le roman de Jennie Gellé
Jennie Gellé enseigne la philosophie à Paris.

14.


proposition de départ

Si les petits cochons ne te mangent pas, on fera de toi quelque chose. Moi ce sont les vers qui m’ont mangé. Je suis sous la dalle de marbre depuis si longtemps et ma voix ne peut t’atteindre que sur les bandes magnétiques. L’entends-tu, cette voix, qui te parle à l’oreille dans tes souvenirs ? Je sais que je t’ai portée, accompagnée, depuis et j’ai observé les cochons. Ils n’ont pas été loin de te dévorer, tu as senti leurs dents te déchirer parfois. Je suis intervenu à temps, ils n’ont eu le temps que d’emporter quelques bribes de ta peau. En échange, je t’ai donné les mots. Tu déchiffres mon écriture et t’interroges, je ne dis pas tout et c’est lancinant, l’ignorance, le caché. Je parle mieux aujourd’hui qu’à l’époque. Je n’avais pas l’aisance ni le savoir. Tu me les as offerts à ton tour, j’étais sur les bancs de l’école avec toi. J’ai suivi tes professeurs, lu par-dessus ton épaule, je t’ai regardée écrire et j’ai appris. Ma voix n’est plus la même aujourd’hui qu’alors. Et puis les vers m’ont allégé, plus je devenais poussière, digéré, plus ma voix s’ancrait, se concentrait. C’est une bille de mercure à présent, elle roule et te suit.

Les petits cochons t’ont picorée, j’ai interrompu leur festin. Mais une bouchée par-ci, une bouchée par-là. Moi j’étais trop étique pour leur laisser prise. J’ai toujours été un élan vers le ciel, je les ai trompés en devenant vif-argent. Toi tu es trop naïve. J’ai toujours été une sorte de renard. Mais un renard gentil, juste filou.

Attends. Laisse-moi poser ma voix.

Encore.

Qu’elle se fasse plus profonde, plus lente, et te dise par ses silences ce que j’ai porté en moi tout du long. Nos pas légers, aériens, sur la piste de danse, et nos cœurs lourds.

Je crois que tu as reconnu ma blessure et que nous avions la même. Je la masquais juste avec des voitures rouges et des chiens facétieux, je te racontais l’éphémère, ce qui n’est ni grave ni aigu, comme une auto qui part dans le décor, plus de peur que de mal, et le patron, quel taquin, qui me laissait croire à ma ruine, alors que non, juste une petite retenue sur salaire et ainsi va la vie. Mais la blessure, oui, le manque et la fissure, cela reste, surtout quand on marche des jours le pas pesant sur les chemins de Normandie, du Nord, de la Belgique, je peux te dire qu’elle m’a vrillée alors, godillots militaires et matricule de prisonnier, oh comme elle me lançait, la blessure rouverte, je voulais pleurer Maman, mais depuis si longtemps elle m’avait été enlevée. Je n’ai jamais passé mon permis de conduire, trop la pétoche comme ta mère le dit, était-ce lié ? On peut être grande gueule et se contenter toute sa vie d’un triporteur orange. J’ai été grande gueule et renard dans le camp de prisonniers, mais j’ai aussi été celui que la lune éclaire dans la neige qui réverbe, sous les barres de fer, quand le jet d’eau glacée a recouvert mon corps nu. Ils riaient et je mourais un peu.

J’étais celui qui dansait, chantait sur les nuages et soudain les nuages étaient gelés, ils crissaient ciel renversé, à même ma peau, le blanc des flocons, du givre, et la douleur, parce qu’un coup fait plus mal sur un corps qui a froid. Heureusement que les vers m’ont mangé, je ne supportais plus de voir mes jambes déformées, atrophiées, tordues. Les barres de fer imprimées dans les os couleur de lune.

La violence déchire le tissu du monde, tu le voudrais beau et soudain on te dit : voilà ce qu’il s’est produit. Sais-tu ce qui est arrivé à É. ? Et tu réponds non, je ne le sais pas, alors on te le raconte et les mots ne quittent plus ta tête des jours, une vie durant. Tu n’oublieras pas ce qu’on a fait dans les camps, ou dans les squares où l’on agresse des adolescents. Ta douceur ne peut accueillir cette fracture. Moi j’ai préféré faire semblant, et recommencer à danser. J’ai fait rire ta grand-mère et l’ai fait tournoyer. Elle raconte, bande magnétique, tu l’entends ? Elle dit : je dansais avec un autre et lui s’amusait à marquer le rythme, à claquer dans ses mains, à nous encourager de toute sa voix bruyante, alors l’autre tournait et moi je riais, j’ai refusé une nouvelle danse, mais pas à ton grand-père, nous avons commencé et n’avons jamais fini de danser. Oui, tu l’entends. Et ta mère d’ajouter, bien vivante : elle complexait tellement, la pauvre, de ses poils aux pattes, bien noirs, et ma grand-mère qui lui interdisait de les enlever, mais mon père, quand il l’a rencontrée, il a juste vu son sourire et il a dansé, sans même les remarquer.

Oh oui, tu le sais parce que je t’ai vue, cet été, quand tu es allée là où nous avons dansé. Vous avez cherché, demandé et soudain c’était marqué : Le Petit Bosquet. La guinguette avait disparu mais un arrêt de bus l’évoquait. Le Petit Bosquet, où le ciel s’est éclairé. Soudain c’était fini, la blessure, le manque et la fissure, soudain je pouvais faire taire les larmes qui perlaient en-dedans. Cette femme, elle a tout recouvert de son sourire, c’était la peinture dorée qui manquait à ma vie, elle a pris les morceaux de mon cœur éclaté et elle a tout enduit d’or.

Les petits cochons ne te mangent plus, ils sont partis et tu es presque entière. Suffisamment pour m’entendre et repeindre ta vie d’argent, comme les fils qui encadrent le visage de l’homme que tu aimes. Que fera-t-on de toi ? Il est tard, le ciel s’illumine, il est temps de comprendre ce que je voulais dire quand je te répétais mon oracle. Si les petits cochons ne te mangent pas, on fera quelque chose de toi. Il paraît que les cochons mangeaient les cadavres sur les champs de bataille, si tu es toujours là c’est que tu as vaincu la guerre, même si tu boîtes encore un peu. Tu ne peux plus plonger dans les eaux tièdes et profondes sans craindre les bêtes qui rôdent et dérivent. Mais tu as refait surface et tu respires. Ta peau élastique ne laisse plus passer tous les poissons à travers tes pores, tu as trouvé des écailles, un peu artificielles, un peu chimiques, mais elles sont là, elles tissent un filet autour de toi, fait d’amis, de soutiens et de lumière. Tu reflètes le monde et le monde t’envahit, mais moins, peu. Pourtant ta chair reste tendre et jamais tu ne t’endurcis. Je suis là et te répète : j’ai interrompu les petits cochons, tu peux à présent faire quelque chose, ou plutôt : on fera quelque chose de toi, nous tous, avec nos mains aimantes, nos voix caressantes, les bandes magnétiques et tout ce qui te porte à jamais et qui colmate le manque, la fissure. Nous te soulevons vers le ciel, le sens-tu ?

 

13. le fait que


proposition de départ
proposition 1

Le fait que le guitariste à chapeau joue seul sur la terrasse vide, je ne l’entends pas et pourtant j’imagine, le bus roule avance, club de jazz, terrasse vide, un concert pour moi qui écoute le silence, arrêt feu rouge, le fait que l’homme s’assoit, se relève, guitare en main, il chante pour les voitures, mon bus roule avance, le fait que c’est pas une heure pour un concert, les gens travaillent sauf moi, sauf toi, et ma main caresse la tienne, le fait que j’écouterais bien du jazz avec toi et que mes oreilles entendent ta voix qui soupire, ses sons graves et le roulement des roues que je retrouve dans ta langue, tu ne dis pas grand-chose pourtant mais ta présence emplit tout, de tes cheveux à ma bouche, j’ai posé ma main sur ta cuisse et une femme est montée, alors que l’homme joue toujours, elle a une petite fille avec elle et demande un ticket, mais ce n’est plus possible madame, il faut payer sur téléphone, le fait qu’un type sale s’écrie « faut te tenir au courant ma p’tite dame » et maugrée, la femme descend au prochain ne paiera pas, deuxième fois que je vois ça, moi non plus je ne saurais pas, il faut payer par téléphone, ticket sms, le fait que le ticket manquerait à mes doigts habitués, écorner, déchirer, plier, j’ai connu un homme qui faisait des grues d’origami en tickets et les laissait, sur la plage arrière, cadeau pour qui trouverait, il était enfant et homme dans son sourire, à présent tu es là toi et tes yeux plissent les paupières de mon cœur, tu as relevé les bords de tes lèvres, en bien-être, le bus avance roule, le fait que feu vert le guitariste est resté seul sur sa terrasse vide, le silence de son concert imaginé demeure dans mon rêve et tu es là sans être là, tu dis pardon et replonges, il y a des nuées qui accueillent ton sommeil en attente, moi je te regarde et toi tu regardes les rues, tu dis « c’est bien, on visite », moi je visite les stries de ton front, le fait que sur ta carte tu as pris dix ans, dix ans assez durs pour qu’on ne te reconnaisse pas, le fait que j’aime le gris à tes joues, tempes, du blanc comme neige sur ma main qui palpite, du blond comme livre à mes yeux amoureux, et, perdus, du brun, en ponctuation, le fait que le bus roule avance feu vert feu rouge ton soupir mon sourire, terminus, je déplie mes jambes parallèles aux tiennes longues minces, le fait est que j’ai vu tes lèvres sous ton masque, mes yeux radars, pourtant je les ai vues, elles s’ouvraient tant que la ligne de ton profil n’était que joie, harmonie et paix, nous pourrons sombrer dans la douceur, le fait qu’il faut descendre et marcher, nos corps bientôt emmêlés, avancer, flotter.

proposition 2

Le fait qu’un chien aboie et que le blues passe, le fait que ma chienne soupire d’aise quand le dobro sonne aux enceintes, fenêtre ouverte sur l’été de retour, le fait que j’étends mes jambes, mon pied caresse le soleil qui murmure, le fait qu’il faut trouver un sol, majeur, mineur, où s’appuyer, dresser les orteils sur un carrelage solide, à la conquête des étoiles du plafond et des rideaux cramoisis, le fait que les temporalités s’enchevêtrent, d’un côté il y a toi, de l’autre moi, et peut-être que ton temps croisera le mien dans sa courbe manuscrite, le fait que le musicien bourdonne son là, what do I know about love, est-il encore ici, son fantôme passe, je reste, le fait que je ne connais rien à l’amour, ma tête endormie et mon ventre aux aguets, la volute de ton allure que j’inspire par bouffées et qui me parle dans son silence parfumé, le fait que le thé d’aujourd’hui est tiède amer quand notre vin d’hier était rond de cassis piquant, le fait que le manque de toi creuse le ciel d’un bleu pâle qui n’est pas toi, j’ai envie de te connaître crie mon corps et je regarde tes dents déchirer ton sourire, le fait qu’il est incroyable que tu existes, serais-tu sorti tout entier de l’image qui palpite sous mes côtes, je t’ai inventé c’est sûr, le fait que tu imprimes tes gestes et ton rire là où ça fait mal, mouvement balsamique, seras-tu demain, le fait que suspendue j’attends, une disparition, une fugue, une douleur, le fait que m’émerveille ta réponse sous mes doigts, dis partiras-tu, le fait que la musique chante un autre côté et la peur, le fait que résignée j’attends un départ, le fait que l’eau coule entre mes doigts ouverts et que fluide je ne saurais croire que tu pourrais rester.

12. Enfance


proposition de départ

D’abord mes jambes, qui s’enroulent, en racines, et la sève qui bat, tête étoilée. Tu ploies et ta poitrine m’absorbe, mes bras autour, extension des limites, j’ai un corps double, sans césure.

Nous avons connu le silence des profondeurs muettes, les algues caressantes, douceur de ta chevelure calme, ma joue bercée par la soie, les mèches sauvages de ma nuque à ton cou, flammes mouillées.

Le cœur s’est endormi et nos lèvres assoupies, canal unique pour une respiration partagée, mouvement seul de nos corps immobiles, ont scellé l’étreinte suave, murmure souriant.

J’ai la mémoire de ton ombre, la tendresse de ton goût. Tu as serré ton corps et une sphère s’est formée, au toucher de la chair grave et profonde.

J’ai entendu le temps passer, les secondes muer, soupirs suspendus, je ne suis que battement de minutes à mes tympans embrumés. Un jour je dirai : j’ai connu les heures figées d’une peau diluée en chaleur.

Nos corps duraient dans la paix et les paupières emperlées.

Au sortir du cercle tu souriais, en enfance.

11. Les mains


proposition de départ

Deux mains, dix doigts, presque autant de bagues, mais pas quand je t’ai revu et que tes mains étaient nues
Deux mains, dix doigts, six cordes
Deux mains, dix doigts, trente-six noires et, blanches, cinquante-deux
Comment peux-tu
te démultiplier
sur quatre-vingt huit touches
seulement avec
dix doigts
Deux mains, dix doigts, mes deux mains, mes dix doigts, deux et deux font quatre, dix et dix font vingt
Et encore je n’ai pas compté
nos pieds
Tes deux mains et mon toucher, ton soupir
Main dans la main, dans les allées des gares, des aéroports
Tes mains courent sur tes cordes, sur ma peau et touchent les touches
Deux mains qui demain
seront loin
Deux mains, dix doigts, qui tournent un verre, tiennent une fourchette, remettent le drap bien en place
Tes mains sont le plus court chemin
vers ton quotidien
Deux mains, dix doigts, presque autant de bagues, seulement sur le mur, la photographie
De tes mains il ne reste rien, une affiche, un sourire
et les souvenirs de tes soupirs, sous mes mains
Deux mains, dix doigts, deux lèvres, l’empreinte de ton corps, sur mon drap, le fantôme de ta bouche, dans une gare
Ma main s’agite et les contrôleurs sourient
de nos adieux
Deux mains, dix doigts, une valise dans l’une, un étui dans l’autre
C’était beau, c’était bien
Tu sentais bon et tes mains
étaient belles
Deux mains, dix doigts, presque autant de bagues
sauf à l’annulaire
Deux mains qui demain
sont loin

7. Anna


proposition de départ

Tu perdis ta poupée. Où, quand, comment, tu l’ignores. C’est juste que ceci arrive : tu lâches sa main, ou bien elle tombe du sac, ou bien quelqu’un s’en saisit. On ne sait pas. Tu as conscience de l’absence alors qu’il est déjà trop tard, c’est à ce moment-là que tu la perds vraiment, quand la réalité de sa perte s’impose à toi, avec le vide du petit sac rose Barbapapa, quand tu t’apprêtes à l’en sortir pour l’installer dans sa poussette. Alors le sanglot se mue en hoquet dans ta gorge serrée, tu ne peux plus respirer. Ton Papa te voit choquée, il ne sait pas encore ce qui te bouleverse, mais il t’envole dans ses bras et il serre. Tu pousses de longs gémissements aigus, tu pleures, inconsolable. Papa caresse ton dos, chantonne, voit le sac ouvert, éventré, tellement vide qu’il en paraît éviscéré. Il comprend. "Oh non" murmure-t-il. C’est le signal pour déclencher ta voix. "Bébé !" hurles-tu soudain, "Iris !" déchires-tu. Ton appel résonne sans écho et moi je ne peux rien pour toi. Je peux servir à bien des choses, mais retrouver les bébés perdus, ce n’est pas de mon ressort. Ce n’est pas à cela que servent les amies imaginaires. Quand le temps a passé, que tu t’es épuisée de pleurs et d’angoisse, tu chuchotes, de ta voix articulée un peu sourde : « Anna s’inquiète pour Iris ». Et c’est vrai, je m’inquiète. Que vit-elle en cet instant ? Gît-elle quelque part, sale et tordue ? Se trouve-t-elle entre les mains d’une petite fille avide, envieuse et voleuse ?

Tu dormis mal. S’enfouir dans le sommeil, déjà, c’est intolérable, quand son bébé est dehors. Se laisser happer. Et puis rester à la surface, émergeant de temps à autre pour gober une goulée d’air, sentir ses poumons se griffer avec le chagrin, et replonger. Au matin, tu es toute chiffonnée, comme ne le sera jamais Iris, avec sa peau de plastique, son crâne tout lisse, son corps rembourré. Ou moi, avec mon existence vaporeuse et exotique — je reviens tout juste de vacances en Égypte et ma carnation imaginaire est devenue toute dorée. Tu n’as qu’un mot à la bouche : « Iris », tu ne peux rien prononcer d’autre, juste répéter ce nom, encore et encore, jusqu’à ce qu’il se désarticule.
C’est ainsi que l’histoire commença, quand tu perdis ta poupée et que Papa décida de la chercher. Il se parle à lui-même en te parlant à toi : « Je ne sais pas si nous la retrouverons, mais je te promets de parcourir la ville, les rues, les jardins et les bus en l’appelant, partout ». Papa imprime une photo de vous deux qu’il découpe pour ne garder que celle de Bébé. Il écrit un texte, émouvant, fait pour toucher. Et passe le tout dans la machine à photocopier. « Regarde, dit-il, on va coller des affiches sur le chemin, avec notre numéro de téléphone et l’espoir que quelqu’un nous appelle s’il la voit ».

Vous vous rendîtes à l’hôpital. Sainte-Anne, c’est là que tu passes tes journées, à modeler des figurines, à découper des images et à jouer avec des enfants un peu comme toi, ou presque pareils. Vous n’êtes pas deux semblables. Des enfants différents, dont chaque singularité est poussée au plus singulier. Mais aujourd’hui c’est ton premier jour sans Iris, sans Bébé. Comment vas-tu vivre, bouger, t’exprimer ? Comment vas-tu te tenir sans ton étai ? Je ne te quitterai pas et je sens bien que tu t’agrippes à moi, fort, pour ne pas tomber. Papa, sur le trajet, joue des rouleaux adhésifs et des ciseaux, dépose les affiches à côté des annonces de chats perdus. Tu regardes les photos de minettes et matous, et tu pleures. Ils sont si mignons, tu dis : "leurs propriétaires doivent être tristes comme moi". Quand tu arrives à l’hôpital, tu te jettes dans les bras de ton infirmière préférée, Hélène. Hélène a les cheveux relevés en chignon et des lunettes rouges à monture fine. Elle est toute fine elle-même dans son jean et sa blouse. Même ses rides sont fines, comme son esprit. Elle se laisse étreindre, longuement. Papa lui tend le petit sac à dos Barbapapa et dit : "hier soir, sa poupée a été perdue, puis-je coller une affiche sur la porte du service ?" Hélène et toi vous éloignez déjà, vous avez à discuter toutes les deux, la journée va être longue, tendue, à fleur de peau, il faut s’y préparer. Sur le chemin de la maison, ton Papa reste pensif et de plomb. Lui qui ne travaille pas, qui ne travaille plus, il ne va pas tourner en rond aujourd’hui, il va arpenter la ville, ses rues, ses jardins et ses bus, afin de retrouver Iris. Je décide de l’accompagner.

 

6. les prénoms de Louis


proposition de départ

Ici on n’a pas choisi les noms, les noms nous ont été donnés, leur ont été donnés, par des inconnus, les géniteurs invisibles, et on les a repris, bien obligés, enfin on a bien voulu, cela ne nous dérangeait pas. Ainsi s’avancent Louis, Marie-Louise, Armande, et la mère de Louis, Eugénie, avec une première question, pourquoi ces noms bien français quand on sait qu’Italiens ils étaient, au moins trois d’entre eux ? Armande fut née Armanda, Louis est né Louis, car il était déjà français, de peu, né à Nice, et sa mère, son Italienne de mère, pourquoi Eugénie ? Nous l’ignorons et nous ferons avec ce mystère, Eugénie après tout, aux sonorités si Napoléon III, Eugénie qui sera le fantôme de cette histoire, nous a offert notre nom, bien plus tard, et la boucle fut bouclée. L’étonnant sera sans doute que notre propre mère oublie Eugénie en nous nommant Jennie, et que Louis ait à s’écrier "comme ma maman !" Aussi, que nous disent Louis, Armande et Marie-Louise ? Que Marie-Louise rime avec cerise, qu’elle a forcément les lèvres rouges, charnues, la bouche ronde, une Betty Boop de Baie des Anges, Marie-Louise, pour nous, aura toujours les cheveux noirs, à mi-longueur et bouclés, de grosses boucles rebondies, comme son corps tout entier, invitation à l’amour. Marie-Louise rime avec charme et volupté, alors qu’Armande rime avec amande, elle est douce comme le fruit, ronde également, il y a quelque chose d’enveloppant dans ce mouvement de la bouche qui s’ouvre grand pour dire Ar et se referme sur une pâtisserie, Mande. C’est crémeux comme une génoise, Armande. Armanda, c’est la jeune fille, la petite qui traversa la frontière avec un baluchon, et elle la demeurera, cette petite fille sage, quand elle écrira au dos d’une jolie photo pour son amoureux, "ta Manda". Nous n’avons jamais connu Manda, seulement la Armande francisée des vieux jours, mais elle fut cette amoureuse, cette gentille fille, celle qui suivait Louis pour faire l’amour dans les collines, un peu avant le mariage. Louis dont le dernier mot sera ce cri, "Armande !", quand il se sentira tomber et que son cœur s’arrêtera. Mais Louis, avant de tomber, déjà âgé, fut jeune homme, longiligne comme un l, maigre comme un i, léger comme ce son clair : "oui", acquiescement à la vie. On ne peut pas renoncer à vivre quand on s’appelle Louis. Demeure, muet, le s, le s des serpents de la nuit, le s des angoisses et des inquiétudes, le s imprononcé des malheurs muets. Louis porte la nuit dans son oui, une nuit de fêtes, celles avec Marie-Louise, et de tourments, ceux de la perte d’Eugénie, de la guerre et de la perte encore, celle de Marie-Louise, qui aimait trop, mais pas comme il faut. Nous n’avons pas choisi leurs noms mais leurs noms les ont choisis, ils les ont faits ronds ou élancés, doux ou nerveux, moue enjôleuse, sourire radieux, rire léger. Les femmes portent une mise en plis, l’homme un pli au pantalon. Enfants, ils sont le garçon affamé et mutin, la petite industrieuse et serviable, la gamine rêveuse et indomptée. Reste Eugénie, dont nous ne savons rien sinon la grippe espagnole, quelque part à l’étage d’un immeuble de Nice, en 1926, Eugénie qui plane sur les non-dits de Louis et dans ses amours avec Armande et Marie-Louise.

Codicille : je n’ai pas eu à chercher longtemps pour ces prénoms, ils se sont imposés à mon histoire, le reste n’est qu’associations d’idées et amour, beaucoup.

5. il allume une cigarette


proposition de départ

Il allume une cigarette et tout de suite le regard de reproche, Papa tu dois arrêter, tes poumons, mais c’est si bon, il tousse, crache, tousse encore, pourtant il ne lui viendrait pas à l’idée d’arrêter, ce serait comme sortir sans casquette ou ne plus allumer le poste pour écouter les chansons de sa jeunesse, Papa s’il te plaît, mais il l’allume quand même, et puis ce jour arrive où il ne peut plus respirer, alors il suspend son geste, n’allume plus de cigarette, ne supporte plus la fumée des visiteurs, Papa regarde ce que je t’ai acheté, et il déballe une plaque Défense de fumer qu’il pose sur l’étagère du salon au milieu des bibelots avant de tousser, encore.

Il allume une cigarette et il serait John Wayne, relève son col de cuir, fait un abri de sa main, visage baissé, regard en coin, il serait Charlton Heston et aurait une fille sublime derrière lui sur la croupe de son cheval. Elle rit. Il se trouble, pourquoi se moque-t-elle, mais elle rit, lui il est John Wayne et elle la figure taquine qui l’empêchera toujours de se prendre au sérieux. Avec elle, c’est fichu, elle décrypte tout. Il lève les yeux au ciel mais c’est trop tard, il est pris, il est cuit, il n’est pas Charlton Heston et elle a le pouvoir fou de le faire redevenir petit, emprunté. Mais elle sourit avec tendresse, ce n’est peut-être pas complètement foutu. Il respire et la prend pas le bras. "Venez, allons à la pâtisserie, ils font des gâteaux au thé vert, vous allez adorer."

Il allume le cigarillo et soupire de contentement, le verre de whisky à côté, Romeo y Julieta en bouche, on est à Vérone, le concert est fini, on s’est baladé dans les palais et les églises, on a joué pour les anges et les touristes, maintenant un verre de whisky, Highland Park, goût de tourbe, et un cigarillo, même si l’on ne fume pas, là ce n’est pas pareil. La chanteuse roucoule auprès de lui, ce serait si facile, est-ce qu’on en a envie ? Il ne sait pas, on verra plus tard, après la détente dans les veines, la musique baroque encore dans les oreilles, c’était un beau concert. La chanteuse se trémousse. Après tout, pourquoi pas, même si on se demandera ensuite ce qu’on fout là.

Il allume une cigarette et s’étire, café à la main, faudrait pas le renverser, ça fait du bien, il change d’appui, autre jambe, fait le coup des yeux bleus en plissant les paupières, ça marche toujours très bien, être nonchalant, viril, rire avec les yeux tout en tirant sur sa clope, c’est le matin, pourtant elle le regarde comme on regarde un dessert dans la vitrine, il lance un petit rire, bien travaillé, depuis la gorge, voix bien basse, plus c’est grave mieux c’est, un vrai attrape-filles, c’est à se demander comment font les autres pour ne pas y arriver, c’est tellement facile.

Il allume une cigarette, encore. Bien sûr, un échec de plus, c’est pas faute d’essayer d’arrêter, mais putain, à chaque fois c’est pareil, le manque, terrible, et puis le stress à côté, à gérer, à plier, il n’y parvient pas, la vie le submerge, trop de boulot, c’est pas la mort non plus, mais cette clope, elle est bonne, sans elle il va faire quoi pour compenser, bouffer comme un porc ? Il paraît qu’une dépendance chasse l’autre, déjà qu’il faut faire attention à l’alcool. Allez, encore une.

Il allume une cigarette, la dernière avant, la dernière de. Avant la mort, après la vie. Paraît que ça détend. Enfin, pas grand-chose ne pourrait le calmer, là. Faut y aller, ne pas faire attendre le public. Une petite injection, ça brûlera à crever, et on crèvera.

Il allume une cigarette. La femme assise à l’autre table se met à tousser, à faire de grands gestes pour chasser une fumée invisible. Tu préférerais quoi ? un truc électronique senteur barbe à papa ? On peut plus rien faire. S’il vous plaît, pourriez-vous aller fumer ailleurs ? On est dans un pays libre, je suis dehors, si t’es pas contente, casse-toi. La femme se lève, prend son livre, repousse sa chaise, peste, va s’asseoir deux tables plus loin.

Il allume une cigarette. Ça va, je ne te dérange pas ? Merci. Il souffle sur le côté, tête tournée. Ça a encore augmenté, c’est pas comme ça que je vais pouvoir partir en vacances, moi, avec mes deux paquets par jour. C’est un budget de se faire crever à petit feu, à petite bouffée, toi tu peux pas comprendre, t’as jamais commencé, t’as eu raison, c’est une vraie merde.

Il allume la cigarette et repose son briquet. Merci beaucoup, lui soupire la nana et elle repart en roulant les hanches, clope au bec. Elle était pas mal, dommage.

Il allume une cigarette. Ouvre le gaz. Et fin.

4. projectionniste (doux/dur)


proposition de départ

Parce que tourne la bobine, Louis se prend à rêver, parce que chuchote la machine, il dort éveillé, les variations de lumière sur l’écran tendu scandent son visage, comme un soleil qui se voilerait et réapparaîtrait, vingt-quatre fois par seconde, vingt-quatre visages éclairés puis masqués, comme sa vie, lumineuse et cachée. Il a fait son trou, Louis, il ne chante plus ni ne danse, mais il est serein, pêche le dimanche et fait l’amour à sa femme. La vie des autres défile, la vie des héros plus grands que lui, ont-ils comme lui une femme aussi douce, aussi belle, au sourire si émouvant, ont-ils le soleil gratuit qui scintille sur un ventre de poisson gris, le goût du sel sur les lèvres, ils ne sont qu’images, irréelles, fantomatiques, sans lèvres ni yeux ni femme ni sourire, juste des lumières qui crépitent vingt-quatre fois par seconde, et Louis rêve dans le bercement de la machine.

Tchik-ssssshhhhh-tchak, comme elle y va, encore, tourne, craque, la pellicule qui saute parfois et le projecteur qui chauffe, alors Louis répare, installe, appuie, un interrupteur, une manivelle, tchak-ssssshhhh-tchik, envoyez, action ! Les petits personnages sautillent, les acteurs roucoulent, les héroïnes s’évanouissent, et c’est reparti, on recommence, encore, toute la journée, c’est un boulot, pas envie de regarder, juste un œil, pour quand ça saute, peut-être observer en bas, une tête se rapproche d’une autre, il imagine le velours rouge et la distance qui se réduit entre les souffles, et hop, mince, zut, le film à recadrer, fallait pas baisser les yeux, quelle heure est-il, quand pourra-t-il rentrer, l’odeur de soupe dans la cage d’escalier et les crépitements des enfants qui piaillent vers lui ? Les paupières brûlent, faudrait dormir, faudrait sortir, respirer autre chose que les poussières qui grésillent dans la machine, la lampe chauffe, envie de vrai soleil, d’odeur de bagnole, d’essence, d’odeur de port. Générique de fin, ça s’étire, ça craque, ça met sa casquette, prend sa sacoche, époussette le pantalon, et ça sort, enfourche la moto qui mitraille, tchik-sssshhhh-tchak, le cri des gosses, les réverbères qui s’allument, il est temps de rentrer, il est temps de bouger.

2. un flou


proposition de départ

Du dehors, d’un point de vue extérieur, vu comme ça, c’est très bête, mais allez le leur dire. Le plus drôle c’est qu’il lui dit "ne me mets pas la pression, je n’irai pas au conflit", sauf que par conséquent, si on l’est, conséquent, conflit il y a, on est confit dans le conflit, mais pas entre les mêmes gens. Il y a les gens du dedans et puis les gens du dehors. Le dehors, c’est bien vu, la fille a été expulsée du dedans, elle est sortie d’une matrice autre, il y a longtemps, donc ça justifie qu’elle ne puisse pas être dedans, qu’elle reste dehors. Surtout qu’elle a expulsé une créature de son ventre, elle aussi, il commence à faire longtemps. Elle s’est reproduite, c’est insupportable. Continuité de la branche première. C’est comme ça, la femme a pris un homme qui avait eu une vie, elle a construit une nouvelle vie avec, effacé tout le passé, mais, merde, il y a des êtres qui vivent depuis ce passé, dans le présent, et qui prétendent s’introduire dans sa vie à elle. Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire comme les marâtres des contes de fées, abandonner la jeune fille dans la forêt, surtout que la jeune fille a eu une fille à son tour. On prendrait les deux, les deux innocentes, et on les confierait au chasseur, à lui de ramener les deux cœurs chauds encore. Alors le conflit, il est entre l’innocente et le père, le père de nouveaux enfants, plus frais, plus complets. L’insupportable innocente pourrait toujours se changer en intrigante, c’est en protéger le foyer qu’il faut. "Elle fait sa crise de belle-mère", dit-il. "Elle ne veut pas de toi chez elle". Oui, mais chez elle, c’est chez le père aussi. Donc la fille erre dans la forêt. Elle se fait une cabane pour sa fille et elle, elle retrouve la branche coupée, de mère en fille, de fille en mère, grand-mère, mère, fille. Pas d’homme à l’horizon, ni père ni chasseur. C’est étouffant, tout ce féminin, mais au moins on ne connaît pas la lâcheté, ça ne manque pas tant que ça, la lâcheté. "Je n’irai pas au conflit", ça veut dire : reste dans ta cabane, ne viens surtout pas, elle pourrait te voir. Lancerait-elle des mauvais sorts si elle la voyait ? Elle doit être très puissante pour avoir ainsi ensorcelé le père, au point d’effacer la fille et l’enfant. Si elle ne les voit pas, peut-être n’existeront-elles pas. La fille se demande : "Si j’ai été effacée, est-ce que j’existe encore ? Ai-je jamais existé ?" On ne peut répondre à sa place, mais c’est vrai qu’il y a un flou quand on la regarde. Au fond, c’est une bien sombre histoire.

1. cinéma


proposition de départ

Le guichet ouvre et la caissière s’installe, l’opulente caissière, elle a les cheveux peroxydés, des seins énormes, c’est parti, pense-t-elle, son carnet de tickets à la main, une main étonnamment fine, les ongles longs, tiens, il est drôle celui-ci, se dit-elle en regardant le premier client, il porte un chapeau mou, un manteau trop court, il a des pellicules sur les épaules, c’est amusant, ça, dans un cinéma, et lui se dit : J’espère que ce film va me happer, me faire tout oublier, ma vie de chien, et un chien passe sur le trottoir, renifle, ça sent bon, ça sent le chien, lève la patte sur un réverbère, son maître derrière lui, nonchalant, ai-je bien fait de tout miser sur Belle de Mai dans la troisième ? Une jeune fille et son amoureux à présent, deux tickets s’il vous plaît, oh ils sont impatients, se tenir blottis dans le noir, elle songe à sa main qui va venir caresser sa cuisse et la troubler, elle porte de nouveaux bas de soie et elle est contente de sa mise en plis, suis-je assez jolie, mon rouge tient-il, n’a-t-il pas filé sur mes dents, oh ce serait horrible, et lui, l’amoureux, pense juste à cette odeur qui émane d’elle, ferme les yeux, vivement le noir, la salle obscure, frissonner non pas des aventures du héros sur l’écran mais de ce parfum et de la peau douce. Louis traverse le hall d’entrée à grands pas, il est long, maigre, le pantalon au pli bien repassé, on ne voit pas ses jambes déformées. Il inspire la poussière du velours sur les murs, combien il aime cet air saturé de rouge rubis, c’est un temple et il en manie l’encensoir, grimpe dans sa cabine, allume le projecteur et ça y est, la magie peut opérer, n’est-ce pas une chance incommensurable de vivre de ce miracle à chaque heure renouvelé, les images sur l’écran, la douce musique de la bobine qui tourne, tourne, tourne, manège pour enfants de tous âges, et sa petite justement est assise sur le tabouret à ses côtés, contemple la lucarne merveilleuse, je serais la belle captive et le héros viendrait me sauver, elle fait des oh et des ah avec sa bouche, en silence, et le héros sur l’écran pense : c’est moi, je suis le jeune premier, regardez comme je saute haut et leste avec mon épée, alors la captive se pâme, la petite rêve, elle serait enlevée à sa vie morne, l’amour viendrait la sauver, fini l’ennui, et les amoureux du cinquième rang sentent la lumière du grand écran caresser leur baiser.

 



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1ère mise en ligne 5 juillet 2020 et dernière modification le 20 septembre 2020.
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