#00 | le point de vue du grutier, les textes

- le sommaire complet du cycle ;

- la proposition le point de vue du grutier (jumelles de Marcel Cohen) ;

- nota : en prologue au cycle qui commence, cette proposition est ouverte à toutes & tous, envoyez nous vos contributions [1]... et bien sûr, si envie de plus, s’inscrire !

- les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes, elles seront reçues jusqu’au 10 décembre.

1


L’homme monte en haut de la tour, en haut de la grue. L’homme monte plus haut et ce qu’il voit d’en haut, c’est ce qu’il était en bas. Il a pris avec lui la paire de jumelles avec laquelle, enfant, il regardait les oiseaux du jardin. Il braque ses yeux sur la ville. Façade d’immeuble aux lourds rideaux tirés sur un salon qui reste dans l’ombre, voilages légers qui masquent une cuisine intégrée, équipée, confort moderne, vitre opacifiée d’une salle de bain où se devine à peine une silhouette nue, homme ou femme, dans une intimité floue, balcon abandonné, juste une table de métal mordu par la rouille, deux jardinières à la terre desséchée, un cheval en plastique à roulettes marbré de gris, une guirlande de Noël oubliée. Tourner la tête, refaire le point. C’est le jardin public vide au petit matin. Des bancs délaissés où viendront bientôt s’asseoir de jeunes mères de famille, bambins braillant vers les toboggans, hurlant aux balançoires. L’après-midi des vieillards souffreteux y prendront leur pause ; à la nuit tombante, quelques ivrognes sans domicile y endormiront leur désespoir alcoolisé. L’homme tourne la tête encore et pointe sur le fleuve, un serpent aux reflets argentés traversé par un pont. Circulation automobile immensément silencieuse, crissements de pneus muets, klaxons étouffés par la distance, trajectoires courbes de vélo cyclistes aériens entre les masses de tôle bloquées aux feux rouges, intersection congestionnée avec, sur le quai, d’autres colonnes sans fin de véhicules à l’arrêt. Il est l’heure de se rendre au bureau. Se décaler encore, régler la focale des jumelles sur l’immeuble en contrebas. Open space. Pas de rideaux, des stores plus ou moins baissés, plus ou moins entrouverts. De longues lignes de plans de travail, ordinateurs éteints ou en veille. Les salariés arrivent, se saluent de la tête, se serrent la main, claquent un bise, regroupement autour d’une machine à café invisible, chacun prend lentement sa place et sa tâche. La journée commence. L’homme s’il se penche voit des piétons : couvre-chefs divers, pas plus ou moins cadencés, trottinettes électriques, poussettes en ligne vers une crèche reconnaissable à sa cour bitumée couverte de traits de peinture : un dauphin bleu, une marelle blanche, un bac à sable, une jardinière où poussent des légumes au printemps. L’homme a un peu le vertige. Il recule. Il est grand temps de redescendre.

Sébastien Bailly
retour haut de page

2


C’était un peu comme une promotion. Monter à la tour, vérifier les molettes, assurer le ronron du câble, changer une tuile. Alors il empruntait le petit escalier de service qui se voyait à peine, tout fluet-comme lui- dissimulé par les jambages imposants du monstre. Il avait l’impression, tout en haut, d’être à lui tout seul ce géant qui chaque jour décidait de plonger et de remonter les corps. Pendant quelques instant, il rentrait dans cette carcasse de surhomme qui tractait la vie des autres. Parfois il les ressortait morts, les corps noircis. Une veuve de plus à l’horizon. Lui, il avait commencé comme galibot, à treize ans et demi. Puis s’était spécialisé. Quand il descendait, il consolidait. Bon boiseur, il savait repérer les failles souterraines. Alors on l’avait promu récemment à la surveillance aérienne, une fois par semaine, monter vérifier que tout était en ordre de marche. Dans la sacoche, le gandot faisait une place aux jumelles. Il les tenait de son père, des jumelles de sergent. C’est peut-être pour cela qu’il les avait, rapport au grade. Est-ce qu’il surveillait sa section, de loin ? Ou bien l’arrivée des Allemands, au-devant ? Peut-être qu’en rentrant du front, après la guerre, il s’en était servi pour se rincer l’œil quelques soirs, à travers les fenêtres, au moment où les corsages se défont, où les bas tombent aux chevilles. Il s’imaginait souvent ce que ces jumelles avaient pu voir. Le père était mort maintenant, il serrait les WW1, du haut de son chevalement. Son panoptique. La vie souterraine il la sentait battre, mais on ne voyait rien. Alors les tas de charbons s’animaient, devenaient l’ennemi, il se racontait des histoires. Il fixait la matière, l’enserrait avec l’objectif, jusqu’à n’y voir que du noir, et alors des masses amorphes s’animaient. Il jouait à se faire peur, alternant cette vue du bas, avec celle de l’horizon, se sentant alors tout puissant. Sergent-chef sur la tour de contrôle. Oui ce qu’il aimait, c’est qu’on pouvait sortir la tête du fond quand on était posté si haut, un vrai luxe. Même depuis les fenêtres de l’appartement on n’y voyait pas si loin. Et puis il rentrait à la nuit, avait perdu l’habitude de fréquenter le jour. Alors ici, avec ses jumelles paternelles, il allait jusqu’au Pilat, peut être que bientôt on monterait y faire un pique-nique, il économisait pour une voiture, secrètement, humblement. Il braqua les jumelles à gauche, tout en bas, les rangées de chariots, c’était pas l’évasion. Du haut de son panoptique, il scrutait les bérets des gars pour essayer de les reconnaître. Il imaginait des pensées sortir de ces couvre chefs délabrés par la crasse. C’est comme ça qu’il avait commencé à faire ses dessins, des BD pour le journal des mineurs. Aujourd’hui c’est tout ce qu’il restait de lui, avec les jumelles du grand-père. Le chevalement du puits Saint-Louis a disparu.

Marie-Caroline Gallot
retour haut de page

3


Quand on s’est battu avec détermination contre la démolition de la maison mitoyenne à la sienne, quand on a invoqué tous les risques (environnementaux, patrimoniaux, esthétiques, sociaux et psychosociaux, d’accidents du travail), quand on a utilisé tous les moyens légaux (constat d’huissier, procès-verbal de bornage), quand on a épuisé toutes les voies de recours (gracieux et contentieux), quand on a cru gagner (le conseil municipal avait voté l’obligation du permis de démolir), quand la pelleteuse arrive quand même, que reste-t-il d’autre à faire que d’observer ? Observer d’en haut, observer de chez soi, observer sans enfreindre le droit de propriété du démolisseur. Monter sur son toit par le vasistas et observer.

Ils sont trois. L’ancien, son fils et l’arpette. L’ancien et son fils sont aussi lourds et solides que l’arpette est malingre et fluet. Il passe partout. Aucun ne porte un quelconque équipement de sécurité. Ils se promènent sur le toit comme des chats. L’arpette a déjà arraché les tuiles de bordure pour dégager les poutres qu’il coupe à la tronçonneuse. L’ancien donne les ordres, emploie les mots justes « c’est une noue, pas un chéneau ; le chéneau est en dessous », explique les forces en présence et son entière confiance dans la poussée des murs opposés à ceux contre lesquels travaille l’arpette, s’empare de la tronçonneuse quand l’arpette hésite. « tu as peur ? » lui crie-t-il sans ménagement… de passer entre les chevrons ou peut-être qu’ils cèdent. Ils sont à portée de voix et de main. Le fils qui est le vrai patron tempère, veille et surveille (l’ancien est à la retraite et ne devrait pas être sur le toit, mais il a gardé la gérance et c’est un chantier délicat).

En bas la propriétaire filme avec son portable, fait de grands gestes avec les bras pour intimer à l’observatrice de descendre. Pareil pour le promoteur qui gesticule et crie que « c’est dangereux, que c’est interdit, en plus avec un appareil photo ». Ils sont tout petits, minuscules vus d’en haut, plein d’agitation et de colère. Ceux du toit, ça les amuse, ça les rapproche. Ceux d’en bas ne peuvent pas entendre ce qu’ils se disent.

C’est beau de voir du haut du toit, bien plus loin. Les jardins des voisins, le clocher du village qu’on n’aurait pas cru si petit, à peine visible au milieu des frondaisons, et plus loin les villages avoisinants : Chazay d’azergues reconnaissable à sa tour très blanche aussi haute que le clocher de l’église, Morancé, Lucenay, la double rangée de collines, la première éclairée, surmontée à gauche par le village de Saint-Jean-des-Vignes en plein soleil, la seconde dans l’ombre, les sommets du Beaujolais. La tour de Chazay, c’est celle de l’ancienne demeure des sires de Châtillon qui vient d’être ravalée. La femme et la fille du vicomte furent sauvés de l’incendie par le Babouin, un acrobate de foire qui revêtait une peau d’ours pour ses démonstrations et fut le seul à escalader la tour pour sauver la mère et la fille de l’incendie. Sautefort, c’était le nom du Babouin, devient Jehan de Mas et fut fait chevalier par le père et reçut la fille en mariage. C’était en 1367 lors du ban des vendanges et on fête encore le Babouin aujourd’hui. On voit au-dessus de la cime des arbres loin, très loin. Comme la pie qui se perche sur les cimes les plus hautes des épicéas du jardin. Comme si on possédait un donjon. On n’a pas envie de redescendre, en bas c’est tellement limité.

Plus tard, la pelleteuse s’approche avec la mâchoire d’acier grande ouverte des pinces qui ont remplacé le godet. C’est l’ancien qui manœuvre, avance sur les chenilles, fait faire un tour complet à sa cabine, déploie le bras articulé de l’engin, ouvre la gueule et tâte le mur, tire un peu en reculant la machine. Ça tremble, mais ça résiste. Revient à la charge, change la position de la mâchoire, agrippe et tire encore. Une erreur dans la manœuvre et on imagine le danger. Il est précis, délicat, sûr de lui, parfaitement à l’aise dans le maniement de ses leviers Revient encore, prend, agrippe et tire. Cette fois, c’est tout le bâtiment qui vient et qui s’effondre à quelques dizaines de centimètres de la cabine dans un fracas de poutres et de tuiles brisées, de pierre et de terre, de poussière. Vu d’en bas, ce serait obscur et laid, vu d’en haut, c’est splendide de maîtrise et de justesse.

Voir le bas d’en haut n’est pas qu’un rêve d’hôtesse de l’air, voir le bas d’en haut est un rêve bien partagé. S’approprier la verticalité en plus de l’emprise au sol, c’est le rêve de tous les promoteurs. Un rêve de rentabilité, de domination et de surveillance jusqu’à priver les autres de ciel et de soleil. Un rêve qui exerce une étrange fascination sur tout un chacun et que ne limite que la peur du vide et le vertige. Continuer à rêver de villes touchant le ciel pour vivre dans un petit immeuble qui ne dépasse pas La montagne au bord d’une large avenue avec un jardin devant.

Danièle Godard-Livet
retour haut de page

4


Joseph, qui exerçait avec passion le métier de grutier depuis plus de vingt ans, venait enfin de s’offrir la guitare bleue dont il rêvait depuis fort longtemps. Une Gibson Lespaul, étincelante, impeccable. Il avait opté pour des mécaniques argentées. Les micro, eux, étaient dorés, tout comme le liseré qui courait sur le bord de la table d’harmonie.

Arrivé sur son chantier un matin très tôt — il était à peine sept heures — pour éviter les collègues, il grimpa les 244 barreaux de sa grue avec sa guitare sur le dos et son ampli portatif en bandoulière. Arrivé dans sa cabine, il ouvrit la fenêtre, sortit l’instrument de son étui souple, brancha le jack et commença à jouer le riff de Start me up qu’il considérait comme l’un des meilleurs de Keith Richards, que par ailleurs il vénérait. Balancé à soixante mètres de hauteur, le son rauque se perdit dans les airs. Mais comme le vent soufflait fort, Pierre, qui fumait une cigarette sur son balcon accroché à l’immeuble d’en face, put entendre le dernier grand tube des Rolling Stones. Quand il eut déterminé d’où venait cette musique, il fit à Joseph un geste de la main avec le pouce en l’air. Celui-ci lui répondit en laissant sonner son accord de La un peu plus longtemps que la syncope parfaite du riff l’exigeait. Joseph le grutier continua à jouer pendant une dizaine de minutes. Pierre finit par rentrer dans son appartement pour réveiller sa fille Elodie dont il avait la garde pendant une semaine.

Pour tous deux, la journée s’annonçait bien.

Eric Walther
retour haut de page

5


De la cabane perchée, voisine du ciel, la vie révélée par une paire de jumelles.

Le lierre enlace le tronc d’un arbre, descend jusqu’à ses racines jaillies d’une terre sans herbe, une île ocre au milieu des très verts et gras pâturages.

Les feuilles des énormes chênes volent au vent de la défeuille. Feuilles tombées colorées, séchées.

Le silence bleu du ciel se raye d’un trait blanc d’avion. Ombre furtive, un rapace, un milan, cherche le soleil.

Une lettre, un A peut-être sur une plaque en fer est accrochée à un poteau électrique en bois.

Un fil se balance entre deux deux maisons, la fibre je crois.

Des arabesques sont agrippées sur un mur, vestiges de la vigne vierge de l’été.

Dans une prairie deux chevaux. La silhouette d’un homme. Une camionnette. L’homme ouvre la porte arrière du véhicule. Il en sort un seau plein de granulés. Il le verse abondamment dans une mangeoire en fer gris, puis il caresse le front des chevaux. Ils ont la tête dans la mangeoire.

Une petite route, un ancien chemin monte jusqu’à la forêt. De chaque côté de la route les haies sont bien taillées.

Des petites frontières entre les prés, des clôtures électriques retiennent prisonniers les troupeaux blancs de race charolaise.

À proximité d’un chemin tracé par le passage des vaches un ruisseau transporte les reflets du ciel. Il se fait miroir pour la cime et les branches des arbres. Je le perds de vue quand il glisse sous le petit pont moussu des souvenirs.

Marie Moscardini
retour haut de page


6


Compte tenu de l’écrasement de la perspective à travers une paire de jumelles, voici ce que nous pouvons observer ce 25 juillet 1993, sur le bateau Gros Minet, TL pour Toulon, France, allant du port de Saint-Mandrier, côte d’Azur, vers les côtes Corses, alors que la météo marine annonce du vent Ouest de force 3 à 4 de Santa Manza au cap de Senetosa, ailleurs, secteur Nord dominant 2 à 4, mollissant 1 à 3 à la mi-journée ; une mer peu agitée, s’atténuant belle à peu agitée ; une houle secteur Nord voisine de 0.5 m, devenant non significative ; un beau temps, passagèrement nuageux ; une visibilité, bonne :

a) le bleu-gris ondoyant, partition composée de vagues doucettes sous brume matinale, ondulations lisses et bombées comme des paumes de main ; peut-être le melon d’un dauphin que nous aurions confondu avec une vague ; son aileron serait plus facile à repérer, d’autant qu’ils voyagent en bande et que nous risquerions d’en voir plusieurs ; s’il y en avait plusieurs, - toujours la valse des vaguelettes, et le coeur bat plus vite —, ils se rapprocheraient à coup sûr du bateau ; on croit voir, puis non ; rester ainsi, demeurer un moment, malgré le poids significatif des jumelles — ils finiront par nous faire ce cadeau si nous sommes patiente, ils apparaîtront enfin si nous sommes sage comme un vieillard ou comme le père dont nous sentons la présence rassurante à notre gauche, à la barre, avec son bol de café et sa casquette conseil général à l’odeur écoeurante de gasoil ; le plateau gris-bleu est nu, vague, plein de promesses, les spectateurs attentifs, la metteuse en scène avide de voir apparaître ses créatures ;

b) une bouée verte et rouge, obscène, de forme conique, flotte sur l’eau grise, dont on se doit de rendre compte (« bouée à tribord ! ») ; ne peut être confondue avec rien d’autre ; la frustration demeure, mais la consigne n’est pas de peindre un paysage intérieur ; la consigne est de saisir des instants de vie à travers cette paire de jumelles adorée, instrument entre tous préféré ; oui, mais il n’y a rien, rien d’intéressant de ce côté-ci ; nous aimerions beaucoup trouver de l’intérêt à décrire cette bouée, son bout vert, sa bande rouge, puis sa bande verte au ras de la mer, lui donner une âme au fil de sa description brute, nous laisser méticuleusement happer par sa réalité manifeste, mais nous n’y arrivons pas ; nous nous fondons plutôt dans la sensuelle et néanmoins frustrante espérance de l’animal marin, entre tous préféré, le dauphin ;

c) le réglage est nécessaire pour atténuer le flou et obtenir la bonne distance focale ; le nez large est criblé d’innombrables trous, appelés « pores », dont certains sont occupés par d’amusants personnages séborrhéiques lesquels, « J’t’ai à l’oeil ! » ; l’index et le majeur, énormes, signalent clairement que nous avons été repérée, en pointant tour à tour les yeux bleus théâtralement sévères et notre paire de jumelles ; mais rien à faire, il suffit de se détourner de leur menace fasciste en observant le menton, où se fiche une fossette entourée de poils drus et mal positionnés dans l’espace, choeur maladroit prêt à pousser des cris sous la déferlante goutte de café essuyée d’un revers de main jupitérien ; continuer de rire sous cape face à cet étrange manège organique, grotesque, tandis qu’il y a du mouvement et que la troupe de poils s’éclipse, laissant place à la peinture blanche du cockpit et au filet de sécurité du bateau ;
d) le cou rougi par le soleil est ridé, et le dos du sweat-shirt bleu marine bouloche, tandis que les bras détendus s’appuient sur la rambarde métallique à l’avant du bateau ; « Oh, vé ! »,

e) ...« Quoi ? Où ? », la mer et ses sempiternelles vaguelettes bleu-gris à babord...

f)…vite, à tribord, la rambarde métallique du bateau qui gâche tout - régler à nouveau la focalisation des jumelles pour ne pas manquer les héros tant attendus-, « là-bas, les dauphins ! », l’impudique bouée rouge et verte, encore elle, qui se rapproche d’une façon répugnante quand les dauphins nous demeurent invisibles, « Mais où, pa/ ».

Compte tenu de l’absence de perspective induite par une commotion cérébrale (la bôme est une menace constante sur un bateau), nous laissons au lecteur la possibilité de tirer les leçons qu’il voudra de ce spectacle manqué.

Claire Zoul
retour haut de page


7 (un jour sans vent)


Accéder au toit-terrasse, solliciter, vérifier, être sûre, avoir un rendez-vous, suivre scrupuleusement le protocole, établir la liste nominative, photocopier les documents d’identités. Accéder au toit-terrasse, par groupe de cinq, utiliser un seul des trois ascenseurs, puis à pied, derrière le pompier de service, gravir les derniers escaliers, franchir la porte ouverte avec une clef aux exemplaires comptés, la passerelle montante, la dernière porte de fer, lourde et grise, accéder. Accéder au toit-terrasse, laisser le groupe, s’approcher au plus près des garde-corps. Accéder au toit-terrasse en compagnie de Jane, et avec elle, se laisser avaler par l’espace.

Ce qu’on croit d’abord être l’informe du quartier alors que se dévoile la géométrie de la zone, à la façon du modèle américain, des rues traversantes et rectilignes venant de nulle part et ne finissant nulle part. Le quartier, bien que de bonne taille, n’est pas relié à la ville, il est posé sur le plateau.

Au long du boulevard, sur un carré vert –- de si haut, herbe ne signifie plus rien –- des blocs de marbre, agencés autour d’un disque de pierres grises serties d’une mosaïque en étoile. L’œuvre monumentale de pierres installées au millimètre, rentrants et sortants marqués d’ombre, se raconte comme une écriture ésotérique ou un arrangement de hasard sur un tapis de jeu. Un humain miniature se tient debout sur un des blocs, il s’agite sur la partie basse d’un fauteuil taillé pour un géant. Qu’il nous fasse signe est improbable, son bras appelle plutôt l’attention de sa mère confondue dans le rassemblement des mères, pour l’exploit d’être grimpé à une altitude de trois ou quatre fois sa taille, exalté de se voir dominé d’autant. La tache rouge de ses vêtements qui danse, et sa main voletant à côté de son corps.

Les camions du chantier de démolition, on ne peut les compter, un s’en va, un autre aussitôt se présente. Une pelleteuse de la taille d’un gros jouet qui remplit les bennes en quelques aller-retour, sa gueule lâche les gravats sous la pluie d’arrosage qui rabat la poussière. En taches vibrantes, les camions s’éloignent le long des rampes vers la ville. Rien ne dit qu’ils descendent seulement leur lenteur exacerbée et la manière brusque qu’ils ont de disparaître.

Le sillon de la rivière, une lame brillante qui coupe par le travers l’alignement de ses bords, une saignée d’argent longée de cubes blanc et noir.

Une petite grappe se défait d’un trolleybus, les perches sont deux traits noirs qui surlignent les lignes de contact. En un instant, la grappe se défait, se disperse, rien ne distingue les silhouettes, sauf une poussette, ou un pas plus rapide à s’écarter du groupe, le trolley lui-même est déjà au bout de la rue en translation légère, il s’arrête à nouveau, une autre petite grappe descend dont on ne sait rien, floue et vite noyée, les corps sont si peu dans le volume que nos yeux explorent.

Lorsqu’un engin du chantier recule, on voit rien mais son gyrophare orange se met en route et clignote, il émet un bip qui traverse l’air jusqu’à nous, inaudible.

Les rectangles gris sans charme d’un collège cerné de larges espaces vides viennent de vomir plusieurs centaines d’adolescents, un amas sombre qui se reprend comme liquide. Une fois passé l’étroit goulot qui les canalise, ils se séparent et forment des chemins noirs sur le fond clair des rues, ils s’attroupent et s’arrêtent, rien ne laisse deviner s’ils allument une cigarette, échangent un objet, ou consultent un mobile. Par bancs, ils filent droit devant eux pour des destinations communes quand soudain un point s’écarte et rejoint l’entrée d’un immeuble, cachée sous la longue façade aux centaines de fenêtres découpées en noir sur le béton terne.

Les deux collines, l’une à l’est et l’autre au nord, enserrent la ville en creux. Elle s’étale en gris et blanc, elle prend ses aises en bas des pentes, et traverse la rivière et le fleuve. Elle a mis un temps fou à en coudre les rives, à s’élargir, à s’affranchir des hauteurs. Elle disparaît au plus loin que nous lancions nos yeux, et se transforme en montagnes.

Aux limites du plateau, les cimes d’une canopée dense, immobile et vide, trame une coulée humide jusqu’à l’autoroute pénétrant la ville et y plongeant au cœur par un tunnel infernal, une rumeur continue en émane, elle monte vers nous, plus forte que le silence du paysage à cette hauteur.

Trois bâtiments d’églises pointent des clochers aigus, formes modernes punaisant les sous-quartiers, une façon d’écrire l’histoire des années soixante. Deux sont encore en usage. Celle au pied de la tour, entourée d’un talus de dix mètres couvert d’arbres qui dessine d’en haut un feston vert, on ne la reconnaît pas, on la découvre : en carré à peine rectangle, son toit inspiré des toits d’un Orient rêvé, comme une feuille pliée dépliée, un toit origami. La seconde, dans l’amas des immeubles, au clocher quadrillage, est enfermé dans un échafaudage. La lumière s’y reflète et y détoure un cadre multiple et brillant. La distance et notre orientation nous cachent les lettres du mot ciné posées sur une margelle de la troisième, le triangle de béton strié du toit s’envole vers le ciel, minuscule et immense.

Jane à mes côtés est plus lointaine que les trois cent soixante degrés d’espace que nous dominons, plus lointaine que les kilomètres de vues qui s’y inscrivent, plus lointaine que les quatre-vingt-onze mètres qui nous séparent du sol. Elle me sourit de ses yeux myopes.

Catherine Serre
retour haut de page


8 (par les yeux de Wilhelmine)


Son petit jabot bien rempli par le bout de croissant abandonné au chat Zhoskales par la femme au turban, la pigeonne Wilhelmine bat rapidement des ailes et s’élève à la verticale du carrefour Charonne/ Faidherbe. Comme elle appartient à la race des culbutants du Caucase, elle ne manque pas de saluer d’un splendide salto arrière celle qui lui a fourni son petit déjeuner. Puis elle se pose au sommet du pignon du Palais de la Femme.

a. Elle aperçoit le petit dos noir et poilu de Zhoskales se faufiler entre les jambes des piétons au feu de signalisation et s’élancer vers elle par l’escalier de secours à l’arrière du bâtiment.

b. Sans même devoir tourner la tête puisqu’elle a le privilège de voir à 340 °, Wilhelmine contemple cet homme ailé en équilibre sur un pied posé là-bas, au sommet d’une colonne. Les premiers rayons du soleil lui font un corps tout brillant dans les dernières brumes de l’aube.

c. La pigeonne abaisse un peu le regard vers une plaque au bas de cette colonne. Les hommes ont tracé là des signes qu’elle ne comprend pas. Des véhicules verts au toit blanc tournent autour de la colonne.

d. Dans le platane planté devant le restaurant une guirlande est enroulée et à cette guirlande est suspendue une grosse boule brillante.

e. Un véhicule vert à toit blanc bien plus gros que ceux là-bas, descend la rue Faidherbe et s’arrête à l’aplomb du Palais de la Femme. Une porte s’ouvre, des humains surgissent d’une guérite dans laquelle ils se tenaient cachés et s’engouffrent dans ce véhicule.Ils sont bientôt tout serrés, tout compressés dedans. La porte se referme et le véhicule traverse la rue pour continuer son chemin en passant devant l’immeuble de ce jeune type en chapeau qui se promène toujours avec un chien jaune qui n’est pas tenu en laisse et qui pour l’heure enfonce une clé dans la serrure. A y mieux regarder, le type en question a les doigts très rouges et des traces brunes autour des ongles.

f. Bien sûr, elle sait que ce sont des humains mais d’ici, on dirait des fourmis. Ils se précipitent sous le béton par un escalier, tandis que d’autres sortent de ce trou.

g. Une fille maigre et fluette est assise par terre dans la ruelle. Elle fume.

h. Deux types en vêtements jaune et vert courent derrière un gros camion qui roule lentement. Le camion s’arrête. Au volant le conducteur semble lui aussi habillé d’une veste jaune. Les deux types, chacun de son côté de la rue, attrapent les bacs à ordures et les hissent sur le marche-pied du camion. Fracas. La femme au turban regarde ces deux types. L’un en particulier. Elle a décollé son dos de sa chaise. Les types jettent les poubelles vides sur le trottoir et sautent sur le marche-pied.

i. La fille qui fumait court maintenant très vite dans la ruelle avec le sac de la femme au turban.

Wilhelmine bat des ailes et prend son élan après un petit signe de tête de Zhorkales. Elle survole la fille qui court très vite. La fille entre dans l’église Sainte-Marguerite. Les cloches sonnent. La pigeonne s’envole rapidement comme le font aussi tous les autres pigeons qui nichent sur l’église, et va rejoindre le chat sur le toit du Palais de la Femme.

Codicille : Tentative de regarder la scène-germe du récit qui a émergé de l’atelier « outils du roman » par les yeux d’un pigeon. Le pigeon voit effectivement à 340° et j’ai supposé, sans preuve, qu’il est capable d’ajuster la focale sur ce qui l’intéresse. Une autre caractéristique de la vue des pigeons c’est qu’ils voient au ralenti, genre 60 images/sec, ce qui leur permet d’éviter les obstacles ou de se faire attraper. Je n’ai pas exploité ce fait.
Martine Tollet
retour haut de page


9


Ce que l’on voit de là-haut ressemble à cette photographie. Des avions survolaient les villages puis on vendait aux gens leur maison vue du ciel. On accrochait cela dans le salon et on essayait d’y distinguer des détails. Cela faisait renaître des époques anciennes dans les discussions d’après repas. Le grutier a de la chance : le monde aplati qu’il observe est en mouvement. La photographie a repris vie.

Une voiture rouge est parquée devant la ferme. Un Z en travers d’un cercle. Un break de chez Opel. Quatre portes. C’est le modèle familial avec un coffre assez grand pour y déposer trois boilles de lait ou trois sacs de pommes de terre en plus de six passagers. Une longue antenne dépasse du toit, tirant un trait noir sur fond rouge. Radiocassette, conduite automatique, le grand luxe.

Sur le toit de la ferme, une tuile transparente, pour ajourer. On ne voit pas à l’intérieur. Il n’y a sans doute rien à voir, des bottes de paille entassées, de la poussière, des toiles d’araignées. Une tuile manque un peu plus bas, d’autres tuiles semblent avoir été bougées lors d’un récent orage. La cheminée occupe une place disproportionnée, elle ne sert pas qu’à laisser s’échapper la fumée, on y pend jambons et saucissons, qu’on appelle de la borne, précisément parce que c’est ainsi qu’on nomme les cheminées comme celles-ci. Aucune fumée n’en échappe en ce moment. C’est l’été. Début septembre.

Une silhouette s’affaire près du bassin. On dirait une femme. Plutôt jeune, la trentaine, elle a posé un objet sur le rebord, une seille dans laquelle elle laisse couler de l’eau. Quelque chose cloche dans les gestes de cette femme, on ressent comme un déséquilibre en l’observant, non pas que ses gestes soient gourds ou hésitants, ce sont au contraire des gestes précis, rapides, assurés, mais quelque chose cloche. Dans la seille, on devine un jambon qu’elle a mis à dessaler. Elle n’utilise qu’une seule de ses mains, voilà ce qui cloche, elle est peut-être blessée. Elle bouge trop vite pour qu’on en sache davantage.

Une autre silhouette apparaît, plus difficile à distinguer. Un enfant accoudé à une barrière. De dos, il regarde vers le bas et semble absorbé par ce qu’il observe. Se tenant sur la pointe des pieds, il ne bouge pas, agrippé à la barrière derrière laquelle des escaliers descendent vers une cave, même si vus d’ici tout semble plat, les escaliers ne se distinguant pas d’une simple dalle de béton. Qu’est-ce qui fascine tant ce gamin au fond des escaliers pour qu’il reste ainsi immobile ?

Des rectangles verts au milieu, champs d’épinards ou de pois mange-tout, des spirales autour desquelles grimpent des plants de tomates, des tagettes et des glaïeuls alignés sur une étroite bande, dans un coin d’immenses feuilles de rhubarbe, le jardin ne déborde pas de ses limites, il est fermé par une clôture grillagée, rien n’y semble naturel, il y a des rues, des impasses, des blocs d’habitations. Les haricots à perche, on dirait des gratte-ciels.

Étrange cime que celle de ce conifère, car ce ne sont assurément pas des feuilles, étrange cime arrondie, ce ne peut être ni un épicéa ni un mélèze, il semble que quelqu’un a taillé cet arbre, on dirait une haie plaquée au-dessus d’un tronc, une haie circulaire placée arbitrairement entre la ferme, le jardin et la route. Cela ressemble à un pommier à épines mais c’est peut-être un if.

De l’autre côté de la route, l’homme qui balaie est à torse nu, il roule les mécaniques, mais pour qui ? Sans doute pas pour le grutier. Y a-t-il dans la ferme des jeunes filles qui écartent les rideaux pour admirer son corps d’athlète ? Se doute-t-il seulement qu’il se donne en spectacle ? Ballet du balai. Son crâne dégarni devrait le calmer.

Le tas de fumier, pendant strié du jardin : un carré d’où sort une planche. Rien ne dépasse. Tout a l’air propre. Aucune odeur. Quelques poules y picorent puis lèvent la tête vers le ciel, dardant on ne sait où leurs yeux sans étincelles, avalant quelque lombric puis replongeant leur bec dans la fange.

Sur un tas de planches, un chat dort. Trois couleurs : une chatte. On ne perçoit pas la respiration de l’animal. Il fait partie du tas de planches, y ajoute des nœuds mystérieux. Le matou rôde quelques mètres plus loin, il s’arrête, tourne la tête, reprend sa marche. Pas un regard pour la chatte qui dort.

De la fumée s’échappe d’un chaudron. Est-ce de là que sort cette odeur de terre bouillie ? Que peut-on bien y cuire et dans quel but ? À côté du chaudron, des pierres en quinconce semblent former un petit escalier mal plat. On a disposé des cailloux dans la pente pour ne pas trop glisser. Ou alors on a cru construire de vraies marches mais on était trop saoul pour faire mieux qu’amasser pêle-mêle ces quelques pierres qui dessinent une marelle disloquée.

Des clapiers devant une cabane en bois qui glisse inexorablement vers le tas de fumier en contrebas. On peine à distinguer le mur du toit tant plus rien n’y conserve la moindre verticalité. Dans les clapiers sont coincés des lapins blancs, des gros lapins qu’on engraisse pour les bouffer, pas des petits qu’on achète pour faire plaisir aux enfants. Si la cabane n’était pas remplie de bûches de bois, elle serait déjà par terre.

Vincent Francey
retour haut de page

10


Pour toute aide, filtre et écran, cette paire de lunettes. Pour gêne, ce masque, barrière et protection insuffisante. Mobile, en marche, pas forcée, mais de déconfinement et de réchauffement, vu qu’il fait déjà bien froid, même à 15h en ville. Enfin, on quitte la ville haute, on descend comme on peut.
On regarde où on met les pieds, entre escaliers, trottoirs, chaussées. On slalome entre des voitures garées. En solo.

En haut, des brassées d’escaliers, avec graffitis et déchets, et des montées en virages, mais vides de tout véhicule et presque de marcheurs-promeneurs.
En bas, escaliers et virons, façades maussades, rares lumières, vaguement des toits, proches, et au loin, quelques immeubles dans une sorte de brume, de l’autre côté de la rivière, dans la plaine urbanisée.

Là, on est montée Bonafous, rue bloquée, immeuble en réfection, incendié en début d’année, façade en partie éboulée, du moins au 4ème ou au 5ème étage, et au-dessus. En-dessous, derrière les échafaudages, ce qui a dû être un petit balcon, ou une avancée, avec petit mobilier, rideaux, verrière, le tout un peu défoncé, enfin pas trop vivable par cette fraîcheur et cette humidité. On pourrait se croire dans les vieux quartiers de Sarajevo, Tbilissi, ou Beyrouth, après un tremblement de terre ou un pilonnage, dans un enchevêtrement de constructions incertaines, de gravats, de piliers de soutien. Et pourtant, on y vit, aussi bien qu’ailleurs, avant et après l’évacuation des logements menacés. Enfin, dans les bâtiments voisins au moins. Ou on y a vécu.

Cent à deux ans ans d’âge, logements ouvriers ou plutôt employés : pierres et briques, pas de façade décorée, de plaque d’architecte. Une solidarité entre immeubles, au sens des favelas en hauteur. Chaque bâtisse soutient l’autre, et si l’une s’éboule, les murs de la voisine sont fragilisés. Comme tel logement à Marseille, pas vraiment insalubre, mais en péril. Les anciens pourraient sans doute dresser l’historique de tel versant, quand telle partie a glissé, quand telle zone a été confortée, quand cette façade 1960 a été posée… S’il existe encore des anciens. Personne d’apparent. Et pas envie d’appeler. On est dimanche.

Aujourd’hui, ce petit bout de colline est en travaux, d’abord de soutènement. Installations et bâches empêchent de bien voir. On traverse en passage protégé sur le trottoir d’en face, dans les échafaudages métalliques. Et les résidents de ce côté-ci ? Tout semble fermé aussi. Pas de lumière, de bruits, de musique, de télévision, de cris ou de jeux d’enfants. Pas de chat, de chien, d’oiseau, même de mouches, moustiques, moucherons. Pas d’odeurs de cuisine, de café, de chauffage. Une vie suspendue. Ciel gris.

De la verdure ? Quelques plantes, sauvages, ou abandonnées, s’accrochent aux pentes non construites. Quelques arbustes par endroits. Rien de glauque, à la Lovecraft, façon Dunwich. Rien d’indécent, à la Zola. Rien de post-exotique à la Volodine. Un bout de quartier pas favorisé, mais qui doit être inondé de soleil en matinée, et d’où on peut voir dans la plaine, aux étages, huit mois par an. L’occupation peut être très ancienne, millénaire, des squats à proximité de la ville, de ses ateliers. De la construction sauvage, des cabanes, il y a très longtemps, puis des gecekondu, sans permis, puis ces immeubles conventionnels, à étages. En haut, on entrevoit des restes de fortifications, du rempart du début du XVIe siècle, détruit, rebâti, à l’origine d’un boulevard, qu’on peut rejoindre par la montée du Boulevard.

Pas de magasin entre le plateau et le bord du fleuve, pas de service public non plus : on arrive là en voiture, à vélo ou à pied. Sans doute pas d’ascenseur. Bonjour, les courses. Les enfants vont à l’école quelque part.

En bas, c’est les quais, le trafic, encore bien maigre, et assez vite le tunnel. Il faudrait repasser, en sens inverse, re-monter, par un meilleur temps, au printemps, voir ce qui est restauré, ce qui revit. Ou pour Noël, s’ils font quelque chose, s’ils mettent des guirlandes, des lumignons. Un drone le ferait bien mieux, évidemment, avec vues plongeantes, et au montage ça pourrait être presque fabuleux. Aujourd’hui, c’est un peu désastreux.

Au quai, des voitures, des piétons, marcheurs assez pressés, puis quelques jeunes sur un parking, plutôt sans masque, en distanciation tout de même, téléphones, rires. Quelques vélos. Des grands arbres, à peu près défeuillés, platanes ou autres.

Traverser le pont, à pied, ou prendre le tunnel (rendu pour partie aux piétons et moyens de déplacements légers) à pied ou en bus, ou continuer sur le quai, par le passage souterrain, large, récent, bien tagué. Rentrer en ville, dans tous les cas. Pourquoi pas ?

Noël Guillet
retour haut de page


11


Il y a une rivière qui forme un ruban sur lequel coulissent des oiseaux. Des formes plus compactes, blanches ou noires, petites et ramassées ou de longues silhouettes aux cous tendus en bandes ou isolées, en suivent la trace, comme des humains le feraient d’une route. Leurs mouvements paraissent glisser dans la même direction que le flux invisible.

Sur le ruban clair de l’eau, trottoir liquide vu d’en haut, se dessine le profil des immeubles des quais. Le matin c’est d’abord le tracé dentelé des habitations du quai Pêcherie qui surgit au sommet du mur surplombant les berges et avance sur le flot — s’y imprime comme sur un linge tendu — pointant en premier lieu les deux flèches inégales de l’Église Saint-Nizier, suivies du réseau discontinu des toitures qui finit par les englober. La lumière joue avec, distribuant les ombres, les déformant. Puis, l’après-midi elle change de place et, peu à peu apparaissent les contours sombres des cheminées de tailles différentes des immeubles plus anciens, moins hauts, du quai opposé. La ligne crénelée est parfois légèrement bousculée par le courant imperceptiblement mouvant, ou lorsqu’une branche arrachée des arbres par un orage, vient s’agripper aux cailloux affleurants à l’approche des piles du pont de la Feuillée, levant deux bras d’une maigreur extrême, tordus et dissymétriques, par-dessus l’écume.

Il y a un large rectangle — une barge, poussée par un remorqueur — qui avance sur le ruban de la rivière. À l’intérieur de la cavité séparée en plusieurs compartiments, des petits cônes, couleur maïs dont une face est éclairée, jaune d’or et l’autre non, couleur de sable mouillé. À l’arrière de l’embarcation un éventail d’eau bouillonne puis se déploie sur l’étendue, se transformant en deux lignes mouvantes toujours symétriques sinuant le long des trottoirs des berges jusqu’à heurter les piles des ponts qui bouleversent en les recroisant les ondes liquides. Il faut attendre quelques longues minutes pour voir à nouveau la surface du ruban redevenir calme.

Il y a le vent du Nord qui modifie la couleur du ruban qui vire au bleu marine profond, presque noir. À intervalles irréguliers, la surface se plisse sous de longues coulées d’air, risées poussant à rebrousse-poil, jouant sur la couleur de l’eau, sa texture, comme un doigt glissant sur du velours le ferait.

Le vent du Sud empêche l’écoulement naturel du ruban, taché sur toute sa surface d’un brun café au lait remué. D’un bord à l’autre des quais, des vaguelettes blanches se déploient sans cesse.

Il y a un sac de plastique vert qui vole par-dessus le ruban. Tantôt ramassé en boule, tantôt déployé par le vent qui le porte, le froisse. Il tourne, s’élève ou chute brusquement, rabattu, il glisse sur le sol du quai, se prend aux arbustes bas plantés le long du mur, se laisse tiré puis arraché à nouveau, éjecté vers le milieu de la rivière où il disparait, avalé dans un tourbillon.

Françoise Durif
retour haut de page


12


De là où je me suis perdu ce 2 décembre 2020,voilà les rares observations accomplies à travers mes jumelles 12X50 de marque Bushnell. Elles sont référencées ci-dessous à partir de la lettre N parce que les treize premières observations n’ont strictement aucun intérêt.

N) Une grue à tour immobile de couleur jaune, visiblement mal entretenue. La cabine est vide. Les vitres sont crasseuses. Sur le toit de la cabine, un amas de bois, de branches enchevêtrées emprisonnant des morceaux de plastique blanc. Le nid urbain d’un rapace, buse ou milan, depuis longtemps abandonné.

O) Aux pieds du mat, dans le chantier désert, le châssis même de la grue offre un sentiment d’abandon alors qu’il est habité. Les haubans sont curieusement drapés de bâches. Quatre faces comme une tente insolite en ce lieu. Un homme est assis sur les lests de base. Les jambes pendantes. Il mange, s’interrompt, cherche quelque chose dans son abri, se remet à manger.

P) A l’angle de deux rues. L’une porte le nom d’un général. L’autre est à sens unique. La plaque n’est pas totalement lisible. Le feuillage d’un tilleul et le vent empêchent la lecture. C’est une rue paisible dont le nom se termine par ses quatre lettres « ière ».

Q) Dans la rue qui porte le nom d’un général, le portail d’une maison qui se distingue de toutes les autres par une sorte de petite tour. A la gauche du portail, une boite à lettres extérieure normalisée dont les standards permettent la dépose de colis et de courrier au format A4 et A3.

R) Une châtaigneraie au loin. Sur la route forestière, bordée de deux contre-allées, une femme s’avance entre les grumes, s’arrête, ramasse une feuille, la porte à son nez. Elle semble, entre ses mains, respirer les odeurs de la terre.

S) Côté mer, il y a une île à l’horizon. L’eau et les nuages s’y mélangent, se confondent.

Ugo Pandolfi
retour haut de page


13


Surplombant cette grande ville, engoncée dans son chantier, le pied bétonné dans un futur sous-sol, seulement caveau à ciel ouvert ce jour. Ce qu’on aperçoit de là-haut sera peut être le commun de tous les grutiers, un jour.

0 — Il compte les barreaux de ses échelles à chaque montée, comme un bonjour, étape par étape, et à chaque descente, comme un au-revoir. Installé dans son habitat clos, confort sur son siège noir, il prend racines Les barreaux métalliques de ce coup de girafe s’étendent devant lui. Un par un, il les compte. Rangée par rangée. Ce serait trop simple de compter une ligne puis de multiplier par quatre. Comme une superstition. Il espère ne jamais réussir à toutes les compter, ne pas en avoir le temps. Ses collègues finissent toujours par l’interrompre et le sortent de sa comptabilité aérienne.

1 — Les oiseaux, posés sur le coup géant, étaient légion avant que l’animal ne se mettent en branle. Ils sont habitués. Au moindre tremblement c’est le signal. Comme un fauconnier aux allures gigantesques. Ce sont des étourneaux. Le soleil renvoie parfois leurs éclats verts et pourpres. Comme des bijoux suspendus. Quand ils partent en volant, ils vont parer la ville de leurs couleurs et de leurs coulures.

2 — La ville et ses bâtiments s’étendent comme un immense échiquier, presque immobile. On perdrait presque la vue à essayer d’en délimiter le bout. Des immeubles blancs et gris, Des montagnes de verre et de métal, des antennes sur les toits, quelques piscines pour les plus chanceux, quelques jardins pour les plus heureux. Certaines cases entourent de grands trous. Ici et ici un complexe commercial, là le dernier parc. A l’intérieur de ce pâle échiquier les pièces tentent d’échanger leurs places. Beaucoup s’y accrochent

3 — A travers les fenêtres des tours, quelques scènes de vie s’offrent aux regards perchés. Cette femme devant son miroir et qui se maquille depuis trente minutes, a-t-elle un travail qui l’exige ou un visage ingrat ? Les écrans de télé ponctuent les façades avec leur code couleur ; vert, c’est du foot, bleu, c’est le journal, noir, c’est la vie qui reprend.

4 — La montagne au loin, sein maculé de lait. Elle-même semble surprise d’être encore enduite de neige. On discerne son pic au loin, très loin. Il nous aide à mettre un terme à l’expansion visuelle de la ville, quand le temps est éclairci comme aujourd’hui. Plus personne n’y grimpe, ça se voit d’ici.

1 — Quand la grue fait demi-tour, elle a le fleuve presque à son pied. Il s’écoule, verdâtre, droit dans sa botte, canalisé par la Main de l’homme dans son gant de fer. Quelques canards y voguent, comme pour rappeler à cette eau qu’elle est encore en vie. Beaucoup de bateaux les croisent, car l’eau est aussi sous contrat. Ils vont vers l’Est et en arrivent, en permanence. De toutes sortes. Surtout des gros. A part les canards, il n’y a plus grand chose de petit ici.

2 — Le nouveau pont est majestueux, busy comme pour se justifier. Le trafic y est incessant, un fil de carrosseries enfumées et entrecoupées par les grands rayons de métal rouges et blancs qui forment comme une roue de paon dans les airs. Ce pont a toujours l’air de sourire pour les photos, il y a souvent des attroupements à ses embouchures ou en son milieu.

3 — Au-delà de la rive, verte aussi mais de moins, la forêt qui s’amenuise. Elle frissonne de plus en plus malgré la chaleur grandissante. Des sapins jouxtent des palmiers, un bouleau fait la court à des sécropias effeuillés. Il y a encore quelques personnes qui s’y baladent, notamment se coureur de fluo vêtu.

4 — Au loin, là où le fleuve cesse d’être sinueux, le vieux pont que personne n’emprunte plus. Il marque la limite de ce qui n’a pas encore été domestiqué. Apprivoisé. Enchaîné. Eradiqué. Avant le pont, tout est sous contrôle. Et cet homme se laisse choir de la balustrade. Le désespoir se lit dans sa trajectoire, entre mollesse de la forme et fermeté de la décision. Sûrement un pion que la ville a mis mat.

0 — Le grutier regarde sa poche et sort son téléphone. Appeler les secours pour ce pauvre pion déchu ? Qui viendra à son aide ? N’est-ce pas mieux ainsi ? Il hésite.

Kev la Raj
retour haut de page


14


Et juste pour voir, revoir, scruter, vérifier sans cesse, sortir la photo vue du ciel prise on se demande comment parce que pas tout à fait au-dessus comme d’un avion qui aplatit tout, passe les paysages au rouleau compresseur pour n’en garder que les aplats de couleur, non vue du ciel mais pas si haut, une grue peut-être, un avion sans doute mais en basse hauteur, affrété peut-être par un photographe chargé de prendre images des fameuses villas de la fameuse colline. La photo offre donc une plongée sur la villa Marie-Hortense, les toitures sont un peu visibles mais moins que les façades. Les fenêtres, on peut les compter, les balustres, les stores abaissés aussi, c’est une photo de qualité, en noir et blanc, marouflée sur carton, une étiquette au dos indique :

Service PHOTAZUR
TRANSACPHOT
Malbosc GRASSE

Pas de date. On pense d’avant 1959 parce que le parc entre celui du château qui l’intégrait autrefois et la villa est une continuité plantée d’arbres absolument dépourvu de constructions, il n’y a pas la moindre piscine en vue ni sur la terrasse du rez-de-chaussée dont les piliers sont vierges de toute grimpante, ni au niveau du nymphée, ni dans les alentours, non, la villa apparait comme un gros gâteau meringué niché dans une palmeraie. A) La photo ne couvre d’ailleurs pas l’étendue du parc côté sud vers la mer, elle ne montre pas le chemin d’accès qui monte de la mer, ni la route, ni le chemin de fer qui la longe comme sur la vue du ciel de Google earth où le monde finit par ressembler à une maquette. Vue du ciel, du plein ciel de Google earth capable d’embrasser la planète toute entière, ou seulement quelques arpents autour de la villa, le contour de Marie-Hortense évoque celui d’une église, même si son chœur est un peu décalé et un brin trop court par rapport au transept. Vue du ciel comme la montre Google earth, on détecte des transformations de Marie-Hortense et des alentours invisibles sur place car le surplomb dévoile ce que cachent les bosquets les murs et les bois. Vue du ciel, leur appartement se situe au bout du bras sud du transept. Le surplomb distancie autant qu’il fouille. On dit que l’architecte à l’époque avait eu pour ambition d’imiter un vaisseau selon le vœu de son richissime client et que la proximité de la mer fut un élément déterminant. Sur la terrasse, oui, on se sentait comme sur un vaisseau en partance mais sous le ciel, nef pour nef, Marie-Hortense a tout juste l’air d’une bonne grosse église romane avec un chœur un peu bizarre parce que constitué par l’immense terrasse en demi-cercle qui surplombe la rotonde ouest.

B) Autour, la vue du ciel de Google earth est désolante, les parcs de Marie-Hortense et du château qui se jouxtaient avant 1959, qui étaient du même paysagiste avant cette première division, où l’on a si bien cavalé au début des soixante ont disparus au profit de petits lotissements pelés plantés de constructions dont certaines s’étirent en longues courbes pour prendre plus encore à la mer de « vue sur » et vendre plus encore de paradisiaques promesses. Vue du ciel, les arbres et les plantes du jardin pourtant prestigieux ont disparu.

C) Vue du ciel, Marie-Hortense est une figure géométrique parmi d’autres figures géométriques, simple unité au sein d’un bataillon de quadrilatères, au pied desquelles scintillent les turquoises des nombreuses piscines. Il y en a même une sur la toiture de la nef de Marie-Hortense, et bien d’autres autour, étrangement celle qu’on a si bien connue et où l’on a souvent nagé, au niveau du nymphée semble avoir été raccourcie et entourée d’une plage bétonnée, et celle en forme de goutte qu’on voyait de la terrasse a été comblée, sa surface devenue herbeuse conservant son empreinte sans doute à cause d’une inégalité de terrain, vue du ciel sur Google earth. D’autres photos vues du ciel sont accessibles sur google, datant pour certaines de 1982, elles montrent à l’arrière de la villa deux constructions ovoïdes assez contemporaines qui semblent mystérieusement avoir disparues de la vue du ciel de Google earth sans que pourtant on revienne au parc luxuriant d’avant 1959.

D) Qu’est ce que ça change de savoir qu’une piscine a été aménagée sur un toit sur lequel on n’est jamais monté ? Va savoir, ça change pourtant comme ça change de voir raccourcie une piscine où l’on s’est baignée autrefois et même ce jour où elle manquait d’eau dont on garde la trace sur le menton, une cicatrice dont on ne partage plus le secret avec personne, mais que soudain on touche un peu pour vérifier…Tout cela est donc bien vrai… Qu’est-ce que ça change de voir sur une photo vue du ciel prise il y a quelques années un immeuble en construction juste à l’est de Marie Hortense et de le découvrir achevé, pâle imitation de la villa, comme sa version expurgée, aujourd’hui sur Google earth. Qu’est-ce que ça change de voir les arcades de la terrasse qu’on a toujours connues ouvertes sur le ciel et la mer comme en témoigne la photo cartonnée d’avant 1959, et désormais closes de vitrages alors qu’entre deux de ces balustres, on s’est autrefois coincée le cou, ce qui n’arrivera donc plus jamais à aucun môme comme on suppose qu’à l’étage inférieur, sur l’immense terrasse gazonnée, ne s’exposent plus les corps nus de danseuses de boites de nuit.

E) Vu du ciel sur Google earth c’est l’hiver, et les bougainvillées flamboyants qui escaladent les colonnades du rez-de-chaussée sur les photos de 1982 sont tout roussis, pas un corps ne s’expose ni sur les terrasses, ni sur la plage ni au bord des nombreuses piscines de l’irréelle colline dite « des milliardaires » et qu’est-ce que ça change ? Tout. Car tout parait mort sur la vue du ciel de Google earth. Ce monde mort y est définitivement embaumé, pas une voiture, pas une silhouette sur la route côtière ni toutes celles qui desservent ces innombrables immeubles, pas une à des kilomètres sur les vues du ciel de Google earth, pas une, sur les routes du monde entier, pas un seul bateau en mer, par quel mystère ? Et qu’est-ce que ça change cette vue en hauteur comme celle de l’oiseau, peut-être bien celle d’un oiseau mécanique ou d’un drone au-dessus d’une immense maquette où un esprit ironique a figuré des éléments de vos souvenirs, cette vue qu’on n’a jamais eue du temps où l’on dormait dans la villa Marie-Hortense, car habiter n’a jamais permis de regarder de haut, et regarder de haut n’est certainement pas habiter, c’est comme soulever un objet et le regarder par-dessus et par en-dessous et puis le reposer, qu’est-ce que ça change ? Tout.

Catherine Plée
retour haut de page


15 (de la passerelle des cintres)


Elle permet de circuler entre le jardin, le lointain, et la cour juste au dessus de la scène à une hauteur de sept mètres. C’est l’espace du cintrier qui d’en haut orchestre la machinerie de scène.

A/ Ce vide qui se devine entre les lattes ajourées du plancher. Sensation de flottement — comme être suspendu sur un pont de cordes au dessus d’un gouffre. En levant la tête, quatre à cinq mètres au dessus des passerelles, il y a le grill, invisible dans cette quasi obscurité. Perches, porteuses, guindes (on ne prononce pas le mot proscrit : corde) éclairage fixe, projecteurs. La cage de scène s’élève sur 15m.

B/ De la passerelle jardin faiblement éclairée (jardin, à gauche quand tu regardes la scène : à « Jésus ». La cour est à Christ. Vu de la de la salle ou du plateau c’est toujours dans ce sens Jésus/ christ – jardin/cour, mnémotechnie Claudélienne) Tu te penches au garde corps. Baie d’ombre. La perception de la distance est abolie. Halo fantomatique d’une ampoule à incandescence. C’est la servante, cette veilleuse qu’on pose sur le plateau « au repos ». Amer de scène.

C/ La soufflerie du chauffage creuse le silence. Odeur de poussière ferreuse. Quelques flocons de neiges s’échappent de la bane suspendue plus haut dans les cintres. Tu accompagnes leur chute du regard. Ils tombent dans le gouffre. Quelques uns sur tes mains. Neige qui ne fond ni ne gèle. Flocons factices promis au feu.

D/ Le surgissement de lumière et d’air glacé, te signale qu’une porte s’est ouverte à jardin, juste sous ton poste d’observation. Tu te hâtes prudemment vers la cour. La porte est trop en retrait dans le dégagement de la coulisse. Ton regard ne l’atteint pas. Léger remous de la draperie, (quelques pendrillons de velours suspendus). La porte claque. Retour au noir. Tu entends les pas. L’ombre s’anime. Quelqu’un est là.

E/ Tout s’allume brusquement. Plein feu de l’éclairage fixe, lumière de bloc opératoire (scialytique) diffuse. La lumière te propulse dans l’espace. Perception aigue du vide. Et à sept mètres sous tes pieds c’est d’abord cette impression d’une immense peau bleue.

F/ Tu devines maintenant des contours. Une toile est plaquée au sol. Des cercles de couleurs l’entourent. Outremer. Cobalt. Rouge vif … d’autres teintes encore ; ce sont des sceaux de pigments colorés. Jeu de droite et d’obliques, de pinceaux jetés en vrac, certains avec des manches télescopiques, on dirait des Mikados géants tout tachés.

G/ Quelque chose bouge sur le bord cour de la toile. Un dos. Le peintre est à quatre pattes. Sa côte de travail se confond avec la bâche. Il a le bras gauche tendu. Tu ne comprends pas bien ce qu’il tient dans la main, un Chiffon ? Une Eponge ? Le cercle de son bonnet gris… (Quand on jouait à dessiner des choses vues du ciel. Et là, c’est quoi ? Ce cercle avec un plus petit en plein milieu, cette ligne qui relie le grand cercle à un autre cercle de plus petite dimension au milieu duquel il y a encore un rond contenant un autre rond… Tu as deviné ? Un Mexicain qui se fait cuire un œuf au plat. )

H/ De ce ciel « broquetté » (de broquette petit clou à tête noire utilisé principalement par les tapissiers) les détails remontent. Ton œil s’habitue à la lumière. Nuées. Nuages… Tu te déplaces au dessus du ciel. Battement d’aile soudain. Affolement de plumes. Un pigeon s’est engouffré par une lucarne. Vol zigzagant de l’oiseau fou. Tout pourrait s’arrêter sur ce rat volant surplombant le ciel acrylique. Ta peur irrationnelle des ailes. Fuir ? Le peintre redresse la tête. Il voit l’oiseau. Il te voit.

I/ Le peintre est maintenant debout, tu remarques les chaussons transparents qu’il a enfilé sur ses chaussures de sécurité noires, la brillance de l’enveloppe de cellophane. Il se penche en avant, il teint le manche télescopique d’une brosse dans sa main gauche — qu’il soit gaucher est-ce que ça change quelque chose ? ( Paul Klee… Lucian Freud… gauchers). Il avance sur la toile, de la pointe de sa brosse il l’effleure. Sa main est sûre. Il dépose les touches de lumière loin en avant de lui. Une virgule, un point. Ultimes rehauts, sur le modelé des nuages.

J/ Tu te déplaces à nouveau sur la passerelle. Tu t’arrêtes au lointain. Tu peux alors évaluer la taille de la toile, au moins dix mètres sur six. D’où tu es placée tu la vois comme elle serait vue équipée verticalement. Ce lointain d’où tu regardes correspond avec le bas de la toile. La perspective s’affine. Bas. Haut. Terre. Ciel. Un paysage se déploie. Ciel dominant un paysage minéral. Un troupeau de moutons. Des mandariniers. A la gauche du peintre qui se déplace toujours sur le ciel, tu remarques une forme humaine en chute libre. Un corps ailé. Icare ?

K/ Quand tu redresses la tête tu vois la salle plongée dans la pénombre. L’or des balcons. Les travées pourpres. Les hublots des portes que la lumière extérieure sature. L’équipe de ménage du matin surgit sur la droite du premier balcon. Une femme avec un foulard noué sur la tête est assise au premier rang de l’orchestre, tu ne l’avais pas vue. C’est sa voix qui t’a guidée. Elle parle dans son téléphone mobile. Tu l’entends mal. Il te semble qu’elle dit le mot ferry ( fairy ?).

L/ Des notes de piano montent de la fosse d’orchestre. Il faudra te percher sur la pointe de tes pieds pour apercevoir l’épaule de l’accordeur.

A/ Le terme “effet de neige” définit un système de lâcher d’éléments allant de la chute de confettis, de grains de polystyrène, de pétales de fleurs en papier et autres papiers dorés… Un effet de neige peut être réalisé avec des moyens succincts. Le principe est articulé autour du mouvement d’une poche percée solidaire de deux porteuses (l’une fixe, l’autre mobile). Les dimensions de la poche à neige sont dépendantes de l’ouverture de la scène et de la surface à couvrir pour l’effet. Pour éviter le déversement intempestif de la poche, la porteuse mobile doit toujours être garée au-dessus de la porteuse fixe, les ouvertures dans le tissu se présentant au-dessus du niveau du contenu de la poche. Le déversement de la neige se fait par mouvements alternatifs de la porteuse mobile, d’une course variable selon la profondeur de la poche de remplissage.

Nathalie Holt
retour haut de page


16


Le grutier habite au dixième étage. Il a, en permanence, besoin de hauteur. C’est au sol qu’il a le vertige. 21h00. C’est l’hiver. Il fume la dernière cigarette de la journée, accoudé à la rambarde du balcon. Il promène le regard à travers de vieilles jumelles, de gauche à droite, le long de la Seine et de ses rives, de l’amont vers l’aval, des lumières de Rouen vers le noir profond des abords. Il suit les volutes de sa cigarette qui s’échappent vers le ciel.

Ce soir, le ciel est nuageux. C’est-à dire qu’il se présente comme une ouate légère, orangé, percée par des puits d’encre sans fond. Les puits se déplacent, avalent la ouate et la recrachent. Le ciel est une entité vivante qui rampe au-dessus de la ville, l’espionne, se rit d’elle, et disparait dans les gouffres qui l’entourent. Il le voit respirer, l’entend soupirer.

Le son grave d’une corne de brume monte des boucles de la Seine – une péniche portée par le flux de la marée montante, silhouette sombre d’une navette enchaînée au fil de l’eau, devancée par une lumière blanche. Son faisceau puissant découvre le champ de ce qui se trame quelques mètres en amont tandis que dans la faible lueur de la cabine, un homme, juste son buste, est là tout prêt et si loin. Il tend le bras et saisit un verre posé devant lui. A la tienne ! pense le grutier. Il lève un verre imaginaire dans sa direction. La ligne de flottaison est haute, signe que la péniche est vide. Elle s’efface derrière les entrepôts alignés le long du quai.

En bas, de l’autre côté de la route, un groupe de trois jeunes gens passent de l’ombre à la lumière des lampadaires. Ils sont identiques dans l’obscurité. Silhouettes sportives, capuches et sacs de sport. Sous les réverbères il voit qu’il y a une fille parmi eux. Son jogging est rouge. Elle se glisse entre les deux autres en riant. Il aurait aimé l’entendre mais c’est trop loin. Il n’arrive pas à voir son visage, même si elle a enlevé la capuche. Trop de cheveux, frisés et vaporeux, vus de dessus.

Sur le pont il y a encore du trafic. Les retardataires, les pas-pressés, les gens de la nuit qui commencent à sortir. Beaucoup de gros camions frigorifiques. Il en compte quatre qui se suivent et quittent la ville.

Sur le bacon un peu plus loin, au même niveau, un fumeur. Il ne le reconnait pas. Jamais vu. Il n’est pas du même escalier. Il a une toux de vieux fumeur. Celui-ci le repère et lui fait un doigt d’honneur avant de se retirer.
Rive gauche, les bureaux sont désertés mais encore éclairés. L’immeuble présente une façade aux fenêtres éclairées par des néons. C’est l’heure du ménage, des « techniciennes de surface ». Quelques fois il en aperçoit. Mais pas ce soir. Peut-être il est trop tôt.

Une ambulance. Il l’entend. Ne la voit pas encore. Elle est rive gauche. De l’autre côté de la Seine. Il voit la lumière bleue du gyrophare au-dessus des arbres. Il règle la focale. Elle est tout près. C’est une voiture du SAMU, blanche. Elle envahit le champ de vision. Les contours sont flous. Dedans une silhouette sombre, immobile. La voiture tremble à moins que ça ne soit les jumelles. Il la remet à sa place sur l’image. Elle prend le pont. La sirène se rapproche. Elle disparait. Elle a dû prendre les boulevards. Elle ne vient pas par ici.
Un vrombissement désagréable de moto. En bas les feux tricolores sont passés au rouge. Un motard s’impatiente et fait rugir sa machine. Il se retourne plusieurs fois en se penchant sur le côté. Belle machine qui brille sous le lampadaire. La tenue aussi appelle l’admiration du connaisseur ! C’est du tout-cuir de qualité. Une voiture ralentit à ses côtés. Il fait un signe de reconnaissance avec son bras et démarre bruyamment. Le feu est vert.

Claudine Dozoul
retour haut de page


17


Un toit terrasse au carré. Un pavement de céramiques brunes et ocres formant dessins géométriques. Des taches sombres. Des traces de salissures, parce qu’un toit exposé à l’intensité du soleil, aux brutalités de la pluie, aux allers et venues des sandales qui patinent les carreaux impriment en lui le témoignage du temps et de l’activité humaine. Des ombres mouvantes de linges suspendus dans lesquels s’engouffre le vent. Des ombres qui dansent sans musique, sans tempo, sans organisation, sans partition. Le linge révèle le vent. Le vent se dévoile à travers les tissus. Les ombres sur les céramiques produisent des compositions sans cesse en mouvement. Les formes et les tonalités se succèdent et s’enchaînent.

Au passage d’une voiture. Une Renault Primaquarte noire. Élégante parce que lustrée, elle roule boulevard de la République en direction du Boulevard Général Rollet. Le soleil est au zénith, la luminosité est intense. A l’oblique, la carrosserie noire est marbrée de formes lumineuses et aveuglantes. Sur le trottoir, trois gamins s’immobilisent. Au passage du véhicule, leur torses pivotent comme ceux des girouettes. Les épaules mènent le mouvement, les pieds sont ancrés au sol. Un éclair de lumière fend la carrosserie de la voiture que l’on perd de vue. Les trois enfants regardent l’arrière du véhicule, l’un d’eux montre quelque chose du doigt. Ils se parlent car on croit apercevoir de la mobilité du côté des visages.

Une rue animée près d’un marché couvert. Des pelures, peut-être d’agrumes, jonchent par endroit les pavés de la rue Lord Byron. Un charretier attend près de son chargement. On distingue un empilement d’oranges. Elles sont unies les unes aux autres de sorte que l’équilibre semble assuré. Elles se maintiennent, elles forment une montagne de creux et de bosses flamboyants qui reflètent le soleil. Les peaux sont granuleuses et lustrées. Toutes n’ont pas la même taille mais, disposées savamment, elles suggèrent une sculpture, elles invitent à la contemplation, elles font saliver les papilles. Un homme en costume et chapeau canotier ralentit devant la cargaison. Le vendeur d’oranges le regarde, lui offre un quartier de fruit. L’homme au chapeau fait un signe de la main pour signifier qu’il n’en veut pas puis repart.

Le bord de ce qui est rivière à la saison des pluies. La terre est poussière. Des caillasses anguleuses parsemées ça et la occupent plus de place que les collines à l’arrière. Pas une herbe, pas de vert. L’eau est réduite à un filet d’argent. L’horizon délimite deux plans, ceux du ciel et de la terre.

Une rue aux pavés de bois. Des empreintes de sabots de cheval. S’ensuivent des monticules brunâtres d’excréments comme une trainée d’informes points de suspension. Une femme vêtue de noir se penche et ramasse le crottin. Elle utilise un balai de paille et une pelle en ferraille rouillée. Elle jette les crottes dans un seau en zinc. Elle repart en boitant un peu.

Une ruelle étroite. Un homme enturbanné assis par terre adossé au mur effrité d’une maison. Les parties abîmées du crépi sont brunes. Il porte une djellaba blanche. Ses genoux sont pliés. Coude droit sur genou droit. Sa tête est appuyée dans sa main. Le turban et la tunique forment une masse de tissus zébrés de pliures. On peut penser qu’il dort mais par moment, il agite la main devant les yeux comme s’il voulait chasser une mouche. Un bâton est posé près de lui. Il ne porte pas de chaussures.

Une ruelle étroite. Au sol, une terre battue et bosselée. Une femme devant le seuil d’une porte ou d’un porche. On ne voit d’elle que sa moitié verticale. Elle porte un petit chignon sur le haut de la tête. Elle est vêtue d’une robe claire. On aperçoit son coude et une pointe de soulier sombre qui dépasse du seuil. Sa main serait donc posée sur sa hanche. Face à elle, un homme en costume militaire, képi de légionnaire, les jambes légèrement écartées, les deux mains dans le dos. Ils se regardent un court instant. Puis la femme se retourne et disparaît dans la maison. L’homme la suit. Avant de franchir le seuil, il regarde au sol, enlève son képi, se baisse légèrement.

Sylvia Boumendil
retour haut de page


18


Assis sur le toit légèrement cônique du château d’eau de Castries, à 28 mètres du sol, et compte tenu de l’écrasement de la perspective à travers une paire de jumelle, voici ce que j’aperçois en ce matin glacial du 30 novembre 2020, vers neuf heures :

a) Rien.

Ou plus exactement, une nébuleuse orange. Je mets au point grâce à la molette centrale crénelée et à l’ajustement dioptrique. LIEBHERR envahit l’oculus de ses majuscules nettes et noires, imprimées sur un panonceau publicitaire blanc (en plastique imputrescible ?), attaché au treillage métallique orange de la flèche : grue de chantier à tour. L’image s’anime. La flèche pivote sur son axe –- difficile de savoir si elle tourne dans le sens horaire ou anti-horaire —, le chariot glisse horizontalement sur son chemin de roulement, de la cabine vers la pointe, simultanément le crochet descend doucement sur son treuil de levage. Trois mouvements harmonieux explorent les trois dimensions. J’entends à peine la voix de basse des treuils. C’est dans le sens horaire que la flèche pivote, finalement .

b) Le grutier ? non. Un trop brusque mouvement des jumelles l’a gommé. Image-mouvement infiniment véloce, photons fous.

c) Les trois pavillons carrés du château de Castries. Ils sont coiffés de toits en brisis, qui comptent chacun quatre pentes aux tuiles vernissées rouge profond. La pierre jaune pâle du château crée un halo et paraît faire flotter la bâtisse.

d) …
Flou glissando. Je tente de retrouver le château et m’étonne de trouver à sa place la flèche de l’église Saint-Étienne. Une tache blanche se pose sur l’une des pointes de la balustrade en pierre qui ceint le clocher. C’est un pigeon , maintenant gagné par l’immobilité des pierres.

e) L’aqueduc. Il déploie sa dentelle sinueuse depuis le cœur du village jusqu’à la campagne voisine. Fermeture-éclair erratique qui maintient bord à bord deux pans de paysage. Sous une voûte, loin, la terre gris rouge d’un chemin fait ressortir une fourmi noire : un piéton. Un autre chemin court en parallèle de la construction, timidement guilloché d’arbres aux troncs sombres.

f) Le billard vert d’un terrain de football. Il est vide à cette heure matinale. Les lampadaires blancs montent inutilement la garde.

g) La croix bretonne d’un grand rond-point. Elle lance ses branches gris bitume aux quatre coins cardinaux. Les branches deviennent bronchioles, ceignant des camaïeux aux teintes douces : champs, vignes, parcelles cousues entre elles et faufilées de veinules blanches : des sentiers. Le paysage s’hyperconnecte sous mes lentilles. Le rond-point est relié à un autre rond-point, ainsi jusqu’à l’horizon clair. Paysage synaptique, où les voitures quasi immobiles sont un influx nerveux alenti.

h) Une nacelle. À son bord, un employé municipal installe à un pylône une longue guirlande électrique. Casqué de blanc, l’homme ressemble à une figurine plastique pour les enfants. Puis la nacelle descend par à-coups et se soustrait à ma vue.

i) Un olivier en pot. Son tronc mince, un simple trait de crayon, souligne une terrasse en caillebotis de bois clair. Une femme s’affaire autour de la boule verte du feuillage. Elle s’attarde, semble chercher quelque chose dans les feuilles.

j) Un panache blanc. La cheminée, petit bâton d’encens, lâche quasi verticalement sa fumée, sans que j’en voie pourtant l’ascension. On penserait à tort que c’est en raison du froid : c’est une illusion d’optique.

k) Pentes, contre-pentes, dévers. L’oeil peine à reconnaître la géométrie des toits rouges et gris, il s’agace à isoler les formes imbriquées. Voir, mais quoi ?

l) Un couvreur. Mince, nerveux, il engueule à grands gestes quelqu’un en contrebas. Un palan manuel au bord de la toiture monte des tuiles canal. Des lames de zinc, éparses sur le toit, blessent l’oeil en accrochant soudain un rayon de soleil et surexposent l’image : je ne vois plus rien.

m) Un chat. Noir et blanc, il marche délicatement sur un faîtage, s’arrête, tourne la tête – il a dû entendre un bruit – et repart sans quitter l’arête de la toiture, passe non loin d’un chien-assis, et disparaît sur la contre-pente.

n) Une fenêtre en façade d’un appartement. Une ombre apparaît, ouvre le vantail vitré, qui reflète brusquement le soleil et m’éblouit : je suis aveuglé.

Bruno Lecat
retour haut de page


19


Collées à la vitre. Collées à la vitre de l’autre en face mes mirettes. De l’autre en face de l’un. En face de mes mirettes collées. Aux vitres. D’autres. Obscène est cette vision. Vision de l’autre pas comme moi-même, qui ne peut m’observer que dans l’eau ou en ombre muette. Incroyablement près dans l’espace, sans la trajectoire, sans la déformation du trajet, direct, loupe sur un visage que ne se sait pas, qui ne se pense pas, qui s’abandonne à la vue indiscrète issue de l’autre qu’on ne sait pas être là d’où il est. En surplomb de mon balcon, je promène mes lunettes vicieuses. Plan sur les mains blanches dans cette cuisine gagnée par l’ombre. Plan maintenant sur les vitres, faux vis-à-vis qui renvoient aux fenêtres de mon toit au-dessus de moi. Plan rapproché sur un visage occupé à une tâche qu’on ne voit pas, dont le cours n’apparaît pas dans l’angle où mon regard tente de le suivre. Mains qui font la vaisselle, décidément, corps qui bouge d’un coin à l’autre de la pièce hors-champ et retour. Corps redressé là, un appel du fond, peut-être ? Le détail isolé ne veut rien dire du tout. Arrêt sur la chose vivante de l’autre côté de l’avenue, à travers les feuilles des arbres, à travers l’épaisseur des carreaux, tout près rapproché jusqu’aux pores de sa peau, faisant fi de tout ce qui est sur le fil qui tisse, amène, emmène à cette image-là. En hauteur, côté passage, le chat sort par la porte-fenêtre entrouverte. Dix mètres nous séparent. Le gros félin blanc qui arrive à capter les yeux du canidé noir l’espace d’un clignement d’œil. Derrière sa fourrure et son cul retroussé, la silhouette grisée d’un maître qui lui dit quelque chose. Visage penché, découpé irrégulier au bord de l’extérieur d’un intérieur. Et maintenant tout là-haut, au-delà du bras des arbres, la femme qui fait venir les mouettes sur son balcon. Ses bras au ciel, mon œil fait photo, pour le ballet des volatiles sur la barre des autours : cieux, toitures, garde-corps, le sourire extasié de la sainte tendant les poissons qui scintillent au couchant. En contrebas, un pied qui bat dans l’ombre et dont le talon garde un peu de soleil. Et l’ampoule qui flotte en face ? S’est plaquée sur la façade, la mienne ! C’est que dans cette vie-là, les vitres font miroirs, qui appartient à qui on ne sait, mon intérieur doublé sur l’écran d’en face, qui appartient à qui on ne sait plus, et c’est tant mieux. Intimité volée difficile, et c’est heureux.

Sylvie Serpette
retour haut de page

20


Mission 1° / Repérages. Commencée le 2 décembre 2020 à 6 heures du matin suite à la commande #00 dite « du grutier » en date du 29 novembre 2020, modifiée le 30 novembre de la même année.

a) Concernant le lieu-dit Vousse et en relation avec celui où je me trouve actuellement, compte tenu de l’écrasement de la perspective présenté par l’utilisation de Google maps à partir de mon téléphone portable : la distance qui nous sépare est de 229 kms pour 13 heures de circulation à vélo, de 193 kms pour deux jours de marche à pied, de 300 kms pour 3 h 24 de route en voiture et de 154 kms pour deux heures à vol d’oiseau.
Par défaut, le point de destination apparaît en premier sous la forme d’une goutte de sang rouge vermeil au centre de la carte, au creux de la courbe d’un fil sinueux blanc et à quatre mm d’un tracé bleu représentant la Loire. Le mot « Loire » s’affiche en italique de gauche à droite. Le « L » penche légèrement vers la gauche et donne l’impression de se détacher des autres lettres. Je ne sais si cela est dû au relief que je ne peux percevoir ou à un défaut de typographie, voire à une défaillance lunetière. Une ligne jaune Bouton d’or porte par trois fois sur son tracé un carré de même couleur affichant la mention D9. Aucune flèche n’indique un sens de circulation, ce qui suppose l’existence d’un double sens. À l’extrémité droite de la carte, le mot « Retournac » est écrit en police de couleur noire et en surbrillance. Sous le dit mot : un sigle blanc sur fond bleu ; à première vue, le motif ressemble à une tête de mort. Je doute que cela en soit une mais ce qui m’est présenté laisse planer l’interrogation. En une ligne perpendiculaire et à l’horizontal, le même tracé jaune se prolonge, bien que d’autres carrés et rectangles le jalonnant affichent cette fois-ci la mention D103.
D’un tapotement de l’annulaire droit, les encarts blancs de recherche disparaissent ; reste alors une étendue de couleur vert pâle dont je n’avais pas saisi l’importance avant ce tapotement. La goutte rouge sang représente alors un cinq-centième de la carte affichée sans pour autant avoir changé de taille.

Je clique à nouveau sa vision satellite s’offre à moi : du vert, rien que du vert ! Ses nuances vont du vert très clair dit « vert d’eau » au très foncé dit « vert sapin ». Quelques touches de beige, plus ou moins rassemblées, le ponctuent en ses contours. Leur regroupement s’avère plus dense sous le mot « Retournac ». Un rectangle rosé de 0,1 mm par 0,3 mm ressort davantage au-dessus du « a » de Retournac ; la tête de mort persiste, quant à elle, au-dessous du même « a ». Le centre de l’image révèle une large zone de vert foncé ; une ligne blanche fine et sinueuse la traverse, interrompue sur sa gauche par « La Fayolle » et sur sa droite par « Chanon ». Il s’agit pourtant d’un même tracé sans rupture. On peut recenser sur la partie supérieure droite quatre carrés jaunes portant la mention D9, deux rectangles de mêmes dimension et couleur affichant respectivement D92 et D24, un plus large avec l’inscription D244. Au centre, quatre rectangles de même format donnent à lire D35, D103 par deux fois, D282. Aucun N. Au centre gauche : une inscription incomplète « …malières-sur-Loire » ; à ce niveau d’investigation, je ne peux en présupposer son début.
Un nouveau tapotement de l’annulaire droit m’en affiche le relief : que de gris ! Du gris très pâle, presque blanc. Des circonvolutions plus foncées l’émaillent en arcs, courbes et cercles. En creux et à l’intérieur de chacun·e, une très fine ligne noire en accentue le sillon, d’autres les complètent en vagues plus larges atténuant le noir originel pour le décliner en nuances plus claires. Les carrés et rectangles jaunes persistent ; la goutte rouge sang revêt une plus grande importance même si sa taille reste identique ; la tête de mort quant à elle, s’atténue par son bleu qui se fond dans le gris ambiant.
Clic droit de l’annulaire, je me retrouve en Street View sur le même fond gris. Aux tracés blancs se superpose une plus large bande de couleur gris bleuté qui l’emporte sur le gris de fond. Ces nouvelles lignes sont désagréables à l’œil par leur aspect mastoc, sans élégance comme surlignées à la hâte et de façon malhabile. Mon regard se raccroche à la goutte rouge sang, oubliant la tête de mort.
Le dernier tapotement m’ouvre une plage dite en 3D… identique au « par défaut ». Ma surprise ne dure que quelques secondes par l’envie de consulter autrement. J’opère un nouveau clic : trois autres modes du même sujet s’offrent à moi : « Transports », « Trafic » et « Vélo ». Je conclus hâtivement, ou prudemment, qu’en cette zone, les données restent insuffisantes pour accéder d’une part à de quelconques transports et trafic et d’autre part pour le « Vélo », seuls quelques fous s’aventureraient à le pratiquer en ce lieu.

b) 9/2012 45°12’31.62"N : un portail en fer forgé à trois pans interdit l’accès à un ancienne ferme. Seul le regard peut se projeter à l’intérieur de son jardin. Des pavés chinois dessinent un chemin à travers l’herbe drue et s’échouent sur une terrasse en graviers. La porte d’entrée offre en sa partie supérieure une ouverture vitrée ; à la droite de celle-ci une fenêtre rénovée est entrouverte ; on voit encore le mortier de bourrage. Sur la terrasse, trois personnes ont pris place autour d’une table en bois ronde. Leur discussion s’agrémente de grands gestes : bras levés, doigts pointés, pieds et jambes en mouvements saccadés. Leur attitude contraste avec le calme ambiant ressenti. L’immobilité des feuilles des arbres, la propreté des abords, même la boite aux lettres neuve située à gauche du portail l’emportent sur l’animation de ce coin de vie. Une femme, que je n’avais pas encore remarquée, se tient derrière la vitre entrouverte. Elle baisse la tête, hausse les épaules par trois fois, puis ferme le battant ; je ne la vois plus. L’une des personnes se lève, frappe au carreau et de la main l’invite à rejoindre le groupe. J’attends patiemment qu’elle sorte. Un chien s’approche de la tablée, renifle l’un, puis l’autre et s’assoit. De sa gueule pend une langue à la bave blanchâtre ; deux crocs en retiennent le bord. L’homme assis à la droite de la table saisit la bouteille posée à ses pieds, la débouchonne d’un coup de mâchoire averti. Instantanément les verres s’approchent stoppant l’agitation précédente. D’un mouvement, le vin coule de l’un à l’autre en un trait d’union de l’instant.

c) 45°12’31.59"N : des toits aplatis comme des livres ouverts posés sur leur cœur s’étalent sur une parcelle biscornue. Des murets semblent les traverser. De grandes taches blanches se dessinent sur le sol. Ce qui frappe l’œil tient dans la petite route courbe sur laquelle s’agglutinent une vingtaine de voitures. Les véhicules débordent sur la parcelle de terre, comme garés là à la va-vite. On dirait un garage d’enfant. On dirait un regroupement sauvage dû à la précipitation. Pourtant, le calme règne. Pas une seule âme en vue. Même le champ blond qui mord de son empreinte le lieu ne témoigne d’aucune d’activité. Où sont les femmes et les hommes ? Où sont les enfants ?

d) 45°12’45.86"N : Des vagues de verts, du plus clair au plus foncé, sur elles s’accrochent pierres volcaniques et pins de boulange. Les parcelles cultivées étirent leur rectangle sous les lueurs du soleil. Les toits s’ocrent ; certains rougissent. Ce qui ressemble à un château en écrase sa muraille sous l’absence de perspective. La forteresse se dissout dans son ombre. Mon regard s’arrime à la roche offerte au premier plan. Une piscine tout en longueur s’incruste jusqu’à s’imposer et signe l’incongru. Je cherche d’autres barbarismes et n’en trouve pas.

e) 45°12’22.05"N : Deux bras d’eau enserrent la terre, jusqu’à l’étrangler. Elle livre des plis denses en cascade et rejoint les lianes de pins sylvestres agglutinées sur le front du massif. Le fleuve sourd plus loin, inattendu, là où s’agglutinent dix maisons et une usine électrique désaffectée. Je cherche à signaler des chemins et des routes ; la marée verte les noie.

Ma mission de repérages s’achève à 14h54, ce même 2 décembre 2020. De cette première approche parcellaire neutre, et se voulant objective, toute conclusion s’avérerait inopportune.

Cm Le Guellaff
retour haut de page


21 (Bloc F, nuit de novembre)


Bloc B, quatorzième étage. Un homme et une femme attablés dans une cuisine. Ils jouent au bras de fer. Les bouteilles vides entre eux, les cendriers pleins.
Piscine olympique. Les baies vitrées embuées, les rangées de néons, le carrelage vert (tant de dalles manquantes). Les enfants du waterpolo dans le bassin. Échanges de ballons, tirs au but. L’eau plate devient océan.

Dans le Parc des Héros les projecteurs qui illuminent le monument clignotent. Le soldat de grès rose au fusil dirigé vers l’ouest apparaît, disparaît, se fond dans la pénombre alentour.

Le panache blanc de la centrale nucléaire, solide.

Une femme âgée vend des petits bouquets de fleurs aux voyageurs qui sortent du métro aérien.

Une bouche d’égout qui fume. Une canalisation rouillée d’où sortent des giclées d’eau bouillante. Sinuosités brûlantes dans la neige épaisse.

Au dernier étage du conservatoire les corps s’étirent dans la salle de danse aux miroirs voilés.

Le toit d’une maison en bois entre les blocs C et D. Une fumée noire sort de la cheminée.

La bande de sable humide du périmètre interdit. Faisceaux blancs, barbelés, soldats dans le mirador.

Bloc D, neuvième étage. Les lueurs du téléviseur dans le salon. Un chien sur un tapis persan.

Le ciel sans étoiles, gris orangé à l’infini.

Trois ouvriers casqués boivent une bière autour d’un brasero.

Dans le square sans promeneurs un bonhomme de neige perd la tête.

Baraque à frites sous les arches du métro, vendeur accoudé au comptoir. Pas de clients.

Une voiture de police garée en épi. Quatre hommes en civil en sortent.

La pleine lune dans une entaille soudaine. Tant de surfaces noires.

Un train-jouet quitte la gare centrale. Lumières du wagon-restaurant.

Gyrophare bleu. Passants en cercle autour d’un homme allongé sur un banc.
Bloc G, treizième étage. Dans une salle de bain un homme penché se rase le crâne.

Un Boeing 747 de la PanAm entre dans les nuages – clignotement rouge des ailes s’estompant.

L’œil perdu de Youri Gagarine sur la façade de mosaïque du Palais des Sports.

Le brouillard qui descend sur la ville, noyant les choses et les gens dans une nuit indistincte.

Xavier Georgin
retour haut de page


22


Il y avait mon premier Larousse illustré. Un bouquin lourd, solide, rectangulaire, vert foncé. Au dos, en petit format dans l’angle en bas, le visage féminin en longs cheveux… souffle et éparpille la fleur de pissenlit : Je sème à tous vents. Il y avait dans ce premier dico aux coins ébouriffés et rongés par les bouches infantiles, de merveilleux mondes exotiques – étalés sur les grandes pages doubles aux dessins naïfs et colorés — avec au-dessus, en-dessous ou à côté des diverses images – les lettres avec lesquelles appareillaient les mots que le doigt montrait ; la voix questionnait en montant légèrement, parfois nommait : la tente bariolée du cirque, le manège de la fête foraine, l’étal du primeur avec ses pommes brillantes et bien rangées, le boucher avec son tablier blanc à la porte du magasin, le râteau, le seau, la plage… Sur tout ça j’avais le regard en surplomb, le monde à la pointe des yeux et c’est un peu dans cette trace, l’aimer survoler, comme parfois les ailes du rêve.

Le pont a lui aussi maintenant une soixantaine d’années. Les articles des journaux ont détaillé tour à tour : l’accroissement de l’activité portuaire, la rivière détournée dans un canal – son nom gaëlique (Ar Moros) évocateur pour les seuls initiés : « le port où on met à l’eau les bateaux » ; derrière les batardeaux l’ampleur du chantier, les milliers de m3 de terre évacués, les quais construits sur chaque rive, l’innovation du béton précontraint pour l’ouvrage allongé sur ses quatre piles jumelées. Enfin, la journée d’essai, les camions en file pour tester, puis, trois jours plus tard, comme on tire un coup de canon pour célébrer les grands évènements, l’ancien pont pulvérisé à l’explosif.

Dans mon dos le flot incessant des voitures, des camions, les deux-roues excités. Les accélérations et décélérations à proximité du rond-point. Le vacarme incohérent - un engrenage de bruits à moudre le corps. Parfois l’odeur âcre d’une fumée d’échappement. Un jeune goéland glisse sous le tablier. Un plus âgé plane au-dessus de ma tête. C’est un jour clair et de vent froid, un rappel imprévu de la lointaine journée d’inauguration.

Sous mes pieds la route étroite longe le fond de la baie où s’étale le chantier naval. Bordée d’une glissière de sécurité et d’une grille métallique verte côté terrain vague (tourets vides, amoncellements de ferraille), containers servant d’abri de chantier ou de dépôts de pots de peinture entamés, elle enserre dans son large U la forme de radoub allongée. Un couple de joggers passe, habillés de noir. Ils ont ralenti la cadence. En marche tranquille – récupération. Ils longent les hangars noirs étirés en hauteur, s’éloignent en direction de l’entrée sud-ouest. Les deux silhouettes ne permettent pas d’identifier précisément les sexes. Au zoom une queue de cheval, des bandes roses fluorescentes sur un survêtement, un short, des jambes féminines et allongées. La première, plus élancée, se tourne vers la seconde un ou deux pas en arrière, prononce quelques mots inaudibles, elles accélèrent.

Devant la cale sèche la butte envahie d’herbes sauvages, percée de plumeaux translucides : les herbes de la pampa. Zoom. Flammèches. Comme dans les salles de concert lorsque balancent en rythme lent les briquets allumés. Ou l’autre soir sur la place : « allumez les téléphones, filmez -– filmez –- continuez de filmer ! »

(Le visage en cheveux long soufflait sur les fleurs de pissenlit — les fleurons s’étourdissaient dans un murmure, essaimaient leurs petits clous noirs dans le vert cartonné.)

Les joggeuses rétrécissent – tournent à droite tout au bout de la ligne d’entrepôts crasseux -– juste après la tour où les vitres bronze reflètent les mâts, nids de pie, câbles et poulies rouillés. Disparaissent.

Aujourd’hui la forme de radoub est vide et plongée dans une demi-obscurité. Le soleil bas de début d’hiver, fin d’après-midi, ne passe pas les battants de la porte contre laquelle l’océan en bout de course vient clapoter. Aveuglement blanc. L’alerte de surexposition clignote sur l’écran de l’appareil photo, recouvre de noir toute la surface de l’eau à l’arrière du bassin, le long des remparts de la ville close, jusqu’à la pleine mer et le pointillé d’horizon.

Amarrée rive gauche, en contre-jour, la silhouette sombre de l’Atalante. Juste après les 130 mètres de cale sèche. À son flanc un camion grue jaune-orangé soulève une extrémité de cheminée. Un homme costaud, casque blanc, grosses chaussures de sécurité, lunettes de soleil, bleu de travail et ciré jaune. Il pilote la grue avec une télécommande manuelle. Son regard passe de la cheminée au boîtier puis revient vers le tube métallique recourbé qui monte dans le bleu à hauteur de la plage arrière, côtoie maintenant le château, oscille doucement.

À côté des camionnettes siglées Piriou des hommes accroupis en tenue de travail s’affairent auprès de câbles noirs de grosse section, alignés sur le sol. L’un d’entre eux, debout, a posé un pied sur un imposant touret vide. Il parle dans son téléphone, masque bleu chiffonné sous le menton.

Rive droite le Manapany attend depuis des mois. Une petite armoire électrique cadenassée –- plantée sur le quai à la hauteur de sa proue – dérisoire miniature d’un bleu étrangement assorti à celui du thonier géant – dénonce à grosses biffures de peinture blanche : râcleurs de fons = raclure sans limites. L’énorme senne noire –- flotteurs jaune-vif –- s’entasse à l’arrière du navire, en forme de courbe d’histogramme. Un homme vieillissant s’est approché et semble prendre des photos. Un autre en chandail gris vient d’ouvrir une fenêtre de la passerelle de navigation et le regarde. Le premier s’éloigne vers la passerelle d’accès barrée d’une chaîne où est suspendue l’affiche : accès réservé au personnel du chantier. Des pictogrammes rappellent que le port du masque est obligatoire.

Devant l’étrave du Manapany un navire militaire. Paraît minuscule. Gris. En gros caractères peints sur la poupe P O9. Deux cheminées cubiques parallèles avec bandeaux noirs. Longues antennes effilées. Griffures dans le ciel.

Sur le radier de la forme de radoub les lignes de tin, les bers, les blocs de bois, rigoureusement alignés. Une colonne vertébrale retrouvée intacte dans une fouille.

Une cycliste passe à hauteur du Manapany en agitant le bras droit. On dirait qu’elle chante. Elle dépasse les bouteilles de gaz comprimés : oxygène (gris) – acétylène dissous (rouge) – argon, dioxyde de carbone (bleu) enfermées dans la cage en acier.

Le soleil couchant sous la passerelle crame la coque et les yeux. Bandes fines de nuages étirés dans le ciel. Au-dessus des remparts au loin, le vestige d’une tour. Un jour clair et de vent froid.

Jacques de Turenne
retour haut de page


23 (À vol d’oiseau)


1 — Vu du ciel, le fleuve est un serpent de cuivre aux écailles brillantes, serré entre deux remparts de maisons prenant racine dans ses entrailles.

2 — Les capots blancs des voitures alignées forment un matelas léger et moelleux.

3 — Ce n’est que de cet endroit qu’on peut les voir. Au ras du sol, les épaisses murailles du couvent les ensevelissent ; d’en haut, ils renaissent, en file indienne sous les arcades du cloître, la tête basse, couverte par une cagoule en pointe. Le plus petit est à l’arrière, élève docile et maladroit.

4 — C’est une échancrure de quai entre deux rangées de maisons aux toits crevassés où poussent des bouquets d’herbe. En bas, un bateau peint en jaune contenant des barriques de vin. Les passants, tous vêtus de noir, se ratatinent contre le sol, faute de perspective.

5 — Les rayures noires parcourent géométriquement les dalles blanches ; un jeu tout juste inventé.

6 — Les façades tombant à pique sur le sol. Vertige.

7 — Quelqu’un avance lentement sur le pont, caché par un parapluie rouge ; devant, un homme avec une caméra marche à reculons. Un bras dramatique sort du parapluie et se maintient écarté du corps. Les promeneurs encadrent la scène, la tête vissée sur le spectacle.

8 — Une chevelure de pierre.

9 — Les petits arbres d’hiver près de la statue ressemblent à des araignées s’embrouillant dans leurs pattes multiples.

10 — Le jeu d’ombres et de lumières divise l’escalier en deux. D’un côté, une clarté limpide, de l’autre, un vide flou en diagonale.

11 — D’abord un cercle, couronné d’une moitié de coupole ; un autre cercle un peu plus grand entourant le premier ; après, une espèce de rosace en forme de cactus à grandes feuilles ouvertes ; ensuite, un grand anneau vert pâle ; le tout est entouré de ce qui semble être du gazon ou de l’eau putride ; cette espèce d’île insolite vue de haut paraît flotter dans une substance blanchâtre, écumeuse. Aquatique ? Solide ? Eternelle ?

12 — Le soir approche ; les lumières le long des deux rives s’allument les unes après les autres ; les façades acquièrent des reliefs sombres autour de portes et des fenêtres, espaces quadrillés qui se superposent comme un dessin d’enfant ; la girouette d’un clocher d’église tourne au bonheur du temps.

13 — Les bateaux le long du quai sont des cafards immobiles ; leurs ombres pâles redessinent le fleuve. L’un deux s’apprête à faire la traversée, tranchant la masse brune en direction d’un point obscur.

Helena Barroso
retour haut de page


24


Le 30 novembre 2020, en période de confinement covidien, du quatrième étage d’un immeuble situé à deux pas de la mer et proche du port de Nice, avec tout en bas un parc public planté de palmiers et d’oliviers et sur le côté droit un immeuble du même ensemble, on pouvait à travers une paire de jumelles observer une série d’éléments non perceptibles à l’œil nu. Il fallait se placer debout derrière le balcon d’acier blanc pour mieux voir et éviter les barreaux qui découpent en rectangles verticaux tout ce qui se trouve derrière. Impression de rouages d’un même ensemble qui se construisait peu à peu.

1) En orientant les jumelles vers le bas pour observer le parc, après quelques hésitations sur le choix de la cible, c’est la silhouette d’un soigneur de palmiers qui stoppe le mouvement, la recherche, l’errance. À l’œil nu, seules sa position au sommet de l’arbre et la couleur orange de son vêtement sont repérables. Mais pas plus. Les jumelles révèlent un homme jeune, brun, les reins ceints d’un harnais protecteur, il pulvérise un liquide dont on peut percevoir le cheminement des gouttelettes sur le feuillage, il porte aussi un masque qu’il retire après une dizaine de minutes à la fin de la projection du produit sanitaire. Aucun son n’est perceptible même si on le voit ouvrir la bouche. Se parle-t-il à lui-même, au téléphone placé dans sa poche ou à l’élagueur d’arbustes qui est tout près du pied de l’arbre et qui parfois relève la tête. Mais ce dernier est visible de dos, le mouvement éventuel de ses lèvres est caché. Ce deuxième homme, plus âgé, aux cheveux blancs se retourne parfois, lève souvent la tête, son visage parait exprimer le regret de ne plus pouvoir monter dans les arbres, travailler et regarder la mer de tout là-haut.

2) Sur la droite à plusieurs mètres de distance, un immeuble de la même résidence à angle droit par rapport à celui du lieu d’observation. Le soir on voit un peu à l’intérieur, les lumières, les mouvements des images et des lueurs variables d’une télévision. Avec les jumelles c’est autre chose ! Rupture d’intimité, voyeurisme, fascination ! Sans aller trop loin il est intéressant d’observer d’abord les occupants d’une terrasse affalés sur des chaises longues et de repérer le livre posé sur la table Le marin de Gibraltar, qui rend tout à coup son lecteur sympathique et provoque une envie d’en savoir plus et de regarder un peu à l’intérieur de la pièce. Là, surprise, il règne un désordre gigantesque, des chaises renversées, des livres partout, étagères et sol, et des bananiers d’intérieur envahissants.

3) À quelques mètres vers la gauche le fameux plongeoir de Nice restauré et transformé à nouveau en restaurant. Le scruter c’est voir aussi en images intérieures et historiques ses sédimentations. Curieusement les jumelles ne perturbent pas ce petit rappel, focus qui explicite. Repérage de ce que fut le site, occupé dès la fin du XIXème siècle, simple pavillon de bois où l’on venait grignoter puis création d’un vaste restaurant. Ajout ensuite de deux constructions, reliées par des passerelles, un luxueux kiosque et une étonnante goélette en ciment baptisée l’Inflexible construite sur un rocher au-dessus de l’eau. Vers 1940, le bâtiment principal demeure mais à la place du voilier, qui a disparu, un plongeoir tout blanc à trois niveaux avec un escalier en spirale domine la mer. Les restaurants s’y succèdent. Jusqu’à ce que le site soit laissé à l’abandon. En 2015 un restaurant s’installe à nouveau mais l’usage du plongeoir est interdit pour des raisons de sécurité. Aujourd’hui en l’absence de clients, le site est le siège des mouettes et des gabians. L’un d’entre eux vient de se poser sur le plongeoir et regarde la mer ; il cligne des yeux et rêve peut-être aux clients d’autrefois assis dans la goélette ou admirant les corps musclés des plongeurs d’antan !

4) Dans le club nautique, voiliers et bateaux d’aviron à l’arrêt imposé, au repos non désiré. Pourtant une ombre humaine semble se déplacer entre eux. L’œil équipé s’approche, l’homme doit être le gardien, il se penche sur chaque bateau, l’inspecte, ramasse un morceau de bois et une balle qui étrangement se sont logés là. Il s’en empare et les jette dans un sac de toile bleue. Il secoue la tête, retire ses lunettes et les essuie avec calme, puis repart. On ne le voit plus. Il est entré dans le hangar.

5) Plus loin, nouveau réglage de la focale, ce geste plusieurs fois répété a un effet magique ; il transporte par une sorte de télépathie vers le phare, et le long chemin dallé qui y conduit. Deux personnes s’en rapprochent. Deux amoureux qui tous les cinq pas arrêtent leur marche et s’enlacent. Ils sont jeunes, leur couleur de peau est opposée, l’une blanche, l’autre noire, la jeune femme a des cheveux très courts, l’homme très longs, les vagues sont assez hautes et sûrement bruyantes, d’ici on n’entend rien, on dirait qu’ils crient le plus fort possible pour dominer le bruit de la mer, leur bouche est grande ouverte, leur corps semble tendu comme la corde d’un arc. Une vague très haute vient de s’abattre sur eux, ils sont trempés et leurs traits s’étirent, leur bouche grandit, leurs joues sont secouées de spasmes, ils rient sûrement.

6) L’œil s’approche encore, affirme sa puissance. Le port est calme en cette période inhabituelle. Les bateaux dorment, voiliers du plus grand au plus petit comme bercés par une légère houle, hors-bords désœuvrés, et horribles bateaux de plaisance désertés et exprimant leur vide. Seuls deux hommes s’affairent sur un beau voilier comme s’ils allaient partir en mer. Ils ont les traits tirés, ils semblent accomplir une routine devenue pesante car sans issue. Les gros bateaux reliant Nice à la Corse sont absents. Cela délivre le paysage de leur encombrement et de leurs fumées noires. Les mouettes occupent l’espace et s’installent où bon leur semble.

7) Sur un des nombreux bancs qui ponctuent le boulevard Franck Pilatte, face à la mer, deux taches noires visibles d’abord, et deux blanches. C’est le sommet bicolore formé par les têtes surmontées de cheveux blancs ou noirs de quatre hommes qui discutent. Prolongement par la tâche bleue des masques. En dessous des bras s’agitent, des mains se posent sur l’épaule la plus proche, mouvement incessant des lèvres, la discussion semble animée. D’ici on dirait un monstre marin à tentacules et à deux têtes.

8) La voiture noire qui vient de passer rapidement s’arrête devant le plongeoir. Du côté passager une femme sort, elle est grande et habillée de noir. Elle se tient debout à côté de la voiture, le conducteur ne sort pas. Les jumelles se dirigent vers elle et observent son visage, fin, harmonieux, attirant. Un maquillage léger rehausse ses traits et illumine ses yeux. Elle tourne avec vivacité sa tête, ses cheveux longs, brillants se soulèvent comme animés d’un souffle subtil. Elle se baisse, ramasse à côté de son pied droit un coquillage blanc, elle le regarde longuement sur toutes ses faces puis le met dans son sac.

9) L’œil voyageur et puissant a dessiné en lignes multiples un réseau d’observation inhabituel. Il est comme étourdi face à ces réalités multiples, juxtaposées, ainsi dévoilées par le truchement d’une paire de jumelles. Alors il fait un nouveau et dernier réglage, regarde vers l’horizon, et plonge dans la couleur aux variations de bleus infinies, dans l’entrelacement du ciel et de la mer. Un appel fusionnel irrésistible.

Huguette Albernhe
retour haut de page


25


Il a bien fallu commencer par quelque chose – -mais c’était déjà en route depuis juin et le #3 – on a décidé de continuer sur la même voie (la fiction) – on constate que les choses ont beaucoup avancé, les tenants et les aboutissants, tu sais ce que c’est : il y a dans la suite deux femmes qui s’occupent du salopard -– on l’a surnommé un petit peu « Fauteuil » –- ce n’est pas précisément la suite, c’est plutôt une annexe, comparable, semblable dans une sorte de réalité : des choses se sont passées dans les années quarante-cinq à quatre-vingts pour une foultitude de tenants de la victoire du troisième royaume (un royaume, un peuple, un chef) qui trouvaient refuge amélioré chez les Stroessner, Péron et compagnie –- ces tenants aussi de la défaite des alliés -– ce sont des pays dits « neutres » dans le conflit –- sans parler des ordures européennes du genre, comme un Salazar ou un Franco. La lecture du livre d’Olivier Guez apporte des précisions (elles seront certainement développées et mises en image durant un de ces prochains week-end) mais surtout, pour ce qui nous occupe ici (nous je veux dire moi, et les lec-trices et -teurs d’hiver numéro zéro) une disposition de la fuite du docteur josefmengele : elle se trouve dans son départ du continent –- sa fuite -– pour échapper à ses responsabilités (prenons ce mot-là : ce qu’il a ourdi, réalisé, produit et ordonné pendant la guerre est inqualifiable) –- enfui comme le lâche qu’il était – il prendra un bateau (le North King, qui battait pavillon portugais, escale à Lisbonne direction Buenos Aires, quarante huit je crois bien -– c’est assez documenté) : sa famille a beaucoup d’argent et l’aidera –- ville de départ : Gênes

1. une image, sage et recadrée : on accède au belvédère par un ascenseur partant de cette petite place située entre deux tunnels pour les autos (la ville est bondée de tunnels, pour les autos, pour les trains, de ponts, d’avenues serpentant sur les bords des collines) -– l’image est prise par un robot porté par le toit d’une voiture conduite (vraisemblablement) par un être humain -– il fait jour, assez beau, le temps en est clair (les ombres pourraient en indiquer l’heure : aux alentours de midi)

2. cette image avait placée un jour en commentaire -– pour ces animaux qui volent sur cette place -– ici captés trois individus d’une autre espèce (des pigeons), ce sont des perruches dont on entend ici les cris très souvent matin et soir (elles sont vertes et volent et se posent sur les pins qui entourent le promontoire -– on peut discerner deux individus de cette espèce, droite et gauche cadre (peut-être sont-ils assez « parasol de préférence ») ; au milieu de l’image, les palmes d’une autre espèce)

3. ça ne se voit pas exactement mais il faudrait se tourner un peu sur la gauche et on distinguerait certainement les volets jaunes du dernier étage de l’immeuble abritant la pension (elle porte le nom de la rue qui l’abrite, Albergo Cafaro) dont la chambre trois invisible d’ici se nomme la suite Napoléon (par une légère antiphrase, ironique, le propriétaire intitulait ainsi cette pièce et sa salle de bain attenante, une bonne trentaine de mètres carrés dotée de quatre fenêtres lesquelles ouvraient sur la perspective de la ville, son port qu’on découvre aussi ici)

4. on peut discerner quelques palais (blanc, rouge, je ne sais plus exactement) notamment la tour crénelée de l’un d’entre eux, ils sont dédiés à des musées de nos jours mais dans les siècles qui précèdent, ils abritaient les familles des riches armateurs de la république de Gênes -– on l’avait surnommée l’Orgueilleuse il me semble me souvenir (on lit avec plaisir ce genre de détails (ce genre, mais pas seulement) dans le « GEnove » de Benoît Vincent, aux éditions Attila)

5. je voudrais y mourir, si c’était possible

6. au loin s’éloigne les Caravelles qui iront conquérir (la conquête la colonie l’esclavage l’or la guerre) (la chanson « Conquistadore » de ce groupe, Procol Harum) les côtes lointaines, Amerigo Vespucci et les Antilles (pas que : aussi celle de Neil Young, « Cortez the Killer ») — les îles Moustique, le triangle des Bermudes et les anguilles, tout un tourisme de petite pacotille et de petite histoire stéréotypée (Mort Schuman et « Allo papa tango charlie » ? peut-être -– la neige sur le lac majeur, plutôt)

7. les grues, les conteneurs, les caisses entassées sur les navires (ils en font des tonnes ; pour s’arrêter il leur faut des heures ; aujourd’hui leurs équipages, souvent, ne sont pas descendus sur terre depuis mars, neuf mois de mer afin que nous trouvions des baskets à cent euros la paire dans des magasins non-essentiels : dieu merci (comme disait ma grand-mère) (que j’aime toujours) ils ont rouvert ces jours derniers

8. le plus grand port d’Europe de Méditerranée du monde ; quand même ça le serait, cela n’effacerait pas le fait qu’elle devient, cette mer, un cimetière : ce fait est entraîné par le précédent (on en arrive ici, au point huit : observer sa place, savoir d’où on parle)

9. la Lanterne le plus grand phare d’Europe, du Monde ou le plus vieux, ou le guide des marins — on y a organisé une espèce de musée qu’on peut rejoindre, partant du centre, par un parcours piéton –- longomare — d’ici on l’aperçoit, ce phare, parallèle au lampadaire (vert, au presque premier plan) qui la nuit éclaire la placette où on vient admirer le panorama (belvedère ou point de vue remarquable ou miradouro) : à l’arrière plan, à l’arrière de la lanterna bien loin vers l’ouest se trouverait la limite du pays et de son voisin, on l’apercevrait par temps clair et imagination rêveuse au-delà de la pointe qu’on devine dans les ombres du fond de l’image

10. à cette limite, de ce côté-ci, Vintimiglia (Vintimille) d’où part un train qui rejoint Limone puis Turin, et traverse la vallée de la Roya dont on sait qu’elle détermine aussi un point de passage, lieu d’où Cédric Herrou aide les exilés à vivre, survivre, la France et où la honte de ce pays veut qu’on ne cesse de tenter de le condamner pour ce qui n’est qu’un secours minimum et que cet état considère comme un grave crime de lèse-nation et délit de solidarité

11. on pourrait imaginer que le soleil frappe toujours mais en hiver il peut arriver qu’il neige – les images de ce film, « la Boca del luppo » (la bouche du loup, et plus sûrement sa gueule) les turpitudes des marins, la chanson de je ne sais plus qui (ça va me revenir) « Cargo de nuit » (Axel Bauer) – il fait chaud, on mange des glaces, sur le port on voit d’ici quelques uns des mâts blancs et obliques qui soutiennent le toit de l’aquarium (la course à ces équipements celui de Monaco visité dans l’enfance, celui de Lisbonne, gigantesque, où parfois viennent dormir des classes de jeunes gens, celui de la porte Dorée en sous-sol)

12. au plan précédent celui du port et de ses porte-conteneurs immenses, le port de plaisance, des milliers de bateaux, voiliers, plutôt dans les blancs, les yachts des nababs ou des marins, des barques non de pêche cependant, la mer bleue toute la vie –- à droite d’immenses ferrys ou bateaux de croisière qui iront stationner peut-être, après avoir parcouru l’Adriatique, une dizaine d’heures à Venise, de l’autre côté du pays (escales à Naples, Syracuse et Corfou)

13. on ne la voit que mal, mais elle est là entre le port et la ville, c’est en se penchant un peu qu’on l’apercevrait : une double voie pour l’auto traverse la cité d’est en ouest et l’inverse donc –- une espèce de balafre sur ce qui serait un si doux visage –- « des immeubles qui sont des diamants sur un fond d’or » en disait Cervantés –- sopraelevata noire, d’acier, de bruit d’autos de camions de cars, effluves de leurs moteurs –- l’intelligence ou l’honneur (difficile à déterminer) des autorités des « décideurs »comme ils aiment à se définir (on voit peu de femmes à ces postes, mais elles commencent, de nos jours, à y poindre) le pouvoir de ces gens donc leur a permis de baptiser cette route du nom d’Aldo Moro –- on se souvient de lui –- l’une des constructions les plus horribles de la ville –- au plan symbolique, on comprend les relations qui unissent ici le nord et le sud du pays (il était de Bari)

14. (il ne fallait pas en faire quatorze, mais on s’en fout) (si Will est là, il aura comme moi outrepassé j’imagine) ce n’est qu’une description, une image, une image simple et compliquée, une ville, une mer, un port –- des gens : au premier plan, un couple visage flouté, lui est de face elle est près de lui mais de dos, tous deux regard caméra assis sur banc noir, en métal ; un autre couple de dos, plus âgé (la façon des vêtements qu’ils portent indique l’hiver) s’éloigne vers la barrière qui comporte un garde-fou mais aussi des tiges d’acier acéré pour dissuader de monter sur la plate-forme par ce chemin interdit ; droite cadre, assis, lisant un journal (le Courrier du Soir, ou la République) les coudes aux genoux, il tient à deux mains le canard ouvert devant lui, un type qui porte un imperméable mastic, un pantalon noir, des mocassins (italiens de facture, sans doute) ce pourrait être moi (j’aime à le (sa)voir)

Piero Cohen-Hadria
retour haut de page


26 (on n’entend que le vent)


a. du métal qui se déplace le long des artères du métal qui s’arrête du métal qui repart de là où l’on se trouve on n’entend que le vent b. du gris du vert du noir du rouge de là où l’on se trouve on n’entend que le vent c. de la fumée se dégage d’épaisses cheminées même si les fourmis mettent des pulls et trient leurs déchets de là où l’on se trouve on n’entend que le vent d. on ne le voit pas mais il est fort à parier que seuls les enfants ne tirent pas la gueule de là où l’on se trouve on n’entend que le vent e. des rectangles de différentes tailles et hauteurs de là où l’on se trouve on n’entend que le vent f. des oiseaux de chair partent en direction du sud et des oiseaux de fer partent au hasard comme des poules décapitées de là où l’on se trouve on n’entend que le vent g. des forêts de ciment et du béton imitation bois et des toitures végétales et des panneaux publicitaires de là où l’on se trouve on n’entend que le vent h. d’importants mouvements de foule à 8h30 9h midi 13h 15h et 17h de là où l’on se trouve on n’entend que le vent i. si on accélère le métal les couleurs les fourmis le ciment le végétal les heures tout est toujours pareil de là où l’on se trouve on n’entend que le vent j. tout change tellement qu’il ne se passe rien de là où l’on se trouve on n’entend que le vent k. même le fleuve s’ennuie car les bateaux sont les mêmes partout de là où l’on se trouve on n’entend que le vent l. les insectes sont rejetés en bordure de ville ils crèvent disparaissent mais paradoxalement ils n’ont jamais été aussi nombreux de là où l’on se trouve on n’entend que le vent m. il y a de longues files collectives et solitaires devant les bureaux de chômage et d’aides alimentaires très tôt le matin de là où l’on se trouve on n’entend que le vent n. des feux d’artifices sont en quête de grands espaces de là où l’on se trouve on n’entend que le vent o. des lumières artificielles et criardes et électroniques clignotent même en pleine journée même au milieu de la nuit y compris depuis les bâtiments aux fenêtres toujours propres de là où l’on se trouve on n’entend que le vent p. des parkings des parkings des parkings de là où l’on se trouve on n’entend que le vent q. des lignes à haute-tension des poubelles identiques la disparition progressive des bancs publics de là où l’on se trouve on n’entend que le vent r. de moins en moins de montres mais des téléphones portables dans toutes les mains de là où l’on se trouve on n’entend que le vent s. des gaz lacrymogènes de schiste à effet de serre de là où l’on se trouve on n’entend que le vent t. des itinéraires en algorithmes géolocalisés à la minute et au mètre près de là où l’on se trouve on n’entend que le vent u. des comportements uberisés de là où l’on se trouve on n’entend que le vent v. des robots gloutons quadrillant les rues pour traquer mouchoirs et mégots de cigarettes de là où l’on se trouve on n’entend que le vent w. des matelas à même la rue dont seuls les chiens semblent se soucier de là où l’on se trouve on n’entend que le vent x. du métal encore à perte de vue de là où l’on se trouve on n’entend que le vent y. du métal encore à en perdre la vue de là où l’on se trouve on n’entend que le vent z. du métal encore à s’en frotter les yeux de là où l’on se trouve on n’entend même plus le vent.

Jérémie Tholomé
retour haut de page


27


Tenu par la tige de la grue, sur le croisement avec le bras loin et haut du sol, dans la cabine ; vertige, mal au cou, tout céder ; autour espace où tout est vide ; le vent ruant aux mesures des fleuves, poussant l’humide. Sol de travers, horizon monte et descend, bascule de la tête, sol pris d’aspiration, fuyant ; miniatures rangées, aux couleurs de papiers collés sur un tableau de choses. Une maison rose avec la voiture sort ; un camion tourne, si gros qu’il bloque la circulation ; une rivière brille sombre fracture d’un habitat ordonné ; des mots joueurs sur les panneaux, anniversaires et bonheurs ; un chien tire sur sa laisse avec son propriétaire, mais un oiseau s’y oppose car un hérisson sort d’une boîte à ce moment. Une bascule : une pelouse grossit et chaque herbe monte au plus haut que la grue avec les insectes qui sortent en monstres, mais tout n’est qu’une illusion due au vertige. La masse métallique tremble. Ma joue frappée au froid de la vitre grille aux vibrations de la structure. Maisons en bonbons acidulés. Parkings vides. Carrefour giratoire. Parc municipal. Église. De douleur par la fenêtre je lâche un bras. Ma main frappe un hôtel en franchise où se tiennent des fumeurs à l’entrée ; un monsieur traverse en dehors de passages cloutés une rue sans regarder à droite ni à gauche ; puis, ma main attrape un immeuble en mettant à l’envers ses ascenseurs, une petite fille faisait du toboggan à côté. Le sol se fait creux au fur et à mesure que tourne la grue sous le cri de mes articulations fermées et se dressent des maisons individuelles avec leur myriade de pots de fleurs et de petits nains, juste la boulangerie de quartier peinte en rouge à la porte ouverte. Ma tête est là.

Ista Pouss
retour haut de page


28


Du haut de sa grue, il hésite avant de répondre mais il sort le téléphone de sa poche et fait glisser le doigt sur l’écran. Il arrête le bras de la grue, l’énorme bloc de ciment suspendu. Tout en parlant il regarde.

# Toit en tôle métallique imitation tuile — signe d’une maison construite par le gouvernement travailliste : forme rectangulaire, deux ou trois chambres à coucher, petites fenêtres à panneaux multiples. A l’intérieur autour des boiseries, il sait — même si il ne les voit pas — que les moisissures donnent aux encadrements des fenêtres un aspect peau de léopard. C’est comme ça chez lui, donc c’est pareil chez les autres. C’est pour cela qu’on construit des immeubles blindés contre l’humidité, les parasites, les fumées, l’air pur et les voleurs.

## Autour de la maison il y a du vert délimité sur trois côtés par un cadre—vert plus foncé — aux bordures épaisses. La maison à droite — sœur jumelle nul doute — est également encadrée. Un peu plus à droite encore, une maison à l’identique est implantée dans un carré de pelouse. Triptyque.

### L’ombre de la maison est dessinée sur le vert sans que l’on puisse deviner les détails du mur. L’ombre de la cheminée a pris ses distances avec la cheminée du toit : elle s’est transformée en un rectangle sombre chapeauté d’une pointe sur le côté supérieur. L’ombre, c’est une part de vie très recherchée pour les maisons. C’est là que viennent se placer les tables de jardin en bois. C’est là que l’on plante les fleurs qui craignent le soleil. C’est là que la grand-mère met sa chaise pour regarder les enfants courir.

#### De l’autre côté du jardin, des touffes d’arbres — style brocoli. La forêt parle en nuances de vert— vert clair, vert foncé, vert de chine, vert caca d’oie, vert amande, vert tendre, vert printanier, vert épinard, vert poireau, vert bouteille, vert kaki. Les urbanistes traduisent ces teintes en nuanciers de terrains à bâtir — centre commercial, maison de retraite, parking, cinéma, aire de jeux, lotissements, immeubles.

##### Au milieu des arbres, une excavation. Construction avortée. Chute de météorite qui aura écrasé les fourmis alors qu’elles dansaient sur une chorégraphie orchestrée par le chant d’une pie.

###### Du bleu. Pour s’en approcher une mosaïque de couleurs — gris, rouge, noir, marron, blanc — patchwork qui se jette dans la baie bordée d’un liseré d’ombre. Du haut de ses 7 ans, avec ses bottes de géants, d’un coup de pied il adorait mettre par terre les villes miniatures en cubes de bois qu’il construisait au milieu du salon et éclatait de rire au bruit de l’effondrement sur le parquet. De la cuisine, sa mère lui hurlait de faire moins de bruit.

####### Une langue de terre également tissée en patchwork sépare le bleu clair de la baie du bleu foncé de la mer qui à l’horizon se jette dans le ciel.
######## La vitre de sa cabine est légèrement fendue, lézard noir figé dans la masse. De l’autre côté du verre, le ciel. Nuages tendus vers la ligne où la mer brutalement s’arrête. Dégradé de gris qui se lit en signe de pluie. Soudain la sensation que la grue avance alors qu’en bas la ville est immobile, que l’eau de la baie stagne, que les vagues dans la mer ont été aspirées par les fonds marins.

######### Volutes de fumées en échelle vers le ciel, en appui sur le vide. Fumée dans la cuisine — casserole sur le feu, l’eau s’évapore, les grains de riz s’assèchent, passent du blanc au jaune puis au marron et au noir, se fondent dans le fond de la casserole et dessous la flamme de plus belle chauffe, bientôt il ne reste qu’une pellicule noire qui s’incruste, qu’une odeur qui prend le chemin du couloir, se vautre dans l’escalier, mon Dieu, j’ai oublié, le riz !

########## Sur le bloc en suspens dans la pince de la grue, une mouette, le bec rouge, les pattes palmées, la tête blanche poinçonnée d’un œil, plumes lisses grises, queue tachetée de noir. Elle piétine, s’immobilise. Impossible de lui jeter un morceau du sandwich, la gravité le ferait tomber droit dans le jardin des maisons jumelles pour le bonheur des poules ou des moineaux ou de l’enfant dont le goûter a été gâché par la gourde mal fermée renversée dans le sac.

########### Impossible à voir, la plage qui pourtant existe — il le sait, il y a été — sous le patchwork et sur laquelle des enfants ont construit une ville en coquillage et en bouts de bois avec des routes en algues et des voitures en cailloux et, du haut de leurs 90 centimètres, ils jubilent… maman , regarde, c’est comme vu du ciel ça fait les ombres des grands buildings et des ponts sur le sable, les hommes ils sont trop petits on ne les voit pas, ça pue les algues, berk… oui c’est superbe les enfants, venez on rentre… ah non on reste jusqu’à ce que la mer monte et emporte tout, lave le sable et laisse sa mousse.

Françoise Sullivan
retour haut de page


29


J’entendais parler de liberté concédée, le ciel était bleu, m’est venu un besoin d’espace et m’en suis allée grimper sur notre rocher... mais le mistral était plus fort que mes jambes et heurtait l’espace de peau libre de mon visage, mais la place, les rampes vides de toute présence humaine me donnaient le vertige, ai renoncé, et dûment fouettée, ragaillardie, suis rentrée me souvenir du printemps, du mois de mai quand les jardins ont été à nouveau ouverts et que la foule a commencé à s’en lasser, de ce jour où sous un soleil, une chaleur qui était en avance sur la saison, j’ai grimpé, avec, faute des jumelles – ne sais dans quel foyer sont celles de notre père – qui m’auraient offert l’espace que mes jambes ne peuvent parcourir, mon appareil muni d’un téléobjectif pour, après avoir fait le tour du jardin, dominant les toits de la ville côté fleuve, les toits de la ville et la campagne côté terre, la prison, me poster comme sur une passerelle devant la table d’orientation

a) sous le muret qui avance, la dégringolade herbue entre deux allées et les trois groupes qui paressaient, baignés de soleil, et, en zoomant, les épaules serrées l’une contre l’autre, en dépit des consignes de distanciation, d’un couple, la nuque jeune du garçon, le chapeau de paille de la fille, ses genoux et le chat qui s’y blottissait, et puis, un peu en dessous, à la limite de l’image que je n’ai pas prise, le désordre d’un groupe adolescent et une énorme machine à diffuser du son pour le moment silencieuse

b) sur la droite, au delà d’un muret en ruine, des broussailles, un petit chemin à mi-côte, une silhouette assise inconfortablement sur des racines, un livre et le corps penché, un bras appuyé sur une pierre, la lectrice indifférente à l’homme qui passait, la saluait, se dirigeant vers l’endroit où la pente chutait brusquement au dessus de la petite vigne du pape hors de ma vue

c) à la limite basse de l’herbe, appuyée sur la balustrade qui sépare les deux branches d’escaliers qui encadrent, vues de la route, cachée pour moi, une délicate vierge, une jeune femme, le bout des doigts appuyés sur la pierre, les épaules en biais, le visage de trois quart, dans la position d’une photo de mode, le regard perdu vers on ne sait quoi, sans doute vers rien

d) au delà, un arbre, une bordure de lauriers, un groupe de gens immobiles, une poussette, deux vélos, la barrière et le ponton blanc de la navette fluviale qui se détachent sur le vert du fleuve, et dans le ronronnement affaibli de la circulation la note claire des voix, un rire, un appel grondeur comme des petites croches sur une nappe de violons

e) la coque blanche de la navette qui s’éloigne de l’île, amorce une courbe avant de se diriger vers notre rive

f) plus loin sur le fleuve, à droite, le quai où dorment des péniches et, dans l’image, la largeur du fleuve, la guinguette au delà, quelques kayaks qui jouent
g) en mettant au point l’objectif, en visant plus loin, par dessus les arbres, l’île, le fleuve qui reparait, et une tache blanche qui est sans doute un des ouvrages d’EDF

h) au dessus, au fond, plaquée sur un nouveau méandre, la barrière des collines qui s’élève, devient montagne et à la limite, à droite, presque au delà de l’image, la pente oblique, dont l’autorité impériale est ramenée par la distance à une idée, du Ventoux.

Brigitte Célérier
retour haut de page


30


Début de service, en haut de sa tour de métal, le grutier s’installe et regarde d’abord ce grand ensemble de choses qui s’étale sous lui, il n’y a plus de notion de ce qui est à côté ou proche tout est en dessous et s’aplanit plus ou moins, c’est un grand tapis de matière qui se déroule pour à l’horizon redevenir ciel, le ciel pour fin, aujourd’hui il est bleu, la fin du monde est bleue et le grutier à hauteur de ses yeux il est dans le bleu, alors la première chose qu’il fait chaque jour parce qu’il n’a pas fini son café c’est de prendre sa paire de jumelle et de poser son regard amplifié là-bas en bas, flou, les tons se mélangent, c’est tellement grossi que ce qu’il y a voir n’a pas d’existence en soi puis quelques réglages et la chose apparait, une plaque de béton grise et un casque blanc, sous le casque blanc une forme humaine écrasée dont on distingue les formes parce que la silhouette de son ombre s’étale au sol, l’ombre est plus verticale que la forme elle-même, un bras se lève sous le casque, au bout duquel un index pointe une direction, l’image tremble doucement, l’asphalte défile, il n’y a pas vraiment de trajet à suivre pour voir ce qu’il y a au delà de ce doigt, la route provisoire se sépare en deux et part dans deux directions, au milieu le croisement, une boite en carton éventrée un peu sur le coté puis exactement au centre il n’y a rien d’écrit sur le carton un grand voile de plastique en sort et s’agite le carton s’éloigne sur le coté opposé lentement et s’arrête net, flou d’un casque et sa ligne humaine un peu en diagonale et son ombre droite remplace le carton un bras se tend et au bout du bras un pouce levé bien net

Accélération, toutes formes mixées, des baies vitrées au rez-de-chaussée d’un immeuble au delà du béton du trottoir, dur doux, le reflet des baies vitrées et encore plus en dedans deux personnes face à face, un homme et une femme, il rient attablés, assiettes de petit-déjeuner coloré, il rient, les bustes son droits et bien posés, les regards s’échangent complices, sous la table, la femme a le pied sorti de sa chaussure à talon haut, l’homme ne le sait pas, ne le voit pas, sous la table l’homme au buste si calme bouge nerveusement les genoux, chevilles croisées, la femme ne voit pas ça non plus, les lèvres s’articulent, les pommettes remontent, les yeux s’ouvrent

Le ciel revenu dans la baie vitrée, l’odeur du café, tout revient en dessous et s’étale.

Romain Bert Varlez
retour haut de page


31 (le nettoyeur)


À l’image d’un texte le regard ne peut accuser d’un coup tout ce qui se trame en même temps. Les deux yeux de concert doivent choisir leur objet dans une multitude de tableaux. Chacun d’eux est une preuve de l’ignominie de mes congénères. De ma fenêtre mon viseur je les fusille l’un après l’autre de ma pupille offensée.

De la proximité de la gare et du tramway résulte le spectacle grouillant d’une ribambelle d’enjambées rapides sur l’asphalte, ponctuées de mallettes, sacoches d’ordinateurs, cartables : nouveau cerveaux optionnels, trimballés à bout de bras, délaissés en cas de besoin.

Les enjambées sont régulièrement amenées à effectuer un crochet pour contourner les vieux affublés de leurs chiens : tous trottinent de leurs satanés menus petons. D’un entrechat un homme évite une crotte : sa maîtresse en fourre une pelletée dans le minuscule sachet qu’elle balance dans la poubelle puante sur le bord de l’allée.

Un type en imperméable s’approche nonchalamment de la poubelle, et la violente subitement. Il y enfourne la moitié d’un bras. Jette les détritus par dessus son épaule sans aucune précaution. Puis il s’éloigne affublé d’un petit paquet, traînant sa démarche de plomb, sa mine de fossoyeur. Je remarque alors qu’il est chaussé de vieux souliers égorgés. Je peux distinguer ses orteils sales qui débordent, souillant ainsi le bitume.

La pelouse centenaire est interdite d’accès.

Une brouette est autorisée à la sillonner pour la délester des feuilles mortes. Deux jardiniers en profitent pour la suivre, et souiller la pelouse. Je déplore également la présence d’une bernache, une poule d’eau et son petit velu vacillant, qu’on se méprendrait à écraser comme une crotte.

Devant le massif d’hortensias aux airs de bonnets de bain, sur trois bancs distincts, des voyageurs solitaires baffrent des sandwiches en épluchant leurs téléphones.

Sur un quatrième, un homme décharné, et noir de surcroît, repose, dispose. Il porte à la fois un bonnet de laine et des tongs. Lui seul n’a pas de valise, et pourtant je vous assure qu’il n’est pas d’ici.

Un coq perché s’égosille, sûrement pour le réveiller, sans succès, pétaradant à mes oreilles comme un acouphène. Qu’on l’achève.

En face, dans l’enclos animalier, une chèvre mâchonne l’écharpe fuchsia d’une jeune femme qui la défend bec et ongles. Deux fillettes poussent des cris idiots quant les bêtes s’approchent. Un homme ridiculement costaud s’est arrêté pour câliner des chevreaux.

Par derrière, qui du bambin ou de la poule poursuit l’autre ?

Et ce minuscule gant délicatement déposé sur la barrière, qui va donc le ramasser ?

Par devant, c’est la sempiternelle pause-cigarette des jardiniers. L’un d’eux allume à la fois sa clope et le tracteur. Il tire une bouffée, et le tracteur tousse une courte et épaisse fumée grise, qui se dilue dans l’air qu’on respire.

Une jeunot trop grand pour sa monture confectionne méticuleusement un tas de terre parfaitement pyramidal, puis lui prend la lubie de le détruire de quelques pelletées, et de le jeter dans sa remorque. Allez comprendre.

Je cible alors le tronc d’arbre, en bordure du parc, régissant l’entrée de son unique oeil, sombre orbite en son centre. Il me vise à son tour.

Anne-Sophie Dumeige
retour haut de page


32


= (…) = son regard comme désaffublant les choses dit-il = leur ôtant pour de bon cette couche épaisse = cette gangue atroce dit-il = dont = constamment = nous les affublons malgré nous etc. dit-il = se passant la main = dans un grand geste gêné = sur son crâne rasé à peine dégarni = s’excusant = une fois de plus = de comme regarder les choses de haut = ne pouvant s’empêcher = une fois de plus = c’est plus fort que lui = de comme regarder les choses de haut = son regard n’arrêtant pas = comme à son habitude = de se perdre quelque part derrière moi = une chose = un fait = un détail du décor l’attirant = comme à son habitude = irrésistiblement = un fait = un détail du décor = insignifiant = ou sans intérêt = l’accaparant des fois des heures = voire des jours entiers = l’épuisant plus que de raison dit-il =

= deux lignes parallèles tracées sur le sol = par exemple = d’une main experte = en pointillé = en jaune fluo = en travers de la route = un détail du décor dit-il = rien de plus = pouvant le distraire = plus que de raison = de notre conversation = une conversation = importante ou insignifiante = peu importe = ne faisant pas le poids devant un détail du décor accaparant = plus que de raison = toute son attention = tant le fascineraient les matières = le désaffublement du monde dit-il = le monde soudainement désaffublé = sorti de la gangue atroce où nous le maintiendrons = contre son gré = inévitablement = la vue = simple vue = de deux lignes parallèles = jaune fluo = tracées à la bombe = d’une main sûre = qui ne tremble pas = le plongeant = personnellement = pour des heures = voire des jours = dans un flot infini de considérations éparses = sans aucun sens dit-il = sans aucun fil dit-il = une considération à peine finie = ou à peine ébauchée = peu importe = peu importe le degré d’achèvement des considérations = peu importe qu’une considération ait une fin ou s’embourbe lamentablement = débouchant toujours sur une autre considération = toute neuve = toute fraîche et comme tombant du ciel dit-il = incapable pour sa part = la plupart du temps = d’expliquer d’où et comment telle considération plutôt que telle autre lui serait venue = incapable pour sa part = la plupart du temps = de trouver ici une logique = quelque chose faisant sens = subissant dès lors = tout autant que celles et ceux qui = patiemment = l’écoutent = le flot continu = potentiellement infini = de considérations diverses le saoûlant tout autant que celles et ceux qui = patiemment = l’écoutent = deux lignes parallèles = tracées perpendiculairement à la route = au sens de la route = distantes d’un mètre trente environ = le plongeant quant à lui dans des affres sans fin =

= au moins tout autant que la peinture mate et noire d’hier couvrant le conteneur dit-il = comme s’il s’agissait d’un velours = comme si quelqu’un quelque part = peut-être en Chine = pourquoi pas en Chine = avait décidé pan voilà = pour d’obscures raisons = de couvrir de noir = d’une peinture étrangement noire étrangement mate = d’aspect velouté = d’aspect velouré = le métal froid d’un conteneur = simple caisson de métal = inscrivant par-dessus = tout en haut = sur le toit = visible du ciel = uniquement du ciel = comme s’il s’agissait d’un message dit-il à destination des oiseaux = des insectes = des aviateurs et des parachutistes dit-il = au pochoir = à la peinture rose fluo = le mot = simple mot = esprit = en capitales droites = épaisses = pas en cursive = comme s’il s’agissait d’un message à destination de plusieurs ou d’un seul une seule = comme s’il s’agissait de faire passer quelque chose = mais quoi ? = des informations capitales et secrètes = d’une haute importance = à quelqu’un = homme ou femme ou oiseau ou femme-oiseau homme-oiseau =

= ou encore =

= tout autant que l’immense bâche de plastique blanc et léger d’avant-hier repliée sur elle-même et lestée de parpaings en miettes à l’arrière du chantier = comme si elle ne comptait pas = comme s’il s’agissait d’un chien de garde = d’un molosse à crocs jaunes et à toison noire = particulièrement dangereux = consciencieusement enchaîné à sa niche = les pans de la bâche voletant au vent = comme s’il s’agissait d’un nuage pris au piège = se débattant = obstinément = des jours entiers = en vue de reprendre l’air = s’épuisant peu à peu dans une lutte sans fin contre les pesanteurs = ou quelque chose du genre dit-il =

= ou encore =

= tout autant que le ballet des têtes chauves dit-il = s’obstinant à leurs tâches sur le chantier en cours = courant = toute la journée durant = d’un mur à l’autre = dessinant des trajectoires = des sentiers provisoires = le nombre de têtes chauves = dit-il = s’accroissant ces jours-ci de façon inversement proportionnelle au nombre de têtes portant une casquette = comme si l’on avait = quelque part = changé de paramètres = comme si la situation = le monde actuel = avait changé de paramètres = ou quelque chose du genre dit -il =

= comme s’il ne pouvait vivre = errer dans le monde = que dans cet état de tension extrême = l’épuisement le guettant tous les jours = l’épuisement le laissant tous les jours au bord du gouffre dit-il = la vie le laissant des fois fourbu foutu des heures entières = voire des jours = la vie l’irritant alors des fois des heures entières pour un rien = sa méchante humeur irritant des fois à la maison les enfants plus que de raison dit-il = dans un grand rire gêné = se passant à nouveau la main = dans un grand geste gêné = sur son crâne rasé de près = passer au peigne fin tous les jours dit-il = comme pour s’excuser = chercher une excuse à sa vie = ou quelque chose du genre = (…) =

Vincent Tholomé
retour haut de page

33 (ta plage)


4h11 à peine éveillé et tandis que coule le café prématuré d’une nuit de pleine lune tu bailles et rafraîchis la page Webcam Boucan Canot prise vue balayante posée sur le toit du chic hôtel Saint Alexis le travelling perpétuel embrasse presque toute la langue de sable du lointain Cap Homard à la zone équipée de filets anti-requins des premières tables de restaurants vue océan à la déclivité des marches retenues par des petits pieux de bambous les filets de beach-volley les roches cernant la piscine semi-naturelle aux pieds de l’hôtel tu es à cinq cents mètres d’altitude et une bonne demi-heure mais ceci est ton territoire sauf que là il fait nuit tu ne repères aucun rival mais ton inquiétude reste vivace car la caméra à vingt minutes de retard sur la mise à jour

5h11 un type court avec son chien c’est un Golden dans les premières lueurs de l’aube très matinale en été il porte une frontale comme toi mais vous n’avez pas les mêmes intérêts

6h11 tu suis le sillage de la caméra de gauche à droite perturbé juste un peu par des traces de pneus dans le sable proche de la marque du reflux probablement un vélo mais tu fais une capture d’écran que tu vas agrandir pour être sûr et puis voir de plus près si le sable a creusé près des roches

7h11 déjà quelques serviettes parsemées à cette heure-là il n’y a que des créoles juste aiment s’étendre et tremper les pieds bientôt seront envahis recouverts par les corps blancs sûrs d’être les maîtres de cette plage

8h11 de grandes tasses aux terrasses des restaurants croissants dorés tu sais tout ça regarde attentivement maintenant que grand jour les rochers émergents léchés par les vaguelettes non pas assez de houle ça ne creusera pas aujourd’hui peu de chance de trésors au pied des roches noires mais du monde dans la piscine oui qu’ils y perdent leurs bijoux ton truc c’est de les récupérer de les rendre même quand c’est possible

9h11 ceux d’il y a une heure sont toujours là tu reconnais le parasol des vacanciers et les créoles commencent à sentir la promiscuité le jeune couple remballe l’océan ne varie pas

10h11 il y a peu de marmailles ce n’est pas encore les vacances juste un qui s’acharne à monter des petits tas de sables ne tiennent pas tu aimerais lui dire mais c’est bête de là où tu es ses parents sont blancs comme tout des touristes ne savent pas

11h11 la houle augmente à peine tandis que tes paupières papillonnent mais pas assez encore pour creuser et dégager les rochers enfoncés dans le sable tant pis c’est toi qui creuseras ou faire juste la surface des marches où des jeunes s’entassent avec leurs pain-bouchons gratinés oui tu peux voir ça si tu zoom de manière appropriée mais tu t’épargnes la litanie sur la malbouffe tu n’as plus l’âge de ressasser ça t’use

12h11 la houle enfle imperceptiblement mais toi la connais ça ne suffira pas tandis que les créoles reviennent avec leur dînette se carapatent les zoreilles trop violent soleil qui discrimine mieux que les préjugés seule l’eau est habitée quelques enfants oubliés dans la piscine poussent un truc sur l’eau zoom un morceau de polystyrène ramassé sur la plage pas de doute tu sais tu ramasses tant de déchets toi aussi pourvu qu’ils le mettent à la poubelle après

13h11 as avalé quelques tartines de pain beurre avec jolie sarcive découpée en tranches fines maintenant tu digères en regardant sur ton écran soleil battre son plein quand chez toi gris assez intense des pentes de l’ancien volcan où les nuages chargés des cirques se répandent et s’installent quelques heures durant va te coucher tout crame sur la plage ne reste que quelques rares peaux brunes un couple de malbares tu reconnais à leurs traits leurs cheveux noirs si raides font une sieste mais tu les laisses dormir et vas à ton tour faire une sieste

15h34 tu fais des rêves tellement étranges l’après-midi que tu as du mal à te désengluer mais ce que tu embrasses d’un tour léger où plagistes grouillants de la webcam te réjouit assez pour te rendre à la réalité et te faire un café mais un truc t’interpelle tu captes agrandis on dirait une fille créole qui fait de grands moulinets de bras deux gars solidement constitués lui font face arrogants il y a dispute c’est sûr sinon agression sont isolés à gauche pas dans la zone des filets donc peu de monde par rapport à la troupe de plagistes agglutinée et hors de vue des restaurants tu te dis Agir mais toi à une demi-heure de là alors appeler les maîtres nageurs sauveteurs bien qu’heure de pause et puis regarde le temps de latence c’est vingt minutes avant l’image soudain rafraîchie plus la peine ne sont plus là

16h34 les ados plient bagages s’ils veulent remonter et choper le bus tu connais leur manège les familles à parasol vont et viennent se tremper sécher soleil mais moins fort ça grouille ça t’intéresse vivement tu en surveilles un qui se débarrasse d’un bijou d’une montre qu’il ne veut pas perdre dans l’océan le pose sur une serviette qu’il secouera négligemment au sortir de l’eau

17h34 c’est maintenant le rendez-vous des volleyeurs tu cherches à capter s’ils ne vont pas comme toujours oublier leur t-shirt un groupe de cinq jeunes est posté sur les marche fumant leur chicha pas même dissimulés les peaux blanches se rhabillent peut-être en laissant tomber de la monnaie de leurs poches tâtent leurs coups de soleil se rentrent

18h34 la plage se vide d’instinct soleil juste couché la houle a disparu creusé si peu une misère depuis Cap Homard jusqu’à la piscine deux kilomètres tellement scrutés que mal aux yeux et cœur battant battu mais c’est TON heure tu revêts polo plongeur short marines chaussons de plongée frontale vissée sur tête déterminée empoigne ton détecteur de métaux ton casque ta gamatte ta poche à déchets

dans une demi-heure tu seras sur TA plage dans le film de tes journées à chercher les trésors perdus de la vie sous ton œil passée

Codicille : d’une caméra sur un immeuble de plage comme œil en permanent balayage sur un territoire approprié par mon détectoriste de mari. En vérité il la consulte bien plus que cela encore. Et en vrai il restitue bien souvent clés portables et alliances.
Nathalie Villatte-Lafontaine
retour haut de page


34 (le silence de l’Estérel)


Le jeune youtubeur a voulu observer son lieu de travail avant de commencer la saison d’été 2020 de moniteur en sports nautiques. Il est dans le Var a préparé son drone, réglage de la caméra, surtout définition et résolution de l’image, il sait faire. Arrivé par le sud, il veut aller jusqu’à Fréjus.

a) Le drone est juste au-dessus de la base, L’accueil vu du dessus est très ordonné, on voit bien le toit rectangle, les chaises plastiques blanches et les tables un peu cachées sous les parasols jaunes et bleus. Il se déplace vers la gauche, un contraste complet, deux trois caravanes au milieu une tente, une table vieillote et des sièges improvisés,c’est le coin des moniteurs, même des chaises cannées, pieds et dossiers en tubes métalliques rouge, des sacs ouverts posés par terre, le linge accroché aux cordes soufflé par le vent, A peine surgit une tête d’une tente, la caméra a le temps d’apercevoir des cheveux hirsutes deux bras et le drone s’est déporté, on voit les grosses poubelles marron et jaunes, entourées de rondin de bois,on peut lire l’inscription sur le tee-shirt du gars penché sur un gros sac noir : SANTA CRUZ. A peine plus loin la caméra se porte sur le ponton, les pédalos orange et les kayaks bien alignés, à coté les paddles.

b) Le jeune a manoeuvré son appareil, il est au-dessus des arbres, vert tendre, vert foncé, vert amande, vert bouteille. Et voilà une éclaircie dans le fouillis, deux plongeurs viennent de sauter, la caméra a en un éclair aperçu une sangle bleue terminée par une grosse corde qu’ils viennent de lâcher, on ne voit que le sommet du crâne et deux pieds qui dépassent, aussitôt ils ouvrent l’eau, le premier fait une gerbe énorme et le second a crée de grosses bulles à la surface, elles crèvent et s’étendent en grands cercles concentriques jusqu’aux berges très éloignées. Là-bas, tout au fond les plantes du bord du lac trempent leurs branches dans l’eau.

c) Maintenant, il se dirige au-dessus d’ un tout petit voilier banc, de la coque au haut de la voile, on aperçoit une croix rouge, celle des templiers, intrigué il descend un peu, pas trop pour qu’on voit quand même l’étendue si tranquille du lac, « Là tout n’est qu’ordre et beauté luxe calme et volupté » et à un mouvement de la voile, on voit tout à coup qu’ils sont deux . À peine si on distingue les grands cheveux noirs de l’une, les cheveux attachés en catogan de l’autre ou peut-être l’inverse.

d) Il arrive presque, on vient de voir la voûte complètement cassée du barrage de Malpasset, il reste un morceau de barrière accroché au flanc. Il fait descendre le drone, sur le bord du gouffre, un reste de maison, on voit juste le toit gris de cendre, il sent la poussière, et des blocs de ciment énormes. Il remonte très haut, ce n’est qu’une gravière, il redescend, un bloc de la taille d’une maison. La vallée du Reyran est remplie de gravats, d’énormes ferrailles torturées et rouillées enchevêtrées auprès d’une gigantesque Pyramide égyptienne. Et plus bas, tout en bas, un fond de sable, il est formé de vagues comme une vraie tempête immobile.

e) Et puis, enfin, un signe de vie : un bloc de ciment a creusé un cratère, une grande cuvette emplie de cailloux et poussière, mais au milieu un peu d’herbe pousse, Achillées turquette armoises touffes timides, le drone descend très bas, on voit les plantes traçantes sans presque de racine reprendre vie, tout d’un coup il est heureux mais manque d’air, le drone va remonter encore, encore et suivre ce chemin lunaire qui le mène enfin aux abords de Fréjus.

f) Il s’est dépêché, au moins voir les arènes, le drone continue sa route et filme les routes emplies de voitures petites comme des Dinky Toys, mais pas cabossées, de toutes les couleurs, filme d’abord la chapelle Cocteau, survolant le toit de tuiles roses et beiges et ses brisures octogonales et régulières, vite au-dessus de la mosquée Missili rouge-ocre magnifique et les arènes, un grand ovale de trois niveaux, et au fond du sable fin, propre, sans rocher sans fêlures. Le drone veut, non lui, le jeune veut rentrer à l’heure pour voir non, filmer, le départ prévu de la course de trente canoës multicolores, de la vie, de la couleur, des gens, enfin !

Simone Wambeke
retour haut de page


35 (Arne sur le mont Hlidskjalf)


Arne s’est réveillé ce matin de bonne humeur. Il a pris son café, enfilé sa combinaison, pris son casque et s’est rendu sur le chantier. En chemin, de belles images lui tournaient dans l’esprit. Hier, on fêtait son anniversaire. Il trouve qu’il a de la chance que son anniversaire tombe en hiver, avec la neige et les bougies, il se dit que ça fait comme un prolongement de Noel. Dehors, la neige a cessé de tomber mais le vent est violent. Il entre sur le chantier. Arne est grutier. Ces dernières années, il est souvent sollicité ici, à Alta, sa ville, qui est en pleine phase d’extention. Il s’en félicite, ça lui évite les longues routes, les nuits dans les préfas, loin de sa famille. L’exploitation de l’ardoise s’est dévellopée, comme le tourisme. De plus en plus de gens viennent de tous les coins du monde pour voir le Cap Nord et Alta est la dernière grande ville sur la route. Arne arrive devant la nacelle et trouve un employé qui lui annonce que la nacelle est en panne, il va falloir grimper à pied. Arne ajuste ses gants et s’agrippe aux barres métaliques en croisillon de la tour. L’ascension est difficile, le vent souffle fort. Il lance un bras vers le haut, pose le pied opposé sur une barre, tire sur le bras, pousse sur le pied et recommence l’opération de l’autre côté. Il progresse un peu à la manière d’une grenouille et dose sa respiration de façon à ne pas s’épuiser. Mais voilà que les croisillons de la tour disparaissent et, à la place, il n’y a plus qu’une échelle de corde. Il est arrivé à plus de vingt mêtres d’altitude et le vent, à cette hauteur, souffle diablement. Il s’acroche fermement à l’échelle de corde et termine les derniers mêtres balloté en tous sens dans le ciel devenu d’un bleu clair et limpide. Enfin, dans un élan de toute sa volonté, il lance sa main et touche la plateforme. Il se hisse, ouvre la poignée de la cabine, entre dans le poste de pilotage et referme la porte derrière lui. Instantanément, le bruit et le souffle du vent se sont tu. Il est en sécurité, à trente mêtres du sol. Son corps s’affaisse avec bonheur sur le siège de pilotage. Quelle vue ! Pas un nuage ! C’est pour des journées comme celle là qu’il aime son metier, n’étaient les désagréments techniques. Arne fait pivoter sa sacoche de cuir à bandoulière sur ses genoux, l’ouvre et en sort une paire de jumelles. Il sourit. C’est son cadeau d’anniversaire et quel meilleur jour pour l’étrenner ? Il regarde l’objet. Sa femme et ses enfants ne se sont pas moqués de lui. Il reconnaît le model, c’est le dernier cri, celui qui lui faisait envie, depuis des semaines, doté d’ une distance de vision jusqu’à un kilomêtre et d’un zoom d’une extrème précision. Avant de les essayer, il regarde la ville, à vue d’homme, une dernière fois. Toute en longueur, elle s’étire le long de l’ Altafjorden. On dirait une maquette miniature, avec des tas de petites fourmis qui s’agitent dessus. L’endroit ou il se trouve est la partie moderne de l’extension de la ville et il apperçoit, tout au bout, là bas, à l’autre extremité du long ruban routier, à environ un kilomètre et demie, le musée des gravures rupestres. Les rochers qui s’y trouvent sont ornés de motifs humains datant de plus de cinq mille ans. Et d’un coup, il est frappé par ce temps gigantesque, ça lui fait comme un vertige. Il place les jumelles sur ses yeux. D’abord, c’est comme s’il regardait à la loupe la cornée vitreuse d’un œil de poisson mort, puis, il tourne la molette et à la place, une image d’une netteté incroyable lui saute aux yeux. C’est un homme qui traine une valise noire sur l’asphalte blanc. Les traits de son visages sont préocupés. Il n’a pas de bonnet sur la tête et la neige s’acroche à ses cheveux gris que le vent décoiffe. Son regard est lasse et ses yeux marron clairs. Il porte une écharpe rouge et un long manteau vert sombre, démodé. Il avance dans un cercle qui se déplace à mesure qu’il marche, suite aux mouvements infimes et précis des bras et des épaules d’ Arne. Le silence et le périmêtre restreint de vision qui entourent ses mouvements semblent le faire évoluer hors du temps, dans un espace indéfini, sans avant, sans après, surgi directement de l’être et non du lieu. Arne est troublé. Il ne connait pas cet homme et pourtant, il l’accompagne comme s’il lui tenait la main. Mais l’homme, lui, n’a aucune idée de la présence d’Arne à ses côtés. Derrière ses jumelles, Arne se demande si quelqu’un, quelque part, n’est pas en train de le regarder de la même façon, de le voir avec cette même netteté ontologique. Est ce qu’on pourrait se voir soi même avec autant de transparence ? L’homme arrive à une porte tambour et disparaît dans l’aéroport. Arne lève le cercle de ses jumelles qui devient bleu pale et oubli l’homme à la valise. Il est d’un naturel enjoué, curieux de quelle vision va maintenant lui apparaitre. Il ne se demande plus si quelqu’un le regarde, il sait que cette pensée lui est venue parce que l’homme était triste. Si l’homme avait été joyeux, Arne n’aurait pas pensé comme ça, il en est sur. Maintenant, toute son attention est à nouveau concentrée dans le cercle optique qui prolonge ses yeux. Subitement, un visage traverse le viseur et disparaît tout aussitôt. Arne a juste eu le temps de remarquer que ce visage était lui même contenu dans un cercle, plus exactement, un ovale. Il tourne fébrilement les jumelles en tous sens, comme un chien d’arrêt traquant une proie jusqu’à ce que l’image réaparaisse. Ça y est, il à collé le cercle sur le hublot et, avec souplesse, cale sa vision sur la progression ascendante de l’avion dans le ciel. Ses coudes sont souples et ses poignets fermes. Il reste agrippé de toute sa rétine au hublot. Sachant qu’il se trouve, en réalité, tout en haut d’une grue, à presque neuf cents mêtres de l’aéroport, la sensation est incroyable ! Arne se sent maintenant l’âme d’un enfant. Il aurait presque envie d’enjamber l’espace d’un grand pas pour aller s’assoir dans le fauteuil vide qu’il remarque, à côté du passager, qui regarde vers le sol, par le hublot. « Bonjour Monsieur, alors, c’est comment vu d’ici ? » lui demanderait il. Arne rit interieurement. Une fraction de secondes et l’avion a disparu. A la place, il voit une espèce de magma dans lequel tout s’enchevêtre, formes, couleurs, volumes, matières, tandis que ses bras cherchent une cible et que son œil glisse sur le décor comme sur une tache d’huile de moteur. Enfin, il stabilise la visée. Immobile, il actionne la molette. Apparait alors une série de toits en ardoise avec leurs cheminées. De la fumée blanche s’en échappe. Ce qu’il voit n’est pas commun. Il a l’impression de regarder la semelle d’une chaussure par en dessous, chose ordinairement impossible quand on porte ses chaussures à ses pieds. Et c’est ça qu’il aime dans ses jumelles : Aller où ordinairement on ne peut pas se rendre. Les petites volutes de fumée dansent sur le silence des toits et cela forme une sorte de ballet muet, comme si elles étaient douées de leur vie propre et secrête, loin des humains affairés, les yeux dans leurs soucis. « Comme dans les contes d’Andersen » se dit Arne. Il se perd un petit moment avec bonheur dans la contemplation de cette vision puis bouge à nouveau les bras. Voilà maintenant le cercle des jumelles enfermant un feu rouge de signalisation routière. La lumière passe au vert et dans les deux sens de circulation, les vehcules s’ébranlent puis, de nouveau, le feu passe au rouge et tout le monde s’arrête. Ça ressemble à un jouet. Arne lache ses jumelles d’une main et claque des doigts au moment ou le feu repasse au vert. Il rit. Il se dit qu’il va maintenant porter ses yeux sur le port de frêt, là où s’entassent les chargements d’ardoise quand soudain, sa radio crépite, le ramenant à la raison première pour laquelle il se trouve au sommet de cette grue. « Allez, il est temps de se mettre au boulot - dit il à haute voix. J’irais voir le port à la pause déjeuner. « N’empêche, le vieil Odin devait vraiment s’amuser du haut de son Hlidskjalf » ajoute t’il, dans le silence de lui même, avant de conclure qu’il aime décidement son metier, sa femme et ses enfants !

Laurent Peyronnet
retour haut de page


36 (à travers)


A-
Il est 4h30 et le soleil n’est pas encore là.
C’est parti.
L’accessibilité de la cabine par le mat est une escalade digne d’un exploit sportif.
Grimper, il faut grimper mais surtout ne rien oublier.
Quinze mètres.
Encore.
Sentir le rythme cardiaque s’accélérer à mesure que l’on monte.
Et de trente, voilà.
Ouvrir la porte et faire le dernier effort pour s’installer.
Respirer.

T-
Sortir le carnet de note, un crayon, le thermos et les jumelles.
Le boulot commence à 6h, il y a du temps.
Balayer du regard sur 180° d’abord à l’œil nu.
Horizon en dégradé de bleu, c’est l’heure Magritte.
Un clair-obscur qui découpe si finement les silhouettes.
Plaisir du regard, plaisir du silence…
Ça scintille doucement, la ville ne dort jamais.

R-
Balayer du regard avec les jumelles.
Le flou d’un paysage à l’aube.
La brume est épaisse comme tous les matins,
Dans quelques minutes le voile se dissipera.
En contre bas une lumière avance, réglage,
C’est un camion, cabine rouge et remorque en deux parties,
Il s’arrête, la portière s’ouvre, une silhouette en sort accompagné de fumée
Est-ce le froid ? Fume-t-il à ce point ?

A-
La rivière serpente ce coin de la ville,
A bien y regarder c’est une rivière artificielle,
Son lit à souvent changer de place.
Merbes-Le-Château, Fontaine-Valmont, Lobbes, Thuin, Montigny-le-Tilleul, Charleroi, Farciennes, Auvelais, Floreffe et Namur,
Voici où passe la Sambre en Belgique.
Louis XIV y péchait l’écrevisse et la truite,
Il y a bien longtemps.

V-
Le soleil fend l’horizon comme un trait lumineux.
La brume évaporée a laissé la place à de petits nuages
Qui rosés par la chaleur de l’astre dessinent le ciel.
Des cheminées de briques apparaissent comme pour rythmer l’horizon,
Une, deux puis trois, de la fumée en sort et se mêle au paysage
Plus le soleil monte plus le paysage prend forme
Et cette masse jusque-là invisible, prend vie.
La couleur, rouille.

E-
Laisser son regard se balader sur le labyrinthe de tuyaux.
D’où partent-ils ? Jusqu’où vont-ils ?
Un train de marchandise passe, longtemps, très longtemps.
Regarder la voiture rouge, à l’arrêt devant ce ballet.
Le train passer, se jouer la sonnerie du lever de barrière, la voiture démarre.

R-
Il est 5h30, une file de voiture entre dans l’enceinte du complexe.
Certaines partent vers le chemin de gauche, les autres sur le parking de droite.
La place des ouvriers est sur la gauche, évidemment.
On les reconnait à leur dégaine grossie par le poids de la routine.
Ceux de droites sont moins nombreux, trop tôt pour travailler.

S-
C’est l’heure du café
Ranger les jumelles
Prendre le carnet et écrire ces lignes
Dans 15 minutes, ça commence.

Gwénnaëlle La Rosa
retour haut de page


37


Surmonter le vertige. La lunette de vue fait comme une protection. L’espace se réduit à un fragment délibérément choisi. Il n’engloutit plus le regard. Il faut déjà découper le paysage pour le discipliner, lui donner un sens. La place où circulent des passants indifférenciés. Ignorer ce qu’on cherche.

Faire le point. D’abord des silhouettes fantomatiques qui traversent le champ de vision. Et puis en tournant la bague découvrir des personnes. Pour l’instant ne pas les suivre, juste les laisser libres d’envahir la vision puis disparaître : un homme préoccupé qui porte la main à sa tête comme pour mieux s’aider à réfléchir effacé par la chevelure blonde d’une femme qui part dans l’autre sens. Leur parcours ne se sont pas rencontrés sauf dans le viseur. Ils auraient pu trouver un destin commun.

Changer d’angle. Au pied de la fontaine surprendre le mendiant assis que tout le monde ignore. Les yeux fermés concentré sur la musique qui doit sortir de ses écouteurs. Les joues creuses, la barbe longue, figure de l’errance un instant arrêtée pour reprendre souffle.

Revenir à l’ensemble et diriger le regard vers la terrasse du café en bordure de la place. Le temps de corriger la focale le brouillard devient forme mouvante, non d’un mouvement propre mais de celui imprimé à la lunette par la manipulation. La femme aux sourcils trop marqués, visage lisse de fond de teint revient au centre de la visée. On pourrait sentir un parfum insistant à la semblance d’un maquillage trop appuyé. Lèvres trop rouges esquissant des mots qu’on ne peut entendre. L’interlocutrice n’est qu’un dos inexpressif. On ne peut pas savoir si elle l’écoute vraiment ou simplement par politesse. Sur la table une seule tasse, un café sans doute ; l’autre n’est pas visible masqué par une épaule.

Tourner d’un quart de cercle. Voir plus loin, le champ où paissent les moutons comme autant de nuages sur une terre aplatie. Accommoder. Suivre l’animal qui avance au rythme de sa faim ou tout simplement d’un instinct. Le chien qui court après les égarés, les discipline et leur redonne forme de troupeau.

Revenir au plan de la ville, apercevoir le van qui file à travers la campagne, le laisser échapper à la vision puis le poursuivre. Paysage « filé », arbres et champs fondus par le mouvement tandis que persiste au centre de la vision l’engin qui se déplace dans le silence de l’espace et s’échapper quand le regard se fige sur un arbre centenaire d’où vient de s’envoler une nuée d’étourneau.

Paisible lumière d’un jour finissant. S’attarder sur l’instant que berce l’angélus.

Christian Chastan
retour haut de page


38


Maquillée, les yeux rivés tablette, fenêtre sur le monde à la main. Maquillée dans l’univers sans contact. Pour le moment, se sentir seule, vraiment seule, une affirmation forte. Un cri inentendu. Elle attend, patiemment. Un appel vidéo. Derrière l’écran, l’espoir.

Elle attend.

Aujourd’hui elle rencontre des écoliers, classes de 2e, 3e et 4e primaire. Elle ne sait pas combien ils sont, ni comment ils se nomment, ni à quoi ils ressemblent... Elle déborde de tendresse. Elle en distribue à chaque pensée inconditionnelle. Aujourd’hui, elle aimerait juste entendre un "bonjour" jeune, un bonjour de sept à dix. Sans égoïsme, ni narcissisme, juste pour briser la monotonie du cœur au rythme constant. Mais une tablette, ça fait passer la tendresse une tablette, ça accélère le rythme cardiaque ? Derrière la vitre, elle dialogue à l’intérieur avec elle, à l’extérieur avec le tout, vide ou plein. Dehors : des feuilles chorégraphient les caprices du vent, défient les volutes de poussières insignifiantes, et ce sans trop se soucier de dignité. À l’image de ses pensées, elle soliloque volatile, enivrée. Le téléphone sonne, retard en vue, une dizaine de minutes. Isolée, c’est l’éternité multipliée par dix, c’est pire qu’un temps de chien, c’est la tristesse de la joie. Ca fait retomber les feuilles.

Maquillée, belle universelle, heureuse de partager les rayons de soleil de 65 printemps accomplis. S’installe le vertige, ça fait planer, l’adrénaline, faut se concentrer. Ca fait planer, le bonheur furtif. Ça fait monter haut, très haut, au-dessus du monde de l’ennui et des minutes longues, des sudokus rapiécés et du verni des meubles, brûlé par une infinité de tasses de thé, des tapis élimés victime du pas en boucle. Plus que dix minutes, encore dix minutes, peu importe. Plus haut encore, étourdissement passager, manque d’air à cette altitude. Décompte : huit minutes. Montée à la verticale des étangs en panne de canards. L’hiver approche. Un de plus, l’hiver c’est moins le printemps. Ici c’est le prologue.

Elle s’observe souffle court. Elle veut s’aimer pour tous ces moments où elle n’est qu’une ombre pour le reste de l’humanité, en ces longs instants loin du centre de jour. Au centre de jour, fait chaud, fait du monde par-là, fait des boissons sucrées aux rires, des biscuits aux graines de petits bonheurs. Mais elle ne peut plus s’y rendre, c’est interdit, par la nature, par la maladie, par la nature humaine, malade elle aussi. Pour le moment, son centre c’est la nuit, pour une battante, peu importe, mais quand même. C’est juste un peu triste, mais dans six minutes, son cœur va vriller, son âme briller. Quatre minutes de moins arrachées à l’éternité multipliée.

Puis… Que dire ? Parler de quoi ? De l’ennui, mais l’ennui n’est-il pas source d’ennui ? La tristesse source de tristesse, les douleurs physiques un répulsif à l’empathie ? Tout à coup, elle ne veut plus parler d’elle, elle panique, ça la fait monter encore plus haut, dans des nuages absents, dans des ciels gris de suie. Saloperies voleuses de soleil, de la lumière, de la chaleur. Il y fait mal là-haut, il y fait larmes et arthrite, bruit assourdissant, il faut se boucher les émotions et virer de bord. Se réinventer vite.

Trois minutes, c’est trop peu pour se réinventer.
Pourquoi se réinventer ? Juste changer de point de vue, de focale.

Silence, calme, strate de suie dépassée de beaucoup.
Le téléphone sonne, c’est l’instant.

Gauthier Keyaerts
retour haut de page


39


Il existe deux aéroports à New York City et ils se distinguent par leurs noms. Les noms de lieux correspondent, appellent toujours à d’autres lieux. Il existait un York avant le nouveau York.

Les noms d’aéroports portent une stature et indiquent les possibilités de destination.

Le monde entier a connu le président JFK et le monde entier arrive à JFK. La Guardia était célèbre, mais plus modeste. Interprète à Ellis Island, puis maire de New York, il donne son nom à l’aéroport du Queens d’où partent les vols intérieurs.

Les lieux sont en constant travaux, inadaptés aux normes en perpétuelle changement. Ils se situent sur une presqu’île exiguë sur l’East River à quelques encablures de la prison de Rikers Island. On se sent plus proche du confinement que de l’exotisme des destinations lointaines.

Les pistes de décollage sont courtes, l’envol vertigineux, l’appareil gravit une pente raide. Il faut pousser les réacteurs à toute berzingue en remontant une colonne d’air étroite. L’avion se braque, se penche, se cabre à la force de ses ailes, les pilotes escaladent un siphon.

A babord, le nez du passager, coeur battant et souffle coupé, s’écrase sur le hublot. Il peut observer les entrailles de la ville, elle se déplie de son intérieur.

1 . Le premier relief qui heurte l’oeil, ce sont les arrêtes des grattes ciels en série dissymétrique. Elles forment un alphabet urbain. La visage en biais, les immeubles dépassent de leurs diagonales. Ils sont les lignes et finalement terre et ciel appartiennent à la même unité. C’est peut-être cela le message, plus qu’une idée de la ville, l’identité est un sentiment inscrit dans la géométrie.

2. La droiture des lignes se trouve violemment perturbée. Horizontale, verticale, diagonale, la ville s’ouvre, accueille de nouvelles dimensions. Les ventilateurs de l’air conditionné volent comme des hélicoptères. Des voitures grimpent vers l’océan, les égouts dégoulinent de vapeur sur les grandes avenues. La ville est fourmilière, elle grandit déjà sur elle même.

3. Jaune. Couleur reconnaissable parmi tant d’autres dans cette ville. Le passager discerne ce tout petit point car il est jaune comme un taxi ou un bus scolaire. L’oeil associe l’idée et déjà imagine. Là-bas, en bas, juste là, quelqu’un comme moi se déplace. De près, sur les trottoirs je croisais de parfaits étrangers ; de loin, ils sont comme mes semblables.
Je pourrais être cette personne, je pourrais vivre sa vie, elle pourrait venir de Holcomb comme moi. Est-elle plus heureuse que moi ? Et quelle importance… Si mon œil m’a forgé, nos existences n’ont que quelques centimètres d’écart.

3Bis. Les entrailles de la ville s’ouvrent et se déchaînent, ça fume et ça grouille, les entrailles de la ville c’est toi. Dans la ruche, nous sommes tous reines et ouvrières. Tous ces humains qui vont et viennent. La rêverie et l’errance sous les apparences de l’affairisme. Jeu d’échanges. Jeu d’apparence. De très haut, on peut voir que la vie trouve toujours son chemin. En conscience, tu vois les autres, sur les mêmes chemins, se débattre dans les mêmes galères, partager les mêmes rêves. C’est peut-être maintenant, ton moment divin.

4. Inévitable grille retrouvée qui tourne comme une roulette russe. Rues parallèles et perpendiculaires, rassurantes sur un plan papier pour touristes bien ordonnés. Les voitures naviguent tranquillement dans le chaos minéral. Ce soir la ville sera noyée dans la lumière.

5. Terrasse à l’envers posée sur l’eau. Quadrilatère hésitant au milieu du fleuve débouchant. Flux et reflux. Fiorello aurait de quoi être fier. On est parti de là. Les pistes d’asphalte reflètent le soleil couchant. Direction Kansas City. Vol intérieur. Retour à soi.

Fin. Avec le voisin on échange un regard et on se sent déjà à la maison. Sur l’épaisseur du hublot naissent des gouttes de pluie, New York est déjà loin, la nuit s’annonce bleue pétrole.

Aurélien Marty
retour haut de page


40 (en un regard)


Sur le pont supérieur du Sampiero Corso, depuis la mer, c’était comme si Pauline voyait Bastia pour la première fois, troublée de la quitter à l’instant même où elle la découvre, toutes ses forces contenues en un regard avide, presque photographique, et bien des années plus tard il lui suffira de fermer les yeux pour faire ressurgir ces images, fragments de ville nimbés de flou.


Au delà des façades élégantes de la place Saint-Nicolas, les monts tapissés d’arbres mauves, des hameaux en grappes hautes, des brumes errantes accrochées aux toits de lauze.


L’ombre s’allonge sur la terrasse des Palmiers où tout à l’heure encore elle buvait un café avec Louis, des silhouettes attablées, engourdies dans le silence, un jeune couple élégant à enfant unique, chacun une main posée sur le genou en parfaite symétrie, et la petite debout sur la chaise en osier, retenue à l’épaule par le père, un béguin blanc enrobe ses joues vermeilles.


Les jalousies closes au-dessus du café Napoléon, l’immeuble elle le reconnaît entre tous avec ses ocres plus vifs.


Une palme en contrejour — incroyable comme les palmiers ont grandi — derrière s’élève la fière statue de l’empereur auréolé de lauriers, drapé de marbre, sceptre oxydé dans la main gauche, il lui semble tout à coup qu’il la regarde.


La fonte dentelée du kiosque à musique, accidentée par l’aile coupante d’un martinet noir.


Le navire amorce un lent glissement vers la sortie du port, Pauline tremble, le mal du départ, elle serre le bastingage encore plus fort, impuissante à freiner le mouvement.


Au bout du môle cinq gamins torse nus, culottes courtes, leurs silhouettes brunes, acrobatiques, plongent vers la mer, derrière eux le clocher rose de Santa-Maria émerge de la Citadelle, ondulant dans la lumière fragile de, déjà, l’automne.


Le jardin Romieu figé en cascades exotiques d’aloès et d’agaves.

Elle découvre maintenant la crique des Minelli, au pied d’une villa rose, des cabanons, les baigneurs du soir.


La fourmilière assourdie des portefaix sur le quai du Fangu.


Un scintillement, un reflet d’or dans le battement d’une fenêtre ouverte, Pauline éblouie ferme les paupières, le soleil glisse prudemment derrière le Stellu, quand elle rouvre les yeux c’est le soir qui vient, la ville se dissout dans un grain minéral et tiède, baignée d’encre lourde.

Caroline Diaz
retour haut de page


41


Grimper jusqu’au sommet d’une des sept collines de la ville -– l’application du téléphone signale alors que j’ai monté l’équivalent de 30 étages -– là où tout se déploie à 360 degrés autour de la petitesse d’un soi qui sourit de cette chance de pouvoir venir ici chaque jour s’il lui plait afin de porter loin son regard et de laisser monter les songes.

Le mince filet de fumée qui s’échappe et s’étire, provenant sans doute de la cheminée de ce batiment allongé au toit de tôle grise et sale. Cette nuée, juste un ruban où l’oeil se pose puis s’accroche et s’empare du paysage.
La casquette du toit du Zénith, toute d’aluminium et d’une forme aérodynamique, reconnaissable entre tous les toits du quartier de la ville tant il est vaste et original. Tout près les nouvelles enseignes avec ces voitures qui s’arrêtent, le conducteur revient quelques instants plus tard, quelque chose entre les mains sans doute – croissants, pains, sandwiches, gâteaux ...
S’entraîner à reconnaitre les autres batiments, à situer le stade de foot, c’est assez simple, il est proche du Zénith et parait presque petit vu d’ici : on imagine les grands soirs de matches, sûr qu’on entendrait les clameurs monter jusqu’ici...

On cherche ce qui manque, la tour Plein ciel, la bien nommée qui servait de repère pour tout habitant de cette cité, et c’est d’ici, on s’en souvient, que l’on est venu assister à son implosion il y a quelques années. On cherche la trace de quelque chose qui n’est plus et on a même de la difficulté à parvenir à la situer avec exactitude.

On tourne un peu sur le sommet de la colline : on devine les carrés des places du centre ville, et de carrés en carrés on remonte le long de la grande artère jusqu’à s’effilocher vers ces quartiers sud de la ville que l’on connait moins..
On fixe le côté ouest ( on voudrait bien écrire la côte ouest…) et ce sont les deux mamelons –- les crassiers –- dont l‘aréole est nue, sur laquelle le regard se pose : on chercherait bien la trace d’un animal grimpant sur ces parois que l’on voyait fumer enfant.

On tourne encore et cherche vers les lointains à retrouver l’antenne, le bâton blanc comme on l’appelait avant, simplement pour être sûr que tout est en place, que rien ne manque, que la vie continue…

Le flux de véhicules sur l’autoroute qui se succèdent avec cette file de camions, taches de couleurs vives s’effaçant , puis d’autres à nouveau et cette incessante cohorte de voitures qu’on ne peut fixer longtemps car cela est trop rapide pour laisser le songe s’installer…

Il surgit entre des corps de bâtiments, rayant dans son horizontalité l’espace un peu aéré pas très loin du Zénith, et transportant les quelques voyageurs égarésde ce TER en milieu de journée dont on n’apercevra nul visage rêveur .
Quelqu’un, croisé à plusieurs reprises les jours précédents, avec des jumelles, nous demande si on sait que l’on voit le Mont Blanc d’ici ; il suffit juste de se positionner entre deux bosquets et de fixer loin, si loin, cette bouffée de blanc qui pointe sa forme caractéristique à l’arrière-plan de la vision.

On se déplace encore et revient côté Nord : c’est la masse des bâtiments qui constituent l’Hôpital Nord, là où la tension est à son comble, et l’hélicoptère – si petit – qui vient atterrir sur l’emplacement du toit qui lui est dédié. On n’en saura pas davantage.

Des feuillages roux qui sèchent sur l’arbre, un rideau de végétation dense et charbonneux en ce jour qui décline, puis, encore plus sombre, posé sur une branche haute, la silhouette d’un corbeau guetteur.

Solange Vissac
retour haut de page


42


« Compte tenu de l’écrasement de la perspective à travers une paire de jumelles », voici ce qu’on pouvait observer, le 3 décembre sur la promenade du Bout du Monde à Angers, « d’un seul coup d’œil », depuis le parapet :

Un homme, de haute taille, jeune encore, parle seul, une main appliquée sur l’oreille gauche et faisant de grands gestes des bras, tout en piétinant le parterre de pelouse du square. Il téléphone à quelqu’un, un ami, un collègue. Il ne semble pas avoir vu le tricycle qui passait à côté, conduit par une petite fille.
Des voitures s’engouffrent sous un tunnel, toujours ce même rituel des feux qui s’allument, automatiquement, quand elles s’enfoncent d’un coup dans le noir. Les camions circulent tous sur la file de droite. A l’entrée du souterrain, on peut voir les traînées humides que laissent les pneus des automobiles sur la chaussée.

Sur une allée en falun, deux adolescents, une fille et…une fille ? jouent au badminton, à moins que ce soit un jeu de raquettes de plage. Elles/Ils ont les cheveux longs et leurs corps semblent en pleine santé. L’un rate régulièrement la balle que l’autre lui envoie. A cette distance, on a l’impression qu’ils brassent du vent en silence.

Un chien dévale un talus, puis remonte à fond de train la pente : un homme voûté aux cheveux blancs lui jette un objet que le chien ramène systématiquement en remuant la queue.

Sur la toiture-terrasse du théâtre, une jeune femme est allongée sur une serviette de plage. Son buste est relevé et elle s’appuie sur son coude pour fumer une cigarette nonchalamment. Devant elle se trouve un grand livre ouvert, à moins que cela soit une revue, un magazine pour femmes. De son pied gauche, elle lustre tranquillement sa cuisse droite.

Un bus est immobilisé sur le pont qui enjambe la Maine et donne accès à l’autoroute. Nous parviennent de loin en loin les klaxons des voitures qui s’impatientent à sa suite. Un homme descend du véhicule et inspecte les passages de roues en faisant signe aux autres voitures, qui le dépassent précipitamment. L’homme remonte dans l’engin sans repartir.

La futaie des platanes de la place La Rochefoucauld s’agite faiblement et le vent du soir ne parvient pas à faire trembler l’eau de la rivière qui coule à leurs pieds. Un frêle aviron glisse sur l’onde. Le sportif à son bord semble effleurer l’eau plus que la battre, des feuilles d’arbres se déposent dessus avec délicatesse.

Guillaume Vasseur
retour haut de page


43 (prendre le temps — 0)


Étrange : l’autre jour, j’ai ouvert la Grange, transformée en zone de télétravail, et je me suis vite retrouvé avec un point de vue du grutier.

Descendre en soi-même pour prendre de la hauteur. Et une fois qu’on y est, en haut, qu’on y reste, descendre plus profond.

La première question, c’est où. Où je monte ? Jusqu’où, on s’en fiche, puisqu’on descend en soi-même, et ça, ça n’a pas de fin. Mais où ? La deuxième question, c’est comment je monte ? La question semble idiote puisqu’il s’agit d’atteindre d’abord le sommet pour mieux, alors, descendre en soi. Mais rejoindre le grutier par l’échelle, dans l’effort et l’effroi, essoufflé, ou en tapis volant, avec le bon génie de la lampe qu’on tient fermement –- ou par ce grand escalier que j’imaginais, petit, en observant la nuit étoilée, qui me mènerait au milieu des lueurs de la Voie lactée ; ou je ne sais quoi d’autre aujourd’hui –-, me semblent des expériences qui changent déjà le point de vue.
Le problème avec Google Earth ou Géoportail, c’est que les plans sont statiques. On a une vue parfaitement verticale -– encore que : à l’échelle la plus grande on retombe sur le planisphère courant de Mercator qui met très imparfaitement à plat la sphère qu’est la Terre, le Groenland étant aussi grand que l’Amérique du Sud –, on peut changer d’échelle facilement et survoler le patchwork des villes et des campagnes –- et j’aime assez les échelles 1/8528 et 1/4264, sur Géoportail, quand le figuratif commence à descendre dans l’abstrait –-, mais arrivé en bas, le monde est figé. Sans le relais de l’imagination, rien ne bouge. Hormis le temps, peut-être, car d’un lieu à l’autre, le moment de la prise de vue satellitaire est différent : pour mon village d’enfance, la prise de vue sur Géoportail date du 18/04/2018 ; là où j’habite actuellement, pas si loin du petit village, la prise de vue a eu lieu le 17/4/2018 ; à la tour Eiffel, le 3/8/2018 ; au Mont-Blanc, le 20/6/2015. C’est fou quand on y pense : l’espace est un patchwork de zones temporelles différentes.

Évidemment, à l’échelle des insectes, je suis une sorte de géant aussi grand qu’une grue sinon plus (ça dépend des grues). Et alors si je reste campé dans mon jardin, qu’est-ce que j’aperçois de la vie des insectes qui le peuplent ? En ce moment, pas grand-chose, je présume (ça dépend des saisons). -– À propos de grues et d’animaux, j’ai aperçu il y a quelques jours un beau vol de grues cendrées.

Que peut bien voir le grutier de la future Kingdom tower à Jeddah, qui devrait culminer à mille mètres ? Une étendue de mer d’un côté, de sable de l’autre ? Le soleil écrasant partout ? Et beaucoup, beaucoup de vent ?

Si le monde m’apparaissait aux dimensions de celle d’un insecte, à quelle altitude mon regard, à l’échelle humaine où il est, se retrouverait-il ? (Bien sûr, ça dépend des insectes, dont les tailles sont très variables, et de leur mode de perception de leur milieu : une tique ne voit rien du tout, une mouche voit le monde à travers une boule à facettes ; mais on suppose que je conserve mes caractéristiques humaines en matière visuelle.) Et le grutier de Jeddah, comment fait-il pour rejoindre sa cabine, combien de temps cela lui prend-il ?

Au moment où il y parvient, le temps de souffler un peu après avoir grimpé à son échelle sans fin, ne doit-il pas déjà redescendre s’il veut rentrer avant la nuit ? Et quand il travaille du haut de sa cabine, est-ce qu’un grutier descend en lui-même ? Est-ce que le monde, réduit à rien autour de lui, redevenu élémentaire, l’y aide ?

Les plus hautes grues mesurent plus de deux cents mètres. Si j’en implante une à cette altitude au-dessus de mon lieu de travail : qu’est-ce que je vois ?
Pour une prise de vue aérienne effectuée le 14/8/2017 pour Géoportail, le 6/4/2017 pour Google Earth (à une échelle 1/533), je m’aperçois que : d’un côté, il y avait des véhicules sur le parking de mon lieu de travail, sur celui du collège derrière, une vingtaine ou une trentaine d’élèves dispersés dans la cour ; de l’autre côté, il n’y a ni élèves ni véhicules ; et que la différence, le vide, d’un frais jeudi printanier à un vendredi de la mi-août, se joue avec les grandes vacances. (On comprend aussi que la véritable dynamique de l’espace, de l’image, se joue avec le temps, c’est le fait que, disait Barthes, ça a été.) Que se passait-il ce jeudi d’avril ?

Je crois reconnaître ma voiture sous les feuillages entre deux tilleuls. Je dois me trouver dans une des trois salles dans lesquelles je travaille. Comme c’est le matin, vu l’angle des ombres avec les bâtiments, je parie sur la salle du fond. Et la petite Fiesta bleue de la secrétaire, juste devant la porte d’entrée de la structure.

Quelqu’un sort, fait quelques pas, s’arrête. Peut-être une femme. Elle porte ses mains devant son visage. Un nuage de fumée. Elle repart, traverse la cour, disparaît dans le petit cabanon. Mais non, elle n’est pas entrée. Cachée dans l’ombre elle laisse s’échapper de petits nuages de fumée. Et puis un petit groupe sort à son tour et reste planté là, près de la porte, au soleil.

Dans la caserne de pompiers, un fourgon rouge au toit blanc sort du garage, s’arrête au bout de quelques mètres. Le conducteur sort, retourne dans le garage. – Au-dessus du toit, à l’étage des logements de fonction, on sort sur le balcon avec une panière bleue, on la pose sur une table, on étend des draps gris sur la rambarde. – Le fourgon sort de la caserne. Il prend à droite, descend l’avenue Vergne. Au rond-point à gauche, avenue de l’Europe. On le perd dans la courbe, derrière une haie d’arbres.

Au collège, plusieurs petits groupes, quelques élèves dispersés. Une colonne se forme et remonte par une allée vers le gymnase. On se bouscule, on se tire par le sac, on tombe l’un sur l’autre.

La place du château ressemble à parking de supermarché plein d’un côté, vide de l’autre. Les véhicules garés sont surtout blancs et dans des teintes sombres, grises, noires, hormis quelques bleus et une voiture blanche au toit rouge. Deux personnes traversent la place à pied en direction du château. Une Mini bleu ciel accède au parking par la petite rue très raide, file à droite entre les véhicules garés pour rejoindre, à gauche, la Rampe des Mobiles qui descend dans les rues étroites du centre. Les deux personnes ont disparu. Elles doivent être juste sous moi, au pied de la grue. Le temps de descendre de la grue pour les rencontrer, je me retrouve street view entre le château et le parking qui s’est vidé. La voiture blanche et rouge a laissé place à une noire. Il n’y a personne. Mais je me retrouve nez à nez avec, derrière moi, une Corsa grise équipée d’un étrange appareil. On est en août 2013. Dressées sur la galerie, une armature et une colonne noires, surmontées d’un boîtier blanc et d’une sphère bleue, composés de ce qui ressemble à des objectifs. Je m’écarte un peu pour la laisser passer. La voiture disparaît. Le camping-car qui sortait de sa place de parking n’en a pas eu le temps. Le parking n’est plus qu’un grand terrain de poussière blanc, entouré de grilles de chantier devant lesquelles s’alignent les voitures. On est en septembre 2018. Va-t-on installer une grue ? Je remonte.

Sur le parvis du collège, un élève court. Il porte un pantalon beige, un blouson bouffant bleu. Dans son dos, son sac noir est ballotté d’un côté, de l’autre. Le temps de redescendre, il est déjà dans l’enceinte de l’établissement accompagné d’une personne en noir. Le portail est fermé. C’est un jour d’octobre 2016. À quel cours se rend-il, en retard ? Un cours de langue ? D’histoire ? Sciences de la vie ?

Je remonte sur flyboard numérique qui me permet de rejoindre ma cabine imaginaire en un rien de temps – c’est comme ça qu’il devrait monter, le grutier de Jeddah, en flyboard ; il paraît cet engin peut atteindre 3 000 mètres d’altitude –, et me dirige directement chez moi. Et chez moi, ça reste en chantier. Et je suis là, toujours sur le toit, où l’on installe les tuiles ou la volige. Debout, torse nu. J’aperçois quelque chose. Le soleil m’éblouit, je le cache derrière ma main gauche sur le front. Je sais ce que j’ai vu à ce moment-là, un jour d’août 2013, parce que j’en adopte aujourd’hui, vendredi 04/12/2020 (13:42), le point de vue, d’en bas, depuis la route au bout de l’allée. Je suis dans cette voiture qui prenait son temps pour passer, pour absorber l’espace, vision à 360°. Mais de là où je me trouvais, en hauteur, je n’en ai aucun souvenir. À quoi je pouvais penser, alors, en voyant ce par quoi le monde entier peut m’observer, dont je ne me souviens pas ?

Le conducteur, la conductrice, comprenaient-ils qu’ils étaient au volant d’un vaisseau temporel ? Que chaque passage est une ligne de temps dans l’espace insensiblement fissuré ?

Est-ce qu’en enfonçant je ne sais combien de clous sur la volige, dans une pente toujours trop raide, et le vide bien près, on descend en soi-même ?

Will
retour haut de page


44


Elle est toujours là cette saloperie, dix ans qu’elle pourrit au dessus de la plus belle plage du monde, les tchéchènes l’ont abandonnée après leur tentative de construction d’une baraque pour un russkoff friqué.
Il a passé la nuit à marcher, à longer la rivière, les rochers, buis, broussailles, dans la lumière d’une nuit de pleine lune, le f** soleil pas levé.
Il sue, il pue, il jubile, il marche enfin sur le sable. Son cœur-muscle accélère, bafouille, lui, il est sur la minuscule plage au cœur des gorges de l‘Ardèche.
Il a envie de courir se jeter à l’eau, de pisser, de laper la flotte, mais il ralentit, débouche sa bouteille de Vals tiède et boit longuement, pas une minute pour l’extase.
Et puis il court, accélère et s’accroche aux pieds de la grue, il l’observe depuis le bas, la secoue un peu, on lui a dit qu’elle tiendrait le coup encore cet été, il ouvre son sac à dos sort son tee-shirt blanc si propre l’enfile, suit des deux mains le texte qu’ il lit avec les doigts ‘l’amour est une entreprise de démolition ».
Et il grimpe, comme un singe, un bonobo, un chimpanzé, il grimpe, il oublie la peur, il sent que le soleil se lève, il devrait déjà être là haut, assis les guibolles pendantes, la tête fumante, les yeux-télescope sur la plage.
La grue oscille un peu.
L’effet bonobo est pas sécure, il ralentit sa folle montée, jette un œil sur la plage, toujours personne, il arrive enfin, s’assoit sur le vieux siège plastok pourri, il souffle, surtout il expire, longuement, il a envie de taper des deux mains sur sa poitrine et hurler douleur singe, mais il se mouche des deux doigts et crache, un jet de 30 mètres.

Il ricane, la plage est vide, un rêve de plage pour un moine zen.
La rivière embarque l’œil, il n’y a qu’elle qui soit vivante, la falaise n’est rien que falaise, le sable, qui est-il sable de la préhistoire, mort d’un vieux monde.
Deux formes noires apparaissent dans ce silence total, elles se cachent mais grognent, la gueule pleine, des castors, il voit des castors qui charrient des branches et se glissent trop vite dans un trou embroussaillé.

Son regard tentaculaire n’est plus qu’un énorme zoom 250 mm qui fouille la plage centimètre par centimètre.
Et il repère enfin la minuscule tente verte de Tatiana, si proche de l’eau, c’est pas prudent,
elle sort de sa tente, elle, Tatiana, nue, ses longs cheveux roux, elle court jusqu’au bord de l’eau, salue la rivière, elle yoga, bazar n’importe quoi, des gestes vifs, elle court jusqu’au bout de la plage ramasse oh quoi on dirait un petit galet blanc ; le jette fort, ricochet sur l’eau, crie et chante à la princesse Miarka, elle marche à quatre pattes pour ramasser des trucs qu’il ne distingue pas, zoom minable, il ne veut qu’elle, il est venu, il est monté pour la voir, elle, depuis le haut de la grue.
Pour elle, il n’y a que le sable, l’eau, les cailloux et le poisson qui saute hors de l’eau et un autre encore, le soleil surgit, entre, de force violente.

Mais elle ne l‘a pas aperçu, elle sent seule, heureuse de seule, s‘allonge sur le sable. Il voit ce corps de femme qui se met à rouler, rouler et revenir et rouler de l’autre côté, et rire, la vie est pleine de Tatiana vivante, il a envie de sa vie et il se lève sur le siège pourri de la grue tchéchène et il crie son nom à elle Taaaa tiiiiiii a… elle se lève en folie d’entendre et s’accroupit, se signe sur ces sons, ces mots pour elle qui ?
Alors elle voit le corps de cet homme qu’elle ne reconnaît pas, il lui fait signe.
A l’aide de son couteau il coupe et lui envoie une longue tresse de ses cheveux tordus serpent, Tatiana la ramasse, la renifle et ne reconnaît pas l’odeur de cette sueur.
Mais lui, sur sa grue se lève et, passe un pied en dehors de la cabine siège, il se tient à une ferraille et il crie aime-moi ! Il la voit si bien du haut de sa grue, tellement elle.

La femme ne sait pas qui la regarde, elle s’allonge et scrute.
Alors il zoome encore sur la tente verte, le sac plastique qui contient les objets de Tatiana, son hamac, le seau bleu d’un enfant joueur, la sandale de l’enfant, les oublis tellement pleurés, il voit des canettes de bière, c’est le soleil qui les signale maintenant.
Il aime chacun de ces objets et voudrait les tenir entre ses bras alors il passe l’autre jambe sèche et longue et sans plus attendre, plein d’amour pour ceux là, les tenir enfin,
il frappe de ses deux poings sur son torse étroit, il appelle Tatiana, qui lui fait un grand signe éventail et joyeux.
Il saute aussitôt vers elle.

Julotte Roche
retour haut de page


45 (répétition générale)


Derniers réglages pour la gigantesque carcasse d’acier qui occupe le terrain dans le centre-ville. La Grande Roue tourne à vide, fait des arrêts contrôlés avant de se remettre docilement en branle, brassant l’air de ses tubes, de ses engrenages et de ses trente-six nacelles qui ont transité par convois spéciaux. Un seul passager, technicien de haut-vol navigue entre les strates métalliques.
À mi-course de l’ascension, on est à hauteur des fenêtres. La roue et ses froufrous se reflètent dans les vitres, au-delà des visages de ceux qui Iapent comme une gourmandise, la répétition générale dont ils sont les témoins privilégiés. Dans un jeu d’optique se fondent les deux côtés du miroir. Qui voit, qui se voit, que voit-on ? Plus haut, les soubassements des combles, les fenêtres qui deviennent lucarnes noires, les nez qui s’y écrasent peut-être, sont devenus invisibles.

Enfin, au-delà des toits, l’homme enjambe la nacelle la plus haute, elle tourne sur elle-même et offre une échappée totale.

À pic, la place, telle qu’il l’a quittée, délestée de ses détails. Autour de la caisse, ses collègues, qu’il a du mal à différencier — exit les lunettes, les grains de beauté, les petites manies qui démarquent — installent le décorum. La neige s’invente à la demande.

Le muret de la fontaine est circulaire. L’eau est-elle ridée ?

À un quart de tour, au pied de la chambre de commerce, un gyrophare posé sur une ambulance majorette stationne sur un tapis de jeu élaboré et animé, on devine un sol luisant, presque ciré. Quelques arbres grillageux délimitent la scène.

La nacelle pivote. Vue sur la toiture du Grand Café. Les tuiles sont piquetées de mousse. Des pigeons ont entamé un ballet autour de l’un d’entre eux qui arpente la ligne de crête du toit en boîtant. Empathie solidaire de ses congénères ou ostracisation du volatile estropié ? L’homme zoome, rapproche de lui le claudiquant et le capture sur son portable.

Au-delà des cheminées et des antennes, de l’autre côté du beffroi, un cordon rouge. Des voitures agglutinées, à l’arrêt. On n’en distingue aucune tout en les voyant toutes.

La nacelle a tourné aux trois quarts. Dans une trouée, apparaît la gare. L’horloge semble figée à huit heures et quart. Un effet, sans doute, de l’éblouissement qui oblige, dans cette direction, à ne laisser à ce qu’on regarde qu’un entrefilet de paupières, passage plissé et infime.

Un carré de verdure, droit devant quand on tourne le dos au soleil. Le cimetière principal. Les allées forment un quadrillage ponctué de taches grises. La perspective fait se coucher les croix. Un filament sombre se déplace, trop rapide pour être un piéton. Un gardien sur un vélo ou un scooter ?

La nacelle tourne sur elle-même rapidement maintenant. L’homme s’offre un kaléidoscope monumental. La lumière se mord, la lumière se tord, déforme les angles, assujettit les ombres. On ne discerne plus rien vraiment que le prisme du vertige.

Elisabeth Saint-Michel
retour haut de page

46 (Zoom 2006)


À la fin de la matinée de travail, marquée par une forte chaleur, un premier groupe de cueilleurs rentre dans le mat par une petite porte ovalisée, puis monte par des échelles successives entre des étages vides. En haut, enfin à ciel ouvert, trappe ouverte, la place est limitée autour de la turbine. L’éolienne n’a pas été conçue pour le plaisir de la contemplation malgré ses 60 mètres de hauteur. De la fierté se dresse sur le visage de son propriétaire, un pied sur le générateur. Le sommet de l’île culmine à 64m. En ce 3 juillet 2006, chacun se cale une place dans la nacelle en s’appuyant ou s’asseyant sur un rebord, c’est l’occasion de prendre quelques photos en promenant son zoom. Le fuselage des pales évoque immanquablement des esthétiques d’aviation.

a) Dans les champs de blé, les traits parallèles des passages de machines agricoles, à côté des traces d’animaux plus furtives. Parfois des taches forment de curieux motifs. En diminuant la longueur focale, en prêtant attention à l’arrondi des reliefs et aux variations de couleurs, on distingue aussi la présence d’anciens tumulus. Ici, une zone humide, là des ovales verdoyants, parfois un bosquet viennent trouer la nappe des champs cultivés. Ce patchwork est traversé par des rangées d’arbres, le long des chemins, des quelques routes, ou des séparations de parcelles. Les bosquets parfois s’amassent en petit bois, mais l’emprise humaine sur l’espace est intense, très peu de mètres carrés échappent à son attention. Seulement au sud une forêt.

b) En direction du centre de l’île, le camp des strawberry-pickers, dans un pré apparaissant par la perspective en parallélogramme, devant un entrepôt. Plus concentrées du côté d’une haie, les tentes multicolores de toutes les tailles, côté opposé proche du chemin, les cametards. Avec un cadrage serré, le lieu aurait une apparence de petit festival. Quelques chaises plastiques traînent, éparpillées, des bâches servent d’auvent. Entre le bloc vert des sanitaires et une pièce à vivre en dur, à l’extérieur se distingue la minuscule table où se refait et défait le temps libre des journées. En zoomant plus, on espérerait distinguer les caisses de bières locales, et des personnes devisant peut-être sur la paye espérée à la fin de la saison, mais tout cela reste flou. Plus à droite, une cour, et la maison du propriétaire, rouge brique, derrière d’autres bâtiments d’un petit hameau, avec des toits de chaume, une apparence végétale gazonnée et arborée soignée.

c) Un enclos avec deux chevaux, sol en sable derrière des barrières en bois. Jouxtant, un terrain en herbe avec des cages de foot, lieu de tous les exploits possibles en cette année de coupe du monde.

d) Les champs de fraises, lignes vertes sur fond clair de paille. Dans celui attaqué au matin des cagettes oubliées, petites touches de blancs, les trolleys entassés comme une toile d’araignée, la remorque couverte avec posée un peu devant comme un pupitre ou une chaire le poste de pesée.

e) La mer, tout autour côté sud. Les dix éoliennes en mer, devant lesquelles passe lentement un ferry. Les ondes de la mer, à moins que ce ne soit la chaleur, cassent le reflet étiré de leurs tiges.

f) En face, le long du même chemin, une autre éolienne identique, aux longues pales en suspens, par absence de vent. Cockpit fermé.

g) Trois silhouettes rentrant vers le camp se reposer.

h) Entre quelques figures géométriques tracées par les manœuvres de machines agricoles, le 4x4 rectangulaire, écrasé par la vue verticale en une simple forme de domino. Nous nous le savons pas encore, ce cadrage nous sera bientôt familier via nos écrans, clips, publicités, photos ou films de voyage, par la démocratisation de l’usage des drones. Pour l’instant, ces drones dont nous entendons parler sont encore et surtout des engins de guerre, et nous échangeons des fichiers de musique mp3, plutôt que des images, n’ayant pas encore d’écran dans nos poches pour les afficher.

i) Au bout de l’île, le vert de la forêt, un phare brisant la ligne entre le vert et le bleu.

Laurent Hollow
retour haut de page


47 (entre montagne et rivière)


Pas de ville à portée de main où 400 marches vous amènent à des hauteurs vertigineuses, pas de tours de panoramas touristiques où des ascenseurs transparents vous élèvent au-dessus de la foule, il me reste à monter sur le toit de ma maison ou encore un peu au-dessus sur la falaise qui surplombe le paysage des environs. De là-haut, l’endroit offre une vue paisible, champêtre, loin d’une animation de foule. Mais la vie est présente et les images défilent devant les yeux comme dans un kaléidoscope. Les jumelles pointent, rapprochent, forment et déforment.

1* — Sur un terrain en contrebas, une grue pointe sa flèche jaune dans le ciel, elle est plantée dans un jardin de cerisiers transformé en chantier. Une chape de béton gris, des piliers en fer, un tas de sable, une bétonnière. Un jeune couple en jean et blouse grise aligne des briques blanches et s’active en montant des murs avec l’aide d’un ouvrier en bleu de travail.

2* — Une voiture jaune monte sur la route sinueuse et s’arrête devant une boîte à lettres, bloc carré en métal vert fané au clapet blanc. La fenêtre s’abaisse, un bras se tend, à la main une liasse de feuilles. La voisine sort de la maison en courant, faisant un signe de sa main, je suis là, se prend les pieds dans sa robe de chambre rouge bordeaux, se retient au mur, ébouriffe un peu plus ses boucles grises. Elle prend le courrier, y jette un œil rapide. Elle échange quelques mots avec la personne invisible et finit dans un grand éclat de rire qui enchante la journée.

3* — Le pont roman enjambe la rivière avec quatre arches en pierres, il brille au soleil, rénové, nettoyé, lavé. Un ruban bleu interdit l’accès à la route sur le pont. Au milieu de cette route, le grand camion blanc aux bandes orange occupe toute la largeur et crache une masse noire en continu. Trois hommes habillés d’un gilet orange manient des pelles et des brosses et étalent le goudron de façon régulière, insistant soigneusement sur les bords de chaque côté.

4* — Au bord de l’eau s’étend un grand pré vert cru, couvert d’herbes grasses. En plein centre, deux personnes semblent en attente, regardent vers le ciel. Descendant des nuages, au-dessus de la vallée, une tache colorée s’agrandit, se précise dans les jumelles, le tissu rose fuchsia est déployé en arc, la silhouette accrochée dans l’attirail des cordes bouge légèrement, se dirige vers le point central du pré, perd de la hauteur, doucement, puis brusquement, et se met à courir en prenant contact avec le sol. Le parapente se dégonfle, le harnais tombe, le jeune homme s’arrête, souriant, et se tourne vers la montagne d’où il a glissé avec le vent. Déjà, ses compagnons le pressent, la voiture attend, on remonte, il fait beau, on va remettre ça.

5* — Un tour vers la droite, la route toute en virages épingles à cheveux monte vers le Causse, une file de voiture en descend, c’est l’horaire de fin de bureaux, tout le monde rentre en même temps, à la queue leu leu, plus ou moins vite, selon la puissance de la voiture, selon les trésors de patience personnelle, on double même dans les virages, on connaît la route, on pourrait presque fermer les yeux, pilote automatique, excès de confiance, la route est pleine de surprises désagréables, dérapages sur du sable, sur du verglas, parfois sur une couche de neige, ce soir, il fait beau, mais un accident est si vite arrivé…et toutes les voitures s’arrêtent sagement devant le panneau stop qui termine la descente.

6* — Un petit tour de jumelles vers la gauche, passage dans le jardin, un peu sauvage, des haies qui s’emmêlent, des feuilles qui virevoltent autour des rosiers, et le gros matou à longs poils crème, à la démarche féline, on dirait un tigre, se roule dans les herbes sèches, se tapit dans la haie sauvage, puis bondit pour jouer avec le chat voisin.

7* — Plus loin, l’entreprise de transport a rassemblé les camions rouges lie de vin aux inscriptions blanches, c’est le grand nettoyage, deux chauffeurs ont attrapé un tuyau jaune, ouvert l’eau et aspergent avec force la carrosserie et les roues géantes. L’eau coule, déborde de la cour et finit en ruisseau sur la route.

8* — Sur le grand pré vide, en plein centre, s’est posé un hélicoptère, faisant un bruit infernal perceptible de très loin, soulevant les feuilles des alentours avec son souffle. Il attend, n’arrête pas le moteur dont le bruit remplit la vallée. Sur le chemin de sable longeant la rivière, une ambulance avance, lumières bleues en action, deux hommes en blanc sortent délicatement une civière occupée par un corps tout menu, et le transfèrent dans l’hélicoptère qui remet les gaz, se lève du sol et monte tout droit, puis fait un tour au-dessus du pré avant de tracer directement vers la route du Causse pour l’hôpital le plus proche.

9* — La rivière coule tranquillement, ruban vert clair, transparent, couronné de l’écume blanc des vaguelettes, une file de canoés rouges apparaît, un, deux, trois canoés et deux kayaks maniés par des sportifs en combinaison noire étanche, ils glissent sur l’eau et passent sous le fameux pont roman aux quatre arches, agitant les pagaies pour avancer plus vite et éviter des pierres affleurant la surface, ils sont rapides, plus rapides que le tour des jumelles, je les perds de vue, les retrouve un peu plus loin, dans la courbe de la rivière, puis ils disparaissent sous la frondaison des arbres qui poussent sur la rive. Tout est tranquille à nouveau.

Monika Espinasse
retour haut de page


48


Sur la pointe des pieds, mes mains agrippent le rebord de ton Velux ouvert, je ne veux pas perdre l’équilibre. Un peu comme un grutier, de là, j’ai une vue imprenable sur le quartier qui dort. À la différence près que je suis seulement à quinze mètres de haut. Plus ou moins. C’est une estimation. Je n’ai jamais été très douée en chiffres. Encore moins quand je sais ton corps encore chaud étendu sur le lit à côté de moi. Je perds un peu mes repères.

Certaines fenêtres des bâtiments aux alentours ont les tentures tirées mais je distingue parfois de la lumière. Un homme fume une cigarette sur son balcon. Je vois le point lumineux quand il tire dessus. Un chien aboie. Ta rue est plutôt calme. Une femme la traverse, elle a froid, elle ferme son manteau. 4 boutons. Ses cheveux sont rassemblés en un chignon. Elle marche vite. Remonte la rue (je n’ai pas une vue sur toute la rue, la maison au coin rétrécit mon champ de vision) jusqu’à sa voiture. J’entends ses talons qui claquent, la portière se refermer et le moteur démarrer.

Mes yeux voyagent… Je repère ta voiture garée pas loin. Le réverbère éclaire ta plaque d’immatriculation que je connais par cœur mais de là où je suis, je ne sais lire que les deux derniers chiffres : 22.

Plus près encore, juste en bas de chez toi, un couple discute. Rigole. Elle est rousse, il lui prend la main. Je discerne son cœur battant à lui sous sa veste. Elle veut lui montrer quelque chose. Elle sort un livre de son sac, lui tend, met ses lunettes et puis, elle lui lit un court passage. Aucun bruit. J’entends chaque mot qu’elle prononce. C’est beau. Ça parle de la mer du nord. Je répète les mots dans ma tête et me fais la promesse de les retenir pour te les dire demain. Il l’embrasse. Elle fait tomber le livre. Il le ramasse. Je les regarde continuer leur chemin.

Ton chat s’est endormi sur le banc collé au mur de ta maison. Le sommeil m’appelle aussi.

J’écrase ma clope et me couche près de toi. Ta chaleur a envahi tous les draps.

Éléonore Dock
retour haut de page


49


Depuis la grue de la rue de l’Éternité
« Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
Que Troie en cet état aspire à se venger. »
Racine

a. À la lisière du bois, il lui a semblé voir un chevreuil. D’ici, on voit comme la ville s’arrête, net, presque découpée à la plieuse à zinc par l’aplomb des collines. Quelques maisons longent la nationale puis rien. Le vert, les prés, et au-delà les bois. Il n’est pas sûr pour le chevreuil, il lui a semblé percevoir un point noir bouger. Dans les jumelles, il ne le retrouve pas. Il va chercher la lisière puis balaie de gauche à droite. Il balaie lentement. Il voit les arbres qui à l’œil nu ne sont qu’une masse de vert plus sombre. Là, à la recherche du chevreuil, il prend les arbres comme repère, il suit les décrochages, l’avancée de quelques buissons sur le pré. Ça y est, il le voit. C’est une femelle, une chevrette. Elle broute. Il la regarde un moment puis continue son balayage. A cette époque, les petits ne devraient pas être loin. Il en voit un, puis deux. Il reste sur eux. Baisse les jumelles. À l’œil nu, il ne les voit plus. Leur robe se confond avec le bas de la forêt. La chevrette, il la voit, elle est plus bas, elle se détache, rien qu’un point noir immobile mais il la voit. Il reprend les jumelles. Il a le temps. Il la regarde paître et bascule de la mère aux petits. Il en voit un troisième puis un quatrième. Cinq chevreuils. Ce soir, il racontera ça aux enfants, comme chaque soir, ce qu’il a vu depuis la grue du chantier de la rue de l’Éternité.

b. Une voiture s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence de la voie rapide. Le conducteur en descend, il contourne le véhicule par l’avant et vient ouvrir la portière côté passager. Il se penche. Son pull remonte sur les reins, penché comme ça à l’intérieur, on voit le haut de son cul. Il se redresse. Pose une main sur la portière ouverte, l’autre soutient une vieille dame portant foulard. Une berbère ? On ne voit pas le tatouage qu’elle porte sur le front. Et lui, le gendre ? Le fils ? À l’arrière de la voiture, derrière la vitre, on devine une adolescente qui n’a pas un regard pour ce qui se passe, les yeux rivés sur son portable. Les voitures passent vite, trop vite. Quand on se focalise sur la voiture, sur la vieille dame et sur l’homme qui l’aide à en sortir, on voit passer des ombres, les camions. Peut-être klaxonnent-ils. L’homme ouvre maintenant la porte arrière. L’adolescente ne bouge pas. Il se place, lui, à l’arrière de la voiture et regarde en direction de la ville. La grand-mère s’accroupit. Elle remonte sa robe. Sans doute qu’elle pisse.

c. Un jeu dès le moment où tombe la nuit. Prendre la jumelle, la pointer vers le sol, au pied de la grue, là où le chantier n’est plus qu’illumination sous la lumière blanche, tranchante, des projecteurs. Ne plus bouger. Ne fixer rien. Attendre que dans le champ de vision passe un point blanc, un casque, et le suivre jusqu’à ce qu’il croise un autre point blanc. Le suivre à son tour. Le voir s’arrêter près de deux autres points blancs, rassemblement d’insectes. Repartir avec l’un deux. Et ainsi de suite. Imaginer le dessin que feraient les déplacements de tous ces scarabées à carapace de plastique sur une feuille blanche comme le chantier sous les projecteurs.

d. C’est le matin, encore la nuit. Il faut essuyer la buée sur les jumelles puis fixer l’immeuble sur la colline, s’arrêter sur les pièces éclairées, floutées par la brume comme on floute les flics. L’immeuble est un tableau Excel de 15 longues lignes alternant cases noires, cases lumineuses. Jeu du matin : pendant que la cabine se réchauffe, suivre les lignes et les colonnes. À chaque case éclairée, on change de direction. On devine la vie, une forme noire traverse la lumière, un peu plus bas, dans la même colonne, rien ne bouge, on fixe la lumière un moment puis on glisse sur la gauche, on suit la ligne du 12è étage en quête de formes humaines. Des lumières s’allument d’autres s’éteignent. Le jour n’a pas chassé la brume mais sonne la fin du jeu.

e. La femme marche sur le trottoir, cheveux longs, bruns, détachés. Elle marche vite, du moins la voit-on doubler d’autres piétons. Parfois, elle passe par le caniveau pour les doubler, deux-trois pas et se rabat sur le trottoir. Elle tient un téléphone à l’oreille. Au coin de la rue et du boulevard, elle s’arrête devant un distributeur de billets. Elle coince le téléphone entre son épaule et son oreille, tête penchée. Elle fouille dans son sac qu’elle a posé en équilibre sur sa cuisse, levée à quatre-vingt-dix degrés. En équilibre sur un pied, tête penchée, coudes écartés pour se maintenir en équilibre les deux mains plongées dans son sac, on dirait une grue préparant sa parade nuptiale. Elle a sorti sa carte, garde la tête penchée, pianote son code, retire l’argent qu’elle jette dans son sac avec la carte et repart d’où elle est venue. Elle double encore quelques passants mais cette fois-ci en longeant les murs. Elle disparait parfois sous les auvents des boutiques. Elle marche jusqu’à la boulangerie. Elle y entre. La poursuite s’arrête, se fixe sur le trottoir devant la porte du commerce. Des personnes en sortent et passent hors-champ vers le haut ou vers le bas, une boîte en cartons au bout du doigt ou une baguette sous le bras ; d’autres traversent le champ sans s’arrêter comme des corbeaux. Il peut se passer plusieurs secondes sans que rien ne paraisse sur le trottoir. En fixant le cercle de bitume anthracite en asphalte coulé, on voit qu’il porte une cicatrice, vestige d’une intervention du service des eaux. Elle finit par sortir, un sachet da papier blanc à la main. Elle ne téléphone plus. Elle part vers le haut. La poursuite visuelle la suit jusqu’à ce que l’angle de la rue s’enfonce sous les toits.

Philippe Liotard
retour haut de page


50 (Butt of Lewis)


Pour pouvoir écrire ce soir son journal, Blaise prends des notes en tapotant dans l’application Notes sur son téléphone. Il numérote ses notes avec des lettres et pas avec des chiffres depuis qu’il n’a plus qu’une main et donc plus que cinq doigts. Pendant que l’eau chauffe pour le thé sur le vieux réchaud avec la bouteille de gaz presque vide, il aura sûrement le temps de tourner ses jumelles dans plus de cinq directions.

Son camion est garé sur le parking devant le phare de Butt of Lewis, le phare le plus au nord de l’île écossaise de Lewis et Harris. Une île, deux noms, pour deux cailloux siamois soudés par leur isthme. C’est l’île la plus au nord des Hébrides extérieures. Au Nord, les îles Féroé. Quand on met un peu de nord dans son ouest, le Groenland et quand on y met un peu de sud, l’Amérique, en passant par St Kilda. Blaise regarde par la fenêtre du camion, son duvet déplié sur les épaules. On est en avril, le vent souffle et il ne fait rien de trop chaud avec la fenêtre ouverte pour mieux voir et caler les jumelles.

a) Le gardien du phare, ou plutôt un ouvrier envoyé là faire un peu de maintenance est sorti sur la passerelle métallique qui fait le tour de la lanterne. Bonnet bleu foncé enfoncé sur les oreilles, veste fourrée avec le col relevé, il tient un seau dans une main et un balai avec manche télescopique dans l’autre. Entre chacun des carreaux triangulaires il trempe le balai dans le seau puis le remonte vers la vitre suivante en se mettant sur le côté pour éviter les éclaboussures emportées par le vent.

b) Un fulmar boréal niche au sommet de la falaise, au milieu de l’herbe rase et des cailloux. Il est immobile et une fois la mise au point faite avec les jumelles, on voit bien son plumage blanc avec les ailes plus sombres. À terre, posé sur son œuf qu’on pouvait voir avant qu’il ne s’installe dessus, il parait ramassé et trapu. Dans les jumelles on voit particulièrement bien son bec, crochu, jaune et gris, surmonté des narines en forme de tubes. Il a une petite trace blanchâtre au coin de ce nez, sûrement le sel qu’il rejette après avoir filtré l’eau de mer pour pouvoir la boire.

c) Deuxième ou peut-être troisième étage de la tour en briques rouges. Une fenêtre tourne le dos à la mer et au vent. Encadrements de pierres peintes en beige, couleur indéfinie hésitant entre le jaune et l’orange avec un peu de marron. C’est la couleur caractéristique de tous les phares d’Écosse, normalement, avec le bas peint en blanc, mais pas ici. Celui-ci est en briques rouges, comme les cheminées d’usine. Seuls les entourages des fenêtres alignées l’une en dessous de l’autre dos au large sont de la bonne couleur.

d) Un bateau de pêche avance tranquillement sur une eau tranquille. C’est lui qui perturbe les vagues de son sillage et non l’inverse. Pour une fois. Il avance tout droit, n’est pas secoué par la mer, on peut même lire son immatriculation à Ullapool sur la grande île, et son nom, « Sirene » écrit en blanc dans une bande noire à l’avant. Le reste de la coque est bleu clair, un bleu layette. Les planches des bordées se chevauchent jusqu’à l’avant, qui lui est lisse jusqu’à l’étrave. Toujours à l’avant mais au-dessus du pont, une caisse en plastique rouge est attachée au garde-corps. On ne voit pas ce qu’elle contient. C’est un garde-corps solide, comme on en voit plus souvent sur les balcons que sur les bateaux. Sur le tambour du treuil, passe un bout de filet orange, rouge pali. Au raz du pont, des trous allongés permettent d’évacuer l’eau et de rejeter à la mer les restes de poisson. Le balai est appuyé brosse en l’air contre la cabine située à l’arrière. Elle est peinte d’un bleu plus soutenu que la coque, la porte est blanche avec une petite fenêtre ronde à hauteur de regard.

e) Le gardien de phare ou l’ouvrier de la maintenance a posé son balai et il est penché en avant, les avant-bras appuyés sur la rambarde, son poids sur la jambe gauche, la droite un peu repliée pour pouvoir poser le pied sur le montant horizontal entre deux barreaux. Il fume. Le bout incandescent de sa cigarette devient plus rouge quand il la porte à sa bouche. Il regarde en bas les vaguelettes venir se cogner aux rochers noirs. Elles écument, choquées de se voir stoppées, elles qui sont venues depuis l’autre côté de l’Atlantique sans rencontrer aucun obstacle.

f) L’horizon fait une ligne presque droite. À l’endroit où le ciel et la mer se rattrapent, on voit une mince ligne blanche. Phénomène optique ? Aberration chromatique ?

g) En face du phare, une grande antenne lui arrive à l’épaule, un peu en dessous de la lanterne. C’est juste une antenne métallique, trois piquets verticaux, une échelle au milieu et des croisillons pour rigidifier. Pas de disque blanc, pas de cylindre, juste une tige de métal tout en haut. Rien pour les téléphones donc, on reste dans le maritime, GPS sûrement.

h) Les nuages n’ont pas l’air méchants. Ils sont gris clair et pas gris foncé ou noirs. Dans les jumelles, les nuages c’est seulement des bosses sur des bosses, sur des bosses, sur des bosses….

i) Sur le mur d’enceinte qui clos un ensemble de bâtiments peints en blanc avec des entourages de fenêtres dans la fameuse couleur phare, est planté un panneau explicatif. Côté gauche en anglais, côté droit en gaélique. Il donne les caractéristiques techniques (Position : Latitude 58° 30.92’ N Longitude 06° 15.71’ W, Character : Flashing White every 5 seconds, Nominal Range : 25 nautical miles, Elevation : 52 metres (above sea level), Structure : Red brick tower, 37 metres high ) et explique que le phare a été mis en service en 1862, conçut et construit par David et Thomas Stevenson, ancêtres de Robert Louis Stevenson, celui de « l’île au trésor » qui aurait visité la plupart de ces phares reculés construits par la famille avec son père, Robert Stevenson. Inspiration ?

Juliette Derimay
retour haut de page

51


Yeux plissés par la conjonction de l’effort de gravir à jeun les cent-cinquante-et-une marches de l’escalier en double hélice et de la pluie qui fouette le visage ; voici la vision légèrement déformée à travers battement de cils ; que l’on pouvait avoir du haut des cent trente cinq mètres de la Tour Sauvabelin, à Lausanne le 9 Octobre 2019.

a) Le temps de reprendre son souffle, accrochée à la balustrade, réhabituer le regard au lointain ; l’après minutieuse observation qui, du nom des nombreux donateurs dévie vers la recherche tout aussi insignifiante d’usure sur le métal ou le moment où, pour éviter d’haleter, en bascule d’égarement, on règle son souffle sur la patine des semelles qui ont frotté, bien avant notre passage, le bois des marches de cet escalier en bois sans grincement ; rythmer sans aller jusqu’à chorégraphier son glissement, les marches n’ont qu’à bien se tenir, s’élever à faire taire le vertige…

b) Un dernier regard sur les veinures : bois prélevé dans la forêt dominée, juste ce rempart qui tout juste s’approche des feuilles frissonnantes ; illusion de tutoyer les cimes des arbres… libérer ces deux mains stabilisatrices, l’une arrangera les mèches de cheveux qui recouvrent une part du champ de visage, l’autre peut-être pointera, dans des gestes plus ou moins en arabesques ; désignera ce que les lettres suivantes raconteront… peut être se joindront-elles pour , non pas servir d’oeillères mais plutôt proposer un cadre particulier, enfermer le regard pour fouiller plus en profondeur la masse des détails , invisibles à l’oeil libre…

e) Refus de céder à l’automatisme, tenter de prendre des repères, les consigner de manière assez précise pour savoir où les chercher dans le vague… à l’est, une échancrure argentée du lac, déchirure d’une zone encore verte ; juste avant la minéralisation humaine… un hérissement de ce qui semble être des conifères ; protecteur de berges qui en partie secrètement gardées dans leur ombre , font face à trois arrondis, qui semblent mimer le ressac d’un lac assagi, qui fait le dos rond après les intempéries du matin. Ne pas oublier de se renseigner au retour sur la possible arrivée d’une importante rivière dans ce recoin… impossible d’imaginer avec les échéances de ce jour, dévaler en toute liberté les pentes à pieds dans cette diagonale qui invite à l’irrémédiable fuite…
o) S’arracher de cette contemplation pour , au risque d’un torticolis dû à ce brusque revirement, partir sur le point de vue de l’occiput, (zone de naissance de frissons) ; guetter à travers brume pour tenter de repérer le Rhône qui descend des glaciers, ne distinguer que des hautes masses sombres… revenir sur l’abrupt des falaises à pic qui plongent dans le Léman côté français dans ce secteur trop proche et trop lointain… Ramener le regard en longeant la rive suisse.. tenter d’entrapercevoir la toiture dorée du pavillon thaïlandais.(Lors des traversées retour ,en bateau vers Evian, l’adieu à Lausanne se fait en trois point de vue, que le regard tente d’accrocher jusqu’à la perte de contact… l’effacement de la rive… Sauvabelin et son empilement de bois en est un ; l’or du pavillon Thaï ou des vignobles du Lavaux qui se presque jouxtent , un autre… Le troisième viendra en son temps dans ce défilé de points de vues.
n) Le regard s’attarde côté parc Denantou, les promeneurs accélèrent le bas, la pluie roule sur les parapluies , les frondaisons lassées d’avoir assuré protection, ont baissé les branches … et maintenant que la pluie s’est arrêtée, le dernières gouttes se libèrent de leur captivité et s’écrasent lourdement sur nez, lunettes déjà embuées… dans le petit coin de mare, des yeux vitreux de batraciens émergent pour entrapercevoir l’agitation entre deux feuilles mortes… sans être encore le moins dérangés par les bâtons plongés par les petites mains à peine dépotelées, en recherche encore de totale motricité, qui fouaillent habituellement les racine des roseaux après la pluie et avant le cortège des escargots.

s) Recentrer sa vision vers le sud ; tant pis pour les deux cheminées érigées en gâche-panorama… sautiller entre sillage des bateaux qui griffent le Léman redevenu miroir ou gigantesque lauze et la verticalité des flèches églises et cathédrales , fumées , fumerolles… qui serpentent ; sourire du drapeau helvétique qui flotte avec une certaine mollesse… zoomer sur le toit de l’église saint François voir si les petits pigeons multicolores picorent toujours les tuiles, si les pavés de la rue du marché scintillent, si les échoppes sont assorties aux charrettes tirées par les petites dames aux pas hésitants, tremblotants… tendre l’oreille pour voir si une mélodie réussit tout de même à s’immiscer à travers fenêtre double vitrée pour rivaliser avec le brouhaha ambiant.

c) Chercher Ouchy, dernier point de repère , ultime ancrage quand corne le bateau … suivre la nuée de petits points fluos sautillants, certainement joggeurs remontant les pentes de la ville,se mêler au gris des costumes des affairés qui se dirigent de manière rectiligne se faire avaler par la prochaine bouche de métro ; et également au flot bariolé déversé par les bateaux à quai, frontaliers qui adopteront l’accélération ou touristes qui poursuivront les flâneries en trajectoires plus ou moins aléatoires… malgré l’humidité ambiante, chercher les irisations des immenses bulles de savons qui ravissent les enfants promenés le long du port, les nuques renversées , yeux au ciels en contre-plongée du mien. ; dériver le long des quais ; compter les nids de pies sur les arbres, les mouettes ou cormoran noirs qui rasent la surface du lac…
c encore) Ouchy, zoom sur Eole, monumentale sculpture de Clélia Bettua hélitreuillée sur un des brise-lames, détailler le granulé des blocs de rochers, puis juste le C de métal de la girouette , l’espace jusqu’aux quatre monolithes…

ajuster la visée ...            pour lire en perspective
     l’inclusion des demi-cercles qui permettra de lire         l’orientation du vent

Sophie Grail
retour haut de page


52


La ville survolée par les drones était une sorte de tapis comme on en donne aux enfants pour faire circuler leurs petites voitures… des blocs segmentés par des toitures et enserrés dans des quadrilatères plus ou moins réguliers s’ouvraient parfois sur quelques arbres plantés dans une cour… peu de circulation sur les bandes grises des voies de communication, rues, avenues, boulevards… peu de piétons sur les trottoirs… quelques rares silhouettes profitaient sans doute de l’heure de promenade autorisée à un kilomètre du domicile, et quelques voitures, un ou deux bus, assuraient vraisemblablement le transport des personnes indispensables à la continuité de la vie dans la cité, personnel soignant, caissières de supermarchés… l’œil de Big Brother zoomait sur les différentes parties de la ville, il rendait compte aux autorités de la docilité de la population, contrainte de se confiner une seconde fois… un logiciel filtrait les flux pour ne laisser passer que les séquences montrant des formes humaines ou des véhicules en mouvement… à moins de le désactiver, les contrôleurs de l’administration policière ne pouvaient voir les belles images insolites filmées par les petits robots volants… ils ne pouvaient admirer le toit du musée Beaubourg apparaissant comme un tableau d’art moderne en plein ciel, composé des formes colorées, rondes, rectangulaires ou rectilignes de la tuyauterie emblématique étalée à la surface de la terrasse… les drones zigzaguaient au-dessus des toits, prenaient de la hauteur avant de plonger brusquement vers une cible, filmaient leur proie, remontaient débusquer d’autres contrevenants potentiels, étouffaient de leurs bourdonnements obsédants tous les bruits habituels… sur les écrans de contrôle défilaient des fragments de scènes isolées, sans histoires et sans paroles, sans lien entre elles autre que l’obligation pour les personnes surprises à l’extérieur d’avoir dans leur poche une attestation justifiant leur présence hors de chez elles… tel ou tel détail de l’habillement, de la démarche, de la posture, de la physionomie des passants, cyclistes, conducteurs de voiture ou passagers des transports en commun capturés par les caméras, alimentait sans doute l’humeur rêveuse d’agents peu concentrés, mis en alerte par une casquette enfoncée sur les yeux, un sac à dos manifestement très lourd, l’air un peu perdu d’une vieille dame, un vélo militant pour les « sans-voie », une voiture taguée… les indices d’un comportement que Big Brother jugerait déviant devenaient l’amorce d’un récit possible, la première pierre d’un roman, la tonalité instillée au début d’une pièce de théâtre par le metteur en scène quand les personnages apparaissent, juste après les trois coups…

Françoise Gérard
retour haut de page


53


a)
Je n’ai pas de grue dans la tête, mais ma ville est accidentée.
Je veux dire son relief.
Il y a moyen de voir les choses de haut. — Grandiveux va ! —
Je n’ai pas de jumelles en poche, mais j’ai mon téléphone comme lorgnette.
Avec son double zoom il peut me rapprocher de ce que je viens de quitter.

b)
Si l’on s’éloigne un peu des quais, il faudra assez vite accepter
de grimper des collines, des monts, des terrils,
en empruntant escaliers, degrés, thiers, buttes, coteaux.

c)
Aujourd’hui je serai le grutier de la Montagne de Bueren,
et pour vous donner une idée de l’engin :
mon échelle sera large de 7 mètres et longue de 194 mètres,
ses 374 échelons de petit granit seront inclinés sur une pente à 28%.
Advienne que pourra.

d)
Je dois ici mentionner le souvenir ému du samedi 22 mai 1999.
Ce jour-là, quatre étudiant.e.s de l’Académie des Beaux-Arts ont installé,
sur les contre-marches de cette Montagne de Bueren,
les cent phrases de la nouvelle de Donald Barthelme
La montagne de verre (reprise dans le recueil La ville est triste)
(numérotées de 1 à 100, écrites-peintes à l’acrylique blanc sur des bandes de papier Kraft).
En partant de la base, la première phrase :
1. Je tentais l’ascension de la montagne de verre.
avec un interligne de deux ou trois marches,
on arrivait pratiquement au sommet à la centième et dernière :
100. Les aigles non plus ne sont pas vraisemblables, pas une seconde.
Écrivant cela je n’ai pas l’impression de spoiler l’histoire
car entre les deux c’est un drôle de délire…

e)
44. Pour faire l’ascension de la montagne de verre il faut d’abord une bonne raison.
Fin de la parenthèse, je suis au sommet.
Enfin presque.
ll resterait quelques mètres de dénivelé pour arriver,
par la voie carrossable de la rue Montagne Sainte Walburge,
aux vestiges de la Citadelle et à l’hôpital du même nom qui en a pris la place.
Zoomons donc et dézoomons au gré d’une vue à 180°.

f)
En haut sur la gauche une gouttière moussue,
dans la pente du toit une petite fenêtre en saillie surmontée d’un auvent triangulaire,
il y manque quelques tuiles.

g)
Sur la droite, est-ce une porte ou une fenêtre, c’est une porte,
seule ouverture, fermée en l’occurrence,
dans ce haut mur en brique, il doit protéger un jardin,
un arbre dépasse, je n’arrive pas à reconnaitre l’essence.
Le soleil reflète sur ce mur semi-borgne
la forme des fenêtres du rez-de-chaussée d’en face.

h)
Vers le milieu de la pente, sur un palier pavé, deux femmes à l’arrêt,
l’une, pantalon noir, pull clair, décolleté en v, semble vouloir enlever son manteau,
l’autre, coiffure afro, me tourne le dos, elle regarde peut-être tout en bas
un groupe de touristes, une trentaine, je n’arrive pas à les compter,
et deux marches plus haut quelqu’un, j’imagine leur guide,
leur racontant sans doute la construction de cet escalier au dix-neuvième siècle,
pour permettre aux soldats de la garnison un accès direct au centre-ville,
et surtout leur éviter de devoir passer par la rue Pierreuse,
connue à l’époque pour ses estaminets et ses prostituées…

i)
Je vois aussi un homme aux cheveux gris,
il descend avec détermination,
il est plus difficile d’être déterminé dans l’autre sens,
je le remarque aux trois personnes qui montent,
légèrement voûtées,
ça doit se jouer à l’économie.

j)
Une camionnette tôlée blanche est garée derrière le groupe de touristes.
Dans la région beaucoup de gens associent dorénavant ce type de véhicule blanc
à la sordide affaire Dutroux.

k)
Au-delà de la rue Hors-Château,
on aperçoit l’étage supérieur du Décathlon,
un coin de l’Îlot Saint Georges,
et au niveau du quai de la Batte le gratte-ciel de la cité administrative
(sur quelques fenêtres des cinquième, dixième et treizième étages,
des taches blanches, papiers ou tissus, disposés de manière mystérieuse voire anarchique)
coupure de la vue sur la Meuse verte en deux tronçons.

l)
Un peu sur la droite, côté Outremeuse,
un morceau du Pont des Arches,
Il parait plus courbé vu d’en haut que vu du sol.
Les platanes, d’ici presque fragiles, du quai des Tanneurs.
Plus avant dans le quartier, vers la Dérivation,
la Tour Simenon, monstre architectural des années soixante.

m)
Dans le lointain, l’église de Grivegnée-bas,
floue mais reconnaissable à ses deux clochers,
juste derrière elle le parc des Oblats et le bois de la Chartreuse,
je ne fais pas bien la différence,
des fantômes de religieux et de militaires y mèlent leurs échos…

n)
Un cran plus loin, à tribord, l’espèce de château d’eau,
(on dirait une bille sur un crayon)
du boulevard de l’Automobile,
appellation non officielle mais communément admise.

o)
Toujours plus loin on devine, plus sombre, la vallée de l’Ourthe
et, plus clair, le plateau de Beaufays.

p)
Au dessus, encore plus clair, quelques nuages.

r)
Tout ceci fut vu en surplomb,
par le grutier virtuel de la Citadelle,
usant du moyen de la Montagne de Bueren,
un jour de l’an maudit 2020.

Jean-Marie Graas
retour haut de page


54


La cabine est chauffée. L’air humide dehors. Le vent spirale autour de la grue qui tressaille sans grincer. Silence moelleux et pause déjeuner. Tartine pain fromage dans la main droite, une paire de jumelles main gauche. Elle veut voir comme elle dit. Un p… d’avantage dans ce boulot.

Mise au point sur les caténaires. Flous d’abord, avant la mise au point. Puis ils se dessinent noirs et griffus sur le ciel noir. Elle suit les entrelacs des lignes, les traits parallèles khôl anthracite qui s’épaississent près des haubans. Gros plan sur un pantographe immobile. Elle aimerait qu’il se déplie. Elle fixe longtemps le losange replié. C’est beau la géométrie dans le ciel. Ballet de ses cils sur les lentilles Zeiss.

Plus bas devant la gare, ça ressemble à des coccinelles géantes, ou à des fourmis atomiques, flocons rouges qui déambulent, parcours incertain, restreint au parvis de la gare en reconstruction extension rénovation. Mise au point. Elle ajuste. Ce sont les gilets rouges, les équipes mobiles de sécurité de la SNCF. Elles sont destinées à pallier les dysfonctionnements, à expliquer les retards des trains, à rassurer les voyageurs inquiets, à calmer les voyageurs énervés, à coller des amendes aux voyageurs hystériques. Elles sont destinées à être vues, vigies et vigiles. Mise au point. Ils sont trois. Y en a un qui téléphone, les deux autres ne disent rien – leurs bouches sont fermées – et leurs yeux presque aussi. Ils ont l’air fatigué.

Si elle se retourne, c’est plus la voie ferrée, c’est la rue longue qui conduit à la gare. Bande rectiligne d’asphalte. Une rue à mourir d’ennui, à avoir envie de visiter un cimetière d’éléphants ou de combattants de la Grande Guerre. Elle abaisse les jumelles, son regard descend sur l’enseigne vert pistache du brocanteur spécialisé vintage. Dessous, une cabine téléphonique rouge anglaise. Peinture très brillante. Le rouge est vif, comme s’il faisait plein soleil. Les carreaux sont transparents. Elle y voit très net, si précisément qu’elle aimerait ajouter des détails à ce qu’elle voit, une poignée dorée à la cabine par exemple, ou des gouttes de pluie aux carreaux, qui couleraient sagement en traînées parallèles le long de la rue droite.

Bientôt la fin de la pause. Le chantier va reprendre. Il ne s’assoupit que très peu. Les délais de livraison sont courts. On y bosse de 7 heures du matin à 19 heures le soir. Elle braque les jumelles sur une ouverture. Rectangle noir dans la façade de parpaings. Mise au point. Elle creuse l’intérieur du rectangle – vide. Il n’y a rien dedans, que l’espace creux de la pièce – de la cage - ouverte encore au vent. C’est sombre, semi- pénombre, comme un mélange de glu et de poix sous la focale inquisitrice.

À l’entrée du chantier, le gardien. Mise au point sur son casque blanc, puis son talkie walkie à écran vert lumineux digital. L’engin est à hauteur de la bouche du gardien, masquée par un masque noir. On dirait un ninja. Elle aimerait penser qu’il va déplier ses jambes et se mettre à escalader un immeuble à la façon de Spiderman. Elle pense souvent à Spiderman lorsqu’elle est dans sa grue.

Retour à la rue. Son regard accroche le gilet jaune d’un cycliste qui remonte à toute allure la rue longue. Elle le suit. Les jambes moulées dans un fuseau noir s’agitent rapidement, comme les pattes d’une araignée, ou bien celles d’un cafard renversé sur le dos. Il mouline plutôt qu’il ne pédale. Tête baissée sous son casque gris. De là où elle est on dirait presque un gros œuf luisant fraîchement pondu. De là où elle est l’expression prend tout son sens – la tête dans le guidon ! C’est peut-être pour éviter de la perdre, car elle est ronde et s’égare facilement, dans ses trajectoires aléatoires de gros berlon – dans le cul, les nuages, les étoiles… Mise au point sur un panneau stop. Tache rouge sur le parcours du cycliste, qui ne s’y arrête pas. La tête dans le guidon.

Isabelle Dartiguelongue
retour haut de page

54 (grue jaune Titan)


Longtemps je me suis levé de bonne heure. Parfois à peine la nuit éteinte je partais. Je ne parle, bien sûr, que des seuls dimanches matin, ces commencements bénis des Dieux et de quelques humains. Je m’en allais arpenter à grandes enjambées la cité - jumelles et lampe électrique en besace - le goudron nantais étant enfin débarrassé de ses travailleurs et autres empêcheurs de tourner en rond.

Direction Chantiers Dubigeon cette fois. Oui, j’avais repéré que la porte métallique d’un des pieds de la grue Titan - et qui donnait accès à l’escalier intérieur - avait été fracturée. Je franchis les quelques barreaux de l’échelle extérieure qui me mènent à ladite porte. Je la pousse sans problèmes. À moi la grue et ses entrailles ! L’escalier métallique me mène à la salle des machines, énorme masse mécanique qui se dévoile pour partie, comme à regret, sous le faisceau de la torche. Cachées de tous elles devaient mouvoir cette masse de 400 tonnes sur ses rails et faire balancer jusqu’à 80 tonnes de charge utile, en un lent et précautionneux mouvement. Puis nouvel et très long escalier en colimaçon. Il m’entraine dans la cabine XXL des grutiers, de la dimension d’un honnête T2, assurément. La torche ne fut pas un luxe pour arriver jusque-là. Et cette lumière de l’aube, cette lumière du dehors, que l’on avait oubliée, dans cette difficultueuse, sombre et longue montée à la torche ! L’éclair, la révélation de cette vue à couper le souffle, qui surgit brusquement, au sortir de la nuit. Cette nuit redoutable qui régnait dans l’énorme pied central et noir de la grue, où tout bruit prenait une ampleur démesurée, effrayant parfois. En contrepoint, graffitis, tags et canettes vides sont là, en nombre, et signe d’un évident squat récent.

À l’avant de la cabine, discrète, une légère et frêle porte d’acier vitrée, s’ouvre sur la flèche, comme une invitation. Et je la prends, cette invite, avec une douce et inquiète euphorie. Après tout, il n’y a que 25 mètres à franchir. Juste marcher à claire-voie sur ladite flèche, avec le hauban de gauche à main gauche et celui de droite à main droite. C’est pas plus compliqué que ça ! Juste un léger vertige qui s’invite, quand le sol se donne à voir 45 mètres plus bas, à travers la claie métallique généreusement ajourée. Lente traversée sans fin ; et là-bas, ce bout de flèche qui me nargue, qui prend des airs de balcon panoramique ; reprendre son souffle ; entendre l’étrange bruit silencieux, comme ouaté, de l’agglomération qui se donne à voir maintenant. Toute surprise elle semble, la ville, comme si elle ne s’y attendait pas à être prise de si haut ! Et une éternité plus tard, accoutumance au Grand Large oblige, sortir les jumelles de leur étui et se mettre à l’ouvrage : « Compte tenu de l’écrasement de la perspective à travers une paire de jumelles, voilà ce que l’on pouvait observer…. » de la grue Titan sise : 47° 12’ 18’’ N, 1° 34’ 11’’ O.

Synopsis : Pris par le temps je suis. Ai compris fonctionnement atelier hier. Donc ce synopsis en guise d’ état des lieux. Ce jour, l’important est de participer ! Je vous le livre donc, avec sa suite de 14 vignettes…à imaginer ! Certaines ayant un début de réalisation, d’autres pas du tout. Mais je crois être fidèle à la proposition : « c’est la répétition, la récurrence de ces images séparées qui refabriquera cette illusion de réel qui nous importe, fragments détachés dans l’air ». Ça marche avec mon listing, non ? Je fais juste travailler un peu plus l’imaginaire du lecteur…qui fait une partie de mon boulot !
Donc j’envoie en l’état. Et si le maître des écritures m’octroie un rab’ de temps, je reviendrai à mes jumelles et ma grue jaune

a) La maison d’été de Victor Hugo là-bas, au loin, à gauche
b) La cathédrale qui brûle (1971 et 2020)
c) Le bateau militaire
d) La Tour Bretagne
e) Le solarium
f) Le pont transbordeur
g) La cale n° 1, couverte, celle où l’on fabriquait les sous-marins
h) Le bâtiment Ateliers et Chantiers de Nantes
i) Oui, là-bas, sortant à grands pas de la cale des créateurs, c’est bien Farida, ma muse des années 90
j) Le manège
k) Un joggeur le long de la Loire
l) Le restaurant La Barge
m) Des jeunes jouent au basket
n) Les cales 2 et 3

Frédéric Retailleau
retour haut de page


55 (tour des Lettres, BNF)


Les tours sont soi-disant comme des livres qui se tiennent droits, posés ouverts, et forment quatre coins, quatre tours, qui ouvrent et ferment la très grande Bibliothèque Nationale de France, la Tour des Lois, la Tour des Nombres, la Tour des Temps, la Tour des Lettres. Un réseau ferroviaire composé de quatre cent vingt-quatre aiguillages parcourt les quatre tours de la Bibliothèque nationale de France, transportant sur plusieurs kilomètres intérieurs trois cent trente-trois nacelles bleues de livres et de documents. Salarié chez Réel-Levage, un homme travaille en sécurité et combinaison rouge, à quatre-vingts mètres au-dessus du vide, suspendu dans la nacelle de maintenance des façades extérieures de la Tour des Lettres de la Bibliothèque Nationale de France. En raison d’un appel d’offres, il opère une vérification du portique roulant sur rails qui fait le tour de la terrasse du toit et câble la nacelle de maintenance de l’immense façade vitrée. Selon que les panneaux de bois derrière les vitres, protégeant des rayons du soleil les hommes ou les stocks de la bibliothèque, sont ouverts ou fermés, le salarié de Réel-Levage perçoit plus ou moins en miroir soit le ciel, soit le sol. Le ciel est une fresque. Le sol est détails.

a) Au coin sud, du côté des voies ferrées qui s’en vont vers le Massif central, en bordure de l’avenue de France, la Tour des Lois est tous panneaux de bois ouverts sur ses sept premiers étages. Sur le parvis trois silhouettes indistinctes. Le salarié de Réel-Levage travaille, il lui manque des jumelles. Il graisse un câble. Il remarque néanmoins qu’une femme, jupe, en bicyclette, traverse l’esplanade trop rapidement, sans pédaler. Électrique.
b) Entre la Tour des Lois, et la Tour des Nombres, côté Sud-Est, seule une ligne architecturale diverge. Elle n’est ni verticale, ni horizontale, mais diagonale de métal descendant en pente forte vers le jardin central. Sur la paroi de cette descente, il distingue l’inscription d’un seul mot, trois lettres blanches qu’on reconnaît à l’œil nu. E S T.

c) Sur la Seine, à l’Est, derrière la Tour des Nombres, une tache rouge sur le gris de l’eau, un ancien bateau phare irlandais, mis à quai. En lettres capitales également blanches, sur peinture rouge, B A T O F A R. Trop facile. Il suit du regard un zodiac, un seul pilote, qui fait demi-tour dans le courant, sillage en courbe blanche, et s’en va repasser sous la passerelle Simone de Beauvoir sur laquelle sans doute deux joggers et un chien qui s’éloignent vers la rive droite.
c) Entre la Tour des Nombres et la Tour des Temps, la plus au Nord côté Seine, en contrebas du parvis, un camion-grue de couleur jaune, remonte le quai François Mauriac, en roulant de l’aval du fleuve, sens contraire du courant. Avec des jumelles il pourrait lire B I R noir sur jaune, Bâtiment Industrie Réseau.
d) Au troisième étage de la tour des Temps, un volet ouvert, le bureau des OCR. Au pied de la Tour des Temps, au plus haut du parvis sur la Seine, sur les marches de bois gris doux comme une ligne sur le fleuve, sans doute deux amoureux, deux corps debout pour une seule tête, une seule lettre, la première.

e) Côté Nord, entre la Tour des Temps, et la Tour des Lettres, sur le rez-de-chaussée de tout un immeuble flambant neuf, en cette fin de journée de novembre l’enseigne bleue déjà allumée d’une BANQUE POPULAIRE.
Du haut de la Tour des Lettres, l’homme en rouge de société Réel-Levage a fini sa journée. Il aligne au soleil couchant au-dessus des voies ferrées de la Gare d’Austerlitz les dômes des églises des Hôpitaux de la Pitié Salpêtrière et du Val de Grâce. Sur les voies aucun train ne circule. Dans la nuit une poutre de coffrage d’un poids de quatre cents tonnes de béton s’est pliée en V, coupant la circulation des matériels roulants, TER, Intercités, RER C. Pas de blessés. Entre la Tour des Lettres et le Tour des Lois, l’avenue de France en silence. Pas de trains, pas de passagers, peu d’usagers en bibliothèques, pas deux clients au MK2. Ne croyez surtout pas que je hurle. On n’entend rien à cette hauteur. L’Homme en rouge de la société Réel-Levage a fini l’inventaire des grues, câbles et nacelles des Tours de la BNF. Il remet son masque et descend par l’escalier. Sécurité.

Antoine Hégaire
retour haut de page


56


Je ne vois pas des hommes, je vois des chapeaux et des manteaux — le vertige disparaît quand il est partout et que tout tourne couché sur le ventre à la même vitesse que debout — je ne vois pas des chapeaux et des manteaux, mais des cercles simplement, de petits cercles en mouvement, flanqués de deux larges poignées et précédés d’une grande ombre noire et pointue qui ne leur ressemble pas. Des rectangles de bâches enduites luisent comme des lacs prisonniers. Des bras courts en sortent, qui passent mécaniquement des cubes pleins de verts, de plumes blanches, de dizaines de petites capsules dorées bien alignées, que la bouche invisible du porche aspire quelque part au-dessous de nous.

Quand on est si haut, on croit à l’air pur et les colonnes de fumée qui s’élèvent à perte de ville, blanche ou noire, portent des messages que nous savons un instant décrypter avant qu’ils ne se brouillent avec les nuages. 
Les lettres éteintes du néon de la terrasse sont des temples antiques, découpant le ciel en territoires où des guerres s’annoncent, mais également des visites, un départ prochain… selon ce qui vient les traverser, les envahir, les teinter. Dans nos esprits un message chasse l’autre et la mince fumée de nos cigarettes nous relève toujours plus droit, nous enlève toujours plus haut.

Sous un certain angle — comment savoir si nous sommes encore debout ou bien assis en tailleur sur le parapet, ou couchés sur le ventre, la tête en ballon dans les poings ? —, la lettre C croque dans un lointain publicitaire, qui parade crânement sur un autre toit. Un visage d’homme en médaillon, on le devine au croissant blanc de son sourire, les sphères voluptueuses d’un corps gainé de rouge, Hollywood promet l’amour… mais entre chien et loup, on pense à une morsure. Quand le C s’allume, les figures s’éloignent encore et seules les étoiles d’hiver soutiennent sa comparaison. Et la lune. 

Les lettres d’or donnent au Levant. Assis entre le C et les A sur le parapet, les chaussures au bout de nos jambes dans le vide sont énormes. Nos pas de géants ne feraient que cinq enjambées du sol grumeleux des immeubles bas de la ville, ce parterre de gâteaux à la crème. Il faut prendre garde aux quelques piques et pointes des clochetons, beffrois, clochers, flèches qui çà et là rappellent qu’à ce goûter d’enfants, il n’y a qu’une église qui est la bienvenue. Les dômes verts sont pour les astres ou pour la montre, mais on n’y entend pas les pensées de l’autre dieu, qui a si souvent campé à la frontière, vexé comme la sorcière de [la Belle au Bois dormant] que sur les douze assiettes d’or, aucune ne lui ait été réservée. Il a apporté la sienne : elle a la couleur et la forme d’un bouclier, d’un disque de métal, un Frisbee qui passe la clôture voisine et vient se planter dans le gâteau de cet anniversaire où il n’était pas invité. Osmin soupire lourdement en exhalant la fumée bleue, il aimerait revoir Sainte-Sophie. Sa vue est trop faible, mais un savant dosage des herbes vaut les meilleures jumelles.

Emmanuelle Cordoliani
retour haut de page

57 La grand-grue du chantier de Babel)


Ni lunettes, ni lorgnette, ni jumelles pour la grand-grue, juste un œil cyclopéen parcourant le grand chantier tout autour. Du haut de son axe podal, l’œil s’écarquille ou se fend, la mise au point n’est pas automatique, la grand-grue s’approche, s’éloigne, elle aime le recul, se rapproche à nouveau et pour un temps pause là où la curiosité la pousse. L’œil fouille, s’intrigue et reprend le grand tour -– c’est à trois cent soixante degrés, il n’a de limite que l’émotion quand elle est insoutenable. De son bras, la grand-grue prend le vent, se laisse porter, maintient l’équilibre — borborygmes grinçants, couinant, montés du dedans des structures ; elle émet des signaux, en reçoit, se plie aux injonctions de l’œil quand il dit de pauser ou qu’il dit de passer - elle a confiance en l’œil, l’œil a confiance en elle ; le bras obtempère, se stabilise et reprendra sa course dans la tempête ou par bon vent, se laissant piéger parfois dans la pétole aussi. De son axe podal, la grand-grue sonde, on la croit en surface mais ce que l’on voit d’elle n’est que son volume de scène car elle sonde l’invisible aussi, les dessous, les dedans, elle drageonne jusques aux failles d’entre les plaques, se chauffe au Grand Fourneau, y puise l’énergie des grands commencements et, portée par le chevauchement des plaques, elle rizhôme, resurgissant jusqu’à la stratosphère. La grand-grue se nourrit du chantier de la terre.... ricochets de cités en cités, zigzags entre leurs orgues de verre, de béton et d’acier, de guimauve, de carton ou de contreplaqué, profil bas ou poing levé, la grand-grue resurgit dans leurs reflets ou sous leurs turbulences, la ville est de strates, temporaire, éphémère, saisonnière, un port, un havre, un bel eldorado... ici, cinq hommes, tous du même village, s’embarquant à bord d’un navire, ils vont quitter la mer, rejoindre l’océan, laissant derrière tout ce qui a compté jusqu’à ce jour de départ, certains reviendront, d’autres pas, ils s’appellent Gabriele, Jictro, Pietro, Gaetano – le nom du dernier, la grand-grue ne le connaît pas, l’oeil le lit mal sur la liste dans le registre des passagers, ils sont vêtus de propre — chemise ample, pantalon flottant, un gilet sombre sur la chemise, le reste est dans la valise qu’ils emportent avec eux, le billet est payé, ils ont en poche le minimum requis pour passer la douane du débarcadère, sur la coque du navire l’œil lit Genoa, les marins s’affairent, on charge les dernières malles, des victuailles fraîches pour les dix-neuf jours de traversée, il y a des musiciens sans partition aussi, c’est à l’oreille qu’ils jouent ; sur le quai, une riche élégante vient d’offrir son billet à une femme venue accompagner son homme, la grand-grue aime ces scènes de grands départs... ailleurs, un autre chantier, on pique, on creuse, on enfouit ou abandonne, on démolit, on remplace, on impulse autre vie, autre regard, autre voix, on refait du vieux avec du neuf comme une nostalgie, un refus de voir passer l’histoire, on refait du neuf avec du vieux aussi, on rafistole, ça croûte, ça tombe, ça saigne, on panse et on recommence ; espaces d’échappées, d’embardées salvatrices ou dévastatrices, la grand-grue ne l’apprendra qu’en repassant par là quelque cent ans, mille ans plus tard, parfois une dizaine d’années suffit... ailleurs encore, un alignement de quatre prenant le soleil sur leur chaise longue, alternance binaire, tristement régulière, femme-homme-femme-homme, rien d’autre devant eux qu’une autre alternance semblable à la leur, d’ombre et de lumière pareillement régulière, pareillement monotone, l’œil glisse, il ne s’attarde pas sur ces enchaînements de monts se voulant des montagnes, on dirait que les quatre dorment ou qu’ils sont morts ou qu’ils attendent la mort ; un seul est à l’écart et semble encore vivant ; assis derrière eux, il ne prend pas le soleil ; buste en avant et les deux avant-bras en appui sur les genoux, il est plongé dans l’histoire que lui raconte le livre qu’il tient à la main ; tout à l’heure, il poursuivra sur sa toile l’histoire de cette femme rousse debout devant le comptoir d’un bar une nuit, il lui reste à trouver ce qu’elle tient à la main... La grand-grue n’a ni nord ni sud, ni ouest ni est, juste une sève animale qui pousse l’œil à s’arrêter là où le chantier l’attire ; comme un lièvre hypnotisé par les phares d’une auto, elle se prend parfois au piège d’un chantier rencontré... voile de tulle diffractant le scintillement de guirlandes lumineuses, celles d’une géante verroterie que la grand-grue prendrait volontiers pour celui d’une échappée d’étoiles descendues embellir le grand chantier mais au petit matin le jour soulève le voile, et, dans une géométrie de jardins à la française ou de labyrinthes complexes comme des casse-têtes, se révèlent des pompes, des compresseurs, des turbines, des éjecteurs, des colonnes à plateaux, des extracteurs, des échangeurs de chaleur et des fours, des réacteurs chimiques se protégeant derrière des grillages et, plus loin mais pas si loin que ça l’œil aperçoit des alignements de pois blancs s’éloignant en perspective du plus petit au plus grand, et, tandis que l’œil change son angle de vue, ces mêmes pois blancs révélant leur volume de petits-suisses moulés à souhait.

Christiane Mansaud
retour haut de page


58 (Crussol)


Les jumelles encore obturées, les coudes en appui sur le rebord de pierre de la fenêtre ouverte sur le vide, le corps bien assuré contre la muraille malgré les pieds un peu tordus sur le sol inégal, on laisse le regard se perdre vers le lointain, dans le dégradé flou où les nuages jouent les montagnes et où les Monts du Matin se cachent derrière un voile de brume. En alerte contre le vertige qui pourrait survenir, on s’accroche au tracé bleuté du fleuve, mimant la posture aux aguets de la garde veillant sur la frontière entre Empi et Riaume.

De ce côté les rues traversières rayonnent et convergent vers le pont perpendiculaire au Rhône. Il disparaît presque dans les bouquets d’arbres du parc. Quelques taches un peu moins grises glissent lentement et se croisent en silence.

Remontant vers le nord, à gauche, on cherche, en serrant les mains sur l’arrondi des jumelles, le doigt sur la roulette, au-delà du clocher-porche de Saint-Appolinaire, les jardins en terrasse et les murets derrière lesquels court la rue où l’on habite. En vain. C’est une surface morcelée de tuiles rouges sur les maisons enchevêtrées de la vieille ville.

Le fleuve entame sa courbe et se sépare, entre le Vieux Rhône endormi et l’autre bras qui va butter contre le barrage. Une lourde péniche glisse lentement et disparaît derrière la lône. Elle laisse derrière elle un sillage qui s’amortit et se laisse absorber. Un fin trait blanc strie la rive : une aigrette qui s’envole.

En contrebas de la muraille, des boulets dégringolent la pente escarpée sous la falaise abrupte. Un lichen cuivré et safrané suit les anfractuosités de la rocaille. Nul papillon, nulle abeille.

Les rectangles gris des serres repoussent les lotissements géométriques. Essai infructueux de cerner la terrasse pourtant vaste des amis, alors que l’architecture arrondie de la façade envahit le cercle de visée. On aurait pu faire un grand signe du bras du haut du château-fort en imaginant à l’inverse l’œil d’Alain plaqué contre sa longue-vue.

Se rapprocher des vignes, là où commence le Cornas. Les feuilles ont rougi, les rangées de ceps suivent la courbure de la pente qui descend en terrasses soignées.

Chercher en vain un être humain, on règle l’objectif, les surfaces surgissent et reculent. On insiste. Peut-être en se penchant un peu plus, un promeneur apparaîtra, tenté par l’escalade. Mais on l’a raté ou il n’est pas sorti ce jour-là. Un capuchon s’échappe : trop tard. Son œil noir nargue mon œil nu.

Liliane Laurent
retour haut de page


59


Tâchons d’appréhender le monde d’un point de vue grutier ou quelque chose approchant à défaut de grue, mettons —

que tu grimpes toujours plus haut sur son arbre préféré, mais non. Parce que plus haut toujours plus haut, il n’empêche que l’entremêlement des feuilles et des branches ça rend difficile de bien voir, imaginons ce que tu vois quand même si tu n’es pas tout occupé de chercher le bon endroit pour poser ton pied suffisamment à plat pour ne pas tomber glisser ou alors que tu as trouvé un endroit où ton pied bien que placé à plat sur la branche dans un angle bizarre, en appui entre une branche maîtresse et le tronc, cet appui te confèrerait une certaine stabilité bien que toute relative, pour ce pied-là, tout du moins ; et pour l’autre, si c’est à côté du premier, deux pieds en appui côte à côte sur une branche maîtresse en un angle bizarre contre le tronc ça peut faire que finalement ce ne sont plus seulement les pieds mais tout le corps qui font un angle bizarre qu’il faut absolument corriger puisqu’en cet angle on n’ a pas le confort nécessaire pour apprécier, admirer, se délecter, philosopher ou disserter sur le point de vue du grutier.

Assieds-toi juste allons, assieds-toi doucement sur la branche maîtresse et pose d’un côté et de l’autre de la branche chacun de tes pieds sur une autre branche un peu plus basse de manière à ce que ça ne te gratte pas trop là où ça ne manquerait pas de gratter si tu n’appuies pas tes pieds quelque part, et tu peux même ou à peu près s’il n’y a pas d’autre branche au dessus de ta tête poser ton dos ta tête sur le tronc dans une posture poétique et laisser le vent saisir les feuilles et te chatouiller le visage et les bras c’est un peu drôle, ça n’est pas encore tout à fait agaçant dans la mesure où, bien assise que tu es sur ta branche et ne perdant pas de vue ton objectif de compte rendu de point de vue façon grutier, tu te rends compte très vite, mais très vite, qu’il n’y a rien à voir vu qu’il y a trop de feuilles qui cachent la vue, que n’as-tu pas envisagé cet exercice en hiver, mais enfin, il aurait fait trop froid, ho hisse, on se relève pied droit sur une branche, gauche sur une autre à peu près à la même hauteur si possible, en voilà une, mais elle est peut-être un peu éloignée de la première, qu’importe, te voilà les deux pieds flex sur deux branches maîtresses et le dos appuyé sur le tronc à jeter un bras décidé à l’assaut d’une de ces branchouilles des plus feuillues pour lui faire comprendre qu’il faudrait qu’elle s’écarte pour des besoins de contemplation romantique seulement voilà, ton bras est trop court et c’est épuisée que tu redescends de ton arbre perchée sans avoir pu méditer sur le point de vue du grutier.

Claire Lemoult
retour haut de page

60


La grue a été installée, les travaux sur la dalle ont commencé depuis un temps déjà. Le bonhomme a pris son poste, il comprend pas tout semb’toujours cassé dans c’quartier alors qu’y passent leur temps à y faire des travaux. Il est 7h53 quand :

1/ les adolescents s’agglutinent de plus en plus autour du portail vert émaillé du lycée, une pieuvre vue de là-haut, les files d’élèves qui arrivent comme autant de tentacules

2/un homme en tricot de peau, cigarette main gauche, tasse main droite, s’accoude à la balustrade de son balcon, au 5ème étage de la tour Est, il se demande ce qu’il peut voir, lui plus près du sol

3/le surveillant est en train de traverser la cour encore déserte et brumeuse du lycée et s’avance, clés en main, pour ouvrir le portail, il regarde son téléphone

4/une femme vient de replier le drap qu’elle secoue tous les jours par sa fenêtre, elle referme rapidement sa fenêtre comme si elle essayait de fuir

5/le lycée est surplombé de tours de 15 étages chacune

6/une des cages d’immeuble, sur le chemin vers le portail, un sas avant le lycée, un groupe de cinq s’y tient, les mains se croisent, des choses s’échangent, et des nuages blancs

7/un garçon, au sac beaucoup trop grand, court, il est encore un peu loin, vient de surgir du skate park

8/une personne, plutôt adulte, au niveau d’un portail plus petit, un peu caché, farfouille dans son sac, surement une professeure qui cherche ses clés

9/sur l’écran de son téléphone, il est 7h54

Lamya Ygarmaten
retour haut de page

61


Le temps s’étire en course folle d’évènements nommables et innommables. Vite, une loupe ! sans quoi nous perdons - certains repères -. Il nous faut braquer loupe, passer à la loupe.

1/ Euphorbes et yuccas rouges, lilas des Indes et sauge en fleurs. En léger surplomb de la mer un vieux palmier, seul de son espèce, vivant lui aussi de caresses et d’embruns. Leurs jours ne sont pas en danger, se passent à contempler, cols et vallées de l’Esterel aux Alpes, le beau panorama.

2/ L’hôpital pédiatrique Lenval a laissé quelques-unes de ses fenêtres ouvertes, c’est 14 juillet et le camion garé devant Cocoon Beach a l’air louche et armé. Vers 23h00, des bruits de balles succèdent aux explosions lumineuses. Les regards tombent du ciel vers la terre et, toute la nuit défilent quantités de gyrophares et dizaines d’ambulances. Jeunes gaillards au gestes vifs déposent blessés et mourants sur des civières. Le périmètre prend les couleurs de l’extrême.

3/ La loupe se déplace vers la droite et le haut : Mercantour - Val Roïa, on dirait des chenilles processionnaires. Des hommes en bande serrées, se déplacent. Des hommes pour la plupart noirs et encapuchonnés. Marche lente épuisée sur l’ancienne route du sel direction Sospel. L’un d’entre eux a les pieds nus et se courbe en avant. Au dos de son tee- shirt on peut lire, HELP !

4/ AU 41 rue Trachel, l’Istambul Market et la boucherie Kraïmi ne voient plus grand monde en cette mi- octobre. « Li rues sont tutte diserts », et le Mistral joue à soulever les masques bleus usagés. Avant que la pluie ne les mouille, il voudrait tordre leurs élastiques, les requinquer, et pourquoi pas en faire, … des montgolfières.

5/ Un NH90 Caïman de l’Armée de l’air se pose sur un petit terre-plein aménagé près des zones ravagées par la crue. Une vielle femme appuyée sur sa cane et tenue par son fils ; quatre autres personnes s’approchent dans le vent puissant des pales. On leur tend un sandwich et à boire. Elles ont toutes, un petit sac à dos ou à main. La femme crie quelque chose qu’on n’entend pas.
6/ En face du vieil immeuble Bricout squatté la nuit, sur le parvis à même le sol, des petites bougies par centaines, des phrases écrites à l’adresse du sacristain, des larmes. Une femme coiffée d’un fichu plastique dépose devant la basilique Notre Dame, une couronne de fleurs.

7/ Au fond du commissariat, une petite table ronde et couverte d’un linge blanc, le procureur anti-terroriste pointe un petit sac Franprix, un Coran, deux téléphones ainsi que deux couteaux de boucherie. L’homme qui entre, ceinturé de gardes du corps, ressemble à un expert de la SRPJ.

8/ Des guirlandes allumées aux fenêtres des immeubles, des passants masqués et tête basse. L’air expiré, la buée opacifie les lunettes. On n’y voit, temporairement plus rien.

9/ L’onde de choc, là. Des affiches en sa mémoire collées dans les abris-bus de la ville. Samuel, il y a partout sur les balcons, de magnifiques jeux de lumières. Et pourtant ça ressemble à un état post-traumatique, ça ressemble à un état de guerre.

10/ — Consultations/Urgences — Dans le groupe d’une douzaine de personnes, on distingue facilement un petit garçon, cinq six ans, qui se dissimule sous une couverture. Au milieu du groupe, vêtue d’un jean et d’une blouse blanche, celle qui écoute les reviviscences des patients, celle qui n’y était pas.

11/ Polyclinique Santa Maria, salle d’accouchement, premier étage droite, Lukas Velemir dépose le bébé dans les bras de sa mère Vandanna. « Un beau bébé de sept livres ! ». L’impact sur lui ne se voit pas encore mais son grand -père, en Juillet 2016 était sur la Promenade. La Promenade des Anglais.

12/ Tout ce temps passé derrière la loupe, elle était là, dedans ses flux et reflux, fibre discrète et tendre. Dans les jours et les nuits de l’espace-temps présent. Toujours admirable et non téléchargeable, berçant les corps les gestes et les tristesses, Mère du milieu, Méditerraneum , gardant sur tout cela, … une vue d’ensemble.

Smeraldine
retour haut de page


62


Encore toi c’est limité à 50 tu cèdes le passage, encore toi le taxi te conduit à l’hôpital, encore toi tu pars, encore toi tu mets ton clignotant à droite, encore toi ton corps qui se heurte, encore toi tu te rapproches, encore toi tu sors de la route avant le tunnel, encore toi tu es en route, encore toi trop vite, encore toi pour aller plus loin, encore toi des voitures te suivent, encore toi le ciel s’éclaircit, encore toi à contre sens, encore toi je te devine au loin, encore toi la tête qui se cogne, encore toi de la fumée s’échappe, encore toi couverte de sang dans le camion des pompiers, encore toi tu repars, encore toi lentement ton ombre sort de la solitude.

À cette hauteur dans toutes les directions les lignes prennent la fuite, et l’horizon me regarde d’une perspective isométrique. Avec ma main il suffirait de déplacer ces blocs ou ces lignes pour recréer une nouvelle géographie où toutes traces ne font plus que s’écouler. À cinquante mètres du sol, des graphies sans existence propre, erres de corpuscules remontants ou ascendants ; le monde se transforme en jeu d’enfant.

Il a trois sacs poubelles, elle tient une petite fille par la main, elle sort de l’immeuble, elle pousse péniblement la porte en la bloquant du pied, elle accompagne son enfant à la crèche, il porte deux sacs à provisions, elle entre dans l’immeuble, elle et lui avec un chien blanc s’échappent d’un bon pas, au deuxième étage des rideaux bougent, elle disparaît derrière le reflet des vitres, il est aspiré à l’extérieur son visage caché sous une casquette, elle attend devant l’entrée, elle retient la porte pour la laisser passer, une lumière blafarde tombe du plafond de la cuisine du dernier étage, elle porte deux colis l’un sur l’autre, il entre en fumant, elle est pressée et laisse tomber son parapluie, il appuie sur l’interphone.

Une ville sans plan préétabli où les toits plats blancs percés d’un carré laissent respirer un petit jardin intérieur ombragé. L’ensemble forment des petites cellules, couche d’un derme tannée et antique d’une belle couleur sable. Des ruelles serpentent tout autour. L’oeil n’accroche aucune ligne droite. À quelques exceptions les minuscules jardins foisonnants laissent place à une surface bleue plane tremblante aux reflets aquatiques. De rares silhouettes déambulent derrière les colonnes des patios. Sur un seul toit une trame de mosaïques oranges brille. Ici des vêtements blancs se signalent sur un fil, là des tapis fixent leurs couleurs vives. 


Michaël Saludo
retour haut de page


63


Le grutier voit le chantier sous lui, et tout autour la ville qui rayonne, Cambrai, le quartier huppé avec ses grandes maisons, ses cours intérieures et ses grosses bagnoles, le quartier pauvre avec ses corons rénovés, une petite voiture sans permis, capot ouvert, et les rues entre les deux quartiers, la pharmacie, le kebab, le resto chinois, le cinéma, la place, la boulangerie devant laquelle le sdf fait la manche, la grande église avec la statue en or au sommet, la médiathèque, la mairie, le parking royal qui trône au cœur de la ville, quelquefois les voitures prennent un humain pour se déplacer plus facilement, et le grutier a le vertige, il a les bras qui le démangent, il se dit je pourrais transporter les grosses bagnoles dans les corons, je pourrais transporter la petite voiture sans permis dans la cour intérieure du quartier huppé, oui, je voudrais placer la statue dorée devant la boulangerie, oui, mais d’abord je vais mettre le sdf au sommet de la mairie, lui offrir ce domicile fixe, et il commence la manœuvre.

Franck Dumoulin
retour haut de page

64


Pêlemêle les morts sourient. On les a regroupés pour les exposer au milieu des vivants. Qui aurait pu prévoir. La Mumu c’est la plus petite la plus jeune aussi. Tout en bas à droite : gilet bleu marine jeté sur un simple polo blanc imprimé d’un discret motif floral à droite du nombril. Son unique fantaisie avec son long pendentif descendant entre ses seins auquel est suspendu un anneau doré. De l’or sans doute. Pas une tenue pour un mariage. Qui s’en soucie aujourd’hui ? Le cadre est accroché dans la chambre pour veiller sur les rêves sur le mur peint avec du bleu arraché à une nuit sans lune. Il surplombe la table d’écriture et les morts s’invitent dans les phrases. La table est installée près de la baie vitrée qui s’ouvre sur un grand balcon. Un balcon perché dans le ciel. Un balcon perché sur la ville, perché sur la mer. C’est la nuit.

a) Au pied du balcon, le sycomore étire sa main nue vers le ciel. Six moignons hérissés de branches hirsutes amputées et effeuillées ; étêtés à la scie rouillée d’une main tremblante. Du travail d’amateur. Le reste d’un nid coiffe le squelette d’une couronne d’épines. Des brindilles glanées sur des centaines de mètres alentour par un couple d’oiseaux opiniâtre. En pure perte. Les pigeonneaux ont fait long feu après l’élagage. Offerts à la convoitise des rapaces et des goélands. Quelques jours plus tard, on a retrouvé la mère (ou était-ce le père ?) au pied de l’arbre. Décapitée. Le nid déserté n’est plus qu’une couronne coiffant un moignon.

b) Rouge vert. Ça clignote. Deux yeux vairons suspendus dans la nuit. Ou s’arrête la mer ? Ou commence le ciel ? La nuit en masse.

c) Scintillement vibrant entre bleu-nuit-mer et bleu-nuit-ciel. Nappe d’obscurité rampant jusqu’aux lumières de Deauville. La ville parisienne au-delà de la Seine. Une simple guirlande électrique totalement horizontale. Elle envoie ses signaux de détresse de station balnéaire confinée.

d) Il sort du port. Un fantôme. La nuit recrache le bruissement sourd des énormes pistons. Clac – clac – clac… Les infras basses tambourinent sur la poitrine. Les vagues muettes se lancent à l’assaut de son étrave. Le porte-conteneurs les fend aussi facilement qu’un couteau découpe une bavaroise. Sur le pont, les boites grises parce que c’est la nuit sont empilées, alignées, superposées, juxtaposées par milliers. Une masse noire en mouvement vers sa destination. Hambourg, New York, Yokohama… Alors on rêve voyage. Vingt kilomètres. On ne peut pas aller plus loin. Même Deauville est trop éloigné.

e) Eglise Saint-Vincent de Paul : Toiture en ardoise à quatre pans, délicatement posée sur sa tour en brique jaune, fentes verticales comme des ouïes. Elle domine les maisons, masque la digue. On l’aurait aimé construite un peu plus à l’ouest pour voir, du balcon, les jours de tempête, les vagues heurter le mur et élancer l’écume de leur colère au-dessus de la digue. Mais du balcon, on ne peut qu’entendre le froissement de leurs linceuls. Ou alors, c’est le balcon qu’il aurait fallu déplacer, ou habiter l’appartement d’à coté ou celui du dessus. Dans son désir, on envisagerait presque de la détruire. A quoi sert une église quand il est interdit d’y donner la messe ?

f) Deux colonnes antiques dressées sous le ciel, illuminées de milliers d’ampoules. Elles valsent sur elle-même. Bleu rouge vert. Bientôt on y verra défiler de grandes lettres verticales : BONNE ANNEE 2021. La municipalité ne manque pas d’ironie.

g) La tour Saint Joseph, piquée comme une gigantesque bougie sur les pâtisseries de béton d’Auguste Perret quadrillant la ville. Un phare cylindrique avec sa pointe illuminée transperçant le ciel. Sur ses flancs, une mosaïque rectiligne et verticale de vitraux faiblement éclairés, cernée presque à son sommet d’un anneau de lumière. Son alliance de mariage avec Dieu qui ne la regarde plus.

h) Sa sœur jumelle, plus massive, tour cubique, plus administrative, aussi rugueuse qu’un arrêté municipal interdisant toute promenade sur la plage encerclée de rubalises blancs et rouges. De chaque côté, au sommet, les quatre horloges égrènent les heures jusqu’à la fin du couvre-feu. Les grands salons du dernier étage sont éteints.

i) Toitures terrasses en cascade de gâteaux gris rose, gris perle, gris jaune mais toujours du gris. Les rochers cubiques dessinent des canyons rectilignes : les rues et avenues désertées, silencieuses. Pas même le bourdonnement habituel de la circulation d’un samedi soir, comme attendant une catastrophe. Un bombardement. Cinq jours en septembre 1944 pour raser une ville. Couvre-feu sans bombardiers zébrant le ciel.

j) La Catène : double arche de conteneurs érigée au bout de l’Avenue de Paris sur le Quai de Southampton ainsi nommé parce qu’auparavant des ferries en partaient pour Southampton justement. Un jeu de briques Duplo bleus rouges, orange, verts, rose assemblées pour célébrer les cinq cent ans de la naissance de la ville. Le Havre de Grâce. Renaissance.

Christophe Ly
retour haut de page


65 (Du haut d’une grue dans les Yvelines)


Du haut d’une grue, malgré le vertige, essayer de stabiliser son regard en fixant un point avec les jumelles pour observer ce qui se passe cinquante mètres plus bas.

a- D’abord apercevoir au loin la Seine, plate et noire. Deux péniches s’y croisent. A leur bord s’agitent des silhouettes semblant se faire signe. Lentement, les embarcations s’éloignent l’une de l’autre, laissant à nouveau vide cette portion du fleuve où s’ébattent dans leurs sillages quelques vaguelettes blanchies d’écume.

b- Plus près, au niveau du chantier, des matériaux entremêlés, béton et ferraille, blocs divers destinés à la construction, tas de sable, de quoi faire surgir de terre un énième bâtiment et saturer toujours plus un espace déjà surencombré. Imaginer ce nouvel immeuble remplissant la dernière trouée qui subsistait encore dans ce paysage et se sentir oppressé, comprimé, alors vite détourner les jumelles pour pouvoir à nouveau respirer.

c- S’orienter vers la forêt et se connecter à un arbre à travers les jumelles. Admirer la perfection de ses formes, son tronc droit et solide, un chêne probablement, suivre le tortueux chemin de ses branches délicates et nues, infiniment entrelacées. S’y perdre.

d- Par un mouvement involontaire, braquer les jumelles sur la route en contrebas et sa longue file de voitures ralenties, trop petites pour pouvoir être distinguées autrement que par leurs couleurs, comme un long serpent multicolore qui se tortillerait au loin.

d- Revenir vers la forêt et voir surgir dans son champ de vision le pelage roux d’un écureuil baladeur. Il s’arrête soudain dans sa course acrobatique et semble si proche lorsqu’il tourne la tête que l’on croit deviner une lueur malicieuse dans son regard furtif. Il s’échappe aussitôt et disparaît de l’autre côté du tronc.

e- Impossible de retrouver l’écureuil, mais un peu plus haut un nid d’oiseau avec ses occupants retient l’attention un instant avant qu’ils ne s’envolent et disparaissent eux aussi du champ de vision des jumelles inquisitrices. Errer à leur poursuite dans le cotonneux des nuages jusqu’à trop tanguer pour pouvoir continuer, diriger les jumelles vers le sol pour se stabiliser.

f- Atterrir sur une pelouse rassurante, zone verte apaisante parsemée de feuilles dorées. S’en repaître, s’enfoncer dans ce doux tapis d’herbe jusqu’à en ressentir les odeurs de végétation et de terre humide.

g- Lever le regard vers le manoir proche avec ses tourelles élégantes et ses grandes fenêtres à petit carreaux, encadrées de pierres blanches. Derrière les vitres tenter de deviner les ombres indistinctes qui se meuvent dans le soir tombant.

g- Revenir une dernière fois vers la forêt et surprendre l’apparition d’un renard qui soudain se fige pour me fixer d’un regard interrogateur comme s’il se sentait observé. Soutenir ce regard jusqu’à ce qu’il se détourne, le regarder s’éloigner tranquillement pour retourner à ses occupations. Faire de même, mais d’abord poser les jumelles et redescendre sur terre.

Laurence Baudot
retour haut de page

66


Sur le hauban de la passerelle, rassemblement de mouettes, toutes du même côté, vent de travers, plumes décoiffées par le courant d’air, prises à rebrousse plume. Les unes contre les autres. En tortue, sur un fil. À côté les pigeons, parents pauvres et puis à quelques encablures, les corbeaux. On ne se mélange pas surtout dans le froid. Nuques courbées, épaules arrondies, encoquillés dans leurs masques, manteaux, capuches, les sans-têtes traversent au plus vite le couloir du vent, mus par une nécessité qui les obligent à se déplacer rapidement d’un point A à un point B. Un héron décolle à ras de l’eau et remonte le lit du fleuve, solitaire, plane au dessus du pont, entame un demi-cercle, revient sur son sillage et puis trace un nouveau demi-tour pour s’envoler très haut au dessus des bâtiments, dans le ciel blanc, remontant la route fluviale à contre-courant.

L’eau épaisse dense et martelée. Rides des vaguelettes qui s’écrasent sur la pierre du quai.

Les fesses de marbre de la statue devant l’entrée de la passerelle du Palais de Justice. Un homme portant un autre homme dans ses bras, une pieta genrée qui porte le poids de son existence sous le ciel de décembre.

La peau en camouflage des platanes, de la neige accrochée à leurs branches ? Quelques feuilles encore avec leurs fruits, petites bourses hérissées.

Un livreur pousse avec difficulté un diable encombré de cartons sur les pavés du palais de justice. C’est la croix d’acheminer la marchandise dans le vieux quartier. Pas de place, clignotants, borne qui ne s’ouvre pas, et garder le sourire.

Un autre se dépêche à grande enjambée sur le parvis, interrompt, revient lentement sur ses pas pour s’arrêter devant des cartons rouges déposés sur les marches des vingt quatre colonnes. Justice féminicide. Des chaussures rouges ou plutot trempées dans la même peinture écarlate disséminées un peu partout par paire sur le grand escalier. Il photographie. Des personnes s’arrêtent. Petit attroupement suspendu.

De l’autre côté de la rue, une file d’attente se forme progressivement devant la poste, une dame avec son caddie suivie d’un jeune homme en capuche qui trompe l’attente avec son portable, une femme pressée qui hésite, tourne sur elle-même pour finalement renoncer à l’attente, trop juste. Un vieil homme sort de la poste avec une enveloppe à bulle, il déchire son paquet en chien qui ouvre un paquet de croquettes, pourtant il utilise ses mains,sans doute son masque lui donne un museau qui me conduit à cette image canine. La respiration de la ville avec le flux de quelques voitures ne s’arrête pas. Feu rouge, Feu vert et en contrepoint le passage des cyclistes.

Hélène Boivin
retour haut de page

67


LE POINT DE VUE DU GRUTIER DE LA CITADELLE.

Je n’ai pas de grue dans la tête, mais ma ville est accidentée. Je veux dire son relief.
Il y a moyen de voir les choses de haut. Je n’ai pas de jumelles en poche, mais j’ai mon téléphone comme lorgnette. Avec son double zoom il peut me rapprocher de ce que je viens de quitter. Si l’on s’éloigne un peu des quais, il faut assez vite accepter de grimper collines, monts, terrils, en empruntant escaliers, degrés, thiers, buttes, coteaux.
Aujourd’hui je serai le grutier de la Montagne de Bueren, un escalier large de 7 mètres, long de 194 mètres, 374 marches de petit granit sur une pente à 28%.
Je dois ici mentionner le souvenir ému du samedi 22 mai 1999. Ce jour-là, quatre étudiant.e.s de l’Académie des Beaux-Arts ont installé, sur les contremarches de cette Montagne de Bueren, les cent phrases de la nouvelle de Donald Barthelme La montagne de verre (reprise dans le recueil La ville est triste) (numérotées de 1 à 100, écrites-peintes à l’acrylique blanc sur des bandes de papier Kraft). En partant de la base, la première phrase : 1. Je tentais l’ascension de la montagne de verre. Avec un interligne de deux ou trois marches, on arrivait pratiquement au sommet à la centième et dernière : 100. Les aigles non plus ne sont pas vraisemblables, pas une seconde. Écrivant cela je n’ai pas l’impression de spoiler l’histoire car entre les deux c’est un drôle de délire… 44. Pour faire l’ascension de la montagne de verre il faut d’abord une bonne raison.
Fin de la parenthèse, je suis au sommet. Enfin presque. ll resterait quelques mètres de dénivelé pour arriver, par la voie carrossable de la rue Montagne Sainte Walburge,
aux vestiges de la Citadelle et à l’hôpital du même nom qui en a pris la place. Zoomons donc et dézoomons au gré d’une vue à 180° :

a)
En haut sur la gauche une gouttière moussue, dans la pente du toit une petite fenêtre en saillie surmontée d’un auvent triangulaire, il y manque quelques tuiles.

b)
Sur la droite, est-ce une porte ou une fenêtre, c’est une porte, seule ouverture, fermée en l’occurrence. Dans ce haut mur en brique, il doit protéger un jardin, un arbre dépasse, je n’arrive pas à reconnaitre l’essence. Le soleil reflète sur ce mur semi-borgne la forme des fenêtres du rez-de-chaussée d’en face.

c)
Vers le milieu de la Montagne, sur un palier pavé, deux femmes à l’arrêt, l’une, pantalon noir, pull clair, décolleté en v, semble vouloir enlever son manteau ; l’autre, coiffure afro, me tourne le dos, elle regarde peut-être tout en bas, un groupe de touristes, une trentaine, je n’arrive pas à les compter, et deux marches plus haut quelqu’un, j’imagine leur guide, leur racontant sans doute la construction de cet escalier au dix-neuvième siècle, permettant aux soldats de la garnison d’éviter la rue Pierreuse, ses estaminets et ses prostituées…

d)
Je vois aussi un homme aux cheveux gris, il descend avec détermination, il est plus difficile d’être déterminé dans l’autre sens, je le remarque aux trois personnes qui montent, légèrement voûtées, ça doit se jouer à l’économie.

e)
Une camionnette tôlée blanche est garée derrière le groupe de touristes. Dans la région beaucoup de gens associent dorénavant ce type de véhicule blanc à la sordide affaire Dutroux.

f)
Au-delà de la rue Hors-Château, on aperçoit l’étage supérieur du Décathlon, un coin de l’ Îlot Saint Georges, et au niveau du quai de la Batte le gratte-ciel de la cité administrative, sur quelques fenêtres des cinquième, dixième et treizième étages, des taches blanches, papiers ou tissus, disposés de manière mystérieuse voire anarchique. Coupure de la vue sur la Meuse verte en deux tronçons.

g)
Un peu sur la droite, côté Outremeuse, un morceau du Pont des Arches, il parait plus courbé vu d’en haut que vu du sol. Les platanes, d’ici presque fragiles, du quai des Tanneurs. Plus avant dans le quartier, vers la Dérivation, la Tour Simenon, monstre architectural des années soixante.

h)
Dans le lointain, l’église de Grivegnée-bas, floue mais reconnaissable à ses deux clochers, juste derrière elle le parc des Oblats et le bois de la Chartreuse, je ne fais pas bien la différence, des fantômes de religieux et de militaires y mêlent leurs échos…

i)
Un cran plus loin, à tribord, l’espèce de château d’eau, on dirait une bille sur un crayon, du boulevard de l’Automobile, appellation non officielle mais communément admise.

j)
Toujours plus loin on devine, plus sombre, la vallée de l’Ourthe et, plus clair, le plateau de Beaufays.

k)
Au dessus, encore plus clair, quelques nuages.

Tout ceci fut vu en surplomb, par le grutier virtuel de la Citadelle, usant du moyen de la Montagne de Bueren, un jour de l’an maudit 2020.

Jean-Marie Graas
retour haut de page

67 (d’un point de vue grutier)


Tâchons d’appréhender le monde d’un point de vue grutier ou quelque chose approchant à défaut de grue, mettons que tu grimpes toujours plus haut sur ton arbre préféré, mais non. Parce que plus haut toujours plus haut, il n’empêche que l’entremêlement des feuilles et des branches ça rend difficile de bien voir, imaginons ce que tu vois quand même si tu n’es pas tout occupée de chercher le bon endroit pour poser ton pied suffisamment à plat pour ne pas tomber glisser ou alors que tu as trouvé un endroit où ton pied bien que placé à plat sur la branche dans un angle bizarre, en appui entre une branche maîtresse et le tronc, cet appui te confèrerait une certaine stabilité bien que toute relative, pour ce pied-là, tout du moins ; et pour l’autre, si c’est à côté du premier, deux pieds en appui côte à côte sur une branche maîtresse en un angle bizarre contre le tronc, ça peut faire que finalement ce ne sont plus seulement les pieds, mais tout le corps qui font un angle bizarre qu’il faut absolument corriger puisqu’en cet angle on n’ a pas le confort nécessaire pour apprécier, admirer, se délecter, philosopher ou disserter sur le point de vue du grutier.

Assieds-toi juste allons, assieds-toi doucement sur la branche maîtresse et pose d’un côté et de l’autre de la branche chacun de tes pieds sur une autre branche un peu plus basse de manière à ce que ça ne te gratte pas trop là où ça ne manquerait pas de gratter si tu n’appuyais pas tes pieds quelque part, et tu peux même ou à peu près s’il n’y a pas d’autre branche au dessus de ta tête poser ton dos ta tête sur le tronc dans une posture poétique et laisser le vent saisir les feuilles et te chatouiller le visage et les bras c’est un peu drôle, ça n’est pas encore tout à fait agaçant dans la mesure où, bien assise que tu es sur ta branche et ne perdant pas de vue ton objectif de compte rendu de point de vue façon grutier, tu te rends compte très vite, mais très vite, qu’il n’y a rien à voir, vu qu’il y a trop de feuilles qui cachent la vue, que n’as-tu pas envisagé cet exercice en hiver ! mais enfin, il aurait fait trop froid, ho hisse, on se relève pied droit sur une branche, gauche sur une autre à peu près à la même hauteur si possible, en voilà une, mais elle est peut-être un peu éloignée de la première, qu’importe, te voilà les deux pieds bien écartés, flex sur deux branches maîtresses et le dos appuyé sur le tronc à jeter un bras décidé à l’assaut d’une de ces branchouilles des plus feuillues pour lui faire comprendre qu’il faudrait qu’elle s’écarte pour des besoins de contemplation romantique seulement voilà, ton bras est trop court et c’est épuisée que tu redescends de ton arbre perchée sans avoir pu méditer sur le point de vue du grutier.

Claire Lemoult
retour haut de page

68 (Vol au-dessus d’un nid de zazous)


Ça zézaye, ca chahute, ça bourdonne, ça vrombit. Puis ça pépie, ça met en sourdine, ça s’étouffe, ça s’enlise. Ca termine en une lointaine rumeur, une sirène de train qui s’enfuit. Vol au-dessus d’un nid de zazous.
Là-haut, dans le planeur et les courants, on prend le temps. The best point de vue de la capitale, assurément. Ciao le plancher du bus, enterrée la vue plongeante du Mac-Do Rivoli, et farce que cette Tour Montparnasse à l’envers, meringue en chocolat écrasée.

J’ai la vision à plat de l’aigle. A cette altitude, aucun relief, aucun contour net, impossible de remplir les corps, de percevoir leur chaleur autour, d’imaginer un dos, des côtés, d’autres faces. Des personnages en papier sans cul ni ventre, ni seins, ni tête. Effacées les moulures des immeubles haussmanniens, fanfreluches et fantaisies, reste la géométrie : des carrés en béton nu, pointés de ronds de cheminée. A cette hauteur, les choses, fixes, épaisses, ont plus de talent que les hommes fourmis à la course effrénée. Leur trace, si éphémère.
Une couleur unie enveloppe la ville, entre vert ardoise, rouge brique et gris. De l’argile matriciel jaillit un éclat bref, qui sonne comme un tocsin assourdi. Le stroboscope émet des signaux urgents. Appels désespérés de marins en détresse ou appel à la fête et au rassemblement ? L’imagination s’emballe, la lumière excite les pies comme les humains. J’agrippe du regard un bout de métal, une girouette d’aération qui perd instantanément sa magie. Au dessus de la cheminée, elle tourne et s’affole. La cafetière italienne gorgée de vapeur a les soupapes qui explosent et soulève son capot. Le métal est luisant, propre, aucune aspérité, et pourtant en élargissant le champ de vision je mesure combien sa gaieté. Ses éclats de ville réfractés essaiment au vent la chaleur des instants de café, bars, brasseries échauffées, buées sur les carreaux, serveurs pressés, chaud devant, rires grossiers et frites à volonté. Est-ce qu’il a son bruit à lui, brinquebalant et sifflant, ce bout de métal agité, ce gai moulin à prières ?

Un bout de vert à droite attrape mon regard. Petit balcon perché au 6ème. Une chaise en métal rouge de travers, une plante qui meurt tranquillement dans un coin, arrosoir renversé, béton gris foncé, vitre miroir de la cité.
Plus bas je pointe vers le mac do. Figurines se déplaçant. Quel but, où aller quand on a fini son sandwich ? Plateaux et va et vient, automates sans visage, gesticulant, sans le son.

Et le ciel alors ? Il a l’air de quoi dans l’œil du cyclope ? Du gris qui passe, défile, vite, à en donner le vertige. Gris clair, blanc éblouissant, ciel bleu, vite éteint, remplacé par du gris, encore du gris, et ça court, on s’y noierait.

Séverine Correyeur
retour haut de page

69


L’aube, le port, lumière blanche, le soleil n’est pas encore levé. Il a pris son poste : il est sanglé dans sa grue, il porte des lunettes de protection, des gants, une combinaison. Il doit charger avant 8h00, le bateau part à 8h30, il devra embarquer, de l’autre côté, une autre grue l’attend pour faire le travail en sens inverse : plusieurs tonnes de ciments, des sacs. Des nuages de poussière s’échappent. Des sacs, il y en a partout. Au bout de 15 minutes, l’homme est recouvert de poussière. En bas : le pont du navire, des containers ouvert dans lesquels il doit laisser tomber sa cargaison, sac tombé un par un
En face, un immeuble, quelques terrasses désertes, sauf une sur laquelle se promène un homme une tasse de café à la main. Il regarde vaguement d’abord dans la direction puis intrigué braque ses yeux sur la cabine. L’homme est absorbé par sa tâche. Il ne le voit pas.

A gauche, la mer calme, un autre cargo va faire son entrée dans le port. A la capitainerie, les jumelles sont braquées sur le nouvel arrivant. On enregistre son pavillon.

Là, la rue, très peu de voitures sont garées : surtout des estafettes de chantier, des vieilles bagnoles sales, personne dans les rues.

Le cargo entre, dépasse les voiliers, deux ou trois, les quelques bateaux de pêche, ce n’est pas un port de plaisance. D’en bas un passant lève les yeux et voit ce géant agiter des membres La grue devient blanche de poussière, fantomatique. L’homme a des rayban colorées en brun filtrant le soleil apparaissant, il s’éponge le front, enlève ses lunettes pour les essuyer. Une aura flotte autour du cargo et de la grue, les formes s’évanouissent, il ne reste que le bruit de la machine, saccadée, cadencée, l’homme fait corps avec elle. La lumière du soleil éclaire les containers, quelques rectangles bariolés, jaune citron, rouge vif, bleu électrique. L’homme braque ses yeux sur les containers et cligne des yeux parce que la poussière le gène. Derrière les jumelles des irisations apparaissent on dirait une expérience de décomposition de la lumière, les couleurs s’engendrent forment des cercles des arcs de cercle La re- composition semble assez équilibrée : droites, diagonales points, couleurs. Vivement, l’homme assure sa position assise, vérifie ses points d’appui. Et actionne la manette

Isabelle de Montfort
retour haut de page

70


 



page proposée par Tiers Livre, la revue
Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait
1ère mise en ligne 30 novembre 2020 et dernière modification le 11 décembre 2020.
Cette page a reçu 1338 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Ajouter un document




[1En fichier joint au format .docx, .pages, .odt, merci d’éviter PDF.