le roman de Nathalie Villatte-Lafontaine

 bio et liens

15. Constat, et triptyque


proposition de départ

Un gros et grand môme qui n’a rien d’un môme. Hors gabarit. Il ne regarde personne. Nul ne peut croiser son regard, fixe et immuable, à un mètre du sol. Il se traine, soupire, sue, exécute misérablement son quart de tour pour rentrer. Ses pieds dodus dans les savates deux doigts ne se soulèvent pas du sol, ils lévitent. Les vêtements flageolent autant que la chair. Le mouvement semble inhabituel chez lui, l’effort toujours à l’extrême limite du surmontable. Sans lever les yeux, il avance néanmoins avec une détermination coriace, à son rythme. Il sait ce qu’il veut : la place tout au fond près de fenêtre, où un marmaille a déjà posé ses affaires. Il se tient devant l’autre môme et ne semble regarder que sa glotte. Mais droit sur ses tonneaux de cuisses formant un X grotesque avec ses jambes, il possède tous pouvoirs. L’autre dégage sans un mot, mais visiblement impressionné, et doit prendre une place devant. Et lui s’installe sans la moindre émotion passée sur son visage tout en ballon. Il prend un long moment à trier des barres chocolatées dans son sac. Ces gestes seront répétés plusieurs fois dans l’heure. Et dès la sortie, le pas de porte à peine franchi, quatre d’entre elles partent dans une salve de moins d’une minute.

Posé dans sa couenne, son gros corps se détend, s’amollissant plus encore, et ses grasses balles joufflues perdent un peu de leur rose écarlate. Son nez paraît ridiculement petit au milieu et le pli du menton avale sa bouche minuscule. Cependant, son regard brun ne brille pas du tout. Terne, voilé, perdu dans un ailleurs mystérieux. Ses yeux sont peut-être tournés en dedans ? Ils restent mi-clos, flottant dans le vague du mur décrépi sous la fenêtre, quoiqu’il se passe autour de lui. Las, impassible, distancié, cynique même ? Tout cela est improbable, pas à onze ans, ce n’est pas possible !

Constat : après plusieurs jours de pratique, cet « enfant » fait son boulot d’élève comme demandé. Le niveau est certes faible, sans être franchement alarmant, il n’y a donc pas de raison d’en faire tout un plat. Certes. Mais jamais on ne peut croiser son regard ! Il engloutit le budget hebdomadaire en barres chocolatées d’une famille en une moitié de récréation ! Il ne répond à nulle question, sauf par un vague plissement de menton pour « non » et un haussement du sourcil gauche pour « oui » ou « peut-être »
Décision : convoquer les parents. Pour comprendre. Pour avoir une vision plus large, une réponse aux mystères. Par voyeurisme peut-être, mais surtout pour chasser le trouble envahissant face à cet enfant hors tout ordinaire.

Le triptyque est sidérant. Ils s’avancent tous les trois d’un même pas glissé, le couple de géants obèses précédant leur progéniture. Pas un sourire, le même regard vitreux au dessus du sol, tels des zombis. Les chaises ne sont pas adaptées à leur corpulence, ils restent debout, seul l’enfant s’assoie.
Oui, il aime l’école. Non, il n’est pas diabétique. Non, il ne pratique aucune activité physique. Oui, l’activité préférée de la famille, c’est la télévision. Et la cuisine. La mère sort quatre barres chocolatées de sa poche, distribue, et me tend la dernière. Plus un mot. Seuls les bruits de mastication habitent la salle de classe.

Codicille : sujet difficile après Bartleby, mais ô combien nécessaire dans la construction romanesque, comme c’est si bien dit dans la vidéo ! Me suis inspirée de la nouvelle de Carver (excellemment) lue par Vincent Francey il y a une dizaine de jours, et d’un gamin que j’ai effectivement eu en classe, en forçant le trait. Désolée de parler boutique ici, mais comme je n’ai que trois textes d’archive dans l’atelier, c’était plus simple pour moi de piocher dans le réel –- ou comment contourner la difficulté !

14. La gâchette facile


proposition de départ

(Salle de bain, une ampoule cassée, bruits de lavage de dents, reflet pas très net de tête baissée dans le lavabo)

... Hep !

(brusque arrêt des bruits de lavage de dents, yeux écarquillés devant miroir au tain piqué, cherchent affolés à droite à gauche, volte-face même si c’est complètement con puisqu’il n’y a rien d’autre dans le reflet que ce qu’on s’attend à y voir)

... Hep !

… mais ne cherche pas, tu ne peux pas me voir

… ah, du moins, j’ai ton attention.

Oui, c’est ça, crache un bon coup, c’est dégueulasse ton dentifrice.

Non non, pas de question à voix haute, je peux très bien percevoir tes mots débiles sans que tu n’aies à parler.

D’ailleurs, t’auras beau essayer, aucun son ne sortira de ta bouche de cafard à demi crevé. Pour un temps suspendu par la magie de la physique, je peux déblatérer à mon aise sur qui je veux sans être interrompu.

Ah ! Tout de suite « Qui » ?!

Tu ferais mieux de demander « Quoi » ?! Mais non, tu n’as pas envie de te coltiner ma charogne en putréfaction et son lent redevenir atome, personne ne peut en avoir envie, pas même les candidats au suicide, je te l’assure !

Au reste, peu importent la forme et les moyens, je ne suis qu’une voix que ne tu connais pas …
Ou juste par vieux ouï-dire …

Allez coquille d’oeuf pourri, on va jouer aux devinettes :

Tu portes mon nom, mes gènes et tu as mes yeux … mais je ne suis pas ton père.

Ok globule, tu piges ?

C’est ça … Pierre … l’inconnu le traitre le maudit et quoique tu t’en défende, ton grand-père !

Pas la peine d’avoir cet air ahuri !

Ce que je fiche là ? Tu as bien ressenti quelque chose toute à l’heure au moment où la tôle du toit a fait un « Bang » accompagné de craquements de poutres … c’était un tremblement de terre, si si, 4,4 sur l’échelle de Richter ! Tu vérifieras si tu veux dans les journaux. Mais quand la terre tremble sous tes pieds, des failles invisibles s’ouvrent un peu partout dans l’espace-temps. Je suis passé par là, c’est tout !

Non, bien sûr que tu n’as rien demandé, pas plus que moi. Mais tu poses trop de questions, tu brasses trop de vieux trucs, tu convoques, tu réveilles, comprends-tu ? Les morts, c’est fait pour dormir en paix et tu me déranges ! De plus, tu compromets mon Salut chez le grand Oubli. Alors je viens une fois pour toutes avec une bonne grosse Vérité te clouer le bec.

Voilà, contente, face de carpe ? Je peux la dire mon histoire ?

Ça commence comme pour tout un chacun gamètes qu’on nous dit don de Dieu une minuscule ville de Dordogne déjà mal parti maison de ville en pierres jaunes dedans un lit deux petits petits bourgeois ridicules empêtrés dans des vêtements de nuit blanc immaculé beaucoup prié aux mains glacées lui inspecteur des impôts et elle une Folcoche en puissance — ce sont ses yeux dans nos gènes dommage pour nous

Un arrangement pour éviter l’opprobre et une dote plus intéressante que ses yeux ou son cul

Plus tard un frère seule joie pour mon cœur tendre et mes grands yeux imbéciles cherchant l’amour partout où il n’était pas

Père absent avec maîtresse Mère sorcière dira ta grand-mère pas tort
Violence sourde et perverse amené à confesse deux fois le jour marcher à genoux derrière les rideaux bleus ankylosé sur les marbres du couloir doigts enfoncés à coups de baguette humilié rossé pour des bagatelles d’enfant personne personne sauf le bon curé

Envoyé grâce à lui au Petit Séminaire chez les jésuites pleure mon frère laissé seul avec ce monstre et vraiment froid très froid cassé glace dans l’unique lavabo du dortoir petit frère au chaud mais

Samedi dimanche prétexte les Textes Sacrés et mon curé abandon du petit encore mais vient la vocation et plus personne m’emmerde

Très pieux élève studieux suis pourtant timide et non liant mais bouillonnant dans ma solitude

Ignace et le bel orgue font leur chemin

Endurci et instruit je veux être le missionnaire et l’organiste des Confins mais c’est la guerre où partent les plus robustes les plus nerveux rejoignent le Général et moi me découvre d’une lâcheté sans nom malgré de grandes ambitions fiévreuses

Un dimanche mon cher curé me présente la petite Micheline à la fin de la messe et son air effronté me trouble

« Ah Pierre Villate-Lafontaine Laissez-moi vous dire ça me démange depuis longtemps aussi vous êtes là et c’est vous merci mon bon curé mais diable vous chantez horriblement faux Pierre c’est une offense à Dieu marmonnez étouffez-vous mais par pitié ne chantez plus »

C’était sa déclaration. Je ne chantais plus et me mis à la fréquenter.

Fiançailles dans cour de ferme poules sur la table notre curé ses parents pétainistes les miens ont décliné mais bague diamants offerte par mon père et fini dans l’atelier d’Albert torchés tous deux à dégraisser les aérateurs de Potez 25 avion de reconnaissance de l’armée française plus vraiment vendable en cette fin de guerre petites pièces de tôle où je voyais rétrécir ma vie et oh merde qu’est-ce qu’elle me ballonnait la Mich avec son romantisme à la fais-moi-un-livre-tout-debout la poisse mais seule perspective de me libérer du joug du dragon

Mère oblige d’un coup à reprendre la bague « Tu ne la mérites pas » ai dû dire à la petite éplorée arrachement honte lâcheté qui ne me quittèrent plus et cette petite dose d’empathie pernicieuse pour Mich

Mariage quand même contre l’avis de Mère d’une joie feinte mais le pays était en paix sans doute réjoui

Bien fallu rentrer dans le corps d’un homme travailler à suer baiser sans désir et se coucher lourd de vivre

Ultimatum de la Mich engrossée Ta mère ou moi

Déboulâmes au sud Provence senteurs de thym et de lavande et tout le monde dans l’atelier d’Albert

Vint le marmot ton père ses cris ses faims les nôtres d’un côté la nouveauté d’un chiot de l’autre un abîme aux rebords bien glissants Mais la Mich et ses histoires ses grands espoirs son abyssale naïveté m’ont raccroché aux pitons de la Foi par une empathie mal façonnée
Soudain Joker de Dieu ! Une vieille tante vient de mourir très loin et lègue son tout à la Mich nièce préférée

Oui, t’as capté crapaud, la Brésilienne au Paris des années folles qu’a envoûté le frère d’Albert puis rentrée chez elle avec le magot, la garçonne exotique qu’a convaincu la Mich des cheveux courts, une fazenda qu’elle avait, un beau domaine de plus de 10 000 hectares et des chevaux là-bas, qu’elle disait dans ses lettres ! Ça datait de quelque temps mais ça transpirait de vrai tous ces détails ...

Ni une ni deux volutes d’idéaux aventures résurrection nous partirions tous les trois

Pas moyen de tirer un sou d’Albert même garder le chiard pendant qu’on trime pour le plus offrant les vieux veulent pas crevures de bourges du Nord exilés ruinés par l’Allemand pleurnichant leur misère et pingres jusqu’aux ongles du bas de laine des aérateurs

Des mois à s’user les reins pour juste un billet

Je partirais donc seul empocher l’héritage sur procuration de Mich et enverrais de l’argent pour leur traversée

Nul souvenirs de mon périple qu’une exaltation perpétuelle d’embrassades d’inconnus et de sermons enflammés sur la Grâce jetés à la face des migrants sur le pont des pauvres ou dans les gares sans presque rien manger ni dormir nourrit de ma seule substance en combustion

Au bout de ces miles et kilomètres hallucinés mon ombre en feu face au notaire parlant un français approximatif le long chapelet des dettes à régler pour récupérer les trois hectares de terre aride et les planches d’une cabane en ruine

Ah oui ! Bien sûr nul ne savait, juste le village. La tante était une fille d’épicier, illégitime et mythomane. Elle a volé la caisse et s’est enfui à seize ans pour la France. Tout dilapidé au retour dans des fêtes grandioses censées lui apporter l’estime dont elle avait tant manqué. Finie folle à l’hospice pendant que les gens du village pillaient les restes de sa cabane.

Failli le tuer

Nuits en cellule à délirer à en crever puis jeté coups de pieds dans la poussière de ces terres étrangères comme une vermine de canidé puant

Ai pris quand même l’héritage me foutais des dettes pas solvable

Ai redressé trois planches pour passer la saison des pluies

Derniers sous dans les timbres des lettres à Mich mais surtout dans le Cachaça local aux vertus d’oubli

Tant à noyer au fond du verre fureur rancoeur ressentiments poisseux un Dieu immonde ma saloperie de mère la petite Mich son bagout dégoûtant et l’excroissance toujours malade qu’on avait fabriquée et ces rêves de grandeur à bousiller une fois pour toute tout au fond des verres et toujours remplir vider vomir au début puis plus du tout et plus jamais séparé de ma bouteille
Oubli du corps surtout enragé acharné rompu sur cette terre ingrate n’a jamais rien donné alors travailler aussi dans les fazenda des riches les vraies celles qui avaient façonné les fantasmes d’une vieille folle

Appris les jurons portugais avec les poivrots

Dernière lettre à Mich où j’inventais une histoire de femme reviendrais pas fallait divorcer pour qu’elle et le têtard retrouvent aussi leur liberté ça se ferait par courrier des avocats je n’étais pas si mauvais encore juste avide de ma propre perte

L’Océan Atlantique au milieu

Et voilà où les chemins se séparent, vermisseau ! J’imaginais bien la douleur de la Mich les questions du petit, mais que veux-tu, le climat de ces terres lointaines m’a dégraissé de toute pitié, de tout espoir, de tout amour y compris pour moi-même. Seulement disparaître et trouver la force d’en finir. Mais ce n’est pas si simple quand la lâcheté est vissée dans tes tripes plus sûrement qu’un crabe !

Alors ne mourir qu’à moitié

Travailler comme un nègre sous les regards amusés des riches propriétaires sans sourciller

Se faire un corps tellement dur qu’il devient presque insensible

Totalement même lorsqu’imbibé

Donne des coups et en prends tout autant
Plus facile sur les femmes qui me rendent mauvais et j’aime ça

Ressentiment dégueulasse rage sourde amère mêlés au Cachaça me tiennent lieu de sang

Mon devenir épave est tout tracé

Je n’ai aimé

Qu’un chien borgne

Qui m’a léché jusqu’à l’éveil

Un soir de bagarre

Et chaque fois il me retrouvait amoché aviné abject la gueule dans la poussière et le vomi

Me léchait le visage pour que je ne sombre pas trop loin

Lapé rappel d’une vie bien étrange

Lui m’a aimé vraiment sans condition

A lui seul mon cœur saignant s’est ouvert

Des amours chiennes j’ai eu

Et des rejetons

Des belles à s’en damner à amocher mais c’était déjà fait

Lui pas loin des couches éphémères

Mon frère Mon fils Mon âme pure

Au pied de ma paillasse de fanes

Aux immenses collines de caféiers où j’étais venu faire fortune et me retrouve esclave

Cao de Louco chien du fou

M’emmène un jour au delà des barrières de mes trois hectares

Et fouisse la terre graveleuse sèche détestée

Je deviens Cao je sens le fumet de gras noir oui il faut

Champ d’un collègue de bar

A la gâchette facile

Déjà midi et un litre de Cachaça

C’est dimanche il y a les cloches au loin

Courir et ramener les outils

Percer pelleter violer cette sale terre

Dis tu vas le donner ton trésor pour un maudit

Et la petite tâche de bleu intense se fait large et noire

Ma deuxième chance

Au bar le collègue est cajolé tournée sur tournée

Et demande à jouer aux dés

Nos cruzeiros sur la table

Le meilleur des Cachaça un parfum d’arrivisme parfait

Toute la nuit je le chamaille

J’ai dit Ton terrain contre le mien

Il y avait témoins et les dés

Et le lendemain le notaire de la ruine me fait propriétaire d’un gisement de brut secret

Dû écumer les environs à cheval loué avec Cao aux trousses

Sans boire tout l’argent dans le cheval

Trouvé un nègre en périphérie de la grande ville il était magnifique et avide avait tout compris de l’extraction et n’oserait blouser un blanc avec ces yeux-là
Et à Salvador même s’ouvrirent pour nous des ponts d’or dans les banques déjà dévoyées en un pays si jeune

Mon terrain racheté et tous les autres autour jusqu’à la fazenda esclavagiste je les ai tous broyés

Nous fûmes amis le nègre et moi des vrais je ne m’y attendais pas humiliations et rages communes revanchards et débauchés, créer, détruire, jouir et s’enivrer de nos crimes

Nous contemplâmes la grande misère aux lisières de la ville comme des amateurs de monstres de foire nous gorgeant de champagne de France et riant des singes jusqu’à forcer de pauvres mères à prostituer leurs filles

Dû le faire assassiner

Aimé presque autant que mon chien

Cao fini crevé lui aussi sur un tapis rouge bien épais qu’il n’avait jamais osé rêver et moi là à lui soutenir sa tête jusqu’au dernier souffle voir son seul œil me fixer de gratitude et se voiler

Plus seul que jamais

Mon aigreur devient immense ronge mes intérieurs autant que l’éthanol combustible adoré comme le pétrole

Me prends pour un nabab costume crème gants chapeau assortis l’œil vainqueur déjà mûr ensorcelle

Je me pique de salons m’invente plusieurs vies plusieurs noms plusieurs chiens
J’empeste l’alcool haut de gamme et le cigare racé

J’amuse par mon cynisme et mes sermons blasphématoires

J’attire toutes sortes de femmes ma richesse et mon âme noire captivent envoûtent dépravent

Je fais et défais les carrières les vies des petits satellites ou parasites
Tout n’est que jeu et ennui construire démolir briser les jouets

Dû faire assassiner le notaire aussi

Mon frère l’avait contacté trop risqué

Mon frère ne fit rien de sa vie que devenir citadin et pédé ce qui en soi suffisait pour éloigner définitivement Père Mère

Jamais n’ai retrouvé cette affection primaire pour l’enfant qu’il était broyée la fibre avec les remords devenus venin

Oui j’ai dû me fendre d’une correspondance avec lui où j’entretenais mon roman de pauvre paysan vivant avec une pauvresse, le même que j’avais servi à Micheline, à qui il donnait des nouvelles à n’en pas douter

Là-bas sur le vieux continent seule demeure cette version des choses

Ici je brouillais les pistes pour rendre ma succession impossible

Nul n’aurait un sou ni ton père ni mes bâtards ni même mon frère lignée pouillerie maudite et détestée

Ai tout jeté par les fenêtres

Et puis j’avais une cirrhose et autres habitants à nourrir

Mes dernières volontés furent d’être balancé dans une fosse commune du côté de la favela de Salvador avec Cao qu’il faudrait déterrer du patio un peu de vermine aimée ma compagnie chez les anonymes

Ai payé cher croque-mort notaire véreux mais été exaucé.

Alors voilà, prurit de descendance, qu’est-ce que t’en dis de mon histoire ? Bien sûr que ton père et toi avez rêvé du trésor brésilien, ne le nie pas. Ça casse bien, n’est-ce pas ?

Quoi ? Moi, « mâche-merde vaniteux insignifiant » ? Mais qui es-tu, petite fiente nauséabonde pour te permettre de me juger ! Tu n’as rien compris, ça ne m’étonne pas.

Tu voulais reconstituer le chaînon manquant, tu voulais du sens, et bien tu en as du gros, du lourd maintenant, viens pas te plaindre !

Je suis solaire dans ma bile noire et ne rayonne que pour pourrir la vie de mon sale lignage, ça te va, parasite ? Revenir titiller les gènes dépravés qui sommeillent en chacun de vous me régale.

N’essaye pas de parler, j’t’ai dit !

Au prochain tremblement de terre là-bas en France, j’irai voir tes nièces, puisque toi tu as eu la décence de ne pas te reproduire. Oh si petites et tendres encore toutes les trois, je sens que je vais bien m’amuser !

Cesse ça tout de suite, tu vas rouvrir la brèche et je n’ai pas fini !

Arrête assez

… orifice putride charriant escarres dégoulinants, narines d’os dont dégueule le vomi de ton existence miteuse, logorrhée cloacale bouffée par les cochons, côlon incendié du feu de la Mort-qui-tue, étron de trop qui explose le sac à merde, raclure de chiottes à la turc, abcès purulent dans ta gueule de squale pourrie, déjections de mouche à merde et vers grouillants te rentrent éternellement par tous les trous, chat sauvage sur ton cul d’hémorroïdes ô combien nombreuses, sangsues pompant ton fiel au sein de ta mère la chienne ...

(grand « Bang » dans la tôle du toit)

Codicille : D’abord « Bobock » qui m’emmène au « Sous-sol », où j’entends la voix d’Artaud vociférer à la radio. Suis remontée avec ce grand-père inconnu sous le bras. Il y a aussi des réminiscences du film «  There will be blood ». Tout ou presque était à inventer. Le tremblement de terre, lui, était bien réel lundi soir !

13. toujours un ailleurs


proposition de départ

le fait qu’ici c’est toujours un ailleurs d’autrefois, le fait qu’il suffit d’un et tous les coqs ici se mettent à chanter à trois heures de l’après-midi, le fait que chaque case ici a au moins un coq la cour, mais plutôt trois ou quatre, quand ce n’est pas coqs-combat, le fait que Lucas voulait te vendre en classe les coqs-combats de son père décédé, parce que lui, il voulait être mécano-boxeur et c’était pas son affaire, le fait que ça te ramène toujours ici, c’est-à-dire ailleurs, le fait qu’ils chantent aussi à trois heures du matin et qu’ils réveillent les chiens, ceux de garde dans les cours, les roquets à sa mémère, les Royals Bourbons bâtards certifiés locaux errants dans le chemin, les borgnes les éclopés les agressifs qui gueulent à la mort, le fait que jamais personne n’appelle la fourrière, partie du paysage, le fait que les faits sont indéniables mais de plus en plus soumis à vérification, le fait que tout dépend de ce qui vérifie, le fait que tu as entendu dire que l’on vivait dans une nouvelle ère, celle de « post-vérité », le fait que les faits, il faut bien s’en accommoder, le fait que tu tournes toujours le dos à la télé quand le flot des faits advient à l’heure des informations n’empêche pas que tu perçoives, même oreilles bouchées, le fait que tu vis plus à l’intérieur qu’à l’extérieur, et encore plus à l’intérieur de toi qu’à l’intérieur de la maison, le fait que tu n’as rien trouvé de mieux pour t’isoler du monde que les livres et qu’ils te le ramenaient en pleine gueule, le fait qu’il faut être un individu social pour pouvoir gagner ta vie, le fait qu’il y a exception pour les enfants, ils sont vrais et ils ne t’emmerdent pas, c’est pas les tiens, le fait que tu n’aies jamais eu d’enfants fâchées avec ta copine enceinte pas comprendre mais c’est temporaire, sûrement temporaire, le fait que quand on te demande pourquoi tu n’as pas eu d’enfants, tu préfères répondre que tu es une sorcière et que tu les détestes sauf à la sauce tomate, le fait que le chien les chats chez qui tu habites ne t’emmerdent pas non plus, le fait que dehors juste à quelques pas tu vois l’océan, et le joli cardinal perché de côté dans les bambous comme tâche de sang écarlate dans le vert perpétuel, et les trois chats qui le reluquent aussi, le fait que si l’océan oscille un tout petit peu c’est calme et c’est le silence, tu es trop loin pour l’entendre, seul le son toujours pas familier de ta voix sous ton crâne, le fait que ce n’est qu’un ensemble aléatoire de connexions neuronales dans tout ton corps qui s’amuse avec des symboles, mais tout de même ça se passe surtout en haut sous les cheveux, le fait que tu adores couper les kiwis en deux comme un étrange cerveau dont tu jaugerais l’intérieur, le fait qu’on t’a dit à la fac que le poème « les grenades » de Valéry avait été écrit après une longue contemplation d’une photo de Baudelaire avec son front proéminent, le fait que tu aurais préféré une grenade mais c’est pas la saison, le fait que tu manges un kiwi sur le plan de travail de la cuisine te force à regarder un peu autour de toi, sinon tu ne regardes que tes pieds, ton écran et l’océan, le fait que c’est pas mal l’écran car avec l’agrandissement des polices, tu peux lire à nouveau malgré tes mauvais yeux, le fait que c’est ce que tu te dis quand ton regard se promène sur le grill-pain le four micro-ondes la cafetière, tous chromés venus de la déchetterie et réparés, le fait que chien et chats sont tout aussi récupérés, le fait que tu te diriges encore vers ton bureau, vieille table de cuisine antique en châtaignier buriné achetée rien du tout au cul d’un camion de gitan il y a vingt-cinq ans couverte de cendres de poussière de miettes de tabac de poils chien chats mêlés, tu souffles dessus de temps en temps, le fait que l’Ecclésiaste avait des préoccupations de ménagère, le fait qu’on dise « rien ne se perd, tout se transforme » te laisse toujours perplexe, le fait que les trous noirs peuvent fusionner, le fait qu’il n’y a probablement pas de limites à l’univers, sinon il faudrait un mur de rien pour qu’il s’arrête, le fait que tu as de grandes affinités avec ta carcasse bientôt défunte, c’est rassurant,

Codicille : recommencé plusieurs fois parce que la consigne était complexe avec, selon moi, plusieurs tiroirs : d’abord problème à définir « fait », puis difficile question grammaticale non tranchée du subjonctif ou de l’indicatif, et puis les faits comme ce qui cogne à l’intérieur à l’extérieur (souvenir, choses mentales, certitudes...) difficile à ordonner sans donner l’apparence d’un ordre quelconque. Et puis je voulais garder le « tu » que j’avais employé dans le # 13 comme instance de 1ère personne.

12. sous le lit


proposition de départ

couché sous le lit dans le noir personne pour venir t’y chercher maintenant ni homme ni bête pas plus que père ni mère tu peux allonger déplier doucement tes jambes flageolantes encore un peu aussi tes bras et les fourmis vont s’en aller tu peux aussi ouvrir la bouche prendre un peu d’air goût poussière et même tenter ouvrir les yeux font mal à force de serrer paupières barricadées ne surtout pas voir sinon ça va exister ne pas laisser entrer rester fermé clos recroquevillé serrer les fesses aussi tout orifice obturer claquer volets verts partout grincent trop fort à chaque fenêtre trop de dehors faire un effort de toute une vie ouvrir les yeux c’est noir mais c’est ton noir et la poussière aussi tranquille

seulement les lattes de pin blond qui accrochent la poussière au dessus de ton crâne figés les yeux ne voient goutte mais devinent les lattes de pin blond comme quand tu t’étais mis dans la caisse longs rectangles granuleux dessus dessous côtés pas larges mais planches disjointes entrecoupées de monde voir ne pas voir cage pas cage un lieu tout à toi et personne ni homme ni bête ne t’a trouvé comme ici non plus car tu t’es arraché à temps roulé si vite sous le lit mais tu n’es plus inquiet outre mesure les lattes t’apaisent et te laissent attendrir le corps dur tendu parce que reste tu sais connais tu sens pas besoin de vérifier et la mollesse coule dans ton sang des pieds tête cœur foie coudes doigts mains orteils gelés mais paupières chaudes rondis ton dos rigide et coule tout de courbes dans la chaleur des paupières

il fait noir doux maintenant tu fais le tour de ton corps os muscles organes et peau parcelle par parcelle fragile enveloppe qui sent mais ne protège qu’à peine et tu ne perçois presque plus rien sauf un goût de métal mêlé de cornichon dans ta bouche il faut refaire le tour élargir un peu le champs d’action vrai plus rien ne bouge et pourtant le monde est là dessus poutres cryptoméria et vieille tôle galva cloutée dessus pas voir savoir tu entends le vent s’infiltrer siffle rauque pas peur juste un peu ton savoir te dit pas tempête et pas homme ni bête et alors tu passes au dessous linoléum imitation mélaminé gris foncé rayé façon lattes encore sur lequel ton corps encore raide en surface mais mou dedans a l’apparence de s’endormir dur sol dalles plancher agglo planches toujours dormir peut-être juste un peu dans le noir doux entre les lattes sur les lattes si seulement épaules hanches genoux chevilles s’enfonçaient un peu dans le mou de la nuit

nuit hurlante soudain soudain violée explosée torturée perforée hachée menue tout sang dehors dans le temps de chaque profonde blessure mais sans temps qu’un seul corps infinie souffrance infini présent du corps annulé infini cri hors de tout souffle de vivant autre chose dont est pris le corps sans carapace donc tout de mou tendre et frêle du vivant dormant rêvant doux peut-être du petit être disparaissant que n’a-t-il construit des murs plutôt que planches que valaient ces barricades de peau de planches de mots légers volets mal fermés mais verts avec des lattes pleines de mots que vents même pas debout emboutissent pulvérisent disséminent en même pas poussière n’est plus rien qu’un amas de chair plus organisé du tout même les os qui frottaient sur le dur du plancher pas moyen d’en faire les lignes ni le tour pas vent ni homme ni bête l’horreur et n’être plus

et la bête ni l’homme repu ni plus personne ne dira plus rien de l’ombre tapie sous le lit qu’était en vie pourtant ça le valait bien pourtant mais c’est fini

Codicille : déjà s ’affranchir du poids de « Comment c’est » déstabilisant, puis pensé au « Tu » de Un homme qui dort de Perec, et les terreurs nocturnes qui poussent à fuir se cacher sous son propre lit. On ne sait pas si c’est un homme ou un enfant, car la peur n’a pas d’âge. Tentative de se tapir au fond de son propre corps pour se protéger, en vain.


page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne 20 septembre 2020 et dernière modification le 3 octobre 2020.
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