le roman de Laurent Hollow
Présentation : Je lis, je fais du vélo, je me suis intéressé ces derniers temps aux anciens récits des conteurs de voyages à bicyclette.

Compte insta : @renvilo.

20. Respiration


proposition de départ

Il ressentit dans le sol les vibrations de multiples ongulés, une harde qui serait là, toute proche, paissant dans la matinée éclose de rosée et de lumière. Quels animaux étaient-ce  ? Oncques il ne sut. Leurs trépidations sourdent en lui, il les devine tout près autour, ici sur leurs sentes, de l’autre côté de cette toile qui l’en voile. Cette mince épaisseur opaque, suffit-elle à ce qu’il puisse s’évanouir à leurs yeux, à leur flair  ? Quelques frémissements de souffle, quelques courts renâclements, leurs épais naseaux hument l’herbe mouillée. Soudain c’est trop près, il lui faut prendre conscience, quoi faire, il ne peut plus rester immobile. Ses yeux s’ouvrent. Il est allongé sur le ventre  ; les pulsations de son cœur résonnent dans sa cage thoracique : lentes, mais amples, ce sont elles qui battent le sol. À la clairière rêvée se disputent le tintement de la pluie sur la tente, les restes encore de la nuit. Le corps engourdi, il repart se confiner dans ses rêves. Au lever du soleil, ne s’entend plus que la forêt qui s’égoutte. Il s’élance pour une nouvelle journée.

Un chevreuil aboie, dans un fracas de branches.

Des graviers des cailloux posés sur un cairn.

19. Troisième jour


proposition de départ

Pour le troisième jour de suite, je descends le long de rivières apaisées, apaisantes. Le relief s’adoucit, traîne ses dernières guêtres, il fait enfin chaud.
Je n’ai pas l’heure, et ne comprends plus la course du soleil : les jours s’allongent en avançant vers le solstice d’été, mais s’allongent aussi à mesure que je monte au nord. À ma surprise je me retrouve dans la plaine plus tôt que je ne le pensais. Il n’y a plus d’endroit discret inhabité où dormir, il me faut arrêter d’avancer, je dois regagner les forêts, soit à l’ouest, soit à l’est. L’ouest semblerait plus accueillant, le vert des dernières collines se détache du paysage par sa luminosité. Cela m’obligerait ensuite à un long détour pour éviter Hanovre puis Hambourg. À l’est, une grosse masse orageuse se prépare depuis le milieu de l’après-midi. Une femme devant un supermarché m’en avait parlé longuement, j’avais oublié mes rudiments d’allemand pour bien la comprendre. M’y voilà, car c’est bien la direction que je prends. Bientôt je passerai de la lumière à la pénombre.

*

J’aperçois les pluies qui se déplacent, les nuages qui se déchirent, et voici le vent qui me ballote à mon tour. À la sortie d’un village, je prends perpendiculairement un chemin de gravier, il se dirige en légère montée droit vers les bois, je sprinte presque. Je ne crève pas malgré des pneus crayons peu adaptés à la nature du sol. À l’orée de la forêt trône une table dans une clairière. À peine atteinte, lourde averse. Mais je suis déjà à l’abri, et de l’eau et des regards, sous de grands feuillus.

*

Au petit matin à ma table, passant la main sur des gouttes d’eau présentes à la surface du bois, j’ai en tête cette phrase : «  L’aube d’eau vaine s’écoule doucement  ». Je m’en souviens, il s’agit en fait d’un texte écrit à plusieurs en atelier d’écriture :

La lune est pleine l’aube d’eau vaine s’écoule doucement

Si au moment de l’écriture, ces mots parmi d’autres me résistaient, ils étaient ce matin disponibles, pour accueillir ce moment, résolution en un clin d’œil d’une équation de rosée intense.

Il me reste à découvrir Malcom Lowry. Si l’on me parlait d’un roman que j’apprécie et qui fait écho à cette proposition, je citerais volontiers "Vägen till Klockrike" d’Harry Martison, avec le regret de ne pas connaître le suédois pour le lire dans sa langue originale. Je triche un peu dans ce texte, car je revisite le texte d’une balade ancienne qui vient à l’instant le mieux répondre à la proposition, et qui trouve bien sa place ici. Oui, le "je" est bien un personnage des propositions précédentes, sans le savoir à l’époque ! C’est une proposition qu’il serait possible de travailler et de refaire toute sa vie durant.

16. Après le tourisme


proposition de départ

Notes de la traductrice : Pour la première fois, je traduis un roman qui n’aurait pas été écrit, voir qui aurait été perdu. Les notes seront parcimonieuses pour ne pas recouvrir le potentiel texte source.

[1] Du 17 au 20 août 1901, le TCF (Touring Club de France) organisa un concours de freins, inspiré par les concours de son homologue et précurseur anglais, le CTC (Cyclists Touring Club, toujours existant). Le but était de favoriser le grand tourisme, et particulièrement le tourisme de montagne. La bicyclette en ce début de 20e siècle était arrivée à l’assemblage technique que nous connaissons encore aujourd’hui : cadre diamant ou col de cygne, pneumatiques, changement de vitesse, et roue libre qui demandait donc des freins efficaces. Le TCF, alliance de touristes cyclistes à ses débuts en 1890, s’ouvrit rapidement à tous les moyens de transports pour le tourisme (voiture, moto, canoë, montgolfière, aviation, marche, ski…), et participa à leur vulgarisation et leur essor. Le tourisme vécut son apogée à la fin du XXe et début XXIe pour les classes moyennes et aisées de nombreux pays, porté par l’usage de la voiture et de l’avion. Le tourisme se transforma profondément au cours du XXIe siècle, au point de disparaître sous ce nom aujourd’hui incongru [lire les analyses de Michel Toundra sur la rupture catastrophique du XXIe siècle]. L’auteur n’eut le temps de vivre que les prémisses de ces transformations (retour du rêve nocturne comme moteur des voyages), dans la première moitié du XXIe, et pour lui la seconde partie de sa vie.

*

[2] 1901-1914 — L’école stéphanoise [E.S.] : Elle regroupait peut-être moins d’une quinzaine d’individus, dont plusieurs femmes, qui accompagnèrent ou imitèrent Paul de Vivie dans ses longues randonnées, amis mais aussi souvent clients pour se procurer des machines polymultipliées, ou en faire adapter. Petite récompense, les récits d’excursion étaient ensuite publiés dans la Revue. Les préceptes de l’école n’étaient pas toujours respectés en cours de route (ni viande, ni tabac, ni alcool), selon l’appétit, l’humeur, et les menus que proposaient les auberges. Nous en avons un témoignage aimablement moqueur à travers une fiction-fantaisie écrite par Varalle, qui remarquait aussi avec ironie en 1913 : «  À l’E. S., les groupes ne sont composés que d’une seule personne.  » Il notait encore les sandales et les vêtements simples, couleur capucin. Son explication : à la liquidation du couvent installé colline Sainte-Barbe, à Saint-Étienne, les défroques des moines, sandales et robes de bure, furent rachetées à vil prix   ; c’est dans ce stock important que se taillaient en 1913 les vêtements des cyclotouristes de l’E.S.

*

[3] Les idéaux espérantistes ont survécu malgré les guerres du XXe et XXIe siècle.

*

[4] Eustache : Du nom de son inventeur, Eustache Dubois, coutelier à Saint-Étienne au XVIIIe avant la Révolution française. Ce couteau connut une grande popularité, au point de servir de nom générique, aux XIXe et XXe siècles.

*

[5] La guerre des Camisards semble avoir inspiré ces lignes.

*

[6] En France, la multiplicité des communes issues de la Révolution multipliait les points d’eau, fontaines, toilettes publiques, ou comme ici robinet dans les cimetières. La question restait de savoir si elle était potable, en provenance du réseau du même nom alors fonctionnel, ou si elle provenait d’un pompage de retenues ou de cours d’eau alors très nombreux. De nombreuses circonscriptions administratives, les départements, portaient même des noms de rivière.

*

[7] Carbure de calcium : Le carbure de calcium se présentait sous la forme de cailloux qui pouvaient paraître naturels, bien qu’ils fussent produits de manière industrielle. Au contact de l’eau, il produisait de l’acétylène. Ce gaz a été utilisé un temps pour l’éclairage des véhicules fin XIXe et début XXe, avant de laisser la place à l’électricité. C’est en spéléologie que son utilisation pour l‘éclairage fut la plus longue, jusqu’à l’arrivée des ampoules led au début du XXIe siècle.

*

[8] Une roue parfaitement équilibrée serait d’une solidité exceptionnelle. Cela reste un idéal, et la casse d’un rayon, souvent par fatigue suite aux forces qu’il subit, déséquilibre l’ensemble de la roue à plus ou moins brève échéance, d’où la nécessité de ne pas trop attendre pour le changer, et la nécessité de rééquilibrer la roue.

*

[9] La pollution par les pesticides, néonicotinoïdes notamment, l’artificialisation des sols, la disparition des haies auraient fait disparaître une grosse proportion de la masse des insectes, entre autres les papillons, à la fin du XXe et au début du XXIe siècle. La rapidité des changements climatiques ensuite bouleversa encore leur répartition. La présence d’insectes n’était presque jamais relatée dans le champ d’expérience des premiers cyclotouristes, alors même qu’ils s’émerveillaient souvent du réveil de la « nature » au printemps. Ils devaient connaître aussi des mésaventures en leur compagnie. Cela ne rentrait peut-être pas dans ce qui était notable, trop insignifiant peut-être à leurs yeux par l’évidence de leur présence. S’il y a eu des vélocipédistes passionnés de géologie (le capitaine Perrache), de musique (Fernand de la Tombelle), de photographie (Narcisse Alixant), de contes (Felix Arnaudin), l’auteur n’avait pas repéré de cyclotouristes entomologistes qui auraient pu offrir un témoignage écrit sur cet aspect, il le regrettait. D’autant qu’ils auraient pu avoir connaissance des « Souvenirs Entomologiques » de Jean-Henry Fabre, parus en 1878, ou croiser sa demeure de Harmas de Sérignan dans leurs fréquentes excursions par la vallée du Rhône ou vers le Ventoux. Seule cette anecdote vélocipédique dans un récit de 1887 semble attester de l’abondance de lampyres, espèce aujourd’hui disparue : «  Sa lanterne s’étant éteinte, il a cueilli quelques vers luisants et les a perchés sur son casque, où ils continuent à briller de leur plus vif éclat.  »

L’auteur retient cette question de savoir si Paul de Vivie ou d’autres membres de l’E.S. auraient pu lire ou rencontrer Jean-Henry Fabre, il va poursuivre ses recherches.

 

15. Doublé


proposition de départ

Une silhouette me dépasse dans un souffle. Torse emmailloté de rouge, dos arqué, épaules et bras ramassés dans le prolongement du cintre, lunettes à verres fumés, sa tête orientée vers le sol ne se détourne pas ni ne répond à mes salutations, occupée à contempler les cailloux alors que tournent lentement ses jambes sur un grand développement, de vraies bielles sur les manivelles. Une goutte de sueur roule sur l’arête de son nez. Le visage vite entrevu est émacié, tranchant, une barbe de quelques jours prolonge des mèches de cheveux gris sous un couvre-nuque voletant au vent. Peut-il être vraiment si antipathique ? Après m’avoir comme déposé, il stabilise son avance à quelques dizaines de mètres, puis peu à peu, sans doute éreinté par son accélération, il ralentit son train. Il n’a pas même l’orgueil de se retourner à la quête de quelques satisfactions à monter plus vite qu’un autre. Intrigué, me voici au prix de quelques efforts bientôt dans sa roue. Toujours mutique, concentré sur son effort, peut-être ne m’entend-il pas, et l’ayant déjà salué, je m’en tiens là pour l’instant dans l’entame de la conversation. L’acier de sa randonneuse est peint en bleu clair avec des liserés dorés. Des garde-boue en aluminium avec bavettes de caoutchouc enveloppent des roues de 700 montées avec des pneus-crayons, je distingue aussi une puissante lampe torche à l’avant alimentée par une dynamo sous base, ainsi qu’un petit bagage sur son porte-paquet, une pince à linge tient fermement une carte sur sa sacoche. Parfois sa tête penche puis se relève en sursaut. Aurais-je affaire à un presque endormi ?
Un petit Pas est franchi, le faux plat montant laisse place à une légère descente. Une once de détente se manifestera-t-elle à cette occasion dans ce corps-machine ?

Que nenni. La main descend au cadre instinctivement, un cliquetis se fait entendre, la chaîne dégringole de plusieurs pignons, la main remonte à sa place après avoir essuyé une petite toux, laissant presque deviner un timbre de voix humaine.

Je me maintiens dans son aspiration, l’observe. Je ne crois pas qu’il ait encore remarqué ma présence, mais je serais bien en peine de me signaler en allant à son niveau tant son rythme maintenant est élevé. Puisque les kilomètres défilent ainsi derrière cette locomotive, profitons-en.

Des vergers d’arbres fruitiers bordent le fleuve en contre bas, des forêts de chênes ornent les collines, et avec la chaleur du soleil de fin de matinée, le concert de cymbales des cigales commence à se faire entendre. Ce nouveau bruit semble provoquer un léger mouvement d’étonnement exprimé par un petit hochement de tête intentionnel, et un regard sur le côté comme s’il espérait en voir apparaître à travers les fourrés. Se déclenche encore le mouvement de passage de vitesse au cadre, la chaîne descend vers le plus petit pignon. Je décroche instantanément de sa roue, et le vois s’éloigner de nouveau de quelques dizaines de mètres.

Cave canem  ! de ma droite, grelot au cou et jappements en bandoulière, surgit un chien de chasse coursant à tout va. Un sursaut d’énergie arrive à maintenir éloignés mes mollets de sa trajectoire. Au loin le visage du cycliste se tourne cette fois, jauge la situation d’un coup d’œil fixant particulièrement le roquet, il accélère lui aussi en emballant dans un réflexe primitif, la marque distinctive conservée des frayeurs des premiers vélocipédistes.

Le cabot abandonnant dépité sa course, je relâche un peu plus loin moi aussi complètement mes efforts, je n’en saurais pas plus sur ce solitaire qui s’envole plein sud. Achevait-il le trait d’une diagonale ?

[Après écoute rapide aussi de la 16]

Un texte vite écrit un peu à la manière des ateliers consigne/temps d’écriture, à lire en diagonale. En 1930, Brest-Menton est parcouru en tandem en quelques jours, et depuis des hommes et des femmes parcourent les diagonales de France dans des temps limités (cela se fait dans d’autres pays aussi). Si le web et les réseaux sociaux rendent plus visibles ces petits défis de personnes ordinaires, difficile auparavant pour le néophyte d’imaginer cela en croisant au bord de la route quelqu’un en train de réaliser un de ces parcours, ce qui le met un temps à la fois à côté du monde, et en plein dedans par le rapport à l’espace, et ce qui laisse aussi supposer un différentiel immense entre la monotonie fatigue du corps machine vue de l’extérieur, et le vécu intérieur par exemple au bruit des cigales. C’est d’autre part des défis que je ne comprends pas et auxquels je ne me livrerai sans doute jamais, ayant travaillé à vélo par tous les temps, la gestion de la fatigue sur la durée et la contrainte horaire me rappelleraient sans doute pour l’instant plus le travail, ou courir après un train.

Sur un malentendu, j’avais animé, attiré par l’expression, et sans rien y connaitre, des ateliers d’écriture jeune étudiant, et participé à certains. Dix ans après, un ancien participant croisé dans la rue m’avait dit que depuis les haikus en atelier il s’était découvert une passion pour le Japon. Pour moi, dans l’un de ceux auxquels j’avais participé, l’idée de voyage à vélo avait émergé, alors que c’était très loin de mes préoccupations, je n’avais d’ailleurs même pas de bicyclette à l’époque. Assez étrangement les premières vacances avec des amis et un vélo prêté se sont enchaînées, et ensuite le vélo m’a permis de manger une quinzaine d’année, mais j’avais arrêté là les ateliers d’écriture. Puisque les deux me sont intimement liés, je continue dans cet univers.

Dans les récits de voyages à vélo, les petites rencontres de personnages secondaires en font souvent le sel.

Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris et répondu à la consigne, inspiré plus de textes lus en réponse à celle-ci.

12. Cailloux de carbure


proposition de départ

La nuit est venue ça appuie d’on ne sait où très loin en amont des nerfs l’impression que ça a commencé depuis cette sensation de nourrisson de pousser des pieds et des jambes et depuis ça continue ça ne s’est jamais arrêté la conscience du mouvement s’accroît avec le silence et l’obscurité

Et puis tout ralentit l’enthousiasme s’affaisse les grumeaux du quotidien reviennent maudite mécanique mauvaises routes satanées têtes de chat décrocher la lanterne la poser sur une souche coucher la machine comme une bête blessée le flanc sur ses sacoches la roue en suspens dans l’air caresser son caoutchouc ses picots tout du long du cerclage ne trouver d’abord rien puis en plaçant la main tremblante sur le flanc du pneumatique un éclat métallique qui renfrogne le pouce écorche la peau

C’est un débris de boite à sardines en sentir encore l’huile peut-être ont-elles contenté l’estomac et le bout des doigts d’un rare gourmet assis sur un rocher au bord de la route ou sur le siège d’une voiture en prenant soin de ne pas tâcher le cuir

une boite au couvercle enroulé et coupant jurer pester blasphémer le genou à terre scruter la perforation qui m’arrête à quelques kilomètres d’un village illuminé par l’électricité l’espoir s’accroche au bruit des outils remués dans une petite sacoche en cuir placée en coin à l’intérieur du cadre

L’eau du petit réservoir goutte sur les cailloux de carbure la lumière blanche chantante et diffuse de l’acétylène enflammé éclaire la réparation attire des noctuelles carpocapses bordures ensanglantées citronnelles rouillées sphinx bombyx le pli du coude essuie parfois la sueur roulant sur le front O soupir devant la tringle récalcitrante O soupir devant la dissolution qui ne dilue que le temps

au sol les outils s’égarent dans la poussière l’épine dorsale s’étire pour saisir la pompe qui s’était écartée vers l’obscurité en roulant de quelques tours les doigts cherchent la valve fixent l’embout les bras s’activent au pompage à grandes contractions de biceps faire une pause se rassurer par le silence de la valve joie de sentir l’air tenir à l’intérieur du tore

BING la chambre remontée en vitesse dans l’obscurité pince éclate sur plusieurs centimètres la déveine un grand silence de déception suit la détonation un chien aboie au loin vite rabroué par la voix étouffée de sa propriétaire qui claque une porte sur la nuit la roue cherche à s’équilibrer et tourne lentement dans l’air devant un quart de lune entendre tinter un petit bruit métallique en y regardant de plus près un rayon aussi cassé au risque que la roue se voile peu à peu comme la vie jusqu’à toucher les haubans et s’y retrouver coincée

Tout réparer sur place serait trop ardu je m’allonge au bord d’un champ penaud j’hésite à m’endormir là allongé le corps imprime son empreinte aux hautes herbes la vie végétative pèse peu sur un sol confortable les artères irriguées par un battement maintenant calme et puissant la voûte céleste enveloppante la voie lactée tirant un trait sur les états d’âme l’attention est happée par les bruissements et légers mouvements des invertébrés grillons sauterelles porte-faux carabes hannetons decticelles cendrées lampyres.

Le passage d’un animal rompt la torpeur le corps qui chute à l’intérieur de son propre rêve se relève les lumières électriques de la ville séduisent maintenant pourquoi ne pas la rejoindre vaille qui vaille quitte à sentir les trépidations à travers la solide jante d’acier si le serpent de la route a si bien mordu pourquoi ne pas s’asseoir dans le premier train finir le voyage attablé à une terrasse de café se poser dans une salle de cinéma ramener son séant à un repas à une réunion pourquoi ne pas s’asseoir à un comptoir pourquoi ne pas poser son arrière-train derrière un bureau ne plus bouger jusqu’à l’été prochain. Je ligature le rayon libre à son voisin pupilles grandes ouvertes hululements de grands-ducs

Codicille : Passé du mouvement à l’immobilité par la panne qui rompt une situation fluide. La panne fait partie intégrante des récits de voyage vélocipédique, alors pourquoi ne pas essayer des variations de ces incidents qui ramènent le corps subitement à sa modeste et fragile échelle. D’abord, je suis parti de quelques pannes, dont celles en course de Charles Terront lors du premier Paris-Brest-Paris de 1891, qui avait son mécanicien en avant de sa route, et qui était parfois bien impuissant en attendant que réparation se fasse, dans des états de fatigue assez prononcés. J’ai collecté d’autres pannes de cyclos, souvent même dans les cas les plus compliqués un artisan du coin (serrurier, forgeron...) pouvait aider moyennant quelques efforts pour rejoindre un village. Je voulais faire plusieurs situations, puis une suffisait. Je suis parti du il. Je l’ai transformé en je. J’ai enlevé un peu de je avec des infinitifs. J’ai rajouté des insectes, cela me fait apprendre de nouveaux mots, et me rappelle les listes d’espèce à la Jules Verne. Promis, je relirai Beckett.

11. La soif devenue fantôme


proposition de départ

La source de montagne jaillit de la roche. Son tronc se penche, un pied en avant sur le talus, la jambe arquée  ; se mouillent les avant-bras sous la cascadelle. Puis les doigts de ses mains contiguës se joignent en écuelle, elles retiennent un peu d’eau dans laquelle s’humectent ses lèvres, avant de boire. La première gorgée garde le goût salé de la peau. La deuxième a un goût minéral. Ses mains se remplissent et se portent à la bouche encore plusieurs fois, ce qui évite à son estomac de boire une trop grande quantité d’un coup  ; puis pour la dernière un mouvement sec de ses mains jette l’eau sur sa tête tout en enveloppant à la suite son visage avec les paumes, ses doigts lavent la sueur de son front et la poussière autour de ses paupières, il cligne et écarquille des yeux.

*

La fontaine se déploie aux points cardinaux d’un bassin, une armature de ferronnerie amenant l’eau couler juste devant des pots de fleurs suspendus, les transformant en frontons colorés. Personne sur la place sinon un chien furetant, des maisons fermées à vendre. Des truites fario tournoient sous les reflets du soleil. Ses quadriceps rompus et moulus appuient contre le muret de pierre noire, le parfum des impatiences atteint ses narines, les mains jointes se tendent vers le filet d’eau, à une hauteur qui surplombe de peu son visage. Ses paumes s’inclinent vers la bouche. L’eau ruisselle sur ses avant-bras en aval de ses lèvres.

*

L’endroit est calme, le vent agite une rangée d’ifs le long d’une allée, le gravier crisse sous ses pas. Les yeux parcourent en curieux les tombes de marbre le long du muret, lisant les noms, les familles, les dates. Par terre au fond apparaissent enfin de vieilles bouteilles en plastique, coupées à mi-hauteur, des fleurs fanées dans un bac ; à côté un arrosoir et un seau. Au-dessus, le robinet tant convoité depuis des kilomètres. Le tuyau a l’air de bien venir du réseau communal, plutôt que de la rivière. Le métal est brûlant, chauffé par le soleil de l’après-midi. Une guêpe vole aux alentours. Sa main ouvre, le sifflement est doux à son oreille, ça coule. L’autre main tâte le filet d’eau, un temps chaud. Son corps courbaturé se baisse, une main toujours sur la poignée du robinet, l’autre sur son genou, boit goulûment puis s’asperge la tête et le cou, et se débarbouille. Il se relève, tout neuf. Il remplit encore sa poche à eau pour le soir. Puis il s’éloigne pour ne pas troubler la quiétude du lieu, pousse dans un grincement le portillon forgé et repart à sa journée.

En mars 2020, je serrai avec une petite hésitation la main à deux inconnus, ce geste banal était-ce pour la dernière fois ?

Bloqué par des clichés, je retiens l’idée du couple main-visage (l’homoncule de Penfield), je retrouve un chemin via mes lectures de récits vélocipédiques. Un geste simple répété tant de fois : se rafraîchir, boire à une source, à une fontaine, à un robinet. J’aurais pu prendre ce sujet pour la proposition #5... Peut-être aurait-il fallu encore laisser reposer le texte pour que du fantastique se glisse comme l’eau entre les doigts.

En relisant Narcisse, surprise, ses mains ne sont d’abord pas mentionnées, il plonge seulement son regard et ses bras dans l’eau. Peut-être tout simplement ses mains entre son visage et son reflet lui auraient-elles permis de se reconnaître ?

6. des corps sous la pluie


proposition de départ

Le faisceau de la lampe éclaire tour à tour les brins dorés de paille entremêlés, aux angles de mikado, et les gouttes verticales et drues. Le tintement de la pluie contraste avec l’atmosphère et l’odeur du foin sec. Le fourrage parsème le sol et s’amasse dans les coins, dans l’un d’eux s’étire une portée de chatons.

***

Il mâche le paysage lentement. Son goût de salade de fruits, de poire sauvage, l’enivre comme un oiseau. L’horizon toujours offre de nouveaux points de fuite. La succession d’avancées et de retraits, de tunnels et de corniches courbe la route et le temps. Loin en contrebas rugissent les eaux gris-bleu du Lizeron.

***

Une rumeur parle de la déplacer par hélicoptère. La maison rouge est dressée sur ses fondations de pierre depuis deux siècles. À l’intérieur, seules certaines parties sont habitables, car dégagées, aménagées, accessibles, empruntables : des couloirs grinçants éclairés par des ampoules pâlottes, une cuisine au vieil évier émaillé surplombé de son chauffe-eau au gaz, un salon avec de vieux sofas autour d’une table basse en verre, une chambre de musicien en tohu-bohu où les instruments en bois s’accordent à l’architecture des lieux, de minces vitres fendues qui laissent présager d’hivers avec des froids de loup.

***

La route s’étire indéfiniment comme un corridor dans lequel ils savent qu’ils vont passer des heures sinon la journée, guettant la moindre éclaircie comme une ouverture psychique. La route surplombe à flanc de relief un lac étalé tout en longueur du sud au nord. La bruine du matin s’est rapidement transformée en une pluie lourde, constante, métronomique. Elle pointille le bitume comme la sombre masse d’eau lorsque sa surface apparaît dans des trouées forestières. Le ciel uniformément gris ardoise renforce l’obscurité des forêts d’épicéas et de pins sylvestres.

***

L’abri est spacieux, il ressemblerait au loin à un arrêt de bus. Le sol à la suite du bord de route est composé de gravier mâtiné d’herbe. L’eau n’y ruisselle pas. La dernière paroi qui le ferme est formée par le mur de pluie. Une fois à l’intérieur, on ne s’en approche plus. Les poubelles de tri ne semblent concerner qu’une maison individuelle, dont la boite aux lettres borde un chemin descendant à travers la forêt. Une fois celles-ci repoussées dans un coin, l’espace est propre.

***

La maison est coincée entre des falaises arrondies de granit, et des voies automobiles rapides redoublées de voies ferrées en bordure de fleuve. Dans les bois mêlés à des éboulis entre les falaises et la bâtisse, la présence de tiques est redoutée. Si l’on traverse la voie rapide lorsqu’aucun véhicule n’apparaît à l’horizon, en enjambant les rambardes du terre-plein central, puis en rejoignant l’aire de repos routière à quelques dizaines de mètres de là, alors on trouve des toilettes bien entretenues, et de l’air conditionné.

***

En hauteur sur le mur en bois, dans le prolongement de la table en formica, une télévision est allumée sur une chaîne en continu, le volume sonore en sourdine. L’hôte des lieux nous a fait asseoir sur la banquette moelleuse qui l’entoure, disposé en angle, le long d’une baie vitrée donnant sur le lac. Il nous propose de nous préparer ce que nous comptions manger sous son abri poubelle : œuf au plat, jambon grillé, il l’agrémente de jus d’orange, de pain grillé et de beurre, le tout présenté sur un plateau.

***

Le chemin ondule. Des cumulonimbus orageux martèlent l’horizon. Les buissons sauvages, des airelles, des genévriers, des bruyères, des genêts, les fleurs, des pensées, des chardons, de l’aubépine, diaprent les reliefs ; les nuances bleutées l’emportent sur les autres couleurs vives. Les arbrisseaux s’isolent de plus en plus alors que l’air transporte des senteurs de prairies sèches. Des pierres et des tors parsèment la lande, l’arrondi des blocs de granit répète l’arrondi de la montagne lentement érodée. Des sagnes verdâtres se nichent çà et là dans les combes où ralentissent des ruisseaux. La langueur des lignes du paysage ne laisse pas deviner les affres de l’histoire, pourtant que des grottes aient servi de cache pour des luttes ardentes ne détonne pas.

***
Codicille : envie de partir de lieux d’extérieur sous la pluie, ou de pluie imminente, et d’intérieur pour se mettre à l’abri de la pluie. En s’appuyant sur des souvenirs, par facilité pour démarrer. Au passage de réminiscences, une maison rouge s’est installée par là. En regardant sur le web, elle n’est plus où elle était, plus que son socle de pierre. Elle a sûrement bougé de place comme prévu, mais par quel moyen de transport ?! Peut-être a-t-elle réellement volé ! En lisant des textes pour cette proposition, outre l’extrait de Julien Gracq, j’ai été émerveillé par le récit de Pierre Bergounioux d’un trajet à bicyclette jusqu’à l’eau des inondations de Brive en 1960, dans Lundi.

L’image « Mâcher le paysage » vient d’un conteur de voyages à bicyclettes de l’ancien temps.

Philippe Descola parle je crois me rappeler du changement d’échelle comme source de plaisir dans le paysage (les jardins domestiques amazoniens comme miniature du grand jardin de la forêt amazonienne)

5. brassées de bois


proposition de départ
1

La végétation était clairsemée, sur une herbe rase de maigres arbustes et des touffes de buis. Ils formaient de curieuses formes, sculptées par le vent. C’est à un de ses amas qu’il décida de s’attaquer. Il marche vers lui, sort de sa poche son canif. Il se baisse en pliant les genoux, une main au sol, soulagé de ne pas les entendre craquer. Un bras ouvre le buisson et l’autre main attaque de l’allumelle la base d’une branche. Il finit de la rompre en la torsadant sur elle-même tout en tirant de son poids vers l’arrière. Il se relève, heureux de sa prise, et la complète au retour avec du bois mort croisé en chemin. Ses doigts avaient déjà commencé à refroidir avec l’altitude, un frisson lui parcourt l’échine. Revenu déposer son butin au pied de sa monture, il sort son briquet-tempête, passe tour à tour ses paumes à la chaleur de la flamme, puis les frotte énergiquement pour les sortir de leur engourdissement. Il lie alors les branches avec une cordelette, et fixe solidement l’autre bout à son marchepied. Après quelques pas d’élan, c’est par celui-ci qu’il monte en machine, se dressant et glissant machinalement en selle, pour ensuite laisser venir sous ses pieds les pédales entrainées par le mouvement de la transmission.

2

La descente s’annonçant longue et rapide, il appuya sa bicyclette contre un arbre en bord de route, enfila ses gants en cuir tanné, et descendit traverser une pâture au pied d’une falaise pour couper un fagot. Un tichodrome échelette s’envole des rochers qui le surplombent. Il ramasse vite ce qu’il peut arracher à la lisière de la forêt, remonte à grandes enjambées, ne voulant pas être pris par la nuit. Il accroche son fagot avec une solide corde à la tige de selle. Il ôte aussi sa chaîne, la range soigneusement dans un petit sac de cuir, rendant folle sa roue. Il saisit sa monture d’une main au guidon, l’autre derrière la selle, et la pousse avec élan. Lorsque la corde se tend et commence à opposer une résistance, il passe sa main droite de la selle vers le cintre, pose un pied sur la pédale du même côté que lui, et simultanément lance l’autre jambe au-dessus de la roue arrière et de la corde, pour retomber ainsi assis sur sa monture. Il pose d’abord ses pieds sur les pédales à l’horizontale. Lorsqu’il est sûr d’avoir atteint sa vitesse de croisière, il tend les jambes vers les repose-pieds de sa fourche avant pour se détendre. Un coup œil en arrière lui montre les volutes d’un panache de poussière se perdant entre chien et loup.

3

Après avoir traversé le tunnel boueux, la lumière inonda ses pupilles ; les traits bleus et presque transparents des montagnes à l’horizon captivèrent son regard. Pendant qu’il est plongé dans cette contemplation, un vieux bonhomme s’approche de lui traînant un fagot et lui offre pour cinq sous. Il n’a plus qu’à l’attacher à l’arrière de sa selle, avec une longueur de corde de 4 à 5 mètres, suffisante pour ne pas frotter la roue arrière. Il ne voit personne sur les lacets du col en contrebas. Alors il s’élance, soulagé de ne pas importuner qui que ce soit.

4

Sur le mur de la maison est posé un panneau offrant des fagots pour les cyclistes. La pente de Laffrey n’est pas si terrible que sa réputation le laisse entendre : du 9% sans tournant brusque. Il s’arrête toutefois et hèle devant la porte entr’ouverte, heureux de ne pas perdre trop de temps pour assurer sa sécurité. Une fagoteuse accompagnée d’un enfant lui apporte la gerbe de menu bois, qu’il prend soin de bien fixer.

5

Des arbres têtards bordaient la route au niveau de l’auberge du col. Généralement les cyclistes qui composaient ici leur fagot en émondant les gourmands l’abandonnaient au niveau d’un petit hameau situé près du pont en bas de la descente. L’aubergiste avait une entente avec le pontonnier, qui leur épargnait à tous deux du travail de coupe, les fascines arrivaient toutes faites en formant un muret en avant du pont. Ce matin-là un touriste s’approcha d’une trogne, et grâce à un petit escabeau laissé à disposition, composa sa falourde. Il l’a lia, puis démêla un nœud qui s’était créé dans sa cordelette. Un enfant le regardait faire. Lorsque le touriste s’approcha de sa bicyclette, le môme lui demanda s’il pouvait l’attacher. Il se lança dans un nœud avec dextérité, et satisfait en le serrant, lui dit : «  Maintenant, vous ne risquerez rien ».

6

La route près de Pariset lui parut trop rapide pour ne pas avoir à recourir à la technique du fagot à la remorque. Le couper procure en outre un très bon délassement avant de reprendre la route. Il empoigna son eustache, et c’est cette fois un jeune épicéa qui allait faire les frais de la descente. Il préfère traîner une grosse branche ou un arbrisseau qu’un amas de broutilles. Il prend alors soin de tailler dans le bois une encoche pour y recevoir la corde, et la protège ainsi du frottement de la route. Il put descendre cette fois-ci à 20 km/h, avec un léger contrepédalage, gardant son frein unique libre en cas d’urgence.

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Avec un seul frein, le fagot s’imposerait. Seulement, il n’avait jamais trouvé facile de faire un fagot de 15 kilos avec un couteau de poche après avoir monté un col, où selon l’altitude le bois se faisait plus ou moins rare. D’autre part le fagot ne sied pas à la discrétion par le véritable nuage de poussière qu’il soulève, transformant les gens que l’on croise, ou ses poursuivants, en meuniers. Certaines régions l’ont d’ailleurs interdit. Aussi, il préférait fabriquer avec un couteau un sabot en bois d’une quinzaine de centimètres, qu’il recouvrait de cuir et fixait avec de la bonne ficelle entre la roue arrière et le cadre, avec un point pivotant permettant en tirant la ficelle de la main, ou en la torsadant avec un bâton ou un outil rigide, de faire varier la pression sur le pneu. Pour ne pas s’emmêler les pédales, il faisait passer cette cordelette par les marchepieds arrière transformés en double poulies, puis revenir de chaque côté du cadre jusqu’à une boucle autour de la potence du guidon. Cela venait compléter avantageusement son frein avant. Cette fois, c’est sur du bois rémanent qu’il allait jouer de la lame. Il marche en forêt sur un sentier qui part du col. Sous l’ombre des frondaisons, les écorces sont ornées d’amadouviers. Au sol il retourne des branches et des troncs du bout du ripaton. Alors il découvre leur petit monde d’humus poissant de vie : des larves, des vers de terre, des diploures, des scolopendres, des pince-oreilles, de menues araignées, des fourmis, des lichens… Il choisit une belle pièce à sa convenance, encore peu attaqué par la décomposition. Il la racle et ramène son butin près de sa bicyclette. Il s’assoit alors sur un rocher, et la pièce de bois posée sur sa cuisse, il commence à tailler.

8

En savourant son verre de clairette sur la terrasse, elle se rappelait son dernier passage, où dédaignant le fagot, elle s’était rapidement laissée entrainer à une vitesse trop folle pour son unique frein. Elle s’était ramassée une magistrale pelle dont heureusement son visage n’avait pas gardé trace, sinon le sourire de ses aventures. C’est donc avec plaisir qu’elle accepta l’offre d’un fagot par un vieil homme contre cinq sous, pour dégringoler la descente de 13 kilomètres à 6 ou 7 % jusqu’à Chamaloc .Elle prit soin de l’attacher, et pour éviter de se coltiner la poussière de ses compagnons, elle partit la première.

9

Il était près de dix heures lorsque nous abordâmes la pente. Nous la menâmes allègrement. Nous emballâmes les grandes lignes droites à 10 pour cent, descente que l’artifice du fagot rendait plus sûre.

10

Le petit groupe se composait de dix personnes, de tous âges et des deux sexes. Composer dix fagots revenait presque à tailler une haie ! Certains mirent plutôt une grosse branche de sapin à la remorque. Ils s’élancèrent un par un à quelques centaines de mètre de distance, des panaches s’élevaient. Cela suffit pour créer un nuage opaque et continu de poussière flottant au-dessus de la route blanche. La dernière à s’élancer prit soin de ne pas oublier ses lunettes caoutchoutées, et porta son châle devant la bouche.

Codicille : À la fin du 19e siècle, le frein n’était pas "chic" sur une bicyclette, dont les lignes devaient être les plus nues possibles. Les touristes qui découvraient les cols avant les coureurs utilisaient donc le fagot pour compléter leur léger frein avant. Il les ralentissait, et ralentissait le mouvement des manivelles entraînées par la transmission, avant l’usage de la roue libre. Ces scènes sont peu narrées à ma connaissance...(?), mais ont été suffisamment fréquentes pour qu’un petit commerce « touristique » s’installe sur des itinéraires fréquentés, et qu’une réglementation voie le jour. Voici cette drôle de situation comme « archétype » de la proposition. Lorsque j’avais participé tout début XXIe à des ateliers d’écriture en étudiant urbain, j’étais surpris de voir souvent émerger le thème de la forêt, totalement absent de mes préoccupations d’alors. Cela émerge encore dans cette proposition. Je pense alors à Harry Martinson, à Maldiney, mais c’est sans doute Giono que je devrais aller lire. Et la Bibliothèque Nomade Forestière.

4. le père Hache


proposition de départ
dur

Les murs étaient tapissés de cartes, routières ou géologiques. Elles rendaient l’enfermement moins violent. Il trépignait, tous ces longs mois d’hiver pesaient à son esprit bouillant. Il était une de ces personnes que la difficulté irrite et aiguillonne, sans cesse à la poursuite de l’impossible. Souvent, pour se préparer quelques obstacles aptes à permettre de futures réjouissances, il scrutait les cartes, puis il mettait son doigt sur les points les plus assombris par les hachures et se disait tout bas  : J’irai excursionner là. Mais en ce jour, il ne trépignait plus, il éructait, piqué au vif par une remarque dans sa correspondance vécue comme une provocation. Il jurait à haute voix, prêt s’il le fallait au duel sur le terrain. Il avait confiance dans son esprit mathématique, que son expérience dans l’artillerie n’avait fait qu’aiguiser. Seulement si ses arguments tombaient souvent juste, parfois le vent de sa colère le sortait de ses gonds. Cette fois-ci, plutôt qu’à une réponse envenimée, plutôt qu’à un duel, un tournoi, il préférait au fond une démonstration par des faits, une expérience que chacun pourrait reproduire dans des conditions similaires et discuter par joute écrite. Il se leva brusquement de son bureau, tourna dans la pièce. Grands ouverts comme des portes cochères, ses yeux parcoururent frénétiquement les cartes. Il grommelait des noms au passage et les faisait sonner en lui comme les appels d’un clairon : Sainte zacharie, Cros de Géorand, Sainte-Victoire, Aigueperses, Mondragon, Roquebrune, Valgaudemar, Le Queyras, la Romanche, la Durance, Aiguilles, Serres, Roqueredonde, la Dent du Chat, Brusque, la Furka, Villefort, Quésac, Brantes, Clavier, Bedarrides, Gap…. Après un temps d’hésitation, le souvenir d’un fort militaire le mena au Col du Parpaillon. Sur le papier, il suivit de l’index le trait qui menait jusqu’au tunnel, et ferma les yeux.

doux

Son feutre fauve perforé reposait sur le côté de son bureau, à côté de son tabac à pipe. Il résidait depuis quelques temps dans son home à Rochetaillée, et se ménageait des sorties journalières, malgré le froid humide. À la fenêtre il lui était possible de regarder captivé des heures durant les flots embrumés de la Saône, rivière qu’il aimait remonter l’été, suivre ensuite le Doux, puis revenir par le Jura et le Bugey. La seule idée de cette boucle déjà le contentait. Les murs étaient ornés de cartes, où projeter ses parcours. Quand un débat ou un problème appelant aux mathématiques le questionnait jusqu’à l’arrêter dans sa réflexion, il tirait de petites bouffées de fumée, se levait et arpentait la pièce en laissant planer son attention sur les lignes des courbes de niveau. Il relevait aussi la litanie des toponymes. Une volée de noms l’entraînait alors dans des rêveries géographiques, évoquant pour lui les possibles notes de sa partition estivale : Sainte-Baume, Lanuejols, La Malène, Marjevols, Sainte-Énimie, Montélégé, Malaucène, Chantelouve, Gumiane, Savournon, Angèle, Soyans, Joyeuses, Chalmazel, Lunas, Valljouffrey, le Ventoux, Valuejols, l’Allier, l’Allagnon. Il se sentait alors frayer son avenir. Lorsqu’il eut trouvé la prochaine rivière qu’il souhaitait suivre, il ferma les yeux.

Codicille : je voulais partir des sonorités de noms de lieux pour cette proposition. La scène reste inspirée par des détails et quelques bribes d’un personnage historique, l’Homme de la montagne, mais ce pourrait aussi devenir d’autres personnages enfin fictifs.

1. ronger son frein en 1901


proposition de départ

Une petite boîte noire trône sur le porte-bagage, harnachée avec des chambres à air récupérées et coupées. Il s’agit d’un appareil détective, à 12 plaques, de quoi retenir quelques impressions de voyages. Une sacoche de cadre contient des effets personnels, à l’avant est enroulée une pèlerine, tandis qu’un petit vide-poche contient des cartes habilement découpées et recollées sur un long rouleau de tissu pour suivre le ruban de la route au fil des jours. Le propriétaire de cette machine discute non loin de là, assis par terre sur un talus, avec une femme. Elle scrute dans son regard le miroitement des paysages. Sur la première plaque, à l’intérieur de la chambre, figure un défilé, celui de Gas, au pied du col de Grimone, avec deux cyclistes qu’il avait croisés posant au milieu de la route. Sur la 2e plaque, le col de la Croix-haute et son panorama. La 3e plaque est floue, peut-être s’agit-il d’une chute d’eau. Sur la 4e, la place Grenette à Grenoble. Les autres plaques sont encore vierges. Au col du Frêne, que l’on appelle pour l’instant ainsi plutôt que Granier, il y aurait pourtant maintenant tant à prendre. De chaque côté de la route sont couchées sur l’herbe des bicyclettes, dans un rayonnement de nickel et de rosée : du côté gauche celles des participants que l’on reconnaît dans la petite foule à leur brassard rouge, du côté droit celles des contrôleurs qui les suivront un à un, reconnaissables à leur brassard vert. Au nombre de 64, les bicyclettes nécessaires au concours ont été montées dans 3 charriots attelés à plusieurs chevaux. Mais dans la descente, c’est une voiture à pétrole 12 chevaux prêtée et conduite par Mr Rochet qui assistera les concurrents, avec à son bord un docteur et une trousse à pharmacie. À la montée, elle a emmené des membres de la commission. Les amateurs sont aussi venus nombreux comme lui en simples curieux au col, dans un mélange de tenue de ville et d’habits de poussière. Pour se protéger du soleil lors de cette journée d’août, les hommes portent canotiers, bérets, casquettes, et parfois un linge sur la nuque pour éponger la sueur qui ne manquera pas à la journée  ; les dames et les jeunes filles sont en toilette claire, jetant une note de gaîté à l’ensemble. On remarque parmi les spectateurs les bicyclettes si particulières de l’école stéphanoise, aux multiples plateaux et chaînes, avec bagages. Nombre de cyclistes aux bicyclettes légères presque diaphanes surnomment leurs propriétaires les tartarins de la pédale. Malgré la boue séchée qui la recouvre par endroit, une de ces bicyclettes brille par ses huit développements, avec à la fois roue serve et roue libre à disposition. Elle est munie de trois freins, dont à l’avant un large et long patin de bois doublé de cuir, relié par une cordelette au frein arrière, système permettant de bloquer la roue arrière avant l’avant. Un hamac est enroulé, rangé et attaché sur le tube diagonal, des provisions dans la sacoche de guidon, et des affaires sur le porte-bagage. Elle vient de parcourir 600 km depuis Saint-Étienne par le chemin de l’école, en passant par Lyon, Hauteville, Châtillon-de-Michaille, le col de la Faucille, Genève, Annecy, le col des Aravis, Chamonix et Albertville. Elle ne participe pas au concours. Les shake-hands cordiaux et les mots aimables se multiplient dans la petite foule, entre des personnes qui se fréquentent surtout par la lecture de récits dans les revues ou par correspondance, et qui ne se voient ou se découvrent qu’en de tels évènements inédits. On cherche le capitaine Perrache, qui serait venu sur une toute nouvelle machine dont il attend beaucoup, une rétrodirecte  ; mais il prépare déjà l’arrivée, en bas de la côte, 1 km avant Saint-Pierre-d’Entremont. L’homme de la montagne a tracé un parcours raide et exigeant, descente du Col de Frêne, du Col de Cucheron et du col de Porte, descente de Laffrey à Vizille. Il en rit encore derrière sa pipe. Si le concours concerne bien les descentes, il faudra tout de même faire les montées de la journée, à son rythme. Il jure intérieurement à propos de certains débats techniques des années récentes, qui l’ont amené à s’emporter contre des personnes qu’il estime par ailleurs et tient pour amies. Il regrette aujourd’hui un tant soit peu son expression de «  machine à pleurésie  », qui l’amusait tant, car c’est à lui aujourd’hui de proposer de folles descentes en roue libre aux participants. Qu’importe, il trépigne, le plaisir qu’il a eu à consulter les cartes et les profils de pentes l’emportent sur tout. Il a été aidé en cela par Carlo Bourlet, et par la visite qu’ils effectuèrent ensemble en juin pour rencontrer les intrépides Dolin et Revel. Au col du Frêne, au départ de l’épreuve, l’éminent mathématicien et professeur es science, à la barbe noire taillée en pointe dans le prolongement de son visage oblong, responsable du règlement et du futur rapport technique du concours, se perd lui en formule de politesse, parfois en esperanto, tout en jaugeant les machines, en les recouvrant d’un tapis d’évaluations visuelles qu’il transforme en son for intérieur en chiffres, en équations, en résistances, en échauffements, en énergie mécanique, en vitesse limite. Ils ne seront pas tant que cela à ne pas se brûler au fil de la pente, se dit-il. Mais peu de risque de chutes, les contrôleurs ont plombé la veille les freins de secours qui assureront la sécurité des participants en dernier recours, tout en les éliminant s’ils devaient en faire usage. Il répond à toutes les questions, l’excitation lui fait oublier la fatigue de l’organisation des derniers jours. Pour lui, c’est la question de la commande qui sera la plus intéressante, pour répondre à la fois au desideratum de réglage continu et variable à volonté, afin de parcourir de longues descentes en toute tranquillité et sécurité. Il est heureux du choix judicieux de cet évènement pour commencer le 20e siècle : un concours de freins. Leurs progrès remplaceront la technique poussiéreuse du fagot, en certaines régions interdites. Avec l’adoption de la roue libre pour le grand tourisme en montagne, ils sont le pendant nécessaire à cette double et délicieuse sensation de repos et de vitesse à laquelle on ne sait plus renoncer une fois qu’on l’a connue. Et comme il le faisait remarquer, si l’on avait organisé seulement un concours de roues libres analogue à celui qui a été fait en Angleterre il y a peu, et qui consiste à faire descendre une côte, en roue libre, par divers cyclistes montant diverses machines, il est probable que celui qui arriverait le premier n’aurait peut-être pas la meilleure roue libre   ; ce serait le plus lourd   ; celui qui aurait rencontré le moins de cailloux sur sa route, ou celui qui aurait les meilleurs pneumatiques. Les freins sont la seule chose qu’on puisse pour lui étudier dans un temps limité. L’arrêt instantané sera l’épreuve la plus spectaculaire. Le président de l’association est lui venu les jours précédents de Gap, sur une excellente petite bicyclette Georges Richard de 12 kg. Une bonne descente depuis le Lautaret de 60 kilomètres en roue libre, avec un frein sur jante et à crémaillère, sur une piste ferme comme un roc, l’a lui aussi réjouit de cette idée de concours. Autre membre de la commission d’organisation, le commandant Ferrus se multiplie, rappelle le déroulement de la journée. C’est lui qui donnera sous peu le départ des participants toutes les 30 secondes. Il a équipé la veille les contrôleurs d’un compteur de vitesse. Les participants se rappellent intérieurement leurs plus belles pelles, qu’ils vont chercher à éviter aujourd’hui. Les systèmes passant de la roue folle à la roue serve par un simple bouton que l’on tourne ont heureusement été écartés par le règlement, évitant le risque d’être catapulté dans l’espace lorsque le changement se fait involontairement en pleine descente, à cause des trépidations et d’un mauvais enclenchement. Si alors en quelques instants la conquête humaine des airs devient inopinément envisageable à tout à chacun, l’atterrissage pose encore quelques soucis, rappelant en cela pour les plus anciens les souvenirs épiques du grand bi. Ils se toisent amicalement et jugent le matériel des uns et des autres, guettant un signe d’appréhension alors que chacun affiche sa fierté de casse-cou et la confiance dans le constructeur qui l’a envoyé là, avec les noms de modèles suivants : Morrow, «  L’Aigle  », Bonnaffous, W. B., Bowden, B.S.A, Carloni, Farewell, Automatique Eadie, Cosset, «  Le Merveilleux  », «  Stopp  », Floquart, «  The Tourist  », J. S. G, «  L’Ardennais  », Lehut, Magnat et Debon, N. S. U, Lépine, Hocquart, «  Archimède  », «  L’Extensible  », Noël, «  Soleil  », Paillard, «  Frein de Montagne  », Peugeot, Praneuf, Rassinier, «  Excelsior  », Terrot, «  Automoto  ». Les poignées se serrent et se desserrent, les mains et les doigts s’agitent, se plient et se déplient sur la fraicheur de l’acier au petit matin. On vérifie que tous les mécanismes coulissent, que la roue se bloque. Seul le numéro 31, avec «  L’Archimède  », renonce à la suite de la défectuosité de son frein auxiliaire. La senteur fleurie et herbacée des alpages se mêle à l’odeur terreuse de la route, éraflée par les courts dérapages. Pour se tenir bien éveillé, soutenir la vivacité du regard, un peu de kola remplit certaines gourdes, parfois de la chartreuse verte. Un rapace survole la scène, étonné de cet inhabituel remue-ménage. Il remarque des mouvements de petits rongeurs que des restes de nourriture tirés du sac ont attirés là.

Codicille : Je suis parti d’une photo historique ancienne, et de tout ce que je pouvais savoir sur elle à partir de plusieurs articles et points de vue de participants, pour atteindre un peu d’omniscience.

 



page proposée par Laurent Hollow
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1ère mise en ligne 2 juillet 2020 et dernière modification le 7 novembre 2020.
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