le roman de Brigitte Célérier

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Brigitte Célérier vit à Avignon. Elle est l’auteure du légendaire blog paumée.

20. Les yeux fermés


Les yeux fermés, la face caressée d’air, dans le rouge des paupières retrouver la rue, un jardin, le mur de pierre qui se souviennent et se précisent lentement. La pierre était noblement, classiquement, taillée et passablement usée, plus encore depuis restauration, le jardin un peu anarchique par endroits, sagement adapté à l’enfant dans un coin, productif aussi. Les yeux fermés sont-ce les images emmagasinées qui reviennent ou l’idée du souvenir ? N’importe, en rester à cela et s’enfoncer dans une absence qui n’est pas adieu. Cueillir depuis cette présence/absence l’ombre du platane de l’autre côté de la rue, l’ombre qui heurte de portail et saute pour venir poser, un peu flou – un nuage doit filtrer comme les cils – le dessin des plus hautes branches sur le gravier de l’allée. Les yeux fermés, le visage maintenu dans cette image occultée, par la grâce de l’air qui pose, en harmonie, sur la peau, le très léger frissonnement de la brise et la tiédeur de la fin de matinée. Savoir cela : le camion de pompier abandonné au ras de l’espace pauvrement herbu, et avec lui se demander, vaguement comme distraitement, où est la main du gamin. Se souvenir : le duo inconscient entre le contralto de la jeune-femme appelant son enfant et le grommellement du jardinier penché sur les rangées que l’on a mal désherbées. Accueillir le petit remugle venu de la flaque souvenir de la pluie nocturne qui va séchant lentement à l’ombre des buissons, accueillir une note de fleur d’ail attiédie par le soleil montant, sourire au pas dansant, qui pourrait être d’une fillette se donnant courage pour affronter son retard sur le chemin de l’école, de l’autre côté du mur, sur la route. Retrouver dans l’assiette abandonnée sur le banc le morceau refusé de la croute trop cuite et dure de la tourte, et sourire au souvenir de l’étonnante, et bizarrement goûteuse, saveur de la compote ahurissante de poireaux, pommes et sauce indéterminable dont elle était garnie. Les yeux fermés, le nez tendu, grimacer un peu à l’arrivée discrète d’une odeur de fumier. Les yeux fermés, l’image des bouches sœurs de la mère et du fils, charnues, roses, comme discrètement maquillées et de leur même sourire un peu timide, un peu direct. Les yeux fermés, le contact du bois éraflé par les ans et les successions de pluie et soleil dardé, sous la main saine sur laquelle s’appuyer pour se redresser. Les yeux fermés, l’espace d’air qui se glisse, grandit, entre les omoplates et le mur contre lequel elles ne s’appuyaient pas tout à fait. Les yeux fermés, les muscles des jambes se tendant, se lever. Ouvrir les yeux pour s’assurer, quelques pas, le fer du portail, sortir.

Codicille : est-ce bien la peine ? Juste vouloir rester un peu avec eux, ces gens qui ne sont pas, et avec vous les amis de l’atelier, avant de s’éloigner, et le faire comme pouvais.

19. Un fragment des Pensées d’Aurélienne


mardi

Dans le trou ouvert par la moitié de ma persienne relevée, l’écroulement blanc de la glycine sur le haut mur de l’autre côté de la ruelle s’invite dans mon vide matinal, et mon bol de café à la main, entre la table et ma bouche, je le regarde attendant qu’il finisse de me réveiller. J’aime bien cette phrase que je me répétais, peaufinais, pour occuper mon esprit, à l’abri des petits problèmes. Suis allée au marché des remparts, revenue avec des légumes fin de marché et deux gros mulets et suis passée chez Vincent faire des échanges avec ce qu’il avait ramené des Restos du cœur.. Il nous a fait une omelette, presque aussi réussie que celles que me faisait André.

mercredi

Ciel bleu, rien à noter... Ah si, j’ai rencontré Mahmoud sur la nouvelle piste qui longe les remparts, il m’a vue, il a freiné son vélo en posant ses pieds sur le ciment, je lui ai donné quatre pâquerettes qui se fanaient dans ma main. M’a dit qu’il avait un engagement pour jouer de la guitare deux soirs par semaine dans un restaurant de la rue Bonneterie, juste avant les Teinturiers. Sait pas encore si ce sera correctement payé. Moi je ne sais pas ce qu’il appelle correctement payé. Ai pas osé lui parler de la petite. Sait bien ce que j’en pense.

jeudi

Chance, il faisait si beau.. J’avais prévenu la boite pour qu’il me remplacent chez Madame Truffat et le vieux Gérard, et j’ai pris train et car avec Marthe pour retourner au village. Le frère nous avait convoquées. Avait quelque chose à nous dire, on se doutait bien de quoi. Et oui : il nous a proposé de racheter nos parts... ma foi c’est Marthe qui a répondu, sûre de mon accord, que même si de l’argent ne saurait nous faire du mal – elle a ajouté, surtout à Aurélienne, merci ma belle... une grimace en réponse, passons – la maison, les terres – et ce n’est pas comme si elles étaient considérables – nous étaient chères, et d’ailleurs nous n’avons jamais pensé à intervenir dans ce qu’il faisait, le juger, émettre un avis, et comme n’avions ou n’avions plus aucune descendance... bon il semble que ce soit justement cela : il voudrait avoir les mains libres pour céder à un successeur choisi par lui... Marthe a dit que nous allions réfléchir et s’est chargée de préparer le déjeuner. Sommes restés tous les deux à nous regarder en silence.. au bout d’un moment a tapoté sur sa semelle sa pipe éteinte comme le faisait le père, m’a souri avec un air de connivence et a commencé à plaider, je lui ai répondu en parlant du soleil sur ma peau. Le déjeuner sous la tonnelle a été agréable. Suis repartie avec des pèches, Marthe avec deux salades et des tomates.

vendredi

Fatiguée ce soir, et me sens délicieusement coupable : j’ai acheté en rentrant une veste de toile, un peu usée c’est vrai, mais qui me va si bien je trouve, à une femme qui repliait ses invendus à la fin du vide-grenier du quartier des Halles.

samdi

J’ai mis ma veste et, puisque la ville a rendu ses musées gratuits, suis allée au petit palais. J’étais un peu intimidée au début, et puis j’ai cru que je marchais avec André et qu’il me faisait remarquer des détails, la suavité de couleurs qui étaient justement celles que j’aimais ou la tendre barbe d’un saint, comme autrefois.

Codicille : suis pas absolument certaine que cela réponde à ce qui était demandé, mais j’ai eu plaisir à faire davantage connaissance avec Aurélienne et a passer un moment avec elle.

18. le matin du déconfinement


La porte ouverte sur la rue, la tête levée vers le bleu, elle sentit la main du soleil posée en caresse chaude sur son front, au dessus de son masque, elle vérifia une fois encore que l’autorisation qu’elle s’était accordée était bien dans son sac, elle s’en alla les yeux sur les empilements de chaises et tables figés sur la place. Ce fut en tournant le coin, qu’elle vit une, puis trois, silhouettes devant elle ; et c’est en croisant un couple qui avançait, main dans la main et visages nus, qu’elle réalisa que l’autorisation était devenue inutile, que la ville entrait dans une liberté fragile. Passé l’Oratoire, suivant l’arc tendu de la rue, les passants restaient rares, solitaires, plus affairés pourtant que pendant ces longs jours de paix fantomatique, et le pas ferme de l’homme qui la devançait, la distançait de plus en plus, disait que la rue avait rajeunie, n’était plus, en milieu de matinée, le terrain réservé aux petits vieux qui ne se voulaient pas cloîtrés et prenaient soin de se croiser de loin, changeant de trottoir au besoin. A l’entrée de la grande pharmacie un panier surmonté d’un panneau triomphant indiquant « arrivage » contenait une pagaille de tout petits flacons de gel d’un joli bleu et elle en acheta quatre avec soulagement, testant tout de suite l’odeur, neutre, pas désagréable du liquide visqueux... Rue de la République les passants se faisant plus nombreux, elle eut fugitivement l’impression d’entrer dans un monde étrange, à la fois irréel et familier. Il y avait tout de même, pour rappeler le récent monde ancien, les restaurants fermés, quelques regards méfiants, et devant la fontaine l’habituel groupe de garçons, masques sur le menton, bicyclettes appuyées à la margelle ou à la grille entourant le tronc d’arbre, scooters sur leur béquille et sacs affichant les sigles de leurs plateformes respectives posés au sol, attendant en s’envoyant quelques bourrades, jetant quelques mots sans but, souriant un peu, résignés. Peu à peu les marcheurs se faisaient plus nombreux, plus insouciants, le trottoir prenait un air de cour de récréation ; honteuse, elle opposa une auto-ironie muette à la petite crainte qui montait, mais elle sursauta quand un joggeur, égaré à l’intérieur des remparts, la frôla, bec ouvert à la recherche de son souffle, au moment où elle arrivait près de Carrefour et ouvrait les mains en un geste navré évoquant une bourse vide de monnaie dédié au sourire, aux cheveux gris bouclés, aux yeux aimables, au repaire rassurant du corps assis familièrement à côté des portes vitrées, tout en jetant une injure aux semelles qui s’éloignaient avec une régularité parfaite. Son camarade de confinement lui répondit « pas grave » et puis, comme elle s’apprêtait à descendre vers les rayons en sous-sol, entama un discours rageur envers les déconfinés, leur insouciance, ce type qui l’avait presque bousculée elle, (sans doute aussi, mais cela il ne le dit pas, l’invisibilité qui le menaçait à nouveau, lui qui tenait salon depuis que les présences, autres, se calfeutraient), elle lui avoua en se moquant d’elle-même sa petite crainte, ils s’installèrent dans leur débat sans fond avec le plaisir de ne pas tenir compte du temps qui passait ni du mouvement de la rue – et une petite voix en elle lui reprochait de se servir de lui pour mettre un sourire dans sa solitude –, adoucissant peu à peu leurs reproches jusqu’à sourire avec sympathie au groupe de jeunes qui passaient d’un pas léger, dansant, de vie libérée.

Codicille : me suis heurtée au mot vrai, en adepte du mentir-vrai, et surtout me suis trompée au départ en cherchant dans ce qui était écrit le petit point permettant cette version « réelle », ai fini par trouver ce moment sans grande importance et j’ai tenté de le reconstituer, comme pouvais, en gommant ce que nous avons vécu depuis lors.

17. Je ne voudrais pas


1. Je ne voudrais pas que le livre diminue mon faible intérêt pour les romans

2. Je ne voudrais pas que le livre puisse être raconté

3. Je ne voudrais pas que le livre montre de la violence juste pour que l’on en pense « c’est fort »

4. Je ne voudrais pas que le livre soit sirupeux

5. Je ne voudrais pas que le livre se préoccupe d’éviter les clichés

6. Je ne voudrais pas que le texte aille plus de deux fois à la ligne, mais je voudrais qu’il le fasse ces deux fois juste pour éviter l’effet prémédité

7. Je ne voudrais pas qu’il soit pesant

8. Je ne voudrais pas qu’il soutienne une thèse ou même qu’il la laisse percevoir

9. Je ne voudrais pas qu’il tombe dans la sensiblerie mais d’accord pour la sensibilité et la sensualité

10. Je ne voudrais pas qu’il se consacre aux problèmes moraux, sentimentaux, etc... de gens bien installés mais bien pensants

11. Je ne voudrais pas qu’il parle de gens « intéressants »

12. Je ne voudrais pas qu’il soit intelligent (ou plutôt brillant)

13. Je ne voudrais surtout pas qu’il soit misérabiliste

14. Je ne voudrais pas qu’il soit un tableau de société quelle qu’elle soit, mais je ne voudrais pas qu’il soit sans attache

15. Je ne voudrais pas qu’il passe complètement à côté de tout ce que j’aimerais qu’il soit ce que je ne saurais obtenir (qu’il soit de moi ou non)

16. Je ne voudrais pas qu’il soit sec

17. Je ne voudrais pas qu’il manque d’être quasi-invisible

18. Je ne voudrais pas … oh tant de choses

19. En fait je pense que je ne voudrais pas qu’il soit, ou du moins qu’il soit fini

 

16. Notes exploratoires


comme demandé il ne peut s’agir ici que de petites notes pouvant éventuellement servir à la décision d’encourager l’auteur à poursuivre ce texte s’il semble pouvoir présenter un intérêt dans l’absolu, régionalement, et d’autre part de le traduire si ensuite cet intérêt pouvait s’étendre à nos lecteurs... en l’état, les bribes de texte qui me sont parvenues en désordre ne permettent pas de trancher, d’imaginer ce que donnerait la petite somme polyphonique, basée sur des gens ordinaires, que l’auteur, selon des propos, assez évasifs d’ailleurs, qui m’ont été rapportés, envisage, et il m’apparait qu’il serait préférable d’attendre d’avoir une base moins malingre. Ceci dit le côté puzzle était suffisamment amusant pour que je tente de répondre à votre demande (le ferai dans l’ordre dans lequel me sont parvenus les feuillets, tentant, quand cela sera possible, de leur trouver une place presque logique dans cet ensemble, même s’il semble que les sauts de puce entre personnages et les distorsions du temps peuvent être en partie conservés).

1

Ce texte (où on trouve par ailleurs une indication temporelle par l’évocation du dé-confinement) qui veut rendre la vie quotidienne d’un petit espace urbain me semble destiné à introduire l’ensemble... et en la relisant, le surgissement à la fois brusque et encore imprécis de la première phrase pourrait être conservé. Création d’une ambiance qui n’a comme caractère que sa parfaite banalité avec une galerie de personnages ou de silhouettes à exploiter ou garder en arrière fond

2

une lacune dans le texte, un peu avant la fin, entre « parle de cette sacrée carte bleue » et « - oui pense-t-il... » semble s’être produite, il conviendrait d’interroger l’auteur

3

Ceci doit venir s’interposer dans le corps d’un passage basé sur l’une des trois sœurs, que l’on retrouve plus loin, sans qu’il soit possible de déterminer comment cela pourrait se jointoyer... il est plus probable d’y voir une incise

4

il me semble évident que les deux éléments, « en bref » et « en long » pourrait, même sans retouches, être rapprochés pour faire un seul texte. Je suppose qu’il pourrait venir présenter, ou expliquer rétrospectivement, le personnage assis ouvrant le #1, nommé plus tard Vincent, et qui apparaît dans les scènes se situant dans le cabanon

5

où on retrouve un des deux personnages masculins qui, dans ce qui nous est parvenu, jouent, dans leur apparente banalité, les rôles centraux... L’auteur ayant hésité entre deux éclairages, on pourrait suggérer de garder le premier, en y incorporant, pour complexifier un peu le caractère de celui qui va plus loin être désigné comme Auguste Fustier, quelques éléments du second.

6

encore un élément qui flotte un peu avant de trouver sa place, mais qu’il me semble possible de conserver avec son côté bourgeoisie plus ou moins récente, et les quelques fausses notes. Pourrait (juste une impression que j’ai dans mon petit jeu-puzzle) être le cadre de la rencontre entre Auguste Fustier et sa femme Marie, même s’ils ne sont pas cités dans ce qui ne serait qu’une toile de fond, le décor conçu par Laurine (et voilà deux des trois sœurs). En ce cas il s’agit une fois encore d’un bond en arrière dans le temps, Auguste étant présenté comme veuf dans les autres passages

7

exercice de l’auteur à la recherche de noms pour ses personnages ? Hors le premier paragraphe – que j’ai eu la faiblesse d’aimer assez, ce qui n’a d’autre intérêt que de me persuader que, partageant avec l’auteur, ses faiblesses de style et un certain goût pour les gens de pas grand chose (ou de peu, ce qui s’appliquerait plutôt à l’assis et ses amis) je serais à même de le traduire si vous décidez d’accepter ce récit sans queue ni tête et sans passage fort – quelques éléments, comme les listes de noms même si une influence trop nette (et un tantinet faible) de Valère Novarina s’y manifeste.

8

Si ce passage est conservé il viendrait se situer après le #4, comme une assez maladroite – comme presque toujours en ce cas – manière de situer les liens entre Auguste, sa belle sœur Laurine, et le personnage de Marthe, l’une des deux femmes, vieilles ou plutôt entre les deux âges, accompagnant-aidant-jugeant-brutalisant le cas échéant les deux personnages masculins, Auguste et Vincent l’assis (dont le passé se trouve dans le #3... décidément pour que l’ensemble tienne il faudrait que cela soit très long, décourageant les lecteurs même amateurs de personnages falots, comme semble le vouloir l’auteur)

9

A nouveau une recherche. Le premier « intérieur » et l’extérieur qui le suit peuvent être gardés (surtout l’intérieur, avec sa précision, le jardin étant évoqué moins directement) comme indication avant les scènes du cabanon. Le reste étant bien entendu abandonné (sauf les deux derniers paragraphes qui se rapportent au dîner-présentation d’Auguste et Marie)

10

Début des bribes sur le cabanon (reprendre description dans le 8, insérer à la suite tels que les trois paragraphes – y compris l’homme-colère, incongru, durablement ou pour un développement futur – en remplaçant le « Elle » qui ouvre par « Aurélienne »

11

visiblement texte égaré dans la liasse de feuillets, n’appartenant pas à cet ensemble)

12

suite du cabanon (conserver même si la tentative pour suivre le discours intérieur de Vincent me semble un peu maladroite, lui donnant un caractère plus trivial que celui que l’auteur, me semble-t-il, voudrait lui donner dans son respect supposé pour ceux qu’on ne voit pas, mais ce n’est qu’une impression)

13

suite du précédent (j’aime assez le passage du bloc du 11 à cette suite de notations, comme un changement de niveau et que ces petits paragraphes corrigent l’impression jargonnante du précédent)

14

suite toujours, la rumination intérieure de Vincent semblant, cette fois, plus conforme au personnage qui était dessiné dans le #3 (le #11 représentant alors la première réaction, avec choc plus moral que physique après la malveillance humiliante subie)

15

retour à Auguste et Marie... autre chapitre, et introduction au #15, un ensemble que je juge cohérent.

Je vous prie de m’excuser pour le caractère à la fois indécis, imprécis et désagréablement sérieux de ces pages. Je vous rappelle que ce genre d’exercice n’est vraiment pas à ma portée ce que je ne désire pas vraiment... et que d’autre part, en l’état du texte et puisque votre décision éventuelle ne pourra intervenir que dans un délai passablement long, l’exercice me semblait inutile. Me suis pourtant amusée, même si me suis appliquée (trop ?) à ne pas le laisser voir, ce qui explique le début de goût qui m’est venu peu à peu pour ces fragments d’un rien.

Codicille : le paragraphe précédent en tiendra lieu.

15. Laurine Cappa


Devant son bol de café, tenant mollement une tartine de confiture oubliée qui se courbait lentement, détrempée par le sucre, Auguste Faustier fouillait les souvenirs de ce rêve qu’il croyait avoir traversé dans la nuit, ce rêve où Marie lui parlait ; il le repoussait de toute sa raison, ne pouvait s’en défaire... pour oublier l’essentiel, il se focalisait sur les inflexions même si, justement, elles faisaient resurgir la voix, le sourire de travers de sa femme, et revenait, notamment, à l’allusion – en plein accord, avec la pointe de fiel qu’il devinait dans la louange – à Laurine Cappa. Laurine, la gentille, la généreuse, toujours admirative, toujours dévouée, l’ainée des trois soeurs Clergeot, celle qui avait suivi ce qu’elle pensait être les ambitions de son père, n’avait quitté la grande maison que pour épouser un autre notaire, qui aurait voulu veiller sur les deux cadettes qui lui échappaient et la faisaient parfois rêver, songeries dont elle sortait résolument en se raccrochant à la certitude d’avoir eu une vie pleinement réussie, satisfaisante. Laurine qui à la longue ne jouait plus à la dame qu’avec un naturel inconscient, mais qui parfois laissait son humour joliment acide se parer d’une sincérité de jeune fille, qui se penchait avec une sollicitude grave et non sollicitée ni désirée sur la vie de ceux qui, dans son entourage, semblaient un peu perdus ou plutôt out de la société telle qu’elle la concevait, mais rapidement teintait ses conseils à peine formulés d’un charme tendre qui rendait difficile la résistance. Laurine qui avait jugé que Marie, revenant dans la ville de ses vies qu’elle préférait juger mystérieuses, toujours aussi jolie mais un peu froissée, si désespérément amorphe quand il s’agissait de trouver une « position », devait être aidée, profitant de son indifférence pour en tirer un consentement lassé, avait recherché, parmi les célibataires confirmés à peu près sortables ou les veufs à bout de deuil, un époux pour cette fragile, enjouée, intelligente jeune-femme, l’avait choisi, lui, et avait fait en sorte qu’il se découvre, éberlué, en train de faire un choix qu’il n’avait jamais envisagé. Laurine qui avait tant voulu que son fils soit digne de son père qu’ils en étaient arrivés à une quasi-rupture que seule l’attention qu’elle portait maintenant à sa petite fille adoucissait. Laurine aussi qui, se sentant ou non responsable de lui, s’était employée à lui trouver une aide en la personne de Marthe, son amie d’enfance, qui, la pauvre, avait bien besoin d’un complément de ressources et qui était capable d’assurer correctement une grande partie des tâches ménagères et, en outre, s’il le désirait, de « tenir une conversation » pour lui éviter de s’encrouter. Laurine qu’il avait parfois, comme d’autres, envie de vouer aux gémonies mais qui était bien trop charmante pour cela... d’autant qu’elle acceptait facilement, presque comme soulagée, que leurs rencontres se fassent rares, une fois qu’elle avait réglé leur problème, existant ou non.

Codicille : elle m’est tout de suite venue à l’esprit en écoutant la vidéo mais elle est restée longtemps sur le seul, a mis un pied par une phrase s’est arrêtée jusqu’à ce que je lui dise, avec assez peu de politesse, mais entrez donc ! Ce qu’elle a fait avec j’espère pas trop de brusquerie.

14. La voix de Marie en son veuf


Je ne te vois pas, en fait je ne Vous vois pas, vous tous, c’est une des grâces que nous accorde la mort. Une autre des grâces qu’elle m’offre : vous ne me voyez pas telle que suis en ce jour, ou que je ne suis plus moi, Marie, en ces infernaux palus. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas détailler ce que le temps a fait de ma dépouille, vous présenter la vermine qui ne m’a pas encore abandonnée comme totalement nettoyée, je n’aurais pas non plus la coquetterie -– l’ai toujours caché ce plaisir que me donnais la certitude de ma beauté, c’était inutile –- d’évoquer la grâce toute neuve de mon squelette. C’est ainsi que j’ai tenté de parler à l’intérieur des hommes de mon passé et de l’enfant que je n’ai pas eu, mais ils m’étaient devenus terrains indifférents, n’ai récolté qu’un juron et une menace machinale d’un que j’avais fui, un sourcil levé avec bonne humeur comme pour me mettre de côté avec gentillesse de Jacques qui me fut autant ami qu’amant, mais qui avait certainement mieux à penser à ce moment là. Mais je me repends d’avoir repris cet exergue pour tenter de me réveiller en toi... non je ne te vois pas, mais je t’imagine, te souhaite une vieillesse tranquille -– je suis certaine que Laurine, ma chère sœur, t’as trouvé une compagne, ou peut-être seulement une gouvernante, elle qui aime tant s’entremettre et qui t’avais trouvé pour me donner statut convenable, toi Auguste, qui as enduré mes yeux et mon esprit absents par moment, ma froideur souriante, comme tu me l’as murmuré, très bas en un involontaire aveu, un soir, en me lavant, me pansant, et sous le choc, devant la certitude que tu ne pouvais avoir eu autre sentiment, la prise de conscience ou la découverte de ce qui nous avait séparé dès le début, à quoi je n’avais pas fait attention, je n’ai pu te répondre... Reste ! Je sens que ton esprit fuit.. je voulais pourtant te dire –- et puis me tairai, laisserai s’effacer les infimes traces que j’ai pu laisser, te libérerai, me reposerai dans le merveilleux néant qui me veut sans plus d’accroches même minimes –- merci, je m’installe à nouveau, et sois tranquille ce ne sera pas long... bien sûr je n’évoquerais pas pour toi, comme ai tenté de le faire dans ce qui restait de place pour moi chez les passants qui t’ont précédé, fugitivement ou non, ce qu’est maintenant ma carcasse, tu en as vu, touché, soigné, l’approche, mais juste te dire ce que ne t’ai jamais dit, et sans doute pas montré, tu m’as été bon et cher, je t’ai aimé davantage sans doute que ne l’avais fait auparavant, je t’ai aimé je crois dès nos courtes fiançailles, passée la surprise de cette idée de mariage qui était si loin de moi, mais d’un amour qui se tressait indissociablement à la rancoeur de t’être apparemment redevable, même à mes yeux -– je la refoulais en m’amusant de ce que jugeais nouveauté pour moi -– à mon interrogation sur ce qui t’avait poussé à accepter le pari que t’avait proposé ma sœur, ou le piège qu’elle t’avait tendu. Je t’ai aimé de me l’avoir fait oublier. J’arrête, m’en retourne, libérée, à mon absence... j’espère que tu t’es débarrassé de toutes les misérables tentatives de création que j’ai laissées, et que ta vie a retrouvé l’indépendance, la sérénité indifférente, l’amabilité sincère et légère qui te vas si bien.

Codicille, finalement de phrase en phrase venues dans les trous de ces derniers jours elle a pris un petit côté fantôme que je désirais pas vraiment (difficile de l’éviter) la Marie.

13. En attendant le soir


Le fait que le gosse est entré chez lui comme ça, le fait que l’Aurélienne n’avait pas dû fermer en partant, le fait qu’elle est plus toute jeune, Aurélienne, et qu’elle a certainement été étourdie toute sa vie avec sa manie de vouloir être partout, le fait qu’il y a sa tourte aussi, le fait que sans la voiture du gosse la jeune femme – le fait qu’elle est pas bien belle mais que ça n’a pas d’importance, ou peut-être que si, que c’est bien – ne serait pas venue, le fait qu’elle est dorée, à peine un peu brulée d’un côté, la tourte, sait pas ce qu’elle contient mais le fait qu’il s’en doute parce que c’est généralement un mélange des fruits qu’elle a sous la main et que ce n’est pas toujours bon, le fait que sous tout cela, son immédiat, son présent, se réveille et rode la sacrée douleur d’antan, le fait qu’il aime ce mot antan comme un bonbon dégusté pour oublier, le fait que le gars le milord morveux était un vrai con, qui l’a amoché pour le plaisir, le fait que tout le mal qu’on fait vient des jugements portés et puis de la recherche du plaisir de manier le monde selon nos jugements, le fait que d’ailleurs les imbéciles qui jugent peuvent pas le manier le monde, savent pas, sont pas de force, le fait que sont pires de ne pas savoir, le fait que pas mieux sans doute de rire un peu à l’intérieur en regardant les gens qui passent les filles qui se veulent belles et puis les grosses cuisses dans les shorts courts, le fait que partager le regard d’un autre et savoir qu’on s’amuse ensemble de ceux qui passent ce n’est pas bien mais ça fait un peu de chaleur gaie, le fait que ce n’est pas bien mais que c’est peut-être un peu meilleur de n’être pas bien, qu’il suffit que ce ne soit pas méchant, le fait qu’on peut rire des autres parce qu’ils sont un peu nous, qu’on les regarde comme si c’était un peu nous, le fait que pourtant Mahmoud donne sa musique ne peut la vendre, le fait qu’il n’est pas considéré, le fait qu’il ne le veut pas peut-être, le fait que ça ne lui irait pas au teint comme dit l’Aurélienne, le fait que c’est bien quand ils jouent ensemble et tant mieux s’il y en a d’autres pour les écouter comme la petite ce soir, le fait qu’elle est gentille et jolie la petite mais bon le fait que son père... le fait qu’il a au moins un rival Mahmoud, le fait qu’il le sait peut-être, le fait qu’elle riait de près avec ce garçon en passant devant l’endroit où il était assis l’autre jour, et qu’ils étaient beaux, le fait que la croute là ça lui donne faim, le fait que l’attente ça donne du goût mais tout de même, le fait que sa main ça tire un peu, le fait que ça l’agace, juste un peu, le fait que tout l’agace, le fait que arrête... le fait que dormir, le fait que non, les lacets avec cette main... et puis la lumière dorée qui passe par les fenestrons, le fait que c’est l’heure du potager, sortir, tourner le coin de son cube, longer le bout de jardin de la jeune femme et du niot, les locataires – ’il y a sans doute un homme aussi, le fait qu’ils ne doivent pas avoir mêmes horaires, ne se voient pas – , le fait que lui son loyer c’est la gentillesse du propriétaire pour l’Aurélienne et sa sœur Marthe et puis l’aide pour le potager, le fait que l’a exigé avec son air bougon le bonhomme, ou le Monsieur, arroser, désherber un peu, sans doute pour la forme parce que pas certain que ce soit utile, le fait qu’il aime jardiner le bonhomme et que c’est un régal de regarder la façon dont ça pousse tout cela, la variété, et l’ordre aussi, le fait qu’il n’y connait rien, lui, mais que ça change du bout de terrain là-bas au village, le fait que plus de nouvelles de l’ami d’avant qui lui avait trouvé cette maison vide au village, ou à côté du village où il a été bien même si ça n’a pas duré, le fait que plus de nouvelles de tous les amis d’avant, ni de sa voisine au village, le fait que pas facile de tourner le robinet, faudrait une pince et sa main elle n’a rien d’une pince, le fait que ça lui donne envie de rire juste avant de l’énerver, le fait qu’elle a dit il y en a pour quelques jours la femme et puis qu’elle reviendrait changer le pansement, le fait que l’est pas belle mais qu’elle a des mains douces et un joli sourire, le fait qu’il aime l’eau qui donne vie au tuyau, le fait que le soleil descend sur les rangées de salades, le fait qu’elles montent un peu trop, le fait que les feuilles sur le mur brillent dans le jour rasant, le fait que ça va être l’heure de Mahmoud, le fait que l’amitié et puis que tout le mauvais du monde on oublie, on n’y peut rien.

Codicille : Cet été, pour la première fois je crois, dès que j’ouvre un fichier pour l’atelier c’est le même petit groupe de silhouettes qui s’impose et m’oriente, et surtout le même gars, et il a un monde nettement plus limité, un arrière plan plus brumeux que la femme dans sa cuisine qui va de « le fait que » en « le fait que » pendant je ne sais plus combien de pages, le Vincent, surtout quand il ne veut pas penser, qu’il ne peut pas faire autrement que penser et, à force de ne pas vouloir qu’il pense, même un petit peu, comme tous, sans le vouloir, et de ne pas y arriver je devenais toujours plus brouillonne. Alors j’en reste là.

12. Soigné


L’élancement dans les phalanges se fait présence assoupie la paume ignore la rugosité du bois de la table sur laquelle s’abandonne et la main retient la douceur attentive des doigts juste un peu malhabiles mais efficaces de la jeune femme qui l’a maniée soignée a ordonné au corps de ne pas bouger un temps puisqu’il se refusait à un examen par un médecin

la jeune femme venue s’excuser et chercher le camion oublié par son fils qui s’est écriée en voyant la grotesque boule torchonnée qui l’enveloppait cette main qu’elle a démaillotée avec un peu de rudesse tirant sur le tissu là où le reste de sang qui continuait à sourdre l’avait collé la grimace des lèvres muettes

et les doigts gardent le souvenir douloureux et reconnaissant d’avoir eux hurlé un peu quand elle les a forcé à bouger avant de supposer que oui une radio ne s’imposait pas

et le bras le corps les nerfs gardent le souvenir de la brulure remontant vers le cœur le crâne réveillant l’enfance petite douleur brusque accompagnant l’alcool le mercurochrome qu’elle a ramenés de chez elle et de la tendresse de sa main à elle de la curiosité fraternelle des yeux de l’enfant aussi

elle repose là sa main la paume sur la table devant laquelle est assis et il n’a intérêt que pour elle juste pour repousser la boule de fureur honteuse qui dans ce calme s’éveille monte de son ventre réagit malgré la sérénité fière et humble qu’il avait plaqué sur le fait d’avoir été objet digne du traitement méprisant du gars

l’absurde fureur honteuse qui parcourt son corps et ce besoin de justifier ce qu’est la vie à laquelle il a consenti qu’il a choisi cette sérénité misérable qui a suivi la lutte contre la vraie douleur vrillante anéantissante dont le souvenir toujours présent éveille maintenant la torsion des muscles du ventre la crispation en écho de la nuque de l’épaule un peu tordue par la position de la main sur la table

la vraie douleur vrillante interminable et revenant par paliers adoucie alors par le compagnonnage des douleurs autour de lui par le désir d’être malade exemplaire d’éviter autant que pouvait de gêner les soignants l’amitié de l’infirmier de nuit qui parlait de tout et de rien pour le distraire de ce qui se faisait insupportable et finissait par le convaincre de consentir à la libération de la morphine

la crispation de la nuque et de l’épaule qu’il veut effacer sous l’ironie de sa quasi insignifiance et que relaie maintenant le goût vaseux de la bouche sèche la gêne des lèvres collées par la soif l’effort fait pour mettre fin à son immobilité l’appui sur les jambes le dos qui rouspète mais se redresse les premiers pas vers l’évier la lumière qui baisse la venue proche dans le soir qui tombe de l’ami musicien et de la petite

codicille – avais l’idée bonne ou non, ai tardé parce que trouvais toujours autre chose à faire ou sous le prétexte fallacieux de la fatigue, eu l’électrochoc des publiés, bâclé, mais pas tant je crois, ce matin, disons me suis lancée et ça ira comme peut

11. Ses, leurs mains


Le corps courbé vers la serrure, la main posée sur la pierre râpeuse pour se soutenir, le contact familier et puis soudain une fulgurance qui tord le muscle en remontant depuis le doigt qui saigne à nouveau, un peu, un juron au moment où la clé tourne, où le corps force l’entrée et le bras retombe inutile, pendant que la main qui tenait la clé monte, épaule de travers, pour venir bercer les doigts égratignés. Le sac coule à terre, quatre pas, un sourire en regardant la main abimée posée sur la table -– le sale con, le petit idiot même pas assez lourd ou décidé pour l’amocher vraiment en la piétinant, presque timide était, juste une envie de plaisir dominateur -– d’ailleurs cela ne saigne plus mais c’est vraiment pas beau et boudiou que ça élance. Le robinet archaïque empoigné, tourné par la bonne main, la gauche, libérant un filet d’eau glacée sur la pantelante qu’il commencerait presque à prendre au sérieux n’était la bourrade amicale du pompier tout à l’heure, n’était la danse douloureuse à laquelle il oblige les phalanges écorchées à demi-repliées -– et que leurs bosses soient de même taille que les petites boules du robinet lui est un petit sourire, un moment de préciosité et d’auto-ironie –-, n’étaient le soulagement cruel de la morsure froide, l’effet du cachet avalé et la vue de la rondeur de fonte noircie qu’il découvre sur le plan à côté de l’évier et ce qui se devine de doré à travers les mailles incongrues du panier retourné sur le plat. Il pense l’Aurélienne et c’est presque comme une main posée sur son poignet. Il attrape, froisse maladroitement, pour s’en faire un pansement qui tient comme peut, le torchon qu’elle a abandonné à côté du plat et retourne vers la table, la feuille qu’il découvre maintenant, qu’il lit penché sur elle, déchiffrant cette écriture maladroite qu’elle a, ses longs doigts ossus serrés –- il l’a vue faire souvent –- comme un bec de canard autour du crayon auquel ils impriment de brusques embardées, des volutes, des courbes insensées contre lesquelles elle grommelle, et il s’émerveille une fois encore que ce soient ces mêmes mains qui s’affairent avec force, précision, remplaçant la souplesse enfuie par l’agilité, quand il s’agit de doser, de pétrir, faire monter une sauce, cuisiner, même s’il ne faut pas compter sur elle pour enfiler une aiguille, recoudre un bouton. La tourte est, dit le mot, l’annonce de la visite de Mahmoud le sage, le jeune, et de sa guitare, qui doit passer ce soir avec la petite pour faire de la musique et puis peut-être pour demander quelque chose. Il regarde sa pogne appuyée sur la table, le truc entortillé qui pend au bout de son bras, les tendons gonflés, le tambour posé près du lit, le couvercle de métal contre le mur, il grimace et puis il sourit en pensant aux mains encore un peu grasses, douces de Mahmoud et aux années d’efforts qui lui manquent avant qu’elles deviennent, si cela arrive un jour, les serres puissantes, déformées, dont il rêve.

Codicille : sais pas pourquoi une tendance à la prolixité précieuse contre laquelle je ne suis pas arrivée à lutter vraiment –- faute de le vouloir en fait – même s’il y avait une main de femme, une main de niot qui arrivaient avec plein de gestes et contacts et que j’ai coupées résolument.

9. Les visites infructueuses


Elle a frappé, re-frappé à en faire souffrir ses phalanges presque sans chair, à la belle vieille porte moulurée blottie au fond du trou dans les pierres du mur.. il n’a pas répondu ; si triste elle en fut, elle venait avec cette joie qu’elle voulait exprimer, qu’elle ne pouvait avouer, sauf à lui, peut-être, qu’était presque son fils ; ne le lui disait pas, il le savait. A posé sur le sol le plat qu’elle portait, a compté les pots renversés, pas de clé sous le cinquième, des gamins avaient dû passer, a bougonné, la clé était sous le premier, ah cet idiot distrait. A scruté la pièce, elle était propre, aussi propre qu’elle le pouvait ; elle en a eu petite fierté comme si elle en était responsable. A ramassé une veste qui trainait au sol, l’a pendue au portant qu’elle lui avait persuadé d’accepter puisque ce n’était qu’une récupération. Est ressortie pour prendre le plat. A traversé le rayon de lumière qui descendait comme un spot sur le paréo jeté sur le matelas, s’est dirigée vers la table à côté de l’évier, a posé le plat, soulevé le torchon, la tourte avait l’air en bon état, a décroché un panier, l’a posé dessus comme une cloche symbolique, a tourné le dos à la douche, le coin intime, avec la retenue de celle qui ne veut surtout pas être inquisitrice. A trouvé dans sa poche une vieille enveloppe, a trottiné jusqu’à la table devant l’entrée, a pris un crayon dans le pot, a laissé un mot en s’appliquant pour être compréhensible, idées et forme. Est ressortie, en mettant la clé sous le cinquième pot, elle aimait l’ordre –- enfin quand elle y pensait –-, elle a retrouvé le poids de la joie honteuse dont elle voulait se débarrasser grâce à lui, et puis, finalement, c’était comme si elle avait parlé.

L’homme-colère assis sur une borne de l’autre côté de la rue, rageant contre l’hésitation qui l’avait retenu, la veille, à la tombée du jour, d’aborder, d’injurier, de... cette silhouette qu’il avait cru reconnaître et suivie, se demandant aussi pourquoi il était revenu et ce qu’il attendait, l’a vue arriver, franchir le portail avec son plat, trouver la clé, entrer... il imaginait, il ne le voulait pas mais il imaginait..., et quand, noyé entre les branches et l’ombre d’un petit olivier, il l’a vu repartir, il a secoué ses épaules pour chasser le doute, il est entré dans le jardin, a pris la clé, s’est tenu sur le seuil, saisi par la sérénité que lui envoyait l’endroit, à laquelle il ne s’attendait pas. Est entré d’un grand pas violent, et puis, instinctivement, c’est lentement, précautionneusement, comme dans un lieu qu’il réalisait maintenant interdit et étranger à ce monde d’où venait sa vieille colère, qu’il a fait les quelques pas qui lui suffisaient pour découvrir la pièce, sentir un début de sympathie pour celui qui demeurait là, dans cet essentiel, cette quasi pauvreté qui pouvait encore s’offrir l’équilibre d’une beauté. La bêche accrochée au mur parallèlement au balai, comme une parodie de la panoplie de fusils qui aurait correspondu à l’image que la silhouette avait réveillée, a fini de le calmer dans un sourire. Il a vu le mot sur la table, le prénom... L’homme qui n’était plus colère est reparti, oubliant dans sa honte et son trouble de fermer derrière lui.

Le petit garçon était resté la main sur son auto, immobile, en voyant l’inconnu pénétrer dans le jardin, a recommencé à la pousser sur les ravins de la terre après son départ, pensait, ne le savait pas mais pensait, et la tentation, un début d’audace qui l’étonnait, lui venait. Il a abandonné l’auto, il s’est avancé à quatre pattes jusqu’à la marche qui bordait son domaine, s’est redressé après l’avoir escaladée et a roulé comme si quelque chose le tirait vers la porte entrouverte. N’a vu d’abord que le dessin vert et blanc sur le lit au sol. Est entré, a tourné, a regardé, un peu déçu, c’était presque comme la maison de n’importe qui. Mais il manquait les grandes fenêtres et les carreaux rouges au sol. C’était presque comme une cabane, finalement. Ce serait bien d’être ami de l’homme... il devait savoir des histoires ou en inventer, mieux encore que sa mère, des histoires pleines de bons, de mauvais, de découvertes. Il était planté devant la table près de l’évier, un doigt dans la bouche, perdu dans une aventure qu’il se créait, quand la voix de sa mère l’a appelé. Elle l’a rejoint sur le seuil, elle lui a serré le bras, pas trop pour ne pas faire mal, en le grondant, elle a balayé des yeux la pièce en fermant la porte, elle a murmuré « le pauvre garçon ».

Codicille : c’est venu un peu je ne sais d’où, il me reste à connaître mieux celui qui habite là, qui est déjà intervenu dans d’autres textes de l’atelier, qui m’avait dicté le premier décor pour le #8.. J’espère que ne serai pas trop déçue par lui. Codicille/remords au #8 : relisant en rapide rase motte le #6 ai tenté de trouver une pièce où installer l’un ou l’autre des porteurs de noms (sauf pour le dernier intérieur/extérieur qui vient d’un autre texte) et les extérieurs m’ont semblé évidents.

8. Comme en attente


Un sol presque carré en béton irrégulier entre quatre murs de pierres brutes en camaïeu beige et rose aux joints rudement talochés qui grimpent jusqu’à de grosses poutres noyées dans la pénombre, une porte ancienne si belle qu’elle semble rapportée et la lumière douce qui descend de deux petites fenêtres carrées percées sur deux murs en angle et pose l’attente d’une vie sur un lit, une table, quelques sièges, des objets, et heurte une cloison de bois à claire-voix derrière laquelle se cache une salle d’eau spartiate en prolongement de l’évier qui apparaît sur le mur du fond.

Un espace clos où se côtoient la bande de terre et d’herbes folles qui s’étend devant l’édicule carré donnant sur la rue à côté du portail, un espace pour des jeux d’enfants au delà d’un petit muret et au fond, devant la grande maison fatiguée une terrasse récente en pierres roses sur la droite séparée par une haie de buis d’un petit potager soigneusement cultivé.

La salle à vivre d’un appartement dans un immeuble populaire des années 60, ouvrant sur un balcon clos en partie, à côté d’une parabolepar une tenture pour filtrer le soleil. Les murs sont d’un blanc pur, avec des photos familiales posées sans cadre, comme une mosaïque, au dessus de deux canapés, côte à côte, envahis de coussins, des jouets sur et sous une table basse, une télévision discrète, la sensation d’un vide précaire.

Un parking bordé de lauriers à la floraison effevescente bornant de petits espaces d’herbe rare, une route entre de grands platanes que le soleil bombarde en milieu de jour, un arrêt de bus, seul endroit où l’on voit parfois des silhouettes.

Une pièce qui s’allonge entre la haute fenêtre ceintrée qui occupe presque la totalité de la façade sur rue et la fente qui s’étire à mi hauteur du mur, un peu plus large, sur un feuillage dans le jardin, un escalier en tire bouchon relie, au milieu du mur mitoyen avec la maison voisine, aux étages inférieurs et supérieurs. Le décorateur a casé dans ce volume quelques petits meubles, un grand lit et, au fond, une baignoire.

Une rue étroite, de minces trottoirs et des bacs en ciment plantés d’arbustes piquants entre lesquels sont garées quelques motos ou voitures. De rares passants, des roucoulements et bruits d’ailes des pigeons qui transitent, et la sensation de toutes ces vies qui habitent, qui ont habité peut-être, les trois étages des maisons anciennes, nobles ou humbles, renforcée par les petits bruits ou fortes musiques échappés par les fenêtres.

L’espace, les quatre fenêtres sur la place, les souples gypseries qui dessinent des panneaux sur les murs, la cheminée de comblanchien à l’âtre garni de faïence, mais la soigneuse dissonance des lattes peintes en vert doux entre les poutres enduites de peinture ciel et la pagaille authentique des objets.

Une grande place qui brûle de soleil (le plus souvent), les platanes ou micocouliers qui la bordent et sous lesquels on hésite un moment, saisi de vertige, avant de la traverser.

 

3. après une fin


en bref

Il l’avait frappé cet homme, il n’avait plus rien, oui, et voilà il était dans ce train puisqu’il devait partir. Il ne pensait plus à ce qui avait précédé, heureusement il y avait la perplexité inquiète du futur, forcément mieux, il le fallait bien, mais que serait-ce ? Et puis comme cette interrogation, qu’il voulait un peu amusée, détachée, curieuse, se teintait d’un peu de grave parce que le toit, le lopin, bon il ne fallait pas s’étendre à une merveille, le lui avait bien dit l’ami, mais il fallait qu’il en soit digne en en tirant un peu de bon. Obligation assez douce mais très irritante, alors pour fuir il s’est endormi... et s’est senti comme un enfant tombé du lit, douloureux, impatient, et tout yeux et envie ouverts, quand la vieille femme, sa voisine de siège, l’a réveillé. A fait tomber sur son siège le sac de marin prêté, l’a saisi, est descendu sur les lattes de bois du quai. La lumière qui frappait les glaces du toit arrondi l’a ébloui, il y avait un parfum de neuf dans l’air et un employé lui a indiqué avec un accent chantant, teinté d’italien, assez dépaysant même pour cette ville, le train régional qu’il devait prendre. Il a eu une envie de chantonner, presque d’esquisser un pas de danse. Peut-être l’a-t-il fait.

en long

Il ouvrit la fenêtre de sa chambre le lendemain de son arrivée sur le frémissement du jour, un carré de terre herbue, le mur de pierres sèches, au delà, que la lumière effleurait doucement, avec tendresse a-t-il voulu penser. En fait il eut largement le temps de découvrir le matin éveillant son nouvel univers, pour l’accepter ou non, pendant qu’il bataillait avec l’espagnolette indocile. Un appel, il se penche, la vieille femme qui lui avait remis la clé de la maison la veille, tête levée depuis le chemin, l’invite à boire le café chez elle « juste pour ce matin, vous attends dans dix minutes ». Devant la glace de la minuscule salle d’eau, dans sa tête qui remue la nuit pour la chasser, des images s’entrechoquent pour lui éviter de se voir : la place du hameau et le car qui l’y a largué dans la nuit, la petite gare sortie d’un jeu d’enfant où l’avait laissé le TER (il aime cet assemblage de lettres qu’il a découvert, comme un bonbon), la beauté neuve, récente plutôt, de la gare aux abords de ce qui sera maintenant pour lui la Ville, et en recrachant l’eau, en posant sa brosse sur une tablette de bois rongée d’humidité il repousse ce qui a précédé. Le café était bon, légèrement amer mais bon, comme la grande tranche de pain réchauffée au four qui lui parlait de l’enfance « sont bons mais trop gros les pains du boulanger, si vous voulez on devrait lui commander une miche commune chaque jour, bon on en reparlera ». Mais le chemin vers le village était long, assez pour qu’au rythme des pas revienne, pour être liquidé, ou plutôt mis en ordre dans un coin de son crâne, comme un témoignage, une leçon, un peu de miel aussi, parce que c’était sa ville et qu’elle et des moments vécus, de longs moments, le rendaient toujours heureux, le souvenir de l’effondrement, ce jour où il n’a plus pu supporter le mépris, la suffisance de cet imbécile et où il l’a frappé, a-t-on dit, simplement menacé à vrai dire, mais c’était suffisant. Il passe vite sur le faible soutien des camarades, sur le moment où il s’est retrouvé chez lui et l’a trouvé misérable ce chez-lui, la tentation... et puis vite parce qu’il arrive au village, la main tendue, refusée, acceptée et les formalités accomplies presque avec emportement pour ne pas revenir en arrière et parce que cela empêchait de penser, le tout petit bagage, la gare de Lyon où arrivé en avance il a erré en se sentant hors du temps. Ce village ce n’était pas le village que l’on voit derrière les hommes politiques sur les affiches mais il lui plaisait, décidément.

Codicille : ai longtemps buté sur ce départ, faute de m’abstraire du réel, et avais décidé de sauter cette étape, et puis l’écoute de la vidéo présentant le #8 a réveillé une envie d’écrire, comme pouvais, mais finalement pas ces deux fois quatre lieux, non mais l’arrivée d’un des personnages qui s’étaient invités dans mes petites ébauches, sans que je vois ce qu’on pourrait en tirer (une polyphonie ou quelque chose de ce genre). Bon suis pas certaine du tout que ce soit passable et que ça réponde à ce qui était demandé. Mais go ?

7. remémorations


Marthe referma la porte en s’appliquant à la douceur, se retourna, descendit lentement l’escalier. Elle rumine –- comme distraitement, ne veut y donner d’importance –- cette visite de la petite comme dit le vieux, comme s’il n’y avait qu’une petite dont il puisse parler, juste elle la Roselyne Cappa ; vrai que c’est sa petite nièce, ou presque –- la petite fille de Laurine surtout, en fait, pas si proche –- il l’a vue combien de fois cette Roselyne ces temps-ci Monsieur Fustier ? et c’est certainement plus rare encore pour Frédéric Cappa son père. Elle sourit à cette belle journée d’automne, un ciel d’un bleu naissant, ce jour où elles se rencontrèrent Laurine et elle devant l’école de Jonquières, ça il ne le sait pas le vieux. Si jolie Laurine, si bien peignée, et si gentille que ses yeux sourirent en réponse à son sourire à elle qui n’était certes pas si bien peignée, ni bien vêtue... et ensuite, l’année scolaire avançant, elles firent bloc, paire surprenante, la bonne élève sauvageonne, qui n’était pas à sa place et en outre ne se laissait pas ignorer, et la fadate disaient certaines, la richarde disaient d’autres, la fille de Monsieur Clergeot, le notaire. Elle n’ose l’inviter en sortant de classe, pour ne pas se quitter si vite, et puis si... elles trouvent un coin sous un figuier en lisière du terrain vague pour parler un peu des leçons beaucoup des tout-et-riens qui importent. Vient l’anniversaire de Laurine, la fête où elle est invitée et elle découvre qu’elles sont trois, les filles du notaire. Laurine oui, l’ainée mais aussi Eliane qu’elle connaîtra peu, la discrète qui partit faire études, qui choisit –- le notaire a grimacé un peu -– d’être institutrice, qui s’installa et resta dans un village des Hautes-Alpes, s’y maria, disparut semble-t-il de l’horizon familial – à vrai dire Marthe aussi, malgré quelques rencontres au hasard des rues d’Avignon avec Madame Cappa, l’aimable bourgeoise qu’est devenue son amie (et c’est ainsi qu’elle fut engagée pour « assister » le vieux dit Laurine, pour être sa femme de ménage en fait, sans que -– pas besoin qu’il le sache, n’est-ce pas –- soit évoquée cette ancienne amitié entre elles, « mais c’est si triste Marthe, j’attendais tant de toi... que tu n’aies pas continué tes études »). La troisième enfin, la plus jeune, Marie, la folichonne, qui s’en alla, revint, fit causer, mais fut toujours si charmante, si aimable, prit un homme, fut prise par un autre, disparut un temps, revint un peu froissée, rencontra Auguste Fustier lors d’un dîner organisé par son beau-frère dans son bel appartement, regarda avec lui devant une des hautes fenêtres du salon, le soir tomber sur le Palais des papes et la place, l’épousa après un délai raisonnable, et au bout de quelques années d’entente sereine avec lui tomba malade et, ici la pensée de Marthe relaie la rapide brutalité du réel, mourut et le laissa désemparé. Et continuant son chemin dans la rue vers le charcutier des halles pour acheter le jambon promis, elle continue à s’interroger sur la raison de ce brusque intérêt de la petite ou de son père pour son vieux.

Codicille –- un rien laborieux, mon vieux crâne ne savait pas très bien où et comment il allait, démêlait au fil du texte (enfin un fil extirpé) les rapports entre le vieux, la petite et Marthe mais ne sais pourquoi s’y attachait, et ma foi cela se sent... quant à l’écriture, comme le puis.

6. les eux de l’avenue


Parce que, sauf pour ceux comme moi qui depuis toujours dois faire effort pour retenir un nom et qui, quand je pense à quelqu’un pense à un nez ou une silhouette, des mains, un sourire, un lien avec d’autres qui portent un nom, mais ne cherche surtout pas celui qu’il porte, donc parce que généralement, un personnage, un qui n’est pas affligé de cette désinvolture, lorsqu’il pense à quelqu’un, l’évoque dans son monologue intérieur, emploie son nom, il y a eu l’arrivée dans le doux et le dur de Marthe. Dans ce rôle elle aurait pu s’appeler Gaby comme les deux qui faisaient équipe avec leur patronne, notre mère, dont elles partageaient le nom et qui avaient autorité sur nous et tendresse de notre part, mais avec le vieux la Marthe a complicité, habitude mais ni autorité ni tendresse, alors va pour Marthe et cela lui donne une petite touche d’effacement intelligent, la rapprochant de celle des deux sœurs que je préfère dans les évangiles (n’y pense que maintenant). Le vieux lui, et ses grommellements -– la chair ça pèse –- et ses douceurs, je vais l’appeler Auguste parce que cela le date, mais sans doute trop, et que cela lui va mal –- ce qui à mes yeux donne à la chose une certaine authenticité –- et Fustier parce qu’il a peut-être eu un ancêtre qui poussait le rabot par ici, en Provence.

Et donc Auguste Fustier je l’avais d’abord rencontré devant le bureau de tabac où il attendait, à distances raisonnables, que ce soit son tour d’entrer, avec Cuicui Colin, dont tout le monde a oublié le prénom depuis longtemps, avec les dames Rose Vachon et Cochonaillou et avec ce grand idiot d’Ali Demaison, et leur attente prudente se mêlait à la file impatiente devant l’étal de nourritures : Fabius Grossetête, sa fille Betty, Mélanie Innocent, son amie Marie Cousette, trois hommes sans nom, Eddy Dupont Jean Mouton qui tient le rayon boucherie de Monoprix et les belles Dahlia et Iris de la Souche.

Sur le trottoir d’en face, un qui pourrait avoir un rôle, ce serait l’assis omniscient qui s’appelle Vincent -– c’est évident et sa barbe, ses cheveux bouclés gris jaspé le confirment -– Vincent Mokhani parce qu’une faute d’orthographe a été faite dans le nom de son grand-père et celui qui le quittait après avoir discuté un temps avec lui, qui portait veston de lin de bonne coupe froissée mais aussi un foulard de soie digne de son père, c’était Florian Patricien, avec lequel il avait échangé un sourire en voyant passer les belles et jeunes jambes nues de Mélaine et Aïcha, encadrant Florence devenue Asmaa. Et là maintenant, avec celle qui n’a pas de nom et qui vient de renoncer à traverser en voyant la file devant le tabac, ils jouent à baptiser les passants, et entre deux phrases pour ceux qui déposent dans le béret et saluent, ils voient se croiser Jen-Bernard Lefié, Bénédicte la goualeuse, Jeanne Fortecuisse, Mahmoud le sage sans nom, les gamins Franck, Freddy, Farouk et Fabian, les quatre fils de Maître Ferrand.

Et puis se sont quittés, après le passage faussement tumultueux de Jack Simpson, Ali le Kid, Benoît Castelglio, Umberto de Mantoue et Frankie Conté, et Vincent se déplace un peu vers l’ombre, attend encore un quart d’heure et puis se lève, met le béret dans son sac et s’en va, sa matinée est finie.

Codicille, me suis dit moi et les noms ça fait deux et suis vexante avec ma façon de les oublier, et puis en cours de bribes venues à droite ou à gauche dans mes petites pérégrinations, ai pensé « jubilatoire » pour in fine être passablement déçue, ma faculté d’imagination devient craintive ou ankylosée.

5. usages de la cuillère


Il efface son épaule, pour laisser le garçon poser une assiette creuse sur la porcelaine fleurie qui attendait ; terminant sa phrase, il regarde son vis-à-vis pour appeler la réponse, pendant que sa main, comme distraitement, et sans qu’il quitte l’homme des yeux, saisit à l’extrémité de la rangée de couverts la cuillère ; il jette un coup d’oeil sur l’assiette où tremble un liquide ambré à l’odeur évanescente, plonge la cuillère en biais, la ramène vers lui, retrouve le regard d’en face avec l’attention souhaitée, par dessus l’argenterie qu’il a remontée avec un parfait parallélisme jusqu’à sa bouche. Elle, à son côté, a renoué avec le rire dédié à son voisin de droite, après un coup d’oeil fugitivement précis, puis légèrement ennuyé, sur le contenu de l’assiette, et sa main joue distraitement au dessus des couverts.. une remarque ironique à son oreille, elle rit derechef, il murmure « courage », ils attaquent selon toutes les règles de la bienséance, conscients ou inconscients d’y avoir manqué, le très raffiné consommé... et elle lève un sourcil d’étonnement approbateur qui rencontre un sourire, et puis avec des gestes mécaniquement alternés ils continuent leur conversation et leur dégustation. Une femme exubérante, mais tout le monde l’aime ainsi, pour son importance aussi et son âge qui la dispense de la discrétion et de l’esprit fin exigés des jeunes femmes, élève la voix et agite sa cuillère en direction d’un grand dadais empesé dont elle exige l’attention, faisant pleuvoir sur la blanc tissage brodé quelques fines gouttes. La maîtresse de maison arrête d’un petit geste et d’un mouvement de sourcil le jeune serveur embauché pour ce soir qui allait brandir, poser sa serviette sur les traces, ou prendre on ne sait quelle initiative incongrue, repose sa cuillère pour approuver sans l’avoir écoutée une phrase de son voisin, en espérant que c’est à bon escient, mais il est si inoffensif que c’est sans doute le cas ou que cela n’a pas d’importance, et pendant qu’il avale le contenu de sa cuillère d’un air satisfait, recueille doucement un peu de potage et, dans le même geste gracieux, le monte à ses lèvres tout en fusillant –- le voudrait du moins – son plus jeune fils qui, sans toucher aux couverts ni s’intéresser à son assiette, se contente d’effriter un bout du petit pain rond posé sur une assiette près des verres en murmurant on ne sait quoi à sa voisine, une bien charmante enfant pourtant qui est prise d’un fou-rire au moment où la cuillère touche ses lèvres... il est vrai que c’est leur premier dîner et qu’ils en oublient peut-être tout ce qu’ils ont appris. Un très bel homme – une tête d’empereur romain – s’est lancé dans un débat économique, contre tout usage, ou plutôt dans une conférence puisque les phrases qu’il assène à son vis-à-vis, entre deux ingurgitations du liquide que la pointe de sa cuillère vient glisser entre ses dents, ne rencontrent qu’une mimique de léger effarement. Le garçon murmure quelques mots à sa jeune voisine et avec un petit sourire dépose dans l’assiette un peu de son pain, plonge sa cuillère, avale, elle rit de défi et l’imite. La maîtresse de maison, comme ils sont les derniers, fait signe de desservir. Le serveur décrit la scène en arrivant dans la cuisine, un murmure de réprobation court à la table des chauffeurs et autres étrangers assis devant leurs assiettes d’odorant potage, la cuisinière affairée sourit avec une résignation tendre et son mari jardinier, qui préside la table des dîneurs, prend son assiette à deux mains et en lape le contenu.

4. dans sa marge


1

Avançant lentement dans la douceur d’un filet d’ombre, longeant la lueur rose posée sur les dalles, est revenu jusqu’à l’huis de sa maison, l’a poussée sur la pénombre presque glacée où luisaient les dessins en verts éteints et les fonds beiges du sol. Sa main a glissé sur l’arrondi usé de la rampe, les pieds caressaient lentement le bois des marches avant de s’y poser, il s’est hissé jusqu’à son entresol. Passée la porte c’était l’obscurité où dansait la poussière dans les filets de soleil filtrés par les persiennes. C’était l’odeur de miel de la cire. C’était le désir de rester là, de se laisser couler les yeux clos jusqu’à l’assoupissement, la joue posée sur le rouge passé de la terre cuite. Ce fut un lourd flottement jusqu’à la paille, la tendresse enveloppante des bras d’un fauteuil, un sourire malicieux en repensant aux voix échangeant sur rien devant le bureau de tabac, avant que lui vienne l’absence, et que la pièce ne vive plus que des sons qui montaient de la vie engourdie de la ville. C’est le cou qui déploie le visage avec un petit sursaut, c’est la douceur humide qui sourd des yeux, c’est une voix qui s’excuse « oh Monsieur vous ai réveillé, vous aviez l’air si bien là, il faut vous reposer vous savez... » c’est une odeur de café, c’est un bouillonnement qui chantonne et un parfum d’herbes, de légumes qui prend doucement possession de la pièce, ce sont de fortes jambes potelées, de belles fesses tendant une sombre étoffe fleurie dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, une chanson murmurée, et puis le souffle d’une présence proche, une main qui se pose sur son épaule, qui appuie juste un peu trop, ce qu’il faut pour aider, « mais vous pleurez -– ne faites pas attention, c’est en dormant je crois, je suis fatigué –- justement il faut que vous mangiez, mais je venais vous dire, j’ai fait une soupe au pistou pour ce soir, la mangerez froide comme vous l’aimez, seulement y a plus grand chose... comprends pas – c’est la petite de Vincent, elle allait pas bien hier, alors je l’ai gardée et elle nous a fait un vrai gros souper, elle est en stage au Carré vous savez –- c’était bon ? –- c’était aimable -– bon des coquillettes avec le jambon ? Et on fait une liste, vous amènerais ça demain matin, seulement êtes trop bon » et il sourit, elle est si gentille la petite, et la Marthe aussi.

2

Il est parti vers son antre, grommelant, et riant intérieurement des regards rencontrés, frappant durement sa canne sur le grès des pavés, assez pour que le bruit caoutchouté marque presque bruyamment sa présence. La clé a grincé dans la serrure et il a poussé de tout son corps la lourde porte de la rue, s’est rattrapé par un entrechat quand son effort l’a propulsé dans le vestibule obscur. La lumière du lustre l’a ébloui un bref instant. Il s’est agrippé à la rampe métallique et il a grimpé les deux volées d’escalier en ahanant, vers son antre, comme le disaient ses sacrés neveux, qui pouvaient rengainer leur mépris, savaient pas ce qui les attendaient, vieilliront bien, pourront pas y couper, et on verra ce qu’ils seront alors, bon lui heureusement il ne verrait pas. Canne posée dans la pénombre fraiche, a aboyé un appel, a rencontré le silence, a marmotté un juron au ras des dents, a injurié intérieurement Marthe qui n’était pas là, en retard comme toujours, ou qui ne viendrait pas, a souri en gesticulant pour saisir la poussière dans un rayon de lumière pour rétablir son humeur, pour jouer, s’est effondré sur son fauteuil, et il est resté là, ruminant les reproches qu’il aurait voulu faire à sa vie, et puis se repentant parce que croyait que c’était la vie qui lui faisait subir reproches, et cela enflait, et sa gorge se serrait, et il ricanait de son ridicule, de cette colère qui lui venait pour un rien. A voulu pleurer, les larmes refusaient, a décidé qu’une faim le rongeait, est parti presque rapidement et fermement -– ne surveillait pas son manque de force –- a commencé à farfouiller, s’est redressé parce que la porte s’ouvrait, que Marthe arrivait, qu’elle criait de le trouver là où il n’avait « pas à être ». Et ils ont commencé une superbe dispute, trop brève, trop vite interrompue par un rire partagé. Est retourné s’asseoir, s’est préparé à critiquer la nourriture, pour surtout ne pas risquer de penser à ce qui pourrait être trop grave.

Codicille : n’ai pas pu le faire trop méchant mon contemporain, mais lui et moi n’avions pas le souffle de deux pages, implorons indulgence.

2. intime


Elles étaient trois et elles étaient sœurs. Elles avaient âge proches, mais quand l’ainée venait en vacances et qu’elles étaient invitées aux mêmes surprises-parties ceux qui ne les connaissaient pas ne voulaient croire qu’elles étaient sœurs. Et si elles ne se ressemblaient guère physiquement, il apparaissait aux proches que moralement aussi elles déclinaient avec quelques différences le cadre de pensées et de vie dans lequel elles grandissaient. Les années les ont séparées mais quand elles parlaient, rarement, les unes des autres c’était avec la tendresse légèrement détachée que l’on pouvait attendre. Pourtant, si elles faisaient front commun, uni, attentif dès qu’un drame -– et il n’en manqua pas au fil des ans, terribles pour certains -– frappait l’un ou l’autre ou les siens, si elles désamorçaient en souriant, d’éventuelles critiques contre l’une ou l’autre, si elles se retrouvaient avec plaisir, revenaient assez rapidement des petites phrases plus ou moins spirituelles (souvent très spirituelles ce qui aggravait la tension) émergeant d’un magma de rivalités adolescentes, négligeables à l’époque, que l’on croyait oubliées mais qui revenaient des profondeurs du silence intérieur, réveillées par les désaccords politiques, moraux, ou sociaux, qui n’avaient sans doute force si grande que d’être tus et bien plus graves d’être devenus si absolus par le silence, petit remugle qui restait confiné, qui s’éveillait à travers des futilités et lors d’un repas sur deux, environ, l’une ou l’autre pour éviter que le ton monte, pour éviter l’ironie sans pitié de celle qui ce jour là attaquait, se levait, sortait, s’attendant à être rappelée ce qui, à la longue ne se passait plus. Et c’est pourquoi lors d’un mariage où se devaient d’être – le voulaient d’ailleurs -– en réponse, d’une chaise à l’autre dans le rang de derrière, à la mimique effarée d’un des nouveaux gendres devant la violence du recul d’une épaule qu’une autre approchait trop, la distance soigneusement créée malgré l’ancrage des chaises, le soupir discret du frère venant s’intercaler, les regards noirs dardés sur un profil qui s’appliquait à une indifférence gracieuse, le chuchotement aigre de l’une, le petit sourire dominateur de l’autre, une jeune femme a murmuré avec une petite grimace résolument résignée « pas grave, mais ennuyeux, elles ne s’améliorent pas ».. phrase que la suite de la journée a heureusement démentie.

Je voulais une histoire apparemment en bémol, et elles tenaient à venir ces trois sœurs... j’ai hésité plusieurs fois à repartir à zéro parce que les traiter en les désarmant avec leurs tempêtes dans des verres d’eau, finalement pas si nulles que ça et leur lien indestructible ça réduisait tout à néant et c’était, je le crains un rien hors sujet mais n’ai pu que les brutaliser un peu comme le ferait un observateur extérieur qu’elles enquiquineraient..

1. contre le mur


Puisque le dé-confinement est là, il a rapproché un peu de ses pieds la casquette et l’assiette godronnée posée dessus. Puisque c’est le dé-confinement les passants depuis une semaine sont chaque jour un peu plus nombreux et pour la plupart ne portent pas de masque... mais lui garde le souvenir du temps où « on » faisait peur, alors il se rejette davantage contre le mur... pour la plupart, aussi, ils ne le voient plus et ne s’arrêtent pas, même ceux qui s’engouffrent à côté de lui entre les portes vitrées du Carrefour. Il lui reste ses habitués, même s’il ne tient plus salon comme ils le disaient, et le jeune gars en kaki recherché qui s’éloigne maintenant, remontant vers la place, remâchant ses problèmes personnels –- ne pas s’accorder de les trouver petits -– et l’ayant oublié comme une étape obligée de la matinée maintenant dépassée, vient pendant dix bonnes minutes de tisser avec lui un tableau avec le temps qui chauffe leur visage nu, un jugement acerbe du gars sur les jambes de trois filles qui passaient, mollets et cuisses juste un peu trop fortes et foulard sage pour l’une, qui sélectionne encore ses révoltes, un article de journal, la phrase incompréhensible jetée avec un sourire par une qui descendait dans les profondeurs du magasin, phrase dont il est certain qu’elle ne correspondait à rien, juste à des mots trouvés pour justifier un échange furtif. De l’autre côté de la béance vitrée un grand échalas, toujours le même, calot en tête, tire sur sa cigarette, la prolonge, médite sans doute son accrochage du jour avec une caissière qui use de son âge, sa rondeur bruyante et son ancienneté pour tenter de le régenter, il lève les yeux vers les arbustes de la terrasse de l’autre côté de la rue au dessus de la boutique de sandwichs, salades, macarons, et puis vers le bleu franc du ciel, il pense à son ami et à sa colère rentrée ce matin, il invente l’excuse qu’il voudrait présenter ce soir, parce que rentrée ou non elle devait être visible, et comme un groupe de collégiens le bouscule un peu pour dégringoler l’escalier vers le rayon de casse-croûtes à combiner, il jette sa cigarette, il soupire à fond avec hargne, il rentre. Sur le trottoir d’en face deux femmes –- permanentes bouclées et, pour l’une, chien en laisse –-, installées devant la profusion des nourritures proposées par l’étal, choisissent des macarons, lentement, entre deux phrases et la serveuse les traite intérieurement de tous les noms tout en regardant, par dessus leurs têtes, sa collègue qui arrive, désinvolte, avec une demi-heure de retard, elle retient les piques soigneusement souriantes qui lui viennent, pleines de ressentiment contre la fautive – et en fait tout autant contre les deux clientes lambines – et elle cherche une vengeance qui ne fasse pas trop mal, parce que elle est gentille la Rosa, et puis elle a l’air fatiguée, l’a des jolis cernes là, vaut pas la peine de chercher pourquoi, en rester à une petite phrase entre ironie et interrogation et surtout ne pas l’interroger comme elle s’y attend sans doute. La file de clients postée devant les tacos, les sandwichs, les pan-bagnats, les tartelettes aux épinards et les macarons vient s’intercaler entre ceux qui attendent, respectant les distances marquées au sol, devant le tabac/journaux d’y pénétrer un par un, et ceux qui sont dehors font peser leur regard sur celui qui, s’il n’est pas venu pour chercher de quoi assouvir son vice –- ah ces fumeurs s’agace une femme qui s’est arrêtée avec son chariot retour de marché, parce qu’elle n’a plus de mots-croisés –-, hésite un peu devant la masse des hebdomadaires et revues, puisque les journaux nationaux n’arrivent plus, et qui, ensuite, essaie de mettre en quelques mots ce qu’il faut de chaleur pour remplacer les échanges aussi dénués de fond qu’aimables qui étaient de rigueur « avant » avec le buraliste. Une conversation s’est engagée, à voix aillées ou pointues, sur le trottoir, survolant un vieux très digne qui se tait, craignant que viennent des opinions, des idées intolérables et qu’il se verrait contraint de laisser passer. La femme qui avait souri à l’assis et son interlocuteur avant de descendre dans le super-marché, ressort, écarte ses mains vides, parle de cette sacrée carte bleue, –- oui pense-t-il, ou dit-il c’est tout comme, sont revenus -– ils rient et regardent avec une fausse indifférence teintée d’attendrissement cinq ados qui arrivent de front sur le large trottoir, présentant un assortiment assez réussi de coiffures colorées et construites, et qui se disputent, se bousculent un peu en riant, quelques insultes volent de l’un à l’autre, un peu comme entre les guerriers d’antan, mais il ne sera pas question de combat entre eux, au moins pas ici et à cette heure, et dans les yeux du plus grand flotte un peu de crainte en regardant, trois cent mètres plus loin, les trois garçons groupés près d’une fontaine, bicyclette en main et sac portant l’un ou l’autre des sigles de plateformes posé à terre, attendant fraternellement une commande, qui se font plus rares maintenant. Elle regarde la file devant le bureau de tabac, hésite, hausse mentalement les épaules, remonte vers la place en espérant que l’attente y sera moins longue.

Pendant que je rêvassais à l’éventualité d’une aspiration suis passée d’un quai devant un bateau d’immigrants à la charnière des 19° et 20° siècles – brièvement –- à la plaque tournante de la station Auber en changeant plusieurs fois de regardeur et puis un presque ami s’est imposé, ou du moins l’un des « installés » comme il y en a dans tous les centre-villes... pour le résultat il est ce qu’il peut.. j’avais plus de silhouettes en tête mais se sont évaporées, pensaient qu’elles viendraient en « fatiguant » le texte, mais même si j’y suis revenue brièvement trois fois c’est lui qui m’a fatiguée, j’ai le souffle court (sourire).

 



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1ère mise en ligne 28 juin 2020 et dernière modification le 7 novembre 2020.
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