le roman de Laurie Chevallier
Scénariste, réalisatrice et comédienne, originaire de Marseille.

Au cours de mes études de génie mécanique je croise la route d’un architecte et pars construire des ponts en Haïti. L’écriture scénaristique jalonne mon parcours. École de cinéma puis école d’art dramatique me conduisent à la réalisation et la direction d’acteur.

Je marche maintenant sur une crête, entre matière de construction et matière de jeu.

18. DIPLÔMé·E


proposition de départ

Il est vrai qu’elle était assise sur sa chaise et qu’elle attendait. Il est vrai qu’il nous avait été attribué un siège fonction de la position alphabétique de notre nom de famille. Il est vrai aussi que le sien commençant pas la lettre D, elle était au troisième rang. Il est vrai que défilaient un à un les diplômés de notre école d’ingénierie mécanique. Il est vrai que c’est un jour important et que chacun s’est habillé. Il est vrai qu’elle avait dans sa penderie le costume, celui qu’on se fait offrir en début d’année par les parents et qui nous servira trois fois. Il est vrai qu’elle aurait préféré le mettre mais que les filles sont plutôt en robe alors ne pas faire tâche, ne pas se faire remarquer. Ne pas avoir l’air d’un homme au fond, ne pas marcher sur leurs plates-bandes même si finalement l’empreinte de nos grolles en trente-huit a déjà piétiné la leur. Il est vrai que les femmes ne représentent que dix pour cent des promotions. Il est vrai que la mécanique c’est plutôt les hommes non pas que le cerveau des femmes soit moins apte à manier cette matière, mais quand il n’y a pas la place, on s’assoit sur le banc d’à côté. Il est vrai que cette année-là nous étions précisément dix élèves femme. Il est vrai que bien qu’elle fût située au troisième rang, il y avait bien déjà cinq femmes dans les rangs la précédant. Un homme présenté comme le parrain de la promotion et que nous n’avions pas choisi, qui lui-même se présente comme un agriculteur alors qu’il vend des semences génétiquement modifiées et qui croit que cela va passer et qui a bien raison cela passe devant un cortège d’industriels et de parents plutôt rangés à droite bien que dans la salle le placement fût libre. Il est vrai qu’il y a une forme de pression à attendre sur sa chaise, la fermeture de mon collier est-elle bien du bon côté, la robe pas de pli et les cheveux ça va ? Il est vrai que l’on espère ne pas rater la marche qui mène à la scène, la caméra qui enregistrera cette chute à tout jamais, avec les talons hauts que l’on porte moins souvent encore que le costume. Il faut un certain équilibre pour rester digne quand on est femme. Il est vrai que des chaussures d’homme ça diminue le risque de la chute, ajouté au fait qu’il y a moins d’aléas dans les coiffures et que, somme toute, on n’en attend pas tant. Il est vrai que c’est un moment ridicule en soi, le moment où nous est tendu ce bout de papier certifiant, un discours raccourci car multiplié par la centaine d’élèves à diplômer, la photo à côté du parrain, et on redescend par le côté. On n’a rien dit on est content on sourit à papa maman si on les voit dans la salle comme dans ces vielles émissions de télé mais le caméscope de tonton en moins. Il est vrai qu’il restait alors treize élèves devant elle quand elle fit le constat suivant : le parrain, dont elle avait terré le nom au fond de sa mémoire, procédait ainsi : appel de l’élève, attente souriante pendant la montée sur scène et les applaudissements, serrage de main, remise du papier, quelques mots, léger temps pour l’élève, puis trois-quart chorégraphique vers le photographe, sourire photogénique qu’il gardait jusqu’à la descente complète de l’élève en bord de scène. Stupeur alors quand elle constate que la procédure de l’agriculteur varie selon le sexe du diplômé. Et voici une camarade de la lettre B qui monte sur scène et voici une main de l’agriculteur sur son épaule et voilà une bise largement déposée et puis la routine du jour, remise de papier mot temps trois-quart sourire photo ciao. Il est vrai que les hommes se font rarement la bise. Il est vrai que les femmes se serrent rarement la main. Il est vrai qu’elle est montée sur la scène aussi droite que possible sur ses talons et qu’au dernier mètre et demi qui la séparait de l’agriculteur, elle a tendu une main bien franche et qui ne laissait de place à aucune forme d’hésitation. Monsieur lui serrerait la main, la caméra en sera garante. Il est vrai qu’il a été surpris et sa routine rompue d’une excuse exorcisant le déplacement auquel elle l’avait quelque peu contraint. C’est vrai que je suis plutôt tenté de faire la bise aux femmes. Il est vrai que son éducation de bonne petite fille prit alors le dessus et comme il acceptait la main, elle accepta la bise qu’il additionnait à la procédure. Le changement parfois se fait sans violence. Elle reçut son papier, le plaça devant elle, sourit au photographe et quitta la scène sans se vautrer. Il est vrai qu’elle fut fière quand elle vit que les femmes suivantes obtinrent le même traitement. Qui de l’élève ou du parrain tendait la main le premier, il est vrai que je l’ai oublié.

Codicille - Partie sur un « je », j’ai finalement tout basculé sur un « elle » car je voulais rendre une sorte de témoignage (il s’est passé ça, j’ai assisté à ça) que la première personne ne permettait pas de produire vraiment à la relecture. Cette modification a créé un tiers personnage, étrangement vivant puisque à la fois présent sur les lieux et clairement impliqué (c’est aussi une femme) mais avec une forme d’omniscience d’ordre léger, comme si les deux personnages étaient unis par la pensée, amenant l’idée d’un travail (à suivre) autour de la sororité.

17. Négations à proférer sur scène


proposition de départ

Ce texte ne contiendra pas de points de suspension. La ponctuation sera rare dans les monologues. Il n’y aura de leçons que de la bouche d’une enseignante si ce personnage existe. S’il y a des dialogues, ils ne pourront qu’être proférés. Il n’y aura pas de longues descriptions de paysages. La voix majeure, s’il y en a une, ne sera pas celle d’un homme. Le texte ne sera pas policé.

Codicille - Comme si je n’avais pas assez de recul sur mon écriture et de sens critique sur les ouvrages que j’ai pu lire, comme s’il y avait peu de choses que je récuse, comme si mes affinités dans telle écriture n’étaient pas assez définies ou pas encore définissables, à la façon d’un enfant à qui tout peut plaire ou déplaire selon comme cela lui est présenté, je n’ai pas pu aller au-delà de ces quelques lignes. C’est peut-être une piste quand même.

16. Notes de la traductrice


proposition de départ
1

L’édition de 2020 débutait sur une préface. Le texte original présentait une double-page blanche signée Max P.

2

Sak nan bouch ou li pou ou, proverbe haïtien. Littéralement : « Ce qui est dans ta bouche est à toi ». Ce proverbe a été détourné par les mouvements féministes des années 2030 pour donner lieu au slogan Ma bouche mon salaire mon corps.

3

Glass wall, mur en verre de hauteur variable servant à dissuader une catégorie d’individus de traverser une limite qu’elle soit de territoire ou d’ordre psychique.

L’expression s’est nourrie du concept de plafond de verre - glass ceiling - désignant une barrière sociale ou professionnelle implicite, empêchant l’ascension d’une personne, d’un groupe.

Longtemps resté métaphoriques, mur et plafond de verre se sont matérialisés au sein des villes à la disparition des dernières féministes urbaines des années 40bis. Anciennement nommés vitrage et délimitant les très répandues zones de travail open-space, ces objets se sont démocratisés pendant la période des grandes pandémies où ils étaient considérés comme éléments d’émancipation urbain dans la réappropriation des libertés, de circulation notamment. Devenus éléments de mobilier populaire dans les années 50bis à 60bis, ils ont peu à peu disparu au profit des combinaisons individuelles de salubrité que nous connaissons actuellement.

4

S’élever au delà d’un certain niveau de hiérarchie. L’autrice fait ici largement référence à la guerre des agraphes largement documentée dans son précédent ouvrage Thanks, but no thanks. (2017)

5

Sociolecte politique bourgeois français des années 2020. La traduction la plus proche serait « Non non » .

6

No wall no limit (2032), chanson populaire attribuée au mouvement féministe argentin Harta de Ser.

7

Concept défini par Sterenn Miles dans son ouvrage Who said it was over ? (2015), l’enjambabilité définit la difficulté pour un obstacle d’être traversé. Le glass wall devenu mobilier populaire se déclinait en différents modes d’enjambabilité, fonction de la taille de l’évènement ou individu autour duquel il était positionné. Le degré d’enjambabilité se définissait à partir de cinq critères relatifs à l’évènement ou individu : taille, condition physique, contexte générant la nécessité d’enjambement, enjeu (risque pris versus gain potentiel) et transparence du matériau employé (l’opacité du verre générant une impossibilité de voir à travers). Les glass wall étaient ainsi adaptés à l’évènement ou individu cible.

8

Capacité à rendre vertical ce qui est horizontal. Excès de verticalité.

9

Archaïsme, variante de vaque-sain dans son usage commun mais sans sa dimension de sécurité nationale apparue après la séparation du Peuple et de l’Etat.

10

Expression signifiant que le silence face à une proposition implique l’enthousiasme du groupe ou individu à qui elle est faite. L’autrice fait ici directement référence au contre-mouvement Go for it et à son implication dans l’affaire des plafonds de mousse.

Codicille - Fin d’atelier, ça part dans tous les sens. Je vois bien toute la richesse de cet exercice, mais lui-même m’a semble-t-il échappé.

15. Seize heures par jour


proposition de départ

Lever à 2h30. Il rince son visage encore enfariné. Le téléphone jamais loin, il l’attrape. Douze notifications qu’il balaye, la lumière captivante du portable mais l’esprit désintéressé. D’une main il attrape une portion de pizza qui traine sur la table. Invendu de la veille. Il vérifie l’heure, fait couler l’eau dans la douche, dépose sa pizza sur le bord de l’évier. Lavage en vitesse, les habits jetés sur une chaise, les clefs. Il descend dans la rue clairsemée d’individus, de retour de soirée.

Quand il arrive dans la boulangerie, c’est toujours pareil, tablier propre, allume le four, se fait un café, lave ses mains, oublie le café et la journée commence. Parfois des bruits de voix derrière la devanture. Ils parlent fort, sans doute éméchés. Mais oui puisque c’est éclairé ! Il lui arrive d’ouvrir quand même, vendre les premiers pains aux affamés de la nuit qui le remercient bruyamment car c’est le plus beau des métiers, et repartent goulument, les pains chauds dans les mains glacés.

Lui pétrit les heures jusqu’au lever du jour. La mécanique d’un métier bien huilé, il dose, pèse, verse dans le pétrin, divise, étale, enfourne, retourne se faire un café.

Vient l’heure de l’ouverture. Seul en scène, allume la caisse, les habitués du matin qui filent ensuite prendre le premier train. Au four et au moulin, la vitrine il l’agence au rythme des fournées. D’un immuable Bonjour enjoué jouant toujours le même air, comme si fatigue et lassitude étaient des mots étrangers et couverts par le crissement du rideau de fer qui ferme la boutique, seize heures plus tard.

Codicille — Intéressant exercice que de s’extraire de l’empathie mais difficulté de donner de la dimension à ce personnage, ce n’est peut-être pas lié cela dit.

14. Tout ce qu’on agglutine


proposition de départ

Ils s’arracheront ma maison aux enchères. C’est fou ce que ça traîne de mouvement la mort. Rien ne se passe plus depuis quinze ans et puis brusquement ça s’enchaîne, les visites les papiers à signer on missionne des hommes coups de téléphone pas d’héritier. J’y ai pensé des fois. Pas d’héritier. L’état se saisit de tout et c’est lui qui vous porte au cimetière. Qui choisit le cercueil et la date, qui informe les voisins les connaissances, qui enlève la gazinière et qui trie les papiers, qui décide de jeter les meubles ou de les vendre qui résilie les contrats qui jette les photos du tiroir du secrétaire, dans la poubelle est-ce qu’on donne ou est-ce qu’on jette. Combien de jours pour tout effacer. Déjà ils ont mis du temps à comprendre que j’avais disparu. Enfin disparu j’ai pas disparu, j’étais dans mon lit. Jamais compris pourquoi on parle de disparition alors que la vraie disparition — celle du corps — ça se passe longtemps après, dans les vers ou les flammes, et encore. On disparaît quand personne ne sait où on est, mais si on est devant vous allongé ou quelques pieds en dessous, on n’a pas disparu, on n’est juste plus visible ou pas joignable, indisponible. Pas d’héritier. Par chance la mère Pelechian, elle a voulu me porter des beureks. Elle sait que j’aime ça moi les beureks. Jamais trop su cuisiner et puis je sors plus, plus trop l’occasion de me balader à Noailles Vieux-Port le centre là où on avait notre bateau vendu pour rien à un couple de parisiens, vous pensez une mamie comme moi, le bus métro tram, je fais plus ça depuis longtemps. J’y ai pensé c’est vrai, me rapprocher du centre, du vrai centre. Et puis descendre d’un étage ou deux. Le dernier sans ascenseur, alors oui je vois la mer mais avec les lunettes et s’il fait bien jour. Les derniers temps, j’y allais plus sur ma terrasse. Et maintenant ils sont cent. Cent à monter les petites marches, cent à commenter sur la cage d’escalier, cent à se pencher au dessus de la rambarde pour vérifier le vis-à-vis, voir la vue sur la mer qu’ils ont lu dans l’annonce, cent à se demander qui pouvait vivre là-dedans, à regarder l’état des tommettes, cent à se demander comment elle la prenait sa douche et si une douche à l’italienne, dans un si petit espace, ça le ferait ou pas. Ils n’ont pas lu mes mots au feutre sur la porte, celle que j’avais fait poser par le fils Pelechian et le syndic n’a rien dit. Au fond, il se doutaient bien qu’elle ne serait pas fermée longtemps. Il y a eu deux hivers, puis l’été trop chaud, les jambes qui enflent et puis on sait plus trop pourquoi on part. On s’allonge et c’est fini. Partir comme ça, ça évite d’avoir à descendre les étages. Après on vous porte, on vous met sur les brancards, dans des housses blanches, on s’occupe de vous mais on fait pas trop attention aux secousses dans la voiture. Un apprenti se charge de vous embaumer, ce sera la dernière personne et la première depuis tant d’années à se pencher sur vos détails. Choisir la couleur du rouge à lèvres qui va bien, c’est gentil. Et puis quelques jours plus tard il vous oublie. L’enterrement vite fait, il y a la voisine et puis Madame Petit, celle qui se charge de l’office, qui enterre tout le monde dans le quartier et qui chante faux dans le micro mais c’est touchant. Elle qui vient vivre sa mort une vingtaine de fois dans l’année. Ils sont cinq à l’église et maintenant ils sont cent dans le vingt-six mètres carré. Cent à se demander comment on peut vivre comme ça. Et ça joue en parlant fort pour dissuader les autres de s’inscrire aux enchères. Indécent, insalubre, travaux qui doubleront le prix, incertitude sur la structure, ils dissuadent les petites comme toi. Ils veulent te faire peur pour ne pas que tu manges la marge de leur investissement. Ils savent bien, les enchères qui démarrent bas, c’est pour que les petites comme toi, elles croient qu’elles pourront posséder. Elles sont là à l’ouverture pour poser la première offre en ligne. Pendant deux minutes, elles croient au miracle, que les quatre-vingt dix-neuf autres personnes auront renoncé ou, pour celles qui hésitent encore et se seront quand même inscrites, auront simultanément et au choix une panne d’internet, un bug informatique, un refus de la banque ou trop peur des travaux. Remise en question de ses projets de vie. Ivresse passagère sur un futur radieux. Les petites comme toi qui veulent une vue sur la mer à pas cher, elle posent les premières enchères, et la magie du cerveau opère. Elle deviennent l’espace d’un instant propriétaire. La chimie se charge du reste, l’attachement au bien par sa possession précaire et éphémère. Alors quand un internaute t’arrache ce bien par un simple clic, tu te sens dépossédée, attristée, irritée et tu veux récupérer ce que tu as possédé deux minutes. Ils s’arracheront ma maison aux enchères. Et toi, ils t’auront bien vite évincée quand dans la cour des grands, ça continue de grimper. Moi je les regarde s’agiter. J’ai récupéré des codes, je me connecte - ne crois pas qu’ici on s’ennuie, on voit tout on lit tout on sait tout - et je monte je monte je monte. Je monte les enchères sur mon propre bien. J’affole le compteur, les notaires s’étonnent, les marchands de bien s’énervent. Mais la chimie dans leur tête est maîtrisée par l’habitude et par la calculette. Alors je monte toujours. L’ivresse de ne pas céder ce que j’ai gagné à grands coups de petites économies. J’y ai pensé des fois. Tout ce qu’on agglutine autour de soi et à qui ça revient quand on s’en va. Je monte je monte. Tu y penses aussi. La tête chargée de savoirs et à qui on les offre. Tous ces bouts de papier, ces pensées ces idées, ce qu’on construit et qui bientôt disparaît, cette matière impalpable apatride sans héritier et qui ne s’arrache pas aux enchères de l’état.

 

13. le fait que


proposition de départ

Le fait qu’elle attend dans cette gare un train qui n’arrive pas, le fait qu’elle s’est bien assurée des correspondances et changements de gare mais il ne faudrait pas trop qu’il traîne celui-là quelle poisse car oui, elle aurait pu prendre un train direct mais ils étaient trop chers la veille du départ, le fait qu’elle aurait dû organiser son voyage au lieu d’errer des semaines à se demander si elle partirait ou non, c’est pas facile de partir quand le dehors vous répugne et que le fond du fauteuil vous aspire sur le net, boîte mail, site de vente aux enchères mais pour acheter quoi, oh juste pour ne pas rater l’occasion perdre une opportunité une chance de trouver l’objet à désirer, les ventes de mobilier aussi quand son deux pièces est déjà plein à craquer, parcourir parcourir fouiller chercher, le fauteuil un café, parcourir parcourir chercher, le fait qu’elle n’a pas choisi les dates aussi on pose un jour boum arrêté préfectoral décret familial il faut se déplacer se plier à l’emploi du temps des autres, le fait que son temps elle l’emploie comme elle veut mais que bien sûr dans la famille personne ne comprend alors ils s’imaginent qu’elle est toujours en vacances, qu’au final le seul problème c’est la distance, le fait que la distance elle se l’imagine et que le train n’arrive pas, le fait que sa valise est trop grosse encore une fois les cadeaux pour les mômes il fallait bien anticiper, le fait que les gens s’agglutinent sur le quai, le fait qu’ils regardent l’horizon des rails comme si le regarder allait brusquement y faire apparaître un train, le fait qu’elle aurait dû prendre un covoiturage mais elle a peur sur l’autoroute et que les conducteurs parfois ne respectent pas les distances de sécurité, le fait qu’un mec se tient à cinquante centimètres d’elle en sueur alors qu’il y a quand même de la place sur ce quai, le fait qu’elle se souvient de son dernier voyage où des gosses n’ont pas arrêté de crier et qu’elle n’avait plus de batterie pour écouter de la musique, le fait qu’elle a quand même mis ses écouteurs dans les oreilles mais qu’au bout d’un moment ça fait mal et puis ça n’étouffe pas le son, le fait qu’elle aimerait s’assoir dans son fauteuil prendre un café s’engouffrer dans le wagon-restaurant, le fait qu’elle se souvient qu’il n’y a pas de wagon-restaurant sur les lignes régionales et que si elle avait pris le train direct sans doute elle aurait eu son café et un train à l’heure, le fait qu’elle a mal aux pieds à force de se tenir debout non pas qu’elle n’en a pas l’habitude les missions d’intérim à courir d’une table à l’autre débarrasser des cafés des sucrettes éventrées une serviette enfoncée dans la tasse comme pour dire je suis parti mais j’ai rangé, le fait que si ses pieds lui font mal c’est à cause de son héritage la peau sèche mal hydratée les fissures elle n’y peut rien même à marcher pieds nus sur le lino ça s’assèche et si encore c’était que ça l’héritage, le fait qu’elle n’a pas son mot à dire dans cette famille et que toute parole prononcée n’est jamais retenue contre vous mais oubliée à tout jamais, le fait que le top trois des conversations c’est mioche maison bouffe, parfois on parle du cdi mais en petit comité, le fait que la fatigue lui gagne les jambes maintenant et qu’elle préfèrerait plutôt être en marche au boulot n’importe plutôt que dans cette immobilité mais marcher pour aller où, courir dans le wagon-restaurant qui n’existe pas, oui mais non les jambes c’est fait pour donner des coups de pied des lattes des raclées, gros kick dans ta face de conducteur en retard, gros kick dans ta face de contrôleur et oui, je l’ai ma carte régionale j’ai payé composté je suis en règle, gros kick dans ta face de gamin qui mugit vers sa sœur au lieu de la boucler et puis laisse-la vivre, gros kick dans la face du voisin de quai qui se colle et ce sera lui c’est sûr dans l’allée qui t’arrache l’épaule avec son sac comme si le volume lui était un concept étranger, gros kick dans ta sueur, ton odeur que tu partages quand ton aisselle m’arrive au niveau de l’œil, gros kick sur le train tous les trains en retard en avance, gros kick sur les trains à grande vitesse les lignes directes les covoitureurs, gros kick sur le blaireau en bagnole qui ne respecte pas les distances de sécurité et celui qui hésite au péage, gros kick à celui qui compte ses pièces, il a cru quoi, la machine a besoin de centimes, gros kick sur les entreprises du privé qui encaissent l’argent du peuple pressé, gros kick sur les slogans de l’État, travailler plus, gros kick, pour aller plus vite, gros kick, pour se lever plus tôt puisque l’avenir ne se présente que le matin, gros kick sur son envie d’uriner et qu’il faudra se ruer sur les toilettes en entrant car après c’est toujours le carnage ces endroits-là et tant pis pour la femme enceinte qui doit se dire la même chose c’est sûr, le fait qu’elle se dit que ça doit pas être marrant pour une femme enceinte de faire tous ces changements attendre un train qui n’arrivera plus, le fait qu’ils n’arrêtent pas de dire qu’il arrivera dans dix minutes mais dix minutes plus dix minutes plus dix minutes ça fait trente minutes et même s’ils n’attendent pas la fin du décompte pour faire la nouvelle annonce, ça fait bien vingt-trois minutes qu’elle attend, le fait qu’un enfant ça n’attend pas on lui a dit ça deux fois déjà, une fois c’était pour griller la file du supermarché une autre c’était sa mère, le fait qu’elle s’est toujours dit qu’elle avait un retard et que de toute façon le temps c’est relatif, le fait que là maintenant c’est pas l’envie d’accoucher qui la gêne, le fait qu’on éduque les femmes à croire que c’est le cœur de leur vie, le fait que son ventre a déjà trop de bourrelets et que c’est pas la peine d’en rajouter, le fait qu’elle se demande si son tronc pourrait abriter un autre être, le fait qu’elle trouve ça bizarre et pas naturel, le fait que déjà elle a du mal à entendre son propre cœur et le fait qu’elle a toujours l’impression qu’il pourrait s’arrêter, le fait que chaque battement laisse une incertitude sur l’avenir et le fait que dans cet intervalle de temps on peut tout imaginer, le fait qu’un autre cœur dans son corps et qui battrait plus vite c’est encore plus bizarre, le fait qu’elle a entendu dans une émission le cœur d’un fœtus et le fait que sa poitrine s’est serrée, le fait qu’elle s’est mise dans la position du lotus et qu’elle a dû respirer pendant douze bonnes minutes pour chasser ses pensées, le fait que ça commençait à fourmiller dans ses jambes foutu héritage mauvaise circulation varices artères bouchées le fait qu’elle est persuadée qu’elle mourra de cette manière-là, le fait que ça ne l’empêche pas de croire qu’elle mourra aussi écrasée par la voiture du blaireau qui la colle au lieu de dépasser, le fait que les voies ferrées n’ont pas l’excuse de l’héritage et que si le train n’arrive pas c’est sans doute qu’il est bloqué à la gare d’avant par une femme enceinte en train d’accoucher, le fait que poussez poussez madame mais sortez-la du train, le fait qu’elle s’en veut de ne pas être solidaire, le fait que la sororité c’est bien beau cette affaire et on en parle tout le temps mais est-ce que la sororité c’est retarder ses sœurs qui vont rater leur correspondance, leur faire foirer leur journée et passer pour la gourde de service qui ne verra pas le dernier souffler ses bougies, non la sororité ça n’est pas ça la sororité, le fait qu’elle répète ce mot dans sa tête et qu’elle trouve qu’il est difficile à prononcer, il ne sonne pas aussi juste que fraternité, on dirait une faute de frappe, le fait qu’elle s’imagine la façade des écoles et ce mot en grandes lettres accroché liberté égalité sororité et qu’elle se dit que ça aurait fait une économie de deux lettres si on l’avait choisi à la place, deux lettres ça n’est pas négligeable Messieurs les élus, deux lettres considérées dans votre grand tableur, pour chaque nouvelle école construite, une économie de deux lettres ça n’est pas négligeable non, le fait qu’elle se demande si on construit encore des écoles, le fait que si la population augmente cela paraît forcé, le fait que ça fourmille maintenant dans son bras droit et ce n’est pas à cause de la position du lotus, le fait qu’elle porte son sac à l’épaule depuis trente bonnes minutes maintenant car elle n’aime pas poser son bagage à main sur le sol sale de la gare, le fait qu’elle choisit de le mettre sur les deux épaules à présent puisqu’on ne part pas, puisque le train n’arrive pas, rentrez chez vous prenez un covoiturage allez vous recoucher, le fait qu’elle se sent désœuvrée avec les bras ballants le sac bien centré sur le dos, le fait que chez elle contrairement à ce que croit sa mère elle n’a jamais les bras ballants, le fait qu’elle déteste ça les bras ballants, ça dessine sur le corps deux lignes inutiles comme deux branches qui se laissent aller à la gravité, deux extensions qui ne chercheraient pas la lumière, on ne vit pas avec les deux bras en bas ou alors peut-être oui si on vit sur la tête, le fait qu’elle imagine sa tête plantée dans la terre, les membres en l’air et qui cesseraient de chercher la lumière puisqu’ils l’auraient trouvé, le fait que la lumière du jour c’est comme le battement du cœur, à un moment ça s’arrête et on n’est pas certain si ça va recommencer, le fait qu’elle cesse immédiatement d’y penser sinon il va falloir s’asseoir se calmer et la position du lotus en gare avec toutes ces sentinelles qui patrouillent ça pourrait paraître étrange, le fait que si elle se fait contrôler, c’est sûr qu’à ce moment précis le train arrivera, le fait qu’elle risque de le rater si elle s’énerve comportement suspect, le sac à dos qu’elle aurait dû finalement poser sur le sol sale de la gare devient colis abandonné et elle aura beau dire qu’il n’est pas abandonné et que clef de bras clef de doigt elle se retrouve plaquée, le fait que c’est justement sa main qui est en convalescence que la sentinelle aurait choisi de broyer, le fait qu’il vaut mieux ça que son calibre mille huit cent douze, le fait que sa main lui fait mal et qu’elle respire dedans comme on dit, respirer la douleur, poussez madame poussez, le fait que le match était perdu d’avance, quatre-vingt-six kilos de chair agencés sur un mètre quatre-vingt-deux de hauteur, sûr ses bras à lui ne sont pas ballants, contre soixante-six kilos d’amas divers étalés sur un mètre cinquante-huit de hauteur maintenant ramassés sur le sol sale de la gare, le fait qu’elle se dit que c’est fascinant tout de même cet amas de muscles, le fait qu’on n’est clairement pas égaux dans ce monde et si elle devait se battre contre ce type sur un ring au péril de sa vie ou de celle de son enfant, et non elle n’en a pas et les évite, mais la rage d’une mère qui protège sa progéniture ça lui parle cependant, le fait que liberté infériorité sororité ça sonne beaucoup moins bien, le fait que ça fasse quatre lettres de plus et que, soustrait au gain précédent de deux lettres, ça fait tout de même deux lettres de trop sur le budget de l’État, et elle espère n’avoir jamais à vivre ça, le fait qu’elle aurait trop peur de se casser un autre doigt, parce que c’est sympathique la main quand ça fonctionne mais tout ça le carpe réseau nerveux métacarpe cal tarse métatarse c’est pas bon quand ça cède, attelle le majeur érigé, elle qui pourtant si polie en société, et vlan doigt d’honneur chez le médecin doigt d’honneur chez le kiné, arrêt de travail à quoi bon quand on n’a pas commencé et fuck le boulot dans ta face, fuck le monde, fuck dans ta face au bistrot à reluquer, fuck j’ai pas la monnaie de toute façon je peux pas l’attraper, fuck dans ta face les ambitions vive l’action, fuck les bougies que t’arriveras pas à souffler, maman qu’est-ce qu’elle a Tatie, fuck dans la face de tous ceux qui ne sont pas nés, fuck dans tes boucles dorées, fuck les clefs de bras clefs de doigt, fuck la sentinelle, fuck la gare et fuck la voix qui ressasse le retard du train, fuck le mécanicien en pause-café, fuck le conducteur de train en pause-café, fuck le contrôleur du train et son mauvais anglais on n’apprend plus rien à l’école, et fuck dans sa face à elle-même, gros fuck dans sa face et ses cheveux dorés, fuck dans son nez trop long dans ses oreilles trop larges que si elle avait eus plus fins, ça lui aurait évité des problèmes au collège et qu’elle aurait eu plus de camarades de classe et qu’elle n’aurait pas été obligée pour ne pas rester seule dans la cour de côtoyer l’autre fille celle qui sentait mauvais mais qui était sympa, elle avait beaucoup de chats mais c’est pas une raison pour puer comme ça, le fait qu’elle n’avait jamais mis un pied chez elle, le fait qu’elles entretenaient une amitié une alliance et tant pis pour l’odeur, le fait qu’on les largue les gamins dans le passage à l’âge adulte et que c’est la jungle et ça on ne leur dit pas, mon chéri tu vas entrer en sixième et tu vas peut-être vivre le pire moment de ton enfance, ce que tu crois entrevoir comme étant le début de la liberté sera très probablement une violente plongée dans l’animalité, le fait que les enfants sont déjà des animaux c’est vrai mais que maintenant il faut les lâcher, animalité infériorité sororité, bienvenue dans l’âge adulte, cdi mioche patrie, le fait que ça fait encore deux lettres en plus sur le budget de l’État et qu’il va devoir se fâcher le ministre sortir de ses gonds la calculette à la main puisque il y est allé lui à l’école et que moins deux plus quatre plus deux ça fait quatre maintenant et multiplié par le nombre d’écoles qui se construisent moins le nombre d’écoles qui sont détruites pour vétusté ou désertion et sur la façade desquelles on pourra éventuellement récupérer des lettres, recycler puisque c’est dans l’air du temps, allons Monsieur le Ministre, ça n’est pas si grave, quatre lettres en plus Monsieur le Ministre, ce qui est grave c’est de garder Monsieur le Ministre les yeux sur la calculette comme un mauvais entrepreneur qui croit qu’économiser c’est la santé, le fait que c’est bien que des gens se lèvent pour parler, le fait qu’elle aurait bien voulu répondre des fois comme quand on l’avait insultée dans la rue, retour de soirée entre amies, le fait qu’elle avait reçu ça dans la gueule et avait joué l’indifférence, le fait qu’elle n’avait rien dit à cet instant précis, le fait qu’elle avalait sa salive toujours avant de parler, le fait qu’on lui a dit maintes fois de se taire et que dans sa condition on ne parle pas on se tait on écoute on observe, le fait qu’elle avait trop vu de films lu d’histoires imaginé, le fait qu’un jour une porte s’est ouverte mais elle la laisse claquer, le fait qu’il y a trop de salive dans sa bouche et qu’elle voudrait cracher mais ça ne se fait pas, le fait qu’elle a déjà vécu ce moment paralysie du corps tête qui tourne idées qui s’amoncellent et les bras étalés pas de geste, le fait que ça fourmille dans son corps mais on s’y habitue le fait qu’elle refoule le geste que propose sa pensée et que de toute façon c’est inapproprié dans ces conditions sa condition cet agencement de prétextes qui la forcent à ne pas forcer, le fait qu’elle a envie de courir mais n’a pas mis ses baskets le fait qu’on lui a dit qu’elle faisait partie de la sous-catégorie de l’humanité, le fait que ça se confirme tout les jours malgré les efforts de beaucoup face à ceux qui sapent les volontés palissent les idées comme les branches d’une plante qui doit être contrôlée, le fait que ses branches à elle poussent tordues mais elle s’y fait, le fait qu’elle a trouvé de toute façon une combine une manière de se développer et qu’elle tourne autour des obstacles comme une mouche capturée longe les bords du verre et plusieurs fois sans se lasser, le fait que le plafond est plus bas pour elle et si elle tendait la main elle pourrait même le toucher, le fait que le plafond de la gare a cependant la même hauteur pour tous, le fait que sur le quai à attendre un train tous les voyageurs se ressemblent, le fait qu’elle aime bien y penser et que tout n’est pas si merdique, le fait qu’elle ne sent plus son corps et le fait que c’est peut-être ça la liberté, le fait que dans sa tête ça continue de tourner et que le fait que le train est annoncé.

Codicille — Intense exercice qui pourrait en effet ne jamais s’arrêter. Je suis partie avec une structure binaire thématique/partie du corps que j’ai déroulée des pieds à la tête.

12. Écharde


proposition de départ

détente un bras là les regards beaucoup de regards l’objet de toute l’attention la scène se joue dans la lumière la plus froide on dirait qu’elle étouffe les ombres de partout on peut voir sauf celle qui est concernée le bras là passé de sûr à hésitant étalé sur un tissu aseptisé couvrant la desserte en inox

l’autre bras qui reçoit ce qu’il faut de calmant antidotes antibiotiques anti-problèmes en sorte alors on dit oui parce qu’on ne sait pas la tête fixe le plafond de toute façon pas le moment pour disserter sur le bien-fondé de tel ou tel produit et sa nécessité là maintenant tout de suite on dit oui on se tait on attend aiguille immobilisante

toucher chaud de l’anesthésiste qui refroidit par la parole et le geste ça cherche ça cherche aïe timide étouffé fourmillement découverte de par où passe ce nerf celui dont on veut la peau le temps de

une carpe sans l’agonie hors de l’eau hors du temps la découverte de l’anatomie et puis tout doucement le liquide qui descend extrémité se répand

inconfort d’une extension de soi qui consent à céder bientôt ne sent plus vraiment le toucher se divise analyse des sens c’est donc ça quand on touche mais sans toucher vraiment

la manipulent les autres les mains ceux qui sont là tous les matins les yeux chauds qui rassurent d’un côté et le froid de l’autre manipulée bientôt un tissu bleu qui sépare l’extrémité zone opérable en toute sécurité

des doigts fins au contact de la main dans leur empreinte on devine la dextérité de celle qui opère et un soupçon de vernis discret ça se sent mais comment

des doigts fins avec qui on partagerait l’éternité exercent l’art de soigner les mains et les pieds

ça tire c’est extérieur c’est comme découper la chair ce que ça fait à sa propre main quand on passe la lame dans le morceau de viande c’est élégant en fait assister à son propre dépeçage attente et patience le plafonnier de led trop vu dans trop de films le corps se sent important

ça tire encore l’autre main est crispée et si c’était d’elle qu’il s’agissait empathie symétrique d’une main gauche qui n’arrivera jamais à son poignet

ça tire toujours autour du corps étranger tirer tirer ça semble enseveli coincé un morceau de poutre enfoncé du creux de la main jusqu’au coeur et le reste du corps méconnu qui repose tendu sous un drap réchauffé

voir le corps étranger mais bien sûr voir le corps incrusté dans la chair qui s’y est invité le voir extrait sentir avec ses yeux ce que c’était qui gênait et ça tire toujours mais on dirait la fin liquide se répand dans le creux de la paume tout autour du poignet froid comme le monde à cet instant froid comme cette salle trop grande froid glace éternité serait-ce le sang qui coule sensation singulière de se vider d’un froid un corps au sang chaud non senti et dont ne subsiste que l’idée de l’état liquide liquéfiant les idées ne pas penser ne pas penser au sang qui s’évade sans retour un ciel penser au ciel sentir un ciel et les yeux doux qui rassurent

sept millimètres de corps étranger sorti de la tranchée la trachée intacte bien sûr pas concernée enfin l’aiguille une autre qui par sept fois sept fois sept fois sept fois sept fois sept fois sept fois scelle la porte d’entrée cousue bouchée bandée

Codicille - Dur dur de se cantonner aux sensations sans trop s’évader dans ce que cela convoque de narratif donc sans le recharger par « l’autorité d’auteur » mais j’ai adoré l’exercice !

11. Mains structurantes


proposition de départ

On ne lit plus l’avenir dans les lignes de la main mais le passé à la forme des doigts. Des doigts bouffis de force qui saisissent, posent, maintiennent et plient. Des doigts aguerris au travail et que plus rien ne blesse. Des doigts radiographiés qui hébergent des corps étrangers depuis des années. Des doigts rétablis, à peu près, aux séances bâclées de kinésithérapie. Il est loin le temps des doigts de l’apprentie, cisaillés par les arrêtes du papier qu’elle pliait, retournait, pivotait et collait. Plus loin encore le temps où le doigt de la petite main se levait pour dire qu’elle n’avait pas compris. Ces doigts, couverts de craie faisant s’ériger les poils des bras, et qu’on ne tapait déjà plus à coup de règle. Taper sur les doigts, le travail s’en charge. En cuisine, il empile les assiettes brûlantes. Des mains duplex sur lesquelles reposent les plats prêts à poser devant le visage enchanté du client. Les doigts devenus élastiques à force de contorsion. Le muscle développé à l’endroit exact où le poids de la céramique pousse vers le centre de la Terre, équilibre divin à faire pâlir un architecte. Pour lui un peu de corne, aux abords du crayon, peut-être, ou bien à la naissance de la paume qui prend appui sur le clavier. La finesse d’un trait sur le papier que prolongent ses mains, et l’élégance de son métier.

Codicille — J’étais partie avec un titre « Les trois-huit : concert pour trois prolétaires aux doigts engourdis et au sommeil précaire. » (et je profite allègrement du codicille pour l’écrire quand même !) mais, devant les milles pistes inspirantes autour des mains et des métiers, j’ai finalement un peu élargi mon axe d’écriture.

9. Ravinés


proposition de départ

Ravine du Sud, terrain de jeu. Remonter le lit à toute allure par là où les machines sont déjà passées. ça gicle des pierres sous les pneus, c’est drôle et on se sent au-dessus de tout. Même le lit on le traverse en zigzagant, frôlant les femmes qui battent leur linge sous le soleil cagnard. à mon passage, un homme qui portait une table sur la tête se retourne lentement pour observer. Faire une pause dans sa marche excentrique, élancé sur des bornes et des bornes direction le marché. Souliers rafistolés. Il sourit, c’est collé sur son visage et il voudrait être à ma place. Ou bien sur le fauteuil passager. Des fois j’en attrape sur la route des Cayes, des qui m’ont l’air sympathique ou que je reconnais. J’en ai même aidés à passer quand la ravine commençait à monter. Juste une poignée et juste une fois. C’est pas un service communal quand même.

Je connais le passage. L’eau monte, c’est comme l’année dernière, mais en plus grand. Chaque année ça monte. Le niveau d’eau n’est pas plus haut. C’est le chemin qui est plus large. Ça fait que le danger est plus grand. Ça fait que le passage est modifié à chaque fois. Ça fait qu’il y a plus de morts. Mais là ça va. Je vais traverser, je regarde le lit noyé sous les flots. Je lis le relief caché dans les remous les creux les bulles. Je regarde cette femme qui s’engage aidée de ce jeune garçon. Elle a l’air de l’avoir déjà fait. C’est maintenant. C’est maintenant qu’il faut traverser. La nuit tombera et je n’ai pas de chemin de retour. J’avance. Mon vieux corps me précède. Lui qui est déjà passé par tous les états, je le veux solide maintenant. Je contracte mes muscles affûtés au travail des champs. à travers la semelle de mes souliers, je sens les pierres allégées par la force de l’eau. Sable mouvant, mais là il faut avancer. Un pas de travers, tu tombes, qui pour te rattraper ?

C’est n’importe quoi. En à peine quinze ans, le lit de la Ravine s’est élargit de 143%. Les pierres s’étendent maintenant jusqu’aux portes du village. Nous sommes tous assis sur la même branche et nous attendons qu’elle cède. Dans une heure, l’eau aura recouvert l’intégralité du lit et les roches les plus lourdes commenceront à se soulever. Elle viendront gratter le fond, libérant les suivantes. Avalanche de pierres cachées sous un flot de misère. J’en vois encore qui s’engagent dans le lit agité. Des morts de plus qu’on ne pourra pas enterrer.

Codicille — Intuitivement, je suis partie sur une description à la première personne, je pense que c’était plus naturel puisque je me suis figuré des personnages réels de ma connaissance pour tenter de décrire ce décor à travers leurs yeux et leurs problématiques.

8. Décor pour des corps


proposition de départ

Une grotte ou plutôt débarras. Un vélo suspendu, des toiles à moitié peintes. Des esquisses entassées d’amours non résolues. Et puis un lit au fond, couvert d’un vieux tissu. C’est la dernière chambre de la colocation. Demi sous-sol bon marché. Pas de fenêtre la lumière à quoi bon. éloge de l’ombre et du secret, une statuette aux pieds cassés couchée sur une table. Des crayons du papier des palettes non essuyées. Sergio une fois m’a invitée à entrer. En passant le pas on ne distingue plus qui des lieux ou qui du locataire. Le corps de la pièce engloutit son maigre corps usé et le mégot en bouche on le distingue à peine. Il fouille dans une malle immense et c’est l’âme portègne du fin fond de la ville qui jaillit à mes yeux.

Petite plage marseillaise qu’on découvre par hasard quand on n’est pas d’ici. Loin du fracas du centre-ville, elle abrite les amoureux qui croient trouver enfin le calme. Un bunker de béton souillé la borne sur un côté. On y a vu sortir une femme un soir nue et qui parlait une langue animale. Sorte de vie désincarnée qui progresse par à-coups. Le sable est confortable et le manque de lumière fait oublier les mégots les canettes les sachets. Et puis les rats aussi, on fait mine de les tolérer. La ville est ce qu’elle est, chacun s’y accommode.

Péniche lyonnaise. Cabine de pilotage et salle de restaurant que sépare une vitre. Deux lames de verre et une lame d’air suffisent à éteindre une ambiance. Dans la cabine rigueur et sérieux, dans la salle fantaisie et amusement. Tout autour des deux espaces, du verre encore puisqu’il faut voir c’est dans le prix. Le paysage qui défile, le dessous des ponts, les gens qui passent et leurs enfants qui saluent depuis les quais. C’est comme voyager depuis la fenêtre ou le balcon. Partout de la moquette bleue, celle qui est toujours aspirée mais nettoyée jamais vraiment, et qui peut-être est là pour rassurer les gens. Sur une moquette c’est un peu comme à la maison.

La montagne de Chabre est empruntée par ceux qui pratiquent le vol libre et par ceux qui restent à terre par peur de tomber.

Quinze mètres carré et trois de hauteur sous plafond. La petite chambre avait un côté fonctionnel. Modeste lit en cent-vingt contre le mur tapissé jaune, bureau en bois reconstitué de ceux que l’on achète en kit et qui se retrouvent dehors abandonnés, au bord d’une benne à verre, comme pour signifier au passant qu’il est à recycler et bienvenu chez vous. Une unique fenêtre dans la hauteur éclairait généreusement l’espace. Un mur qui n’atteignait pas le plafond dissimulait vaguement la douche, pourtant collée à la fenêtre et exposée aux regards, discrets mais certains, des voisins d’en face. Un rideau rouge opaque remédiait à cet inconvénient mais alors on ne distinguait plus gant de toilette et savonnette si bien qu’il fallait allumer le frêle plafonnier, maigre fil électrique duquel pendait une ampoule à économie d’énergie et qui n’éclairait rien et très mal, jetant un froid glacial dans les moindres recoins, qu’importe la saison. Sur le mur étendu qui s’opposait au lit s’agrippait un tableau de taille ridicule qui, plutôt que d’égayer la pièce, soulignait le caractère inanimé des lieux. Photo d’un coquelicot solitaire dans un flou d’arrière-plan. à voir la chambre dans son ensemble, on aurait voulu la basculer sur le côté, que la hauteur sous plafond devienne surface au sol. Ou bien il aurait fallu marcher sur les murs, réagencer la pièce sur sa meilleure face, y fixer lit et bureau, réorienter la porte et puis se doucher oui, mais à l’horizontale.

Le vieil escalier du Lycée Saint-Charles surgit depuis la rue mais on ne le regarde plus. Le temps a noyé son image dans une ruelle assombrie où l’on file le regard droit. Depuis l’intérieur du lycée on y accède en enjambant une barrière. On fait vite par principe mais personne ne vient jamais nous chercher. L’escalier massif et ses pierres chaudes protègent du mistral et des regards.

La cave faisait trois mètres par cinq. Une lumière froide émanait d’une ampoule suspendue par un fil dénudé et se reflétait sur le sol en béton ciré, tâché de rouge. La présence jadis d’un établi dans la longueur de la pièce se devinait par la forme des outils dessinés sur le mur mais on avait dû le retirer. La poussière en suspension tamisait la lumière, étourdissait les sens. De part et d’autre de la pièce, deux petites chaises d’enfant se faisaient face. Infime pellicule de poussière essuyée qui trahissait un passage récent.

La Ravine du Sud vomit des pierres. Chaque année un peu plus, et pourtant les mornes haitiens ont toujours la même hauteur. à croire que ceux du haut les fabriquent pour ceux du bas, et les jettent dans le lit par temps d’orage. Dans la vallée, la ravine est large, sèche et hostile. Un maigre ruisseau la descend qui devient torrent, quelques fois dans l’année. Alors si on s’approche, on entend le fracas sous-marin des pierres qui roulent dans le fond, et broient le malheureux qui s’est aventuré un peu trop tard pendant la crue.

Codicille — Je remarque que les espaces intérieurs ont été plus faciles à décrire dans le détail.

7. Ce qui suivit


proposition de départ

Elle inspira. La vitre du Citroen Berlingo descend mollement jusqu’au bas de la chemise d’uniforme du douanier qui lui demande de sortir du véhicule, et elle sait déjà ce qui va suivre, et elle regrette d’avoir dit oui à ça.

Elle expira. Le professeur pointe du doigt le fond de la cour de l’école, d’un oeil qui dit dehors avec un rapport, et elle a peur de ce qui pourrait suivre et de la main du père.

Elle inspira. Au creux des mains qui l’ont sortie du ventre, sa poitrine se gonfle d’air, inconnue matière qui s’étend tout en elle, et elle n’a pas idée de ce qui suit cet instant précis.

Codicille — Une première phrase inspirée d’un film que j’ai pour projet d’écrire. Les deux autres ont suivi une logique antichronologique.

6. Calendule


proposition de départ

Elle s’appelait Calendule Vairon.

Elle détestait ses parents pour ça. Un nom qui sonne comme une maladie de la chatte. Vous avez attrapé une forme bénigne du Calendule Vairon mais nous avons des traitements pour ça. Sortie de la bouche de la gynécologue et inscrite sur les registres d’état civil.

Calendule Vairon. Présente. Calendule Vairon, au tableau. Calendule Vairon, avez-vous fait vos exercices très bien merci. Calendule Vairon, lisez à vos petits camarades votre composition. Calendule Vairon, très bonne copie très bien documentée. Oui parce que les moqueries des mioches autour ne l’empêchaient pas d’être la meilleure de sa classe. Toutes matières confondues. Non pas qu’elle travaillait plus que les autres. Mais elle aimait apprendre et surtout captait vite. Ce qui l’animait plus que tout, c’était la géographie. Un jour elle quitterait Le Creusot et irait visiter l’Amérique c’est sûr. Ce qu’elle voulait, elle, c’était tracer jusqu’au nord de l’Argentine et rencontrer le peuple Mapuche. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, ce peuple l’attirait. Elle avait dû voir un documentaire très triste à leur sujet et se disait qu’ils avaient de bonnes têtes bien aimables. Elle voulait partir au front se battre à leurs côtés contre Benetton et l’accaparation des terres ancestrales. Elle se serait peut-être même mariée à un Mapuche si elle avait aimé les hommes. Quitter la moiteur des salles de classe aux haleines puantes de ses petits camarades pour la fraîcheur du grand air et de l’inattendu. Calendule Vairon se disait que peut-être en langue mapuche, son nom sonnerait plus comme celui d’une reine. Une qui aurait la trempe d’une Amazone et la grâce d’une Égyptienne. Calendula Vairón. Le Calendula c’est une fleur. Et tant pis si on le nomme communément souci. Le Calendula est une fleur qui suit le soleil et se ferme dans l’obscurité débile des gens. Calendula Vairón, c’était elle maintenant. Il y aurait un accent sur son patronyme et on roulerait le « r ». Vailon ça sonne comme vallon et si on le lit vite, on croit lire vaillant avec une faute de frappe. Une faute de frappe à la mairie, tiens d’ailleurs si seulement. Souvent elle en avait rêvé : et si une faute de frappe dans son patronyme avait pu annuler la filiation ? Etait-il possible de s’émanciper d’un arbre généalogique ? Quitter le tronc, oublier ses attaches, partir avec sa branche, se bouturer plus loin, dans un autre climat inventer des racines ?

Calendula Vairón n’attendait que le jour de sa majorité pour éclore, que le soleil enfin haut dans le ciel lui fasse oublier pour de bon ces années d’ennui sous des couvertures voilées qui peinaient encore à dissimuler la misère.

Codicille : Le nom de mon personnage est apparu. De là a découlé une sensation, un visage et le paysage autour d’elle.

5. règle d’acier


proposition de départ

La règle métallique entre les doigts. Des doigts lascifs et pourtant le pouce, chair tendre contre l’acier en opposition qui se promène sur les graduations, le bout de l’ongle qui sautille et gratte sillon après sillon, décrit les millimètres, égrène la distance. Un geste précis la dépose sur le papier. Un trait. Un dépôt de graphite dans le sillon du papier.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts joueurs qui cherchent à découvrir un secret. Le métal qui répond refusant la torsion. Des graduations inaltérables vrillantes mais qui toujours reviennent. Relâchement. La règle a retrouvé son plan mais les doigts maintenant la contraignent dans sa longueur. Un mouvement minime qui la force à flamber. Puis les doigts qui relâchent croyant avoir gagné. Mais la règle toujours revient à l’ordinaire. Ductilité et volonté de la faire flancher. Puis une mine de crayon qui vient tout apaiser.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts rongés qui pincent le plat de l’acier. La moiteur qui surgit de l’étreinte, laisse un dépôt mouillé sur le brillant de l’objet. La règle est maintenant posée sur le papier. Mine de graphite mal assurée. Doigts écarlates puis blancs qui appuient fort pour ne pas bouger. La mine au bord de l’arrête s’élance d’un mouvement mal ajusté.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts soignés qui présentent l’objet. Le réglet se décline en réglet standard en acier semi-rigide ou semi-rigide chromé ainsi qu’en réglet en acier à retrait avec une graduation de 0,30% à 2,5%. Ces produits possèdent une graduation précise, gravée en profondeur, facile à lire et résistante à l’usure. La règle posée sur le papier. Graphite. Mouvement fluide du professionnel qui connait son produit et le trait apparait.

La règle métallique entre les doigts. Deux doigts précisément, puisqu’une malformation de naissance l’avait privée de quelques terminaisons utiles en général. Dextérité surentrainée, pas de chute, jamais. Entre la chair musclée qui le presse, le métal droit, façonné froid, édité à l’identique, copie des copies de copies, délivrant la mesure du monde que toujours on imite. Modèle infiniment reproduit dans des mains esquissées au crayon de papier.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts sous pression chahutant nerveusement l’outil. Le regard planant de l’examinateur qui s’impatiente c’est sûr. Sous l’énoncé du problème un schéma auquel ne manque qu’un trait. Résoudre le problème. Résoudre le problème dans le temps imparti. Et les doigts maintenant font mine d’assurance et apposent la règle sur le feuillet immense. Subtile hésitation. Puis marqué d’un trait franc, ce qu’on espère au fond de soi être la solution.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts enserrant ferme l’objet. Tenue en suspension la règle se prépare. Léger va-et-vient pour mieux jauger sa cible. Silence et immobilité. Légère inspiration. Recul infime de la règle qui subitement s’engouffre vers la table. Plus la vitesse est grande plus le temps ralenti. Dans le temps qu’il lui reste, l’insecte averti s’échappe de la table, et va voler plus loin vers sa nouvelle cible. La règle vaincue posée sur le papier. Un brin de déception. Puis le trait de graphite recentre le sujet.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts de métal qui la tiennent en étau. Froid contre froid. Mais pas de sensation, pas de toucher. Vague souvenir d’un accident passé, la main-attelle de la main-fantôme imitant la volonté. Dextérité de la pensée qui positionne les doigts de métal bien droit sur la règle puis la règle de métal bien droit sur le papier. L’autre main bien vivante se saisit d’un crayon et d’un geste organique vient tracer la pensée.

La règle métallique entre les doigts. Des doigts automates qui la font osciller. Machinal mouvement bourré d’incertitude. L’esprit lui est ailleurs, concentré, et la main joue de cette distraction. Elle s’amuse maintenant à brasser l’air dans un mouvement de pendule. Le ploiement du métal froissant des lames d’air produit un son étrange. Sorte de cri liquide et rond. Et puis sans prévenir, le mouvement s’arrête. Et la règle d’acier rejoint ce qu’elle connait, silence et immobilité. Ne s’entendent alors plus que graphite et papier.

Codicille — Tracer un trait, un action simple que j’ai voulu décliner par le prisme de la matière.

2. Dembelé et l’enfant verticale


proposition de départ

Du dehors, Villeurbanne, un quartier.

Village vertical. Des familles agencées dans un confort ruralo-urbain. Bâtiment RT2012 qui crie mais pas trop fort sa singularité. Une coopérative du logement pour que chacun accède à une forme de propriété, compost et potager, invente l’âme d’un village mais le métro à côté.

En face les autres, des gens horizontaux, des familles agencées aussi, mais à l’horizontale, dans des barres HLM ou presque. L’accès à la propriété pour eux qui louent sous-louent squattent est un mot qu’on entend mais qu’on prononce peu. Un pied à terre oui mais leur pieds à eux se traînent dans des chaussures de sécurité, les corps éreintés, équipements de protection individuels. De la face surtout, pour ne pas contaminer.

Leur terrain à eux est aussi grand mais rien n’y pousse sinon de frêles arbres isolés. La pelouse est méthodiquement ravagée par les passages réguliers de l’entreprise d’entretien des espaces verts les jours de grand soleil. à croire qu’il existe des loges secrètes dans lesquelles se discute l’avenir des gazons, et qu’un complot immense s’organise en chaque coin des villes pour éradiquer le vert, en laissant croire qu’on s’en occupe. Supprimer la couleur verte, promouvoir la couleur terre. Terrain vert vertical face à terrain terre horizontal. Une petite barrière les sépare quand même. Petite oh pas grand chose, un enfant entraîné pourrait sans problème l’escalader. Mais elle suffit à délimiter la réalité. Premier des premiers des gestes barrière : surtout ne pas toucher. Surtout que les microbes horizontaux des enfants horizontaux ne sautent pas aux yeux verticaux des enfants verticaux. Et vice versa puisque les microbes eux ne subissent pas le fléau de l’inaccessibilité au logement, n’ont pas de dossier à remplir pas de garant à avoir, encore moins de caution à payer et s’ils rendent les lieux dans un état salubre le bailleur pourra bien s’estimer heureux.
Une barrière donc, sépare les aires de jeu.

Pourtant, le soir du 17 juin, à 19h12 précises, et alors que quelques enfants verticaux traînaient dans le jardin attendant l’heure du repas, le chat horizontal des locataires horizontaux du rez-de-chaussée du numéro 38 de la rue Antoine de Saint-Exupéry, tatoué N5423B et répondant parfois au nom de Dembélé, s’est aventuré entre les troisième et quatrième montants de la barrière horizontalo-verticale. Le chat, d’un poids de 6kg et 560g, curieux de ce que pouvait être une caresse verticale puisque n’en ayant jamais reçu, s’est approché d’un enfant horizontal de 12 ans répondant au nom de Liliane. L’enfant, qui s’est étonnée dans un premier temps de l’avenance dudit chat, confirme avoir apposé sa main sur la tête du félin en intrusion, et avoir répété l’opération à plusieurs reprises jusqu’à ce que l’appel de sa mère à manger l’oblige à cesser.

Mais le propriétaire du chat rappelant son chat exactement 23 secondes après l’appel de la mère aurait constaté l’intrusion et la mise en contact des deux mammifères. Pris de panique, il aurait crié à l’enfant de ne pas se toucher le visage. L’intégralité des voisins verticaux et horizontaux seraient sortis à leurs fenêtres pour prendre part à ce problème de responsabilité collective.
Du dehors, hormis les faits qui nous ont été rapportés par une source proche de la famille du chat, aucune autre information tangible n’a émané de l’affaire. Des rumeurs concernant la vaporisation du chat au gel hydroalcoolique se sont avérées sans fondement. Il est en revanche certain que depuis lors, le chat préfère les coins de terre horizontaux au coins de vert verticaux.

Codicille — Sombre histoire depuis mon balcon où j’observe les mouvements.

1. Comment je fais moi maintenant ?


proposition de départ

Farid se tient debout froid derrière le corps familial. Tantes oncles une poignée de cousins leurs enfants et quelques proches enfin. Sur le côté en marge celui seul des cousins que l’on ne voyait plus. Une chorale de gens en sorte venu chanter la déchirure ensemble oui mais les notes ne sortent qu’en dedans. Mutisme généralisé, mouchoirs froissés mouillés. Et puis les parents en ruine devant.

Farid s’est fait belle. Trait de khôl sous des yeux cernés, putain de toi qui est partie sans rien demander. Il a mis les belles créoles en acier brossé qu’elle lui avait offertes pour aucune occasion, parce qu’elle les trouvait belles et qu’elle savait que les boucles, il les portait mieux qu’elle. Farid a même pris le temps de lisser ses cheveux et tant pis pour ceux que ça dérange. Il devine bien les regards cachés sous les lunettes noires. Regards de gêne qui refusent d’accuser mais pourtant sa vie c’était ça aussi. Débauche et fête, ils ont bien lu quelque part que c’était une population à risque. Des risques il y en a à trainer en sortie de fête, rentrer à pied, elle Farid grande folle et son amie petite goudou genre mimi mais faut pas l’emmerder. Farid la trouve belle, mais le cercueil ringard. Quand ils seront seuls s’ils le sont un instant, il a déjà en poche la poignée de paillettes qu’il jettera sur elle pour la dernière fête. Et puis un coup de peigne dans tes cheveux qu’ils n’ont pas su brosser. C’est une coupe déstructurée bande d’embaumeurs à la con, ça veut dire le côté faut pas essayer de l’aligner avec l’autre côté. C’est fait pour qu’il n’y ait pas deux façons de te regarder identiques. Mais dans la salle aucun regard ne l’est.

La tante qui l’aimait bien ressasse en boucle que c’est dommage. Elle qui se demande si son coeur ne va pas la lâcher, elle regarde avec douleur le corps de son sang, seize ans déjà qu’elle a perdu sa mère et maintenant quoi si ce sont les enfants qui s’en vont ? Elle fixe les yeux fermés cousus, le visage relâché distendu et c’est sa propre mort qu’elle observe en plus grand. L’oncle à ses côtés qui n’entend plus depuis vingt ans. Il devine bien les conversations chuchotées et bien content, lui dans sa bulle insonorisée de ne pas être l’oreille à qui on les dépose. Il l’aimait bien la gamine, et puis ça lui aurait passé. Ces bêtises de la jeunesse où on essaye tout ce qu’on croit interdit. Elle aurait trouvé un homme bientôt c’est l’âge. Faut pas laisser les femmes seules trop longtemps. C’est ce qu’il se disait des années bien avant.

Devant lui un jeune cousin que l’on avait autorisé à venir. Il faut bien qu’il comprenne ce que c’est. Ses soeurs trop jeunes à qui il pourrait bien tout raconter ? à peine assez haut que le haut du cercueil il a bien vu que c’était elle. Il voudrait voir encore mais sa mère, plus tôt, l’en avait assez vite éloigné. C’est quand même pas facile de la voir comme ça.

Le père au visage serré retient tout mouvement. à l’intérieur de lui une crampe qui pousse. Comme un repas mal digéré mais plus haut dans le ventre. Lui ne sait pas ce que c’est. La douleur il connait, mais les coups durs d’habitude s’arrêtent sur la peau. Et puis on ne sent pas si fort quand on les voit partir. Douleur par l’intérieur. Il regarde sa femme qui déplie son mouchoir. Quelle chance elles ont, les bonnes femmes de pleurer et il se dit que ça doit être ça qui remue là-dedans, un flot de mer salée qui s’il s’agite encore sortira par les yeux comme quand on est enfant.

Une proche amie de la mère, qui avait fait le déplacement, voudrait poser sa main sur l’épaule amie mais la mère aussitôt lui tombe dans les bras. Elle ne parlera pas, du moins pas maintenant mais demande aussitôt à sortir un instant.

Une belle-soeur voudrait se rendre utile. Oui elle voudrait pleurer aussi mais elle se retient, ce serait déplacé, après tout la cousine elle la connaissait peu. Elle l’avait vu trois fois, toujours chez les parents, échangé deux trois mots au sujet d’une chaise, puis ils étaient rentrés, quatre-vingt kilomètres, les enfants excités, voiture alcoolisée, le mari qui la suit.

Farid regarde maintenant le cousin à l’écart, celui qui n’a encore rien dit avec personne, qui se tient là dans l’ombre comme on attend son tour. Stanislas il s’appelle. En appui sur les pointes, le corps élancé, vers l’avant, comme prêt à se rendre, ou prendre la parole, ou sortir à jamais. Farid observe. Petit bijou à l’oreille, barbe taillée, un bracelet, une posture dans le corps, plus tard il ira lui parler. Se taper ton cousin le soir de ton enterrement, ça t’aurait fait marrer. Si tu pouvais bouger de ta boîte c’est sûr, tu nous aurais présentés. C’est toujours plus facile avec un équipier tu disais ça souvent, alors comment je fais moi maintenant ?

Codicille — J’ai la sensation d’avoir trop forcé sur l’écriture. à vouloir fatiguer le texte, je me suis fatiguée moi-même, pour suivre la consigne mais aussi pour le rendre autonome en quelque sorte, mais je sens qu’il s’épuise au lieu de se renforcer.

 



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1ère mise en ligne 20 juillet 2020 et dernière modification le 23 octobre 2020.
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