le roman de Vincent Francey
Enseignant, musicien et blogueur, j’écris depuis toujours, notamment sur le blog www.lie-tes-ratures.com mais aussi, depuis l’atelier d’été 2018, autour de ma ville de Fribourg, en Suisse, sur fribourgs.com. Présent également sur YouTube, j’essaie d’explorer des chemins de traverse tout en réfléchissant à mes lectures et à cette étrange manie d’écrire qui nous saisit parfois.

20. L’enfant sur le banc


Il se leva du banc, contourna les poules, jeta un coup d’œil à la jeune fille, puis il sauta. Ce n’était plus le même banc. Il se trouvait désormais au chaud dans la cuisine, entouré par les senteurs rassurantes du bois qu’on brûle. Il s’approcha du fourneau, ouvrit le lourd couvercle, ajouta une bûche, attendit quelques secondes que la bûche prenne feu et que des flammes orangées commencent à monter vers son visage penché. Il referma le couvercle, posa sa main sur le radiateur bouillant puis l’en retira. Il marcha à pieds nus vers la porte, enfila des bottes, se retourna : il n’avait pas remarqué la grand-mère qui, assise sur le banc, lisait le journal en commentant les titres et en ne s’attardant que sur la page des morts, lisant les âges, celui-là huitante-cinq ans, un bel âge, celle-ci quarante-sept ans, d’une longue maladie, paix à son âme, un cancer sans doute. L’enfant fit un signe de la tête à la grand-mère, qui ne répondit pas : trente-six ans, accident de la route, triste histoire. Dans le corridor, les vers à queue pullulaient. Il fit attention à ne pas les écraser, regarda un instant ce cheval dessiné au crayon papier qui semblait si vivant, puis il ouvrit une nouvelle porte et se retrouva dehors. Une forte odeur de purin l’envahit. L’enfant aimait cette odeur de purin et ne comprenait pas pourquoi tout le monde se bouchait le nez quand un relent de celle-ci soudain traversait l’air sans odeur des rues du bas du village. Le grand-père était appuyé sur une grande perche qu’il faisait aller et venir dans le creux. Il brassait le purin comme on brasse la soupe, respirait profondément, se gavait de ce parfum que lui aussi aimait par-dessus tout. C’était l’odeur de sa vie, au grand-père, le purin, l’odeur de la ferme et de la campagne, l’odeur des salopettes quand on les enlève le soir avant d’aller au lit. L’enfant ne dit pas un mot au grand-père, qui lui lança un sourire furtif, puis il marcha sur les cailloux jusqu’au noyer. Il posa ses mains sur le tronc de l’arbre. C’était dur et c’était sec. Il ferma les yeux, commença à compter, mais il n’y avait personne pour jouer et le noyer avait été coupé. Il rouvrit les yeux : d’un côté, c’était la route, et c’était interdit ; de l’autre, c’était chez l’oncle, et l’oncle, on ne savait jamais s’il serait de bonne ou de mauvaise humeur. L’enfant, n’entendant aucun cri, se dirigea vers la maison de l’oncle. Celui-ci se tenait debout, avec son veston bleu, derrière la remise. Quand il vit l’enfant, il lui sourit. L’oncle, se dit l’enfant, a le même sourire que le grand-père, l’oncle et le grand-père sont frères mais ni l’un ni l’autre ne sourient, d’habitude. L’oncle plongea sa main dans sa poche. Il en sortit un bonbon à la menthe qu’il tendit à l’enfant. Merci. L’oncle se retourna soudain et s’en alla sans dire un mot. Il avait du travail. L’enfant froissa le papier blanc puis il porta le bonbon à sa bouche, c’était frais et ça collait aux dents. Le bonbon fondit et l’enfant marcha jusqu’au hangar. Odeur de tabac humide et d’huile de vidange. L’enfant fit le tour du silo, il grimpa sur l’échelle et se mit à chanter. L’écho l’imita. Mais les jambes de l’enfant sur l’échelle tremblaient, impossible de redescendre, il était coincé. Alors l’enfant cria. L’écho l’imita. Personne ne vint. Il y avait seulement dans son nez la persistance du maïs pourri et dans sa gorge un souvenir mentholé qui s’évapora. L’enfant pensa à la jeune fille, il pensa aussi aux poules, à la grand-mère, au grand-père, à l’oncle et à l’écrivain public, puis il sauta.

Codicille : Parmi les éléments du décor, dans la cuisine de mes grands-parents, il y avait ce tableau d’Albert Anker, Jeune fille nourrissant les poules, où il y avait cet enfant assis sur un banc. Cet enfant, je l’ai imaginé non pas entrant dans le tableau mais en sortant pour explorer la ferme où je vivais quand j’étais moi-même enfant. L’enfant, qui pourrait être un peu moi, rencontre ainsi les personnages réels de mon futur roman autobiographique, mon grand-père Robert à l’Hayrou, ma grand-mère Marie-Thérèse et mon grand-oncle Benoît.

19. Journal de Robert à l’Hayrou


proposition de départ

La cuisine. Nous sommes assis l’un à côté de l’autre. Elle coupe le pain. Derrière nous – il y aurait un peintre, je crois que ça l’inspirerait, nous deux assis à la table de la cuisine – les tableaux d’Anker ; l’écrivain public, ce serait moi, la jeune fille aux poules, ce serait elle, et le tableau qu’on ferait de nous, c’en serait l’écho, mais à quoi bon ? Je mords dans ma tartine, elle verse un peu de café dans mon lait, elle parle, j’écoute. On entendra bientôt les enfants dévaler les escaliers, ils mélangeront les céréales et le yogourt, je leur dirai que c’est de la bouillabaisse et ils riront. C’est bien qu’il y ait des enfants dans la maison. Sans eux, ça irait encore plus mal. Parce que ça va mal, forcément ça va mal, tout va de mal en pis, on va de nouveau avoir une crouille récolte, il va grêler, les vaches vont choper des quartiers, il va geler, le tabac sera trop humide ou trop sec mais sûrement pas comme il faut, ça sent l’orage, mes reins me tirent, mon poumon s’essouffle, mon cœur va bientôt lâcher, il y aura du mildiou dans les patates et du bostryche dans les forêts et du chômage dans les usines, et bientôt il y aura la guerre, c’est inévitable, il faudrait une bonne guerre pour relancer l’économie, voilà ce que je pense, même si la guerre on aimerait que ça n’arrive jamais, mais les enfants arrivent et on cesse un instant de broyer du noir, il y a la petite dernière surtout, pourquoi celle-ci plus que les autres ? Peut-être parce que moi aussi je suis le petit dernier, le plus fragile, parce que ni Benoît ni Maria ne sont fragiles, ils ont une santé de fer et ils aiment voir du monde, aller au loto, sortir, batailler, alors que moi j’aime être là, assis avec elle devant l’écrivain public et la jeune fille aux poules, j’aime le lait avec un peu de café ou de la chicorée dans ces paquets rayés en bleu et jaune, mais attention, pas trop de café dans le lait, je n’aime pas ce qui est fort, et j’aime les enfants quand ils mélangent leur bouillabaisse et qu’ils boivent leur Banago et qu’ils s’en mettent plein la figure et qu’elle les traite de mônets, va te débarbouiller le mouset, j’aime cette vie simple, cette vie sans chichi, on se lève le matin, on déjeune, on travaille, on mange du salé à midi, on travaille, on tresse des corbeilles en osier et des petits paniers pour aller aux œufs, on mange l’omelette crue au souper, on regarde la télévision, les nouvelles, bien sûr, Pierre-Pascal Rossi, la météo surtout, Maria Mettral, la publicité, Silence Puissance Mitsubishi, Temps Présent, Claude Torracinta, Spécial Cinéma, Christian Defaye, le début du film, et quand je l’entends qui commence à ronfler, la boxe, Bertrand Duboux. Pourquoi est-ce que j’aime tant la boxe ? Je surveille qu’elle ronfle toujours, parce qu’à elle, ça ne lui plaît pas, la boxe, des hommes à moitié nus qui se tapent dessus, ça la perturbe, plus le fait qu’ils soient à moitié nus que le fait qu’ils se tapent dessus, ça la choque, mais la boxe, c’est autre chose, c’est beau, la boxe, c’est viril, les femmes ne peuvent pas comprendre, en tout cas elle, elle ne peut pas comprendre, alors si je vois qu’elle se réveille, je change de chaîne, je remets le film, elle me demande si c’était bien et je réponds oui pour lui faire plaisir, elle ne me demande rien de plus. Si elle me demandait de lui raconter l’histoire, qu’est-ce que je dirais ? Je ne suis pas très doué pour raconter des histoires, je dirais qu’il y avait des jolis paysages, des grandes plaines si ça se passe en Amérique, ou la mer, un ouragan dans l’océan, un bateau qui coule, des gens qui se noient, je ne raconterais pas les détails, parce qu’elle n’aime pas les histoires qui finissent mal, elle aime ce qui est joli, les statuettes de Lourdes qui brillent dans la nuit, les fleurs bien alignées qui font bonne façon dans le jardin, le sucre saupoudré sur les beignets, elle aime croire que tout finira bien mais moi je sais que non, rien ne finit jamais bien, quand il y a un naufrage tout le monde se noie, c’est comme ça la vie, c’est dur, ça cogne, c’est pour ça que j’aime la boxe, parce que c’est à l’image de la vie, alors bien sûr cette vie qui cogne, les docteurs qui disent qu’il faut enlever un poumon, la barre dans le bras juste avant l’infarctus, les mauvaises récoltes chaque année, cette vie qui ne laisse aucun répit, comment faire pour la supporter sans croire que la mort, après tant de souffrances, est une libération, que le Paradis, on l’aura mérité, que le bon Dieu ne peut rien nous reprocher, parce qu’on a vécu du mieux qu’on a pu et qu’on est resté debout malgré tout, malgré la guerre, malgré la maladie, malgré les mauvaises récoltes, et qu’on est comme ces boxeurs, roués de coups mais debout, c’est seulement ça qui compte, rester debout, s’accrocher à sa canne, laisser le monde tourner, le laisser s’agiter, gesticuler, le laisser parler, mais moi, au milieu de la tempête, rester debout et ne m’effondrer que quand le corps n’en pourra plus et qu’il sera K.-O. L’arbitre a déjà commencé à compter. C’est bientôt fini, tout ce cirque. Mais il est tard, on ferait mieux d’aller se coucher parce qu’on a beau tenir coûte que coûte, on est perclus de fatigue.
Codicille : Ce journal de mon grand-père reprend des souvenirs d’enfance mais aussi des éléments développés dans les propositions précédentes. Imaginer qu’il ait pu écrire un journal pour libérer les mots qu’il ne disait pas m’enchante. Imaginer qu’il ait pu laisser une telle trace me séduit. Ce n’est bien sûr pas vrai et il faudrait donc que je m’attelle à poursuivre ce journal fictif d’un homme qui fut réel.

18. 13 août 1942


proposition de départ

Circulaire du 13 août 1942 : Les réfugiés politiques, soit les étrangers qui s’annoncent comme tels lors de leur premier interrogatoire, et qui peuvent fournir des preuves, ne doivent pas être expulsés. Ceux qui cherchent refuge pour des raisons raciales, comme par exemple les juifs, ne sont pas considérés comme des réfugiés politiques. Ils sont de l’autre côté des barbelés. Ils ont arrêté d’avancer. Ils ne savent pas s’ils ont le droit de faire un pas de plus. Le soldat sait tirer. Il a l’œil. Il les a à l’œil. Il fait mine de ne rien remarquer, semble-t-il, ou alors il les attend au tournant, il sait à quel endroit précis ce n’est plus l’Italie et c’est à cet endroit qu’il vise, ce caillou-là, cette motte de terre, ce lieu précis, seulement celui-là, qu’on lui a ordonné de surveiller. S’il les voit toucher ce caillou-là, cette motte de terre, il tire. Mais ils n’y sont pas, sur ce caillou-là, sur cette motte de terre, ils hésitent, ils gesticulent, ils se parlent, et le soldat ne comprend pas ce qu’ils disent, parce que c’est de l’italien et qu’il ne parle que français. Il sait, le soldat, qu’après ceux-là il y en aura d’autres, et d’autres encore.

13 août 1942 : Le général Bernard Montgomery est nommé commandant de la huitième armée britannique en Afrique du Nord. Le soldat ignore tout des péripéties de la guerre. Montgomery, il ne sait pas qui c’est, à peine est-il au courant qu’on se bat en Afrique du Nord. Il est à la frontière entre la Suisse et l’Italie, dans le canton du Tessin, très loin de chez lui, et il a pour ordre de ne pas laisser entrer les juifs, de ne pas les laisser toucher ce caillou-là et cette motte de terre, mais il n’a pas pour ordre de tirer même s’il a l’œil, même s’il les a à l’œil, il a pour ordre de les arrêter et ce qu’il se passe ensuite, ce n’est plus son affaire, le soldat n’est qu’un simple soldat, il est là parce qu’on lui a dit d’être là, citoyen-soldat, patriote parce qu’on lui a dit de l’être, paysan avant tout. Il ne tirera pas.

13 août 1942 : Robert à l’Hayrou a dix-neuf ans. Et eux, quel âge ont-ils ? Le soldat se retourne. Ils ne sont plus là. Il n’y a qu’un caillou et une motte de terre.

Codicille : Est-ce vrai ? La circulaire et la nomination de Montgomery oui, mais Robert à l’Hayrou ? Tout ce que je sais, c’est qu’en effet mon grand-père a dû surveiller les frontières au Tessin pendant la guerre. Sans doute cela se passe-t-il après 1942. Et ces juifs, est-ce qu’ils ont pu entrer en Suisse ou pas ? Il est peut-être là, le secret, elle est là, l’histoire vraie, dans ce qui est resté non-dit.

17. Ce ne sera pas un roman


proposition de départ

Ce ne sera pas un roman, du moins pas tel qu’il en déborde des étagères. Je veux dire par là que cela ne racontera pas une histoire, avec un début, un milieu et une fin, que ce ne sera pas un récit pour y plaquer schémas narratifs et schémas actanciels, exercice 1 décrivez avec précision la situation initiale (lieu, temps, personnage principal, narrateur omniscient, focalisation interne, prolepse, analepse, tout le toutim) puis soulignez l’élément perturbateur, non, ce ne sera pas un livre pour professeurs de français et ce sera perturbé du début à la fin, exercice 2 soulignez tout.

Ce ne sera pas un témoignage, un récit de vie, une confession, parce qu’il ne s’agira pas de parler de moi mais de ces inconnus que furent mes grands-parents. Ce ne seront pas leurs mots puisqu’ils sont morts et que les mots des morts sont forcément des mots de fictions.

Ce ne sera pas lisible, je veux dire par là qu’il y aura des moments où tout le monde sera perdu, des moments qui échapperont à la reconstruction logique, des moments privés qu’on n’a pas envie de traduire aux non-initiés, des souvenirs vagues et des broderies incertaines, ce ne sera pas lisible sinon dans un rêve de lecture, l’esprit vagabondant entre les lettres mystérieuses d’un texte refusant de s’éclaircir sinon par l’imagination du lecteur.

Ce ne sera pas psychologique, il ne faudra surtout pas expliquer pourquoi les personnages agissent ainsi. Sait-on jamais dans la vie pourquoi on agit ainsi ?

Ce ne sera ni silencieux ni solitaire ni déprimant. Ce ne sera pas non plus feel good avec titre à rallonge genre L’indestructible féerie des femmes de bonne volonté ou Le premier jour du reste de ma vie ou Dis à belle-maman qu’elle est belle maman. Ce ne sera pas estampillé sentimental, parce que tout varie, parce que prime et déprime s’entremêlent, parce que tout peut toujours basculer d’un instant à l’autre du feel good dans le bad trip et belotte et rebelotte, ça monte et ça descend, ça touche le fond, ça remonte, ça replonge, ça joue du yoyo, ça s’en va et ça revient, c’est une chanson populaire, un roman fait de bric et de broc, une imitation déformée des soubresauts de la vie.

Ce ne sera pas immobile sauf quand ça le sera.

Ce ne sera pas moi qui parlerai, ce ne sera pas ma voix, ce ne sera pas la voix d’un autre non plus. Ce ne sera pas d’une seule voix, cela se transmettra et se coupera aléatoirement la parole, cela ira chercher des voix qu’on n’aurait pas penser trouver là. D’ailleurs, une voix de vieux curé, bêlante et aigrelette, avec la voix de ma grand-mère en écho, viennent me demander si D’une seule voix, ce ne serait pas le titre de ce petit livre rouge, à moins que ce soit Chantons en Église, il y en a deux ou trois par banc pour que l’assemblée puisse chanter, il y a par exemple Trouver dans ma vie ta présence que les gens aiment tant parce que c’est si profond, mais taisez-vous – il faudra parfois que je reprenne la parole – ce sont des voix parasites qui interviennent de manière impromptue et qu’il faut laisser s’exprimer, parce que sait-on jamais, dans notre roman, il pourrait y avoir une scène de foule chantant les louanges du Seigneur.

Ce ne sera pas fragmentaire et ce ne sera pas linéaire et ce ne sera pas contrôlé. Cela ne sera surtout pas planifié, parce que qui dit planification dit stalinisme et parce que notre roman n’appartiendra pas au réalisme soviétique, nous n’y enverrons personne au goulag, les personnages seront libres d’aller et venir et de penser ce qu’ils veulent, ils pourront changer d’avis s’ils le souhaitent et moi aussi je changerai d’avis à leur propos, me débarrassai de ceux qui ne me plaisent pas pour les remplacer par des nouveaux, plus malléables, parce qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et d’ailleurs tout auteur de roman est un peu stalinien.

Ce ne sera pas masqué – ras-le-bol des masques – ce ne seront pas des visages sans bouche, ce ne seront pas des esprits sans corps, ce ne seront ni des pensées sorties de nulle part ni des élucubrations sans chemises à fleurs, ce ne sera pas vaporeux, ce sera de chair et d’os.

Ce ne sera ni stable ni sobre ni sérieux. Nous soûlerons nos personnages pour les pousser dans leurs derniers retranchements, et ce faisant, nous soûlerons nos lecteurs, car nous ne concevons pas la lecture sans ivresse.

Ce ne sera pas inventé sinon ce ne sera pas inventif.

Ce ne sera pas clair. Nous rêvons d’une écriture bègue, ressassante, raturée, d’un livre cabalistique où se perdre, et pour cela, il faudra à tout prix éviter de trop en dire, prendre exemple sur ce grand-père taiseux qui ruminait dans sa tête on ne sait quoi, et il nous faudra mille pages pour tourner autour de ce je ne sais quoi sans jamais le toucher tout à fait.

Ce ne sera pas seulement l’histoire de mon grand-père. Ce ne sera pas non plus l’histoire de ma grand-mère, celle de leur rencontre, dont j’ignore tout. Ce ne sera pas non plus l’histoire de mon autre grand-père et de sa rencontre avec mon autre grand-mère, c’était au bal à Misery, il l’avait ramenée à vélo, je crois, et il y avait aussi une histoire de parapluie mais ils ne sont plus là pour raconter, je me souviens seulement qu’on avait chanté, pour leur quarantième anniversaire de mariage, cette chanson de Brassens qui disait qu’elle avait quelque chose d’un ange et que chantant cela nous avions de la peine à imaginer grand-maman avec des ailes dans le dos.

Ce ne sera pas la révélation d’un secret. Il n’y a pas de secret de famille à dévoiler, pas d’explication ultime, pas de traumatisme inaugural. Il ne s’agira pas de dénicher le cœur du problème, nous ne sommes d’ailleurs pas certain qu’il y ait vraiment un problème à résoudre. Ce sera peut-être la démarche inverse : rendre problématique ce qui avait l’air naturel.

Ce ne sera pas court.

Ce ne sera pas un conte avec quête et morale. Ce ne sera pas peuplé d’elfes et de hobbits. À peine nous permettrons-nous quelques fantômes fortuits.

Ce ne sera pas simple à écrire.

Ce ne sera pas ce que je voudrais que ce soit.

Ce ne sera pas moi l’auteur. Ce ne sera pas lui non plus. Ce sera une écriture à combien de mains, à combien de corps, à combien de morts ?

Ce ne sera pas adulte puisque les histoires de grands-parents sont toujours des histoires à hauteur d’enfant, même si le dernier de mes grands-pères n’a disparu qu’il y a quatre ans, un an après grand-maman, et qu’entre l’histoire du parapluie et le dernier Galé Gringo il s’est passé assez de temps pour que tout le monde grandisse, mais parrain, durant les nonante-quatre années de sa longue vie, n’a jamais eu le temps de jouer à l’adulte, il avait bu tellement de soupe pour devenir grand, racontait-il, qu’un jour sa tête s’était cognée au plafond et qu’ensuite il avait commencé à rapetisser. Pour Robert à l’Hayrou, c’est différent. Il nous semble tout à fait incongru de l’imaginer enfant, insouciant, avec la vie devant lui. Quant aux femmes, pas question d’enfantillages : elles ont un ménage à tenir, c’est sur leurs épaules que tout repose. Pendant que parrain chante, grand-maman travaille.

Ce ne sera pas lu et ce ne sera pas grave.

Codicille : dans un premier temps, j’ai laissé surgir des formules commençant par « ce ne sera pas ». Quelques jours plus tard, je les ai relues et ai tenté de les expliciter. Cela m’a parfois entraîner dans des digressions inattendues.

16. Notes patoisantes


proposition de départ

1. Nous avons choisi de conserver çà et là quelques expressions patoisantes afin que ce récit conserve sa couleur à la fois locale et archaïsante. La transcription graphique du patois fribourgeois n’étant pas clairement établie, nous avons opté pour une orthographe la plus proche possible de la prononciation française. Le patois fribourgeois – il serait plus exact de parler des patois fribourgeois, étant donné qu’il existe des variations notables entre celui qu’on parle en Gruyère et celui qu’on parlait dans la Broye, les deux districts dont sont originaires les personnages de ce récit – les patois fribourgeois donc sont une variante régionale du francoprovençal, langue gallo-romane distincte à la fois de la langue d’oïl et de la langue d’oc et parlée non seulement dans toute la Suisse romande – à l’exception du canton du Jura, pays de langue d’oïl – mais aussi dans les régions françaises de Bourgogne-Franche-Comté et Rhône-Alpes ainsi qu’en Italie dans le Val d’Aoste et le Piémont. Signalons en outre que le patois fribourgeois a presque été complètement éradiqué au profit du français standard, preuve en est ce Glossaire fribourgeois ou Recueil des locutions vicieuses usitées dans le canton de Fribourg, ouvrage approuvé et recommandé par la direction de l’instruction publique de ce canton que l’auteur cite à plusieurs reprises. Il existe cependant encore quelques poches de résistance. Nous conseillons à nos lecteurs, s’ils souhaitent se faire une idée de la manière dont cette langue est parlée, d’aller boire un café, servi avec sa crème double de la Gruyère dans son petit pot de chocolat, au restaurant de la Croix-Blanche – en patois la Crè-Byantse – dans le village de La Roche, où les indigènes conversent encore aujourd’hui dans le patois gruérien le plus pur.

2. L’importance du haricot dans la culture fribourgeoise ne saurait être négligée. Que serait en effet un jardin sans fanfioules (d’aucuns préfèrent la graphie fanfyoulè mais l’usage abusif du y dans la transcription du patois nous agace au plus haut point, étant donné que le francoprovençal est bel et bien d’origine latine et non grecque) ? Précisons en outre que fanfioules semble, dans l’esprit de l’auteur et dans celui de sa grand-mère, ne désigner que les haricots verts, ceux qu’on fait frire à la poêle avec des petits oignons pour accompagner le gigot d’agneau et la purée de pommes de terre. Les fèves de haricots qu’on ajoute dans la soupe aux légumes pour accompagner les gâteaux aux pommes et au vin cuit ne sont pas nommées fanfioules mais gros haricots ou haricots à perche et puisqu’il est ici question de haricots, nous nous devons d’évoquer la cassette blanche et bleue que la grand-mère écoutait en boucle dans sa cuisine et dans laquelle Bourvil chantait avec emphase ces vers inoubliables – Plus tard les paysans de France / S’agenouillant, courbant le dos / Ont l’air de faire révérence / Pour mieux cueillir les haricots – qui donnèrent lieu à une harmonisation à quatre voix que chanta jadis le fameux groupe des French Fives ou Les Cinq Francey, groupe qui vient tout juste de se reformer (avec trois chanteurs supplémentaires) et qui a mis à son nouveau répertoire, composé de chants de Noël traditionnels en français, mais aussi en allemand, en anglais, en latin et en romanche, le fameux Noël des bergers que la grand-mère interprétait sous le sapin lors des veillées de Noël juste après les poésie des enfants. Pour en revenir aux fanfioules, nous ne saurions achever cette trop longue note sans nous rappeler les heures passées à en couper les bouts, tantôt au petit couteau tantôt à la main. Cela se passait à la cuisine d’en bas, devant les tableaux d’Anker, et cela aurait semblé interminable aux enfants si le rire de Bourvil ne venait pas de temps en temps en alléger l’atmosphère ; mais laissons à l’immortel interprète de la dondon dodue le dernier mot : Et lorsque vient leur dernière heure, / On les sert autour d’un gigot / Et chaque fois mon âme pleure / Car c’est la fin des haricots
.
3. Nous voilà encore une fois emprunté au moment de mettre à l’écrit ce qui était demeuré jusque-là une marque d’oralité. Ce don s’apparente-t-il à un donc ou à un dont ? Nous sommes tenté de le rapprocher plutôt du con toulousain et du qué neuchâtelois, dont il existe par ailleurs une variante fribourgeoise limitée au seul village de Portalban. S’agit-il, comme le prétend le DicoFranPro, outil merveilleux mis à la disposition des amateurs de franco-provençal par le département de littératures et de langues du monde de l’Université de Montréal, d’un adverbe ? Nous pencherions plutôt pour classer le don fribourgeois dans la catégorie des signes de ponctuation, surtout s’il est précédé de tché, variante du qué évoqué plus haut. Le don aurait donc la valeur d’un point et le tché don celle d’un point d’exclamation, à l’instar de son utilisation dans le refrain de la célèbre Tchivra où tous les dzodzets – les Joseph, c’est-à-dire les Fribourgeois – danseront, tché don. Bref, le don fribourgeois est un parpaing.

4. Il s’agit sans doute de l’expression en patois la plus usitée de nos jours par les non-patoisants. Si on la traduit habituellement par tais-toi, bavard, nous devons bien admettre que la version française manque de saveur. On pourrait, mais ce serait aller trop loin, la rendre par quelque chose comme ta gueule, pipelette, mais le quèche tè batoille n’est en rien une insulte, ce serait plutôt un la ferme incrédule, suivi par exemple d’une expression du genre moulin à paroles ou d’un grande cancanière affectueux. Il va de soi que cette expression n’est en rien genrée même si le nom batoille s’avère féminin, ce qui valut à l’auteur de ce récit quelques déboires lorsqu’il commit les paroles d’une chanson, précisément intitulée les batoilles, dans laquelle il écrit, je cite, le poulailler caquette quand elles pondent au crachoir, elles font fuir le renard tellement elles sont bedjettes. Ces mots, inspirés du Poulailler Song d’Alain Souchon, ne brillent certes pas par leur délicatesse, d’autant plus qu’au couplet suivant, l’auteur se fend d’un cette bande d’oies, qu’on les gave dont il a admis, avec quelques années de retard, la scandaleuse misogynie, mais que le compositeur, Fabien Volery (il faut toujours dénoncer ses complices), a par ailleurs amplifié en ajoutant à la voix de soprano des cot cot pour le moins aussi dégradants que les paroles de la chanson. Notons qu’à l’occasion du même concert, l’auteur de ces grossièretés, se ramassa, dans une chanson intitulée La rioule, un râteau bien mérité.

5. Les doigts de la main – notons au passage qu’on ne donne pas de nom aux doigts du pied – sont un thème majeur des comptines enfantines – nous avons toujours eu la tentation d’écrire contines – et avant pontson, lètse-potse, grand-dâ, dam’zala, piti-dâ, il y a eu celle-ci, que nous tentons de retranscrire de mémoire : Le pouce part en voyage, l’index – déjà le souvenir s’efface, nous sommes obligés de tricher, merci Google – l’index l’accompagne à la gare, le majeur porte sa valise, l’annulaire porte son manteau – pour la suite, plusieurs versions sont en concurrence, nous choisissons celle qui nous semble la plus proche de celle que l’auteur a apprise lorsqu’il était à l’école enfantine dans la classe de Francine Bugnon à Montagny-les-Monts en 1987 – et le petit rikiki ne porte rien du tout, il trotte trotte par derrière comme un gentil petit toutou. Pour en revenir à la version patoisante des doigts de la main, il va de soi que les termes pontson, grand-dâ et piti-dâ ne sauraient susciter de commentaire élaboré. C’est une toute autre affaire pour lètse-potse et dam’zala. En ce qui concerne ce dernier, c’est-à-dire l’annulaire, nous pensons, même si nous n’en possédons pas la preuve formelle, que la présence du mot dame suggère la fonction classique de porte-bague dévolue à ce doigt, ce qui distingue guère son appellation franco-provençale de son appellation française, même si, dans une comptine (ou dans une contine), dam’zala sonne avec plus de douceur à nos oreilles que le mot annulaire, même si le doigt préféré des oreilles reste bien sûr l’auriculaire, alias piti-dâ, le gentil petit toutou de chez Francine. Quant à lètse-potse, il signifie littéralement lèche-louche, puisqu’il s’agit du doigt que l’on lèche au moment de goûter la soupe de chalet. Nous suggérons à l’Académie française, à l’occasion de son prochain dictionnaire, de remplacer l’odieux index – il est malpoli de montrer les gens du doigt – sinon par notre lètse-potse patois du moins par ce joli lèche-louche dont les sonorités nous enchantent tout en réveillant nos papilles gustatives.

6. La légende raconte qu’à Villars-sous-Mont, dans la vallée de l’Intyamon, il était une belle gracieuse, jeunette et appétissante pour les beaux yeux de laquelle deux chevriers avaient développé un fameux béguin. Celle-ci, ne sachant lequel prendre, proposa à ses soupirants, qu’elle aimait tous deux avec la même tendresse, une singulière façon de se départager : on organisa en guise d’ordalie un combat de boucs. Gringo, l’encorné, remporta la victoire, et Pierre épousa l’accorte Margot. Galé Gringo est donc un chant de reconnaissance du chevrier à son bouc, le joli Gringo. Si l’on pense bien souvent que Gringo renvoie à un jeune homme, c’est sans doute qu’on le confond avec le terme espagnol désignant en Amérique du Sud les anglo-saxons, mais le Galé Gringo de l’abbé Bovet ne saurait être confondu avec une chanson de Bernard Lavilliers, car il faut bien sûr prononcer le patronyme Gringo à la française, comme dans l’expression faire du gringue, ce qui fit d’ailleurs avec succès le brave Pierre vis-à-vis de la ravissante Margoton. Notons en outre que dans les chansons les chevriers s’appellent toujours Pierre et les armaillis Jean, à l’image de celui du Lac Noir bien entendu mais aussi de celui évoqué dans ce chef d’œuvre qu’est L’immortelle de Jean. Notons pour finir qu’en Suisse alémanique également les chevriers s’appellent Pierre ou Peter, comme le célèbre ami de la non moins célèbre Heidi, qui berça nos rêves d’enfant aussi délicieusement que ce baiser de ma mère que nous empruntons une nouvelle fois à l’abbé Joseph Bovet, qui était, selon certaines sources, le petit cousin du grand-père maternel de l’auteur, la mère de l’abbé se trouvant être une Andrey de Cerniat ou de Hauteville (il nous a été impossible de préciser ce point) comme celle dudit grand-père maternel, qui par ailleurs s’appelait André.

7. Littéralement à qui tu es toi ? Il est en effet primordial dans les conversations campagnardes de savoir qui est le fils de qui, même si certains secrets restent bien gardés, du moins au sein des familles concernées. Lorsqu’un enfant naissait hors des liens sacrés du mariage, le père versait une certaine somme d’argent à la mère de l’enfant, somme qui aidait pour l’éducation du gosse à condition bien sûr que la mère ne révèle à personne, pas même à l’enfant, l’identité du père fautif. La plupart du temps, tout cela se savait, il y avait des fuites, l’enfant ne ressemblait absolument pas à son père officiel, c’était le portrait craché du voisin ou du facteur et tout le monde riait en coin en le voyant passer. La variante de l’expression avec l’ajout du mot coutil est sans doute apocryphe mais elle montre bien la curiosité malsaine qui rongeait celles et ceux qu’on appelait les gugues, personnes bien informées qui savaient tout toujours avant tout le monde et se faisaient un malin plaisir de chuchoter dans le dos des personnes concernées. Il va de soi que de tels comportements ont aujourd’hui définitivement disparu.

Codicille : Ayant constaté que quelques-uns de mes textes comportaient des expressions en patois fribourgeois (une variante du franco-provençal, voire note 1), il m’a semblé intéressant de broder autour de celles-ci et de cette langue que mes grands-parents comprenaient encore sans la parler mais dont il ne me reste précisément que ces quelques expressions figées.

15. Couchée


proposition de départ

Elle tire la chasse puis elle va se recoucher. Sur la table de la cuisine, le beurre fond. Elle s’en fout. Ça se recongèle, le beurre. Elle est dans son lit, la robe de nuit est fripée, un peu sale, ça sent mauvais. Il faudrait se changer, s’habiller, se doucher, se maquiller. Elle est couchée sur son lit dans sa robe de nuit fripée et elle a fermé les yeux. Il y a du vieux mascara qui lui coule sur la joue. Avant de se maquiller, il faudrait se démaquiller. Quel âge peut-elle avoir ? la trentaine ? la quarantaine ? pas beaucoup plus. Elle a renoncé à séduire. À quoi bon ? Son homme s’en va tôt le matin, il revient tard le soir, de temps en temps il la tringle, par principe, en se bouchant le nez. Elle s’en fout. Un amant ? Il faudrait sortir de l’appartement pour cela. Elle se retourne dans son lit. Ses cheveux s’emmêlent. Il y en a quelques-uns qui sont gris. Elle s’en fout. Elle ne se coiffe que quand il l’emmène manger une pizza, de moins en moins souvent, les soirs où il fait semblant de l’aimer encore. Elle devrait aller chez le coiffeur. Demain. Elle ne dort pas. Elle ne dort jamais. Son esprit vagabonde, elle joue à penser, il y a des choses un peu glauques qui passent dans sa tête, des fantasmes inassouvis, des violences sans passion, des enfants la morve au nez. Est-ce que c’est une vie, ça ? Pourquoi ce ne serait pas une vie ? Elle se retourne. Par terre, il y a un vieux soutien-gorge, une cravate, le marque-page d’un livre qui traîne sur la table de nuit depuis plusieurs mois. Elle pourrait en lire quelques pages, de ce livre, histoire de se passer le temps, mais elle ne sait plus de quoi ça parle, alors elle allume la télé : une dame pimpante vend des casseroles, un monsieur souriant pose des questions à un panel d’imbéciles, un politicien en campagne serre des mains. Ça la fatigue. Elle éteint, elle se retourne, elle plaque sa tête sur l’oreiller. Des restes de bave et de sueur. Il faudrait le changer, cet oreiller. Depuis quand c’est le même ? Il lui dit tous les jours que c’est dégueulasse. Elle sait. Elle s’en fout. Demain. Elle se retourne. Sa main cherche son sexe, vieille habitude, mais elle y renonce, ce mari qui parfois la pénètre, ça lui suffit, elle n’a pas besoin de plus, de toute façon qui voudrait d’elle ? Elle se lève, laisse glisser jusqu’au sol sa robe de nuit sale, enfile un training et un t-shirt trop grands. Il y a un trou sur le t-shirt, à hauteur du nombril. Elle s’en fout. Elle range le beurre dans le frigo, ferme le bocal de confiture, prend le couteau à pain dans ses mains. La lame brille. Si elle avait un peu de caractère, elle se l’enfoncerait dans le bide et c’en serait fini, mais à quoi bon ? J’ai un mari qui ramène de l’argent, je pourrais me payer tout ce que je veux si je voulais, mais je n’ai pas besoin de grand-chose, j’ai un grand lit, je suis heureuse.

Codicille : Déjà levée ? Les cheveux ébouriffés, la robe de nuit fripée, les traits tirés. Elle a bien le temps de ranger, non ? Il y en a qui travaillent. C’est à partir de ces quelques phrases de mon texte 5 Couper le pain qu’est né ce personnage sans relief. Suis-je parvenu à réprimer toute empathie ? Sur la fin, je crains que non.

14. Le mort taiseux


proposition de départ

Le corps a perdu, ça devait arriver. Me voilà allongé, la canne a cassé. On a voulu que je tienne entre les mains ce chapelet mais il n’est plus temps de prier, c’est trop tard, il suffit de rester sagement allongé pendant qu’ils défilent. La petite fille préférée pose sa main sur ma joue et je souffre de ne plus rien sentir, puis il y a les autres, ceux à chapeaux, celles à mouchoirs, Maria qui m’inspecte, il est déjà noir derrière les oreilles, voilà tout ce qu’elle trouve à dire, Maria, ma propre sœur pourtant, et pas une larme, elle est venue parce qu’il faut venir, c’est ainsi, on vient à l’enterrement de son frère, ça se fait, et moi aussi, toute ma vie j’ai fait ce qui se fait parce que ça se fait, mais voilà Benoît et c’est lui qui pleure, Benoît le dur, Benoît le gueulard, Benoît qui ne sait pas dire un mot sans hurler, Benoît qui est là en face de moi et qui pleure en silence et moi qui aimerais lui dire ce qui ne se dit pas, mais les mots n’ont jamais été mon fort, il hurlait et je me taisais, j’encaissais, je laissais passer l’orage, et le voilà qui pleure et moi qu’est-ce que je peux lui dire, qu’il était mon frère, il le sait, que c’est parce qu’il est parti maçon que j’ai repris le domaine, il le sait, qu’il a bien aidé durant toutes ces années, il le sait, à quoi ça sert de parler si c’est pour leur dire ce qu’ils savent déjà ? D’autres trouvent des beaux mots, ils se regardent parler, ils s’exhibent en public, mais moi, qu’est-ce que j’ai à dire ? Que je les trouve vulgaires, les gens qui parlent, et que je suis heureux d’être mort parce qu’enfin j’ai le droit de ne plus rien dire, de ne plus répondre à leurs questions, de faire la sourde oreille, voilà ce que j’ai à leur dire, j’ai à leur dire que ça soulage de ne plus rien avoir à leur dire, parce que je n’ai jamais aimé parler, parce que parler, c’est dévoiler son secret, mais est-ce que j’ai un secret ? Celui des verrues, bien sûr, mais ce n’est rien de plus qu’une prière, je parle d’un secret plus profond, d’un secret qui expliquerait qui je suis, mais j’ai beau chercher, la corbeille est vide, j’ignore mon propre secret, il n’y a rien à dire de plus à propos de moi. Et à elle, que lui dire ? Merci, c’est le mot qui suffit, merci pour tout, et rien de plus, il ne faut pas abuser des mots. Il est l’heure de se ranger, de n’être plus qu’un visage qui sourit sur les photos, même si on n’a rarement souri ailleurs que sur les photos. Quand elle voudra penser à moi, elle prendra cette photo dans ses mains, elle aura mis un cadre à cette photo où je souris et elle s’assiéra sur le fauteuil du salon. Ce sera elle qui me parlera, qui me racontera ses soucis, qui priera pour le repos de mon âme, elle qui fera les questions et les réponses comme elle a toujours fait, mais bientôt elle croira que je parle vraiment, elle me verra bouger sur la photo, elle pensera à un miracle, comme quoi je serais revenu d’entre les morts, elle croit en toutes ces choses-là, elle y a toujours cru, alors elle trouvera naturel que je lui raconte comment c’est là-haut ou là-bas ou nulle part, mais il n’y a rien à raconter, je ne sortirai pas du cadre de la photo, c’est elle qui croira cela, c’est elle que se parlera à elle-même en croyant que c’est moi qui lui parle, et les autres penseront qu’elle est devenue folle, que c’est l’âge, que ce serait mieux de la mettre au home, et moi je sourirai sur la photo, non pas par envie de sourire, j’ai si rarement envie de sourire, mais je ne pourrai pas faire autrement, je sourirai sur la photo et je ne dirai rien.

Codicille : Le mort, ce ne pouvait être que ce grand-père autour de qui je tourne depuis quelques propositions. Le problème, pour le faire parler, c’est que déjà de son vivant il ne parlait pas. J’ai simplement imaginé ce qu’il pensait -– s’il parlait peu, je crois qu’il pensait beaucoup –- allongé dans son cercueil puis sur une photo évoquée dans la proposition précédente, où ma grand-mère, quelques années plus tard, avait cru qu’il revivait.

13. Marraine à la cuisine


proposition de départ

Le fait que la croûte au fromage on la trempe dans le vin rouge avant de la rissoler, le fait que les beignets aux pommes, le gâteau aux patates, le gratin dauphinois, les crêpes à la rhubarbe, ça fait rappliquer les gamins, le fait que le sirop il faut beaucoup de sucre, la moitié du verre à peu près, le fait qu’il ne faut surtout pas jeter le gras du jambon et qu’une assiette ça se mange jusqu’au bout, pas une miette ne doit rester ni le moindre grain de riz, le fait que les hommes travaillent dehors et qu’à midi ils ont faim, le fait qu’avec le froid l’appétit augmente et que rien ne vaut une tranche de lard pour faire un fond, le fait que le jardin derrière la fenêtre on en tourne la terre à la pelle carrée tous les automnes, le fait que les lignes de haricots sont alignées au cordeau, le plantoir d’un côté un bâton de l’autre une ficelle entre deux, le fait que le congélateur est bourré de cornets en plastique avec des haricots pour tout l’hiver, le fait qu’avec des oignons et du beurre à la poêle c’est fameux les haricots, le fait qu’en patois les haricots on dit les fanfioules, le fait que toute la tablée de la bénichon a rigolé du mot quand on est arrivé avec le plat en disant voilà les fanfioules, le fait que dans la purée il y a des grumeaux et que c’est meilleur ainsi, le fait que la petite poire à botzi il ne faut surtout pas l’oublier sinon ils sont scandalisés, le fait que le gigot il faut le cuire longtemps avec des gousses d’ail, le fait que toute la famille réunie ça fait chaud au cœur, la fille, le fils, le beau-fils à moustaches, la belle-fille qui n’a qu’un bras mais qui travaille comme si elle en avait deux, les petits-enfants, le mari qui bougonne, le fait que quand ils se lèvent ils se cognent la tête au lustre, le fait que les attentats du 11 septembre 2001 ont eu lieu un mardi de bénichon, le fait que le petit-fils était ce jour-là à l’école de recrue dans les troupes météorologiques près de Bière, le fait que Robert était mort depuis trois ans en 2001, le fait que sa photo parlait, qu’elle bougeait, qu’elle apparaissait puis disparaissait, la tête de Robert sur la photo, le fait que cette charrette est difficile à tirer et que l’oncle Vital est un grand pénible, le fait que Lisa de l’autre côté du pré a brûlé son AVS dans le fourneau de la cuisine, le fait que chaque matin à Adieu dont ils répondent Adieu dindon, le fait que laver la brouette et les bidons et les boilles et les couvercles avec le produit ça fait de plus en plus mal aux reins, le fait que travailler, il ne faut jamais arrêter de travailler, le fait que pour vivre heureux vivons cachés, le fait que le bon Dieu il faut le prier tous les jours si on veut aller au paradis, le fait que les flammes de l’enfer brûleront tout ceux qui ne disent pas trois Je vous salue chaque matin en se levant, le fait que la croix de Dozulé est haute de 7,38 mètres alors que la Sainte Vierge avait ordonné à Madeleine Aumont le 28 mars 1972 que cela fasse 738 mètres mais que les ingénieurs ont dit que c’était impossible, ces mécréants, alors on a divisé par dix, le fait que la Sainte Vierge est apparue à Bernadette Soubirous à Lourdes le 11 février 1858, le fait qu’elle est apparue aussi à Jacinta Marto à Fatima le 13 mai 1917 et à Maximin Giraud et Mélanie Calvat à la Salette le 19 septembre 1846, le fait qu’elle est apparue à tant d’autres qui prièrent le Sacré-Cœur de Jésus avec ardeur et dévotion et qui aujourd’hui trônent aux côtés du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le fait que les jeunes ne vont plus à la messe, le fait que par terre devant la maison en balayant on a trouvé des mégots de cigarettes et qu’on se demande qui ça peut bien être, les petits-fils ou la petite-fille qui a tout juste quinze ans et qui se fait ramener en voiture tard le soir par des hommes, le fait que Dieu sait ce qu’il se passe dans ces voitures, Dieu voit tout, Dieu sait tout, Dieu sait séparer le bon grain de l’ivraie, le fait qu’elle a le diable au corps, cette petite, et qu’il faut qu’elle prie l’acte de contrition sinon on fera appeler un exorciste, le fait que le Père Maximilien Marie Kolbe se sacrifia pour sauver un homme marié qui avait des enfants, le fait qu’il mourut de faim à Auschwitz le 14 août 1941, veille de l’Assomption, le fait qu’il a été canonisé par Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II le 10 octobre 1982, le fait qu’un livre retrace la vie exemplaire de cet homme de Dieu, le fait que cela soit un cadeau pour le filleul qui passe sa vie à lire, le fait qu’à l’intérieur du livre il y a cette prière glissée, Père très Saint, je t’offre mes actions, mes joies et mes peines – avec celles de tous mes frères – dans le Cœur de ton Fils, Jésus Notre Seigneur, pour que disparaissent les conflits fratricides, pour que l’Église de Chine enrichisse la communion catholique, le fait que Raoul Follereau a écrit que le christianisme, c’est la révolution par la charité, le fait qu’il ne faut pas oublier de fleurir les tombes pour la Toussaint, le fait que Robert est enterré à côté de Riton tout près de Gilbert au cantonnier, le fait qu’on ne le voit plus passer sur le trottoir en tirant sa petite valise, Gilbert au cantonnier, le fait que Juliette passe toujours pour aller au pain chez sa sœur, le fait que ce nouveau voisin promène son chien trois fois par jour, le fait que le samedi matin Jean-Claude passe un coup de balai à neuf heures pile, le fait que Didi le surveille depuis le jardin, le fait que Pépée ne peut bientôt plus bouger à cause de la sclérose en plaques, le fait que Violette ajoute des fleurs en plastique dans son gazon juste avant le début du printemps pour faire croire que ça fleurit plus tôt chez elle que chez les autres, le fait qu’elle est protestante mais qu’elle n’est pas méchante, le fait que Joseph titube en sortant les fumiers, le fait qu’on n’entend plus crier Benoît, le fait qu’il y a de la musique, un petit-fils qui joue du trombone et une petite-fille qui joue de la flûte traversière, le fait que la fanfare a viré l’ancien directeur après les résultats désastreux de la Fête cantonale de Treyvaux en 1980, le fait que depuis il ne nous dit plus bonjour et sa femme non plus, le fait que Joseph a basculé dans le fossé en pleine procession de la Fête-Dieu, le fait qu’aux Rogations on s’arrêtait devant toutes les croix de la paroisse et que c’était pour ça que les récoltes étaient plus abondantes à l’époque que maintenant, le fait que le fils Oberson est mort d’un accident de voiture près de la croix de Villarey, le fait qu’on serait mieux à Villarey qu’ici, le fait qu’ils m’ont caché que maman était morte, le fait que Gilberte, que Gérard, que Michel sont morts aussi, le fait que Michel avait un chalet au bord du Léman près de Thonon-les-Bains, le fait qu’il buvait trop de vin blanc, le fait que se baigner c’est mal, ça montre des parties du corps qu’il faut garder secrètes, le fait qu’on avait trouvé pour Christiane un maillot en laine qui lui piquait et qu’elle s’était plainte et que l’école avait eu une drôle d’idée de les envoyer se baigner au lac, le fait qu’à la télé on ne voit bientôt plus que ça, des femmes presque nues qui plongent dans des piscines, qui courent sur des plages, qui se vautrent dans des draps sales, le fait que Top Models on a de plus en plus de peine à suivre depuis qu’ils ont changé la tête de Ridge Forrester, le fait que les barbus ont toujours quelque chose à cacher, le fait que les moustachus ça dépend, le beau-fils a toujours eu la moustache et on n’a pas à se plaindre le lui, le fait que les bigoudis ça tire dans les cheveux, le fait que les poils c’est mal, le fait qu’avec l’âge ça tire dans les reins, pu rê tche prince comme on dit en patois, le fait que plus personne ne parle patois et qu’on ne sait plus rien d’autre que les doigts de la main et quèche tè batoille, le fait que Louis Grangier, professeur au Collège Saint-Michel, a publié en 1864 un Glossaire fribourgeois ou Recueil des locutions vicieuses usitées dans le canton de Fribourg, ouvrage approuvé et recommandé par la direction de l’instruction publique de ce canton dans lequel il se propose d’éradiquer tout ce fatras de tournures allemandes, de mots patois et d’expressions triviales de notre cru qu’on a désormais oubliées mais qui parfois sortent de notre bouche sans qu’on le fasse exprès, le fait que le curé ce soir à Notre-Dame de Tours a si bien parlé, le fait que le dimanche on ne devrait pas organiser des matchs de football, le fait que les salles de sport c’est mal, le fait que le corps c’est le diable, le fait qu’il faut rester décent et pur en toute circonstance, le fait que le monde moderne, c’est la nouvelle Babylone, le fait qu’aujourd’hui on élève les enfants derrière le cul des vaches, le fait que dans le journal on ne lit plus que les gros titres et la page des morts, le fait qu’il n’y a que des mauvaises nouvelles, le fait qu’on enterre un à un les contemporains, le fait qu’on m’a caché que maman était morte, vous vous rendez compte de ça, on ne m’a rien dit, et rien non plus pour Gilberte, pour Gérard, pour Michel, pour l’oncle Vital et pour l’oncle Élysée, le fait qu’à Villarey ça buvait sec, le fait qu’il disait, l’oncle Élysée, que la route s’était dressée contre lui donne-moi un petit verre de pomme pour tremper mon pouce blessé et vlan cul sec tout dans le gosier, le fait que le treizième tonneau de cidre était offert, le fait que Robert ne boit pas, c’est une chance d’avoir un mari correct, le fait qu’il est mort mais le fait qu’il me parle, le fait que sur la photo il bouge les lèvres, le fait qu’on ne m’a pas dit que maman était morte, et rien non plus pour Gilberte, pour Gérard, pour Michel, le fait que cette charrette est rudement dure à tirer, le fait que les clients sont pénibles, surtout l’oncle Vital, le fait que des gens viennent me voir et le fait que ces gens sont des inconnus, le fait qu’on ne m’a pas dit que maman était morte, le fait que papa aussi il paraît qu’il est mort, le fait que Robert est-ce que c’est Robert ou est-ce que c’est un autre, le fait que Je vous salue Marie pleine de grâce le Seigneur est avec vous vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles est béni Sainte Marie mère de Dieu priez pour nous pauvres pécheurs maintenant et à l’heure de notre mort amen, le fait qu’on ne m’a pas dit que maman était morte, le fait qu’ici ce n’est pas la maison, le fait que ces gens-là sont des inconnus, le fait que cette charrette est bien rude à tirer, le fait que l’oncle Vital est-ce que lui aussi il est mort, le fait que maman on ne m’a rien dit, le fait que Notre Père qui es aux Cieux que Ton nom soit sanctifié que Ton règne vienne que Ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé et ne nous soumets pas à la tentation mais délivre nous du Mal, le fait que les reins, les épaules, les genoux, les mains, la tête, tout fait mal, le fait que c’est l’heure, le fait qu’il serait temps de rejoindre maman, le fait que non pas encore, le fait qu’au seuil du passage le corps hésite, le fait qu’il faudra donner de l’argent pour des messes pour les âmes du purgatoire, le fait qu’ils arrivent avec deux chars de tabac, le fait qu’ils ont bien travaillé, le fait qu’on ne sait jamais quand il faut s’arrêter en enfilant le tabac l’après-midi au hangar et qu’ils ont beau crier stop c’est trop tard il faut tout recommencer, le fait que celui qui crie le plus fort c’est toujours Benoît et qu’on aimerait lui dire d’arrêter de jurer mais personne n’ose sauf Denise, le fait qu’à la radio les ouvriers du tabac écoutent Les Grosses Têtes et qu’on a de la peine à croire que cette voix qui raconte toutes ces horreurs c’est le même Jacques Martin qu’on regarde le dimanche après-midi, celui qui invite tous ces chanteurs et qui sait si bien parler aux enfants, le fait qu’à la cuisine on écoute toujours les mêmes cassettes, Tino Rossi, Bourvil, Gilles et Urfer, le fait que le bonheur est chose légère que toujours notre cœur poursuit mais en vain comme la chimère on croit le saisir il s’enfuit, le fait que sous le sapin on a allumé des bougies autour de la crèche, le fait que sur une étagère un peu plus loin on a disposé les rois mages à la queue-leu-leu, le fait que les rois mages ont pour noms Gaspar, Melchior et Balthazar, le fait que la mélodie dans la tête maintenant c’est Le Noël des berger, le fait que c’est si beau ces chants de l’abbé Bovet, le fait que dans la nuit l’était une étable sous le toit dormaient les bergers mais voici ce chant ineffable qui descend subtil et léger, le fait que, comme l’a si bien dit le Cardinal Lustiger, chaque refus de l’amour est une victoire de la mort, le fait que le 4 août c’est la Saint Jean-Marie Vianney, curé d’Ars, le fait que la Saint Maximilien Kolbe c’est le 14 août et que c’est la veille de l’Assomption de la Vierge Marie, le fait que l’Assomption est la fête patronale de Notre-Dame de Tours, le fait que frère Charles dit la messe ce jour-là à l’abri, le fête que le chœur-mixte y chante Sois l’étoile ô Notre-Dame, le fait que Dieu nous guide, le fait que souvent on se perd dans ces couloirs, le fait que cette charrette est rudement dure à tirer, le fait que maman est morte, le fait que personne ne m’a rien dit ni pour Gérard ni pour Gilberte, ni pour Isidore, ni pour Michel, le fait que Rosette n’est pas morte, le fait qu’elle habite à Genève, le fait qu’elle porte une perruque, le fait qu’elle sent la cocotte, le fait qu’elle n’est plus venue depuis longtemps par chez nous, le fait que maman est morte mais qu’on ne m’a rien dit, le fait que Robert est en cure thermale à Lavey-les-Bains, le fait que Violette dépose L’Illustré sur la barrière du poulailler une fois qu’elle l’a lu, le fait que les photos dans L’Illustré sont choquantes, le fait que les jeunes femmes d’aujourd’hui sont toutes des dévergondées, le fait qu’il ne faut pas céder à la tentation, le fait que les cochons ne deviennent pas vieux mais que les vieux deviennent cochons, le fait que les buffets de la cuisine sont chaque année repeints en beige, le fait que le banc devant la maison est chaque année repeint en vert, le fait qu’il y a dans le buffet la toupine de saindoux pour les taillés au greubons, le fait qu’il y a dans la cave des bocaux de confiture aux cerises et aux abricots et aussi de la gelée aux coings et de la cugnarde, le fait que la choucroute fermente dans un tonneau, le fait que les vers à queue pullulent dès que c’est humide, le fait que les poules se baladent sur le tas de fumier, le fait que le pruneautier penche de plus en plus et qu’il serait temps de le couper, le fait que le silo résonne quand il est vide, le fait que le Père Robert est vietnamien et que les mauvaises langues le surnomment Maïc parce qu’il ne sait pas prononcer le mot maïs, le fait que personne ne comprend jamais rien à son sermon, le fait que le curé d’Avenches porte aussi une perruque et le fait que soudain il l’a enlevée en pleine messe, le fait que le curé de Payerne est soporifique, le fait que Solange chante Tu es le Dieu des grands espaces et des larges horizons, le fait que la Vie Montante se réunit tous les mardi soir et le MADEP un samedi matin par mois, le fait que le samedi après-midi il faut nettoyer le bassin à la brosse métallique, le fait qu’il est écrit sur ce feuillet De la pluie à la source ?, le fait que c’est écrit de la propre main de marraine et que cela date d’août 1995, le fait que maman est morte, le fait que Gilberte et Gérard et Michel et Robert et Isidore et Benoît et Violette et Pépée et marraine sont morts aussi.

Codicille : alors que dans la proposition précédente, mon grand-père se tenait immobile au milieu de son domaine, il aurait été naturel que ce soit vers lui que les faits accourent, mais l’image de la femme à la cuisine évoquée dans la vidéo m’a poussé à choisir de reconstruire le monde de son épouse, ma grand-mère et ma marraine, un monde de travail et de religion.

12. Tenir bon


proposition de départ

le corps se cramponne à la canne cela cherche en soi la verticalité mais la terre tire sur les reins les jambes le dos et le corps lutte il se débat il s’acharne il sait que c’est perdu mais il faut tenir bon pour un jour pour une heure et il faut regarder le ciel

c’est le monde qui tourne autour du corps les enfants sur des vélos le fils sur le tracteur la femme au jardin c’est le monde qui tourne et le corps qui tient le monde et quand le corps s’effondre le monde tombe avec

se concentrer pour trouver le lieu du corps sans douleur parcourir un à un les muscles et les os ralentir les battements du cœur – le corps sait que c’est par le cœur qu’il lâchera c’est déjà arrivé cela reviendra ils appellent cela infarctus –- et respirer avec ce seul poumon qui reste

il s’agirait de ressentir l’absence du membre perdu comment cela se traduit c’est moins d’air qui remonte c’est l’essoufflement c’est suffoquer dans l’immobilité et la belle-fille qui n’a qu’un bras est-ce que c’est différent que de n’avoir qu’un poumon

l’humidité s’infiltre sous la peau le corps est un baromètre

autour c’est le domaine et ce corps est encore là pour dire que c’est mien que la terre la ferme le hangar le bassin cela ne tient que par cet homme cramponné à sa canne mais c’est le contraire qui advient le corps ne s’écroule pas parce que la terre la ferme le hangar le bassin la petite-fille préférée

elle n’a pas peur de toucher ce corps raide elle papillonne autour elle pépie on se sent comme un épouvantail où des hirondelles auraient fait leur nid et le cœur s’emballe quand l’automne arrive

on s’efforce au fond du corps de retrouver l’enfant qu’il fut mais on y trouve la certitude qu’aucune cellule de ce qu’a été ce corps des temps anciens n’est resté vivante et on soupire de se sentir étranger à soi-même

le corps s’il sait s’écouter s’entend vieillir

Codicille : l’image de corps immobile qui m’est venu immédiatement à l’esprit est celle de mon grand-père Robert à l’Hayrou, cramponné à sa canne près de la ferme familiale. J’ai repris pour commencer ce texte une phrase de la proposition précédente et y ai remplacé les mains par le corps, puis j’ai essayé d’imaginer ce que le corps de mon grand-père ressentait vers la fin de sa vie.

11. Les mains de Robert à l’Hayrou


proposition de départ

Ses mains sont repliées sur un chapelet mais elles ne prient plus, ce sont des mains blanches et ridées, des mains froides, des mains sans vie, des mains qui prennent enfin du repos, froissées, crevassées, écorchées par la vie, ce sont des mains de travail et de prière, des mains pour une vie où ce furent les mains qui parlèrent, les mains qui pleurèrent, les mains qui semèrent. Geste auguste, écrivent-ils, geste disparu, dans le creux de la paume les grains poignée par poignée enfoncés puis l’envol, la main s’ouvre, elle se tend, libère la vie qui vient, les grains dans la main puis dans le ciel puis dans la terre, geste plus divin qu’auguste, la main du semeur est une main qui chante -– et j’entends cette voix, celle de parrain, paysan lui aussi, et je sens le frisson perlé de l’herbe des campagnes le long de mon échine -– les mains mortes de mon grand-père reprennent vie, ce sont des mains dont les doigts épais caressent les grains du chapelet, ces grains-là ne volent pas, ils ne retournent pas à la terre, ces grains-là font s’envoler les voix – et j’entends cette autre voix, celle de ma grand-mère –- ce sont des mains qui prient, des mains qui tremblent quand il est dit donnez-nous aujourd’hui notre pain de ce jour –- et la voix de parrain chante les blés prometteurs ; chanter, c’est prier, et l’on chante autant avec les mains qu’avec la voix -– les mains de mon grand-père caressent les grains du chapelet, des grains durs, des grains froids, des grains sans vie, des grains pour la voix, puis ses mains se posent sur le ventre chaud de la vache, ses doigts pressent lentement le pis, il faut trouver le rythme qui convient, ne pas lui faire mal, laisser jaillir le lait, passer un doigt dans la mousse onctueuse, le porter à la bouche, dire merci à la vache et au bon Dieu, et voilà à nouveau la voix de ma grand-mère, le nom patois des doigts qu’on récitait en cadence, pontson, lètse-potse, grand-dâ, dam’zala, piti-dâ, et le doigt qui goûtait le lait, c’était lètse-potse, et avec lui c’est la langue perdue qui renaît – la voix de parrain chante Galé Gringo ; dans une semaine il sera mort mais il chante encore –- et lètse-potse, c’est le doigt pour lécher le pot mais c’est aussi le doit tendu qui pressera sur la gâchette quand il sentira que ce sera le moment ; lètse-potse, c’est le doigt qui tue, la tension est extrême, le métal est glacial, il s’agit pour le doigt de trouver l’immobilité parfaite puis la vivacité du déclic, cela dure à peine une seconde et c’est cette seconde qui décide qui sera vivant qui sera mort, le doigt attend, les voix se taisent, c’est à peine un instant et c’est une éternité, puis c’est fini, le doigt transpire, il a joué son rôle, c’est le doigt du destin, l’arme est chaude et c’est à l’œil de juger ; dans la main de l’autre, il y a cette verrue qu’il faut extirper et le pouce humecté trace une croix sur l’immondice et la voix se pose sur elle, le pouce n’est que le faire-valoir de la voix mais les mots que profère cette voix, ses incantations, ses formules magiques, personne ne les entend, c’est le pouce qui parle à la verrue, le pouce qui la maudit, le pouce qui accomplit le miracle, mais le pouce, et lètse-potse, et les autres, se figent à nouveau, les mains se cramponnent à la canne, elles sont posées l’une sur l’autre, on voit des veines épaisses et des plis, on retrouve dans la paume la pelle et le râteau, la fourche aussi, et la hache, mais les mains n’ont plus la force de soulever ce qu’elles portent, elles s’y appuient seulement, elles pèsent de plus en plus lourd, elles ont oublié les gestes immémoriaux du paysan, ce sont bientôt des mains pour le tombeau.

Codicille : Dans le texte consacré à mon grand-père Robert à l’Hayrou (proposition 7), les mains sont d’emblée mises en évidence, raison pour laquelle je suis parti de ce texte pour n’y laisser que les mains ou pour raconter la vie de mon grand-père du point de vue de ses mains (ce serait plutôt un point de toucher). Des voix sont venues se superposer aux mains de mon grand-père (pas la sienne, c’était un taiseux, mais celles de ma grand-mère, celle de mon autre grand-père et celle de Victor Hugo dans le « geste auguste du semeur »).

9. Au creux de la Chettaz


proposition de départ

La terre est brune et tout autour il y a du vert. Des gouttes tombent depuis les feuilles. La terre, se concentrer sur la terre. Quel est ce bruit ? Un train, rien. Si des gouttes tombent depuis les feuilles, c’est qu’il a plu, et s’il a plu, c’est dangereux. Sur la terre -– retenir son souffle, ne pas crier -– il y a ça qui grouille et bientôt c’est la cascade qu’on entend, ça scintille, c’est joli, on est arrêté devant et ça éclabousse, c’est frais, c’est agréable sur la peau, ça chatouille. Déjà aller là-bas ? La pierre est sèche. Il y en a qui écrivent des noms mais ce sont des noms de gens qui sont morts.

Feuillages, mousses, troncs d’arbres en travers du chemin, l’humidité de l’écorce, cette écorchure, cette mollesse au sol quand on avance et qu’on se perd au milieu des libellules et des limaces avec le vent dans les hauteurs et soudain l’étrangeté d’un train, des gens assis qui lisent le journal, des gens pleins de soucis, mais déjà ça tombe goutte à goutte et ça éblouit et ça chahute, on a peur que ça glisse et il y a ces cris, ces questions sur le temps qui passe, cette pierraille qui s’effondre, cette présence à peine éprouvée.

Ce silence, toujours, et le vert, le beau vert d’après la pluie, la douceur de la terre, mais rien de cette douceur en réalité, aucun parfum sinon si loin dans le passé. On est sous la cascade, c’est une douche, ce serait frais si on pouvait mais c’est un fantasme et les reflets d’arc-en-ciel dessinent un sourire à l’envers. Comment c’était ? La pierre n’est pas dure. La pierre n’est pas la pierre. Les noms qu’ils ont écrits ne sont pas nés. À quoi bon creuser une cheminée ?

Codicille : parmi les lieux décrits auparavant, pourquoi celui-là ? Peut-être parce qu’il est le plus mystérieux des huit, peut-être aussi à cause des personnages qui le hantaient déjà avant que leur point de vue ne soit écrit. Hésitation après avoir écrit de retourner sur place, mais il n’a pas assez plu, se contenter donc d’envoyer très vite -– trop ? –- trois regards avant de m’en aller quelques jours changer d’air.

8. Je reviendrai à Montagny


proposition de départ

C’est un banc d’angle, une table, deux chaises. Reproduction d’un tableau d’Albert Anker : une jeune fille donne à manger aux poules. Dans un chausson de carton, des crayons, des ciseaux, la liste des commissions. Ça sent le beignet aux pommes, le lard, le feu des bûches dans le fourneau. La fenêtre donne sur le jardin. En faisant la vaisselle, on y devine les grappes de raisin sur le mur.

On a fauché avant-hier. Un tracteur passe la pirouette. Ce n’est pas encore assez sec. Le problème, c’est la pente. On voudrait que ce soit partout beau plat mais rien à faire, c’est en côte. Un pylône en plein milieu, de la poussière, une haie au bout du champ où l’on a mis au frais dans le ruisseau les bouteilles de limonade. Aux trois heures, on aura le droit d’y verser un chouia de bière pour faire comme les grands.

Les promeneurs commencent par lire le panneau orange, puis ils montent le chemin, boivent une goutte d’eau au bassin et contemplent les deux dragons. Il faut ensuite prendre les escaliers. En bas, ça ressemble à un mur de salle de bain. Plus haut, des restes de Moyen-Âge réveillent des légendes oubliées, un moine dont on a assassiné le chien, le beau Thibaut s’amourachant d’une sorcière, Lady Diana rencontrant la mort dans la nuit du 30 au 31 août 1997.
On baisse la tête pour entrer mais il faut aussi faire attention à ses pieds, ne pas s’encoubler dans la rigole et choisir la bonne seille, ne pas mélanger les couleurs, ne pas oublier que pour les Lime Cut il y a une consigne. Plus on avance vers le fond, plus c’est rempli de cartons et de vélos rouillés. On s’arrête d’habitude à la tireuse à bière ou au frigo. On craint, plus loin, d’y éveiller des monstres assoupis.

Dans ce qui fut un bureau s’amassent les restes d’une vie : une photo du pape Jean XXIII, Beethoven, des romans d’espionnage genre Strip-tease pour OSS 117, un parapluie Marlboro rouge et blanc, un perroquet tissé, un Jéroboam vide qui contint jadis quelque grand cru bon marché, et de la poussière, beaucoup de poussière qui vole dans l’air sec quand un rayon de soleil franchit la crasse du vieux Velux.

Ruines grillagées au cœur de la forêt. Orties, rouille, interdictions. L’herbe a poussé sous les pattes des lamas. On venait le dimanche, on buvait un sirop, on avait le droit si on était sage de faire un tour en poney. Un jars fâché avait pincé le cousin jusqu’au sang. Puis une chanteuse canadienne a eu un coup de cœur. La nuit, des jeunes viennent boire, fumer, graffer. Ils n’ont jamais entendu parler d’elle.

Un drapeau vaguement rouge qu’on a aguillé à la paroi, une date brodée : 1875. Du lierre monte jusqu’à la toiture, avec des relents de bière, des copeaux pour cacher les vomissements, les photos de la sortie Playa del Ingles – celles montrables – et de la fumée partout en guise de brouillard même si c’est interdit, et aussi des gens qui suent et des gens qui hurlent et par-dessus ce tohu-bohu des chansons de Michel Sardou au goût de hot-dog froid.

Des limaces pour faire peur aux petites filles rousses et entrer dans une jungle de jeux vidéo où sifflent régulièrement des trains invisibles. On avance prudemment à cause des sables mouvants, on tente de se rapprocher de la cascade. Et la grotte à Pétaule ? D’aucuns prétendent qu’un fantôme s’y est réfugié. Les enfants n’en croient pas un mot. Il faut une cheminée à cette maison, dit le petit garçon. Pétaule est bien d’accord.

Codicille : la difficulté principale fut de choisir les lieux, tous situées, même si pas toujours décrits avec exactitude, dans ma région d’origine, celle où je suis revenu vivre récemment. Les personnages qui habitent ou qui hantent ces lieux sont et ne sont pas ceux déjà nommés dans les propositions précédentes. Après avoir choisi huit lieux et écrit quelques lignes immédiatement après avoir pris connaissance de l’exercice, je suis allé me promener. De nouveaux lieux se sont imposés et ont effacé une partie des lieux initiaux. Cette liste de lieux est pour moi liée à un projet de vidéo-récits que j’ai commencé il y a peu et qui, comme ce texte, s’intitule Je reviendrai à Montagny.

7. Robert à l’Hayrou


proposition de départ

Robert à l’Hayrou mourut. Il fait chaud. C’est juillet. Il n’a pas pu venir au dîner de quartier. Son corps est allongé, raide, pâle, sérieux comme il le fut de son vivant, les mains repliées sur un chapelet alors qu’autour de lui défilent ceux de sa vie : la tante Maria le trouve déjà un peu noir derrière les oreilles, l’oncle Benoît pleure, Jean-Marie dans l’écurie frappe du poing l’épaule de son fils. C’est un geste d’affection, et d’affliction. Le téléphone dans la cuisine d’en bas, celui qu’on garde aujourd’hui pour le cadran et pour le souvenir, celui qui ne sonne qu’aux grandes occasions, annonce la nouvelle à marraine. C’est le début de la folie qui l’emportera. On ne survit pas à un troisième infarctus. Robert à l’Hayrou travailla. Il tient une fourche dans ses mains caleuses. Il ratelle. Il pousse la brouette. Il est assis sur le vieux Deutz. Ça n’arrête jamais. Il ne faut jamais s’arrêter. Quand on n’en peut plus, on surveille le travail des autres. Il ne faut pas laisser un seul brin d’herbe coupée sur le pré, on pourrait manquer de foin cet hiver. Il brasse le purin avec le caouet et il respire à plein poumon – le seul qui lui reste – les puanteurs du creux. C’est une odeur aimée, l’odeur de la paysannerie, l’odeur des vaches et des labours. Robert à l’Hayrou parla peu. Il est immobile, appuyé sur sa canne, et il se tait. Il aiguise la faux, il mange, il sort les fumiers, il lit La Liberté, toujours la page des morts pour commencer, puis la météo, mais en faisant tout cela il se tait, il n’ouvre pas la bouche, ce n’est pas poli de desserrer les lèvres quand on a la bouche pleine, il n’est pas nécessaire de parler si l’on n’a rien à dire, alors Robert se tait et il pense, mais nul ne sait à quoi il pense, son silence pousse à croire qu’il broie du noir. Robert à l’Hayrou garda la frontière. La guerre dure depuis quatre ans. Nous sommes en 1943. Robert est au Tessin et il sait qu’en Italie il se passe des choses épouvantables. Il le sait parce que les misérables sont de plus en plus nombreux à affluer, des juifs à ce qu’on dit, mais ça ne se voit pas sur eux. Que faire ? Circulaire du 13 août 1942 : Les réfugiés politiques, soit les étrangers qui s’annoncent comme tels lors de leur premier interrogatoire, et qui peuvent fournir des preuves, ne doivent pas être expulsés. Ceux qui cherchent refuge pour des raisons raciales, comme par exemple les juifs, ne sont pas considérés comme des réfugiés politiques. La question reste entière. Que faire ? Robert hésite. Il y a des enfants, des femmes, on ne peut pas faire comme si ces gens-là n’étaient pas des humains. On dit que Mussolini est en prison quelque part dans la montagne. Certains racontent qu’il s’est évadé et qu’il se venge sur les juifs. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Robert est déchiré entre le devoir et l’obéissance. Robert à l’Hayrou se maria. La mariée est belle, elle porte une robe blanche, on doit poser devant le photographe et serrer des mains à n’en plus finir. Robert n’aime pas être au centre de l’attention mais il est fier de se marier. C’est un grand jour. Il pourra reprendre la ferme, même s’il est le cadet. Son frère est encore célibataire et on ne tient pas un domaine quand on est célibataire. Sa femme est travailleuse. Elle lui donnera de beaux enfants. Des garçons, il espère. L’avenir est assuré. À moins que. Il ne peut pas s’empêcher d’envisager le pire, même en un jour comme celui-ci. Robert à l’Hayrou tomba malade. Il sait que sa santé est fragile, que cela a toujours été ainsi, qu’il est une petite nature, endurant à la douleur mais fragile. Ce qu’il ne sait pas, c’est que ce n’est que le début, qu’il y aura les poumons et le cœur et la lèvre et les maladies de l’âme aussi, celles que les docteurs ne savent pas soigner. On devrait arrêter de se tuer à la tâche si on est malade mais quand on a des terres, quand on a des bêtes, ce n’est pas à l’homme de décider, c’est à elles, aux terres, aux bêtes, qu’on se sacrifie, et on a beau être propriétaire, ce sont elles qui nous possèdent. On dit que traire les vaches c’est gouverner mais il suffirait qu’un seul matin on ne se lève pas pour que tout change. Et les moissons non plus n’attendent pas. Elles se fichent qu’on soit malade. Quand le blé est mûr, le blé est mur et on n’a pas le droit de rester au lit, pas avec deux enfants à charge, alors on serre le poing dans la poche de la salopette, on enfile ses bottes et on trime. Robert à l’Hayrou fut nommé roi du tir. Il a un cordon en travers du ventre. Il se tient droit, digne, le visage presque souriant. Il pourrait crier de joie mais il ne sait pas comment on fait. Impassible, il prend son temps, son œil fixe la cible, rien ne saurait le perturber, il sait que la concentration que nécessite l’exercice du tir à trois-cents mètres lui convient, qu’il est, quand il ne sent pas la colère monter en lui, le calme incarné – son père s’appelle Placide et lui-même a pour deuxième prénom Pacifique – alors Robert pose le doigt sur la gâchette puis il choisit le moment précis où il sait que ça va faire mouche. C’est fait. Il monte sur le podium. Il est gêné, ne sait pas où se mettre et n’a qu’une idée en tête, rentrer à la maison pour leur montrer. On lui passe une médaille autour du cou et Robert repart avec une boîte de ces verres à vin blanc où sont imprimés le Cervin et le souvenir de l’Amicale des Diables Verts. Robert à l’Hayrou fit une cure à Lavey-les-Bains. C’est dur de quitter la maison mais le docteur dit que ça fera du bien. Robert prend les eaux, il s’assied sur une chaise longue, il tourne les pages de L’Illustré. Certaines sont arrachées, d’autres à moitié découpées. Marie-Thérèse a pris grand soin de lui éviter toute tentation. Pas de corsage échancré, pas de maillot de bain, rien qui pourrait lui donner de mauvaises pensées. Ce que son épouse ignore, c’est qu’au bord de cette piscine, des femmes il y en a, des poitrines et des fesses il y en a, mais que cela ne lui fait ni chaud ni froid, à Robert, parce que ce dont il rêve, c’est de retrouver sa terre et ses petits-enfants, alors il s’écrit à lui-même une carte postale pour que le facteur ne confonde pas les deux Marie-Thérèse Francey du village –- Robert de la Scie, il y a moins de risques, c’est à Montagny-les-Monts –- et une fois que c’est fait il recommence à s’ennuyer. Ils viendront dimanche mais on n’est que mardi. Le temps est long. Robert à l’Hayrou pria le chapelet. Ils sont assis tous les deux sur un fauteuil, au salon. Elle commence. Au nom du Père et du Fils et Saint Esprit. Il répond. Amen. Puis ça continue. Elle dit le début des prières et il se joint à elle un peu après. Je vous salue Marie pleine de grâce : le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Il lutte pour ne pas piquer de l’œil. C’est son tour. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Il perd le fil. C’est elle qui compte, elle qui sait, elle qui certains dimanches rajoute des couplets. Elle a toujours été plus croyante que lui, non pas bien sûr qu’il ne soit pas croyant, on doit aller à la messe et s’habiller comme il faut, cravate et chapeau, habits de jours de fêtes, et on doit respecter le bon Dieu, mais chez elle, c’est plus que cela, c’est beaucoup plus, pour elle il n’y a rien d’autre que la religion. Lui au moins, il a ses terres. Robert à l’Hayrou perdit un poumon. Le tabac, on en vit et on en meurt. Comme tout le monde, Robert fume. C’est comme ça, ça fait partie du décor. Il plante le tabac au printemps, il faut ensuite sarcler puis l’été on ramasse, feuilles du bas, feuilles du milieu, feuilles du haut, on est à genoux sur la terre dure des sécheresses et l’après-midi on enfile, d’abord à la main, à l’aiguille, les femmes assises sur des tabourets, c’est presque comme coudre, et lui qui attache les ficelles aux lattons et qui pend, dans la grange, dans la remise, plus tard dans le petit hangar puis dans le grand, mais c’est Jean-Marie qui a pris le relais, il a acheté des machines et un treuil, il suffit de peser sur des boutons, Robert ne s’en mêle plus parce que depuis le poumon il faut se ménager, il préfère s’occuper du bétail, tresser le tas de fumier, mettre en ligne bien propre au bout des champs, là où on ne peut pas aller avec le tracteur. Robert s’arrête souvent pour souffler. Il sent bien qu’avec un poumon en moins ce n’est plus pareil. Il est content d’une chose : depuis cette histoire, plus personne ne fume à la maison, Marie-Thérèse a arrêté, les autres n’ont jamais commencé. Ils n’ont pas intérêt. Robert à l’Hayrou regarda la télévision. Sauf le dimanche. En hiver, on a un peu plus de temps pour, alors à dix-neuf trente on commence par le téléjournal, il y a la guerre en Yougoslavie, en Irak, aux Malouines, en Afrique, Robert sait ce que c’est, la guerre, il les voit encore, ces malheureux, à la frontière italienne, mais il y a aussi l’économie en récession et les usines qui ferment, celle d’ici, ça ne va pas tarder, les gens vont devoir aller jusqu’à Neuchâtel et de toute façon l’industrie du tabac, c’est fini, les gens commencent à comprendre que ça tue, la cigarette, alors à quoi bon continuer à fabriquer du poison ? Robert écoute la météo mais il sait déjà, il y a le baromètre au corridor et il y a les rhumatismes, ça ne trompe pas, les rhumatismes, ça dit la même chose que Philippe Jeanneret et si ça dit autre chose, c’est toujours la télé qui se trompe. Après, Marie-Thérèse veut regarder le film, elle aime les paysages exotiques, les histoires d’amour, les mièvreries. Il dit oui pour le film parce qu’il sait que dans dix minutes elle dormira et qu’il pourra mettre le sport, commencer par le foot et en fin de soirée la boxe, avec Bertrand Duboux qui s’excite. Il baisse le son pour qu’elle ne se réveille pas. Ces hommes en petite tenue qui se tapent sur la figure, elle n’aime pas qu’il regarde ça parce que ce n’est pas convenable. Des fois, il se sent dans une sorte de prison. Robert à l’Hayrou tua des chatons. Il y a plusieurs façons. Pierrot à Jules les lance contre le mur. C’est cruel. Robert, lui, les enferme dans un sac à pommes de terre et il les noie dans le bassin, ce n’est pas moins cruel mais comme ça, il ne les voit pas mourir. Si on ne s’en débarrasse pas, ça pullule, il y en a partout, alors il faut se résoudre à les tuer mais Jean-Marie n’a jamais pu, alors Robert s’en occupe, ce ne sont que des chats, voilà ce qu’il se dit pour trouver le courage. Il attend que les enfants soient partis à l’école et voilà, au revoir mes petits. De temps en temps, il en épargne un, le plus joli, un gris ou un roux, mais un seul, sinon on est envahi. Robert à l’Hayrou déjeuna. Il est assis à côté d’elle dans la cuisine en bas. Elle lui fait une tartine. Il brasse le café au lait avec une cuillère à soupe. Il n’a pas faim. Quand les enfants arrivent, il les regarde faire. Ils versent dans un bol du riz soufflé ou d’autres céréales du moulin Bossy ou du supermarché puis ils ajoutent du yogourt. Ça donne une drôle de mixture. Robert appelle ça de la bouillabaisse. Il préfère la confiture, celle aux cerises noires sur la tresse le dimanche matin surtout, il aime aussi la gelée aux coings et celle aux abricots, mais il ne faut pas s’attarder à table, le travail n’attend pas. Robert à l’Hayrou ne transmit pas le secret des verrues. Les voitures viennent de loin. Les gens lui montrent leur main, leur pied ou leur nez, il fait une croix dessus avec son pouce et il récite ce qu’il faut réciter, une prière qui lui vient de son père. Ça se passe très vite. Ils donnent quelque chose s’ils en ont envie mais il ne veut pas d’argent. Est-ce que ça marche ? Sinon, pourquoi viendrait-il si nombreux ? Il ne fait pas de publicité mais ça se sait. Ça fait beaucoup d’allées et venues, ça le fatigue, mais si on peut rendre service, il ne faut pas hésiter, le Ciel nous regarde. Transmettre le secret ? À qui ? Robert hésite. Est-ce que les gens dans vingt ans croiront encore au secret des verrues ? La médecine moderne fait des miracles. Sinon Robert ne serait plus en vie depuis longtemps. Ce secret bientôt ne servira plus à rien. Il préfère l’emporter dans sa tombe. Il aime avoir des secrets rien qu’à lui, savoir des choses importantes mais se taire, et il pense parfois que lui-même, Robert à l’Hayrou, même pour ses proches, demeurera à jamais un secret.

Codicille : Raconter la vie de quel personnage ? Très vite, Robert à l’Hayrou s’est imposé, choisi dans la multitude des noms de la proposition précédente. Pourquoi ? Parce que Robert à l’Hayrou était mon grand-père et qu’il est décédé il y a plus de vingt ans, avant que je puisse en savoir assez sur lui. De sa vie, il me reste des images figées, comme des cartes postales, des images au présent, et quelques événements, assez peu, parce que Robert à l’Hayrou était un taiseux. La question qui surgit alors est celle du lien entre réel et fiction. Comment raconter la vie d’un personnage réel dont on ne sait presque rien ? Quelle est la part de fiction dans le récit qui naît de lui ? Quelle est la part, dans les pensées que je prête à mon grand-père, des pensées de son petit-fils ? Entre le premier et le second jet, la nuit fut orageuse, comme si Robert à l’Hayrou manifestait son désaccord, sans mots mais avec force, comme il le faisait de son vivant. Pour vivre heureux, vivons cachés, disait toujours son épouse, ma marraine Marie-Thérèse. Lui ne disait rien mais n’en pensait pas moins. Au matin, je termine le texte puis, soulagé, je l’envoie et pars me promener. Et le codicille ? Oublié. Rentrer toutes affaires cessantes du bois de Berley ? Surtout pas : je bois le café chez ma tante Christiane – la fille de Robert à l’Hayrou – qui me raconte des histoires de maillot de bain en laine qui auraient pu se passer à Lavey-les-Bains et revois après plusieurs années l’arrière-petite-fille de Robert à l’Hayrou qui porte le prénom de l’homme à la valise et qui n’est d’ailleurs plus tout à fait une petite fille. Il paraît qu’elle passe ses journées à lire. D’où cela lui vient-il ?

6. Quel est le vrai nom de l’homme à la valise ?


proposition de départ

Quel est le vrai nom de l’homme à la valise ? Léontine – ce prénom-ci pour le côté nunuche, désuet, abonnée aux Sélections du Reader’s Digest comme l’était marraine, qui s’appelait Joséphine Marie-Thérèse, née Terrapon, et dont nous avons su trop tard le premier prénom -– Léontine à qui nous n’avons pas donné de nom de famille –- peut-être devrions-nous reprendre ce Terrapon de marraine jeune fille, même si la comparaison s’arrête là et que Léontine n’a pas le caractère de Joséphine Marie-Thérèse, beaucoup plus comme il faut que cette dévergondée de Léontine dont les pensées à propos de l’homme à la valise n’auraient jamais effleuré l’esprit bigot de ma grand-mère -– Léontine Terrapon aurait bien aimé que ce soit Lucien, le petit nom de l’homme à la valise, en souvenir d’une amitié de collège de l’auteur, et ce serait donc Lucien à Liauton, puisque l’homme à la valise est un frère de ceux à Liauton, Squich et Cotillon. On aurait donc Lucien à Liauton, Squich à Liauton, Cotillon à Liauton, sans oublier leur sœur Alice à Liauton et leurs enfants si l’on n’était pas vieux garçon de père en fils dans la famille –- j’oubliais : il y a encore Kâké -– ce serait –- imaginons que Léontine et l’homme à la valise malgré tout convolent en justes noces –- Claude et Claudine à Lucien à Liauton et ça ferait penser -– il y a toujours des gens réels derrière les gens de fiction –- à Pierrot à Jules à Benolon, dit Pierrot des Tuyaux parce qu’il était plombier, mais l’homme à la valise, est-ce que ce n’est pas suffisant de l’appeler ainsi, est-ce que ce n’est pas tout gâcher que de lui assigner un nom fixe ? Tout a commencé par Alice, la vraie, pas celle à Liauton –- en réalité, il s’agit de ceux à Cabanon, mais il y avait aussi ceux à Liaudine, avec qui nous les avons mélangés, ce qui nous permet de brouiller les pistes –- et avec Alice il y a eu cette soirée béton-bordeaux chez mes parents –- ma maman est une Fragnière de Gumefens et Sorens, c’est-à-dire de Pont-en-Ogoz, il est beaucoup question de ponts dans la famille, mon voisin d’ailleurs s’appelle Éric Pont, mais il n’y aucun lien de parenté entre les Pont, les Terrapon et les Fragnière de Pont-en-Ogoz –- Alice –- la femme de Joseph et la fille de Max – Alice parlait – la vraie Alice, contrairement à celle du roman qui devient muette après l’explosion, a toujours beaucoup aimé parler –- Alice parlait donc de ceux à Liauton –- en vrai ceux à Cabanon –- qui vivaient en pauvres diables au bas du village, route de Payerne, voilà ce qu’elle racontait, la vraie Alice, celle qui parle, et ce soir-là, j’écoutais et je retenais les noms : Cottier –- devenu Cotillon parce que c’était le seul dont je me souvenais vaguement, mais en vrai Cottier s’appelait Conrad –- et Squich, un nom qu’on aurait dit d’ailleurs, un type qui serait parti faire le cow-boy en Amérique et qui en serait revenu ruiné, comme Eugène, le grand-père de Jean-Michel Espitallier, et comme Camille Villaron, Martin Blanc, des Combettes – rien à voir avec Marteau, dit la Poutre, dont les exploits ne s’exportèrent pas plus loin que Chateaurenard -– et les frères Escalier, de Moissières, tous partis outre-Atlantique faire fortune -– et bien d’autres encore : Auguste Chabre, Victorine Lombard, Jean-Irénée Baille, Isoline Escalle, je ne fais ici que recopier leurs noms dans le livre d’Espitallier -– Squich –- ce nom-là copié d’Alice –- aurait été un cow-boy avorté resté coincé sur l’autre versant des Alpes ; Squich, c’est un type tout simple, travailleur et économe, un de ces paysans plantés dans leur terre, pas les deux gros en bisbille qui rachètent tout, eux, ce serait le grand Gouset et Édouard à Tourniquet, à cause d’Édouard à Tourne, qu’il ne faut pas confondre avec Édouard à Léon ni avec Édouard à Pierre, parce que le problème, dans nos campagnes, c’est que tout le monde porte le même nom, donc on est obligé d’ajouter le nom du père, voire celui du grand-père, pour avoir une petite idée de qui est à qui –- ma grand-tante Maria, qui a épousé un Thévoz de Praroman, disait en patois à qui ti tè ? si tu veux pas me dire à qui ti tè je sortis mon coutil –- car tous ces gens-là sont de parent, comme on dit, à un degré plus ou moins éloigné, donc leur donner leur vrai nom, ce serait paradoxalement leur voler leur identité, même si ce nom, mon nom, mériterait lui aussi qu’on y réfléchisse un instant. (Joséphine) Marie-Thérèse, Lucien (l’homme à la valise donc), Squich, Cottier (ou Cotillon), Alice à Liauton, Pierrot à Jules à Benolon (alias Pierrot des Tuyaux), les Édouard à Tourne ou à Léon ou à Pierre, tout ceux-là et bien d’autres par chez nous, leur vrai nom, c’est Francey, et nous tournions autour du pot depuis le début de ces considérations onomastiques, puisque derrière la multitude des sobriquets se cachait nul autre que l’auteur, un certain monsieur Francey, professeur de français -– c’est ainsi qu’on le présente à ses élèves en début d’année, ce qui ne manque pas de provoquer maints ricanements dont il se sert pour les amadouer -– mais un monsieur Francey qui n’est pas français, contrairement à ce qu’ils croient plus ou moins tous. Résumons : Francey, professeur de français, n’est pas français, c’est le petit-fils de Robert à l’Hayrou, parce que l’arrière-arrière-arrière-grand-père s’appelait Hilaire, d’où ce Airou ou Ayrou ou Hayrou que nous ne savons pas mieux orthographier que Kainy ou Keyni ou Kenny ou Kenie ou Kanye West –- il y aurait aussi à réfléchir à l’oralité des noms propres dont personne n’a un jour songé qu’on pourrait les écrire comme personne n’aurait jamais pensé que Kanye West soit un jour candidat aux élections américaines, pas plus que Donald Trump –- et donc Hilaire engendra Benoît –- prénom également du grand-oncle maçon qui gueulait à tout bout de champ – qui engendra Placide –- le prénom de mon arrière-grand-père mériterait lui aussi une exégèse approfondie, d’autant plus qu’il épousa une certaine Séraphine Sautaux du Grabou et que c’est précisément l’union de cette Séraphine et de ce Placide, douce union s’il est en est, qui engendra l’oncle Benoît qui passa sa vie à grogner et la tante Maria avec son coutil –- Placide engendra, outre l’oncle Benoît et la tante Maria, Robert à l’Hayrou –- aucune orthographe ne me satisfait vraiment mais le H a le mérite de ne pas oublier le vieil Hilaire et le y celui de suggérer que cela ne se prononce pas l’Érou mais bien quelque chose comme l’Aillerou, à l’instar de François Bayrou, futur Haut-Commissaire au Plan selon les rumeurs journalistiques, fonction disparue au moins depuis l’époque de mon arrière-grand-père Placide, François Bayrou que les Parisiens s’acharnent à appeler Bérou pendant que les Pyrénéens savent que comme pour Robert à l’Hayrou il faut dire Baillerou –- Robert à l’Hayrou, qui avait pour deuxième prénom Pacifique, ce qui correspondait à merveille à son caractère taiseux, même si son pessimisme radical lui faisait parfois souhaiter une bonne guerre pour relancer l’économie, disait-il quand il était de mauvaise, c’est-à-dire presque toujours –- mais Robert à l’Hayrou était également pince-sans-rire et avait vu des choses à la frontière italienne pendant la guerre qui expliquaient son côté taciturne –- a-t-il dû y refouler des juifs ou au contraire en a-t-il fait passer en douce, ce qui transformerait le timide Robert à l’Hayrou en une sorte de Juste parmi les nations et le rapprocherait de son quasi-homonyme Cédric Herrou plutôt que d’un notable aussi insipide que François Bayrou ? –- Robert à l’Hayrou dix ans après la guerre engendra Jean-Marie -– de qui nous avons appris le vrai nom de l’homme à la valise, que nous ne révèlerons pas – qui engendra Vincent, qui n’engendra pas. Que retenir de cet embrouillamini de noms, de prénoms et de surnoms ? Deux enseignements : premièrement, que selon toute évidence l’homme à la valise devrait s’appeler, si nous en croyons Léontine, Lucien Francey, un nom bien trop ressemblant à celui de mon frère Lucas, ce qui nous pousse à continuer de l’appeler l’homme à la valise, puisque nous ne nous résolvons pas à lui donner son vrai prénom, par ailleurs déjà cité plus haut grâce à Jean-Michel Espitallier ; deuxièmement, que la dernière descendante de l’Hayrou –- du moins l’une des dernières, il y aurait à ce sujet des recherches généalogiques à effectuer qui promettent de s’avérer un casse-tête infernal, l’une des autres arrière-petites-filles de mon grand-père portant le même prénom que l’homme à la valise, ce qui permettra aux plus perspicaces d’entre vous de découvrir le pot aux rose – la dernière descendante d’Hilaire Francey, deuxième du nom, car il semble qu’il y en ait eu plusieurs, n’est autre -– elle s’appelle aussi Francey –- que la petite fille rousse dans sa robe à citrons jaunes que nous avons croisée sur la balançoire de misère près de la cabane de Berley. Quel nom lui donnera-t-on, à cette petite fille rousse dans sa robe à citrons jaunes, puisqu’il n’est pas question, dans une fiction, d’appeler les enfants par leur vrai nom ? Si l’homme à la valise restera pour l’éternité l’homme à la valise, la petite fille rousse dans sa robe à citrons jaunes restera la petite fille rousse dans sa robe à citrons jaunes jusqu’à qu’elle change de robe, ce qui ne saurait tarder, étant donné que la petite fille rousse dans sa robe à citrons jaunes – le problème, c’est qu’en continuant à l’appeler ainsi notre roman risque de devenir beaucoup trop long -– est une petite fille fantasque certes mais bien élevée, qui une fois qu’elle a sali sa robe en la remplissant de sable ou en se roulant de l’herbe –- ce qui change la couleur des citrons –- n’a rien contre le fait de salir une nouvelle robe, la dernière en date étant une robe violette à cœurs roses, mais si nous la baptisons désormais et provisoirement la petite fille rousse -– elle n’a pas encore l’âge de se teindre les cheveux – dans sa robe violette à cœurs roses, nous risquons de voir nos lecteurs perdre le fil d’un récit dans lequel il y a déjà beaucoup de trop de personnages et encore plus de noms, puisque les personnages évoqués ci-dessus oscillent entre leur vrai nom dans la vraie vie, leur faux nom dans le roman, leurs surnoms dans la vraie vie et dans le roman ainsi que les noms, surnoms et métiers de leurs pères, grands-pères et arrière-grands-pères. Si en plus nous précisons que le chat -– qui en réalité est une chatte à trois couleurs –- a pour nom Biduscule, celle-ci risque pour de bon de n’y pas retrouver ses petits, ce qui attristerait beaucoup la petite fille rousse dans sa robe violette à cœurs roses.

Codicille : la question du nom des personnages m’a immédiatement fait penser à un roman que j’ai écrit il y a quelques années, qui n’a jamais été publié et dont je ne suis pas très satisfait, sauf précisément en ce qui concerne les noms des personnages, inspirés de sobriquets réels entendus lors de conversations dans mon village d’origine. Se mêlent donc d’emblée des noms qui ont vraiment existé, les surnoms des gens qui portaient ces noms et les noms et surnoms des personnages inspirés de ces noms et surnoms réels. Comme si ce n’était pas encore assez compliqué et puisque ces noms sont liés à mon village d’origine, j’ai été forcé d’y ajouter une couche autobiographique. En effet, je porte un nom très répandu dans ce village, le même nom que celui de la plupart des personnages évoqués. J’en viens donc à m’interroger sur les noms et surnoms de mes ancêtres et sur comment orthographier des noms qui n’ont jamais été écrits, comme le surnom de mon grand-père, souvent entendu mais jamais lu. Ajoutons à tout cela la référence à ma lecture récente du roman Cow-boy de Jean-Michel Espitallier, qui lui aussi écrit à propos de son grand-père et cite beaucoup de noms réels (ou supposés tels) et on se retrouve dans une sorte méli-mélo de noms qui me fait penser à certaines discussions de fins de repas arrosés durant lesquelles des mondes enfouis réapparaissent dans le désordre et tentent vainement de se reconstituer une logique à jamais disparue. Le texte a été écrit en deux fois, à quelques jours d’intervalle. Entre deux, j’ai pu, à dessein, relancer une discussion du type de celles évoquées ci-dessus, qui a compliqué ma réécriture, puisque de nouveaux noms et surnoms y ont surgi, ainsi que des corrections qui sont peut-être en réalité des erreurs nouvelles, tant la mémoire orale est volatile.

5. couper le pain


proposition de départ

Il fait encore nuit. Il tâtonne. C’est là : la boîte, le couteau, le quignon. Il faudrait peut-être commencer par allumer, on pourrait se couper. Voilà. Et maintenant juste un petit bout, pour le principe. Il pleut, on dirait. Son œil s’arrête un instant à la fenêtre. Quelques gouttes. Voilà. Comme ça, ça suffit. Il porte le morceau à sa bouche, lentement. On ne voit pas le Jura mais il y a un coin de ciel de bleu. De toute façon pour rester dedans. C’est un peu sec, ça n’a pas de goût, c’est rien que du pain, faut pas demander la lune. On dirait qu’il a arrêté de pleuvoir. Il referme la boîte. Voilà, cette fois, il fait presque jour. C’est l’heure.

Tout d’abord s’asseoir, il est essentiel d’être assis, on ne mange pas debout, ce serait tout gâcher, il y a des règles auxquelles il n’est pas question de déroger, ce serait un sacrilège. Puis poser le pain sur la planche, essuyer le couteau avec un linge jusqu’à ce que la lame soit brillante et respirer un bon coup, s’imprégner de ce parfum de boulangerie qui semble s’échapper du pain frais, penser au mitron dans son laboratoire à trois heures du matin, à son patron qui l’engueule, au pauvre apprenti qui fait de son mieux, il faut bien commencer par apprendre, et le voir strier la pâte de petites croix puis enfourner les miches puis attendre que ça lève, que ça chauffe, que ça dore, et une fois que dans ta tête, tu as tout pensé au travail qu’il faut pour que ce simple pain soit là devant toi, ne pas oublier la boulangère qui te sers toujours avec le sourire alors que tu vois bien que son mari est un ours et que la vie avec lui ne doit pas être facile tous les jours, compatir un instant, puis respirer encore un bon coup, même si ce parfum de boulangerie n’est que le fruit de l’imagination -– on raconte que ce ne sont que des arômes qu’on spraie pour donner aux clients l’envie d’acheter mais elle préfère penser que c’est naturel -– alors seulement, quand le rite est accompli jusqu’au bout, poser le couteau sur le dos du pain, entailler la croûte et déguster avec respect le fruit du travail acharné de ces gens qui se sont réveillés bien avant toi juste pour que tu puisses prendre la plaisir de manger des tartines au petit déjeuner.

Putain la dalle. Le couteau tremble. Vite un bout mais pas se couper. Il faut absolument que j’avale quelque chose, mais ça bouge trop, jamais je vais réussir à le couper, ce satané bout de pain, mais qu’est-ce que j’ai faim, je tiens plus, l’estomac me fait des nœuds dans le bide, alors tant pis je plante les dents direct dedans et ça croque sous la dent, je pourrais m’enfiler la livre entière mais ça se fait pas, alors encore un petit bout, juste un, et encore un après, une morce, rien qu’une, allez, encore une, pas plus, juste une.

Elle réfléchit. Si je lui dis, est-ce qu’il comprendra ? Mais si je ne lui dis pas, est-ce que ce n’est pas encore pire ? Elle regarde fixement le mur de la cuisine. Désespérément blanc. De toute façon, à un moment donné, il le saura, alors autant maintenant, mais est-ce que c’est vraiment nécessaire de se presser ? Le manche est froid et la lame est tranchante. Si je laisse un peu le soufflé retomber, peut-être que ça passera mieux. Non, il vaut mieux s’en débarrasser au plus vite. Vraiment tranchante, cette lame. Dans sa peau aussi, ça entrerait comme dans du beurre, et tout serait réglé une bonne fois pour toute, mais si je lui dis, on n’en arrivera pas à de telles extrémités, du moins pas tout de suite. La prochaine fois, je reprendrai celui aux graines, parce que le mi-blanc au bout d’un jour, il est déjà dur. Je lui dirai demain, ça se passera bien. Je prendrai le couteau si jamais. Ou alors faire mon pain moi-même ?

Maman a dit de toujours demander avant mais il sait que ce sera non alors il faut être discret et ne pas laisser retomber le couvercle trop fort et ne pas lâcher le couteau par terre et ne pas faire craquer la croûte. Le gamin est debout sur un tabouret. Il a bien pris soin de ne pas le glisser sur le sol parce que ça grince, alors il l’a porté à deux bras et il est maintenant figé avec le couteau dans une main et le pain dans l’autre. C’est maintenant que c’est important : le moindre faux geste et c’est foutu. Il n’a pas vu derrière lui la dame qui sourit.

Elle est assise sur le banc et elle a tout disposé sur la table. Elle pense n’avoir rien oublié mais elle contrôle quand même : l’assiette, la tasse, la cuillère, le couteau, sur le sous-plat un bocal de confiture, du beurre, le pot de lait. Il manque forcément quelque chose. Elle n’y arrive plus depuis qu’elle est seule, elle a beau se concentrer, il n’y a jamais tout du premier coup. Le pain, il manque le pain, comme a-t-elle pu oublier le pain ? Il faut se lever et ça lui tire dans les reins de se lever mais déjeuner sans pain, quand même elle aurait dû y penser, pourquoi est-ce qu’elle a oublié le pain ? Elle n’est plus bonne à rien depuis que Marcel est mort, d’accord, c’est le choc et c’est l’âge, mais le pain, quand même, elle aurait pu, du pain de la veille que lui a apporté qui ? Une dame. Sa fille ? Sa belle-fille ? Sa sœur. Une gentille dame. Elle pose le pain sur la planche et elle prend le couteau dans sa main. Il faut faire quoi maintenant ?

La bourse de Zurich a ouvert sur une baisse de zéro virgule trois points et l’indice SMI est également en baisse de zéro virgule six points. Elle se fout des chiffres, la radio, c’est pour avoir l’impression que quelqu’un lui parle mais si c’est pour lui raconter des histoires déprimantes, la bourse qui dévisse, Nestlé qui licencie, la guerre en Libye, autant boucler tout de suite et se contenter d’un tête-à-tête avec le pain. Alors, ma petite baguette chérie, qu’est-ce que tu me racontes ? Tu te rends compte que Kanye West est candidat aux élections américaines ? Tu t’en fous, pas vrai ? Et que Stéphane Henchoz va entraîner Xamax, ça ne te fait ni chaud ni froid non plus ? Moi, tu vois, je t’aurais bien aimé un peu plus chaud, mais ça ira, tu n’es qu’un pain et moi qu’une folle qui parle à son pain, mais tais-toi, il y a Olivier Codeluppi qui va dire la météo, j’aime bien sa voix, même quand il dit qu’il pleut, je l’imagine bel homme, Olivier Codeluppi, moi, même si je n’en sais rien, au fond, mais avec la radio tu peux imaginer ce que tu veux, tu comprends, mon petit quignon ? Olivier Codeluppi, c’est un grand blond bien coiffé et qui sourit, une sorte de Philippe Jeanneret, tu sais, le type de la météo à la télé, mais en plus jeune. Qu’est-ce que tu dis, Olivier, qu’il va faire beau, qu’on va aller boire un verre sur une terrasse, que je te plais ?

Surtout pas de miettes sur la chemise. Pas de temps à perdre, il faut encore nouer la cravate. Il avale le tout en une bouchée. Les chaussures, la veste. Il repose le reste sur la table. Se laver les dents mais il a la bouche pleine. Tant pis. Dans la boîte, je sais. Déjà levée ? Les cheveux ébouriffés, la robe de nuit fripée, les traits tirés. Elle a bien le temps de ranger, non ? Il y en a qui travaillent. C’est ça, bonne journée.

C’est tout ce qu’il y a ? C’est mou dans la main. Il n’y a vraiment rien d’autre ? Ça ressemble à tout sauf à du pain, c’est à se demander s’ils l’ont vraiment passé au four. Ou alors c’est du précuit ? C’est noir, donc non, c’est bel et bien du pain ou un ersatz de pain fabriqué avec du pétrole dans un sous-sol moldave, genre Tricatel ou McDo, mais elle a beau chercher, il n’y a que ça, pas une biscotte, pas un yogourt, pas une boîte de Cornflakes, rien, alors elle se résout à planter le couteau dedans ce machin -– ou alors c’est une sorte de saucisson végan sans gras à base de bifidus actif –- ça rentre dedans comme dans du beurre et la voilà avec quoi dans la main, de la pâte à modeler, de la colle de poisson, une bouillie de vers de terre ? Elle enfourne la chose et l’avale tout rond, ça a le goût du papier crépon.

Il n’en a pas très envie mais manger du pain, ça fait partie des habitudes et celui-là a un aspect plutôt engageant, alors va pour un morceau de pain. Le son du couteau sur la croûte, c’est étrange mais ça lui fait comme un gargouillis dans l’estomac, pas à cause de la faim, il ne mange ce pain que parce qu’on lui a toujours dit que c’était mauvais de rester toute la matinée le ventre vide mais ce qu’il ressent là, c’est une sorte de gargouillis de joie, une émotion très forte qui passe du ventre à la poitrine et de la poitrine à sa gorge qui se sert comme s’il avait envie de pleurer, mais est-ce qu’on pleure pour du pain ? Il croque et ça y est, il chiale. Mais pourquoi ? Il mange un deuxième morceau et ça ne lui fait pas grand-chose, c’est juste du pain, du bon pain certes mais de là à sortir les violons il y a un monde. Alors il en mange un troisième morceau et soudain il comprend tout.

Codicille : c’est un peu par hasard que l’idée de couper le pain s’est imposée à moi. Il me semblait qu’un geste simple lié à la nourriture pouvait être intéressant à explorer. Petit à petit, des références me sont venues à l’esprit. J’ai pensé par exemple à une chanson de Felix Leclerc, La chanson du pharmacien, dans laquelle une fille se coupe dans la main et finit pas être accusée d’assassinat, ce qui a ouvert des potentialités dramatiques à un geste apparemment anodin. Ce n’est qu’à la dixième variation que (malgré le prénom Marcel choisi au hasard un peu plus tôt) qu’il est devenu évident que couper le pain et le déguster s’apparente (de manière grossière dans mon dernier paragraphe) à une sorte de petite madeleine de Proust.

4. face au mur


proposition de départ
version douce

Seul à murmurer des mots d’amour au mur, seul à en caresser les lisses immobilités, il se sentait glisser dans ces amples rêveries des hommes lents que la vie fatigue. Sa main bougeait à peine en frôlant la nudité minérale devant lui, son œil bientôt fermé ne distinguait déjà plus ces formes floues que l’habitude désagrégeait en motifs sablonneux, il pensait à celle-ci, à celle-là, à celle au-dessus qui se serait lovée dans ses bras, qui serait descendue, aurait sonné à ta porte, lui aurait souri et donné des cookies, puis elle serait venue, celle d’au-dessus, vêtue d’élégantes voilures, puis elle se serait dévêtue et ceci, cette amourette d’été légère et spontanée, se serait déroulé en suivant la tranquille fluidité des rivières se fondant dans les fleuves, jupe lentement disparue, gorge dénudée, sourire évanoui, elle se serait donnée à lui sans qu’aucun mot ne soit dit. On aurait commencé par déguster les cookies puis on se serait dégusté l’un l’autre et on se serait bus en larges rasades fraîches. Puis la rêverie cessa : il était seul face à ce mur qui ne répondait pas à ses murmures. Il s’efforça de ne penser qu’à cela, qu’à ce mur d’habitudes sur lequel sa main posée bougeait à peine, il en aima la solidité réconfortante, il en palpa la présence rassurante, il y consola sa main solitaire en se disant que c’était le moment de partir. La voisine aux cookies ne serait désormais qu’un souvenir évanescent, qu’un espoir délaissé, qu’une douce illusion avant la nuit. Les rayons du soleil couchant donnaient au mur une pâleur mélancolique qui petit à petit s’insinuait en lui. Des larmes vinrent et il se revit enfant devant d’autres murs, des murs de silence dont il peinait à se défaire, des murs blancs sur lesquels l’histoire de sa vie esquissait un récit monotone dont il songea tristement qu’il avait bien peu changé. Les murs d’aujourd’hui semblaient plus complexes, plus profonds, plus nuancés, mais les murs d’aujourd’hui qu’avaient-il écrit de sa vie ? La voisine n’était pas venue ni sa sœur ni personne, les larmes coulaient et c’était là sa seule rivière à lui, c’était là le fleuve tranquille serpentant vers l’océan, c’était là le bilan désespérant des dix ans qui s’achevaient devant ce mur à qui il se résolut enfin à parler. Qui d’autre pour l’entendre ? Qui d’autre pour simuler une présence amicale quand tout s’en va à vau-l’eau ? C’était le moment de lui dire adieu, à ce mur à qui seul il savait murmurer des mots amours. D’autres murs ailleurs allaient prendre sa place, il abandonnait sans regret les trop vives sollicitations de la ville, s’était déniché un cocon de campagne où le bois des mansardes lui ferait oublier la pierre douce de son mur et le sourire fugitif d’une jolie voisine qui déjà n’était plus dans son esprit qu’un charmant fantôme évaporé.

version dure

Debout. Il est debout et il regarde le mur. Rien que ça : un type seul bêtement planté devant un mur. Pourquoi ? Pour rien, comme ça, en attendant la voisine. Qui ne viendra pas. Le mec s’est bercé d’illusions sur cette pute, parce que oui, c’en est une, il faut la voir avec ses cookies devant la porte et avec l’éclat des dents, il faut la voir qui te demande pardon, le bruit, tout ça, et toi dans ta tête elle est déjà à poil et tu la défonces, mais qu’est-ce que tu te racontes là, on n’est pas des bêtes, et ta voisine n’est qu’une sainte-nitouche un peu bébête, une de ces nanas qui finissent vieilles filles comme toi tu finiras planté devant ce mur à te dire que tu ferais mieux de te taper la tête contre. C’est quoi, ce mur ? Du faux. De mastic. Des angles droits. Du froid. Du gris. Qu’est-ce que tu lui trouves à ce putain de mur à rester là comme un con et à le tâter comme tu aurais mieux fait de faire avec l’autre et ses cookies et sa jupe et son top de salope ? Qu’est-ce que tu lui aurais mis, voilà ce que tu te dis, et après penser ça tu te traites de vieux porc et ce mur, ton poing veut le cogner, ce mur, tu veux foncer dedans, parce que ta vie, c’est quoi ? Une route toute droite avec un mur au bout. Voilà où tu en es. La voisine rapplique, t’attendais que ça et t’es pas même fichu de la sauter. Et il y a ce mur qui est toujours là, lui, et qui te traite de pervers, et qui te condamne à mort, et avec lui c’est le monde entier qui te dit non, comme quoi tu ne peux pas penser comme ça, ça ne se fait pas – est-ce que c’est une manière de traiter les femmes ? – et alors ta rage monte, la voisine, tu voudrais la violer, tu voudras l’étrangler, et le mur est toujours là, il se tait, il te juge, et avec lui toute la société te montre du doigt -– tu n’es qu’un monstre, voilà ce que tu es, un salaud, un sadique, un criminel –- et toi tu lui gueules des horreurs, à la société, et au mur, et à la fille, et tant pis si elle t’entend, elle avait qu’à les bouffer elle-même, ses cookies, ou envoyer sa sœur qui ressemble à un rat et toi tu ne serais pas dans cet état, toi tu ne te serais pas mis à te taper la tête contre le mur. D’abord, tu hésites, tu poses ton crâne contre la pierre, tu recules un peu, tu recommences, mais chaque fois c’est plus fort, et le sang coule de ta tempe, et le mur vacille, et la voisine dans ta tête n’est qu’un amas de viande que tu désosses, mais même pas, tu es là comme un con devant ton mur et tu ne le touches plus -– la voisine non plus tu ne la toucheras pas – tu as peur du sang – même te cogner la tête contre le mur, t’as pas le courage – et tu te sens sale, il faut que tu te casses au plus vite, que tu fuies –- fuir, ça tu sais faire -– pour aller te cogner la tête contre d’autres murs et reluquer d’autres voisines qui elles aussi t’apporteront des cookies et que tu désireras en silence sans jamais en arracher la moindre caresse ni le moindre le cri.

Codicille : il s’agit de la suite de la proposition précédente, l’attente avant de quitter la ville devant le mur de mon ancien appartement. Si la première version, écrite avec lenteur, plonge rapidement dans une rêverie mélancolique (presque dans le kitsch), la seconde est plus crue, voire cruelle (et peu agréable à écrire parce qu’elle fouille dans des pensées qu’on aimerait bien ne pas avoir).

3. quitter le mur


proposition de départ
rythme roman

Il se tenait debout, immobile, dans l’appartement presque vide. Il laissait les chaises, une table, la grande armoire de la chambre. Le reste, il l’avait entassé à la cuisine, sur la terrasse, ou déjà stocké ailleurs. De cet endroit où il avait passé dix ans, seul le mur le fascinait encore, un de ces murs en fausses pierres qui répètent à l’infini les mêmes motifs hexagonaux et que l’œil ne se lasse pas de parcourir. Chacune des formes identiques qui le composaient différait de sa voisine par la couleur –- il pensa un instant à sa voisine à lui, celle qui lui avait apporté des cookies à cause du bruit, il regrettait un peu de partir avant d’avoir pu tenter une approche, c’était une jolie fille un peu farouche à l’idée qu’il s’en faisait mais c’est trop tard désormais -– si c’était le gris qui dominait, certaines pierres étaient néanmoins veinées de blanc et d’une nuance rouille ou orangée qu’il ne parvenait pas à définir avec précision tant cela se présentait en quantité infime. Il posa sa main sur le mur. C’était froid, lisse, nu –- il songea encore à la voisine, puis il se dit non, tu te fais du mal -– et entre les pierres le crépi était rugueux et il lui semblait que cela allait s’effriter, que le mur allait tomber, que l’appartement du dessus, qu’il avait habité quelques années, avant que ne s’installe la voisine aux cookies -– décidément il ne pouvait pas plus se détacher d’elle que du mur alors que d’habitude bof, pas son genre, un peu trop coincée –- allait lentement manger celui-ci mais s’il imaginait cela n’était-ce pas parce qu’il savait qu’au-dessus c’était la chambre à coucher de, mais il faut partir, c’est mieux ainsi, ce mur est aussi intouchable que la voisine du dessus. Il pivota. Dans la vieille baie vitrée, la cathédrale coupée en deux par les croisillons se dressait avec le même aplomb que toujours, la même fierté catholique que dégage la très sainte Fribourg un jour de Fête-Dieu, la même arrogance, pensa-t-il, lassé. Il faut partir, c’est évident, il faut quitter cette ville, retrouver la solitude des campagnes, mais cela était-il seulement possible ? Fébrile, il revint aux personnages qui gesticulaient sur l’écran. La conférence de presse avait commencé depuis quelques minutes, le bon docteur Koch, un peu plus émacié chaque jour, avait dénombré les cas -– aucun signe d’aplatissement de la courbe -– et le conseiller fédéral Berset poursuivait ses sempiternelles variations sur la lenteur et la vitesse devant des journalistes dispersés qui attendaient sagement de poser leur question sur les masques qu’on disait tantôt nécessaires tant inutiles et sur le couvre-feu instauré par le canton d’Uri en violation des règles édictées par Berne, mais lui, ces questions-là ne l’intéressaient pas, ce qu’il voulait savoir, c’était s’il avait le droit de déménager, et dans quelles conditions. Monsieur le vice-président de la Confédération, vous avez la parole. Comme il était de coutume, Guy Parmelin commença par baragouiner quelques propos en allemand fédéral avant d’en venir aux faits : les déménagements étaient autorisés mais pas à plus de cinq personnes et bien évidemment en respectant les prescriptions sanitaires d’usage et les gestes barrières. Un fonctionnaire détailla ensuite les modalités et la marche à suivre, mais cela ne l’intéressait plus, il pouvait déménager, c’était l’essentiel, on ferait deux équipes, une le matin l’autre l’après-midi, il faudrait demander la camionnette du boulot pour les gros trucs et on ferait attention, voilà tout. Il referma l’ordinateur et se tourna à nouveau vers le mur. Il avait bien songé à organiser un apéro pour dire au revoir aux voisins –- à la voisine –- mais c’était strictement interdit, la police faisait des tours dans le quartier et les délateurs se régalaient de dénoncer les contrevenants, persuadés qu’ils étaient d’ainsi servir la patrie en danger. Il partait donc sur la pointe des pieds, comme il était arrivé dix ans auparavant. Au revoir petite, se surprit-il à murmurer, en passant lentement sa main sur le mur, dont la froideur le fit frissonner.

rythme nouvelle

Avait-il seulement le droit de déménager ? 31 mars : fin de bail. Chassé-croisé de ceux qui partent et de ceux qui arrivent. Il n’avait eu aucune peine à trouver un nouveau locataire. La vue sur la cathédrale et le mur en pierres du salon ne pouvaient que susciter l’enthousiasme des visiteurs. Mais le problème, c’était de concilier l’impératif catégorique qu’on entendait hurler de tous côtés – restez chez vous, stay at home , il n’a jamais été aussi simple de sauver des vies, stay the fucking home –- et l’obligation de déménager au plus vite. La voisine – la sœur de celle aux cookies, il aurait préféré l’autre -– devait passer pour l’état des lieux la semaine suivante, il fallait déblayer le terrain au plus vite, mais était-ce seulement permis ? Les types sur l’écran blablataient, ils tournaient autour du pot, passant de l’allemand au français et du français à l’allemand, mais il lui suffisait d’un mot, un oui ou un non, pour savoir, et pour le reste on improviserait, de toute façon, cette crise, c’est l’improvisation permanente. Guy Parmelin parla enfin : c’était bon, on avait le droit. Il n’y avait plus qu’à téléphoner aux autres et à réserver la camionnette pour samedi matin. Il regarda un instant le mur du salon : il allait lui manquer.

Codicille : comme je viens de quitter la ville de Fribourg, où j’ai vécu pendant dix ans, il m’a été facile d’imaginer la situation de départ et de revoir le mur de mon ancien appartement. Passer de la version longue, écrite en premier, à la version courte, n’a pas été facile et j’ai un peu l’impression d’avoir coupé dans la deuxième ce qui donnait du corps et de la vie à la première.

2. deux paysans


proposition de départ

De loin, ce sont deux silhouettes qui flottent sur les mêmes terres, deux hommes, deux fermes dans le même hameau, un champ sur deux est à l’un, celui d’à côté est à l’autre. Pourtant, si l’on observe de plus près leurs allées et venues, les tracteurs sur les chemins de remaniement – ce mot remaniement joue de toute évidence un rôle majeur dans leur histoire, à tel point que personne n’ose le prononcer en leur présence – et les chars dans les champs de tabac, si l’on suit leurs déambulations quotidiennes, l’heure à laquelle les machines à traire sont enclenchées, le moment d’aller couler, le pré qu’on fauche, les génisses qu’on sort, le maïs qu’on ensile, on constate qu’ils s’arrangent systématiquement pour ne jamais se croiser, quitte à repousser la moisson quand l’orage est annoncé pour le lendemain mais puisque c’est l’autre qui moissonne pas question de faire comme lui même si, vu du dehors, c’est terriblement se compliquer la vie que d’agir ainsi parce que tout paysan sait que quand c’est le moment de faucher il ne faut pas tergiverser et tant pis si c’est dimanche, les blés n’attendent pas, mais voilà, ces deux-là ne peuvent pas se voir et ce n’est pas une métaphore, la simple ombre de l’autre découpée sur l’horizon les met hors d’eux. Aux assemblées de laiterie, ils s’arrangent pour s’asseoir le plus loin possible l’un de l’autre, mais cela devient de plus en plus compliqué parce qu’il y a de moins en moins de paysans, alors on est bien obligé de régler ses comptes – les autres n’y comprennent rien, ce sont de vieilles affaires de famille qui datent du siècle passé, les deux étant plus ou moins cousins au dixième degré, personne ne sait tout à fait leur lien de parenté mais il semblerait qu’il y ait eu un temps où la mosaïque entremêlée de leurs possessions ne formaient qu’un seul domaine mais l’un de leurs grands-pères aurait mouillé le lait ou couché avec l’épouse de l’autre ou déshérité son fils qui n’était pas tout à fait son fils ou empoisonné les vaches de l’autre, bref on raconte tout et n’importe quoi mais quelque chose il y a eu, ça c’est sûr – et ça gueule de plus en plus fort et ça s’échauffe et ça tape du poing sur la table et ça se traite de bâtards et ça en viendrait aux mains si les autres n’étaient pas là pour faire tampon avant que ça dégénère. Bientôt, de toute façon, il n’y aura plus qu’eux comme paysans dans le coin, leurs voisins jetant l’éponge les uns après les autres parce qu’ils n’en peuvent plus de ménager la chèvre et le chou pour ne pas se fâcher à mort avec l’un ou avec l’autre, souvent avec les deux en même temps, parce que parler à l’un, lui emprunter sa fuste à purin, lui acheter des plantons de pommes de terre, lui payer un verre au bistrot, c’est forcément jouer un sale tour à l’autre, alors à quoi bon continuer à se crever pour que de toute façon à la fin ce soit ces deux-là qui bouffent tout ? Quand il s’agit de vendre les domaines, on tente d’être équitable en leur proposant à chacun le même nombre de terrains, mais les deux ennemis se sentent forcément floués, ce champ est mal exposé, celui-ci est trop humide, celui-là n’a jamais rien donné, et de fil en aiguille leur guerre larvée s’étend à la commune entière. Si l’un parle de se présenter au Conseil, l’autre se met en liste immédiatement et tout le monde prie pour que ni l’un ni l’autre ne soit élu, ce qui est généralement le cas, parce que le vieux syndic s’accroche à son poste, même s’il est fatigué et qu’après tant de bons et loyaux services un peu de repos ne lui ferait pas de mal, mais comme tout le monde sait que sans lui, c’est la zizanie assurée, on le réélit année après année, parce que c’est un moindre mal, disent les gens, et qu’avec ces deux-là au Conseil, Dieu sait ce qui pourrait arriver, on a déjà assez de soucis comme ça, alors on les laisse se chamailler dans leur coin mais tout le monde dit qu’un jour ça finira mal, qu’ils ont tout les deux un fusil de chasse, soi-disant pour braconner, mais personne n’est dupe, on ne les voit jamais en forêt, ces deux-là, parce que ce serait abandonner leurs terres et que rien ne compte plus à leurs yeux que leurs terres, que c’est toute leur vie, leurs terres, et qu’ils seraient tous les deux prêts au pire si l’autre ne posait ne serait-ce qu’un seul pied sur une terre qui ne lui appartient pas.

Codicille : dans les campagnes, les questions de terrains et de domaines agricoles sont souvent sources de conflits larvés mais durables. Celui évoqué ici renvoie à plusieurs cas réels poussés un peu plus loin (pas tant que cela) dans leurs conséquences, dans une ambiance inspirée de certaines nouvelles de Maupassant.

1. Verley


proposition de départ

La petite fille rousse dans sa robe à citrons jaunes se cramponne à la balançoire de misère. Elle sait que c’est dangereux, la balançoire de misère, maman a raconté qu’il y a longtemps, on avait dû appeler l’ambulance parce qu’une tante était tombée de cette balançoire et qu’elle s’était cassé un os en tombant – l’incident en effet défraya une chronique familiale déjà passablement mouvementée en cette période lointaine mais nous préférons réserver à plus tard le récit d’une tragédie qui jeta un froid certes léger mais néanmoins durable entre les quatre sœurs qui chacune jouèrent un rôle passablement trouble dans l’affaire qui obligea désormais tous les membres de la famille à ajouter la misère à ce qui n’était jadis qu’une simple balançoire – alors la petite fille a un peu peur parce que son frère veut aller trop haut et que lui n’a pas peur parce qu’il n’a peur de rien, son frère, parce que c’est un garçon, un dur à cuire qui aime quand ça bouge, un aventurier qui rêve de forêts vierges et de volcans et qui voudrait que la balançoire le catapulte jusqu’au ciel pour toucher ce nuage, celui-là, celui en forme de dragon, et il affrontera des dragons, le frère, il les tuera avec une épée, avec un bazooka, avec un lance-pierres, et après il les découpera en morceaux et il les fera bouillir dans une grande marmite qu’on mettra sur le feu juste ici, celui où d’habitude on mange des cervelas, mais ce qu’il préfère, le frère, ce sont les fruits, les pommes surtout, et les abricots, mais les pommes, c’est mieux, parce qu’on peut les planter au bout d’un bâton et les tourner sur le feu et une fois que la peau est noire on l’enlève parce que c’est cancérigène et on déguste la chair fondante du fruit et c’est un délice, la petite fille est bien d’accord avec son frère. Assise à une table en bois, une dame lit. Elle a étalé ses affaires : un sac à main, une bouteille d’eau, un paquet de chips paprika, son portable, sa montre, un petit carnet violet où elle écrit parfois les pensées qui lui viennent – elle en a des dizaines chez elle, de ces carnets, pas tous violets, des bleus, des rouges, des noirs, et elle se dit qu’il faudrait en faire quelque chose, les faire lire à quelqu’un ou simplement les relire mais elle accumule les mots dans ses carnets puis elle les referme et les range dans un tiroir de son bureau et c’est tout, personne ne sait qu’elle écrit et on la prendrait pour une folle si on savait ça, son mari lui dirait un truc du genre t’as pas autre chose à faire, ses enfants en rigoleraient, alors c’est son petit secret, les carnets, mais pour l’instant elle est plongée dans l’histoire, elle ne remarque qu’il y a des enfants et elle tombe amoureuse du héros, un homme bien bâti qui les fait toutes tomber et qui lui fait penser à son mari mais en mieux, en gentil, en moins bourru, en plus cultivé, mais ce qu’elle aime dans ce livre – son mari lui dirait d’arrêter de lire de telles mièvreries mais ça lui fait du bien de lire des romances, ça change de la vie de tous les jours, alors tant pis pour ce que disent les gens, elle lit des histoires à l’eau de rose et ça lui plaît, parce que la vie n’est pas toujours rose alors que là oui, c’est rose et ça fait du bien – ce qu’elle aime surtout dans ce livre, c’est que ça se passe dans la nature, que c’est un roman à lire dehors, au grand air, pas enfermée dans sa chambre les volets fermés, alors elle vient ici, il y a de la vie, des enfants, des jeunes qui boivent l’apéro, des promeneurs, des coureurs, des cyclistes. Un homme court, il a des écouteurs sur les oreilles et dedans sa compil préférée, Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, de la bonne vieille chanson comme on aime, de celle qui donne envie d’aller de l’avant, pas de ces pleurnicheries de bonnes femmes, et tout en courant il se surprend parfois à fredonner avec et la maman des gamins, tout en ne les quittant pas une seconde du regard – on ne l’appelle pas la balançoire de misère par hasard, elle a entendu ses tantes raconter le drame au moins mille fois et elle s’en voudrait à mort si on devait à nouveau, plus de vingt après, appeler l’ambulance en ces lieux paisibles – elle se surprend à miauler avec le coureur il changeait la vie mais elle, pas question de changer de vie, elle a trois enfants qu’elle aime – où est passée la grande ? – et elle est heureuse en couple, que demander de plus ? Un marcheur passe, moins heureux qu’elle. Il pense à tout un tas de choses qui le tracassent, des soucis de boulot, son chef qui l’a convoqué le lendemain, son malaise dans l’open space avec tous ces gens qui font du bruit et qui l’empêchent de se concentrer et l’apéro de vendredi qui se passera mal, comme d’habitude, parce qu’il n’arrivera pas à se glisser dans les conversations et qu’insensiblement on le poussera hors du cercle et qu’il se retrouvera seul dans un coin avec son verre de blanc qu’il finira cul sec avant de s’enfuir comme un sauvage, c’est à cause de ça qu’il marche en forêt, c’est pour décompresser, ça lui fait du bien, ça l’apaise un peu mais pas question comme l’autre qui court d’écouter de la musique, il y a déjà de la musique en forêt, les oiseaux, le vent et un peu plus loin – il ne s’arrête pas à la cabane, sauf quand il n’y a personne et aujourd’hui il y a foule, il préfère venir en semaine mais par ce beau temps on ne peut décemment pas rester dedans – plus loin il y a cet étang, le chant rauque des crapauds et le bourdonnement des insectes, voilà de la musique, de la vraie, et il se demande au passage comment elle fait, cette dame qui lit, pour se concentrer sur son bouquin avec ces enfants qui crient et qui risquent à tout instant de se casser la figure et avec ces types qui jouent à la pétanque et qui s’engueulent. C’est évident pourtant, pense un grand maigre, il y a au moins dix centimètres de différence et l’autre à côté continue de contester alors qu’il sait bien que c’est foutu mais c’est plus fort que lui, il ne supporte pas de perdre alors il tente le coup, on sait jamais, peut-être que c’est une illusion d’optique et que sa boule est quand même plus proche du cochonnet, alors son adversaire devient tout rouge et lui dit qu’il est miro ou mytho et qu’il en a marre de jouer avec des mauvais perdants, mais un troisième type plus petit et plus joufflu que les deux autres leur dit d’arrêter de se chamailler pour des broutilles et qu’il ne supporte pas quand ils sont comme ça, c’est à chaque fois la même rengaine, la semaine prochaine ce sera sans moi, voilà ce qu’il leur balance tout en sachant parfaitement que non, jamais il ne pourrait se passer de ses potes parce qu’après la partie de pétanque on boit des verres et tout est oublié, on se raconte des witz, on bouffe de la bidoche, on parle bagnoles et gonzesses – d’ailleurs la mère aux mioches il la trouve vachement bien foutue mais c’est un coup à se retrouver à pousser des landaus et à torcher des culs de moutards et il a déjà assez donné de côté-là – alors il n’y a qu’à attendre que ça se termine et décapsuler une bière, le feu est bientôt prêt, on va pouvoir balancer les tranches marinées sur la grille et refaire le monde jusqu’à point d’heure, mais il y a cette petite fille qui les regarde d’un drôle d’air : je peux jouer avec vous ? Elle est grande maintenant, elle veut jouer à des jeux de grandes personnes, la balançoire, même de misère, c’est pour les gamins et elle n’est plus une gamine, elle en a marre de son petit frère qui s’énerve tout le temps et de sa sœur qui pose des questions pourquoi ci pourquoi ça, des questions débiles de bébé, alors je peux jouer ? Les types la regardent d’un air bizarre et le plus gros lui dit que c’est mieux pas, que la situation est déjà assez embrouillée comme ça, ta jolie milf de mère ne voudra jamais, elle n’ose pas demander ce que c’est, milf, à ce monsieur qui a des yeux bizarres, alors elle retourne toute triste vers sa maman mais elle sursaute parce qu’un vélo vient de passer à toute vitesse : il a dérapé sur les cailloux, foutu le bronx dans les boules de pétanque, réveillé la liseuse en plein baiser langoureux et il a fait tomber la petite rouquine dans sa robe à citrons jaunes de la balançoire de misère et c’est pour elle comme si c’était la fin du monde, elle hurle à la mort, elle voudrait qu’on ne soit jamais venu ici, elle en veut à sa maman et à son frère qui est tout penaud parce que si elle est tombée c’est sa faute mais la maman dit que non, que c’est ce vélo qui a foutu le bordel et que de toute façon c’est l’heure de rentrer. Sa grande sœur la regarde avec un sourire moqueur. C’est vraiment un bébé, voilà ce qu’elle se dit, et elle dit merci au monsieur à vélo d’avoir réveillé un peu tous ces gens qui étaient là, mais le cycliste est déjà loin, il n’a pas remarqué les dégâts dont il est la cause, ce qui compte pour lui, c’est le temps et son record est à une heure six minutes et quatorze secondes, alors ce promeneur qui lui hurle des gros mots, rien à foutre, il est dans un bon jour, pas question de perdre une seconde.

Codicille : la cabane de Berley est un lieu que j’ai beaucoup fréquenté durant mon enfance et que je redécouvre à l’occasion de promenades en forêt depuis que je suis de retour dans la région où je suis né. J’y avais pris quelques notes dont ce texte est le prolongement. Après une première prise d’écriture, je suis retourné sur les lieux avant de compléter ce texte dont les personnages sont parfois inspirés de personnes réelles et parfois fictifs.


page proposée par Vincent Francey
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1ère mise en ligne 28 juin 2020 et dernière modification le 8 novembre 2020.
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