le roman de Pierre-Emmanuel Dubois
... Auparavant, j’avais d’autres activités en parallèle de mon travail à la BnF, j’ai fait partie d’un groupe de musique, d’une troupe de théâtre, autant d’activités qui requéraient ma présence. L’écriture me semblait une bonne alternative pour continuer à avoir une activité créative, ne nécessitant au final qu’un papier et un crayon, et qui offrait la liberté de pouvoir se faire n’importe où. J’ai toujours lu, mais je lis beaucoup plus depuis que j’ai identifié ce désir d’écrire.

14. La Muette


proposition de départ

J’ai rarement profité de l’instant présent, pourtant, je n’ai que des bons souvenirs. J’ai réalisé ça avant, alors je me suis forcé à essayer de profiter, à me laisser aller, à oublier la fatigue, à ne pas trop penser que je préfèrerais être ailleurs, et malgré tout, ça n’a pas toujours fonctionné. Pourtant, je n’ai que des bons souvenirs. C’est même curieux de constater à quel point des mauvais souvenirs, tristes, humiliants, honteux, qui remontent au collège quand je ne comprenais rien, ou au moment où l’on a commencé à me considérer comme un adulte tandis que moi je pensais encore que la vie serait facile, me sont désormais doux. Mais bon sang, qu’est-ce que je regrette que ce soit fini ! Je ne construis plus de souvenir et j’épuise ceux qu’il me reste. Tout ce que je contemple est aujourd’hui, hier, demain, je ne peux plus que contempler et tout ce que je ressens, c’est de la rage ! Bon dieu, j’avais encore tellement de chose à faire ! Tellement de souvenirs à construire, qui auraient été ce qu’ils auraient été, mais dans lesquels j’aurais pu me réfugier un peu plus longtemps, qui m’auraient peut-être permis d’accepter plus facilement. Au lieu de ça, je ne suis plus qu’un fluide inconsistant d’aigreur, un effluve inodore de frustration, une âme errante de colère. Moi qui me suis toujours efforcé d’être agréable aux autres, d’être à l’écoute, de rester poli, courtois, de ne pas faire trop de vague. Moi qui me suis bien lavé les mains et les dents, qui ai rangé ma chambre, qui ai essayé d’avoir les meilleurs notes, qui ne me suis pas battu, qui n’est pas fait de caprice quand on éteignait la télé. Moi qui me suis efforcé de ne jamais faire ressentir aux autres qu’ils me faisaient perdre mon temps, qui me suis astreint à écouter des gens me raconter leur vie qui ne m’intéressait pas, qui ne me suis jamais plaint d’être contraint par un métier inintéressant pour subvenir aux besoins de ma famille, moi qui ai baissé les yeux, qui ai regardé mes chaussures, moi qui me suis installé dans le coin de la pièce, dos au mur, et loin de la porte, qui me suis excusé de déranger, qui ai refusé de me battre, qui ai tendu l’autre joue. Moi qui n’est pas craché, qui ai ravalé ma colère, ma fierté, moi qui me suis conformé à ce qu’on attendait de moi, à ce que je croyais qu’on attendait de moi, à ce que je pensais être la façon dont tout le monde devrait se comporter pour qu’on puisse vivre en harmonie. Moi qui ai eu une vie de chien, mais qui aimait me demander ce que pouvait me réserver cette vie de chien, moi, je suis mort quand les autres sont encore bien vivants. Les autres qui ne se posent pas les questions que je me suis posé, qui agissent à leur guise sans se soucier d’harmonie, qui se réjouissent d’être néfastes, virils, indépendants, qui contribuent chaque jour à la ruine du monde, tous ces gros blaireaux qui construisent des souvenirs sans le savoir, sans savoir qu’à la fin tous leurs souvenirs seront bons et qui se plaignent, geignent, trépignent, ceux-là peuvent encore embrasser, boire de bières, reprendre de la tarte au citron, baiser ! Eux, ils construisent encore des souvenirs et ils n’en profitent même pas ! La mort est injuste, je le savais, mais particulièrement la mienne ! J’ai tout bien fait ! J’avais le droit à un peu de rab, merde !

Quand il est venu me chercher, il n’a pas compris le psychopompe de mes couilles. Je ne sais pas si c’était l’Ankou, Baba Yaga ou saint Michel, mais je lui ai bien niqué sa mère. Sur le coup, je ne me suis aperçu de rien, en fait, rien n’a bougé. Et puis je me suis rendu compte que moi non plus je ne bougeais plus, comme dans les rêves d’angoisse dans lesquels on constate son impuissance. Et puis j’ai été submergé par tous mes souvenirs. Ils étaient tous doux et chauds, comme le souffle du sèche-cheveux en hiver, beaux et tristes, bons comme le générique à la fin d’un film. Mais ça ne dura qu’un très court instant, la somme de mes souvenirs ne tenaient qu’en quelques secondes. J’ai compris à ce moment-là que c’était déjà fini et que ça se terminait en queue de poisson. Alors, je sens comme une main sur mon épaule, mais je n’ai plus d’épaule, il y a comme une ombre, un je-ne-sais-quoi vaporeux, qui me soulève à son contact, et alors j’hurle. Tout ce que je peux, j’ouvre la bouche à m’en décrocher les mâchoires, mais je n’ai plus ni bouche, ni mâchoires, je remplis et vide mes poumons de colère, mais je n’ai plus de poumons à remplir, alors je ne fais que déverser ma haine, je remue, je me débats, mais je n’ai plus de corps, je veux être dans les bras de ma mère, je veux juste être dans les bras ma mère et ça me met encore plus en colère. Et je sens que le psychopompe de mes couilles finit par me lâcher. Je resterai ici avec ma colère. Je verrai le métro à l’arrêt, des gens qui remontent un brancard depuis les voies. Je ne sortirai jamais de cette station de métro, je ne reverrai pas ma mère, je passerai ma mort à me réjouir de voir les parisiens touchés par une étrange mélancolie ou par un accès de colère incontrôlable dès qu’ils passeront dans cette station de métro. Si tant est que je puisse me réjouir.

Codicille : je me suis longtemps demandé dans quelle direction aller, j’ai noté des choses sur l’Ankou, sur Brassens, j’ai pensé à Volodine, chez qui les vivants côtoient les morts et inversement. J’ai toujours trouvé qu’il y avait un truc rassurant là-dedans. Tout comme dans les histoires de fantôme, et je me suis rendu compte que j’avais envie de partir sur une histoire de fantôme, d’âme errante. C’est un peu rassurant de se dire qu’on peut ne pas tout à fait mourir, quelque part. Ça a brassé tout un tas de trucs ; l’atmosphère d’une maison qui semble plus apaisé depuis qu’une femme est décédée et a rejoint son époux dans la mort, Oncle Archibald qui, coquin de sort, fait de sa majesté la Mort la rencontre, mon père qui me raconte que tous les visages de défunt qu’il a vu n’avaient pas tous l’air tranquille et que ça le questionnait, Brassens, toujours, que l’on envierait de faire du pédalo pour l’éternité et de « passer sa mort en vacance » (et a contrario, on n’envie pas quelqu’un qui passe sa mort dans une station de métro), l’idée, vieille comme le monde, du passeur d’âme, concomitante à celle des âmes errantes, égarées ; ce ne serait donc pas si évident de trouver le chemin de la mort. Ensuite, tout est venu au fil de l’écriture, dans un goulbi-boulga de ces trucs que j’avais brassés. Je me suis laissé surprendre par le début de mon récit, sur les souvenirs, ça, je ne l’ai pas vu venir, et puis ensuite, j’ai pris des petits bouts de trucs et j’ai essayé de les assembler. Il a ensuite fallu trouver un titre qui ne soit pas « Psychopompe de mes couilles », j’ai regardé les noms de stations de métro parisiennes, et la Muette, même si elle désigne en fait l’armée, marchait bien ; le silence de la mort, le mutisme, tout ça…

13. Taux de culpabilité potentielle à l’autodestruction probable de l’humanité


proposition de départ

Le fait que si on se décidait à se mettre sur la gueule, on pourrait effectivement se faire très très mal. Le fait qu’on peut s’autodétruire à distance, sans trop se salir, en appuyant sur un bouton. Mais qui c’est ce « on » ? Parce qu’on ne va pas bien loin si on raisonne à partir de l’impersonnel, dans la mesure où le monde, c’est justement un ensemble d’individu. Le fait que dans « on », on n’englobe quand même pas tout à fait la pluralité du monde. Le fait que l’humanité peut s’autodétruire. Le fait que Philippe est un humain, et qu’il peut lui aussi s’autodétruire. Bon, mais on n’est pas obligé d’en arriver là, hein ! Ce n’est qu’une possibilité, c’est envisageable, ça peut même dépanner en cas de coup vraiment dur, mais ce n’est pas obligation. Quand bien même d’aucuns auraient dit que la question était centrale en philosophie, l’absurdité du monde, le non-sens, patati patata. Le fait que Philippe est un humain et qu’il fait donc partie de cette grande composante qu’on appelle l’humanité, tout comme Mouche, qui, comme son nom ne l’indique pas, est une chatte, une jolie chattoune ronronnante qui a profité de l’immobilité de Philippe pour monter sur ses genoux. Le fait que Mouche est une chatte et qu’elle appartient à la félidité. Le fait qu’on ne dit pas la félidité. D’ailleurs, le fait est que le tigre ou le lion appartiendrait aussi à la félidité. Pourtant, Philippe est heureux de ne pas avoir un tigre sur les genoux, même s’il ronronnait. Le fait que la question n’est pas là. Le fait qu’il faut arrêter les parallèles idiots, arrêter de se faire peur de façon idiote, se concentrer. Le fait que pour arriver aux faîtes de ses pensées, Philippe doit s’appuyer sur des faits fiables et vérifiés que pour affermir ses réflexions, il doit s’affairer à faire appel à des facultés afférentes à son sens du réel, plutôt que de s’affaisser dans les affres fluctuantes de son sens des possibles. Reprenons. Le fait que Philippe fait partie de l’humanité et que l’humanité peut s’autodétruire. Cela signifie-t-il que Philippe peut détruire l’humanité ? Non, parce que le fait est que Philippe n’est pas scientifique et que jusqu’à preuve du contraire, il n’a pas de plutonium sous la main. Peut-être en trouverait-il en creusant autour de la maison ? Mais il lui manquerait de toute façon de quoi le stocker et l’envoyer à une grande distance, entre autre chose. Le fait que chez Philippe, le sens des possibles prend trop vite le pas sur le sens du réel. Philippe reprend. Le fait que Philippe ne peut pas détruire l’humanité, et que l’un dans l’autre, c’est plutôt une bonne nouvelle. Le fait que Philippe, faisant partie de l’humanité, peut contribuer par son action ou son inaction à détruire l’humanité. Parce qu’il aura mal voté, n’aura pas trié ses déchets, aura bu des boissons dans des bouteilles plastiques, aura pris l’avion, parce qu’il n’aura pas fait stérilisé la chatte qui se sera reproduite plusieurs fois et dont les multiples portées auront contribué à faire diminuer le nombre d’oiseaux. En ce qui concerne la planète, là oui, il contribue à sa destruction. Mais un petit peu. Moins que d’autres. Mais aussi plus que d’autres. Le fait est que Philippe aura contribué à détruire la planète à 1/7000000000, donc à 0,00000000142 %, s’il ne s’est pas trompé dans le nombre de zéro après la virgule. Quand même ! D’autant qu’il est français, mâle, blanc, de plus de quarante ans. Ça peut facilement taper dans le 0,0000000158 % de culpabilité, il est beaucoup plus responsable (ou irresponsable) que 10… Indonésiens, par exemple. Ça dépend des Indonésiens, cela dit. Un échantillon de 10 Papous doit être plus représentatif, mais la question n’est pas là. Le fait est s’il n’y a plus d’humanité, il y aura peut-être encore une planète, alors que s’il n’y a plus de planète, il n’y aura plus d’humanité, puisque l’autre fait c’est que pour l’instant, on n’a qu’une seule planète. Philippe reprend. L’humanité peut-elle s’autodétruire ? Le fait est que ça dépend. Pour en revenir aux Papous, le fait est que les Papous peuvent moins détruire l’humanité que les Américains, les Russes, les Chinois, les Anglais, les Indiens, les Pakistanais, les Coréens du sud, les Israéliens… Le fait que les Allemands peuvent moins détruire l’humanité que les Pakistanais. Le fait que si l’on prend un chinois au hasard, il y a beaucoup plus de chance qu’il soit moins enclin à être responsable d’une éventuelle destruction de l’humanité, qu’un français. C’est un ratio : population d’un pays divisé par nombre de personne ayant la possibilité d’envoyer une ogive nucléaire. Il faudrait également essayer de calculer un indice de démocratie et/ou de représentativité pour déterminer notre degré de possible culpabilité, qu’on ajouterait à ce ratio. Il faudrait aussi connaître le nombre d’intermédiaire entre celui qui décide d’envoyer et celui qui envoie réellement. Plus il y a d’intermédiaire, plus il y a de chance que ça foire. Il faudrait aussi déterminer le degré de soumission de ces intermédiaires. Le fait qu’on obtiendrait ainsi le taux de culpabilité potentielle à l’autodestruction probable de l’humanité, que l’on abrègerait en CPAPH. Le fait est que c’est compliqué. Comment on ferait ça ? Mais surtout, pourquoi on ferait ça ? Pour rassurer Philippe ? Mais c’est tranché, mon vieux ! Les faits sont là. C’est clair et net. Et ça, il le subodorait amplement. Le fait que même au fin fond du Perche, assis sur son fauteuil, avec la présence antalgique de Mouche sur ses genoux, Philippe est quand même plutôt une menace pour l’humanité.

 

3. Départementale 36


proposition de départ
en long

Il faisait plutôt bon pour une fin de mois de septembre, Aurélien était seul. Ses deux colocataires s’étaient tous les deux absentés en cette fin de semaine, il écoutait la musique qu’il avait téléchargée, en buvant une cannette de bière forte et pas chère, sans penser aux maux de crâne et aux aigreurs d’estomac auxquelles il se risquait. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire dans ce coin dortoir du 7ème arrondissement de Lyon, ni dans l’appartement, aussi impersonnel qu’un verre de lait, au carrelage bicarbonate que relevait seulement le papier peint des murs de salon pas tout à fait jaunes, ni tout à fait beiges, aménagé avec des meubles récupérés dans la rue pour la plupart. Malgré tout, les colocataires étaient néanmoins parvenus à donner un peu convivialité au salon. Le reste de l’appartement était aussi chaleureux qu’un étage d’hôpital, Aurélien avait vite l’impression d’entendre un vrombissement continu, un bruit blanc ménager qui ne s’arrêtait jamais lorsqu’il restait un peu trop longtemps dans sa chambre. Ce vendredi soir, il était attablé face à l’ordinateur du salon, en caleçon, fenêtre ouverte, respirant l’air chimique de la nuit lyonnaise, passant d’une chanson à l’autre, d’un album à l’autre, d’un artiste à l’autre, se documentant sur les groupes, sur leurs autres projets, remontant à la source des influences, farfouillant d’hypertexte en hypertexte. Ce fut par un rebond sémantique hasardeux qu’il apprit la nouvelle ; Jeffrey Lewis donnait un concert le lendemain, dans un bar à Neuville-sur-Ain, un tout petit bled pas loin d’Ambérieu. Improbable. Aurélien creusa. L’information apparaissait bien à plusieurs endroits de la toile. Internet avait beau permettre à n’importe qui, n’importe où d’accéder à n’importe quoi, la conjonction des termes « Jeffrey Lewis » et « Neuville-sur-Ain » n’allait quand même pas de soi. Il ne trouva pas de page web dédiée à aucun bar là-bas, ce qui ne voulait pas dire qu’il n’y en avait pas. Il prit soin de vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un pseudonyme, il devait certainement y avoir plusieurs milliers de Jeffrey Lewis dans le monde, mais la photo jpeg d’un jeune homme échevelé tout en incisives qui lui apparut devant les yeux ne laissait pas de place au doute ; il s’agissait bien du Jeffrey Lewis qui jouait du punk sur une guitare folk bidouillée. Comment avait-il bien pu atterrir ici ? L’avait-on invité ? Avait-il cherché lui-même un bar perdu pour y jouer, et avait-on bien écouté ce qu’il jouait avant d’accepter ? Aurélien avait du mal à imaginer ce qui avait pu rendre possible ce concert. Vérifier cette histoire lui fournissait un excellent motif pour quitter son appartement, quitter la ville, s’offrir une petite aventure d’un weekend, sans avoir à aller trop loin. Sa cannette était maintenant terminée, elle l’avait déjà un peu épuisé et plutôt que d’en ouvrir une autre comme il l’avait prévu, il se renseigna sur les TER pour Ambérieu-en-Bugey, localisa la route le long de laquelle il lui faudrait faire du stop pour atteindre Neuville-sur-Ain, la départementale 36, et alla se coucher. Le lendemain, il se réveilla assez tôt et étonnamment frais. Il se prépara un café lyophilisé qu’il but dans le salon, en en profitant pour écouter des chansons de Jeffrey Lewis. Il se doucha ensuite rapidement, enfila son jean, un t-shirt de Yo la Tengo et un haut de survêtement. Il prit le premier sac plastique assez solide qui traînait et y mit son portefeuille, sa brosse à dent, son vieux téléphone Nokia, déjà démodé mais increvable, la correspondance de Léon Bloy qu’il avait pris l’habitude de traîner un peu partout, un peu de papier et un crayon. Il vérifia que le sac était effectivement assez solide, puis enfila sa paire de tongs usées, il faudrait qu’il songe à acheter d’autres chaussures, mais elles feraient certainement encore l’affaire pour ce voyage. Il était un peu en avance pour attraper le TER de 8h53. Si tout se passait bien, il arriverait bien avant le concert et pourrait profiter un peu de la campagne. Il referma la porte de l’appartement derrière lui et enfouit les clés dans son sac plastique.

en large

Cela fait maintenant une bonne heure qu’Aurélien lève le pouce le long de la départementale 36, à la sortie d’Ambérieu-en-Bugey. Il fait encore bon en cette fin du mois de septembre. La matinée est assez avancée, mais à cette heure de la journée, le soleil n’écrase plus les couleurs comme en plein été, le paysage sent même encore un peu l’humidité. Les voitures sont rares et ne s’arrêtent pas, mais ce n’est pas grave. Rien n’est grave. Il en oublierait qu’il cherche à se rendre quelque part. Il sent l’air et le soleil sur son crâne, il sent les gravillons encastrés dans le bitume à travers la semelle de ses tongs trop usées. Elles font certainement leur dernier périple. La perspective de devoir aller bientôt acheter des chaussures écœure un peu Aurélien, ce n’est pas une question d’argent, c’est juste que ce n’est pas intéressant. Le sac plastique dans lequel il transporte ses affaires offre une prise au vent un peu chiante, il faudrait aussi se résoudre à trouver un sac à dos, mais pour l’instant le sac Monoprix résiste au poids de ses affaires, notamment à celui de l’épais volume de la correspondance de Léon Bloy qu’Aurélien a préféré prendre avec lui, laissant son disc-man dans son appartement à Lyon. Il continue d’avancer lentement le long de la départementale, sans savoir s’il y a une chance pour qu’il atteigne à pied Neuville-sur-Ain, avant le concert de Jeffrey Lewis. C’est par hasard qu’il a découvert que cet artiste new-yorkais allait jouer ce soir au milieu de nulle part, ce qui lui fournit un excellent motif pour quitter la ville. Pourtant la perspective de peut-être rater le concert ne l’effraie pas, il ne s’agit que d’un prétexte au voyage, au départ, à l’aventure. Rien n’est grave. Aurélien profite du repos que lui offre l’incertitude, se vautre dans la quiétude de ne penser qu’à la seconde d’après. Il se surprend même à éprouver une légère déception quand une Corsa rouge finit par s’arrêter le long de la départementale 36.

Codicille : la version courte a été plus difficile à rédiger que la version longue, qui n’en a pas été simple pour autant. Il a fallu la reprendre plusieurs fois pour arriver à un résultat satisfaisant. Il m’a vite semblé évident qu’il fallait que la version « nouvelle » démarre in media res. J’ai toujours aimé les nouvelles qui débutent par : « Untel racontait que… » comme chez Tchékhov ou Conrad (bien qu’au cœur des ténèbres ne soit à proprement parlé une nouvelle…). J’aurais aimé pouvoir démarrer comme ça, mais mon histoire ne s’y prêtait pas. Dommage. Je serais incapable de dire pourquoi j’ai choisi le passé dans la version « roman », certainement pour coller à l’idée que je me fais du roman. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir écouté les consignes de François ! J’avais donc mon texte long, au passé, je savais que pour gagner en dynamique, il allait falloir que je fasse débuter mon récit un peu plus en aval de mon histoire. J’ai fait plusieurs tentatives en conservant le passé, avant de me rendre compte que cela marcherait mieux au présent. Démarrer plus en aval de mon a permis de ramasser, voire d’occulter beaucoup de détails et d’en ajouter d’autre. Quand j’essayais d’écrire la version « nouvelle » au passé, j’avais trop l’impression de continuer l’histoire, plutôt que de la commencer. L’emploi du présent m’a débloqué. Après je ne sais pas.

2. Venom, Bathory, Mayhem...


proposition de départ

Le plateau sur lequel sont éparpillées les frites est du même rouge que celui qui encadre le menu affiché au-dessus du comptoir, du même rouge que celui du dossier des chaises, le rouge vif que l’on voit partout, quelque part entre l’écarlate et le carmin. Il tranche avec le blanc anonyme des murs et du carrelage. Le serveur a dû s’égosiller cinq minutes pour faire comprendre que la commande était prête et qu’on pouvait venir la chercher. Derrière lui, une broche à kebab, des paniers à friteuse et des cuisiniers qui s’activent, rangent, nettoient. Il est tard, la nuit est tombée depuis un bon moment sur Oslo. Un jeune aux cheveux longs et noirs, habillé en noir vient chercher le plateau, et puis repart entre les tables grises ou beige clair en bois aggloméré. Ses pas résonnent un temps sur le carrelage, bientôt couvert par les rires et les voix du groupe qu’il rejoint. Eux aussi ont les cheveux longs et sont habillés en noir. Vestes noires, manteaux noirs, pantalons noirs, ceintures et bracelets à clous, tee-shirts noirs sur lesquels sont dessinés des têtes de chèvres cornues, des croix inversées, des croix celtiques, des mots écrits en caractères gothiques, Venom, Bathory, Mayhem. De loin, il n’est pas évident de les distinguer les uns des autres, ils partagent les mêmes codes, semblent former un groupe uniforme. On discute, on rigole, on se touche. Le jeune homme au plateau rouge vient s’asseoir à la table, et le pose devant lui, au milieu des bouteilles de bière, des hamburgers, des kebabs, des frites, et dans un coin, un verre de lait. À peine s’est-il assis qu’il attire toutes les attentions ; les autres l’interpellent, le sollicitent, cherchent son assentiment. Quand il parle, on le regarde, on l’écoute, on rit à l’unisson. On pourrait croire que tout le groupe réagit comme un seul homme, se comporte comme un monolithe de marbre noir. Mais l’un d’entre eux est à part. Il n’est pas habillé différemment des autres, il a aussi les cheveux longs et un bracelet à clous. Mais il ne mange pas et ne prend pas part aux éclats de rire. Il est dans le coin de la table, c’est devant lui qu’est posé le verre de lait. Ses yeux ne brillent pas de la même admiration, de la même complicité que celles que l’on trouve dans le regard des autres, quand ils se posent sur le jeune homme au plateau. Il est absent, comme s’il n’avait rien à dire, comme si les blagues ne le faisaient pas rire, comme si les conversations ne l’intéressaient pas. Au bout d’un moment, il réussit pourtant à prendre la parole au milieu du tohu-bohu. Il se penche un peu vers le centre de la table, se tend vers le jeune homme au plateau pour qu’il l’écoute, se lève presque. Son ton est véhément, il semble habité parce qu’il dit, son regard se fait plus intense à mesure qu’il parle. Il lève parfois les yeux au ciel. Il réussit même à faire planer un certain silence au sein du groupe, on l’écoute. Il termine. Quelques secondes passent. On se regarde. Puis, tout le monde éclate de rire. Le jeune homme au coin de la table ne rit pas. Il attrape son verre de lait.

Codicille : J’ai longtemps bloqué sur le choix du thème. J’ai peur que ce soit ce qui me bloque pour chacun des exercices. Je suis tombé sur un film qui m’a un peu traumatisé, et j’ai eu envie de m’inspirer d’une des scènes pour me le sortir un peu de la tête. Ensuite, j’ai un peu cherché chez Carver, j’ai réfléchi et j’ai essayé de créer un peu de suspense ou de malaise, ce que permet les non-dits du narrateur objectif. Comme dans un Hitchcock, on est qu’une caméra. Est-ce que mon texte fonctionne par rapport à ce que j’ai essayé de faire, je n’en suis pas certain, mais je pense avoir au moins compris un truc….

1. faillir se mettre à courir


proposition de départ

À la bourre. Comme d’habitude. Même pour ça, il réussit à être à la bourre. Au fond, c’est vrai, il doit être inconséquent. Comment peut-il encore oublier que tous les trajets à Paris prennent une demi-heure ? Comment réussit-il à se persuader qu’on peut perdre du temps à attendre un métro ou un taxi, qu’il vaut parfois mieux marcher vite ? Il n’a pas pris la bonne décision, mais il est trop tard pour regretter ou pour faire marche arrière. Il allonge donc le pas et s’engouffre dans le jardin du Luxembourg. Là, Philippe est le seul à être pressé ; personne ne remarque qu’il court presque en tirant sa valise rouge à roulette. Ses pas soulèvent le sable stabilisé dont la poussière blanche recouvre peu à peu la pointe de ses chaussures. Il a les traits tendus et le regard aux abois derrière ses lunettes de soleil. Personne ne se décale. Au contraire, tout le monde est bien déterminé à marcher lentement en prenant toute la largeur de l’allée. Il penche légèrement le buste en avant pour gagner en vélocité. Sa chemise bleu ciel est foncée par la transpiration. Il a l’impression que personne ne le voit, que le monde entier conspire à le ralentir, que personne ne veut lui laisser aucune chance de rattraper son retard. Les gens n’ont aucune empathie ! Comment peuvent-ils être aussi tranquilles ? Il se fait dépasser sur sa droite par une joggeuse, concentrée sur son souffle ; dans ses oreilles Amy Whinehouse, pas le meilleur choix pour essayer de se projeter à chaque foulée, ça donne plus envie qu’autre chose de se siffler un verre de Tanqueray. Philippe a juste le temps de trouver qu’elle est jolie pour se dire que c’est bien le moment de penser à ça, le jardin est bondé, il fait beau, il aurait dû y penser. Il est évident que l’allée à laquelle on accède par la rue Vaugirard s’est ratatinée comme une veille pomme séchée. Il n’y a pas si longtemps, elle était beaucoup plus large. Un couple de retraités déambule à un train de sénateur et s’arrête sans prévenir pour admirer le palais du Luxembourg, en se demandant quelle loi peut bien être discutée en ce moment-même. Philippe a le temps de les éviter, mais ne peut empêcher une embardée à sa valise à roulette qui se retrouve sur le dos. Il peste en la remettant sur ses roues. Encore de précieuses secondes perdues. Il faudrait qu’il se mette à courir. Mais a-t-on déjà vu un homme sans survêtement courir au jardin du Luxembourg ? Il paraîtrait immédiatement suspect aux yeux du maréchal des logis qui surveille le palais, le fusil à l’épaule. Lui, d’ailleurs, l’a bien remarqué. Non pas que son comportement soit particulièrement louche mais il émane de l’individu à la valise à rouge une mauvaise énergie. C’est un truc qu’il a développé avec l’expérience. Il arrive à sentir l’énergie des gens et celle de ce gars, elle est mauvaise. Philippe détonne tellement que le gendarme n’a aucun mal à le suivre des yeux jusqu’à ce qu’il arrive au bassin central, où des enfants courent après des bateaux miniatures, tandis que d’autres nourrissent les canards. Comme il relève un peu la tête du sol, ses yeux s’arrêtent par hasard sur un visage. Il met un certain temps à reconnaître un homme politique, dissimulé mais pas complètement derrière des lunettes de soleil, qui voudrait être tranquille mais aimerait quand même bien qu’on le reconnaisse aussi. Il lui lance un grand sourire, semblant même s’apprêter à lui dire bonjour… Philippe détourne la tête et jette ses dernières forces dans ses ischio-jambiers pour accélérer à nouveau. Sur sa gauche, des lecteurs se prélassent dans des fauteuils verts. Ils l’irritent au plus haut point. À chaque fois que Philippe vient au Luxembourg, il frustré : soit il n’est pas seul et il faut discuter, soit il est pressé. Quand il a le temps, il ne lui vient jamais l’idée de venir bouquiner ici. Une rafale de vent soulève les pages d’un épais volume que lit une jeune fille. Elle relève la tête et aperçoit derrière ses ray-ban un mec aussi rouge que sa valise en chier comme un russe à monter les marches qui séparent les jardins à la française des jardins à l’anglaise, dans la partie ouest du parc. C’est inintéressant au possible, mais il est quand même un peu marrant engoncé dans sa chemise bleu ciel tachée de transpiration, avec sa grosse tête hirsute, à penser que c’est plus pratique de faire rouler sa valise sur les marches plutôt que de la soulever. Elle profite du spectacle, saisissant ce prétexte pour laisser reposer ses bras et ses yeux, fatigués par la lecture du Pléiade des œuvres complètes de Nathalie Sarraute. Ils n’auraient pas pu faire un bouquin plus gros, écrit encore plus petit, sérieusement ? Philippe arrive en haut de l’escalier, haletant. Quelle connerie de ne pas avoir pris de taxi ! Au moins, cette partie est ombragée, cela devrait aller mieux, puisque a contrario de Miguel Indurain, il n’aime pas la chaleur. Les allées sont à nouveau larges ; la fraîcheur des feuillages a empêché leur flétrissure. Loin de se féliciter de filer la métaphore, Philippe se flagelle de penser autant de débilité. Il ferait mieux de se concentrer sur son souffle, sur les mouvements de ses jambes, sur l’aérodynamisme de son corps, sur l’inclinaison de son bassin vers l’avant pour faire contre-poids à son bras tendu qui tient la valise derrière lui, sur la prise à l’air de celle-ci, sur l’intensité de son flux nerveux sur son psoas iliaque, sur la flexibilité de sa rotule. Enfin, Philippe réussit à atteindre son rythme de croisière, sans à-coups, il déroule. Il a même l’impression de se relâcher un peu. Pas suffisamment toutefois pour entendre le roucoulement des pigeons ou pour apercevoir les lecteurs disséminés le long des pelouses interdites. On ne lit que des bons livres au jardin du Luxembourg. Peu de littérature de genre, pas du tout d’essai, que des auteurs décédés. Les promeneurs se font de plus en plus rares. Il est désormais libre de négocier les meilleures trajectoires pour avoir à dévier le moins possible de la ligne droite. Il a maintenant tourné sur sa gauche. Il ignore qu’il marche à l’endroit où se tenait jadis les terrains de l’hôtel de Vauvert réputé hanté, que racheta Saint-Louis pour faire construire près de Paris, un couvent pour les frères Chartreux. Il ne sait pas qu’il passe juste au-dessus de l’ancien cimetière des moines qui entourait le puit dans lequel dit-on, se précipitèrent des moines chartreux sous influence diabolique. Il ne se pose pas la question de savoir pourquoi la poussière levée par le sable et qui recouvre la pointe de ses chaussures est aussi blanche. Philippe longe le pavillon Davioud et sort par la rue Vavin. Il manque de se faire renverser par un taxi quand il traverse la rue sans regarder et s’arrête brutalement. Le conducteur klaxonne, vitupère, l’insulte. Il n’y pas de passager. Une fraction de seconde, il pense que ce n’est finalement pas perdu, que Dieu existe peut-être, qu’une force quelque part a décidé qu’il réussirait à prendre son train en gare de Montparnasse, ou bien qu’il a tout simplement de la chance. Il contourne la voiture et demande au conducteur s’il peut le déposer. Celui-ci accepte à contre-cœur, la course est courte, mais elle lui permettra de rejoindre la gare où il pourra espérer avoir d’autres clients. Philippe embarque, soulagé, sans se douter qu’il aurait peut-être mieux valu que ce jour du 7 juillet 2009, il rate son train pour le diable Vauvert.

Codicille : Choisir le lieu n’a pas été une mince affaire. Je me suis finalement contenté de prendre un lieu que je connaissais bien et auquel je pouvais me référer de mémoire, n’étant pas forcément dans la capacité d’écrire ailleurs qu’à mon appartement. J’ai essayé de m’inspirer du mouvement brownien, en utilisant le personnage central comme un guide qui rebondirait d’une personne à l’autre ; le narrateur rentrerait dans leurs têtes à ce moment-là. Je suis ensuite resté bloqué un certain temps ; j’avais l’impression que mon narrateur manquait de hauteur pour être tout à fait omniscient et je ne savais pas non plus où allait ce début de roman, comment donner au lecteur l’impression qu’il pourrait y avoir une suite qui ferait envie. À force de relire des choses sur le jardin du Luxembourg, j’ai fini par avoir ces idées de ce qu’il y avait pu y avoir avant et en-dessous. J’ai quelque part le sentiment d’avoir un peu cherché à contourner la difficulté posée par l’omniscience. Mais il devenait urgent de finir pour passer aux autres exercices.


page proposée par Pierre-Emmanuel Dubois
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1ère mise en ligne 14 juillet 2020 et dernière modification le 3 octobre 2020.
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