le roman d’Amélie Navarro

16. Tentative de connexion


proposition de départ

1. La première traduction évoque une rengaine de fado, après plusieurs vérifications l’auteur n’en a jamais fait mention.

2. Un long travelling ponctué d’astérisques supprimés au troisième passage.

3. Ce paragraphe, à première vue détaché du reste du récit, trouve un semblant de réponse dans un post-it de l’auteur trouvé dans le manuscrit original, reprenant une note du Journal d’Andreï Tarkovski datant du 19 avril 1980 à propos d’Apocalypse Now de Coppola.

4. Le terme « acupuncture » est préférable mais il sonne moins bien.

5. Le personnage semble livré à lui-même, la traductrice a voulu lui donner un coup de pouce.

6. âpre combat concernant la police de caractères.

7. Changement de traductrice, réduction des marges.

8. « Merisier à grappes », en français dans le texte.

9. Photographe non identifié. Tirage argentique d’époque, 12 X 7,9 cm.

10. Le Nova est une salle de cinéma et un lieu de convivialité bruxellois.

11. Le jeu de mots original ne marche dans aucune autre langue.

12. Une stratégie de l’évitement, c’est bien ça le problème.

13. Le fait que l’auteur a laissé un blanc à cet endroit, il est reproduit tel quel.

14. Wachet auf, ruft uns die Stimme, BWV 140, Premier mouvement, Jean-Sébastien Bach.

15. Ce passage fait référence au monologue de Jean-Louis Trintignant dans Amour de M. Haneke « Rien de tout cela ne mérite d’être montré. ».

Codicille : la traductrice semble encore plus concise que l’auteur.

15. Pas tout à fait quelqu’un


proposition de départ

Tous les matins, un groupe d’oiseaux vient se percher sur le rebord de sa fenêtre. Elle les ignore, elle n’a besoin de personne pour s’habiller. Elle veille à désaccorder un peu l’ensemble, légère disharmonie entre le haut et le bas, vêtue comme une enfant livrée à elle-même.

Son animal de compagnie est mort il y a peu. Il ne lui aura pas tenu compagnie très longtemps. Ils l’enterrent dans un coin du jardin, elle éprouve un sentiment de malaise mais pas de tristesse, elle trouve ça glauque sans être capable de l’exprimer clairement.

Moyens de locomotion : la plupart du temps, trimballée, maîtresse de rien. Dès que possible, à pied.

Les autres enfants, torches ambulantes, brillent de mille LED. Elle sautille en se contorsionnant pour observer le dos de ses semelles, peur de brûler vive. Ses baskets à elle sont tout ce qu’il y a de plus simple. Soulagée, elle continue à avancer.

En classe, elle reçoit une feuille enroulée et tenue par un élastique qui, une fois dépliée, révèle un arbre généalogique. Elle inscrit son nom et son prénom tout en bas, au niveau du tronc. Au-dessus d’elle, une arborescence de cases vides qu’il lui faudra remplir. Poser des questions, mener l’enquête.

Dîner, plusieurs fois par semaine, impossible d’y échapper. Son père veut en savoir toujours plus que ce qu’elle est prête à raconter mais ses questions ne sont jamais assez précises, et alors ta journée ? Elle n’ouvre pas la bouche devant les adultes qui essayent de lui venir en aide — bien intentionnés mais toujours à côté. Quelque chose en elle semble vouloir attirer l’attention et, en même temps, dès que les regards se posent sur elle, elle disparaît. C’est quand, le bon moment pour amener sur la table l’arbre, les morts, ceux qui étaient là avant eux ?

On lui offre une trottinette sachant qu’elle n’aime pas tout ce qui possède des roulettes, qu’elle n’est pas à l’aise là-dessus mais on lui dit qu’elle s’y fera. Elle roule en attendant que ça passe — ça, l’enfance qui n’en finit pas. Elle n’entend même plus le cri qui la rappelle à l’ordre, c’est inscrit quelque part en interne, elle sait quand elle doit faire demi-tour.

Il y a d’autres heures où on ne peut rien en tirer, elle reste prostrée sur la chaise haute de sa petite soeur — elle n’y entre qu’un tiers de son corps, un jour elle va vraiment finir par la casser —, observant à travers la fenêtre les passants. Elle suit des yeux un groupe d’amis — ils ont quoi, quinze, seize ans ? — et se demande si c’est à cet âge-là qu’on commence à vivre.
La nuit, souvent, le sommeil ne vient pas. Elle se lève, sait qu’elle ne doit pas. Elle ne demande plus de laisser la lumière du couloir allumée, elle ne sait pas à quel âge ce genre de demande doit cesser. Elle se promène dans la maison comme si tout lui appartenait, comme si ses mains avaient bâti ces murs, elle se sent alors légitime lorsqu’elle se demande parfois si elle ne mettrait pas le feu à tout ça. Elle extrait du frigo un bâton de pâte feuilletée industrielle, le plastique qui l’entoure la fait suer, elle saisit un couteau pour le fendre, fait glisser le rouleau de pâte dans le creux de sa main. C’est doux, elle mord dedans et contemple le résultat puis dissimule l’empreinte de ses mâchoires en malaxant frénétiquement la pâte. Elle se fait prendre et se force à pleurer pour qu’on la laisse tranquille.

Elle finit par s’endormir, ses pensées se transforment en rêves agités. Agenouillée dans l’herbe, elle creuse, elle ne sait déjà plus où se trouve la tombe de l’animal. Il lui faut des noms et des métiers mais pas besoin de s’étendre sur leurs vies. Ses ongles se gorgent de terre humide, elle saisit tout ce qui passe entre ses mains. Il lui suffira d’inventer, trouver de jolis prénoms, des métiers pas trop ennuyeux. Elle enfonce ses avant-bras de plus en plus loin dans le sol. Et puis deux dates au hasard, naissance et mort. Elle arrache tout, bulbes et racines. Il suffit juste de remplir des cases. Personne ne lui demande de ressentir quoi que ce soit pour ces gens.

Codicille : construire le personnage en essayant d’avoir le moins d’empathie possible à son égard m’a fait prendre moins de précautions avec elle et m’a permis d’exploiter une autre forme d’intimité.

14. Présences


proposition de départ

Si j’avais su que le lieu du décès aurait un impact sur la suite, je serais mort ailleurs. Au bas des escaliers ou même à l’entrée du salon, pour sentir la puissance du courant d’air à chacun de tes passages. Ton pas rapide et décidé, qui me fatiguait il y a peu, maintenant il me semble — tout est un peu flou, je dois avouer — que je pourrais l’apprécier. Au jeu des préférences, mourir dans son lit arrive dans le haut du classement des meilleures morts. Le confort du vivant.

Je suis brouillon comme ivre mort, effet gueule de bois, il me faut le temps de m’acclimater à cette nouvelle dynamique, moi habitué à un timing toujours trop serré.

Je patiente des heures pour que tu y viennes, dans ce lit, le nôtre, et je passe la nuit à te regarder. Peut-être qu’à force d’éternité, les journées me paraîtront moins longues. Ai-je l’air pervers ? J’attends une claque qui ne vient jamais.
Silence lourd, regret du triple vitrage. Je te suis reconnaissant lorsque tu laisses la fenêtre ouverte. Besoin que l’air s’engouffre partout en toi. J’entends la rue, tour à tour son calme et son effervescence. Jusqu’au soir où je te vois revenir. Figée au pied du lit, tu fixes le vide, pour moi nos regards se croisent. Tu te laisses tomber de tout ton poids, le matelas convulse sous ton corps léger mais lourd. Tu tentes de te reprendre et t’installes, ton dos douloureux calé contre l’oreiller, aussi droit que possible. J’absorbe tes tensions et ne peux agir ni pour ni contre toi. Tes gestes, à l’inverse de tes pas, mesurés, caressent le creux où la forme de mon corps marque encore le matelas.

Tes doigts se raidissent à mesure qu’ils parcourent ce tracé aberrant, est-ce que c’est à ça que tu penses, me faire disparaître, quand ton geste se fait moins souple, quand ton regard se durcit et que tu frappes sans plus t’arrêter ? Tes lombaires se décollent de l’oreiller, tu me roues de coups. Pas moi, ma forme. Pas ma forme, mon creux. Un simple creux sur le matelas côté droit. Je ne t’ai jamais vue dans une telle colère, tu ne ressembles plus à rien.
Et puis, épuisée, tu te laisses rouler d’une extrémité à l’autre du lit, ton corps épouse mes contours fragiles. Des mèches de cheveux mouillés plaquées sur ton visage, tu renifles, les larmes sèchent, tu tombes dans un demi sommeil agité. Je pèse sur toi. Tu vas me faire porter le chapeau pendant longtemps alors que de toi à moi, si j’avais eu le choix…

Je devine que bientôt, dans l’espoir de passer à autre chose, tu balanceras ce lit ou tu le revendras sur le bon coin, et moi avec, fantôme de deuxième main.
En attendant, je profite de cet instant où tu te fonds dans les draps et où moi je vois dans ton ventre un léger mouvement que tu ne soupçonnes pas encore.

Codicille : Trop de « tu ».

12. Zombies


proposition de départ

Des gouttes suintent le long des mollets s’arrêtent en chemin comme des reliefs de cire sur deux bougies bien entamées

Tandis que les souvenirs surgissent la marque de naissance au bas du dos grandit s’étale et remonte jusqu’aux épaules

S’asseoir sur un rocher anguleux pointu supporter l’inconfort se fondre en lui s’user sous l’action des vagues vieillissement dégradation quasi imperceptible et puis regarder au loin puisqu’il n’y a que ça à faire

Photo de classe pas à son avantage pas gâté presque négligé bouboule sur les bords corps imprimé papier mat peau brillante humilié à jamais

Corps pétrifié sourire forcé veut bien faire essaie de faire un effort bordel c’est pas compliqué de rester sans bouger pendant cinq minutes

Mains plaquées contre la pierre humide dos aux autres en attente d’une balle ou d’un jeu de cache-cache

Les globes oculaires s’agitent tandis que le reste tronc poignet bras restent figés

Les lignes se dessinent entre deux veines une main tient l’avant-bras tendu l’encre pénètre la peau trop tard pour foutre le camp le corps fébrile en attente d’une vue d’ensemble

Un deux trois soleil l’ombre a frémit un noeud s’est formé dans le ventre c’est passé inaperçu

Seize prises pour parvenir à faire le mort corps contracté respiration contenue mais impossible de retenir la transpiration la peau luisante rosée suante et la moustache frémissante avaient tout de vivant

Se laissant porter par la cadence du rocking-chair mains grattant les accoudoirs depuis des lustres yeux plissés à la Clint Eastwood rivés sur un chemin où personne ne vient la voix là-dedans qui ne veut plus sortir vie passée à attendre

Les plis de la joue plaquée contre le sol envahit l’oeil qui perçoit le scintillement des flaques d’eau sur les pavés la perspective du trottoir avec des silhouettes qui s’approchent deviennent pieds qui le contournent visage écrasé contre le bitume muscles essayant de se rappeler la chute la mémoire fait défaut mais les côtes fracturées la disent brutale goût de fer bouche en sang peine à appeler à l’aide

Deux monticules imitation d’une poitrine démesurée corps de sirène ça a commencé par les orteils adoration de formes une tête dépasse air enthousiaste cache la peur d’être en partie enterré vivant au milieu de la plage un corps de sable bien tassé

Corps contraint à l’étreinte reste pétrifié attendant que ça passe s’oblige à une marque d’attention légère tape dans le dos

Hoche la tête croise les bras encaisse le bouclier est épais certes le mental est d’acier la loyauté exemplaire mais à force ce qui est dissimulé et pas seulement l’ulcère ça grandit et ça risque d’exploser

La pression sur la voute plantaire fait réagir un point brûlant entre le pouce et le majeur il en est ainsi de tout le corps oscillement d’un muscle inconnu du côté de l’omoplate ce ne sont pas les membres qu’on croirait a priori amis qui communiquent le plus entre eux

Corps en renfermant d’autres poupées russes près des trois singes de la sagesse tout aussi poussiéreux posés voire même fixés sur meuble en acajou le décor veut qu’il y ait au moins un cadavre à l’étage mais aucune histoire ne devrait encore avoir le droit de commencer par un cadavre

Simple raideur et puis très vite la crampe en même temps il y a comme une pluie de grains de café qui s’écoule à l’intérieur du ventre c’est à ce moment-là que les pensées s’accordent sur le fait que c’est foutu

D’abord des taches au loin sur le bas-côté d’une route deviennent corps ensuite se détachent de l’herbe se cramponnent au regard pèsent sur la conscience le reste de la journée

Les jambes veulent mais il ne suffit pas de vouloir en deux temps trois mouvements ça ne voulait déjà pas dire grand chose avant l’aiguille entre dans la cuisse et transperce peut-être même le matelas mais ça impossible à savoir

Neige à mi-mollet moufles enfoncées dans les poches d’une veste doublée crâne luisant enveloppé dans un bonnet inspecte stoïque et quelque peu perplexe l’empreinte encore fraîche

Doigts crispés parcourant la peau caressant plusieurs fois la même zone essayant de distinguer une éventuelle grosseur d’une simple courbure

Sous-vêtements en boule près du panier de linge sale évoquent un corps nu et fatigué sous les draps défaits

Codicille : peut-être suis-je un peu trop restée en surface, peut-être n’est-ce pas assez viscéral…Jeu sur le corps et sur le genre mais quel genre je ne sais pas ça manque d’indices et je suis éventuellement parfois un peu à côté de la plaque.

11. Une seule paire de mains du début à la fin


proposition de départ

Premier souvenir d’une main qui jette et qui attend que ça revienne. Une enfance passée à frotter son pouce et son majeur en espérant produire un claquement de doigts. Les dix agrippés remontant le drap, pour encore quelques minutes de répit. Plus tard, tentatives d’une main dégourdie : combien de fois triche-t-elle avant de se faire prendre ? Elle imite sans le vouloir la main devant la bouche en o d’un film muet. En deux mille treize, elle a déployé une frise sur le mur et, en allongeant simplement le pouce, est passée d’un siècle à l’autre. Elle achète un marteau, à la caisse elle compte les pièces, une bague s’échappe de son index et continue sur le tapis roulant, sa main galope comme sur un tapis de course, rattrape l’anneau de justesse. Elle range le marteau dans la boîte à gants, n’y pense plus ensuite, ses mains pas débrouillardes même pour les menues réparations. La main d’une amie chasse la sienne portée à la bouche trop souvent, ses ongles rongés parsemant le sol, ça énerve tout le monde. Université : main salivant devant un champion de pen spinning. Sur un divan, main en l’air, les doigts se réunissent pour former un bec d’ombre chinoise et règlent la fréquence, dosent la colère entre un et dix, à l’aide d’un bouton qu’elle imagine les yeux fermés. Elle ne compte pas les fois où elle a tendu le bras, déployé la main puis l’index en direction des toilettes. Elle essore l’éponge tous les jours et tous les jours une goutte coule jusqu’au pli du coude. Elle s’ennuie souvent, sa main tourne en boucle autour d’une mèche de cheveux. Un moucheron traverse les poils de sa main, plus tard le souffle d’un autre être humain en son creux rend sa main moite qui se cramponne à un écran de six virgule un pouces trop grand pour elle, vu son prix l’objet dure quelques années, voit la main vieillir mais l’empreinte reste identique malgré les papiers froissés dans la colère par des mains impatientes qu’un jour elle plaque sur son assiette en refusant les plats, portant sans cesse ses mains sur ses hanches pour sentir les os. Main blessée devient misanthrope et ne sort pas de sa poche pendant plusieurs semaines, au bout d’un certain temps ouvrira à nouveau la porte, les doigts jaunis de ses excès. C’est une main classique, de forme traditionnelle, sans surprise, pas assez large pour dissimuler le soleil lorsqu’elle la met en visière, pourtant elle est bourrée de réflexes mais pas toujours capable de supporter ses chutes, le poignet se tord, la main contrainte au repos. Elle ne s’en sert plus et, au bout de quelques semaines, la gauche lui paraît plus familière. Ses mains, essayant d’acquérir un savoir-faire, insèrent une paire de doigts dans une paire de ciseaux, se démènent avec les techniques d’antan, coupent la pellicule, annotent au marqueur de la taille de trois doigts, scotche, s’y reprend plusieurs fois jusqu’à lever l’index pour demander à revenir à maintenant, prendre le clavier, pianoter les touches pour rallonger le film de trois images. Crise d’angoisse, le visage plongé dans le creux de ses mains, attendant que ça passe. À trente ans, on ne peut plus être en quête de mains forteresses, il faut se débrouiller avec ses propres outils. Sur la pointe des doigts, travailler la souplesse jusqu’à ce que les mains se retrouvent enfin plaquées au sol. De cette soirée, elle n’a retenu que ces mains-là, celles qui n’ont pas applaudi. Les mains souvent désespérées, reliées à rien, suspendues par un pouce, à penser que les mains sont si nombreuses, il y a forcément déjà quelqu’un qui…alors à quoi bon ?

Codicille : proposition très stimulante à partir de laquelle il y a tant à dire et à chercher, de petites choses qui font le personnage.

9. Avant le soir


La surface vitrée des photographies encadrées renvoie les reflets mouvants d’un serveur au loin. Une femme s’y arrête, cherche son visage. Un rayon de soleil irradie son sourire barré par la coulée noire d’un autographe. L’espace d’un instant, elle essaie de lire sur les lèvres de l’homme qui gesticule derrière le rideau. Son attention se concentre sur une table, elle s’en approche, retourne une chaise et s’asseoit. Elle se balance, l’air de rien, et plaque ses doigts contre le dessous de la table. Sans quitter des yeux la scène vide, elle tâte la planche de bois, saisit le relief de chatterton et l’arrache d’un coup sec.

La tige des verres entre chacun de ses doigts, leur tintement agit comme un rappel aux mille soirées déjà passées. Depuis le comptoir, il laisse son regard dévier d’un point à l’autre de la salle, savourant les derniers instants de quiétude de cette heure flottante. Une lumière blanche rase les murs, accentue la vétusté de l’ensemble. Pleins feux sur les traces de doigts. Il enroule la pointe du torchon autour de son index et l’enfonce dans un verre à pied. Son corps est tendu vers l’avant, attiré par la scène vide — après tout, pourquoi pas lui ? Le torchon grince contre la paroi du verre, son geste est vif, en quelques secondes il se brise, le pied se désolidarise. Au loin, un léger mouvement agite le rideau noir. Considèrant ces brèves fluctuations comme des avertissements, il revient à sa tache, examine le pied du verre aux allures de pieu, de la pulpe de l’index caresse la pointe tout en se demandant si dans un cas pareil mieux vaut tout jeter ou tenter de recoller les morceaux.

Premier arrivé, premier servi. Il longe le bar, sent le poids du regard en coin du serveur. En attendant son verre, il s’agenouille entre deux tables, déploie une main devant ses yeux, cadre plusieurs endroits, imagine la pièce comme un champ vide. À première vue, la pièce est étroite mais une fois la scène retirée et les lourdes tables dégagées, l’espace paraîtra plus vaste. Tant d’épaisseurs inutiles là où il suffit de supporter quelques bras accoudés et verres vite vidés. Viser l’épure. Il se relève, saisit son cocktail, enfonce la touillette dans le verre, l’agite dans le breuvage comme un poignard cent fois remué.

8. dedans & dehors


proposition de départ
Int. 1

Les chaises sont renversées sur les tables, la pièce est en partie plongée dans l’obscurité, sur les murs des photos de célébrités encadrées, rien dans les traits ne les distingue des gens de passage. Un rai de lumière traverse la rangée de verres suspendus au-dessus du comptoir. Deux marches étroites mènent vers une scène, un tabouret trône, se détache d’un rideau noir, porte d’entrée vers de probables coulisses. Ici, lorsque les lumières sont allumées, les gens installés, il s’agit pour un seul d’entre eux de faire rire l’assemblée.

Int. 2

La maison de plain pied ouvre sur une enfilade de pièces aux murs blancs, une lumière dorée perce à travers les ouvertures, de minces fenêtres laissent passer un léger courant d’air. Les rideaux frémissent, le vent, l’effet d’un geste, le passage rapide d’une silhouette. La porte entrouverte laisse apparaître les courbes d’un cerisier côté jardin, insensible aux bruits qui agitent côté rue. Une baie vitrée permet de contempler le reflet d’un intérieur dont on ne fait que rêver.

Int. 3

En réalité, il faut prendre garde aux deux marches à l’entrée, composer avec les bruits d’à côté, les murs sont si minces, ils ne préservent de rien. Le carré blanc d’une lumière écrasante se fige entre deux meubles et se déplace à travers la pièce tout au long de la journée, on en vient à espérer l’obscurité. Ce qui saute aux yeux : dégradé de taches grasses et moisissures, relief d’un crouton de pain, ciel empêché par un pan de mur, deux petites fenêtres, lucarnes ou fragments d’un horizon nuageux.

Int. 4

Sur la table, d’un jeu de dames ne reste que le plateau. Des coussins défraîchis tentent de faire oublier la raideur des chaises. À défaut de fenêtres, la lumière reste allumée toute la journée. Les corps composent avec les poutres qui obligent à s’incliner, la pièce se traverse en mode courbé. Le robinet goutte, dans un endroit pareil le robinet ne peut que goutter. Le lieu nécessite qu’on s’efface pour mieux s’y incorporer, c’est-à-dire se laisser tomber sur une chaise, ne plus chercher à recomposer un lointain passé, s’en tenir à l’usure ambiante, promener ses yeux au hasard, tomber sur les ombres au mur, ces silhouettes à angles droits, figures des absents. Les travaux seront nombreux avant de pouvoir mettre la maison en vente.

Ext. 1

Des galets forment un cercle où des branches pas encore devenues poussière évoquent les restes d’un feu, périmètre blanchi par le froid autour duquel des corps transis se courbent sous plusieurs couches, tournant le dos aux arbres qui dirigent vers le ciel leur plafond touffu. Une brise légère et deux tiges forment une parenthèse. Amassées en tas, des herbes arrachées par des mains qu’il faut occuper. Après ça, les plantes se rétractent à la première approche. Juste là, sous les corps enfoncés, la terre s’affaisse. Le lierre grimpant menotte les chevilles, les poignets. Les corps creusent la terre puis inversent, les doigts gelés les joues en feu, bientôt cadavres sous un tas de feuilles.

Ext. 2

Il y a plusieurs versions de cette rue, située à un carrefour elle constitue un espace où tous les désordres semblent possibles. Les gens s’y croisent, démarrent au quart de tour, font preuve de mauvais réflexes. Une de ses déclinaisons, c’est ce jour sans vie où l’intersection compose avec un ensemble de rues inanimées, acquérant une forme d’unité dans ce vide. Les chaises sont entassées au coin de terrasses désertes, un pneu roule et traverse la route. Est-ce que depuis les balcons tout paraît plus vivant ? La ville en brève suspension. Presque humiliant pour ceux qui restent.

Ext. 3

Devant une maison en pierre, sur le paillasson, un bouquet de fleurs fanées.

Ext. 4

Le plan du parc n’indique pas quel est le meilleur coin à l’ombre mais les toilettes sont là et vous êtes ici. Un labyrinthe de chemins étroits fait se croiser poussettes et museaux de chiens. Cette eau stagnante et verdâtre par endroits est bien le cercle bleu lagon représenté sur le plan. L’aire de jeux ne déjoue aucune attente, les enfants s’y relaient tout au long de la journée, l’écho de leurs cris se fait entendre à plusieurs rues d’ici. Près de l’entrée principale, la sculpture en bronze d’une femme debout invite à s’avancer. Chaque matin à la même heure, une pie fait halte au sommet de son crâne.

Codicille — Pour les intérieurs, je pense à Dolores Prato qui, à la première page de Bas la place y’a personne décrit un de ses premiers souvenirs, avec la description de l’espace « sous la table » où elle s’était réfugiée. Pour les extérieurs, je pense à Harvey Keitel dans Smoke (Wayne Wang et Paul Auster, 1995) interprétant Auggie, qui tient un tabac à l’angle de Third Street et Seventh Avenue, à Brooklyn, et qui chaque matin à huit heures prend la même photo, du même point de vue, jour après jour. Même si tout ça n’a pas grand chose à voir avec mes 4x2 qui eux-mêmes n’ont pas grand chose à voir les uns avec les autres.

7. il y eut il y a toujours matière à vivre


proposition de départ

Elle mentit. Elles dévorent une tablette de chocolat devant un film déjà vu cent fois, attendent que les parents disparaissent, font l’impasse sur la fin, se retrouvent dans la salle de bains, crachent dans l’évier le chocolat. L’une réagence les produits du quotidien afin de dégager le périmètre, elle saute sur le rebord de la baignoire, ouvre la fenêtre, montre le chemin. L’autre suit, le passage est étroit, elle s’agrippe au pommeau de douche, des gouttes froides tombent sur son visage, elle est à deux doigts de tout foutre en l’air. Enfin, elles sont dehors, courent vers un moteur qui grogne au loin. Ce soir, elle dort chez une amie. Elle se perdit. Elle observe le quai, il lui faut descendre, tout en sachant cela elle ne bouge pas, ce n’est pas une question d’audace, elle s’enfonce un peu plus dans son fauteuil. L’engin redémarre, elle se raidit à chaque virage. Elle va trop loin, descend quatre arrêts plus tard, désireuse de revenir sur ses pas elle s’engouffre dans un dédale de places et de rue inconnues. Elle recula. Elle a entre trois et cinq ans, se tient près de ses parents, la main de sa mère plaquée dans son dos l’encourageant à avancer, au loin des bandes de gamins, ils semblent déjà tous copains. Elle fit demi tour. Elle jette un oeil dans le rétroviseur intérieur, la pluie frappe le pare-brise arrière, elle rentre. Elle n’a de compte à rendre à personne, pas besoin d’avouer qu’elle ne s’en sent pas capable. Elle se gare vite, sans veiller à remettre les roues droites, façon de dire c’est temporaire je suis sur le point de repartir. Elle prétexta. Qu’ils continuent sans elle, elle prend place sur un rectangle de velours rouge au milieu de la pièce, une pancarte indique que ceci n’est pas une banquette pourtant ça en a tout l’air. Elle masse son genou douloureux, son regard se pose sur le tableau qui lui fait face, à ses côtés un gamin soupire, un homme lui bouche la vue. La mer est agitée, son estomac se noue, elle tente de contenir sa nausée en fixant l’horizon doré, pense que ça rend quand même bien mieux en vrai. Un homme d’équipage se tourne, elle reconnaît le regard blasé de l’enfant. Ils trinquèrent. Elle surveille l’heure, autre minute, autre siècle. Elle ne se retourna pas. Elle boîte, tente de faire bonne figure. Les lignes blanches parallèles loin les unes des autres, elle essaie de les relier, elle sent le souffle des moteurs qui ronronnent dans son cou. Elle pourrait s’abstenir, rester chez elle, n’embêter personne, les laisser aller à leur rythme, abandonner l’idée de pouvoir encore les rattraper. Elle augmenta le volume de la radio. Combien de gens sont morts ? Où est-ce ? Que peut-elle faire ? Elle allume une cigarette, ouvre la vitre, change de station de radio. Elle déménagea. Les années passent, difficile de savoir combien, le temps file à toute allure, elle descend des litres de café, ne tient pas de comptabilité précise mais se modère sur le nombre d’enfants, pas plus de deux. La maison n’est pas assez grande, il faut déménager une seconde fois. Elle pleura. Des larmes de plusieurs jours, de différentes formes, un abattement qu’elle parvient à dissimuler depuis quelque temps face aux autres mais qui, lorsqu’elle se retrouve seule, lui déforme le corps, les membres, la défigure. Elle fut moineau. C’est un spectacle où les parents sont fiers de leurs enfants, où les enfants se déguisent en oiseaux et récitent une histoire apprise par coeur, elle ne sait pas ce que ça raconte, elle s’est concentrée sur son passage, n’a pas tout saisi quant à la cohérence d’ensemble. Elle sait juste que celui qui lui donne la réplique est un étourneau. Elle souffla. Elle ne supporte pas leurs histoires, ne comprend pas leurs vies, elles sont les mêmes, pareille à la sienne, sans aventure. Sous les encouragements, elle s’incline et promène son visage au-dessus du gâteau, ils savent pourtant qu’elle n’aime pas ça. Elle se penche quand même, le scandale c’est pas son truc, elle souffle les bougies, met le feu à la nappe, la tablée s’embrase. Elle s’ennuya. Elle cherche quelque chose à dire mais rien ne vient. Les mots s’enchaînent très bien dans la bouche de son interlocuteur, elle n’a aucune idée de ce qu’elle fait là. Elle se précipita. Elle refuse toute forme de communication, crie qu’elle n’a pas faim, fonce dans sa chambre. Elle ouvre un carton, sort ses vieux cahiers d’école, prend leur place, se recroqueville, referme le carton. Elle se blessa. Elle débarrasse la table, réunit les couverts, rassemble les assiettes pleines, sales, écaillées, rarement brisées, elle n’est pas maladroite, pourtant dans sa main un verre à pied se casse — en deux morceaux, elle porte son index à sa bouche, une goutte de sang s’échappe et s’effondre sur la nappe. Elle fut vernie. Elle ponce, troisième étape, elle projette de fines pellicules de poussière tout autour d’elle, peu concentrée sur sa tâche, elle se trouve un peu gonflée de s’approprier ce meuble, en trois générations il n’a jamais changé de couleur et voilà qu’elle superpose trois couches de peinture bleue. S’ensuit un compromis avec les fantômes, elle promet de conserver un élément intact, la poignée, elle la vernit, tout simplement. Elle chuta. Dans les premières minutes, il y a une douleur diffuse qui, très vite, s’intensifie, elle ne parvient pas à la localiser, son corps entier semble brisé. Des bouts d’os et de verre parsèment la chaussée, un mégot de cigarette fume encore près de son visage, elle déploie ses narines, ne parvient pas à en saisir l’odeur. Elle tartina. à défaut de pouvoir l’étaler, elle en fait des tranches, c’est sûrement la dernière fois qu’elle mange de la pâte de coings, une consistance pareille, ça ne devrait pas se mettre en bouche. Elle regarde l’étiquette sur le couvercle, ça remonte à si loin — elle voyait tous ces pots s’accumuler sur les étagères en se demandant si on les mangerait jamais — les mains qui l’ont préparée ne font plus rien maintenant. Elle croque dans la biscotte. Des miettes, partout. Elle freina. Les branches du saule pleureur caressent le pare-brise tandis qu’elle entre dans le garage. Elle lista. Elle fait le bilan, trouve l’exercice inintéressant, mi littérature mi liste de courses, ce qui a été accompli ne la rassure pas, ce qu’il reste à faire elle le laisse de côté, tourne en rond, se demande si la clé, ce n’est pas plutôt de s’inventer un passé. Elle escalada. Elle s’étonne elle-même d’être parvenue au sommet elle prend un instant pour visualiser le lieu, son antre pour les prochaines semaines. Vieille maison en travaux, jardin potager, vue sur les massifs. L’endroit est inaccessible l’hiver. C’est ainsi qu’à mille six cents mètres d’altitude, elle tend l’oreille, le silence la saisit. Elle vieillit. Ou alors elle grandit, où en sommes-nous ? Quoiqu’il en soit, elle n’aime toujours pas les fêtes. Elle déménagea. Elle prend une route caillouteuse, elle se tend, espère ne pas devoir freiner au milieu d’une pente si abrupte, elle ne pourra pas redémarrer, son genou lui fait mal, sa jambe tremble, elle part en arrière, pas elle la voiture, bute contre un arbre, le coffre se fait accordéon mais elle n’a rien, elle sort, retrouve enfin le goût d’une vie au grand air. Elle mourut. Elle revient à la case départ, se compromet dans des enchaînements maladroits, fonce en ligne droite, dévore les obstacles, lance le dé trois fois d’affilée, dénuée de tout esprit d’équipe. Qu’est-ce qu’une revanche si ce n’est pas tenter le tout pour le tout ? Elle mourut une seconde fois.

Codicille : Se concentrer sur autre chose que sur les points pivots, ici pas de grands événements, du moins en apparence. Passé simple qui met en avant des gestes et actions d’une banalité désespérante mais qui une fois qu’on les pénètre dans le présent permettent d’exprimer la singularité du personnage, la façon qu’elle a d’appréhender le monde qui l’entoure.

6. Noms et ce que l’on sait d’eux


proposition de départ

Je réfléchis à un prénom qui ne soit pas trop lourd à porter. Pourtant je lui offre Joséphine. En lui donnant ce prénom, j’inocule en elle une forme de colère. Je la laisse ensuite le triturer, en effacer les trois quarts. Partout où il sera inscrit, elle barrera la quasi totalité des lettres. ça donnera Jo.

C’est la même chose avec Juliet, pareillement raccourcie, hachée, ça la rend tout de suite moins docile. Elles se passeront de ces syllabes qui rendent leurs prénoms désuets.

Pourquoi pas changer en cours de route, si on se lasse ? On ne peut pas prendre et puis jeter ? Cécile devient bien Lola dans le film du même nom.

Lola, Cléo, Céline et Julie, que penser de ces cinéastes dont les muses s’appelaient Agnès et Bulle ?

Iris et Garance reviennent souvent, deux prénoms polis qui nous étonnent une fois qu’on connaît ces femmes. Cela dit, elles ne sont pas faciles d’accès, il faudra y revenir.

J’ai choisi pour un personnage le prénom d’Emily Jane, un nom qui encourage à devenir quelqu’un. C’était un nom temporaire, pour l’aider à passer un cap, l’adolescence, à se distinguer de cette masse de prénoms uniformes.

Il me semble plus facile de trouver le nom d’un personnage qu’une typographie supportable. Peut-être que Georgia est un bon compromis, la musique vient ensuite toute seule.

Je lui avais donné un nom sans penser que, sa vie durant, il le prononcerait en bégayant. C’était un nom en G ou en B, je ne me souviens plus.

Un nom qui perd ses majuscules devient-il soudain plus petit aux yeux de tous ? jeffbezos pèse toujours cent quatre-vingts millards.

J’ai travaillé avec un auteur-créateur de contenus, ça n’a duré que quelques heures, il était à cheval sur les courbes, les prénoms en vogue, m’a proposé une suite de noms fades et sans l’ombre d’une contradiction.

Quant au deuxième prénom et à ceux qui viennent après, je n’y vois que lourdeur. Nous sommes nombreux à porter les prénoms de nos ancêtres. Chantal Caroline Angèle Christine Françoise Bénédicte Marie. Je n’infligerai jamais un tel poids à un personnage. Pourtant, il y en a, des potentialités narratives avec chacune prise à part.

Codicille : Peut-être mon texte manque-t-il de densité. Je m’en tiens à des prénoms pour les personnages mais j’ai envie de réfléchir à ce que je pourrai leur accoler qui dépasse le seul patronyme, qui donnerait corps et rythme. Je pense au travail de Gabriel Gauthier dans Speed et à son personnage, Olivia Speed. Je pense aussi à définitif bob chez Anne Portugal et à Pigeon Garay chez Juan José Saer. Voilà des noms qui donnent envie de passer d’une ligne à la suivante.

5. Dans le noir y voit encore


proposition de départ

Elle éteint la lumière, ne ferme pas ses yeux pour autant.

Elle éteint la lumière, dévisse l’ampoule par précaution.

Elle éteint la lumière, se retrouve sur une presqu’île, contemple l’obscurité avec fascination.

Elle éteint la lumière, se tourne dans le lit, sa colonne vertébrale s’affaisse au creux du matelas, il faut le changer, elle ôte ses chaussettes à l’aide de ses orteils et se réveille plusieurs fois la nuit pour penser.

Elle éteint la lumière. L’idée des doigts des autres avant elle la dégoûte, elle presse l’interrupteur avec son coude.

Elle éteint la lumière impatiente se cache derrière la porte prête à surgir lorsqu’il arrivera il la prendra pour quelqu’un d’autre ça finira mal.

à peine a-t-elle éteint la lumière que l’enfant lui demande de laisser celle du couloir allumée.

Elle éteint la lumière, se repère grâce à la fenêtre qui, vitres et volets ouverts, lui renvoie la lumière des lampadaires, un mélange de voix et de musique, une odeur de cigarettes, la fête tire sur sa fin mais dure encore.

Elle éteint la lumière, sent sa dent de lait qui bouge, a peur de l’avaler si elle tombe pendant son sommeil, elle ne peut pas dormir, pourtant elle finira bien par les fermer, ses yeux, sa dent ne tombera que trois jours plus tard comme quoi tout ne tient qu’à un fil et plus robuste qu’elle ne croit.

Elle éteint la lumière, son pouce tremble, reste accroché à l’interrupteur, ses doigts s’emmêlent dans le cordon, la lampe de chevet tombe, des pas se précipitent pour l’aider. Elle s’en savait incapable mais elle voulait éteindre seule cette fichue lumière comme elle l’a fait toute sa vie, en gestes élégants.

Elle éteint la lumière, elle entend un moustique, flemme de rallumer, de le chercher, d’essayer de le tuer avec son livre de chevet qui ne sert plus qu’à ça, quatrième de couverture qui vaut son pesant de sang de moustique il n’aura pas le sien elle a rallumé la lumière, arrêté de respirer, a vu l’ombre d’un lion, c’était sa crinière à elle a frappé un coup un seul, franc, elle l’a eu.

Codicille : beaucoup aimé l’exercice, je me suis sentie très libre, je me demande si je vais parfois assez loin pour ce qui est d’entrer dans le geste lui-même, je suis peut-être plus dans ce que le geste, en lui-même, implique — éteindre la lumière, dans ce que ce geste, en interrompant, ouvre.

4. punition / récréation


proposition de départ
version douce, punition

Son index suit les lignes colorées qui traversent les motifs floraux de sa robe, hésite, contourne sa poitrine, pudique. Elle baisse la tête vers son torse, se crée un double menton, le jaune fluo remonte jusqu’à son cou. Elle lance un regard coupable vers le surligneur sur le rebord de la fenêtre. Une timide ouverture laisse passer les voix des enfants au loin. Pas si loin, sous ses yeux. Dans la cour, le vent décoiffe les têtes sans bonnets, soulève les jupes de celles qui en portent encore, envoient valser les feuilles aux teintes dorées. Elle reste à l’écart de l’automne et de ses camarades qui s’amusent ou se disputent, quoiqu’il en soit se défoulent. Elle absorbe le silence de la salle de classe qui, vidée d’élèves, apparaît comme un tout autre lieu, où une ambiance y aurait été associée par erreur, un silence comme un autre mais qui ne convient pas à un tel espace. Cet environnement solennel ne la dérange pas, au contraire. Elle se répète des mots interdits pour justifier son comportement et espère que les vitres sont assez épaisses pour que l’institutrice n’entende pas ses pensées. Par précaution, elle se décale de quelques centimètres, ses trois pas chassés ne suffisent pas, l’institutrice ne quitte pas son champ de vision, en une chorégraphie synchrone au mouvement de ses yeux, la femme se déplace et, entre deux disputes qu’il faut calmer, court vers un nez qui saigne. Elle est mieux ici, loin du caprice des autres, eux qui maintenant qu’elle attend lui paraissent plus enfants qu’elle-même. Elle se conforte en observant d’autres solitudes, telle la présence rassurante, à quelques mètres de là, d’une petite reine sur son banc, la pointe de ses pieds touchant difficilement le sol, le regard vague, perdu, ennuyé. Elle sent un léger souffle, c’est que le vent doit être fort à l’extérieur pour parvenir jusqu’à elle. Un garçon, genou à terre, subit la loi du plus fort, défend comme il peut son territoire — l’arme, un bout de bois —, tout se joue dans le bref espace entre le perron et la balançoire. Le combat s’arrête au moment où celui que tout le monde prenait pour le roi se met à pleurer. Ils sont seuls dans leurs métaphores, ces jeux, s’ils en sont, ne l’amusent pas, papa maman commerçants, elle préfère encore la punition. Elle leur sort la langue, la laisse pendante, l’approche d’un carreau, remarque la saleté accentuée par la lumière d’un soleil particulièrement orangé, elle ne va pas jusqu’au bout et détourne les yeux de ces relations forcées — s’ils n’avaient pas tous le même âge, est-ce qu’ils se fréquenteraient ? Ses yeux s’égarent sur les dessins punaisés, elle ne sait quoi en penser, ne se sent pas concernée, à trop les regarder ils font resurgir en elle une sourde colère née du fait que dans sa chambre, elle ne peut rien accrocher. Elle a bien fait de souligner au jaune fluo cette robe qui, si ça ne tenait qu’à elle, serait restée dans le placard. Isolée au fond de la salle de classe, elle susurre une nouvelle série d’insultes aux sonorités sévères mais dont la maladresse — les syllabes, débitées trop vite, s’entremêlent — ne lui permettent pas de supplanter le bruit de fond — les voix des autres. Alors elle se raconte le mur, se sert de tout ce qui se trouve devant elle mais l’ennui vient quand même. Les dix minutes touchent à leur fin, la sonnerie se déclenche, les portes s’ouvrent, elle les sent surgir dans son dos. Ils retrouvent difficilement leurs chaises, un semblant d’immobilité et leurs murmures — elle les entend —, leurs gesticulations — elle les devine — cherchent encore sur quoi se défouler. Elle continue à regarder en direction de la cour, reste le vent, les feuilles et l’ambiance, celle qui n’avait pas sa place dans la salle de classe quelques minutes plus tôt s’est déplacée dans la cour de récré.

Codicille douce : un lien avec le film documentaire de Claire Simon, Récréations, avec l’idée de me mettre à la place d’un enfant qui serait resté seul en salle de classe pendant que les autres sont à l’extérieur.
version dure, récréation

Pas bouger. Elle observe sa robe souillée par des traces jaune fluo grossières, les motifs floraux semblent vomir leurs propres tiges. Les autres ne sont pas là. Il n’y a qu’elle, à l’écart, en intérieur jour salle de classe où pas un mot ne sera prononcé, rien que le silence frappant et les mots interdits qu’elle répète à demi voix. La fenêtre entrouverte en position oscillo-battante laisse passer leurs voix aigües et chouinardes. Ils sont dans la cour, courent, crient, rejoignent leurs territoires respectifs, tentent d’en acquérir de nouveaux en combattant armés de bouts de bois qu’ils imaginent tranchants. Périmètre carré comprenant un ensemble de territoires, mal répartis, acquis par caprices et coups de pieds, géopolitique de cour de récré. Il semblerait qu’il n’y ait que des drames qui se jouent là-bas, elle est mieux ici, même punie. Les feuilles s’emballent en un tourbillon automne-hiver, elle se voit les écraser, entend le scrountch sous sa semelle. Elle tape du pied, fait gémir le plancher. Brève délectation à la vue de l’institutrice, celle qui l’a punie et qu’elle devrait détester, submergée par les émotions de tous ces enfants qui pleurent sans savoir pourquoi. Elle pense que ces larmes-là, ça s’appelle chialer et que ceux-là, vus d’ici, de l’immense solitude où elle se trouve, ont l’air plus enfants qu’elle-même. Elle lance un regard de défi à ses camarades. Camarades, tu parles. Tous traîtres un jour à leur manière. Seul le critère de l’âge justifie le fait de les fréquenter. Elle se décale de quelques centimètres, deux pas de côté, son corps trop raide pour une enfant. Elle sort la langue, l’approche du carreau, la perspective lui permet de saliver sur la tête d’un groupe de garçons qu’elle n’aime pas mais une tâche couleur rouille la fait reculer. Sa langue, elle la remballe. Elle surveille l’angle de la cour où elle se réfugie souvent désormais pris d’assaut par deux garçons qu’elle n’apprécie pas vraiment mais avec lesquels elle a récemment réfléchi à la meilleure manière de tricher. Inséparables, c’était eux deux ou rien. Le surligneur jaune fluo traîne par terre, elle ne le ramasse pas. Pas un pas de travers. Pas bouger. Elle devine que ceux-là jouent à la prison, elle y a déjà participé, les mains attachées dans le dos pour de faux, n’importe quel objet vertical, bout de bois, morceau de gouttière, faisant office de barreau. Des arbres, partout. Enfants adossés aux troncs, vertèbres sur bois, tant de générations ne font plus qu’une. Et comme ils ne savent pas lire ce que les plus grands ont gravé sur les troncs, ils s’amusent à gratter l’écorce. Des mains aux ongles sales et rongés négocient un tas de feuilles mortes qui dans leurs yeux représentent un sacré pactole. Deux copains salivent dans un coin, elle détourne les yeux pour ne pas les voir mesurer leurs crachats. Toujours les mêmes jeux. Pas bouger. Le bruit de sa chaussure sur une feuille morte.

Elle plaque ses mains contre le mur, il n’y a que lui qu’elle puisse affronter dans l’immédiat. Elle froisse les dessins des autres, s’arrête sur un, en déchire un coin, saisit la punaise entre son pouce et son index, l’enfonce dans la paume de sa main jusqu’à voir poindre une goutte de sang, une fois qu’elle s’en sait capable, ne touche plus à rien. Consciente de son impuissance, elle répète plus haut les mots interdits putainputainputainputainputainputainputainputainputainputainputainputainputain, ne s’arrête qu’au moment où la sonnerie retentit, mettant un terme aux dix minutes de solitude. Voilà ce qu’elle en fait, de cette punition, elle l’apprécie. Les portes claquent, les enfants déboulent et prennent place énervés, pas reposés, jamais totalement immobiles sur leurs chaises, cherchant encore sur quoi se défouler, toujours prêts à en venir aux mains. Toute cette énergie juste là, dans son dos. L’institutrice coupée aux hanches, debout derrière son bureau, entame une dictée. Grincent les cahiers à spirale. Tout le monde semble l’avoir oubliée. Pas bouger.

Codicille dure : j’ai pensé au personnage de Flora dans The Piano et à la colère qu’elle développe en se retrouvant mise de côté, ce que sa solitude imposée déclenche en elle.

3. quai d’agrumes


proposition de départ
en long

être venus tous ensemble, repartir seule. Dispersés. Certains, déjà partis. D’autres sont restés. Iris cherche ce qu’il reste d’entrain, il semblerait qu’il n’y en ait plus. Tandis qu’elle arpente les rues tout en sachant très bien où elle va (gare — quitter la ville), elle essaie de reconstruire mentalement les dernières heures — sa vie entière lui semblerait moins difficile à retracer —, rien à faire, rien de précis ne vient, rien qu’un mélange confus. Elle n’a aucune raison de rester puisque la seule raison pour laquelle elle a mis les pieds ici est passée, consommée, gâchée. Pas utile de prolonger, il n’a jamais été question de rester, l’espace s’est simplement un peu trop étiré entre l’aller et son retour. Pieds, poings, cheveux liés, tout le reste anesthésié, tu parles d’un séjour. Iris laisse passer un vieil homme au corps flottant, elle ne distingue plus marches avant et arrière. Il ne se passera plus rien désormais, qu’elle se débrouille avec ça. Une larme coule, traverse son visage, fend sa joue en diagonale, arrive jusqu’à ses lèvres. Iris absorbe la goutte du bout de sa langue, le jus de sa blessure, le goût du pamplemousse. C’est ce qu’elle se répète, imagine-toi un pamplemousse, juteux et amer. Imagine ça et tu en voudras moins au monde entier. Elle ne voit pas la ville comme d’autres la regardent. N’y a-t-elle jamais trouvé aucun charme ? Y être venue avec son corps miniature pour envahir les rues de ses bras levés sans retenue, tendus au maximum, en portant sa voix toujours plus haut, avoir sillonné les grands artères, rempli la ville. Tout l’anecdotique de la ville qui maintenant lui saute aux yeux. Elle ne prenait pas garde aux détails, voyait tout en grand. De l’effusion au visage en pamplemousse, qu’y a-t-il ? Le trou noir, le trop bref. Désormais, il lui faut faire preuve de vigilance à chaque pas. Les trottoirs débordent de leurs propres pavés, plus saillants que jamais, Iris trébuche, se reprend, connaît le chemin, le cherche quand même. Ce n’est pas le noir total mais une sorte de flou, d’obscurité en pointillés qui fait disparaître quelques mètres, assure les suivants. Iris, ne sachant plus vraiment où mettre les pieds, comprend mieux l’étonnement de l’infirmière lorsqu’elle lui a répondu que non, personne n’était là pour venir la chercher et la raccompagner. Partie pour quelques heures comme on se rendrait au travail ou faire des courses, revenir des jours après, avoir menti, n’avoir rien dit, éviter les questions, pour n’avoir jamais à s’expliquer, à expliquer ce qu’elle-même ne comprend pas. Revoir l’ordre des priorités. Même les grands boulevards paraissent plus étroits. Iris balaie de la main l’espace devant elle — la rue, les pare-brises aux reflets aveuglants —, les mouches qui défilent devant ses yeux se font plus nombreuses, en se superposant à leurs silhouettes elles donnent aux passants des allures mystiques. Iris gesticule — modérément, elle ne veut pas passer pour une folle — mais ne parvient pas à les chasser, des amas de mouches noires et de visages détachés se forment à différents endroits de son champ de vision. Iris parvient à repérer un panneau d’indication affichant en majuscules italiques la direction de la gare et du centre historique. Une route tout juste goudronnée — l’odeur, cette odeur — oblige les gens à dévier leur trajectoire, Iris ne s’en rend compte qu’une fois en son milieu — l’odeur, c’est l’odeur qui la fait sortir de sa torpeur —, les pieds enfoncés dans le goudron chaud. Se désembourber, quitter la ville dont elle n’a vu que de larges avenues reliant à la même place, terreau de luttes, et puis un hôpital — pas même entier, seulement une chambre et l’ascenseur menant au rez-de-chaussée —, la gare.

La gare. Une rangée de bornes en libre-service, devant chacune une file de gens. Iris fait du sur place, tourne sur elle-même, patiente derrière ceux qui lui tournent le dos et évite le regard des autres, latéraux. C’est toujours le son qui vient en premier. Comme si ensuite il n’y avait rien, rien d’autre que le bruit à chaque fois plus fort, plus aigu, plus près. Dans sa poche, le téléphone vibre depuis plusieurs heures, pas susceptible, pas vexé tandis qu’elle continue à l’ignorer. Iris ôte le casque de ses oreilles, s’il se passait quelque chose elle ne l’entendrait pas. Les haut-parleurs crachent des annonces sans intérêt, du moins rien qui ne la concerne. Une femme et un homme se quittent sur un quai, classique. Une caméra se tient à quelques mètres d’eux, l’équipe est ramassée sur un bout de quai, le tournage ne bloque qu’une partie de la gare, il y a toute la place ailleurs pour les autres allées et venues. Elle pourrait s’asseoir sur un banc en attendant. Il y en a un là, tout près. Elle ne bouge pas, droite, raide, immobile. S’asseoir, ce serait déjà amorcer l’éventualité de rester. Une légère houle floue et mouchetée file devant ses yeux, les groupes de gens, rassemblés un peu partout, la rendent nerveuse, ils se croisent juste là, au niveau de ses cervicales, la piétinent entre la C4 et la C5, lui communiquent un début de migraine. Le temps de se retourner, la file s’est réduite de moitié. N’y aurait-il soudain plus personne désireux de partir ? Iris avance, ne remarque pas la femme et l’enfant qui passent près d’elle. L’enfant lève les yeux vers Iris, subtilise le visage de la jeune femme pour l’associer à celui d’un pirate, interroge la femme qui lui tient la main, peut-être sa mère, peut-être pas, et qui n’en sait rien, qui n’a pas vu Iris, qui regarde droit devant elle, là où se trouve l’urgence, ce n’est pas le moment de discuter, ils sont à deux pas de le rater. Iris ignore la grogne à l’intérieur de son visage, au-dessus de sa pommette droite, se plaque contre la borne. à son tour, rien qu’à elle. Après ça, il lui faut composer avec les touches, options et choix à faire, superposer ses traces de doigts à celles laissées par les autres, avec l’espoir de trouver un train au départ imminent et dans ses moyens mais elle ne compte pas trop sur ce dernier point. Cocher l’option retour à la case départ, payer, billet en main constater que le train accuse déjà trente-cinq minutes de retard. Le vibreur secoue sa poche, Iris, au hasard, choisit un numéro de voie, se plante sur le quai 6A. Et puis tant pis, s’assoit quand même.

La femme monte dans le train, sans vérifier son numéro de voiture ou sa destination, confiante. Iris jette un oeil sur son téléphone, ne sait pas quoi faire de l’objet, l’a sorti de sa poche pour s’occuper les mains. Elle efface d’une caresse les seize appels en absence, ferme les onglets, formation du nouveau gouvernement, trafic en temps réel, météo sur quatorze jours, erreur lors du chargement de la page. Iris se demande si la caméra va tourner jusqu’au départ du train. Si ce n’est pas filmé, on pourra toujours se demander si la femme a véritablement quitté la ville, s’il ne lui est pas soudain venu à l’idée de descendre du train et de rejoindre l’homme, pour ne plus jamais le quitter. Le visage coulant de pamplemousse, Iris se dit qu’il ne faut pas couper. Si elle ne voit pas le train partir, elle pourra toujours douter. Une demi-heure, sept prises, un changement de lumière, une retouche maquillage, la femme monte les marches du train avec toujours autant d’allure. Parmi les annonces, le train d’Iris. Il lui faut se dépêcher, courir trois voies plus loin. Elle se lève du banc, se décolle difficilement, ses semelles au goudron chaud emportent un bout de quai, ainsi la ville qu’elle fuit elle ne la quitte pas vraiment.

en bref

Des traces noires sillonnent le sol de la gare, serpentent sur quelques mètres, témoignent de pas hésitants. Repères éphémères — les agents d’entretien passent plusieurs fois par jour — menant à Iris, le visage incliné sur une borne en libre-service, doutant non pas de la destination à choisir mais de sa capacité à rester debout. En lui transmettant le papier l’autorisant à sortir, par là même à quitter la ville, l’infirmière s’était inquiétée de la voir quitter l’hôpital seule, s’était retenue de lui faire la morale. Un oeil en moins, Iris n’irait pas bien loin. Il s’agissait simplement de rentrer. Elle avait fait le chemin à pied jusqu’à la gare, persuadée que les passants dans la rue, emportés par leurs chassés-croisés, auraient moins de temps pour la dévisager que les passagers d’un bus, avec rien d’autre à faire que la regarder. Iris récupère son billet, caresse le relief de son bandage, se dissimule sur un banc en retrait au bout de la voie 6A. C’est ici même qu’elle avait débarqué, au sein d’un groupe dont elle ne connaissait que quelques membres et qui lui-même s’était joint à d’autres groupes en une marche bien organisée : place, grandes artères, bras levés. Le téléphone vibre contre sa cuisse, Iris laisse faire, range son casque dans son sac, elle ne peut plus écouter de musique, les autres bruits sont trop présents. Forts, aigus, prenants. Ceux de la foule. Celui des semelles qui dérapent sur le gravier. Celui qui claque sur son visage. Voie 6B, une femme et un homme se quittent sur un quai, suivis par une caméra qui en travelling rend le départ plus harmonieux, peut-être moins difficile pour eux. L’équipe de tournage est ramassée sur un bout du quai, en-dehors du monde tout autant qu’Iris qui ne sait plus ce qu’elle fait là et qui, étirant sa nuque, tente de reconstruire un espace entre ses cervicales. Elle se demande si la caméra va tourner jusqu’au départ du train. Si ce n’est pas filmé, on pourra toujours se demander si la femme a véritablement quitté la ville. Si elle ne voit pas le train partir, elle pourra toujours douter. Le train d’Iris s’annonce trois voies plus loin. Elle se lève du banc, presse le pas, ses semelles laissent une traînée noire sur le quai, tout au long des escaliers, le parcours d’Iris peut ainsi être facilement retracé jusqu’à ce qu’elle monte les marches de son train et soit emportée loin de la ville.

Codicille : Volonté d’étirer le temps, de rendre tout flottant. Un texte sur lequel il faudra revenir, peut-être creuser l’état de défiguration. Le roman permet une autre installation, du surréalisme. Moondog dans les oreilles.

2. al dente


proposition de départ

Lola glisse sur le rebord de la fenêtre, passe ses jambes au-dessus de l’encadrement et saute à l’intérieur. Elle se penche, accroche un volet, le vent secoue son visage, des gouttes de pluie tombent sur sa main qu’elle ramène à elle. Lorsqu’elle ouvre sa paume et l’examine, la pluie ruisselle encore entre les lignes de sa main. De son côté, Iris promène son regard au-dessus des plaques, fait remarquer d’un ton peu amène que celle en haut à gauche chauffe alors que rien n’est posé dessus. Lola s’approche, s’empare de la casserole remplie aux trois quarts d’eau, la déplace avec précaution, heurte malgré tout le rebord du plan de travail, des gouttes rebondissent et s’évanouissent contre la plaque chaude, elle aime ce bruit, sifflote un pschit en serrant les mâchoires. Iris se penche au-dessus de son épaule, — Laisse-moi t’aider. Elle pose un couvercle sur la casserole, promène sa main au-dessus de sa tête jusqu’à trouver le bouton de la hotte, elle l’enclenche, le bruit de la ventilation compose avec le son de la pluie qui tombe. Lola soupire, cherche quelque chose à faire. Elle s’abaisse, sort les assiettes propres du lave-vaisselle, les empile, non sans remarquer l’agacement que ses gestes provoquent chez Iris. Lola accentue le choc entre chaque assiette puis retourne à la fenêtre, fixe les nuages, joue de l’écart entre son pouce et son index, prenant la mesure des gouttes de pluie qui s’épaississent, déplace prudemment une plante aux feuilles trouées, la met à l’abri. Iris soulève le couvercle de la casserole et plonge son regard dans l’eau, de petites bulles se forment à la surface. Lola, traînant les pieds, revient à ses assiettes, les pose une par une sur la table — des gestes rapides, secs —, sans se soucier d’une table bien mise. Iris prend les couverts, les fait pivoter devant ses yeux, louche un peu, vérifie la propreté de chaque couteau, de chaque fourchette. L’espace entre la table et le plan de travail est étroit, elles se croisent difficilement, aucune ne laisse passer l’autre. Lola s’assoit, croise les bras, avec ses coudes écarte les couverts, elle pianote la table du bout de ses ongles sans quitter des yeux l’extérieur. Iris plonge la main dans un paquet de pâtes, enchaîne quatre poignées, hésite, demande à Lola — T’as faim ? Lola hoche la tête, Iris ajoute une cinquième poignée et referme le paquet. — Encore des pâtes ?, ajoute Lola. Iris fait comme si de rien n’était, d’un coup de hanche referme le tiroir, à l’aide d’une cuillère en bois, remue les pâtes. Elle ne disent pas un mot, échangent un sourire gêné, au bout de quelques secondes Lola rompt le silence — Est-ce qu’il manque quelque chose à table ? Le sourire, même forcé, disparaît, Iris s’emporte — Oui, tu vois bien, l’eau, le pain, les verres. Une porte claque, Lola ferme la fenêtre, le son des lourdes gouttes qui frappent le toit disparaît, ne reste que le bruit de l’eau en ébullition. Elle plaque son visage contre la vitre, scrute le ciel, articule un début de phrase mais n’ose pas exprimer le fond de sa pensée. Des gouttes de condensation coulent le long du mur. Lola saisit un manche dans le bloc à couteaux, titille la lame avec la pulpe de ses doigts. Elle coupe trois tranches épaisses, — ça suffit, on ne va pas manger tout ce pain avec des pâtes, fait remarquer Iris. Lola souffle, dispersant les mèches de cheveux qui viennent devant ses yeux, tranche la quatrième et met le pain de côté. Si en passant près d’elle, Lola ne se sent même pas frôler Iris, la laine épaisse du gilet de Lola qui frôle sa nuque hérisse Iris qui s’écarte tout en ne quittant pas des yeux l’eau prête à déborder. Leurs mains se croisent, Lola goûte une pâte, s’apprête à couper le feu, Iris l’arrête — Encore une minute. Iris applaudit, ne parvient pas à attraper un moustique, d’un coup de torchon Lola l’assomme, fière. Iris ne se réjouit pas, tourne à peine la tête et lance à Lola — Et le sel ? Et le fromage ? Lola s’approche, ouvre le placard d’un geste brusque, manque de peu le crâne d’Iris, dans le placard attrape le sel, le lui passe sous le nez. Iris renverse le contenu de la casserole dans la passoire, en une vague brûlante l’eau s’écoule dans l’évier, elle déclenche un jet d’eau froide sur les pâtes, des coquillettes. Iris regarde Lola s’éloigner, ne la quitte pas des yeux, examine sa démarche. Elles sont à des kilomètres l’une de l’autre. Lola s’immobilise au bas d’un escalier en bois massif, se penche sur la rampe, crie — à table ! Des pas descendent à toute allure, l’enfant apparaît, s’assoit entre sa mère et sa tante, frissonne en sentant l’angoisse diffuse qui circule entre les deux soeurs.

Désir de travailler la relation entre deux femmes, deux soeurs, leur ambivalence, la frontière délicate entre intimité et distance. J’ai essayé quelque chose de subtil, peut-être un peu trop. Pour l’ambiance, le vague souvenir d’une scène de petit-déjeuner du film Take Shelter de Jeff Nichols, le mélange entre petites choses et phénomène de plus grande ampleur, quelque chose de mystique.

1. chez elle


proposition de départ

Chez elle, tout là-haut. Elle attaque l’ascension de sa rue, c’est la sienne puisqu’elle y habite, ligne droite en pente, mieux vaut en partir qu’y revenir. Un homme serre les abdos, soulève une caisse, disparaît à l’arrière d’un camion, pas le temps de saisir ses pensées. Une jeune femme visualise le planning de sa semaine, s’inquiète de son surplus de soirées libres, jette un oeil à la programmation d’une salle de spectacles mais rien ne la tente. Un homme arrache l’extrémité d’une baguette de pain, la tend à son gamin, ses dents de lait peinent à percer la croûte, il mâchonne jusqu’à la ramollir et comme il n’a plus de place dans sa bouche pour s’exclamer, il gesticule en direction d’un chien, il veut le même mais ça, il n’arrive pas à l’articuler et quand bien même, son père aurait fait comme s’il n’entendait pas. Des yeux baissés fixent l’écran d’un téléphone, il s’en passe quand même des choses là-dedans, il faudrait appeler les parents, il ne voit pas le type qu’il manque de bousculer, continue son chemin tandis que le type, lui, s’est retourné, nuque tendue, visage crispé, regarde où tu marches mais lui-même ne voit pas devant lui cette femme qui l’évite, pour sa part elle s’en moque, elle a l’habitude de slalomer entre les gens, en un déhanché qu’elle exagère à peine, en la croisant un jeune homme la remarque et s’empêche de se retourner car ça ne se fait pas, ça ne se fait plus. Un homme prend la dernière bouchée de son sandwich poulet-estragon, d’un revers de main époussette les miettes sur son torse, du bout de la langue titille la croûte de pain entre ses dents, ne s’entend pas mastiquer, pourtant il en fait du bruit pense son collègue à côté. Un jeune homme tente de contenir son peu d’assurance, cherche du réconfort dans le regard des gens qu’il croise, n’en trouve pas, en tout cas pas chez cet homme qui n’a rien d’autre en tête que de tourner à droite dans deux cents mètres. Une femme dépose sur le crâne de sa fille une casquette, évite de penser aux noms inscrits à l’intérieur, au marqueur indélébile, à ces Agathe, Sophie, Géraldine, Manon, Léa, toutes barrées d’un trait noir par d’autres parents qui n’ont rien à voir avec elles mais qui comme elle prônent les achats de seconde main, ça lui fait froid dans le dos, elle ne peut pas s’empêcher de se demander où sont passées les têtes nues des autres petites filles. Une trottinette fuse, embête tout le monde, bute contre un pavé saillant, l’homme se rattrape de justesse, hésite à continuer à pieds. Une femme affamée croque une pomme, le pépin tombe entre deux pavés, croise un lacet défait qui traîne mais l’homme continue à marcher sans s’en soucier, lance un coup d’oeil rapide vers la fenêtre ouverte d’un rez-de-chaussée, des enfants crient, l’un sort sur le palier, sa colère s’apaise à la vue d’une femme au pas pressé vêtue d’un imper vert qui s’éloigne déjà mais le vert, lui, reste là. Elle qui n’a rien à faire ici, qui devrait déjà être ailleurs. Il lui reste encore une moitié de chemin à faire, et comme elle s’essouffle, elle se concentre d’autant plus sur les gens qu’elle croise. Un homme fait des squats sur le bord d’un trottoir, elle le regarde et récupère ses pensées, c’est vrai que c’est pas malin de faire ça avec des pots d’échappement sous le nez. Une conduite accompagnée entame une marche arrière, la nuque du jeune conducteur s’étire, sa vitre ouverte laisse échapper un peu de sa nervosité, son créneau rase le trottoir, dans son rétroviseur il voit les gens comme des quilles et se retient d’aller trop loin. Au niveau de la terrasse d’un café, le trottoir se fait étroit, il faut se serrer, frôler les chaises et le regard des autres, elle déteste traverser les terrasses pleines de gens assis qui, dans l’impassibilité du bon moment, regardent sans regarder. Elle n’aurait pas dû s’habiller en rouge. Un jeune homme tente de capturer son reflet dans une flaque mais peine à trouver le bon cadre, la lumière est changeante et les gens qu’il croise n’ont rien à voir avec les silhouettes authentiques et fascinantes de ces photos de rue qu’il aime tant, pourtant ce ne sont pas non plus des modèles, juste des gens croisés comme ici, au hasard. Un enfant en regarde d’autres s’amuser sans oser y aller. Un homme, appareil photo en équilibre sur le ventre, détend la lanière qui lui cisaille le cou, heureusement qu’il ne fait pas plus chaud. Sa femme cherche où prendre la pose puis s’éloigne, ce n’est pas sa femme, elle cherche son chemin, le demande à une autre femme qui lui répond qu’elle n’en sait rien, sur un ton tout juste aimable parce que coupée en plein élan, énumérant un tas de choses à ne pas oublier et voilà qu’elle est perdue. Un homme entend, se permet, c’est la troisième à droite puis, gêné, détourne le regard vers une statue figurant un inconnu dont la mâchoire lui évoque Jacques Brel. Un homme gratte son avant-bras, frôle un moustique visant entre deux grains de beauté. Cet homme-là, encore plus confus que celui qui l’a précédé. Un enfant dans les bras, un autre accroupi à quelques mètres de là, une femme se retourne, perd patience, si tu ne viens pas on part sans toi, commence à se dire que si tout était à refaire mais est interrompue par le vibreur dans sa poche, elle laisse faire, pas assez de bras pour l’atteindre, culpabilise à peine. Une femme s’extrait d’une voiture, l’estomac retourné, se retient de dire à son fils qu’il conduit mal, ce fils qui sort pour aider sa mère autant que pour exhiber ses tatouages. Ramsès Filou Caramel Moustache Frimousse Pacha Duchesse. Noms de chats croisés. Les autres, des sauvages. Une femme se dit que cet endroit lui dit quelque chose, ses souvenirs s’écharpent les uns les autres pour parvenir à se situer. La vitrine d’un magasin renvoie le reflet des passants qui une fois sur deux se contemplent, un homme tente de distinguer sa moustache, il lui semble l’avoir trop taillée. Une femme toque à la porte de son voisin et lui demande pour la troisième fois s’il n’aurait pas vu sa nièce, en attendant la réponse elle ne sait déjà plus ce qu’elle fait là, se remet en marche, il lui faut des abricots, c’est la pleine saison, il faut en profiter. Il n’a vu personne, pourtant elle le fait douter. L’homme la regarde s’éloigner, si elle revient une quatrième fois, il lui proposera de boire un thé et d’établir ensemble un portrait-robot de ladite nièce. Un enfant tient une gaufre dans sa main, il sait qu’il va se brûler la langue mais il goûte quand même. Un smartphone glisse entre des mains distraites, rebondit entre deux pavés, finit sa route contre une gouttière, un homme se précipite, constate les dégâts, pense à l’article qu’il était en train de lire, se demande où a eu lieu ce tsunami, un groupe d’amis passe à côté, compatissant, chacun serrant dans sa poche son propre téléphone, pensant qu’en effet ça n’arrive pas qu’aux autres. Elle passe devant le numéro trente-huit, hume l’odeur d’un repas. Les carottes sont cuites. Un couple à peine formé, le garçon parle trop, haletant, sans articuler, la fille en a la nausée, du même vertige que celui que lui provoquent les zigzags des routes de campagne. Une jeune femme glisse un test de grossesse dans la poche arrière de son jean, ses ongles longs, soignés, vernis, sans bavures, seul l’index est nu et impeccablement rongé. Un homme passe l’aspirateur à l’intérieur de sa voiture, tourne le dos à tous, se dit qu’aujourd’hui, tant pis pour les recoins. Enfin au bout. Elle atteint le haut de la rue, se sent rouge, transpirante, essoufflée, se dégoûte, étouffe l’extérieur d’un claquement de porte, se presse dans l’escalier, met le poulet au four, rejoint son fils. Et recommence tout. Un morceau de rue manque, elle rattrape le coup en scotchant un bout de carton, ça tient la route. Le docteur ne pense qu’à une seule chose, soigner ses malades. Le primeur, à ranger ses légumes dans des bacs. Le pompier, à rouler en imitant le son des sirènes. Au moment où elle s’inquiète de la place de ces hommes et femmes réduits à leur seule fonction, une ballerine traverse la route, sans se soucier des autres, suivie de près par un pirate, sabre en l’air. Des va-et-vient, des courants en sens contraires, la main de la mère destinée à rencontrer celle de l’enfant. Du bout de l’index, elle fait tourner les pâles d’un ventilateur minuscule. C’est vrai qu’il fait chaud. Son attention se relâche au moment où le torero fend la foule. Elle ne l’aime pas mais c’est un cadeau. Ses pensées se transforment peu à peu en bégaiements, elle laisse la place à l’enfant qui saura mieux qu’elle que faire de toutes ces figurines sans expressions. Elle se décale, un facteur s’enfonce dans la plante de son pied, elle râle, pose une caisse sur la table, range-moi tout ça là, l’enfant sort des pensées du torero sur le point de demander l’infirmière en mariage. Dans le four, le poulet gémit mais personne ne l’entend.

Quand il a fallu prendre l’élan, j’ai pensé aux mots de Gilles Deleuze sur Jean-Luc Godard à propos de solitude. Une solitude absolue, certes, mais pas n’importe laquelle : une solitude extrêmement peuplée.

 



page proposée par Amelie Navarro
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1ère mise en ligne 30 juin 2020 et dernière modification le 14 octobre 2020.
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