le roman de Claire Le Goff

 bio et liens

18.


La première fois qu’elle le voit, dans la cuisine où il frappe des téquilas, elle dit c’est peut-être lui l’homme de ma vie, lui et pas l’autre, le tout premier, le garçon dont le prénom commençait par un G – pense qu’elle l’a remplacé. Le lendemain, ils se parlent au téléphone ; il dit qu’il est corse, elle tressaille sur la moquette où elle est allongée – se souvient de l’autre, né à Ajaccio un 21 janvier, pendant des vacances, il avait dit et elle s’était demandé pourquoi des vacances à la mer en hiver, sans comprendre, sans poser la question… La Corse, un bout de terre décrochée, un coin de sud ou bien l’étranger, elle ne connaissait pas, ne savait pas ce que ça voulait dire, sauf les cartes postales que Vinca lui envoyait chaque été, avec le mot bivouac qui faisait voyager, et ses consonnes qui claquent, lexique exotique, autant que d’entendre ce soir-là, dans la bouche de F, ces trois mots alignés : Je suis corse. Un an plus tard, il l’emmène à Bastia pour la première fois. Elle découvre l’île avec l’idée persistante qu’il est possiblement là − l’autre, toujours le même – sur cette terre où il revient peut-être pour y être né. En août, ils vont à moto au Festival Porto Latino. La route de Saint-Florent est belle jusqu’à la plage. Elle n’a pas peur dans les virages. Au concert d’Ibrahim Ferrer, la quête est dérisoire, sauf à croire aux miracles, à conserver l’espoir : elle cherche dans les regards, les visages – mais ce n’est jamais lui. Au milieu de la nuit, ils boivent un mojito avec quelques amis qui les ont rejoints. Un garçon passe et lui dit qu’elle est belle. Elle pense qu’elle aimerait les yeux de G posés sur elle. Son regard s’attarde à gauche, dans un groupe de jeunes gens bruyants. Pénombre. Elle reconnaît un visage, cheveux blonds, yeux noisette – l’ami de G à l’époque, acolyte au collège, Frédéric. Rencontre invraisemblable, pour toutes les choses qui n’arrivent pas, elle ne dit pas un mot, ne fait pas un pas : un lapin dans les phares. Sept ans plus tard, elle trouve son nom sur un site d’anciens combattants, Copains d’avant (bio : aime la salsa et les mojitos), envoie un message, demande s’il était à Porto-Latino sept ans plus tôt. Il confirme. Il ne sait pas ce que G est devenu. Des années après, elle quitte Paris et s’installe à Bastia, tape le nom de G comme elle fait parfois, une fois l’hiver, une fois l’été, pour trouver des nouvelles, voit apparaître l’acte de décès du grand-père Jean, patronyme corse, et le nom de G, comme petit-fils, son nom à lui, d’un prince d’Italie. La cérémonie est prévue à Ajaccio. Pourquoi des vacances à la mer en hiver ? La question résonne, qui trouve sa réponse… Ce n’était pas une naissance hasardeuse et précipitée au soleil de janvier, comme il arrive parfois que les enfants surgissent dans les voitures ou sur les autoroutes sans attendre l’arrivée à la maternité, mais un accouchement souhaité sur la terre familiale, entre mer et montagne, de l’autre côté de la Méditerranée. Un espace clos, délimité, où elle est désormais, comme s’il fallait n’en plus bouger, sauf à suivre une trace sans savoir, chercher toujours, et faire des lignes dans le noir.
Codicille : Tout dire sans mentir, sans craindre de n’être pas vraisemblable, mettre à jour une vérité nue, sans la nécessité de fictionner, c’est une forme d’épuration, l’impression que j’en ai. Mais peut-être que je me trompe.

14. C’est-à-dire que l’on peut mourir


proposition de départ

Je n’ai pas su ce qu’il est devenu. Médecin, blouse blanche, chef de service. Ou bien patron de bar derrière le comptoir – ou de cave à cigares, grand connaisseur, chemise en lin, et Davidoff. Il aurait suffi d’un mot, un numéro, bonjour c’est moi, au lieu du silence écrasant – plutôt rester tapie et remonter la peine depuis son origine, déblatérer dans les carnets, cahiers intimes pour choses tues, pour qu’elles ne nous tuent pas, pour que l’histoire respire encore. Je savais qu’on pouvait mourir. Que je pouvais mourir. Ou qu’il pouvait mourir. L’un ou l’autre ou les deux. Je pensais : S’il meurt avant moi, il ne saura jamais. Mais si moi la première... Je l’ai dit à Vinca : il faudra donc que je crève pour qu’il sache, et tu le lui diras. Un jour, j’ai cru qu’il était mort, en voyant à l’écran l’acte de décès avec son nom dedans, mais ce n’était pas lui – ce n’était jamais lui – c’était le grand-père Jean – mon grand-père aussi s’appelait Jean – et lui comme petit-fils, avec son nom dedans, son nom en G, d’un prince d’Italie. Que je vous dise : je tapais son nom sur le clavier, une fois l’hiver, une fois l’été, pour trouver des nouvelles. Parfois aussi le nom de sa mère que je reconnaissais sur les photos de galeries d’art, avec des tableaux, des paysages lointains, des animaux sauvages, des femmes et des hommes du bout du monde, et des scènes de famille, deux jeunes garçons sur la plage, un grand brun, un petit blond, lui et son frère, lui sans hésitation, quelque chose dans la démarche, la chaloupe, l’épaule nonchalante un peu basse – et un portrait aussi : fond vert comme yeux amande, visage carré, et ce menton toujours, et la barbe naissante, chemise blanche ouverte sur peau mate, cheveux drus, fossettes étoiles au creux des joues. J’ai cru que j’aurais des images encore longtemps, à condition qu’on ne meure pas, ni lui ni moi, que sa mère continue de peindre... J’ai cru cela et puis quoi… Heureusement, j’avais tout mis dans l’enveloppe, pour Vinca, avec l’adresse et un timbre pour l’envoi, quatre-vingts pages et un titre : C’est-à-dire que l’on peut mourir – une vie de papier qui devait se répandre. Dieu merci je n’ai pas souffert. Pas de ça. Pas de mourir en tout cas. Je veux me dire que cet amour existe encore, qu’il suffit de se souvenir, de retrouver dans la mémoire le son de la voix, la peau sous la pulpe des doigts, ou bien d’ouvrir l’enveloppe – nous extraire du néant. Je ne le chercherai plus. Il est là, dans les pages.

Codicille : Précieux dimanche -– je termine ce texte en attente. Frustration de manquer de temps, mais peut-être que ça avance en creux. Poignante proposition du mort qui parle pour un projet intitulé C’est-à-dire que l’on peut mourir -– titre du dossier depuis des lustres dans l’ordinateur. Vite repartir pour la suite avant que ne s’achève le cycle, même si je sais qu’il faudra faire des choix -– y revenir plus tard. Merci car rien n’avancerait sans cela –- ni en creux ni en vrai –- et cela je le sais !

13. Le fait


proposition de départ

Le fait qu’elle l’a rencontré un jour de rentrée, le fait que c’était la sixième, le fait qu’il se balançait sur sa chaise contre le mur du fond, le fait qu’elle n’a vu que lui, le fait qu’elle n’a pas compris son nom la première fois qu’il l’a dit, le fait que c’était un nom en G, d’un prince d’Italie, le fait que son père était grand et allemand, le fait que sa mère était peintre et blonde, le fait que lui était brun avec des yeux verts et des grandes jambes et des grandes mains, le fait que ses deux dents de devant ne se touchaient pas, se laissaient de le place, le fait qu’il portait des doudounes Chevignon et des pantalons en velours et des chemises à carreaux, le fait qu’il avait des fossettes quand il riait, qui faisaient des étoiles au creux des joues, le fait qu’ils se regardaient de loin, le fait qu’ils ont hésité à s’approcher, le fait qu’ils ont fini par y arriver, le fait qu’ils ont fait les choses qu’ils avaient à faire, le fait qu’ils n’ont pas fait les choses qu’ils n’ont pas osées, le fait qu’un jour après des jours il est parti sans se retourner, le fait qu’elle n’a rien fait pour le retenir, le fait qu’elle ne sait pas si elle doit regretter, le fait qu’elle ressasse ce qui s’est passé, le fait qu’elle veut encore raconter, le fait qu’elle cherche les mots pour dire, le fait qu’elle n’en voit pas la fin, le fait qu’après cela, elle arrêtera d’écrire.

Codicille : le fait qu’elle se souvient que le codicille n’était pas nécessaire pour cette fois, le fait qu’elle tient à s’excuser pour l’ennui que ce ressassement pourrait occasionner.

11. Qui tiennent et qui lâchent


proposition de départ

Quand elle le voit la première fois, il se balance sur sa chaise contre le mur du fond, mains accrochées au bord de la table, bras fléchis tendus, buste avant arrière, le sourire grand qui irradie. Parfois les mains lâchent, libres un instant malgré l’équilibre précaire, puis se retiennent de justesse au moment où l’on croit qu’il tombe, reprennent appui du bout des doigts, index, majeur, annulaire, sans quoi, si les doigts ripaient, si les mains manquaient leur cible, un peu trop haut un peu trop bas, si le dos projeté vers l’arrière ne parvenait pas à se redresser, il tomberait au sol, et dans quelle position, salto arrière contre le mur du fond avant de se vautrer parmi les pieds, le dossier de la chaise, corps bois et fer tout mélangés, et il se relèverait péniblement tandis que le professeur consterné interromprait son cours, hausserait le ton pour l’enjoindre de cesser, l’envoyer chez le directeur ou à l’infirmerie pour les bleus et les bosses, et il sortirait de la salle le dos voûté, l’air penaud, honteux, remonterait son pantalon, ricanerait bêtement sous les regards moqueurs et les bouches en coin, perdrait de sa superbe pour elle qui le trouverait ridicule d’un coup, et ses yeux brillants jusqu’alors s’assombriraient soudain et elle se détournerait et il n’y aurait pas d’histoire – ou bien peut-être se romprait-il la nuque et, branle-bas de combat, vite appeler les pompiers, vite le SAMU pour le blessé et c’est l’effroi dans la salle de classe pour l’assemblée d’élèves qui portent les mains à la bouche, empoignent leur tête affolée, prient pour qu’il n’arrive rien, et s’il arrive quelque chose, ce sont ses mains à lui que l’on joint sur le drap blanc, et il ne reste rien, sauf le souvenir d’un accident le premier jour, une rentrée sous le sceau du drame, l’image de l’enfant mort de s’être balancé comme un diable contre le mur du fond. Mais c’est qu’il s’accroche, qu’il maîtrise son geste, avant arrière, il sait bien ce qu’il fait, et il tourne la tête de droite et de gauche et il rit de ses belles dents dont les deux de devant ne se touchent pas, se laissent de la place, et ses fossettes lui font des étoiles au creux des joues, et la fille le regarde depuis la porte, sans s‘arrêter, et regarde les mains, de ses regards aveuglés, les mains qui tiennent et qui lâchent, qui tiennent et qui lâchent…

Codicille : Il y avait une suite, des broutilles, un lancer de boules de gomme, un bras de fer à deux mains contre une, des doigts qui serpentent autour des doigts, un visage dans deux grandes mains jointes, une caresse, une audace, une main refusée regrettée, des mots écrits d’amour et d’excuse mêlés. Impudique, coupe drastique, pour rester au plus près de la main au premier regard, tenter de ne pas s’éloigner, avec l’idée que l’histoire ne tient à rien, ne tient qu’à une main, qui tient ou qui lâche.

7. Passé pas simple


proposition de départ

Il vint au monde.
Il voit le jour à A., pleine montagne, milieu d’hiver. Il grandit sur la plage de T. Il a huit ou neuf ans : sa famille s’installe dans la ville de G. Vingt mille habitants, dont lui. Il va à l’école, au collège. Une inscription sur le mur du préau : J’écris ton nom. Il se balance sur sa chaise contre le mur du fond. Il veut devenir médecin comme son grand-père. Il a des avertissements : de travail, de conduite. Il parade, il chaloupe, il a de grands bras, de grandes jambes, des fossettes au creux des joues. Il fume au fond de la cour. Il va aux boums du samedi soir. Il roule en scooter, il fait des tours. Il part le week-end en Normandie, à Deauville, passe ses vacances à Berlin, en Bavière – chez sa tante, ses grands-parents, son correspondant allemand.

Il écrivit des lettres.

De Berlin à Munich, il envoie des mots doux un peu pour rire, des souhaits d’éternité, des mon-amour-de-toujours, des sans-toi-je-n-existe-pas, des si-tu-n-es-pas-là-je-tombe. Parfois aussi des cartes postales, surf sur la vague, paysages de neige avec skieurs loopings. Il a une écriture déliée, majuscules aux boucles gracieuses. Parfois il n’écrit rien, quand il oublie ou qu’il est occupé –- concours d’équitation, stage de plongée.

Il disparut.
Il fête ses dix-huit ans, il monte dans une voiture et roule vers le sud : destination T. Il ne dit pas au revoir, il part sans se retourner. Il fait l’école d’horticulture, devient pépiniériste, aménage des parcs et jardins, entretient les espaces verts. Après le travail, il marche jusqu’à la plage, il nage, il fait la brasse coulée. Il se marie, il a deux filles, il ouvre un bar-tabac-souvenirs. Il vend des cigares, cartes postales, bibelots, bijoux, yeux verts cheveux noirs derrière le comptoir. Un jour, une femme passe à la caisse. Elle le regarde droit, elle est venue exprès, elle le reconnaît. Lui, non. Un soir, il ferme la boutique et prend un vol pour l’Amérique. Seul. Il s’installe sur une île de Californie. Il répare les bateaux. On lui écrit, il froisse le papier. On l’appelle en vain. Il ne revient jamais.

Tentative de libérer le verbe pour « laisser le personnage inventer sa vie »… mais pas encore assez : nausée de tourner autour du sujet de trop près, désir de s’en éloigner, de le mettre dans la centrifugeuse… et d’avancer…

6. G, M et V.


proposition de départ

L’homme s’appelle G. Initiale d’un prénom rare, d’un prince d’Italie. A une période, rattaché à un titre : « Le garçon dont le prénom commençait par un G », pour l’âpre difficulté à l’écrire comme à le prononcer (sous peine de se brûler les lèvres, de s’arracher la main). Il entre en scène à la rentrée des classes : le premier jour, G se balance sur sa chaise contre le mur du fond. Il lève la main quand le professeur appelle son nom, un nom inaudible, incompréhensible, une sorte de Charbovari dont on ne saisit le sens que plus tard. Au commencement, il y a quinze ans, ce même personnage s’appelait HENRI. Etymologie : prénom germanique formé de deux substantifs, heim, la maison, et ric, le maître, le chef. Le chef de la maison. Celui qui prend toute la place, esprit, espace. Adresse : Fontainebleau. Signe distinctif : Escalade les rochers. Ne répond pas quand on lui parle. Homme perdu, disparu. Une femme seule, sans nom encore, en attente, feuillette le bottin, appelle tous les Henri de Fontainebleau, espérant qu’un d’eux se présente un jour, sinon le bon, au moins un qui ne soit pas trop mal. Une étrangeté m’apparaît : venu après Henri (en h, comme hache qui tranche) selon un ordre alphabétique décroissant, G se prononce aussi « J’ai », à peu de chose près…

La femme s’appelle MARIE. Prénom choisi pour sa pureté, j’imagine. Auparavant, le prénom du personnage était JOSEPHINE. Nom de famille : GRELON (avec un G). JOSEPHINE parce que c’est beau, long, doux, fort, impérial, parce que ça s’impose. GRELON parce qu’elle a froid, parce qu’elle est triste. Deux surnoms : JO ou TROMPE-LA-MORT quand elle était enfant et qu’elle passait à vélo à toute vitesse, une flèche, une vraie fusée. Tromper la mort, c’est aussi une affaire d’écriture. De tentative de pérennité. Avec l’envie de laisser une trace, même lentement, même à la vitesse de l’escargot. A noter le pont inconscient (et biblique) entre les prénoms JOSEPH(INE) et MARIE. Qu’en dire s’il faut interpréter ? Peut-être pompeusement y lire une forme de retour aux sources, aux origines. La jeune MARIE rencontre G. dans la ville de G. : ce n’est pas fait exprès, on ne peut que constater. Pour MARIE comme G, il se pourrait qu’on ne garde que l’initiale. Que MARIE devienne M. Il n’y a pas de raison. On prononcerait AIME. Non loin d’EMMA, celle de Flaubert, la fameuse. Mais au présent cette fois. Avec l’idée d’une chose qui avance, une forme d’éternité. Autre étrangeté dont je m’aperçois à l’instant : JO n’est pas loin de JE.

Un autre personnage reviendra peut-être, VINCA, l’amie, la confidente, et son prénom colétien. Le Blé en herbe… souvenir d’une exaltante lecture adolescente : je suis affalée sur le lit dans la chambre rose et verte, posters au mur, queue de cheval, bagues dentaires, des heures entières prisonnière des lignes à l’encre noire, lignes des corps, des criques, lignes de fuite et d’horizon, tandis qu’il fait grand jour à travers la fenêtre d’où me parviennent, depuis la rue, des fredons heureux. Comme deux grands soleils, Vinca et Phil courent dans les pages, sur les rochers, ramassent crevettes, crabes et coquillages, plongent avec avidité dans l’eau bleue d’été. Au-dessus, sur la colline, la maison bretonne a réuni les deux familles, et plus loin, vers la grand-route, à Ker-Anna, la Dame en blanc regarde et attend. Elle sait que Phil viendra avec ses seize ans, qu’il franchira la grille, traversera le parc tandis que Vinca comprendra avec effroi, secouera ses mèches blondes comme ses pensées, immergera sa peau dorée. Vinca et Phil, Phil et Vinca : je les envie, je les adore, je les dévore. Je les envie de s’aimer si mal et si fort que ça les dévore. Des deux, je garde VINCA : figure de double, de miroir, témoin unique des souvenirs de M. 

Codicille : Un seul nom apparaît dans les textes précédents, qui n’a pas été repris là : CRI-CRI dans le hall blanc de l’hôpital (proposition 1), CHRISTIANE qui transforme, dissimule son nom par coquetterie, pousse un double cri pour cela. Christiane, Cri-Cri comme Christ, après Joseph et Marie ? Tout de même pas ! Ou un cri en écho, même intérieur. Celui que contient, que permet l’éCRIture.

5. Volutes


proposition de départ

Assis au bord du lit sous la fenêtre ouverte, il tient entre ses doigts le papier à rouler sous un nid de tabac qu’il recouvre d’un coup de langue assuré. De la main gauche il porte la cigarette à sa bouche, attrape le briquet sur la table basse. Par habitude, ou bien à cause du vent de mars qui s’engouffre, il protège la flamme par un rempart concave de la paume. Il avance les lèvres comme on pose un baiser, aspire, joues creusées. Lentement il expire la fumée, ose enfin un regard, à travers la volute.

Elle déchire la protection plastique du paquet qu’elle a acheté tout exprès au tabac d’en bas avant de composer le code et de pousser la porte. Ne pas manquer, ne pas avoir à demander, taxer comme on dit, s’il lui prenait l’envie de fumer comme parfois le soir, en de certaines occasions – et puis rouler, elle avait cessé de le faire depuis belle lurette, n’aurait plus eu les gestes, pas l’envie de solliciter – passé l’âge. Elle ouvre le capot de carton, froisse le papier argenté, tire maladroitement une cigarette parmi la vingtaine étroitement serrée, à son tour prend le briquet posé sur la table basse, appuie sur le déclencheur, la molette, le truc qui donne la flamme, espère l’incandescence, pense à cet instant qu’elle serait perdue sans cela, cette posture de la clope, que ça la sauve provisoirement du reste, de la suite.

Il tremble, c’est sûr il tremble. C’est ce qui est beau quand il fume : c’est qu’il tremble. Ça se voit à la main. Il dit qu’il fait froid, façon d’expliquer pourquoi il tremble, à cause du temps dehors, le mois de mars, la pluie qui est tombée tout à l’heure. Il propose de fermer la fenêtre. Elle ne fait pas de commentaire, tire sur sa cigarette, regarde la main qui bouge, le tic nerveux de type anxieux. Peut-être que c‘est pour elle qu’il tremble. Peut-être que c’est sa présence qui fait cela, le tremblement.

Elle expire, le voit s’effacer derrière la volute blanche qui s’échappe par tourbillons. Elle se souvient qu’il disparaissait dans la cour du lycée, pour de bon cette fois, physiquement, prestidigitation dans les toilettes au fond de la cour : ne pas être vu, se cacher pour consommer, fumer autre chose que des cigarettes maintenant. Elle suivait son manège, le regardait traverser, chalouper l’air de rien, monter les quelques marches jusqu’à la porte grise qu’il ouvrait avant de se faufiler, s’éclipser, passer de l’autre côté, vider l’espace de sa présence – comme fait la fumée. Désormais, il réapparaît.

Il est dehors sur le palier, avant les marches qui redescendent. Il s’isole, regarde au loin, cigarette coincée entre le pouce et l’index, et la main plaquée contre la cuisse qu’elle quitte pour remonter jusqu’ à la bouche, les lèvres entrouvertes. Il plisse les yeux, il pense. On n’ose pas s’approcher, il paraît qu’il ne faut pas, que c’est peine perdue, chasse gardée. Dans cet instant de la cigarette, dans les effluves et les ronds blancs d’on ne sait quel tourment, il n’appartient qu’à lui : inaccessible espoir.

Cigarette des condamnés avant de se quitter. Côte à côte au bord du lit comme du gouffre, fenêtre ouverte pour laisser passer l’air, la fumée, les pensées, épaule contre épaule pour ne pas fléchir, tomber sur la moquette comme cendres dans le cendrier, sauf à les disperser ensemble en Méditerranée.
Il dit bonsoir. Il est dans le jardin. Il fume une cigarette sous la lune rousse. La photo est rouge à la lumière de la bougie. On le devine à peine dans l’ombre de la nuit. J’aimais bien la façon que vous aviez de tenir votre cigarette, elle dit. De l’autre côté il sourit. J’aimais moins la façon que vous aviez d’écraser votre cigarette, elle dit, cette obstination à piétiner. De l’autre côté il sourit, mais à demi. Maintenant il envoie des messages, des images, des pensées depuis la Normandie.

17 ans. On lui dit : quand tu aspires, tu fais « han ! », comme si on t’annonçait une nouvelle surprenante. « Han ! », avec étonnement, et elle tousse et elle s’étouffe et elle rit et elle recommence. Elle veut y arriver, fumer comme tous les autres, pour faire quelque chose de son corps, de ses mains, enfin.
Il faut imaginer une fin d’année, un soir de juin, un terrain vague, un feu de camp brûlant dans le noir, son des guitares. Il faut imaginer des rêves de Californie, des rêves d’hôtel en Californie, des rêves d’amour à en mourir, des histoires comme ça dans les voix. Il faut l’imaginer lui qui n’est pas là, et qui brille mieux pour ça, qui fume une cigarette là où je ne suis pas, les yeux verts cheveux noirs.

La dernière cigarette est perdue. Elle a été allumée à l’envers, par le filtre, dans un moment de maladresse. Elle a fini à la poubelle.

Codicille : remontée mécanique de visions de volutes en ronds, en carrés. Instants en suspens, en creux, épineux. Comme la mémoire, la fumée voile et dévoile. Persistance des motifs oubli-absence.

4. Chambre 113


proposition de départ
(version plus douce que dure)

Chambre carrée, moquette rase beige, papier peint sur le mur où s’accroche une fenêtre rectangulaire : quatre carreaux de verre, un cadre de bois blanc, des rideaux bruns, épais. Le lit est à gauche en entrant, quatre pieds de fer, une couverture de laine, verte, un drap impeccablement tiré, dont on n’aperçoit qu’une bande blanche sous deux oreillers blancs, immaculés, comme souvent dans les hôtels. Elle est à la fenêtre. Elle regarde au dehors, houle légère, sous le ciel gris d’après-midi, au loin la mer où volent voguent oiseaux bateaux, vent léger dans l’écume et les mouettes qui font des tours. Elle est venue, elle est au rendez-vous. Elle porte sa petite robe noire, sages souliers à brides, cheveux ramenés en chignon : conforme, ne pas faire de vague, ligne pure comme horizon. Un peu de rose affleure aux joues, aux lèvres, cils noircis pour souligner le regard qu’elle vérifie dans le miroir quand elle quitte la fenêtre, voir si tout est en place sur son visage comme dans la chambre 113, avant que la porte ne s’ouvre, que les mots ne surgissent -– bien obligés de parler. Mais s’il n’y avait rien à se dire, rien de plus que la présence ? Ne pas être tenus de prononcer autre chose que le silence, de donner mieux que le regard, que la beauté du regard vert et la douceur du regard noir. Ne pas sortir pour la promenade, même si la plage, même si le soleil couchant, mi-gêne mi-désir dans la pénombre de fin de journée, un verre de vin pour fêter cela, trente ans plus tard les retrouvailles, deux silhouettes dans l’ombre pure, à peine se toucher, épaule contre épaule à peine, la main à peine ou un baiser juste posé, comme une fleur du souvenir, rester deux heures et repartir, et refermer la porte.

(version plus dure que douce)

Dureté du regard noir qui fixe le miroir : rien à voir que le rouge vif aux joues lourdes et luisantes, aux lèvres sèches, striées d’avoir attendu. Quelle horreur d’être venue : tous ces kilomètres avalés à suer sur la route bancale, dans les tournants affolants, tout près des chutes et des ravins. Arrivée la première, une chance : douche rapide dans le cabinet de toilette rudimentaire de la chambre 113, à peine une savonnette à la senteur douteuse et qui fait la peau rêche –- adieu les crèmes et les parfums dont elle s’était enduite aspergée tout le matin -– vieillie de quinze ans entre le départ et l’arrivée, suffit de voir les rides creusées pendant le voyage – le voyage… Il faudrait faire machine arrière avant qu’il n’arrive, ne pas risquer de le croiser, de se montrer avec le poids des âges et des années – rentrer au bercail, mettre sa tête dans le four, jusqu’à l’explosion. Par la fenêtre, la houle lourde cogne à grand fracas contre la jetée comme flux et reflux du sang qui assaille ses tempes, et les enfants poussent des cris stridents, hurlent et courent après les balles et les chiens – tandis qu’entre les quatre murs elle attend Dieu sait qui, ne le sait même plus, un fantôme, une image, une rêverie –- quelle andouille, bécasse au bec tordu, au ventre mou, aux pattes flageolantes. Quitter les lieux donc avant qu’il ne surgisse avec ses trente années ajoutées et ses cheveux épars et ses yeux rétrécis, s’échapper par la sortie de secours et reprendre la voiture, la route, les virages à toute vitesse, tous les tournants affolants, quand soudain, une torture, une ombre sombre tout à coup derrière la porte –- et l’on frappe…

Codicille : Enfermée dans son attente, cette femme existe depuis 2003 et « Fontainebleau », tentative de monologue. Plus tard, un début de pièce de théâtre avec « Chambre 113 » et d’autres personnages : l’homme, l’augure, le souvenir. Rencontre entre la femme et l’homme reprise dans un texte de l’atelier « Personnages », proposition 5, « dialogue à un seul qui parle », avec illustration de Hopper, Rooms by the sea. Avant les retrouvailles (réelles ou rêvées), cette scène possible d’expectative douce-amère.

3. kilomètre zéro


proposition de départ
amplitude nouvelle

Toulon, c’est loin sur la carte depuis le haut jusqu’en bas, long depuis son départ : une ville du sud et c’est tout. Elle ne connaît Toulon que de nom mais elle connaît Toulon puisqu’il est contenu tout entier dans le nom de Toulon, dont il ne bouge plus, n’est jamais revenu : fini le nord, qu’elle a perdu depuis qu’il est parti, presque trois décennies, deux longues jambes pour fuir, deux bras pour marquer la distance. Elle y est passée un jour, une gare, ne s’y est pas aventurée, elle a frôlé les murs à mesure qu’ils s’érigeaient au passage. C’est long depuis le temps mais pas si loin là-haut, la tête, le ciboulot, c’est frais là-haut, comme une peinture ou un poisson, et ça glisse comme ça tourne. Parfois, de haut en bas, elle tire un trait comme on regarde au loin, et dessine des bateaux sur le bleu de la carte. C’est long, Toulon, et c’est tout. A Toulon aussi on vieillit avec les décennies. C’est à dire, nord ou sud, soleil ou pas qui rallonge les heures, on rétrécit, on se tasse. Toulon ou pas, on peut mourir. C’est ça aussi. C’est pour ça qu’il faudrait qu’elle y aille. Y aller voir pour voir avant qu’on ne meure de tout notre long, elle dit.

amplitude roman

Elle regarde la carte étendue sur la table : c’est loin depuis le haut jusqu’en bas, long depuis qu’il a quitté le nord, s’en est allé : une ville du sud et c’est tout. Elle ne connaît pas Toulon. Elle ne connaît Toulon que de nom mais elle connaît Toulon puisqu’il est contenu tout entier dans le nom de Toulon, dont il ne bouge plus, n’est jamais revenu : un caveau dans le fond… jamais remonté, disparu –- fini le nord, qu’elle a perdu depuis qu’il est parti, presque trois décennies, deux longues jambes pour fuir, deux bras pour marquer la distance. Elle y est passée un jour, une gare, ne s’y est pas aventurée, elle a frôlé les murs à mesure qu’ils s’érigeaient au passage. C’est long depuis le temps mais pas si loin là-haut, la tête, le ciboulot, c’est frais là-haut, comme une peinture ou un poisson, et ça glisse comme ça tourne. Parfois, de haut en bas, elle tire un trait comme on regarde au loin, elle dessine des bateaux sur le bleu de la carte. Toulon, c’est long et c’est tout. A Toulon aussi on vieillit avec les décennies. C’est à dire, nord ou sud, soleil ou pas qui rallonge les heures, on rétrécit, on se tasse. Toulon ou pas, on peut mourir. C’est ça aussi. C’est pour ça qu’il faudrait y aller voir. Y aller voir pour voir avant qu’on ne meure de tout notre long, elle dit. Elle dit : alors partir, faire la route. Mais pas d’ici, pas de là, de plus loin, de plus vieux, depuis le commencement. Revenir sur les lieux du drame, la scène de crime, où naît la vie. Refaire la route depuis le commencement et partir loin devant. Prendre le train jusqu’à G., puis le bus, numéro 309 devenu 418, va savoir. Descendre à l’arrêt Meunier face à l’épicerie, avec ses huit lettres jaunes gravées dans la pierre. Tourner à gauche dans la rue Gabrielle-Benier, longer les jardins d’où parviennent l’odeur du lilas blanc et les piaillements d’oiseaux. Des maisons inchangées ont gardé leur âme. D’autres plus nombreuses, drapées de béton, les arrogantes, jouent aux grandes dames, ouvrent des baies vitrées comme des bouches immenses. Rangées contre les façades indigestes, de massifs 4x4 noirs et lustrés montent la garde : il n’y a rien à redire et le petit chien d’en face a beau aboyer, on l’entend à peine, on ne le voit plus. Ce qu’on voudrait reconnaître, au bout de la rue, c’est la maison de poupée sur laquelle grimpe le lierre et la vigne vierge et qui a un air de vacances, comme sur une carte postale. Le visage est resté le même mais l’expression est perdue. Le bois aux fenêtres n’y est plus, ni la terrasse jonchée de cailloux et de jeux : on a balayé, blanchi, rajeuni tout cela -– un lifting en quelque sorte, puisque rien ne dure. Ravaler le dépit. Aller vers le bois. Faire une halte auprès de la dalle de mousse entre les branches où la rivière venait charrier toutes sortes de babioles : bouteilles à la mer, voitures Majorette, Barbie démantibulées qui faisaient le voyage. Prendre le chemin dit des petits lapins qu’elle empruntait pour revenir de l’école, cueillir au passage un bouquet de violettes, remonter dans le bus de 18h07. C’est le point de départ, furtif, précis : c’est là qu’il faut commencer, sans s’attarder sous peine d’amertume. Kilomètre zéro.

Codicille : Magie des propositions d’écriture quand elles épousent (et c’est souvent) un projet en cours, quand elles le réveillent, le rassemblent, le nourrissent. Les textes « Toulon » et « Trajet » existaient déjà. Je les ai repris là. Des textes autour du départ, un motif qui revient, qui insiste. Et la question suspendue : comment passer du court au long, réunir des bouts, des blocs, et pousser loin devant ?

2. carnage


proposition de départ

Du dehors on voit dans la vitrine des tas de viandes rangées par catégorie, que séparent de factices guirlandes fleuries. L’homme découpe, cisaille, taille, tranche, hache, débite, et frotte de grosses mains grasses sur un ventre bedonnant. La femme, gantée de plastique, attrape les chairs qu’elle saucissonne dans le papier d’emballage. Elle va et vient, fait des sourires, dit bonjour, dit au revoir, qu’est-ce que je vous sers, avec ceci, oui il fait beau, oui Dieu merci, on a du monde, c’est la saison, oui oui, tant mieux, parce que sinon -– tant mieux tant mieux, c’est ce qu’il faut –- et elle tend la main pour couper court, reçoit les pièces et billets, et la machine enregistreuse sonne impitoyablement, et la femme hurle en silence de ne pouvoir répondre, dont le cri reste à l’intérieur. Du dehors, par la vitrine, on voit qu’il la regarde nerveux tandis qu’elle ne peut plus le voir, qu’elle pense ailleurs, qu’elle s’oublie derrière ses yeux, alors lui, ça lui fait des bouffées, et il lui prend l’envie de couper des tranches et puis de les lancer, de tacher les murs blancs, d’y coller le pâté, et des morceaux de sang. Sa distraction, à elle, c’est l’apprenti dans l’arrière-boutique, le garçon aux mains fortes. Il a le regard trouble et le charme brut des ouvriers et des hommes de la terre, il fait des blagues en chaloupant, avec la cicatrice près de la bouche vorace –- et elle suit son ballet. A l’heure de la pause, il sort sans sa blouse rougie. Signe de tête à la patronne, déjà il est dehors, où l’attend, sur le trottoir d’en face, la fille de la blanchisserie. Il traverse, il est à ses côtés, il la regarde en insistant, il lui sourit de ses grandes dents –- une jambe repliée, talon contre le mur –- tandis qu’elle penche la tête nonchalamment, visage en cœur, les boucles blondes, une colombe. A travers la baie vitrée, la caissière, femme encore, observe chaque jour les retrouvailles de ces amoureux naissants, sans trop savoir lequel des deux, elle irradiant, lui ténébreux, elle jalouse le plus... tandis que l’autre, son mari de boucher, de père en fils s’il vous plaît, couteau dans les mains pleines, voudrait tout balancer. Ils sont dans de beaux draps, sale affaire, sombre histoire, mais faut se ressaisir : la boutique à tenir...

Une affaire de boucherie. Déjà le cas à l’époque de Mademoiselle Grelon, pièce de théâtre aux éditions Lansman (Scène aux ados 2015) : premier amour et confidences au journal intime -– dix ans plus tard, alors que la vie a séparé les êtres et les coeurs, la fille Grelon devenue triste blanchisseuse rencontre le jeune boucher d’en face. Boucherie, chair, sang, nourriture, mort et vie. Au cinéma, Le Boucher de Chabrol. Au théâtre, Le Ravissement d’Adèle, de Rémi de Vos : une disparition, un crime peut-être, un présumé coupable... le boucher tout trouvé ! Si je résume : une histoire de barbaque pour rester en vie, de sang dans les veines, de mise en scène, de décor vu du dehors, de couteau aiguisé et de coeurs crevés.

1. hall blanc


proposition de départ

Elle entre dans le hall, sol brillant, vertige après la marche, raideur de la montée depuis la mer jusque dans les hauteurs de la ville. Tour d’horizon, à gauche la réanimation, des ascenseurs à droite, au centre un comptoir circulaire et la reine sur son trône : brushing doré, yeux de velours, rouge carmin, robe fuschia où volent des oiseaux, larges créoles, badge-étiquette sur veste de travail – Cri-Cri en lettres d’imprimerie – et qu’on ne l’appelle pas Christiane ! L’autre est restée à l’entrée, comme à l’arrêt. Défilé de femmes et d’hommes, les soignants, c’est ce qu’on dit maintenant, blouses colorées, bleu ciel, rose pastel, urgence de pas pressés. Cri-Cri répond au téléphone –- aiguë la voix, faussement chantante, cygne royal au milieu du grand hall, elle est fière de son rôle, elle le tient à merveille : mère supérieure, universelle, il faut passer par elle, quoi qu’on demande, et où qu’on aille. Un homme en costume gris entre avec une petite fille à couettes, un bouquet de roses à la main, pour présenter fébrile la grande soeur au nouveau-né. Exclamation de Cri-Cri qui l’interrompt, impatientée –- les fleurs sont interdites, monsieur, pas de ça dans les chambres, pas en maternité, c’est toxique, vous savez -– puis elle présente un vase qu’elle pose sur le comptoir. La visiteuse à l’entrée observe le ballet, suivrait bien l’homme et l’enfant intimidée derrière la porte-fenêtre coulissante, dans le couloir au fond à gauche après la machine à café. Pour le moment, elle ne bouge plus. Trop tard pourtant pour renoncer, revenir en arrière, reprendre la navette jusqu’à l’aéroport, monter dans l’avion vers Paris, de nouveau traverser la mer – vertige encore à y penser, absence face aux dalles lustrées qu’elle fixe pour retrouver un semblant d’équilibre -– qu’est-ce que je fais ici, dans ce hall blanc, aéroport ou hôpital, elle confond, elle hésite souvent, cela lui vient d’un accouchement comme un crash, césarienne en urgence, au terme d’un travail long comme la nuit, agitation soudaine sous l’immense néon du bloc opératoire, messes basses, souffle court, violence de la chute, écrasement. Deux mois plus tard, ils avaient pris l’avion, F., elle et l’enfant : perturbations, secousses et turbulences, cris d’effroi, applaudissements des voyageurs à l’atterrissage, tout était dit, ils avaient évité le pire, alors qu’elle venait d’accoucher de nouveau, au siège 13A, d’une peur insondable, qui ne la quitterait plus. Depuis ça ne loupait jamais : elle disait hôpital pour aéroport, aéroport pour hôpital, systématiquement, avant de se reprendre. Ce 21 janvier, c’était bien l’hôpital, au bout de la Route Impériale, en remontant des Sables rouges, et elle, prête à refaire la route depuis le commencement. La naissance d’abord. Consulter les registres, même vieux, même sans procuration. Voir gravé là son nom, son nom à lui, son nom en G. d’un prince d’Italie. Coeur à la gorge, pression du sang dans les tempes, elle voudrait raconter à qui pourrait l’entendre : le pourquoi du voyage, depuis le premier toit, le lieu du souffle. De l’autre côté, dans sa tour de contrôle à ras de terre, Cri-Cri se demande ce qu’attend cette folle plantée là sur le paillasson, avec son air hagard –- furtivement détourne le regard, répond au téléphone, griffonne dans le cahier, la tête de côté, ne pas perdre de vue l’étrangère –- il y a des fous parfois, elle n’en peut plus de ça. – Vous avez besoin de quelque chose ? demande-t-elle excédée alors que s’ouvre l’ascenseur, dont sortent deux internes, cigarette à la main, pour la pause matinale : vite leur emboîter le pas, sortir de là, ouverture automatique des portes, l’intruse se jette au dehors. Face à elle, des escaliers de fer, pour monter sur le toit, et respirer un peu, sans regarder en bas –- et voir au loin, le long de la lagune, au loin la mer, bateaux et mouettes, traces de gaz haut dans l’air.

Codicille : Entrer dans un hall blanc comme entreprendre un voyage depuis le commencement avec l’idée d’une mort possible (la sienne, celle de l’autre). Aéroport et hôpital, lieux des départs, des arrivées, des envols et dangers -– il y a l’hôpital des Choses de la vie (Claude Sautet) où Hélène (Romy Schneider) se précipite à la toute fin pour apprendre la mort de Pierre (Michel Piccoli). Aussi la scène finale de l’aéroport dans Un homme qui me plaît (Claude Lelouch) : Annie Girardot boit un café face à la baie vitrée, tandis que l’avion égrène ses passagers sans que Belmondo ne réapparaisse jamais (musique déchirante de Francis Lai).

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1ère mise en ligne 30 juin 2020 et dernière modification le 2 novembre 2020.
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