le roman de Grégoire Darrasse
Grégoire Darrasse fabrique des films. En parallèle, la photographie lui procure un autre procédé pour accéder à cette nécessité de regarder le monde. La petite fenêtre dans la grande. La trajectoire pour provoquer la rencontre. Il a réalisé et écrit deux films documentaires pour le cinéma. Il rédige actuellement un journal en ligne. Constamment en prise avec le réel pour le transposer en récit, l’écriture littéraire semble être pour lui un nouveau moyen d’expression. Il vit à Tours, sa ville natale, et y enseigne la mise en image en école supérieur de cinéma. Le suivre sur Facebook.

12. Journal d’anatomie sur quatre cordes frottés


proposition de départ

Vingt sept os. Vingt muscles. Cinq doitgs. Un pouce. Quelques ongles et beaucoup de veines. Le rouge de la chair comme couleur. Aucun muscles aux extrémités. Rien. Seulement des tendons. Seulement des nerfs. Seulement des impulsions transmises par le cerveau. Unique dialogue. Unique interface. Unique Liason. Processus de répétition permanent qui relie les mains et la tête. Bouge. Stop. Reprend. Caresse. Arrache. Applati. Frappe. Soulève.
Un pouce, cinq doigts, vingt muscles, vingt sept os et un objet. Un seul. Représentation légère d’une épure. Délicatement tenue entre le pouce et le majeur. La baguette semble flotter. Elle est longue. Fine. En bois d’ébène naturel. Teintée d’un noir profond. La fonction de pince qui régit une partie de la spécificité de l’être humain entre en jeu. Comme pour marquer la différence. Mettre en évidence la pensée. Mettre en place la douce possibilité d’un geste. Du dessus, la main épouse l’archet avec fragilité. Les autres doigts accompagnent, prolongent le mouvement comme pour marquer l’équilibre. Ils sont la barre du funambule sur son fil. Du haut de ses trois articulations, l’auriculaire guide l’ensemble. Il ferme la marche en fendant l’air d’un trait fragile. C’est l’aileron de la coque formée par la main droite. L’impulsion permet de flotter sur les cordes, l’archet en guise de mat, le crin en guise de filet de sécurité. Le pouce et le majeur sont les capitaines. Eloignés d’un doigt. Ecartés d’un ton. Ils marquent symboliquement l’intervalle d’une tierce. Ils vont contribuer à donner l’impulsion d’une gaité majeure ou d’une tristesse mineure au morceau. La souffrance de Franz Schubert. La mélancolie de Maurice Ravel. L’espoir de Charles Mingus. La jovialité de Billie Holliday. Théorème des émotions. Abondance de pudeur. Exubérance d’impudeur. Dans le prolongement de la main, l’articulation. Le poignée est légèrement courbé. Rentré. Bec de canard prêt à l’ouvrir. L’avant bras guide le mouvement. Pronation. Supination. Intérieur. Extérieur. Aller. Retour. Souple. Relaché. Tendu. Ferme. Coincé dans son rail mais libre de la direction à prendre. C’est le gouvernail. Le corps est debout. Comme une pleine conscience de l’expérience. De l’autre coté. Les pieds. Comme si collés à la main. Ils sont fixent. Le corps n’est plus qu’un prolongement pour permettre l’ancrage. Nécessité du socle. Nécessité du sol. Sentir la matière. Le corps charnel est plaqué sur le corps matériel. L’instrument posé sur la hanche. Plaqué contre la poitrine. Presqu’à taille égale. L’un contre l’autre. Une tête les sépare. Deux mains les rassemblent. Deux mains reliées par les cordes. En bas, l’archet. En haut, le manche. Il est long. Fin. D’un noir profond. En bois d’ébène. Aussi. Il a ce chic qui caractérise les instrument traditionnels. Pas besoin de courant électrique. Pas besoin d’amplification. Pas de besoin d’autres instruments pour l’accompagner. Pas besoin de besoin. Tout juste prêt à partager des humeurs. Des états d’âmes. Des impulsions. Des vibrations. La main est légèrement courbée. Elle est souple. Elle entoure le manche. Le pouce est placé sur l’arrière. Il guide. Il sert de repère. La main gauche va. La main droite vient. Ensemble, elle imposent le rythme. L’une née de l’autre. L’autre n’est pas l’une. Complémentarité. Besoin. Indivision.

Nécessité. La main gauche s’émancipe. Ses doigts dansent sur la piste qui leur est réservée. Ils changent de corde comme si ils changeaient de partenaires. Ils se collent. Par deux. Par trois. Par quatre. Oscillent. Glissent. Tremblent. Et se meurent. Ils sont les décisionnaires des notes à jouer guidés par la tonalité du morceau. Composition pensée par le cerveau, jouée par les mains. Ecriture. Interprétation. Improvisation. Expérimentation. Musique de l’être. Musique de l’autre. Temps contemporain. Musique de chambre jouée dans la rue. Repenser le fondamental. Déstructurer le formel. Formaliser le lendemain. Transmettre une émotion. Transmettre une hésitation. Une peur. Une joie. Une envie. Une fausse note. Une mauvaise croche. Un bout de vivant. Apprivoiser le geste de penser une nécessité du geste. Puis rien. Le vide. Le néant. Le silence. Un soupir. Plus rien n’existe. Plus aucune certitude. Reste la difficulté d’éclairer l’éclat d’une splendeur qui permettra de laisser un bout d’éternité après le passage d’un présent déjà fragilisé par l’avenir.

Sentir - Toucher - Percevoir - Deviner - Présager - Palper - Apprécier - Porter - Discerner - Endurer - Subir - Essuyer - Récolter - Ramasser - Prendre - Pincer - Frotter - Recevoir - Donner - Attraper - Apporter - Tenir - Lâcher - Agripper - Caresser - Serrer - Ecraser - Malaxer - Palper - Ressentir - Soutenir - Tendre - Retenir - Accrocher - Poser - Déposer - Envoyer - Planter - Enfoncer - Enterrer - Empoignée - Ranger - Sangler - Attacher - Enfermer - Couper - Sceller - Joindre - Lier - Ouvrir - Rassembler - Tasser - Ficeler - Etreindre - Immobiliser - Lever - Soulever - Déterrer - Défoncer - Signaler - Signer - Curer - Graver - Casser - Réparer - Tirer - Nouer - Appuyer - Gratter - Craquer - Casser - Saluer - Aimer

9. Lueur froide d’une nuit d’été


proposition de départ

La rue était aussi vide que le garçon. En une fraction de seconde, sa vie venait de basculer vers le néant. L’irréparable venait de l’aspirer. Autour de lui, la rue était noire. La grandeur des bâtiments l’écrasait. Cette sensation vertigineuse le ramenait à sa condition de mortel. L’acte. Le geste. Les lumières des lampadaires n’était pas assez forte pour qu’il puisse y voir une issue. Aucune porte de sortie. Aucune cachette. Il ne pourrait plus s’échapper de sa condamnation. Son souffle s’accéléra. La panique s’empara de lui sous forme de tremblement. La lumière clignotait par endroit. Ses yeux profitaient de tout l’espace qu’offraient ses orbites. Ses mains étaient tachés de l’irrémédiable. Affublé par le désespoir. A cet instant précis, il se savait perdu.

L’homme s’effondra. Un bruit sourd accompagna sa chute. Sa silhouette dessinée par une lumière blafarde laissait apparaitre le désespoir. Peut être une cinquantaine d’année. L’âge où la vie vous offre les moyens de ne pas vous écrouler en publique. Attendre une ruelle. Trouver la force du déni le temps de l’effondrement. Les oiseaux se cachent pour mourir et les hommes pour pleurer. La chute était inévitable. L’impression de perdre une parti de soi. Il avait tellement mal qu’il était impossible de crier. Le noire l’aspirait. Les immeubles s’écroulaient maintenant sur lui. Le clignotement des lampadaires accentuait cette syncope émotionnelle qui l’envahissait. Le vide était en train de le posséder. Plus rien ne serait comme avant. Plus rien ne pourrait être comme avant. On n’oublie jamais qu’il est impossible d’oublier.

La lumière artificielle nocturne le perturbait. Les lueurs qui se dégageaient par intermittence venaient entraver le bleu du ciel pour y laisser des interstices de noir profond. Ses yeux n’avaient alors plus la capacité de s’adapter entre deux sources lumineuses. Il était comme aspiré par ces trous, par ces vides dans lesquels il ne distinguait rien et pouvait tomber à tout moment. Les toits des bâtiments dessinaient de longs et fins segments qui serpentait avec des angles à 90 degrés. Le chemin était entremêlé de point lumineux situés à égale distance les uns des autres. Au milieu, le noir profond semblait vouloir aspirer n’importe quelle créature qui oserait s’y aventurer. L’air frais était à l’image de l’ambiance nocturne tardive et le vent qui le portait allait bientôt se lever pour imposer le danger sa présence.

8. Simple allégorie


proposition de départ

Intérieur 1 // Le salon situé au sein d’une petite maison bourgeoise de campagne était de taille normale. La disposition des meubles ne laissait présager aucun débordement. Chaque objet avait l’air à sa place. L’énorme buffet de couleur sombre occupait le peu d’espace restant. De ses reflets s’y dégageait une légère odeur de cire. Le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre n’était pas assez puissant pour perturber ce qui semblait avoir été fixé pour l’éternité. Réduit à une pure fonction de décoration, la lumière se contentait de faire briller les porcelaines et autres objets métalliques ressemblant à de l’argenterie. Au sol, des tapis bordeaux délimitaient des espaces sur lesquels étaient placés la table basse et la table à mangé. Le parquet lustré n’affichait aucune rayure et n’avait que le craquement de ses quelques lattes pour rappeler l’usure du temps. Les rideaux attachés en leur centre ne se donnaient même pas la peine de réagir au provocation du vent qui se glissait par l’entrebâillement des fenêtres. Le fond de l’air contenait l’odeur de la fixité propre à un espace inhabité.

Intérieur 2 // La pièce formait un carré parfait. Le lit qui occupait la partie centrale venait couper l’espace en deux partie. D’un coté, de grandes portes coulissantes de couleur sombre derrière lesquels se logeait étagères et portants encore vide. De l’autre coté, une grande baies vitrées faisait office de parois. Sa surface était recouverte d’une épaisse couche de buée laissant à peine deviner un ville froide et sombre. Au loin, on distinguait les buildings. Sur les murs, on s’était permis de laisser le revêtement velours côtelée beige typique des années soixante dix. Sur chaque table de chevet reposait un grand cendrier rond transparent et une lampe couleur bronze de laquelle sortait un fil électrique en tissu rayé. Au dessus, l’énorme ventilateur qui servait de plafonnier semblait attendre les grosses chaleurs pour se libérer des toiles d’araignées qui commençait à l’emprisonner. En face du lit, un énorme téléviseur à tube cathodique était encore allumé lorsqu’un homme d’une quarantaine d’année entra avec une petite valise noir dont l’ouverture ne peut se faire que si l’on détient les trois bons chiffres et l’ordre dans lesquels les placer.

Intérieur 3 // Les deux grandes portes noires qui fermaient le studio étaient d’une taille suffisamment grandes pour qu’un poids lourd puisse y passer l’arrière de sa caisse. A l’intérieur, la résonance était calibré pour qu’aucun écho ne puisse s’y installer. Les grandes parois formant un demi cercle donnaient cette impression d’infini que seul la lumière des projecteurs peuvent délimiter. C’est comme si l’on pouvait projeter n’importe quelle histoire devant soi ; le fond blanc n’étant qu’une simple allégorie de l’écran de la salle de cinéma.

Extérieur 1 // L’oscillation de l’eau n’avait que la brise matinale pour justifier ses mouvements. La surface du bassin était d’un bleu transparent ne laissant apparaitre que de larges bandes noires à égale distance les unes des autres. Ces couloirs indiquant le centre du chemin à suivre était entouré de guirlande rouge et blanche ressemblant à ces colliers de bonbons farineux. L’odeur chimique de chlore qui accompagna mon arrivée permit de synchroniser les cris d’enfants avec les éclaboussures maitrisées des nageurs élancés. Cette harmonie sonore introduisit la fraicheur qui allait s’offrir à moi. Il me restait alors à étendre ma serviette sur le carré d’herbe dont les brins étaient depuis bien longtemps brulé par leur emplacement en plein soleil d’été.

Extérieur 2 // Un lieu qui invitait à la promenade. Le grand air. Aucune place pour la ville ici. C’était la solitude qui régnait en dehors du cadre de la ville. Sensibilité. Pas de contact entre les sujets et les centres moteurs de l’imagination.

Extérieur 3 // Une rue, très petite et longue. Peu de lumière. Peu de repères sur lesquels s’accrocher dans les zones d’ombres. La hauteur des habitations donnait cette étrange sensation disproportionnée d’être dans un couloir montagneux. Seul au milieu d’une crevasse urbaine, le noir se confondait avec le ciel et donnait la vision d’un trou géant. Le néant au milieu du vide. L’aspiration vers le rien. Seulement des flashs fatigués de lumière orangée à chaque passage sous les halos. Même les lampadaires semblaient avoir peur de se faire aspirer.

CODICILLE : La première difficulté fut que la description des ces lieux ne soit pas rattaché à un récit plus profond ; même si la nécessité nous rapproche constamment d’intention plus profonde ou de nécessité toujours en surface.

7. La cuillère n’existe pas


proposition de départ

Le fragment dans lequel fut transférer Selfie ne ressemblait à aucun autre. La matière qui composait ses parois furent fabriqué de sorte qu’aucun des repères spatiotemporels propre à l’espèce humaine ne vinrent entrer en résonance avec ses sens. Aucune des ondes du monde moderne ne parvenaient à traverser les couches. L’isolement brusque et soudain plongea Selfie dans une asphyxie totale. Etouffement, catharsis. Besoin soudain de sentir le vivant. A ce moment précis, Selfie sait qu’il ne lui reste plus que le souvenir pour se rappeler l’existence. Selfie sait que l’absence de contact efface la condition. Que son corps disparait si sa propre image ne la contient plus. Errant dans un demi reflet, elle n’existe plus. Le regard perdu, Selfie dirige ses mains pour qu’elles parcourent la surface de ce qui semble l’envelopper. Aucune identification possible. Rien. Seulement la solitude en guise d’angoisse. La perception de l’espace n’était plus permise. Aucun indicateur lumineux indiquant un repère. Seulement une lumière étale dont il était impossible de déterminer la provenance. C’était comme si le niveau d’incandescence émergea d’un seul coup et de partout, par flashs brefs répétés. La matière qui enveloppa à cet instant Selfie n’était d’aucune couleur identifiable. Peut être noir, peut être blanc. Une teinte rappelant l’inhabité. La position debout était à peine permise. Une extrême fatigue lui rappela instantanément la présence de son corps. La totalité de sa masse corporelle s’abattit sur son squelette fragilisé. Sa charpente interne dut se courber pour encaisser le choc. Un choc sourd et profond. Un dernier cadeau du vivant. A cet étape, l’absence d’oxygène qui vient ensuite n’est que le début d’une courte et rapide agonie. Aucune solution n’est possible. L’espace qui lui est maintenant réservé n’est plus que de quelques respirations. Ses yeux flottent désormais dans la consistance du vide. Le dernier être qui fut présent sur terre n’était ni un homme, ni une femme. A force de normalisation, plus aucuns traits de caractère ne les différencia. Les membres du conseil crurent bon de statuer sur une élimination totale. Les essais d’une mise en autonomie de ces êtres fut un échec complet et très couteux. On attribua cet défaite à une déficience aigu de la représentation de l’identité de l’individu. Un trouble grave et irrattrapable qui s’ancra profondément dans l’inconscient de la version beta de l’individu. La sphère qui contenait l’ensemble des galaxies nécessaire à l’expansion de l’échantillon humain fut détruite dans une implosion totale au moment de l’agonie du dernier élément. Comme aspiré de l’intérieur vers un au delà dans lequel « la cuillère n’existe pas ».

Codicille : Commencer à trouver l’écriture romanesque. Comprendre comment faire exister un personnage avec des mots. Un personnage qui ne soit pas une transposition littéral de soi. Aller plus loin. Etape par étape. Utiliser pour la première fois un genre lu pour s’exprimer. Prendre le recul nécessaire ; le recul manifeste. Les choses n’existent que parce qu’on désire qu’elles existent. La romance de la vie revendiquant la bonne caisse de résonance. Nous avons tous le choix de prendre la pilule bleue pour que l’histoire s’arrête là ; se réveiller dans son lit, et croire ce que nous voulons. Il me semble avoir pris la pilule rouge assez jeune pour rester au pays des merveilles et voir jusqu’où va le terrier …

6. Egon


proposition de départ

L’égo du « Je » deviens « Il » qui en prenant un « N » devient Egon. Premier personnage du cycle à prendre une forme nommée. Ce peintre caractéristique d’un travail autobiographique affirmé instaure un parallèle avec ma recherche sur le corps . Avoir conscience de ses obsessions. Incarnation de nos désirs, de nos échecs, de nos peurs, de nos envies, de nos admirations et de nos dégouts. Existence incarné dans le grand « Qui est ce » de la vie. A t’elle les cheveux roux ? A t’il une moustache ? Est t’il noir ? A t’elle une paire de lunettes ? C’est Anne ! Tiré du dictionnaire des noms propres, Gregoire, Germain, Sylvain sont les trois prénoms qui m’accompagnent au quotidien. Deux sont déjà mort avant même d’avoir pu être utilisés. Envieux des prénoms composés, les deuxièmes et troisièmes n’ont que l’écriture pour exister. Seule présence scripturale dans un monde complexe de saturation sonore. Les personnes deviennent des personnages. Irradier le réel. Convoquer la fiction. Confondre, mélanger. Le pas de coté permanent comme garantie de l’écrit. Mon chat s’appelait Pioupiou. Lamentable et libre détournement d’un nom d’oiseau pour un félin bien en cage. Mes personnages naitrons au fur et à mesure de mes rencontres, de mes souvenirs, de mes amours et de mes haines. Aujourd’hui, je pense à « Marie », fille joyeuse, belle, rayonnante et sensible. Je pense à « Fabrice », homme d’une quarantaine d’année, cool et sérieux à la fois, attachant par sa simplicité et son humour. Je pense à « Vincent », ce genre de vielle oncle toujours rebelle que le temps n’a pas réussi à stopper. L’envol de la vie comme voile de l’envie. Je pense à « John », ce vieux pote complément accro aux drogues que la synthèse de la vie ne suffit plus pour élever ses rêves. Je pense à « Peter », cet homme mature qui regarde le monde avec le recul nécessaire, le calme et l’intelligente que l’on prête aux grand hommes. Je pense à « Pauline », cette fille d’une trentaine d’année toujours en alerte. Se réfugiant dans le besoin obsessionnel de rangement. Je pense à « Francesca », cette jeune fille de 26 ans, très renfermée, peu sure d’elle et sans cesse dans l’écriture autobiographique évoquant chacune de ses actions. Je pense à « Bernard », ce grand père Ermite, solitaire, qui passe toutes ses journées dans son atelier de poterie en écoutant les grandes ondes radio. Je pense à « Huguette ». La grand mère que fuit « Bernard ». Celle qui regarde la télé toute la journée après avoir fait la cuisine, le ménage et les commodités familiale. Enfermé dans ce modèle patriarcal, elle semble profiter avec bonheur de ce statut social réducteur. Je pense à « David » de Lynch. Je pense à « Gustave » de Klimt. Je pense à « Edouard » de Bear ou de Levé. Je pense à « Antoine » de D’Agata. Je pense à « Raymond » de Depardon. Je pense à « Arnaud » de Despleschin. Je pense à « Andrei » de Tarkovski ». Je pense à « Chet » de Baker. Je pense à « Sonny » de Rollins. Je pense à « Anders » de Peterson. Je pense à « Béatrice » de Dalle. Je pense à « John » de Fante. Je pense à « Tony » de O’neill. Je pense à. Je pense à. Je pense à. // Je pense « à » donc je suis. Et si je suis, c’est que l’écriture peut advenir.

Codicille : Présence permanente. Transposition autobiographique. Description. Les personnages sont là. A l’intérieur. A l’extérieur. Accepter l’écriture. Habiter les textes. Comprendre que nous sommes en permanence entouré du flux coloré de la vie.

5. suspendu dans un moment d’éternité


proposition de départ

Le sifflement éthéré qui accompagnait l’odeur intense des grains torréfiés emplissait la pièce. Il n’était que 5h52 et la journée semblait avoir déjà commencé malgré le noir qui s’était installé depuis la vieille. La lueur rougeâtre qui venait d’apparaitre au milieu de la pièce ajoutait à l’ambiance suspendue une tonalité dans laquelle se confondait la fin d’une nuit festive avec celle d’un début de journée avancé. C’était comme si la lune semblait accroché sur le haut du grand réverbère, les persiennes des volets encore fermés laissant tout de même échapper ce filet de lumière froide et diffuse.

15h50 venait de sonner. Le signal annonçant le début d’une pause chronométrée venait de résonner dans l’usine. Chaque personne se dirigeait vers la salle qui était réservée à ces instants. Comme des automates, les corps se déplaçaient à une vitesse constante et maîtrisée. La plupart des fumeurs avait déjà une cigarette à la main, comme pour s’assurer la certitude d’absorber le taux de nicotine permettant de tenir le prochain intervalle de travail ; le goût du filtre commençant à légèrement se répandre autour des lèvres. A écarts réguliers, les frottement des pierres sur les roues crantées des briquets ajoutaient cette tension qui rend à la première bouffée de cigarette son sursis de liberté. Les quelques marches restantes permettant d’accéder à l’étage concerné furent avalées en quelques secondes. A l’intérieur de la pièce, les volutes de café se mêlaient déjà à l’odeur de tabac dans un fond sonore rappelant le vivant des grands rassemblements populaires.

Le disque de jazz qui tournait s’était arrêté depuis une bonne vingtaine de minute. Au milieu d’un noir profond et d’un silence fragile, une lampe de chevet éclairait avec timidité la pièce d’une couleur légèrement orangée. Les plis des draps reflétaient une lumière froissée par les corps nus encore allongées. Les respirations étaient redevenues lentes et maitrisées, prêtent à accueillir la fumée d’une cigarette comme si c’était la première fois. Les volutes qui entourait les visages permettaient de retrouver ce semblant d’intimité nécessaire au plaisir. La sensualité à laquelle les mains se confondaient accompagnait chaque aspiration et chaque expiration. On pouvait facilement entendre la tonalité dans laquelle les deux silhouettes semblait entrer en harmonie.

Tremblement. Flamme agressive. Nécessité d’effacer l’instant en le rendant sauvage. Tension qui explose. Le clac du briquet comme étincelle. Grande inspiration. Flash. Brouillard. Impulsion. Sentir le souffle. Redescendre. Retrouver l’équilibre. Détresse impérieuse. Rendre à l’instant sa fragilité. Rupture des divergences. Permettre au corps de reconsidérer le moment. Instantané d’un appareil Polaroïd chargé à blanc. Equilibre des divergences. Exigence du mouvement. Ardeur de l’ondulation.

Roméo pris lentement son paquet de tabac soigneusement rangé dans un étui en tissu coloré. Une fois dénoué les deux fils qui permettaient la fermeture des rabats, il pris une feuille à rouler qui ne permettait aucune diffusion de la lumière. Comme pour rappeler l’épaisseur du temps qui passe. Roméo ne mettait pas de filtre. Il voulait être sûre que les saveurs ne soient pas altérées. Considérer les choses pleinement sans se soucier de minimiser les risques. Le tabac brun comme toile de fond d’un goût authentique. Le craquement d’une allumette comme instantané … Moment bref mais absolu qui rendait au présent tout sa sincérité.

Elle ouvrit la fenêtre avec résolution. Nos regards se croisèrent. Le mien était plus insistant. Un de ceux qui permet de forcer la mémorisation. Décrire le présent pour inscrire le souvenir. Elle me demanda ce qu’il y avait. Comme pour me signifier que j’étais découvert. Elle s’est assise sur le rebord de la fenêtre. Délicatement. Elle avait pris soin de rouler sa cigarette avant. Comme pour être certaine de contrôler la fluidité de cette étape finale. Elle avait cette élégance cinématographique que seules les femmes possèdent. Posture de l’harmonie. Présence de la grâce. Le brouillard de la fumée ajoutant au silence toute la délicatesse la pesanteur ambiante. Les suites pour deux pianos de Rachmaninov en fond sonore rythmaient la lenteur à laquelle se consumait sa cigarette. Une lumière très contrastée entrant par la fenêtre permettait de détourer le raffinement de sa silhouette. Son visage était à lui seul une source d’inspiration à l’image que j’avais de l’équilibre. A cet instant, comme à de nombreux autres, je savais que je l’aimais. Beaucoup trop pour le lui dire sans lui faire peur.

Après avoir brusquement ouvert le couvercle, il sorti la partie centrale de son logement. C’était une pièce en métal chromée et percée de formes rondes de petit diamètre. L’intérieur était légèrement noirci par le passage des flammes. Une fois retournée, l’accès à la partie intérieur était permise. Il pris alors le flacon posé sur la table, fit sauter violemment le scellé qui entourait le bouchon et vida généreusement une partie du contenu dans le réservoir. L’odeur d’essence qui émanait maintenant du coton rappelait en un instant les cinquante années passées de l’American way of life. Ces quelques secondes suspendues nécessaire à l’imprégnation de la matière rajoutèrent à la scène un air de happy end à la sauce spaghetti lorsque Tom porta une cigarette à sa bouche. Une fois remonté, le rabat supérieur vint délicatement claquer pour retrouver une position fermée. Comme pour profiter à nouveau du fameux clic qui accompagne les utilisateurs d’un célèbre briquet tempête.

03:12 clignotait sur le milieu du tableau de bord, comme si une panne de batterie avait remis à zéro une mémoire dont personne n’avait pris le soin de ré-ajuster. Défilement du temps en roue libre. La FM était réglée sur 93,6. Un son noise et brut sortait des deux portières. Tout en passant la quatrième vitesse, Frank attrapa l’allume-cigare qui venait de claquer comme un grille pain. Il alluma sa cigarette d’un geste bref mais maitrisé par des milliers de kilomètres avalés au volant de son break chargé d’instruments. Un arrêt sous un feu tricolore lui permis de faire cogner sa clope contre le rebord de la fenêtre. De l’extérieur, l’ouverture par laquelle se faufilait les cendres laissait entendre un chant fredonné par le conducteur et donnait à la scène un air grotesque de drive in à la Française.

Les résultats venaient de s’afficher sur le petit écran accroché dans le coin du mur. Aucun numéro gagnant pour Jean. Pas même la possibilité d’espérer un désordre chanceux. L’après midi qu’il venait de passer assis sur cette table carré avait ce goût des moments gris. Ceux que l’on déteste dans l’instant mais qui rendent justement les moments joyeux plus réjouissants. Il lui restait néanmoins ce plaisir rythmé comme un métronome par la friction de son briquet. Le papier Maïs qui entourait ses cigarettes avait non seulement la spécificité d’une odeur distincte mais également cette particularité de colorer ses doigts d’une couleur jaune légèrement délavé. Jean aimait venir dans cette endroit pour y trouver les chuchotements que sa vie de célibataire avancée ne lui offrait plus. Le craquement d’une cigarette était devenu pour lui un prétexte pour retrouver les rumeurs qui rendent chaque moment de l’existence plus ardent. Etre loin de la mer mais se souvenir ensemble de la douceur du sable qui passe au travers des doigts.

Odeur de peinture à l’huile. Toile chargée. Pinceaux qui trempent dans un bocal d’essence de térébenthine. Il était 23h45, presque minuit. Presque le début de la nuit. Presque l’heure à laquelle la nuit parait s’installer pour l’éternité. Francis regardait en direction de son chevalet. La fumée qui s’échappait de son cigare remplissait la pièce ; volute de velours. Sur la toile, ce qui ressemblait à un motif n’en était pas un. On distinguait des couleurs sur lesquels s’étaient superposées d’autres couleurs. Toutes plus sombres les unes que les autres. Elles s’entremêlaient, créant cette effet de flou que l’on peut produire en photographie. Temps de pose très long. Laisser entrer la lumière et le mouvement. Lenteur de l’obturateur. Lourdeur d’un tabac trop dense. Sensibilité de la pellicule. Epaisseur de la perception. A cet instant précis, Francis se trouvait au beau milieu d’un intervalle dans lequel l’être tout entier se trouve suspendu dans un moment d’éternité.

Codicille : Se perdre dans ses souvenirs. Accorder à ces intervalles passés l’importance de la nostalgie. S’attacher à ce que l’on ne fait plus mais qui nous à marqué. Suspendre le temps d’une autre manière même si le café noir devenu solitaire n’a plu le même goût. Prendre soin de soi, prendre conscience de la fragilité de la vie tout en s’autorisant une bouffée occasionnelle pour continuer de refuser un monde de plus en plus aseptisé.

4. l’outrance et délicatesse


proposition de départ
version soft

La lampe de chevet éclairait en dégradé une partie de la pièce, concédant à l’instant la douceur d’un clair obscur nocturne. La position allongée me permettait en toute simplicité d’accéder à la coupole abstraite d’un ciel imaginaire ne reflétant que la lumière artificielle d’une ampoule éphémère. Le silence de l’âme projeté en CinémaScope sur un grand plafond blanc. La tiédeur de l’instant présent rendant cette douce tonalité du rien si précieuse. Je ressentais le souffle de l’existence à chaque passage du ventilateur qui ne cessait de faire le même mouvement circulaire ; comme si changer de trajectoire mettrait en péril son bon fonctionnement. Ce soir là, je me sentais légèrement moi, prêt à attendre l’inattendu. Prêt à trouver enfin cette petite seconde de félicité nécessaire à chaque nouvelle journée. Les dernières semaines avaient été chargées et il me fallait faire de la place. Archiver la mémoire pour permettre à de nouveaux intervalles de s’inscrire dans ce qu’on appelle la nostalgie. Le présent si précieux de ces moments n’est bizarrement jamais aussi fort que le souvenir que l’on en aura. Se construire une bibliothèque de la pensée. Fermer les yeux, s’éloigner de soi pour que quelque chose survienne. Ce soir là, en pensant au lendemain que je savais joyeux, je m’autorisais une ivresse introspective nécessaire que la dure journée passée ne m’avait pas offerte. Ce léger étirement vers cette voute étoilée m’élevait vers l’indescriptible grand tout, ancrant un peu plus chacun de mes atomes sur ce précieux fragment de terre.

version hard

La lumière ne venant que d’un coté de la pièce, la pénombre qui s’ancrait violemment assommait l’instant de la noirceur d’une nuit sans étoiles. Prisonnier d’une position allongée, je ne voyais que le plafond dont la surface décrépie dégageait une lumière blafarde, interdite. La grandeur d’une surface blanche me renvoyant inévitablement à mon âme muette. La transpiration de l’instant entamé me rappelant l’odeur consumé du vide de la vie. Le souffle répété du ventilateur ne cessait de me rappeler l’impasse dans laquelle j’étais, comme si ces allers retours n’étaient qu’une répétition du jour passé ; une crevasse de la vie. Ce soir là, je savais celui que j’étais, prêt à encaisser l’éternel recommencement. Prêt à assumer encore cette cadence devenue ordinaire. Les dernières semaines n’ont fait que s’empiler, faisant de moi une mule prête à s’écrouler dans un champs de produits périmés. Il me fallait tout foutre en l’air. Remettre à zéro la mémoire devenue un récipient à ordure. Impossibilité d’oublier. Machine à rêve en panne. Mise à jour non disponible. Accumulation de puanteur transformant les moments vécus en cauchemars. Je n’oubliais jamais ces instants. Je n’oubliais jamais. Il n’y avait que le noir pour effacer le noir. Seule issue d’une chaotique situation. Fermer les yeux pour se fondre dans l’oubli. Ce soir là, j’espérais une fois de plus, même si le lendemain serait probablement une suite disgracieuse d’un présent déjà désuet. Le noir aspirait toujours un peu plus la pièce au fur et à mesure de la nuit, rendant mon être de plus en plus lourd, de plus en plus dense et substantiel.

Dédoublement de la personnalité, nécessité d’aller chercher ses extrêmes. Il y a nécessité de ces états pour trouver l’équilibre qui permet l’écriture mais aussi la vie. Mise en situation. Alter ego. Fermer les yeux. Espérer la vie ; la sentir ; l’aimer autant que la détester. Lire Antonin Artaud, puis Verlaine. Faire de la comédie humaine une pièce de la vie. Creuser pour espérer. Sentir pour se se souvenir. Souvent rire pour parfois pleurer. Mieux vivre pour mourir autant que vivre pour mieux mourir.

3. profondeur


proposition de départ

Egon a parfois cette fâcheuse nécessité de partir. Presque sans prévenir. Il dit avoir besoin de quitter la ville. Nous sommes une bande pote d’une trentaine d’année, mais Egon et moi sommes excessivement ami. Egon, c’est un peu le rêveur qui a grandi sur son skate avant de découvrir les soirées jeux video sur fond de choco Bn. En grandissant, nous avons découvert la musique, la littérature, le cinéma, la poésie, les femmes et les chemises rétro de son père. Je me souviens de tout ces plaisirs qui ont enrichi notre jeunesse et lui ont offert la possibilité de repenser le monde jusqu’au petit matin. Egon la menace, c’était le surnom à la con que j’avais trouvé un soir de beuverie. Parce qu’Egon pensait qu’on serait invincible et fort toute notre vie. Tout ceci a paru durer une éternité. Des journées et des nuits entières à errer sur le bitume des villes éclairées au diapason des filaments de tungstène. Un matin, la gueule de bois à durer un peu plus longtemps que prévu. Ce matin là, il avait fallut nous affranchir, accepter la réalité et comprendre que personne ne nous avait incité à grandir. Pendant ce temps là, nos parents avaient consommé les trente glorieuses à grands coups de glyphosphate, nous léguant une société issue d’un progrès qui avait préféré augmenter le seuil du bruit mécanique tout en diminuant celui de la sonorité animale. Nous avions alors compris qu’il fallait construire nos propres repères, qui sont vite devenu commun à toute une génération. Très vite, Egon et moi n’avions rien trouvé de mieux pour commencer nos journées que d’allumer nos smartphones et ordinateurs. Se réfugier par automatisme, comme pour avoir l’impression d’être tout de même connecté au monde et à ses mouvements, de peur qu’il avance sans nous. Aujourd’hui, le temps social nous échappe et la crainte d’être oublié justifie sans doute notre individualisme. Tout en créant encore un peu plus de bruit, on s’active de peur d’être confronté à un silence pesant comme celui que l’on rencontre dans un ascenseur. La nécessité de partager un selfie sur les réseaux sociaux avant même d’avoir vécu l’instant devient une triste priorité. Ce monde qui ne s’arrête plus et qui ne cesse d’émettre du bruit à créer une peur du vide. Nous ne savons plus entendre ce dont nous avons réellement besoin. Nous vivons encore aujourd’hui une époque de profondes mutations où les sois disantes innovations ont révolutionnées les habitudes de consommation de ces 20 dernières années. Place à l’urgence générale, aux « Like », à la dépression chronique et aux nuisances sonores. Le nuit, notre seul ennemie est devenu le sommeil. Le monde ne s’arrête plus et il devient de plus en plus difficile de s’en extraire, contraint d’écouter en boucle la bande audible de notre société et son film accéléré trois fois. Les deux longs millénaires d’efforts gigantesques pour que l’homme se tienne debout sont réduits à cette post-modernité cafardeuse dans laquelle le dernier homme, dont Egon et moi faisons partie, court derrière un caddie rempli d’aliments entourés de plastique, parlant fort dans son kit main libre tout en se plaignant constamment d’une connexion trop lente. Les schémas traditionnels qui consistent à faire carrière et avoir des enfants ne constituent plus un exutoire pertinent mais un réel choix pour seulement quelques uns d’entre nous. Il me semble que le monde change, Egon avait raison d’insister. Il nous fallait profiter de notre jeunesse. La consommation de drogues, d’alcool, de tranquillisants et autres anti-dépresseurs permettant à beaucoup de s’extirper temporairement des bavardages mondains, du carnaval mental de la conscience en accédant temporairement à un ailleurs artificiel de l’être loin des niveaux sonores du quotidien est devenue la norme. Nous avons tous besoin de déconnecter, quitter l’agglo sans prendre le train. La ville nous avait bien formaté à l’image des êtres dont elle avait besoin pour exister. Nous étions prisonniers de notre condition. Enlisé mais tout de même heureux d’y être. Besoin de cette ville comme repère. Besoin de faire corps. Besoin des bruits de la rue, des murmures des passants, des résonances des conversations en terrasse. Besoin des salles obscures changeant de programme chaque mercredi ou des théâtres offrant cette emprise direct avec le réel des sens. Nous avions besoin aussi de sentir les livres neuf de la librairie indépendante qui nous rappelait le bout d’indépendance qui ne nous avait jamais abandonné. Mais pour continuer de respirer ces livres, Egon à besoin de quitter la ville. Prendre le large. S’extraire du monde. Son truc, c’est s’enfoncer sous l’eau. Sans bouteilles. Avec pour seule réserve la contenance de ses poumons. Sous l’eau, Egon est loin des ondes du monde moderne qui l’ont vu naitre. Passer et futur se rapporte à une autre histoire qui se déroule dans un autre monde ; à la surface. Sous l’eau, le coeur d’Egon ralentit à 25 pulsations par minutes, l’horloge biologique est physiquement freinée. Une seconde est une seconde. La respiration est le seul mécanisme qui fonctionne indépendamment de notre conscience et dont nous pouvons prendre le contrôle à tout moment. Le silence comme couleur des événements, teinté des infinies nuances de nos vies permettant une attitude intérieur propre à la conscience. Lorsque Egon retient son souffle, le soleil s’immobilise dans le ciel, la terre stoppe sa rotation, le klaxon des voitures est absent. Et sa montre n’indique que la profondeur à laquelle il est.

Codicille : Impossibilité de penser roman ou nouvelles. Impossibilité de programmer un type d’écriture. Les jours n’ont pas fait cheminer ma pensée dans un sens contraire. J’ai essayé. En vain. Les mots ne sont pour moi que le miroir d’une histoire vécue et autobiographique condensé en un seul bloc. Vision d’un monde synchronisé avec mes doutes, mes espérances, mes joies et mes peines.

2. légèreté de l’existence


proposition de départ

Du dehors, on ne voit pas grand chose. Les choses sont souvent cachées. Au mieux, on distingue, on devine. Sentir plutôt que regarder. Observer plutôt que contempler. Il était 00h45 ce soir là. La télé comme vision référante était restée allumée dans un salon vide. Présence mécanique, rassurante. L’homme d’une quarantaine d’année avançait avec obstination, étirant la longueur du trottoir d’autant de pas qu’il le pouvait. Sous les lampadaires, la lumière éclairait le béton par alternance. Noir. Sombre. Opaque. Rien ne passait. La lueur orangée n’autorisait que la réflexion suffisante pour faire ressortir cette ombre grandissante qui déclinait jusqu’à ce qu’un prochain halo de lumière ne la ravive. Parfois, des phares. Souvent, rien. Il fit un brusque virage à gauche et sortit un paquet presque vide de sa poche. Déterminé, comme en fuite. La rue était à présent plus petite. La fumée qui sortait de sa bouche enveloppait son visage. Elle l’effaçait, laissant place à cette étrange vision d’un minuscule point rouge à la hauteur des lèvres. Alternance de couleur monochromatique et de volutes obscures. L’incandescence de la vie. La douce présence de la mort. La cigarette comme court espace temps qui entoure l’existence d’un être. Toujours le clic du briquet comme cérémonial d’ouverture, toujours. Dedans, c’était trop pour lui. Extérieur nous sommes parce que parfois la somme du nous qu’il y a à l’intérieur nous effraie. Alors il était sorti. Seul. Se permettant un bout d’intimité dans l’espace publique. L’immédiateté comme unique raison. La nécessité dans l’oubli. Il se mit à pleuvoir. Beaucoup et bruyamment. L’homme n’évitait même pas les filets d’eau qui tombaient des gouttières mal isolées. Comme si les gouttes froides élevaient l’instant. Il était parti trop rapidement pour penser à prendre une veste. Besoin de s’extraire, foutre le camp, fuir. Sans téléphone. Sans destination. Partir sans laisser de trace ; soudainement. Désormais, la pluie incessante affichait sa vulnérabilité au milieu de la nuit. Dorénavant, cette faille lui permettait de se projeter. L’idée d’un demain émergeait. Même si demain était encore très lointain. Il se rappelait intérieurement que le sommeil pouvait offrir ce semblant de délivrance. Qu’il existait des lendemains où la légèreté de l’existence n’était pas qu’une sombre histoire …

1h35 ; Je ne dormais pas. Ou plutôt je ne voulais pas rencontrer le sommeil pour que cette nécessité du lendemain se fasse ressentir. Moment futur si proche et considérablement distant. Eclairer sa nuit pour trouver le chemin du jour prochain.

1. je file


proposition de départ
mardi 30 juin – 14h52

Deux filles. Deux grands thés froids. Au milieu de la table, un cendrier laisse échapper avec insolence la dernière volute de fumée encore autorisée en terrasse. Elles ont l’air copine. Comme celles qui ose la complicité en prenant la même commande sans passer pour des personnes qui n’aurait aucune personnalité, aucune idée de la vie qu’elles voudraient. Elles parlent vite, et s’écoutent dans les yeux. L’une a déjà presque fini son verre. Elle s’affirme à travers une soif débordante là où l’autre semble exister en exprimant une patience exemplaire. Un équilibre perché sur le haut d’une paille en métal autour de laquelle tourne librement une tranche de citron vert.
« Et toi tu t’en vas ?! ». La voix est fragile. La voix est brève. Elle laisse s’échapper cette fragilité de la présence, de la perte, de l’amitié. Une mère et sa fille passe sur le trottoir d’en face. De l’autre coté, des gens finissent leur déjeuner. Ils trainent, font durer le moment. Comme si en étirant cet intervalle, ils arriveraient peut être à tenir jusqu’à l’heure avancée où commander une pinte serait ordinaire. Ils sont plus nombreux. Ils parlent plus fort, rendant mon écoute stéréophonique de la vie complètement déréglée mais faisant de cet instant de brasserie une merveilleuse palette sonore de la vie. Je lis, j’entends, je regardes. Mon point de vue devient un point d’écoute pour mieux voir. A ma droite, un groupe s’assied. Ils sont trois. Deux filles et un garçon. Je pense à Jules et Jim. Je pense à la vie à trois quand celle à deux ne suffit plus ; quand celle à deux ne doit plus rester discrète, intime. Trois c’est le chiffre bancal qui fait tenir l’ensemble. L’ouverture au groupe. Le petit plus qui fait que le petit moins tient sur la longueur. La petite ouverture qui permet la prolongation. Il y a continuité. Au fond, toujours le grand groupe. Celui qui dépasse le chiffre deux. Un rire. Un briquet qui claque. Et la tonalité du frottement d’un pied de chaise sur le sol qui se mélange à un « Salut ». Comme si la rue était un village, un théâtre. Un « Joyeux anniversaire » résonne. Elle s’appelle Sarah. Elle a probablement la vingtaine plus cinq. La table chante, rendant cet événement publique. Nous devenons alors spectateur du grand tableau de l’intime. Comme si la rue était un espace que l’on aime partager, habiter. S’approprier le monde, le danser. Comme si c’était une prolongation de chez soi. Retrouver la vie. Redécouvrir la cour de récréation comme si on s’apprêtait à souffler ses dix bougies du haut de ses 9 ans trois quart. Il est 15h54. Mon fils sort à 16h30. Je file.

J’ai commencé un bout de texte dans un café cette semaine, l’omnicience en équilibre sur le rebord de ma tasse. C’est sur ma page facebook. Désormais, ça le sera sur Tiers livre. J’en suis très flatté. Le voici, pour avis. Merci pour ton accueil sincère et chaleureux.

 



page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait
1ère mise en ligne 3 juillet 2020 et dernière modification le 14 septembre 2020.
Cette page a reçu 449 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).

Messages