la ville. Il ne reste que quelques ombres et bruits sourds. C’est encore la ville, mais réduite à rien par des particules d’eau et d’air mêlés, en suspension, disparue sous une couverture nuageuse largement déployée sur la terre, si métamorphosée par le ciel qui vient de tomber. La ville nous a quittés ? – Non, referme la fenêtre, et tu vas voir que tu es au cœur de la mégalopole.

4. Quitter la ville, avec infinitif : d’abord on suit ce mouvement, quelques lignes où l’on ne conjugue pas, où l’on reste à l’infinitif ; mais c’est pour mieux en sortir, sortir du lieu de travail, de notre usine à nous – ah… la sortie d’usine ! – ; c’est encore du travail, mais c’est la fin, ça reste mécanique, mais ça se détend ; quelques lignes pour un sas de décompression – c’est de la science-fiction ? –, pour entrer dans la sortie.

5. Ce soir, ça n’avance pas. Divagations, en écoutant un disque de Tortoise, It’s all around you.

6. Hormis les passages à l’infinitif, les petits paragraphes – qu’on va coller – font jouer l’un et l’autre, deux possibles. Je m’en suis aperçu au bout de la troisième fois. Un long, un court ?

7. Qu’est-ce qui fera décider qu’il s’agit d’un début de roman ou de nouvelle ? La capacité à en enlever ? la capacité à en ajouter ? Ou le courage de choisir un nouveau trajet, un autre moyen, pour sortir de la ville-usine ? tout en restant à l’infinitif ?

8. L’énonciation : je, tu, ne sont jamais très loin l’un de l’autre, c’est comme s’ils s’appelaient mutuellement.

9. Le côté roman pourrait se déployer à travers le réinvestissement de quelques-unes de ces notes dans le corps de la nouvelle, à travers une espèce de réflexion plus franche de l’écriture. Et ça pourrait même commencer par : « Il/Elle commence par inscrire ces chiffres : 1 _ 9 _ 4 _ 5 _ et ça enchaînerait avec le pourquoi des espacements. – Mais c’est aborder le roman du côté de l’essai ?

10. Il ou Elle ? – À terme, en creux, c’est toujours soi, d’accord. Mais quand même : Il ou Elle ?

11. Comme ci, comme ça : quel est l’intérêt des comparaisons ? Comme les mots techniques, elles induisent un univers parallèle qui fait vaciller, sinon renverse, celui dont il devrait être une expansion surprenante mais cohérente. Et puis, une autre comparaison ne serait-elle pas tout aussi éloquente, et donc insignifiante ? Méfions-nous du magicien et spectateur, son voile de fumée nous y invite. Mais ne tergiversons pas non plus et laissons-là s’exprimer d’autant mieux que : a. elle sort de la boîte crânienne d’un nouveau personnage, celle qui veut écrire, et c’est bien sûr la boîte noire par laquelle on écrit ; b. elle vient après coup, en droite ligne de la sortie de route finale, pour une photo de paysage qui nous envoie en apesanteur, avec laquelle elle peut faire écho.

12. Premier texte : la nouvelle. Copier, coller : le même texte pour le roman ; on ajoute de nouveaux paragraphes ; on voit s’il faut reprendre les premiers dans les articulations. Mais on peut aussi ôter un paragraphe ou deux du texte initial, une phrase ou deux. – Et alors, laissé tel que, côté roman, ce qui a disparu côté nouvelle a-t-il gagné en nouveauté ?

13. Style roman, pour ce qu’elle écrit ; italique pour la voix off qui parle d’elle.
14. Il se peut que l’ensemble ne tienne qu’à travers ces notes.

15. Quand vient le moment d’assembler le train des paragraphes : je copie le fichier, je colle les paragraphes (ici, pas de tirets séparateurs, le jeu des styles romans/italiques suffit), et il y a toujours une retouche à faire ici ou là.

16. 1945, c’est le code d’entrée/sortie. On me l’a transmis en arrivant, il y a près de dix ans. Pourquoi ce code ? Dans mon esprit, c’est la fin de la guerre, mais dans celui qui l’a choisi ? Peu importe, le code m’appartient désormais, et c’est la fin de la guerre.

2. masque


proposition de départ

Du dehors, ça faisait une drôle de portée l’ombre des lamelles des stores vénitiens sur les vitres embuées des fenêtres. On attendait qu’elle finisse sa clope en grelottant, et ça n’en finissait pas et on ne l’arrêtait plus. Les volutes de la fumée qu’elle recrachait entre deux phrases semblaient se figer sur place, former une espèce de brume pâteuse autour de son visage. Enfin, on rentre. Aussitôt, les lunettes se voilent. Le temps de les nettoyer, tout devient flou. Les autres semblent déjà installés. Elle fait le tour de la table pour les saluer un à un. Sauf… Il a bien eu droit à un bonjour et une bise, comme tout le monde, mais on a bien vu à son visage, les lunettes enfin à leur place, à quel genre de masque il a eu droit. On a bien entendu, aussi : « Bonjour… » Rien avoir avec les saluts habituels, les mots plus familiers, un ton plus enjoué. Le « Bonjour… », c’est plutôt réservé à la direction. Mais celui-ci ne conviendrait même pas dans ce cas-là. C’était si neutre, si monotone. Pas de modulations, pas de protase ni d’apodose, comme si l’interjection, son nom, devaient se prononcer sans accent. C’était si mécanique que tout le monde aura senti la force de l’émotion contenue qui fit naître l’ange qui, alors, passa, lentement. Et lui, si on a compris qu’il lui rendait son salut, c’est seulement parce qu’on l’a vu remuer les lèvres, grimacer presque, avec des yeux comme ça ! Et, le regard perdu, comme affolé, ne sachant sur quoi, encore moins qui, les poser, il a baissé la tête. Et il a sorti doucement les affaires de son sac au bout d’un petit moment. De l’autre côté de la table, on a vu, au moment où elle s’est approchée de lui, où elle s’est penchée pour lui tendre sa joue, tournant la tête comme si elle regardait tout à fait ailleurs, on a bien vu comment le sourire plus ou moins affecté qu’elle réservait aux autres s’est effacé, comment son visage s’est refermé d’un coup, comment elle l’a perdu même, tant celui qu’elle lui imposait, avant de le détourner complètement, eût été parfait pour une photo d’identité sans pliure ni traces, en fixant droit l’objectif, la bouche fermée, et c’est comme ça qu’elle a dit « Bonjour… », sans rien laisser paraître, ni sur le visage ni dans la voix, et comment la joue qu’elle a tendu d’un côté, de l’autre, n’a fait qu’effleurer celles de…, comment elle s’est redressée en regardant au-dessus de sa tête, comment elle est restée immobile devant lui l’espace d’un instant, comme pour lire les quelques mots projetés sur l’écran (mots clefs de la réunion), tandis qu’avec ses yeux comme ça !, lui, la tête relevée, la dévisageant… et comment elle l’a dépassé et s’est installée plus près de l’écran, lui tournant le dos, à côté de moi, près du bout de la longue tablée où le formateur aura sorti ses affaires, préparé ses fiches, allumé l’ordinateur, branché le projecteur, ouvert le fichier sur le bureau de son ordinateur – « Ah… les voilà ! » –, il a fait défiler rapidement les pages sur le grand écran, il a jeté un coup d’œil sur ses fiches en marmonnant, la rumeur s’est presque tue – « Bonjour… – Bjr… » –, il a relevé la tête, il a vu les regards tournés vers eux, on l’a vue se redresser, se figer une fraction de seconde, il s’est retourné – « APPRENANT AGILE - rendre visible l’invisible » –, il l’a retrouvée assise en train de sortir ses affaires, et on n’entendait presque plus que ça, farfouiller dans son sac, le cahier sur la table, l’agenda, le bloc-notes – « Moi je connais plutôt le Lapin agile… » –, les trousses, les fermetures éclair, les stylos, un rapporteur et une équerre – « Qu’il est con celui-là… » –, règles, marqueurs, tablettes et ordinateurs qui ventilent, un truc tombe. Du dehors, on n’aurait rien vu. Seulement que la salle de réunion était éclairée. On aurait aperçu, derrière le voile de condensation des fenêtres et les lignes noires des petites jalousies métalliques, des ombres découpées en mouvement. On aurait deviné quelques moitiés de têtes, et entendu la rumeur des bavardages à travers une fenêtre ouverte. – « Eh… c’est moi ou ça pue ? ». Deux autres ombres seraient apparues. L’une restant un instant sur le seuil de la porte, l’autre devant saluer les collègues en s’arrêtant et se penchant vers chacun d’eux autour de la table. La première ombre aurait fini par gagner directement sa place, près du bout de table. L’autre, en terminait son tour, se serait redressée, serait restée un instant immobile, et se serait installée juste devant. On n’aurait plus rien entendu de la salle. Juste la pompe à chaleur qui tourne, au pied de la fenêtre, avec cette odeur de fraîchin émanant de la salle. Et le branle-bas de la fenêtre.

CODICILLE
 1. Avant d’écrire quoi que ce soit : un petit conflit pour rien, autant prendre celui dont j’ai été à l’origine suite à une mauvaise blague sur une affaire qui me concernait, mais que la collègue que j’espérais faire au moins sourire, d’autant qu’elle était en dehors de l’affaire, a mal prise – comme si les rôles avaient été inversés ! ; et voir ça du dehors, alors que j’étais le premier concerné et que je sais tout – enfin ça c’est ce que tu crois…
 2. Avant d’écrire quoi que ce soit : du dehors, on ne sait pas grand-chose, mais on voudrait bien savoir, tout, et c’est impossible, mais on veut tout savoir, alors on imagine, on imagine, et se repasse le film, pour ça, du peu qu’on sait, en plongée, contre-plongée, image satellite, gros plan sur la pupille, mais on n’en sait pas plus que ces changements de plans, à moins d’affabuler – et alors on pourrait avoir quelque chose qui se répète et, d’une version à l’autre, quelque chose a changé, un peu comme dans L’Homme foudroyé de Cendrars, avec l’histoire – bon sang, je n’arrive plus à mettre la main sur le livre ! –, l’histoire de « la peau de l’ours ».
 3. Le texte s’est d’abord déployé en quatre paragraphes dont on retrouve la trace assez facilement, en fonction de différents angles de vue.
 4. La longue phrase centrale m’interroge. Il s’agissait de deux phrases-paragraphes finalement collées pour noyer dans la masse le moi qui devient, cela dit, central. – Un trait de subjectif, très direct, dans un point de vue qui se veut le plus objectif possible : ça fragilise l’objectivité, ou ça la renforce, comme une façon de rester conscient que l’usage de la parole implique un sujet, ou l’oblige ?
 5. Il y a une petite contradiction, je crois : œil baissé/œil levé. Il me semble qu’elle est bien comme ça – et c’est purement subjectif.
 6. Les voix qu’on attrape au vol, je ne sais pas, mais ça casse le rythme. Et c’est comme un sursaut de sujet qui entend, et se souvient, non ?
 7. La phrase-paragraphe centrale est encadrée par deux paragraphes fantômes de facture plus courante, qui partent du même point de vue extérieur, du même dehors. Mais de l’un à l’autre, on a l’impression d’une plongée dans le subjectif : parce que les personnages se regroupent dedans, parce qu’on se retrouve dans le dedans d’un moi et d’une phrase, et parce que la sortie finale dehors se déploie avec le conditionnel passé, sous un angle imaginaire – le futur antérieur aurait offert un aspect plus objectif, même s’il aurait induit une présence, dehors ? quelqu’un qui passe ? la femme de ménage ?
 8. Donc, avec une telle consigne : « Prendre totalement au sérieux, exagérément, outrancièrement, le fait d’être en dehors de l’histoire » : zéro pointé !

1. histoire géographie


proposition de départ

« … non, non… allez, si tu veux on le fait ensemble… regarde, c’est pas difficile, fais-moi voir ton stylo : on coupe la page en deux d’une ligne : d’un côté, histoire ; de l’autre côté, géographie… maintenant, dis-moi à quoi ça te fait penser ces mots… juste un mot comme ça, sans réfléchir… allez, tu réfléchis trop… de tout ce qui t’attend dans ta future formation tu as retenu l’histoire-géo, mais pourquoi… ? donne-moi juste un mot pour commencer… c’est juste une association d’idées… ! si c’est cette matière qui te parle le plus, ou qui te déplaît le moins, alors on peut essayer de creuser… à quoi ça te fait penser ces mots… ? allez, si je te dis histoire, à quoi tu penses, là, tout de suite, paf… !? ma parole, se fout de moi ou quoi… ? si compliqué… ? choisit ses mots, et pas foutu d’en aligner d’autres… ! ou alors trop-plein, pas capable de choisir… ? ou mon exercice, idiot… ? merde ! fait quoi maintenant... ? – Mais je sais pas moi, j’ai aucun mot qui me vient ! – Ah ben voilà, moi ça m’en fait plusieurs à noter maintenant. » Il le regarde écrire bêtement ce qu’il vient de lui dire, puis détourne la tête quand vient la fin, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone, qu’il manipule en faisant défiler du pouce le rouleau de la page Internet, en bas, en haut, en bas, en haut, en bas… – « Bon, et maintenant histoire… » –, des images de scooters, sur Leboncoin, les divers modèles montant et descendant, comme une pellicule passerait d’avant en arrière, incessamment, comme ça, en repensant aux îlots en suspension dans l’air qu’on voit dans Avatar, au moment du combat final. – En face, une blonde obèse au souffle court, pantalon et haut bleu marine, un foulard blanc noué autour du cou, remplit peu à peu sa feuille blanche de calculs autour d’un schéma figurant, en perspective, un pan de toit brisé dont elle doit déterminer la surface à partir de mesures de longueur et d’angle, sans soupçonner Pythagore, sinus et cosinus, ni la tangente qu’elle voudrait prendre en chevauchant l’un des mille zébulons qui vont d’un nombre à l’autre, d’une ligne à l’autre, en faisant tourner sur elle-même la figure de départ, presque aussi nerveux que les segments du toit-toupie qu’elle retrace, les chiffres qu’elle inscrit, les signes qu’elle tape sur son smartphone en mode calculatrice, la souris qu’elle fait voler d’un doigt sur le pavé tactile pour relancer la vidéo du problème Dudu. De temps en temps, elle réajuste son chignon en le tapotant de la main droite trois fois. Son regard se tourne vers la porte ouverte : le temps est instable. – C… passe dans le champ de la porte. Elle entre par la porte latérale, se dirige vers le photocopieur, glisse des feuilles dans le bac, frappe le bouton qui clignote, ne le lâche pas des yeux, le photocopieur bourdonne, recto verso, et allez… pas se laisser déconcentrer… va le faire ces lettres de non-motivation… pas si dur et peut être drôle… quand même drôles les lettres de Prévieux… un téléphone sonne, faut les prendre à rebours… quand même pas les prendre toujours au sérieux… assez violent comme ça… ! même le curriculum… cur-ri-cu-lum, cur-ri-cu-lum… « Monsieur le Maire, Ja ba bo bu co lo ka kruk krax krax toulurpinouuuuille. Bo co gru gu co lo vo ta brix gretripunule. Prestalapapinaire avistabix avilililaviropire anlamissure zezurtibure. Iiiiiiiiiilistibôre acrik. Acrok… » vont accrocher à ça, tu crois ? je sais pas… même pas pouvoir le lire ça… prise pour une folle ma parole… ! et cette machine… – Le photocopieur bourdonne. Ming Ming se balance sur sa chaise. Ça craque, grince doucement. D’avant en arrière, du manuel au smartphone, d’une phrase toute faite idiote à sa mauvaise traduction mot après mot, de cette ligne couchée où elle sent bien que chaque chose est à sa place, à la colonne d’idéogrammes qu’elle bricole et qu’elle pourrait combiner autrement, elle pense qu’elle ne verra jamais le bout – ce qui, dans notre langue (cliché compris), pourrait se traduire en plusieurs temps : de hautes montagnes escarpées, boisées (avec beaucoup de vent dans les feuilles), un torrent qui gronde au milieu (on ne le voit pas) ; des rochers ressortent de l’eau tumultueuse, quelqu’un saute de l’un à l’autre, dans le sens du courant ; les eaux deviennent plus calmes, leur lit s’élargit, les rochers s’espacent, se font plus rare, on regarde plus souvent les autres derrière ; « Il va falloir se jeter à l’eau ! » – « Hi Mike ! – Hi ! » Michael rentre de la pause avec une chope de thé. Toujours cette démarche saccadée, comme si les jambes hésitaient sur l’endroit où poser le pied, sous la carcasse à supporter, aussi grasse que musclée, trapue, avec toujours ce poids sur les épaules et le cou de taureau incliné. « Ce matin, ma fils, premier travail, huit heures… moi pour… take to the shop… – Emmener au magasin. – Oui… ! moi levé à sept, pas lui… I wait… sept un quart… I wait… – J’attends. – Oui… ! sept demi… moi, monté à l’étage : “Hey boy ! – Oh ! what ? what ? – Time to go !” » – Et Naïs, la petite secrétaire à l’appétit d’ogre, entre les bouchées d’un sandwich riche et copieux, et d’un bon chausson aux pommes pur beurre ou deux chocolatines (deux trois cannelés sur le café), elle réduisait la tête de son jules à grands coups de textos… Jack, l’homme aux jambes de bois qui ne pouvait s’empêcher de faire des bulles aux commissures de ses lèvres, ses phrases finissaient par les éclater, et elles avec, sauf s’il se mettait à les écrire, sans majuscule ni ponctuation, erreurs à chaque mot, une marée noire et il aimait patauger dedans en marmottant… « Un petit retour en arrière pour vous montrer ce qui fait de mon passé le top background que vous recherchez. Remontons ensemble le temps jusqu’au printemps 92. Je termine alors 2ème aux championnats de France de skate-board / freestyle à Blagnac avec un run de mutant : switch stance flip 360°, impossible flip, kickflip nose manual to flip 180°, ... yeah ! ! ! old-style de tuerie, ça s’régalait dans tous les sens avec des crypto­tricks de taré… » ah… a y est la machine, pas trop tôt… Momo, le formateur qui avait l’air de rôder et de surveiller ce qui se passait quand venait l’heure de la pause, il consultait son iPhone en jetant un œil par-dessus dans toutes les directions possibles, et certains jours ses yeux papillonnent et roulent parfois, la fatigue le gagnant, rattrapé par la rumeur de la radio, qu’il laisse tourner dans ses nuits sans sommeil, alors qu’il tente de se souvenir de ce qu’untel disait, et il ne sait jamais ni quoi ni qui… et Maryline réajuste son chignon, trois petits coups de la main droite… Patricia les soirs d’hiver… arrivée en Monsieur Patate, habillée d’une salopette en toile de jute… repartie en jupe à carreaux et camisole aux lignes affriolantes… les exercices, les chiffres et les mots lui seront demeurés un mystère, mais elle aura achevé sa mue… elle sera sortie de la peau de bête qui la recouvrait… une peau d’ourse sous tutelle, qu’on a arrachée le jour où on a placé ses petits… elle ne manquait pas de les mentionner dans de drôles d’objets textuels, par une espèce de sortie de route désastreuse qui se terminait la famille réunie, à l’ombre au bord de l’eau, pour un pique-nique surprise… tartinne pin beure ramoili et dé dé copo chocola partout sur ses feuilles de brouillon… Stéphane, ou Hervé… très grand… et gros lors de son second passage au centre de formation… la fois où il a cassé la vitre de la porte en la claquant – celle à travers laquelle Ming Ming regarde souvent pour prendre de la hauteur, savoir comment passer d’un rocher à l’autre, voir le trajet parcouru et, peut-être, les sommets effacés de ses montagnes natales –, il a viré rouge, violet, bleu, son uniforme noir s’est désagrégé, il s’est mis à dégonfler, à rétrécir, et il a fini par ressembler à l’avatar du jeu sur lequel il gardait toujours un œil (il y avait toujours une fenêtre spécialement ouverte sur l’écran de l’ordinateur où il travaillait), une sorte de frêle humanoïde muet à la recherche d’une houppelande épaisse afin de se cacher et pouvoir dire quelque chose… oui, pouvoir parler, s’excuser, demander pardon pour la vitre… oui, et continuer à parler, continuer de parler, tel qu’en lui-même, et prier pour ça s’il le faut, oui…

CODICILLE

1. Voilà, on vient de regarder la vidéo de la proposition #1, et on hésite entre un texte déjà écrit du cycle précédent (Personnages), pas mis en ligne (une rue étroite, passante, un chantier au cœur de la ville), ou un nouveau texte sur le lieu de travail parce qu’il y a un peu de monde, et on se dit que ce ne sera ni l’un ni l’autre. Mais alors quoi ? – Et commence cette espèce de "dépression", avec des petits nœuds dans le ventre, et un air absent trop visible.

2. Finalement, on opte pour le lieu de travail, pour les deux mots qu’on n’a pas su déployer alors, in vivo, avec ce qu’ils peuvent représenter : d’un côté le récit et tout un monde, de l’autre la dimension espace-temps – et ce seul mot, dimension. – Et après ?

3. Parfois, on a besoin de consulter un livre qui pourrait aider. Là, c’était Debout payé, de Gauz, parce qu’il est question de son travail. Mais surtout les chapitres les plus fragmentés, où chaque fragment – un bloc-paragraphe – vaut un plan séquence, comme : « CACHE-CACHE 2. Cache-cache dans les penderies des grandes robes : le jeu favori des enfants agités. » C’était histoire de se relancer quand on n’avançait à rien. Et puis, les Lettres de non-motivation de Julien Prévieux.

4. À partir de « Time to go » – quand une voix se souvient de ce qu’elle a dit –, il a semblé qu’on pouvait aller ailleurs : après la zone floue de présent, bifurquer vers le passé avec des voix qui ne traversent plus le lieu où on se trouve, sinon dans la dimension flottante du souvenir.

5. Avec la possibilité de les entrecouper des voix actuelles : une façon de faire jouer la figure du double ? de mettre en scène les allées et venues ? et si les voix passées, qui arrivent après, hantaient déjà les voix présentes du début ? – Oh non, il faudrait tout reprendre depuis le début.

6. La question des noms : rien d’abord, puis une initiale, puis un nom étranger, des surnoms, enfin des prénoms courants.

7. Imaginer ce que Ming Ming peut imaginer dans sa langue maternelle, et tenter de le traduire : un casse-tête résolu en sens inverse, d’une certaine manière : énoncer de façon simple, courte, ce je penserais si j’étais en train d’apprendre le chinois ; le dire en faisant comme si ma langue marchait avec des idéogrammes, soit en trois ou quatre tableaux ou scènes ; ne pas oublier que l’idéogramme – et en voilà un beau bloc de langage – est un champ de forces dont les dimensions m’échappent, à moins d’utiliser des clichés (et pardon pour ça ; mais merci Shitao). Évidemment, sachant que Ming Ming est mariée depuis longtemps avec un Anglais, il est possible qu’elle pense aussi en anglais, chose qu’on a préféré oublier.

8. De la langue étrangère, oui, on finit toujours par en utiliser : pas nécessairement pour les autres langues, d’autant qu’on est loin d’être bilingue, mais pour le FLE : pour le français langue étrangère, au sens littéral. D’où le choix du lieu de travail ?

9. Fini. On relit la consigne : « un lieu où des gens se croisent, entrent, sortent ». Ici, pas tout à fait. Pour certains oui, d’autres non, installés, affairés. Ça pourrait être la même chose dans un hall de gare ou un lieu du même type, ouvert. Or, un lieu de travail, ou de formation, suppose a priori un cadre qui restreint, ou oriente, le champ d’action de ce qui peut se passer dans les têtes. Un écueil, ou justement ce qui permet de nous pousser dans nos retranchements, de « révéler d’autres pans » ?

10. Les tirets, ne serait-ce pas une façon de fissurer le paragraphe, de revenir à la ligne l’air de rien à l’intérieur du bloc, mais avec de gros sabots ?

 



page proposée par Will
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1ère mise en ligne 25 juin 2020 et dernière modification le 8 novembre 2020.
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Messages

  • Bonsoir Will,

    et bien, vos codicilles valent leurs pesant d’or, et même - si j’ose - ce sont sont les textes et pourtant je vois que vous suer grandement sur vos textes, comme nous tous, et cette sueur est nécessaire pour que les codicilles puissent vous venir, ce qui se passe dans les codicilles, une sorte de traitement en creux, en trois D inversée de la consigne, la langue des codicilles, dont vous ne cherchez pas à la rendre ni juste ni belle, ni rapeuse ou quoi que ce soit, juste là, franchement on s’y plonge, comme dans Gauz,

    Merci de la lecture, hâte de suivre les péripéties à venir, C/S

  • Merci. Et osez, osez Catherine (pour singer la chanson).
    C’est vrai que les textes me donnent du fil à retordre, et me demandent du temps — alors que, à écouter François, quelques minutes d’écriture, quelques lignes, pourraient lui suffire (comme dans son exercice du timbre-poste ?). Mais j’ai peut-être trouvé une parade avec ce codicille. Il permet de se détacher de la consigne et de tourner autour pour un commentaire libre, une analyse plus ou moins juste, une anecdote idiote, un prolongement insoupçonné, pourquoi pas une brève de comptoir...
    Bref : c’est un bon relais d’écriture qui évite de déchanter, quand celle-ci se fait attendre ou ne veut décidément pas venir. Le risque, c’est que le codicille se substitue au texte... Mais peu importe, pourvu qu’on ait l’ivresse (comme celle qui vous a emportée dans les roucoulements de la langue).
    Au plaisir de vous relire, Catherine.

  • oh ces codicilles ! comme une ombre portée du texte

  • Oui Brigitte. Et tout est dans le "comme". Je commence mes "gammes" avec les premières notes du codicille, le texte vient après, ou avec. Et je me demande si ce n’est pas lui, la véritable ombre portée des notes.

  • Merci Brigitte. C’est gentil de m’encourager, quand je suis justement en train de régler quelques comptes avec la 7 dans le prochain codicille... Je ne dois pas lire le même texte !

  • Qu’il est bon de lire le travail souterrain de l’écriture. Merci.

  • Merci Eva.
    Ca m’aide beaucoup ces petites notes, à tourner autour du pot avant d’y plonger la tête et de passer à la trappe. Ca permet surtout de commencer à écrire sans se soucier de la consigne — quitte à ce que les notes autour du texte tendent à prendre sa place.
    Je devrais peut-être penser à un codicille du codicille...?

  • 1945 : j’aimerais beaucoup voir la photo...

  • La photo pour le #3, oui, je n’y avais pas pensé... Mais la voici, à regarder aussi (surtout) à l’envers ! Merci de votre passage.

  • Merci pour la photo !
    #15 : je me souviens d’un collégien qui passait ses journées de classe à dessiner des grues, c’était son rêve de devenir conducteur de grue...

  • Je lis les notes de la #16, enfin la #16 sur les notes et je vois bien que je vais lire, lentement mais sûrement, tout le reste. Je trouve dommage que Lars Iyer existe en vrai, son titre aurait tout à fait pu être de vous.

    Un grand salut amical
    Emma

  • Un grand merci Emma ! Je ne m’attendais pas à un tel élan, ça me touche.

    J’espère qu’il ne faiblira pas à la lecture, car j’avoue que mes textes sont un peu longs depuis quelques propositions. Dites-le moi au cas où, que je sache si ça vient de moi, ou de Lars Iyer qui m’aurait mal conseillé... Dans ce cas, je réinventerai son livre cette fois. Et tant pis si je ne suis pas encore à la hauteur.

    Un salut tout aussi amical Emma.

  • Vertigineuse votre 17 - Touchante votre note 4 et de n’avoir oublié personne - quant aux conseils de Genet... merci !

  • Merci Béatrice. Ce qui est vertigineux, c’est surtout cet atelier, le foisonnement des univers et des styles. Pour la citation des participants, c’est assez facile. L’idéal aurait été de citer tout le monde. Mais impossible. Je l’ai fait pour une dizaine, parmi les premiers à énoncer leurs "règles". C’est très (trop ?) symbolique. Comme une reconnaissance à l’heure où l’atelier bascule. Je l’ai dit : je suis "romantique". Bien bien loin de Genet... Encore merci Béatrice.

  • Merci Will pour cette 17. (et pour les autres). Je ne peux plus écrire après vous avoir lu, c’est foisonnant, drôle, profond, super. Merci beaucoup.

  • Oh merci beaucoup. Mais ne me faites pas peur comme ça ! Dites-moi que vous avez repris votre plume. Je veux bien admettre qu’un texte puisse faire marquer un temps d’arrêt. Mais c’est pour mieux reprendre de l’élan. Si ce n’est pas le cas, là, le texte est raté. Faites alors comme si vous n’aviez rien lu. Et lisez les textes des autres. Encore merci Simone.

  • Cher Will, ça va vite très vite dans votre tête, ça va a droite à gauche puis à droite et de nouveau à gauche... j’aime beaucoup ! Et merci pour votre clin d’oeil a ma modeste contribution biographique

  • Géraldine, c’est vrai que ça va vite parfois, quand c’est lancé et que je reporte la réflexion critique pour après. Mais là, c’est quand même allé un peu moins vite que ça en a l’air, justement à cause des "règles" des autres avec lesquelles je me suis fait, parfois, taper sur les doigts, avant de trouver la bonne mesure. Sauf avec votre fiche biographique, que j’aime beaucoup. Merci !