#2 | Kantor et sa baraque de foire, les textes

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #2 Tadeusz Kantor, l’armoire et la baraque de foire ;

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- les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

- les nouvelles inscriptions sont reçues jusqu’à fin décembre.

1


L’homme est assis dans le sable, les reins contre la dune qui le protège, presque à la verticale. Ses jambes enfouies forment un nœud, une tresse, il ne saurait démêler les racines profondes qui l’ancrent, le contraigne, yeux ouverts face à la mer, séparé d’elle par la plage horizontale, et ce qui sort de l’eau, ce qui se précipite vers lui, ce qui s’agrippe à ses hanches, ce qui l’enfonce chaque instant un peu plus dans la dune, il ne peut l’éviter. Ce sont des enfants dégoulinants, cheveux d’algues, yeux de nacre emprunté aux intérieurs des coquillages qui, cartable sur le dos, donnent en riant des coups de pieds à des ballons légers qui s’envolent. Ils sortent un à un des vagues et se pressent toujours plus nombreux. Une femme aux seins lourds, nonchalante, vient blottir sa tête sur son épaule. Il ne la reconnait pas : elle est toutes les femmes tour à tour et lorsqu’il distingue enfin le visage de sa mère, elle est déjà une autre, cette jeune Nathalie de l’enfance, ou Sylvie, un peu plus tard, et à nouveau sa mère. Un acrobate, un jongleur, un clown au maquillage qui coule, un chimpanzé tenu en laisse par un cow-boy d’opérette, ils sortent de la mer comme d’un livre d’images et laissent sur le sol humide la trace de leurs pas. L’homme étouffe déjà sous les monceaux des corps qui l’étreignent. Il s’enfonce dans la dune, et seule sa tête bientôt dépasse à la surface. Et sortent de l’eau des hommes en bleu de travail, des paysans qui tirent leurs charrues, des grands-tantes une tasse de thé à la main, le petit doigt en l’air, comme éblouies par le soleil. Un homme tronc, roulé par la houle s’échoue, il entreprend de ramper derrière les autres. Une écuyère à cheval le dépasse au petit trot, elle est debout sur l’alezan, en tutu rose, et pirouette cacahuète. Une trapéziste, un vendeur de nougats, un dresseur de puces, un hercule, torse nu, qui tient un fauve en laisse, une fanfare au complet, et ses majorettes en jupes courtes. L’homme est enseveli sous les apparitions continues et rien n’arrête le flot. Ils sortent des vagues en marchant, comme s’ils avaient traversé depuis l’autre côté, comme s’ils sortaient de l’usine, de l’école, de chez eux. Ils marchent et continuent sur la plage, et s’agglutinent autour de l’homme, au-dessus de lui, et s’appuient. Et il s’enfonce totalement mais continue de les voir, en grappe, en groupe, en colonne, côte à côte ou l’un derrière l’autre et ajouter leur corps qui pèse toujours plus lourd sur ses épaules, de tout leur poids. Toutes celles qu’il a croisées, tous ceux qu’il a vus, et même d’autres qu’il a oubliés. Ils sont la mer, ils sont l’écume, les lames qui déferlent, ils sont la tempête qui se lève et portés par le vent, ils s’abattent sur l’homme et le noient. Rombières au chapeau mauve, architectes d’intérieur extravertis, conducteurs de travaux manchots, naturopathes tuberculeux, pépiniéristes amateurs, souffleurs de verre, taxidermistes du dimanche, cheffes de rayon mélancolique, romanciers à succès, sosies d’Arthur Rimbaud dépressifs. Et ça sent les embruns, le varech, le vieux mollusque. L’homme étouffe, du sable plein la bouche. Mais rien n’arrête le flot, rien ne bloque la foule des vendeuses de quatre-saisons, des thanatopracteurs neurasthéniques, des contrebassistes de jazz, des adolescentes acnéiques, puis viennent les cadavres des morts depuis la veille ou depuis plus longtemps, plus ou moins rongés par le sel et les crabes, et qui sur la berge forment une nouvelle dune d’où l’homme ne sortira pas…

Sébastien Bailly
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2 | L’ordre du monde


Le dispositif est simple. Il se compose d’une chaise et d’une table de bistrot. Une chaise au dossier légèrement incurvé et une table ronde en marbre sur un socle trépied en fonte. La chaise est posée contre la vitrine du bar. En terrasse. Pas sur la grande terrasse, sur son extension où, sur une seule rangée sont alignées des chaises tournées vers la rue. Deux chaises pour une table ronde. C’est là que ça se passe. Dans une capitale, disons Paris. Ce pourrait être Tokyo ou Bombay, New York, Le Caire… Mais vous comprenez bien que ça change l’ambiance. Le dispositif pourra être testé ailleurs mais pour l’instant, c’est Paris. Sur un boulevard. Pas loin d’une station de métro. Un kiosque à journaux sur le même trottoir, décalé sur la gauche par rapport à la terrasse du bistrot. Face au kiosque, assis contre le mur de la librairie, vit un homme. Il ne fait pas vraiment la manche. Il reste là. Quand il part un moment, il laisse ses affaires sur place, étalées sur du carton, ne prend qu’un sac à dos et va se laver, faire ses besoins dans un hôtel pas loin où on le laisse entrer du moment qu’il vient à des horaires de peu d’affluence et se fait discret. Il est un élément du dispositif. Lui, ses affaires, sa présence face au kiosque à journaux, le dos appuyé contre le mur de la librairie. C’est important que ce soit une librairie. Ça marque l’époque. L’époque où il y a avait encore une librairie. Grande, fameuse, au sens ou des célébrités venaient y acheter les livres dont elles parleraient ensuite, en sortant elles prenaient Le Monde au kiosque à journaux pour y lire les idées qu’elles feraient leurs ensuite. Ensuite de quoi ? On ne sait pas. La question n’est pas là. La librairie, le kiosque sont intégrés dans le dispositif. On les voit en vision périphérique quand on est assis à la table du coin de la terrasse. C’est de cette table que l’on va raconter ce qui se passe. La vue qu’elle offre est dégagée. Elle peut ouvrir sur la rue latérale. Il suffit de tourner la tête. Elle permet aussi de prendre en enfilade une partie du boulevard. Enfin, comme pour toute terrasse, elle permet de voir le trottoir, la circulation sur la chaussée, en sens unique, de la droite vers la gauche, le trottoir de l’autre côté de la rue et les immeubles en face. Les platanes aussi. La vue sur la droite du boulevard est un peu occultée, ce qui fait que les personnes qui en viennent surgissent plutôt qu’on ne les voit arriver, comme c’est le cas lorsque qu’elles remontent le boulevard depuis la gauche. Elles surgissent mais on peut alors les suivre des yeux, de dos. Les regarder s’éloigner. Le dispositif est presque en place. Il faut maintenant quelques objets. Une canne, accrochée au rebord de la table ronde, un chapeau posé sur la table, un café dans une tasse blanche posée sur une soucoupe blanche dans laquelle est déposé un napperon de papier, l’après-midi le journal Le monde plié en deux, déposé là par le kiosquier dès la livraison. Il y a quelque chose de Perec dans ce dispositif. Il pourrait prendre des notes, pas loin. Mais il n’est pas dans le dispositif. Pas encore. Ou bien il n’y est plus. Il ne faut pas se laisser distraire par la littérature, pourquoi pas inviter Prévert tant qu’on y est ? Inventer Prévert ? Il pourrait être là, oui, là ou pas loin, cigarette pendante au bec, bras pendants entre les jambes écartées de part et d’autre du trépied de la table, avec une casquette ou un chapeau sur la tête, selon l’époque. Mais c’est à l’homme qui est au centre du dispositif de convoquer les personnages. Pas à l’écrivain de ce texte. Ce serait trop facile. L’homme, donc. Il arrive tôt. Peut-être pas dès l’aube quoique l’aube a ses heures changeantes. Il part au soir, journal à la main. Fume-cigarette dans la poche de la veste, poche gauche. Par les soirs bleus d’été, il part plus tard. Mais il part. Et le lendemain, il revient. Il revient chaque jour. Jusqu’au dernier. Il y a toujours un dernier jour. Mais on ne le sait qu’après que c’était le dernier. Quand il est trop tard. Pour l’heure, l’homme vient. C’est un vieil homme. Il arrive tôt, s’installe à sa table. Il est rare qu’elle soit occupée. Les serveurs s’arrangent pour qu’elle reste libre jusqu’à son arrivée. Quand elle ne l’est pas, il s’assied ailleurs. Ça ne le dérange pas, mais c’est de là, de cette table-ci que se déploie le dispositif. Patti Smith aussi avait sa table à Greenwich, au Ino, où allait boire son café le matin, griffonner dans son carnet. On voit bien que ça aurait pu se passer à New York. Mais Patti Smith n’est pas non plus dans ce dispositif. Le vieil homme est assis. C’est depuis son regard que le monde défile. Le dispositif n’est pas que matériel. Il est temporel. Une fois l’homme assis, il ne bouge plus. Ou presque plus. Il reste là, assis, depuis son arrivée jusqu’à son départ. Il reste là des heures. À ne rien faire. C’est important pour le dispositif. Le temps, l’immobilité ; ça nourrit le regard. Cette table, cette chaise, cette place de cet homme qui regarde passer le monde et qu’on ne pourrait pas regarder soi sans s’impatienter. Il ne fait rien. Ou si peu. Il commande un café en arrivant. Non, quand il s’assied, on lui porte un café allongé et un verre d’eau. De sa main fine, il prend la tasse et la porte à ses lèvres fines aussi. Son corps est finesse, son regard est fin au sens d’aiguisé, son esprit… On ne sait pas encore. Il ne dit rien. Mais on peut penser à voir son regard qu’il a l’esprit vif malgré l’âge de sa maigreur. Il prend un second café puis un troisième, serrés. Après le quatrième qu’il a réclamé en décollant légèrement la main de la table, tournant la tête vers un serveur à qui il adresse un sourire, on lui apporte généralement la carte. Il la lit, lentement. Et choisit une entrée. Juste une entrée. Des œufs mayonnaises, des harengs pommes à l’huile, six huîtres, parfois un médaillon de foie gras. Avec un verre de vin. Un nouveau café, sans eau. Parfois, il se lève, prend sa canne, contourne la table, gardant sa courbure au contact de sa cuisse, pour ne pas déranger ses voisins, les doigts de la main qui ne tient pas la canne posés sur la table comme s’ils lui servaient de point d’appui pour sa rotation. Il se rend aux toilettes à l’étage. Au retour, ou à l’aller, il a quelques mots pour les serveuses de la salle ou le serveur du bar. Puis, dans l’après-midi depuis sa table, il laisse devant lui un verre de jus d’oranges pressées égrener les heures. Le soir, avant de partir, il prend encore un verre, de blanc souvent. Il faut bien ça pour rythmer une journée passée à regarder passer. Car il en passe du monde. Il regarde attentivement tout ce monde. Chacune avec la même attention, chacun avec la même bienveillance. Il n’a pas de carnet. Il ne note rien. Les histoires, il les a dans la tête. On n’en saura pas plus. Son passé est en ordre. Le dispositif bien en place.

Philippe Liotard
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3


Il s’appelait Doré, Bertrand Doré, et avait dit à mes parents que Milène connaît pas les limites entre le jeu et la réalité, que la jouissance apparemment était telle qu’il n’y avait plus la limite, et c’est vrai qu’être mademoiselle K dans Boule de poils a disparu, sur le canapé entre papa et maman, et me tordre de tout mon corps et attraper mes chevilles avec mes mains pour mieux rappeler la mémoire, comme ces certaines bouteilles qu’il faut secouer préalablement de boire pour ramener et unifier la pulpe, était tout l’après-midi entier, et je ne comprenais pas qu’il faille après cette joie là, de ma mère feuillet en spirales sur les cuisses qui me répondait avec le ton, en même temps qu’elle recousait un bouton, qu’il faille, donc, repartir à vivre et faire, et avoir des mots dans la bouche qui soient les siens et ne servent qu’à la vie de répondre et parler, sans disparition, sans Boule de poils à retrouver, et plus tard la professeur l’avait écrit sur le cahier journal qui servait à garder les impressions : Milène tu es une actrice crois-moi, et combien de fois alors ai-je répété en moi-même l’augure de la professeure de théâtre et lycée, érigée sous crâne en Pythie bondissante et merveilleuse, Milène tu es une actrice, crois-moi, et je la croyais, entre les voitures et les feux rouges qu’alors je m’autorisais à fendre et passer, folle de ville comme ces sorcières de fond de scène, qu’on laisse piailler en vautour au-dessus du dernier acte crucial des deux amants sous lune crépon, et la même enfance a continué et dix ans plus tard aux Noces d’or de salle de fête, en petite amorce d’anorexie et en plein désarroi, c’est toute amarrée à un micro de poche et karaoké que je faisais sonner mon larsen entre les assiettes et les convives pour faire entendre la mouette de Nina, « je suis une mouette » (deux fois mon larsen, mon grand effet de rétroaction acoustique du micro qui frôle la mini enceinte portative à ma ceinture), « ce n’est pas ça, je suis actrice… se moquait toujours de mes rêves… j’ai perdu la foi… vous ne connaissez pas cette situation ?… sentir qu’on joue abominablement ? » et mon père me filmait en même temps surtout qu’il regardait vieillir ses parents, et j’étais mouette rouge autour de la jambe raide de sa mère, qu’elle soulevait pour la faire rentrer sur le siège des voitures, et les bras secs de son père, c’était l’enfance entière que je refusais de quitter, en cris et textes, et les trajets jusqu’à l’école, d’avec mon père faire et refaire, « alors monsieur, vous n’avez pas vu le feu ? », « Le feu ? Où ça le feu, il faut appeler les pompiers », « Mais non le feu rouge, et votre ceinture ? », et je sautillais sur le siège en désignant d’imaginaires bretelles qui me dispensaient d’avoir une ceinture et le sketche continuait jusqu’au boulevard Cessole et c’en était le moment de sortir toutes sortes de papier « papier pour écrire, papier mouchoirs, papiers bonbons » pour satisfaire la semonce excédée du gendarme « vos papiers », et je riais encore quand mon père ouvrait la portière et j’entrais dans l’école, polie, timide et transparente, et plus rien ne se voyait, de qui je savais être, au théâtre de la voiture avec mon père.

Milène Tournier
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4


Je n’ai plus de chambre, simplement un coin, deux murs, dans une pièce à vivre, désignation assez fourre-tout pour y penser, pour y rêver, pour y construire mon petit théâtre nocturne brinquebalant, bringue ambulante, de bric et de broc, bric-à-braque, chez Brico Dépôt, promos sur les briques. Mais je ne sais pas faire le ciment. Je me réfugie dans cette perpendicularité qui seule constituera désormais ma chambre invisible, mon petit théâtre de coin, façon petit théâtre de poche de la rue Juiverie. J’imagine parfois ces cloisons manquantes qui m’isoleraient du reste de la pièce à vivre, je me débrouille pour monter ce troisième mur, et voir ce que je ferai du fameux quatrième, mur. Franchira , franchira pas ? Dépend des soirs, de ce qui s’invite sur la scène. Ouverture du rideau. Parfois il faut tirer un peu fort, c’est un voile à épaisseur variable selon les jours, selon les pièces convoquées par l’imagination, cette responsable de la programmation ingérable qu’on arrive pas à licencier. Le rideau, il a un peu honte de dévoiler une demi-scène, un simple coin, manque un mur, théâtre du je-ne- sais-quoi-et-du-presque-rien. Brigadier. Trois coups. Faux Christ en croix, sang en ketchup, armoires normandes, les chiens de Navarre ont tout compris, les ballons de baudruche t’explosent à la gueule pour te dire que l’amour n’existe pas, que Blanche Neige est devenue une junkie après la chute du mur de Berlin, que peut être j’aurais pu récupérer des briques pour faire mon mur-à-soi, qu’Elvis se cantonne dans sa cuisine sur son fauteuil roulant, qu’il faut l’aider pour se branler, que Nevermoor c’est vraiment mort, que s’ébaudir c’est comme Capri, c’est fini, que quoi que tu fasses c’est fin de partie, que pourtant tu les vois les voiles des sardiniers, mais le fou te prends la main et te ramène au coin, qui se transforme en mamelon dans lequel on s’enterre pour voir, ne vois-tu rien venir ? Ma sœur ne s’appelle pas Anne, ça ne marchera pas. Rideau.

Marie-Caroline Gallot
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6


Il a pensé à la boîte remplie de photos empilées dans un mille-feuille de poussière. Dispositif minimal usé jusqu’à la corde –- s’est dit n’abusons pas des clichés – s’est imaginé enseveli sous une couverture d’images remontée jusqu’au cou jusqu’aux yeux jusqu’au ras du front, à suffoquer le vomi comme après trop les grandes reniflées d’éther, quand le froid touche le fond glace le rouge reflue l’aigre ronge la gencive bousille le gosier. Sédiments de feuilles virées sépia donc, avec la bagnole ronde façon coccinelle, mais là c’est pas la Volkswagen bleue qui crache sa poudre de poumons noirs, comme un allongé sur le banc du dernier lit tiré à quatre épingles, non c’est la verte Renault plus ancienne -– avec les portes qui ouvrent à l’envers et le matelas calé entre les sièges pour faire le lit de nuit-transhumance à l’arrière. C’est pas non plus la Ford Taunus 12M rose avec le rond blanc sur le flanc des pneus, que ça faisait nuit aussi mais l’américaine : (« mais où t’as dégotté ça, putain elle est trop classe, pas deux pareilles ici », finira bêtement carcasse par rupture de comodo, va trouver !) Enfin, comme on l’imagine l’américaine : ciel –- étoiles -– bagnoles alignées sous et dans l’écran des films du plein air, se visser les baisers pleine bouche de la bouteille coca –- et le dur aussi d’entre les cuisses, la main qui ose essayer d’oser. Marrant comme les caisses ça te met en boîte des instantanés, des circulations de phrases qui reviennent et secouent les épaules en râlant comme : « mais qu’est-ce qu’ils font tous dehors on peut même pas circuler ». Là que tu comprends pourquoi ça sort pas beaucoup, finalement, pourquoi ça se consigne dans l’espace ouvert de la campagne, finalement, comment ça se cramponne au familier, assise place passager (le bouillon de colère que déjà ça mijote -– l’apéricube de mépris que t’aimes pas d’avoir trop bien compris ce que ça dit de toi … ou d’avoir rien compris surtout.) C’est par là que c’est revenu l’odeur du Mirror sur les mains et les pièces que tu frottais (trésor pirate tiré du petit sac plastique, les jaunes en assortiment), pendant que c’était jour d’argenterie sur la table formica vert de la cuisine, assortie aux murs, posée sur ses tubes brillants et le carrelage damier -– enfin plutôt de cuivre le jour : les petits cendriers tout pleins de repas de famille, les grands plateaux ciselés d’arabesques volutes et mirages d’Algérie de Tunisie ou du Maroc, autant dire l’Afrique exploratrice des cases et du sable -– l’exotisme le plus exotique -– l’ardeur sauvage des missions en soutane blanche (enverra un matin ultérieur sa carte des vœux et du Pérou, compagnon de séminaire) – autant dire que ça se brouille avec St. Affrique que c’est aussi fumeux que Fumel, que néanmoins ça fait des noms et des bouts d’itinéraires sur la carte. Tu sais pas encore où en fait mais c’est pas grave, elle tient jamais toute dépliée dans la boîte, il faudrait comme dans les films coller les post-it et les photos sur un tableau, tirer des fils qui partiraient en étoile et puis après n’importe comment – peut-être du toit de la tour comme dans les contes, depuis le chien-assis en suivant les gouttes de lune, –- peut-être depuis la cuvette en émail rapiécé sur la marche de pierre –- peut-être depuis la maison qui rampe sous l’herbe se disloque entre les ronces et épuise son destin de cailloux -– ou encore ça serait en épinglant la femme en tailleur noir, sévère comme les plis au coin de la bouche, plombée on la sent par deux gosses en short et jambes maigres qu’elle traîne au bout de ses doigts comme on remorque un filet vide — mauvaise pioche -– dans la famille Malbarrée je veux un peu d’la vie… On aura donc posé la boîte au milieu, qu’elle soit suffisamment accessible –- que chacun puisse y plonger la main, tourner tourner tourner encore autour, porter la clé de St Georges, se pencher dessus en faisant des petits hmmm avec l’air entendu de qui invoque des ombres, des reflets, une chauve-souris mécanique derrière le coin déroulé d’un grand panneau publicitaire obsolète, comme quand on ouvrait les conserves de sardines d’avant, avec la languette redressée, et bien faire attention de pas se couper avec le couvercle en tortillon autour de la clé, (comme les copeaux de métal ver brillant entassés dans la cour d’usine aux fenêtres berchues) -– que chacun puisse donc se frotter le menton en regardant tomber du râpeux les miettes de son trop-plein : les fois où plus rien à dire parce que, les fois où plus rien à voir parce que, les fois du bien regarder autour pour connaître exactement comment on fait quand on sait pas ce qu’on fait –- les fois du bien regarder autour pour s’assurer que personne regarde ce qui ne les regarde pas quand on fait ce qu’on fait ; ça fera venir des badauds nonchalants devenus questionneurs intrigués : mais à qui appartient donc cette étrange boîte – et qui donc l’a laissée traîner ici à la merci de toutes les interférences, est ce que c’est dangereux est ce que c’est beau est ce que c’est laid est ce que c’est l’unique faut-il l’aimer faut-il ranger qui a mis ça là dans quel but pour quelle occase c’est un hommage un regret une stèle un avant-goût un arrière-plan une mise en scène un piège une erreur un foutage un malaise un éclat de rire une calebasse d’eau ou mieux ou pire ?… –- ça fera venir le ferrailleur qui va gueuler « pater–pater » pendu sous la fenêtre au bout de la rue, dessus le balancier du soleil et ses grands tic–toc, (l’ennui putain, l’ennui de la sueur acide sur la peau nue) lui qui a un terrain vague à lui tout seul, une décharge de rémouleur aussi, avec des roues en pierre bien rude qui giclent des comètes quand on les griffe à coups de fer –- ça verra survoler les oiseaux coque-lampadaire, ceux du bord de mer –- ça verra s’approcher à tout petit pas la femme enceinte cloquée d’un maquillage en étoile autour des yeux, protection du grand malheur d’avorter, ça fera venir le mioche avec la grosse peluche d’ours marron dans les bras de son père, celle qui était pendue dans la baraque où il faut dézinguer les petites pipes qui rotationnent, mais c’est loin derrière, il s’en va en frottant ses yeux de confettis, pleure pas, demain on reviendra. Ça attirera la souris la couleuvre le hérisson le chien chacun sachant chasser avant de disparaître sous le buisson. Ça fera venir le type maigre en bleu de travail impec, avec ses lunettes de protection, ses grosses godasses, sa clé qui accroche dans les serrures, faudra penser à, il pousse l’escabeau, petit, un trois marches, comme pour le pschiiittt sur les vitres, pousse le ridicule marchepied du bout du sien, du bout de la grôle usée, en disant : « excusez ! s’il vous plaît, s’cusez » derrière les dos qui s’écartent en bougonnant : « qu’est ce qui veut lui, toujours un pour emmerder. » Il pousse du bout du pied coincé dans l’étroit du cuir miteux les deux-trois marches de ferraille made in bon marché, bien calées maintenant contre le côté gauche de la boîte qu’il a pensée quand ça a commencé, alors j’ai plus qu’à grimper les deux-trois marches. Plus qu’à m’allonger.

Jacques de Turenne
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7


Chambre noire : on y voit les choses à l’envers. L’immonde des adultes comme un théâtre insu. Tu découvres trop tôt la cruauté du monde. Tu la frôles sans cesse. Tu détournes les yeux. Tu te crois à l’abri elle est là elle t’attend. Au sombre de la chambre quand tout dort elle survient. Sarabande de mots inconnus, de regards sans regard de formes indécises que ton esprit s’obstine à tracer dans le noir. Les chuchotements, les frissons redoutés, te racontent une histoire. Et dans la pièce humide, le papier se décolle au mur. Il y apparait des formes, taches d’où ton esprit fait surgir des figures. Elles te font un peu peur, elles demandent ton regard pour en extraire l’appel. Gueules cassées comme celle de l’homme au bas des marches de la gare ; il ne dit rien on voit juste les petits papiers multicolores qui pendent comme linge à sécher. On y devine les éclats d’obus et les gorges suffoquées. Des cartons entassés dissimulent des corps. Tu peux sentir leur crasse comme hantise crispée. Ce pourrait être toi. Ils disent ton destin peut être. Ou bien fantômes dessinés d’une main de hasard, énigme à déchiffrer entraînant le délire de l’angoisse avec elle. Faire comme si on ne les voyait pas. Ne pas en parler à la mère. Elle ne comprendrait pas elle qui survit de repousser sans cesse le poids de la nécessité. Garder pour soi les peurs et les transformer en gloire, esquilles plantées dans le cœur qu’on ne partagera pas encore cette fois. Dans la nuit de la chambre rien pour te consoler. La lumière qui sort des ténèbres juste pour dessiner la forme qui menace. Un être sans nom reste aux aguets et tu ne sais plus si c’est lui ou toi qui observe. Claquer violemment la porte du souvenir, pour ne pas céder à la panique. Garder en soi la peur et le désir de la peur. Claquemurer l’étranger dans l’espace intérieur, surtout ne parler qu’en songe. Cacher sa présence même aux parents. Faire bonne figure avec pour seul compagnon le récit qu’on se fait d’un monde à visiter. Tu es seul et tu regardes le noir de l’existence sans personne pour te guider. Ranger chaque présence dérangeante dans la valise du départ. Forcer sur la fermeture tant il y a de choses qu’on voudrait emporter. Quitter les lieux et ne plus savoir où mettre les angoisses qui s’accumulent. Ne savoir seulement si l’on pourra tout prendre. Désespérer de venir à bout de la tâche. Elle restera sur le mur comme une trace de ta présence. Celui à qui tu t’adresses sort de l’ombre de ta parole, créature venue d’au-delà des apparences, installée dans le froid des ombres imaginaires. Il est réconfortant et effrayant, tout de même. Il ne faudrait pas qu’on le voit, qu’on entende sa voix. Toi seul sais les inflexions qu’elle prend au moment de tendresse et de colère aussi. Il vient avec le cortège des êtres déformés, foule de compagnons épouvantés de venir au jour ainsi dénudés. Ils occupent tout l’espace de la chambre, ce lieu réduit au rien de ton lit que limite la présence des frères et sœurs. Ils grouillent dans le noir de ton langage intérieur à personne adressé. Surtout ne pas se laisser aller à remuer les lèvres, ne pas prêter ton souffle à leurs discours insensés, les laisser observer la nuit qui t’entoure. Comment les faire taire, comment leur donner la voie vers la lumière sans t’exposer au ridicule, à l’implacable constat de la vulgarité. Porter plus loin les valises de ta peur. Disparaître comme silhouette vite entrevue au gré des taches sur le mur que le regard a du mal à accommoder. Ne pas donner de forme, ne pas être responsable de l’éclatement de l’univers clos de la chambre, leur laisser tout loisir de grouiller dans les ombres et paraître normal sans ambition. Surtout ne laisser aucune trace. Ainsi se délivrer de l’injonction des mots. Pour apprivoiser la peur tu passeras par la langue des autres, ceux qui ont creusé l’immonde pour en sortir la gloire. Ceux qui savent faire sentir l’horreur et la pitié. Ceux qui font rire aussi des terreurs de l’enfant. De les voir sur la page en ordre bien rangées ou débordantes au débouché des corps qui se prêtent à leurs cris sans jamais pour autant se laisser submerger. Dialogues incongrus de ces bouffons célestes attendant impuissants aux rives de l’absurde, divagations d’ivrognes dans des lieux improbables, simplets au dos courbé sortant d’une poubelle, ou parents tyranniques hurlant qu’on les nourrissent. Leurs doigts tout déformés sortent de leurs mitaines, leur langue balbutie un vocable inconnu et qui sonne étrangement familier à l’oreille. Leur chair exposée nue se tord sous le regard d’auditeurs fascinés. Tu retombes en enfance et frissonne en naissant dans l’absolue parole véridique des monstres. Et tu les reconnais : ils sont ceux qui te hantaient depuis toujours, ceux dont tu voulais t’approcher au plus près, ceux dont tu t’effrayais de les découvrir frères monstrueux en humaine condition. Pauvres vieux fous qui se croyaient divins et n’étaient que chair décomposée, abandonnant toute espérance. Ton fardeau allégé tu entres dans leur monde et tu ris aux éclats de leur naïveté et tu frémis aussi de les savoir vivants. Ils t’accompagnent désormais, tu partages leur secret.

Christian Chastan
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8 | Que reste-t-il de tout cela ?


Fermer les yeux, se replonger l’espace d’un instant dans le souvenir, que reste-t-il de tout cela ? A-t-elle marqué mon trajet ? Est-ce que ces ateliers hebdomadaires ont marqués ma route ? Prendre un instant, un instant seulement puisque telle est sa demande. Oui, je dirais oui, comme ça sans réfléchir, mais est-ce suffisant ? Fermez les yeux et y repenser et se replonger dans cet univers jusque-là enfoui. Enfoui si loin qu’il me faut d’abord installer le décor. La maison, à cette époque, nous vivions mon père, ma mère, mon frère, ma sœur et moi dans une très grande maison, une maison de maitre aux plafonds hauts et aux portes ornées de vitraux colorés. Cette maison avait une âme c’est certain, un quelque chose d’un autre temps, d’une époque faste, que l’on pouvait ressentir rien qu’en y pénétrant. Le plafond de la salle à manger étaient en vitrail, un immense vitrail qui laissait entrer la lumière et qu’on pouvait regarder sans se faire mal aux yeux. Tout y était beau, d’une ligne courbe aussi bien les boiseries des portes que leurs poignées. Est-ce qu’a l’époque seule, j’aurais pu m’en rendre compte ? Après l’école, le mercredi, nous avions juste le temps de rentrer et déposer nos cartables de cuirs naturels, cartable que j’ai d’ailleurs gardé pendant mes 6 années de primaires, ma mère m’avait dit que c’était dans le détail de ce que l’on ajoutait aux choses qui les rendaient uniques. Chaque année, je lui ajoutais donc un élément personnel, en plus, pour me l’approprier au mieux. Après l’école donc, le temps de diner et ma sœur et moi partions vers l’académie des Beaux-Arts à pieds. Nous empruntions une petite ruelle d’où le son de nos pas résonnaient d’une manière très particulière, dû à l’étroitesse du passage et à la hauteur des murs. Je me souviens que la lumière y était faible et que, en regardant par terre, le sol scintillait. Traverser ce raccourci me mettait dans un état particulier, je m’y sentais un peu prisonnière, et attendait avec impatience le moment d’en sortir. Nous arrivions alors sur une petite place de village, où trônait le monument aux morts, monument que nous visitions chaque année avec l’école le 11 novembre. Arrivées devant la grille, Christina nous attendait devant la grande fenêtre de ce vieux bâtiment et de sa classe. Nous étions une dizaine d’enfants âgés de 6 à 12 ans que Christina, plasticienne, emmenait sur les chemins de grands artistes de tous les genres. Elle commençait par nous parler de l’univers du peintre avec lequel nous allions passer l’après-midi, d’une technique particulière et elle mettait à notre disposition des ouvrages, nous lisait des textes et nous montrait des œuvres. Après que nous nous soyons imprégnés de tout cela, elle avait disposé sur les tables du matériel et elle nous disait : à vous de jouer ! Je me souviens que ces moments d’expérimentations de la matière étaient d’une intensité unique ! Le rituel était de d’abord tracé un cadre de l’épaisseur de deux doigts autour de la feuille. Je compris par la suite que ce cadre servait de pose doigts pour ne pas abimé le travail en cour. Je ne me souviens pas précisément de chacun des artistes vus, en six ans, j’en ai vu passé. Ce dont je me souviens est du point de départ vers l’imaginaire. C’est de ça qu’il était question pour moi, grâce à elle, je développais une technique et des connaissances en art certes, mais surtout j’apprenais à ouvrir toutes les barrières de mes pensées. J’apprenais à mon cerveau qu’il n’existe aucune autre frontière que celles que l’on veut bien installer. Cet endroit de tout les possibles, le comment arriver à le laisser vierge pour pouvoir ensuite à tout moment le remplir et le déverser, l’exploser, l’éclater, le torde, le malmener pour arriver où l’on veut mais le faire sortir par un dessin, une peinture, un texte ou même en mouvement ! C’est de ça que je me souviens à présent et c’est de cela qu’il s’agit encore aujourd’hui dans mon parcours de vie et artistique. Le plaisir et l’enthousiasme de créer partent de là. Alors, il est vrai que s’il n’y pas de frontière, parfois je m’y perds, mais se perdre dans les méandres inconnus est le trésor que j’ai trouvé et que je chéri, au péril parfois d’une réalité foudroyante qui me ramène violemment les pieds sur terre. Avec le temps, avec le temps j’ai appris et j’apprends encore à voyager entre ces réalités et irréalités nourries du passage des vivants, des rencontres et des morts qui me portent, je le sens. Alors pour tout cela, merci, infiniment merci Christina.

Gwénnaëlle La Rosa
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9 | Un verre de trop


On s’installe comment et dans quel décor, avec un verre d’eau ou un verre d’alcool, façon décontractée au coin du feu quand dehors la neige tournoie ou en poussant le papier du jambon et la casserole de coquillette, on se met où ? Et les piles de livres, on les pousse un peu ou au contraire on les installe, elles sont de bonnes amies et en vrai la cuisine est rangée, la neige tourbillonne sur des massifs qui nous sont devenus étrangers, l’alcool réchauffe et un verre ne se refuse pas. Du tableau, l’ombre d’une fillette, un poupon dans les bras, émerge d’un brouillard gris et blanc et l’homme à la barque pose sa perche, il se met à chanter. Avec la certitude de deux ou trois heures sans interruption, deux ou trois heures à soi, deux ou trois heures offertes aux fantômes, leurs fantaisies ou leurs grognements, aux comportements qu’ils ne manqueront pas de se permettre car, flottant entre deux mondes, les voilà convoqués, ce qu’ils feront payer à leurs façons, fillette et pêcheur se regardent et se reconnaissent. Mais les autres se bousculent déjà et se chamaillent, curieux de qui les rappelle. Le jeune pêcheur sourit à la gosse de dix ans qui ne le quitte pas, elle l’a vu, elle seule, en haut d’un échafaudage, pêchant les rêves et la lune, premier théâtre, première pièce, son cœur en pâte d’enfance et l’empreinte de l’instant qui y creuse une profonde entaille, le garçon a-t-il pêché la lune, et sa mélancolie, l’enfant le regarde avec passion, il est le premier, celui qui compte, habillé de mille couleurs, les yeux vagues, il se balance d’un pied sur l’autre, il n’existe pas, il n’a vécu qu’une heure, un jour d’octobre 1971, dans un théâtre démoli depuis longtemps, l’enfant n’en sait rien, elle ne sait rien des décors ou des musiques. De l’enfant émerge la femme de vingt-cinq ans, mal fagotée, serrée dans son pantalon, qui fouille son sac à la recherche de ses clefs, passe ses doigts dans les cheveux trop courts de l’enfant, s’avance, fait mine de boire une gorgée et se ravise, elle traîne un sac trop grand, et cherche son équilibre, marmonne et répond à des questions que personne ne pose. Elle se sert un verre et grimace en buvant. J’étais là, à l’unique représentation de Marseille, j’ai vu l’échafaudage, j’ai entendu la chanson, tout était vrai, les costumes venus des malles, et la maison, en tubes de métal, tout était vrai, la nuit tombée sur le théâtre et la lune levée, tout a eu lieu. Le metteur en scène émergeant du brouillard du tableau, haute stature, couronne de cheveux blancs, pantalon de coutil noir et une veste épaisse, la prend dans ses bras, elle était dans la salle, elle a vu le jeu, entendu la musique, rêvé avec le pêcheur et attrapé la lune, il enlace son passé, le temps qui pour eux deux a fui, il est un homme vieillissant, elle est une jeune femme noyée dans les questions qu’elle ne sait même pas poser, elle jette un œil à l’enfant qui chantonne et rit avec le pêcheur, tout était vrai, depuis toujours, pourquoi dire des mensonges aux enfants ? Tous les trois se tournent ensemble, font un signe et se laissent disparaître dans le noir du fond de la pièce, leurs chuchotements s’estompent, le metteur en scène, l’enfant, le cœur fendu d’une entaille, le costume de couleurs et la chanson, le pêcheur au corps juvénile, des notes flottent dans l’air, maintenant le silence les remplace. Maintenant les autres arrivent en bande, les hommes devant, toujours à réclamer leur importance, Peer Gynt, Hamlet, Matti, Richard et Roméo, et ceux pas faciles à reconnaître, costumes, pantalons bruns, chemises larges, ils reviennent de la Cerisaie, ou retournent à Moscou, derrières eux se bousculent les avares, les misanthropes, les tartuffes et les malades imaginaires, les femmes vont par deux ou trois, Nina, Shen Té, Célimène, et les servantes, Dorine, Toinette et Nicole, les Anglaises font bande à part et rient trop fort, les trois Filles du roi Lear, Juliette et Titania, au-dessus de leurs têtes tournoient les sorcières, un soir d’été ancien, rendant folle Lady MacBeth. Dans mon verre, je verse à nouveau une rasade, la sarabande traverse bruyamment, danse macabre ou carnaval, maquillages, robes dans le vent, perruques, valises, charrettes, chevaux, cris, larmes, rires, poisons, regrets, maléfices, conspirations, attentes, assassinats, prisons, trahisons, alliances, les mots de leurs vies, les silences de la mienne, les ordres et les désordres, l’amour et le sel de la terre, le réel et le rêve, la lune et le pêcheur d’image, le chant de sa flûte de roseau, un échafaudage un jour d’octobre, dans théâtre disparu.

Codicille : le tout premier choc, à dix ans, l’essence du théâtre, et l’étrange retrouvaille avec le metteur en scène, quinze ans plus tard, ce texte est l’occasion de renouer avec les deux scènes, de nouer les deux scènes, d’aller voir dans l’épaisseur de la distance que j’ai prise avec les réminiscences, tout est vrai et tout est fictionné. Un autre rapport au texte.
Catherine Serre
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10 | Sans tomber dans la Neva


C’était à Saint-Petersbourg, c’était dans les années 90. Elle allait mal en ce temps-là. Une amie l’avait rajoutée à son groupe de photographes, par amitié, pour faire le compte sur le billet de groupe, parce qu’elle n’était jamais allée en Russie. Elle ne se souvient plus. Elle ne faisait pas de photo à l’époque.Il faisait beau et froid, et les statues du parc du musée de l’ermitage étaient encore toutes emmitouflées de paille retenue par des draps. Ils avaient traversé jusqu’à la forteresse Pierre et Paul, la Neva charriait encore des glaçons. Les gens se baignaient puis s’allongeaient au soleil ou se collaient à la muraille comme dans la photo d’Henri Cartier Bresson. Cet athlète de dos, fesses nues, bras écartés du corps, très blanc contre les gigantesques blocs de pierre grise, où l’avait-elle vu ? Pourquoi s’en souvenait-elle ? C’était tellement extraordinaire d’être là et que tout soit comme sur la photo ! Une photo est prise dans un angle des fortifications, au loin le pont, et des passants emmitouflés qui marchent dans sa direction, sans se soucier de l’homme nu immobile. Elle s’essaye à refaire le cliché, elle se réjouit de pouvoir prendre place dans le groupe de ces photographes chevronnés, avec de la culture, des références et une réalisation au moins qui arrivera à les impressionner. Au retour, au développement du film, elle cache ses misérables clichés. Il ne reste rien, ni de ce qu’elle a vu ni de ce qu’elle a essayé d’imiter. Aujourd’hui si elle cherche dans son armoire, elle trouvera peut-être l’instamatic que les parents lui avaient offert, le polaroïd, les compacts argentiques et numériques, le reflex dont elle se sert encore parfois et les centaines de tirages et de négatifs abandonnés. Elle y cherche parfois des photos de famille, mais il faudra longtemps, dix ans, pour qu’elle commence à apprendre la photo. Beaucoup d’apprentissages inutiles, de considérations sur les performances techniques des appareils, les logiciels de retouche photo, trop peu de culture ; vingt ans après, elle se sent toujours débutante, de plus en plus débutante. Elle se pose de meilleures questions ; elle fait des exercices et ne croit plus qu’elle capturera l’image unique et splendide. Elle ne se sent pas artiste. Elle se sent besogneuse. Elle croît à la pratique, à la persévérance. Aujourd’hui encore, elle se demande si elle saurait cadrer comme Cartier Bresson sans tomber dans la Neva. Où s’était-il placé ? Avec quelle focale ?

Danièle Godard-Livet
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Je n’ai pas eu de chambre d’enfant à moi et nous nous y faisions guerre, je m’étais creusé une cabane dans un fourré mais les branches l’ont refermée, je regarde autour de moi mais l’antre me parle de maintenant, alors je tends la main gauche la paume vers le haut creusée comme une coupe et j’y regarde, je vois le film sur lequel tremble l’image lumineuse de mon père jeune et beau puisque admiré par ses nièces descendant avec des sauts de chat l’allée de la villa de Tamenfoust bien avant que nous soyons ma mère et moi, je vois l’affiche du cirque Pinder qui se décollait déjà dans la pluie qui clapotait sous mes galoches quelques heures après qu’elle ait été posée sur le chemin de l’école au Conquet et je retrouve le regret de savoir que nous n’y irions pas, je vois la courte jupe circulaire sur mes grosses cuisses d’adolescente honteuse et Phyllis la professeur de danse qui me voulait au premier plan sur la scène de la salle de fête parce qu’elle disait que je dansais bien, je vois cet homme qui dressait des chiens à sauter dans des cercles et me souviens que si triste me semblait la représentation entre des bancs disposés en cercle dans un pré à Féternes où je m’ennuyais puisque l’ainée, je vois la jetée du port en construction et j’entends la voix claire du garçon qui lisait le rôle d’un valet de Marivaux -– ne sais plus lequel –- valet dont j’étais la version servante, ce garçon resté en mémoire, pâli mais intact, parce qu’il s’est suicidé un mois plus tard –- il ne fallait pas en parler ni savoir pourquoi –-, je me vois lisant un livre, ramené d’une boutique où l’on marche sur les invendus ou jugés invendables près de Beaubourg, posé sur une haie au dessus du terrain de foot/basket du square de la Petite Roquette, lecture ostensiblement attentive pour ne pas montrer que j’entendais ces voix qui me dérangeaient, les voix d’un couple d’élèves du Cours Simon qui travaillaient un texte et que je ne voulais pas regarder de peur qu’ils ne sentent combien j’étais pour eux un détestable et cruel public, je vois les autres corps étendus autour de moi sur le béton – à vrai dire je ne le souviens plus de la nature du sol – tous ces corps qui sont morts avec un talent que je n’ai pas au cours d’une de ces séances de l’Académie expérimentale de théâtre de Banu auxquelles j’aimais venir me nettoyer des vide-ordures et problèmes de loyers, quasiment seule à n’avoir d’autres rapports avec ce monde que celui de public, et je vois la grâce de certains en se relevant à côté de ma gaucherie déterminée, je vois la plage les créatures étranges cruelles et merveilleuses autour du lit à baldaquin dans « Juliette des esprits », je vois trop de choses qui se pressent dans la coupe de ma main qui est plus grande que le pensais mais qui s’y mélangent un peu ou restent presque transparentes comme ce jour où aux personnages entourant la table de la « Noce chez les petits bourgeois » je superposais au début le souvenir pénible d’un dîner, la veille, dans ce qui se jugeait, en partie avec raison, un monde grand-bourgeois où muette et déplacée en tant qu’invitée par obligation ou erreur je regardais les jolis visages et les gestes raffinés devenir laids pendant que les répliques s’échangeaient même si j’avais croisé à un moment les doux yeux souriants d’une vieille femme et je me souviens du moment où les mots de Brecht et le jeu des acteurs ont pris la relève, je trie, je laisse tomber hors de ma main, dans leur gloire ou à tout le moins leur relative célébrité, des moments d’intelligence discrète et brillante à la fois, des images belles, des mots denses, des épiphanies, je salue simplement pour les effacer un cheval qui danse sur un mur, un corps planté seul sur un grand plateau qui fait vivre un long et splendide poème de Pessoa, une silhouette qui monte sur une tour dans la nuit et tous ces visages innombrables becs ouverts pour que s’échappe le souffle tendus vers lui, une chèvre au piquet devant les tentes de la troupe qui va m’émerveiller dans la carrière de Boulbon, et je repousse sur les bords tout le reste, bon ou passable ou prétentieux, gardant un instant la profondeur de « la classe morte » de Kantor à vrai dire devenue un peu noyée dans la brume du souvenir modifié par des lectures, une « Mère courage », d’autres talentueuses représentations de saltimbanques ou rouliers et même, s’invitant parmi les spectacles de plateau, « la Nuit des forains » de Bergman, m’attardant un peu, parce que pas vraiment réussie et malgré la splendeur couteuse de la réalisation, sur « le Grand théâtre d’Oklahoma » tiré de Kafka et interprété par les acteurs handicapés de la troupe Catalyse, ma gorge contractée un peu en sympathie avec leur fierté et celle de leurs parents mêlée de douleur familière et acceptée, ne gardant que quelques souvenirs parmi ce que l’on pourrait juger indigne de tout cela et je vois l’humble et merveilleux couple constitué par un vieux et chenu marionnettiste très célèbre en son pays – ne sais plus si c’est Chine ou Japon –- et sa créature au visage taillé à la hache, aux yeux tombants et aux mains démesurées aussi grande que les marionnettes du bunraku, créature tendre et laide vouée au malheur, je vois les spectacles de rue parfois pouilleux ou lamentables, parfois merveilleux, musiciens, cracheurs de feu, jeunes des quartiers dansant sur la place de l’horloge au cœur de cercles admiratifs, et, revenu chaque année, un marionnettiste aux créatures déglinguées qui appellent des rêves, les lectures quasi improvisées dans le cloître du Palais devant des groupes de fidèles par les troupes permanentes d’Avignon qui en juillet dernier en avaient pris possession, assurant si fortement que ce n’était pas revanche sur le festival « in » qui ne les avait jamais invitées qu’il y avait sans doute un peu de ça, et je m’arrête devant cette salle heureuse et partisane au théâtre des Halles, avant le reconfinement accueillant le spectacle longtemps préparé par un groupe de nos amis mineurs isolés.

Brigitte Célérier
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12 | Exeunt


Cette odeur de clémentines dans la cantine en hiver. Ce jour-là les tables ont été empilées au fond, les bancs en bois alignés sur six rangées. Il fait froid dans le réfectoire, ce jeudi de décembre. Les maîtres rassemblent les enfants, les installent par taille sur les bancs, leur intiment le silence. On ôte cagoules et gants. Les dames de service tirent les rideaux noirs qui donnent sur la rue (ils sont si épais que le bruit des voitures sur la chaussée sablée s’estompe). La directrice éteint les néons -– une petite fille pousse un cri. La pénombre est inquiétante. Deux ampoules à filaments rouges s’allument. Apparaît le petit théâtre noir -– un Guignol du Luxembourg pour enfants pauvres. Grincement de poulies. Au proscenium des loupiotes vacillantes éclairent une toile peinte. Big Ben, Tower Bridge, nous voici à Londres – Londres pour la première fois. Entrent les marionnettes de fer et de bois verni, de feutrine et de tulle. Phileas Fogg. Passepartout. Nous sommes embarqués. Fils visibles animés depuis les cintres, têtes qui tournent à peine, mains aux paumes ouvertes, hauts-de-forme en carton bouilli, yeux qui voient sans voir, pantins qui avancent sans toucher le sol -– rigidités et entraves auxquelles les voix cachées donnent une chaleur distante. Grincement de poulies, nuage de fumée qui sent la poudre. Des silhouettes s’agitent derrière la scène (deux frères Jacques en collants noirs se distinguant à peine de l’obscurité). Glissement de toiles peintes. Un port, un paquebot. La sirène du bateau sort d’un haut-parleur crachotant. Quittons l’Angleterre. Les tableaux s’enchaînent, le monde se dévoile. Princesses, éléphants, ballons dirigeables, malfrats, courses poursuites où les fils s’emmêlent. Des noms surgissent, ici entendus pour la première fois et gravés pour toujours : Bombay, Djakarta, Ceylan, Aden, Suez –- balises merveilleuses. C’est le cœur du monde qui bat sur cette scène montée au milieu du réfectoire. Contrées, reliefs, animaux insoupçonnés. Chaque chose, chaque lieu nommé révèle l’univers à l’enfant de six ans. Voici donc à quoi ça ressemble passé les lourds rideaux de la cantine, au-delà des murs en meulière de l’école, après la rue Anatole-France, voici l’univers qui s’anime si l’on traverse le pont de Levallois, si l’on dépasse Asnières et Courbevoie, si l’on contourne les tours de la Défense, si l’on traverse la campagne et qu’au bout, tout au bout, s’arrêtant face à la mer, on scrute l’horizon. Tout cela venu de ce petit théâtre noir où s’agitent, en saccades et raideurs, ces illusions qu’on choisit d’épouser.

Xavier Georgin
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On les met comme ça les trois battants écartés les uns des autres pour faire boite, le paravent le plus haut en soie mauve ferme le tout. En tout et comme un monde rétréci, trois paravents dont la toile se déchire d’un petit cri et crache sa bourre comme du vomi textile, un drap par-dessus c’est la toiture. Une chaise au milieu et une table toute petite avec la caisse remplie de billets de Monopoly et de jetons Nain Jaune. Dans le jardin, la cabane, la boite refuge, on s’y enferme seule, parfois à une ou deux, à trois on n’y tient pas, se trouve toujours un des trois paravents pour basculer en arrière. Avec des épingles on y accroche toute sortes de trucs, les plaques de bouton de la grand-mère, des rubans des soieries des dentelles qu’on a plein les malles du grenier, ça c’est quand on fait marchande, mercière même, on ouvre un vantail on s’y croirait et c’est le défilé des clientes, M un peu obligée tentera au moins une fois pas très convaincue elle sait vraiment pas jouer, les gamines du village ont plus de talent. Bonjour madame ! Qu’est-ce qui vous ferait plaisir madame ? Ce bouton-là, madame, combien vaut-il ? Deux francs madame, voilà madame, un billet de Monopoly, merci madame, de rien madame, au revoir madame. La joie la joie la joie. On ne s’en lasse pas. Bonjour madame ! qu’est-ce que je vous sers ? De cette dentelle s’il vous plait madame, vous faites bien madame elle est très belle, c’est combien madame ? quinze francs madame ? Mais c’est trop cher madame. Ah mais madame elle vient de Paris. Ah si c’est ça, alors d’accord. Voilà madame, je vous fais un petit paquet, vous ne la regretterez pas. Merci madame. De rien Madame. Au revoir madame et des heures après encore Bonjour madame... De temps en temps il faut rattraper les murs de la boutique qu’un coup de coude malencontreux fait chuter et quand au-dessus de la toiture qui a glissé, la toile du ciel est nuit, il faut ranger il pourrait pleuvoir, les clientes s’envolent comme des moineaux chassés, ranger tout le fourbi, les plaques de boutons, les rouleaux de contrefort, les métrages de dentelles, les soutaches, les passements, les croquets. Parfois on sort de la cabane dans une robe de la grand-mère, un fourreau de satin à quilles de tulle qu’on va piétiner impériale dans la boue du jardin et entrainer dans la rue sa traine brodée de sequins auxquels s’agglutinent des fragments de bouse sèche. Parfois on fait mariage et le plus excitant papa-maman-la nuit-dans leur lit. Naissance d’un petit. Ça se joue à marche accroupie et zézayant plus que nécessaire, on y croit on y croit on joue comme tous les gosses du monde, les mêmes jeux que tous les gosses du monde, la marchande, le papa et la maman et les cowboys-indiens. Pour la guerre c’est avec les garçons, armés de bouts de bâtons qui font des bruits de bouche pétaradants T’es morte ! et chuter mains au cœur dans les herbes, les garçons surarmés de pierres, de plaisanteries sales et de leur force naturelle dont ils abusent pour la joie de vous plaquer impuissante vous immobiliser se tortiller rigolards jusqu’à la haine, ils sentent pas comme les filles les garçons, ils sont brusques et crétins, mais ils offrent d‘exquises occasions de devenir squaw ficelée avec de la vraie corde autour d’un arbre crier au secours au secours et le cowboy avec son chapeau et ses colts rapplique bruit de bouche sur les ennemis, il vous délivre et si l’humeur, un petit bisou ça se passe aussi dans la grange de la fille Masson dont la ferme riche offre des tas de recoins, on s’affale sur les tas de grains qui vous glissent dessous, on en ressort avec plein la culotte, on va nourrir les petits veaux, on leur donne nos poings à téter, les bébés se contentent d’un seul doigt, il y en a aussi à visiter, les bébés sales enchifrenés des campagnes, braillards et malicieux qui sentent le pipi et le lait aigre et qu’on extirpe de leur parc pour faire la mère comme ça devrait être , les caresser, les consoler et jouer avec, et déjà dans la cabane mercerie chambre d’amour église se prend l’habitude de parler aux murs, à la bourre échappée des paravents crevés, aux murs de la chambre, aux murs des draps du lit déjà et on convoque bien que petite les parents du sud dont l’affection manque, de cette affection toujours manquante, et les imaginations comme la ballerine qu’on deviendrait, la princesse charmante (sans jambes maigres et affreuses lunettes) qu’on deviendrait, et cette héroïne cette fée cette à nulle autre pareille et admirée de tous qu’on voudrait tant être, ou du moins paraitre. Et M, encore M, M en bonne santé, M comme une vraie mère qui vous aimerait, vous choierait vous soignerait, convoquée sans cesse et jamais ne répondant autrement que dans les rêves alors ouvrir bien grand le robinet d’où coule la bonne eau tiède des rêves, sauver les gens, adopter les chats errants et les bébés sans mère, faire leur ménage jusqu’à épuisement, se crucifier martyre au vu de tous, et plus tard Rosa Luxemburg se crever la paillasse avec pour résultat pas grand-chose d’autre qu’une forte occupation. Occupée c’est bien ça, occupée comme Paris par les allemands, saturée et épuisée par les autres cet enfer et ce qu’on en imagine, la dense saturation des illusions qui se perdront quand même un jour où s’arrêtera l’infernal défilé des silhouettes dans un bruit de bulle éclatée, s’arrêteront les rêves et illusions et restera quoi hors le monde insouciant dans sa beauté innocente ? En attendant, on s’en paie une dernière, la plus belle, l’enterrement de soi-même, y assister en curieuse, l’affliction, bien sûr, le chagrin de M on ose l’imaginer, le chagrin du père c’est certain, le chagrin des autres enfants, des adultes oublieux soudain se souvenant de ce qu’ils ont manqué, les cataractes de leurs larmes et leurs longs cris douloureux autour du trou comme une boite refuge d’où l’on entend les délicieuses louanges les hommages à la ballerine, la fée, l’actrice, la princesse qu’on aurait été car on dirait qu’on l’aurait été pourquoi se gêner ? Ils défilent tous devant la tombe entre les paravents crevés et on en arrive à se pleurer et s’endormir dans la félicité.

Catherine Plée
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J’ai attrapé l’art dans ma chambre. J’ai ouvert ma fenêtre et l’art y est entré. C’était un vendredi. J’ai vite refermé la fenêtre parce que je voulais garder l’art pour moi toute seule. Il y est entré grâce au souffle du vent et à la beauté des oiseaux ; le pic vert dans le jardin de mon père, les étourneaux en masse le soir venu, la chauve-souris dans le grenier, la pie sur le muret de ma grand-mère. Un bout d’art. L’art, ça prend de la place, toute ma chambre en était remplie. D’autres bouts d’art dans chaque coin de la pièce. Les livres Artis-Historia de ma mère étaient là, ceux où je collais les images à l’intérieur. Elles ne prenaient que ceux qui parlaient de peinture. Elle s’est aussi abonnée à une encyclopédie appelée Regards sur la peinture. Des livres fins, blancs, froids au toucher mais qui me réchauffaient le cœur rien qu’en tournant la première page. L’odeur particulière de ce papier plastiqué. La vie de ces hommes peintres, les choix de couleurs, les visages, la Jeune orpheline au cimetière de Delacroix, le pointillisme, l’abstraction (on pouvait donc peindre aussi autre chose que des choses qui existent) ; tout ça dans ma chambre un vendredi matin. Il y avait aussi mes pointes, ces chaussures de ballerine qui font tenir sur le bout des orteils, comme par magie. Les cotons démaquillant et la mouse au bout pour ne pas trop se blesser. Ne pas non plus se tromper entre la gauche et la droite ; la voix de Giny, ma professeure de danse classique qui me le répétait sans cesse. L’odeur de la laque sur mon chignon, le goût du rouge à lèvres, la texture de mon tutu, l’attente dans les coulisses les soirs de spectacles, la chaleur des spots sur mon visage trop maquillé, la couronne de fleurs dans mes cheveux. Tout était là. Les raboteurs de parquet de Caillebotte, découverts en larmes au musée d’Orsay et la reproduction accrochée au-dessus de mon bureau dans ma chambre d’enfant de La Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau étaient là aussi ; les œuvres se faisaient face, se toisaient, trop de proximité sans doute. Mon sourire ne s’arrêtait pas de grandir. J’ai même fermé la porte de ma chambre à clef pour être certaine que l’art ne s’enfuirait pas. Mais il est resté, tout un vendredi. Janet Jackson est arrivée, je ne pouvais pas le croire. Rien que pour moi, elle a refait sa chorégraphie de la chanson Rhythm Nation. Ses habits noirs brillaient dans les rayons du soleil qui traversaient le voilage de la fenêtre de ma chambre. Ses habits noirs qui m’ont rappelé les salles obscures de mon enfance, celles partagées avec ma mère. Je ne me souviens plus des films, je me souviens des sensations. Quand on faisait la file pour prendre nos tickets (ma mère qui me donnait la main), quand je faisais glisser mes doigts sur le velours rouge des murs du cinéma Eldorado ou Opéra, quand le froid de l’extérieur me piquait le visage à la sortie. Les bonbons de chez Kiwi aussi, juste à côté ; quand je remplissais le sachet en faisant exprès de ne choisir que des bonbons aux couleurs qui allaient bien ensemble. Et puis, le son du blues a retenti, celui de Fats Domino, d’Otis Redding et même la soul de Sam Cooke. Mon père dans la cuisine qui me faisait découvrir ces voix lointaines disque après disque. Des moments de tendresse. Là, dans ma chambre. La musique électro s’est mélangée au blues, je l’ai reconnue tout de suite. Elle est pourtant venue de loin, douce au début et puis, elle s’est accélérée. Ces sons répétitifs qui m’ont transformé en reine du dancefloor les nuits de solitude ont résonné dans toute la pièce. Les murs ont tremblé. Mon corps aussi. Des secousses, des secousses et d’autres secousses, là, au creux, dans mes entrailles. Les mêmes électro-chocs que le jour où j’ai découvert le mouvement CoBrA et les traits agités de Karel Appel. Ou quand j’ai rencontré la sensibilité de Pina Bausch (sa façon unique « de parler de l’immense besoin d’amour des gens », de le mettre en mouvements). Karel et Pina, ensemble, devant moi, ce vendredi-là. De l’art aussi au-dessus des étagères de ma chambre. Les tableaux d’Hammershoi, la neige sur les toits de Stockholm, le massif du Dovrefjell en Norvège, les falaises de Latrabjarg en Islande, les orques en liberté. Et surtout. La douceur de ta peau. La monture de tes lunettes. Nos corps qui s’entremêlent dans la lumière du soir. Le jaillissement de l’écriture juste après. Toi et puis, monter sur une scène pour te dire Toi. Sans que tu le saches. Sans même jamais prononcer ton prénom. J’ai ouvert la fenêtre et la porte à la fin de la journée, mais l’art est resté.

Eleonore Dock
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15 | Celui qui rit, celui qui pleure


C’est le printemps. Premiers beaux jours. Dans une prairie en Normandie. Au petit matin. Ils ne sont pas nombreux à déplier l’enveloppe de la montgolfière sur l’herbe mouillée de rosée. Outre le propriétaire il y a un clown Auguste, un clown blanc et sur les bords de la nacelle, une femme. Elle vient expérimenter la légèreté. Elle est nue sous un voile de soie écru. Elle danse l’aube naissant. Elle se déplace en déséquilibre permanent. Elle dit vouloir se délester du poids des clichés, vouloir débarquer les intrus, se débarrasser des goujats qui encombrent sa mémoire, soulager son port folio intime des visions effrayantes de son histoire, jeter par-dessus bord tout ce qui freine, tout ce qui floute son désir de danser la vie le peu de temps qu’il lui reste à vivre, le peu de temps qu’il lui reste à écrire. Tandis que l’air chaud est propulsé bruyamment dans la toile, la femme chante. Les clowns sont là. Trompette et violon. Celui qui rit, celui qui pleure. La femme bouche entrouverte, répand en un flot ininterrompu, des volutes de vapeur blanche, écriture de mots obsolètes qu’elle accompagne d’un chant entêtant. Ce sont les mots qui relèvent du patois de son enfance, des mots qui ne servent plus depuis longtemps. Ils disparaissent dès qu’ils touchent la lumière. Le soleil se lève à l’horizon, le ballon de la montgolfière se redresse, la femme s’élève au-dessus des dernières brumes et laisse tomber le jour de sa naissance. Il est tout flétri, froissé par le discours de la mère, seul souvenir possible. Elle n’a pas pu le repasser. Ça ne fait pas partie de ses compétences. Qu’importe ! Il n’est plus déterminant. Débarrassée elle embarque dans la nacelle, encore trop lourde pour le décollage. Elle saisit une brassée de personnages secondaires qui encombrent ses brouillons et les lance en l’air. Ils s’éparpillent au gré du vent. Elle suit du regard le voisin du premier étage, elle l’aimait bien. Elle avait pris son père comme modèle. Trop lourd… elle n’avait pas assumé. Elle le voit se poser sur la terre, devenir cendres. L’urne était encore tiède. La femme sent un poids sur la poitrine. Elle le décolle. Il est d’un jaune pisseux. En laine rêche et épaisse, tricoté à la main, mains blessées, mains blessantes. Mentalement elle le met en boule et le jette par-dessus l’épaule. La nacelle grimpe de dix mètres. L’ivresse des hauteurs. Le vertige au-dessus du cirque de Navacelles, le vertige au-dessus du gouffre de Padirac, le vertige au bord des falaises noires du Cap d’Agde. Ce déséquilibre qui l’effraie tant elle l’envoie aux clowns restés sur la prairie. Ils s’en emparent et trébuchent, et tombent et roulent sous le regard enchanté des oiseaux. La femme ferme les yeux. Elle sent l’odeur de la terre qui se réveille. Ça pue le purin de cochon. Elle les entend encore couiner avant d’être saignés. Elle entend sa course d’enfant les mains sur les oreilles. Elle ne voulait pas les entendre, ni le tonnerre, ni les grosses pelleteuses qui défoncent la chaussée devant la maison, qui défoncent le souvenir de la maison. Elle ouvre les yeux, le ciel est clair. Encore quelques nuages. La montgolfière monte encore. En bas, un village. La femme de plus en plus légère danse sur les bords de la nacelle. Toits de briques romaines chez les grands parents, toits de lauzes chez l’oncle, toits d’ardoises en vacances. Tous les toits cachent un ciel, des étoiles qu’on décrypte. Elle a une étoile à qui elle a longtemps parlé, toute seule elle est bavarde. Depuis la nacelle elle vide les tiroirs de sa mémoire. Un geste de la main comme un adieu. Le geste auguste du semeur. Germent les fictions, souvenirs déguisés. La femme déverse des bribes d’enfance, des couleurs d’automne dans les vignes, des senteurs de cuisine à l’ail, l’appel nuptial des cigales, les brûlures du désir, la rage d’exister. Tout s’envole, se disperse, tourbillon inlassable des univers, et elle, elle danse au bord du vide sous le regard de deux clowns prêts à en découdre avec les notes, celui qui rit, celui qui pleure

Claudine Dozoul
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16 | Carrefour


Dans la cuisine quatre chaises en formica vert sont installées côte à côte. Derrière les chaises adossées à une table également en formica vert, un évier marron en gré, une gazinière à quatre feux, un chauffe eau cylindrique avec veilleuse. Devant les chaises une télé posée sur un meuble en bois. Une porte de chaque côté des chaises — une pour le couloir, une pour la véranda. En face des chaises une troisième porte, celle du garage. La cuisine est un carrefour. Il est midi trente, il ne reste que l’odeur du repas : poulet rôti – frites – salade - gâteau quatre quart du dimanche ¬— de tous les dimanches de l’année passée et peut-être à venir¬. Trois enfants sont installés devant la mire de la télé qui grésille. Carrés striés noir et blanc, au milieu les lettres R.T.F. et un cheval de Marly le corps cabré, bouche hennissante, naseaux dilatés, en équilibre sur son piédestal. Voilà que le cheval se met à piaffer, prend la mire pour un obstacle à franchir, se propulse les muscles tendus, l’œil noir de folie cherche une issue, passe par la porte du couloir entrouverte, fonce dans l’escalier en marbre. Claquement des sabots, silence — il a sauté par une fenêtre ouverte. Dans la pupille des enfants, la trace miniature du cheval de Marly s’est figée. Sur l’écran un homme en costume tiré à quatre épingles, chaussures noires luisantes, talons réunis pointes ouvertes, cravate sombre légèrement de travers, les yeux penauds n’osant trop regarder. Il tient d’une main le coin de son veston en petit garçon timide devant sa maîtresse qui le surplomberait et de l’autre un bouquet de fleurs enveloppé d’une feuille transparente qu’il pince par le haut…je vous ai apporté des bonbons… la fillette assise sur la chaise en formica vert tendrait bien la main pour attraper les bonbons mais ce sont les fleurs qu’il tend à travers l’écran. Les fleurs ne sont pas pour elle mais pour Germaine ¬¬— enfin il voudrait bien qu’elle soient pour Mathilde mais il va les offrir à Germaine. Il a les yeux si timides. Du fond de l’écran sort un cri… ouïl’tu’vas… ouïl’tu’vas… Un homme ¬— plus exactement un adolescent qui de taille ressemble à un homme — se tient droit au centre de l’écran, les mains vides. Quatre routes se croisent autour de lui. Il est au milieu d’un carrefour. Il agite des mains disproportionnées, de grosses mains. Ses pantalons sont trop grands et tombent en accordéon sur ses chaussures. Il se met à courir après un vélo qui passe sur la droite en criant… ouïl’tu’vas… ouïl’tu’vas… il est costaud, sans doute quinze ans et il en paraît quarante. Il balance son corps maladroitement quand il marche, on dit qu’il vivra jusqu’à cinquante ans sans jamais partir de chez ses parents, qu’il ne quittera pas son poste au carrefour, qu’il passera sa vie à courir après les gens qui traversent et qui vont quelque part. Du fond de l’écran une voix annonce que ce sont les jeux olympiques. Une jeune fille est debout sur une poutre, le regard droit. Elle tient l’équilibre, un bras et une jambe à l’horizontale, elle pose les deux mains sur la poutre les pieds vers le plafond en appui sur le vide. Elle se remet debout avec la souplesse d’un spaghetti al dente. Voix d’outre-tombe. Il est tout petit au fond de l’écran, s’avance, prend toute la place. Il est tout gros et parle du ventre. Des mots sortent de sa bouche alors qu’elle reste fermée. Ils doivent passer par la faille située entre les lèvres. Il tient dans une main des fils qui soutiennent une marionnette. Son visage se sculpte d’étonnement aux mouvements emplis de grâces de la poupée dont la danse a la légèreté d’un coquelicot valsant avec le vent. Derrière la télé la porte s’ouvre. La mère entre dans la cuisine. Elle porte des talons hauts que la fillette a déjà essayés. Elle marche d’un pas assuré. Elle a de fines hanches. Des hanches faites pour danser et se déhancher. Pour garder l’équilibre. Elle sort par la porte prise par le cheval. Ses talons claquent sur l’escalier en marbre. De la porte du jardin entre le père. Il porte un vieux pull marron troué aux manches. Il ne s’est pas rasé. Il a de la terre sur les mains. Il s’assied sur la quatrième chaise. Sur l’écran de la télé, la mire est revenue avec son grésillement. La voix du père s’installe tranquillement… Comment Renart emporta la nuit les bacons d’Ysengrin. Renart, un matin, entra chez son oncle, les yeux troubles, la pelisse hérissée…

Françoise Sullivan
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17 | Fuir la classe morte


Loin : voix. Voix d’après minuit te biberonnent, parlent d’Alceste, d’Arsinoé aux sonorités de poison. Toute, toute petite, voix étranges de femmes à la toilette récitant comme des machines à dire, s’exerçant à leur diction « unratbougrasratgras » ou déclamant au bord des larmes, toute à leur jeu, qui t’oublient dans le brillant des mots. Voix de théâtre surgies entre sommeil et veille. Mots Mère-grand, Père-grand, Mère venus d’autre monde. Mots fleurs ou crapauds de conte. Effrayant. Merveilleux. L’odeur de térébenthine dans la corbeille des pelotes de laine : celle qui crochète et peint sur un petit chevalet de table. Laines multicolores en couvertures, bonnets, écharpes : toujours quelque chose dans les mains — pas de livre — bleu de cobalt et laque de garance dégorgeant l’huile brune et le siccatif. Elle qui te permet l’armoire entière, vêtements tombés dans l’oubli, brillants d’alcôve et boites de couleurs. Je la copie, je peins une vierge bleue à l’huile — j’ai sept ans ? — Elle qui avait grandi chez des religieuses où on se lavait une fois la semaine en camisole, ma grand-mère de père, fille de courtisane, qui rêvait d’être peintre, peignit des fleurs et des visages : Gervaise. Dans son jardin, au rituel des oiseaux morts tu apprends l’Arte Povera. La boite à chaussures, les poussières de marguerites, la manche déchirée encollée de gommettes pour linceul. Miettes de goûter. Bras de poupée. Boutons de nacre, enfouis dans la boite où l’oiseau finit de mourir (Les larmes d’Eros de Georges Bataille. Les supplices, les démembrements, la mort au travail avec l’oiseau qui expire dans le souvenir). C’est comme la cicatrice du père, un grand mystère. Sur la table de la maison louée pour les vacances, sa nappe de caoutchouc, celles des jeux de pluie d’été. Doigts crayons et doigts ciseaux, doigts colle, doigts pâte qui marquent la nappe. Restes de café, épices, sucres, terre, sur les feuilles gorgées d’eau. Écrasements de matières posés au soleil qui écarte les nuages dans le grand ciel changeant de Ré. Expérience que tu reproduiras : peindre avec ce qui tombe sous la main (Miro, Ceci est la couleur de mes rêves, Dubuffet, L’homme du commun à l’ouvrage). Silence couleurs. Feux de scène. Atelier/bureau. Loges/coulisses. La coulisse cet entre deux mondes où tu te tiens sage comme une image. Tu peux regarder toute la pièce de jardin ou de cour. Tu peux aller seule en dessous de la scène écouter le grincement des voix — pour toujours préférer l’ombre à la lumière, l’arrière scène aux planches illuminées. Un jour je les convie dans l’obscurité. J’ai débusqué un voilage dans une armoire, une lampe torche, j’enfile le tutu trop court des premiers cours de danse (se rêver ballerine avec des pattes et une taille de garçon manqué ?) c’est dans le salon violet années 70, moquettes et tapisseries des meubles en aluminium que mon père rapporte des studios de cinéma. Le voilage en chapiteau est maintenu par des ficelles à des manches à balais. Tu te fais scène et tout s’écroule. Honte. (croire encore que ces décors que tu ériges s’effondreront comme châteaux de cartes). Repli dans le bureau atelier du père. La boite à fusains ; traits noirs qui se chargent et s’estompent, tachent les doigts, noirs cramés luisant. Le taille crayon fixe sur la planche à dessin, la manivelle que tu remontes, le compartiment que tu coulisses, pelures et parfum sucré de mine et de bois ; les Caran-D’ache, les boites d’aquarelles Windsor et Newton, les feutres à alcool qui enluminent les maquettes planes du père ¬— Tu peux prendre mais tu remets en place — Feuilles, couleurs, fusains, aquarelles, loges, coulisses, scènes. Couloirs des studios où tu te perds. « Gare à la lumière rouge : ça tourne ! » L’escalier qui ne mène nulle part. L’ascenceur avec tous ses vrais faux boutons. Bout à bout de vrai choses aux revers des châssis : chambres sans plafond, hall de Palaces, scène de crime, toits de zinc des plateaux de cinéma. Éléphants des coulisses du cirque d’hiver où ton père fait la piste aux étoiles et peint des clowns plus grands que toi. Nijinski Clown de Dieu en cadeau d’anniversaire. C’est un ballet de Béjart avec Jorge Donn en dieu Pan ( le journal de Nijinski et le journal de Strinberg tu veux « être fou » toi aussi). Il y a le voyage : Bruges, Gand, Amsterdam. Le polyptique de la cathédrale s’ouvre sur l’Agneau mystique de Van Eyck : peinture et théâtre réconciliés dans un rituel de dévoilement. Il y a l’œil de la fille au turban et tu penses qu’elle ne regarde que toi. La grande nuit traversée d’étoiles météorites. Le jaune hallucinant des fleurs. Les vitrines de femmes déesses dans la brume rouge. Il y a celles de Pigalle ou de Blanche posées sur leurs aiguilles de sept lieux (Notre dame des fleurs, Miracle de la rose) ; l’enchantement de la foire du boulevard à Noël avec ses baraques et ses bonimenteurs (un jour Woyzeck de toutes les pièces avec Hamlet ta préférée). C’est un Bacon que tu vois sur l’écran au générique d’un film interdit. Ce sont ces corps peints hallucinés que tu retiens. Quand tu poseras sur l’estrade tu penseras aux corps des tableaux. Et Bacon t’apparaitra à l’angle du boulevard Montparnasse et, tu le suivras. Quand tu descends dans l’antre de la classe morte. La peur mange tes yeux. Suffoquer devant les mannequins assis/debout de la danse morte de Tadeusz Kantor. Suffoquer devant leurs visages impavides. Tu fuis. Oui, tu es sortie de la classe morte. Tu as fuis ce spectacle hanté. Il y avait trop de fantômes autour de toi.

Nathalie Holt
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18 | Je n’aime pas le divertissement


Oserai-je dire que je n’aime pas le spectacle vivant ? Que je m’y ennuie, qu’il me met mal à l’aise, comme la fille qui mettait le ton à la petite école en récitant les poèmes que la maîtresse nous donnait à apprendre. Tu ne peux pas dire ça. Tu ne vas pas te faire que des amis. Elle fait du théâtre maintenant, gestionnaire d’une salle ou quelque chose comme ça. Elle m’a retrouvée sur le net, nous habitons la même ville. Elle ne m’a jamais rappelée quand je lui ai dit que je ne fréquentais quasiment jamais les salles de spectacle. Indécent, il n’y a pas d’autre mot pour expliquer ma gêne. Indécent, le plaisir qu’elle ressentait et affichait aux yeux de tous. J’ai joué avec elle une pièce dans mon adolescence, j’avais un rôle immobile et muet (néanmoins central) pendant qu’elle gesticulait et déclamait. Elle était ma mère et j’étais sa fille. Elle se donnait en spectacle et cela m’était insupportable, par incapacité pendant longtemps, puis par expérience de la jouissance que procure l’exhibition de son corps devant des spectateurs, une assemblée de voyeurs. Il me faut un filtre pour supporter l’impudeur, ou parfois, extrêmement rarement, cette distance infime que l’acteur sait mettre avec son personnage, le grand art d’y être sans y être, le second degré, la représentation au vrai sens du terme. Le pire bien sûr, c’est le très mauvais artiste vivant qui prend son plaisir à vos dépens, vous fait scrutateur de sa jouissance et vous inspire embarras et pitié. Vous l’avez tous ressenti, j’en suis sûre dans les mauvais spectacles d’amateurs, mais il n’y a pas que les amateurs à vous communiquer ce malaise. Ne me parle pas du cirque, heureusement cela n’existe presque plus, même enfant je détestais y aller. Les clowns ne me faisaient pas rire et puis ça sentait mauvais et la misère. Tu devrais en parler à un psy, me diras-tu. Sans doute, mais il me suffit de ne pas fréquenter les salles de spectacles. Ce qui est compliqué c’est d’avouer aujourd’hui dans des milieux cultureux que l’on déteste le spectacle vivant, c’est d’avoir du mal à exprimer mon avis quand on m’a traînée à une pièce, à un spectacle de danse et que je préfère me taire pour ne pas casser l’ambiance, c’est de ne pas arriver à me mobiliser pour ceux qu’on appelle les intermittents du spectacle (beau mélange de situations diverses et variées, un peu comme les pauvres paysans). N’en parle pas, me diras-tu. Tais ce handicap. Je m’y efforce. Comme j’aimerais entrer dans la tête de ceux qui aiment le spectacle vivant, tous les spectacles vivants ! Ça existe, j’en connais qui vendraient père et mère pour avoir une petite place sur un strapontin et se laisser glisser dans ce qu’ils appellent la magie de la présence. Je voudrais qu’ils m’expliquent vraiment quelles émotions ils ressentent. Est-ce d’être tous ensemble rassemblés pour vibrer ? Est-ce d’assister, fait par d’autres, à ce qu’ils n’oseraient jamais faire ? Est-ce d’occuper leur nuit, est-ce le noir de la salle de spectacle ? Est-ce le délassement, la détente ? J’ai souvent remarqué que les plus fanatiques des spectateurs de live ne se sont jamais essayés à la pratique, ni du théâtre, ni de la danse, ni d’un instrument de musique. Pourquoi ? Pourquoi délèguent-ils à d’autres ce qu’ils pourraient expérimenter eux-mêmes ? En revanche, ils me troublent et m’intéressent ceux qui franchissent le pas et parlent de leur passion des deux côtés du rideau. Les vrais histrioniques dont c’est la nature et qui la portent parfois comme on porterait une croix. Ils sont pris au piège de l’authenticité, ils prennent le risque, souffrent à notre place et nous libèrent, mais ils sont si rares. Tu n’aimes que les cérébraux et les fous, tu es trop dans ta tête. Tu prends tout trop au sérieux. Ce n’est qu’une distraction, un divertissement ! Justement, je crois que je n’aime pas le divertissement.

Danièle Godard-Livet (2)
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Deux masses, elle importante, recouverte de noir cossu, le regard borgne cerclé de loupes, lui maigre et de dos bombé, déformé de poliomyélite, assis l’un en face de l’autre aux deux bouts de la table minuscule, leurs quatre mains tenues coincées sous le halo jaune d’une lampe, environnés d’étagères à objets, tiroirs minuscules de meubles d’horlogers contenant des bouts de bois, lambeaux de marquèteries ébréchées, tessons de porcelaines fleuries et ventres de faïence à guirlandes et murs et portes noirs, avec, derrière elle, le minuscule lave-mains dans lequel trempaient toujours des verres de cristal taillé. Leurs mains s’affairaient autour d’objets de formes et tailles variables, elle, ses doigts recouverts de mitaines en dentelles ébréchées, trituraient de petites corolles de papier qu’elle plissait minutieusement, les transformant, autour d’un pantin de bois, Lilliputien articulé, en jupes de tulle virevoltantes auxquelles elle accrochait des paillettes, le doigt d’abord humidifié au bout de la langue et dont elle ponctuait la table, par petites touches, y prélevant des scories d’or mêlées aux diverses couches de diverses cires et de crasses variées qu’elle ajustait d’un appui délicat des doigts, pouce et index pinçant ensemble le papier sur lequel brillait alors, une fois les doigts retirés, l’étincelle précieuse, et lui la regardant murmurait en soufflant sur la jupe qui s’envolait « précieuse, si précieuse… », sur le mur noir, une série de coucous retentissaient, sonnant le quart ou la demie en léger décalage et c’étaient des envols croassant de petits corbeaux recouverts de véritables plumes vernies noires et minuscules, jaillis ensemble d’un invisible rideau dans le cadran d’une horloge qui portait en son centre une ville avec ses nombreux monuments, tous réalisés en tesselles de nacre, de verres de couleurs, de pierres et d’émaux, guère plus gros que l’ongle du petit doigt de la plus petite des poupées, des anges merveilleux à la figure rehaussée de rose et la chevelure ondoyante et blonde, déployaient des ailes de soie en hurlant d’une seule et même voix stridente Alleluia, Alleluia qui vous effrayait à chaque fois — c’étaient là ses créatures à lui, le vieil antiquaire, horloger à ses heures — d’autres cloches sonnaient encore ici ou là éveillant le noir des murs de l’antre, s’y répercutant, puis on ne percevait plus que le ronronnement de rouages se logeant dans leurs axes, et dans le silence revenu, elle soulevait pesamment son corps drapé d’une moire noire qui traçait dans ses mouvements des vagues argentées sur le fond sombre de la pièce minuscule qu’elle semblait emplir de toute sa formidable stature, depuis le coin où elle se mouvait, quittant le halo conique de la lampe, on n’entendait bientôt plus qu’un remuement de verre, et le filet d’eau, dont les gouttes attrapaient en tombant des copeaux de lumière jaune et l’argent des écailles mouvantes de la robe, puis, se retournant, sa main, un moment éclairée en biais, que la lumière étalait sur le mur derrière lui, une main démesurée aux doigts déformés que l’on regardait bouger, cherchant dans la pénombre à attraper un torchon de lin qu’elle ramenait à la lumière, grosses initiales brodées rouges et qu’elle frottait en tournant son poing et à grands coups de pouce jusqu’au fond des verres qu’elle déposait bientôt un à un sous le halo jaune de la lampe, sur la table minuscule, puis, attrapant un flacon sur l’une des étagères, le mirant, elle en faisait jouer le liquide couleur anis qui sinuait contre la paroi de verre envoyant de pauvres éclats verts sur le mur noir ; se penchant au-dessus des verres — son crâne à la peau jaunie par la lampe brillait à travers les longs cheveux blancs ramenés en chignon énorme sous la nuque — elle versait alors presque un goutte à goutte parcimonieux, mais c’était pour mieux préparer l’effet, car à mesure que le liquide touchait les parois du verre, on y voyait monter des vapeurs ternissant le cristal et s’y dessinait alors des paysages de brume, des collines, des bois, un ciel de nuages blancs ; puis elle recommençait et dans l’autre verre, c’étaient de longues silhouettes féminines qui ondulaient gracieusement sous la lune au bord d’un cours d’eau où l’on pouvait même admirer de grosses carpes bouger doucement jusqu’à mi-hauteur ; ils considéraient tous deux le spectacle fascinant, ne se décidant pas à en approcher leurs lèvres…

Françoise Durif
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20 | Tadeusz et la malle bleue


Sur les conseils de la serveuse, Shirin tourne le coin et s’engage dans la petite rue Charrière pour vérifier si son sac à main n’a pas été abandonné par le voleur dans une des poubelles qui traînent encore sur le trottoir après le passage du camion de la voirie. En proie à une agitation certaine, elle soulève cependant avec méthode tous les couvercles. Les poubelles sont vides. Cependant, dans l’encoignure du jardin qui entoure l’église Sainte-Marguerite — un endroit qui semble depuis toujours attirer les dépôts sauvages — elle remarque une malle bleue d’un genre très particulier, une grande boîte de forme rectangulaire en carton bouilli, large et basse avec sur le couvercle, une poignée de valise. Mais ce n’est pas une valise. Trop large, bien trop large, inconfortable à porter, elle ferait boiter son voyageur. Shirin reconnaît aussitôt dans cet objet abandonné, un coffre d’aspirateur luxueux datant des années ’30. Ses parents en avaient récupéré un semblable — sans l’aspirateur — parmi les objets délaissés par Vallée dans le château de Malcombe durant la période éphémère où ils en furent les malchanceux propriétaires. Ils s’en étaient servi comme malle et l’objet, pendant plus de vingt ans, les avait suivis dans leur pérégrinations pour y garder tantôt des papiers ou des photos, tantôt de vieux vêtements ou des jouets usés, bref des souvenirs désuets, de ces choses que l’on hésite à jeter. Shirin avait vingt ans quand elle s’empara de la malle reléguée dans une cave, la vida de son contenu, la monta dans sa chambre et se l’appropria pour y ranger sa vie. Oubliant l’urgence de retrouver le sac à main volé, Shirin, le coeur bouleversé, s’approche de la malle, fait jouer les fermoirs et soulève le couvercle. Une enfant blonde de six ans s’en échappe. Elle est vêtue d’une culotte bouffante en satin blanc, d’un corsage assorti et porte accroché à son dos, des ailes de papillon en tulle. Un ruban soutenant des antennes lui barre le front. Elle s’envole aussitôt, et s’efface dans les nuages. Un instant plus tard, elle défile avenue de Grammont à Tours, en tête du cortège de l’école des filles de Saint-Cyr sur Loire. Les autres fillettes sont déguisées en fleurs. L’enfant ignore tout du sens de cette fête qui rassemble toutes les écoles de la ville et des alentours. Mais voilà qu’une gamine un peu plus grande saute à son tour de la malle. Elle bondit dans la caisse du triporteur de son père qui s’éloigne en pétaradant. Le vieil engin peine dans la côte de la Maurienne et la gamine chante comme pour l’encourager. Elle chante « se canta que cante », sa chanson préférée. En passant devant la belle demeure des « riches », le vicomte et la vicomtesse de Courtecuisse, elle chante plus fort, beaucoup plus fort, elle chante à tue-tête. Elle espère de toutes ses forces et en secret, se faire entendre de « ces gens-là » et être engagée à se produire devant leurs invités lors d’une fête. Et son petit frère, assis à côté d’elle lui dit : « tu me casses les oreilles ! ». Et le soir son père dit à sa mère : « Je me demande pourquoi elle chante toujours si fort quand on passe devant la baraque des Courtecuisse. » Sort alors de la malle bleue une jeune fille de dix-huit ans, vêtue d’une vague copie d’un tailleur Chanel en tissu écossais coupé/cousu à la va comme-je-te-pousse par sa maman. Deux longues tresses encadrent son visage. Elle va s’assoir au fond de la salle de cours, à côté de Pal S., un réfugié hongrois au veston râpé. Elle ne sait pas que les autres étudiants les croient en couple à cause de leur pauvre mise tellement décalée. Elle ne sait pas que sa misère est perceptible. Elle ne connaît pas les codes de ces enfants de bourgeois qui n’ont pas à choisir entre le paquet de cigarettes et le sandwich. Le prof qui officie ce matin c’est Robert S. dit le « fellagha » un journaliste en vue au charme troublant. Il parle de la mode, il dit que les filles se plient toutes en matière de coiffure, aux mêmes tendances. Et soudain, pointant la jeune fille aux tresses du doigt : « Sauf vous ! ». Le lendemain, elle demande à sa mère de lui couper les cheveux. La semaine suivante, Robert S. s’étonne : « Mais pourquoi avez-vous coupé vos cheveux ? » « A cause de vous ». Il semble atterré et se dissout dans les brumes. Et voilà « Batman » qui sort à son tour de la malle bleue. Fringant jeune premier de trente-cinq ans portant cape noire doublée de rouge et bottines pointues à talons.Il donne un cours d’improvisation inspiré des exercices de Stanislavski. Il est très en retard ce matin. Les étudiants en collants noirs, une dizaine dont fait partie la jeune fille aux tresses coupées, sont rassemblés sur le plateau-théâtre et attendent. Très vite ils s’impatientent, s’agitent et finalement s’amusent à déplacer le mobilier et les accessoires dans une sorte de sauvagerie gratuite. Batman surgit. Comme il est honteusement en retard, il évite de s’excuser et attaque : « Vous auriez pu travailler ! Qu’avez-vous fait ? C’est quoi ce chantier ? ». Penaud, l’un des garçons de la bande commence : « Nous avons plié les bancs, nous avons déplacé les chaises… ». La jeune fille l’interrompt et se met à improviser un récit fantastique qui intègre tous les actes posés par le groupe. Ricanements des copains puis silence attentif. Elle termine. Batman répond : « C’est exactement ça qui s’est passé , merci ! ». La jeune fille ce jour-là se découvre conteuse. Le plateau-théâtre et ses protagonistes s’évapore. Shirin referme à demi le couvercle de la malle. Batman et elle ont tissé par la suite bien des choses sensibles ensemble. Il est mort voilà trois ans. Ce quartier Faidherbe il le connaissait bien. Il était venu souvent offrir des lectures dans l’atelier de la rue Godefroy Cavaignac. Parfois même ils avaient lu à deux voix. Elle se secoue comme pour chasser ce fantôme. Pourtant, plutôt que de refermer complètement la malle, elle la ré ouvre comme si quelque trésor encore s’y cachait. Est-il sorti de la doublure ? Il n’y a pas de doublure. D’un double-fond ? Il n’y a pas de double-fond. Il s’était fait presque invisible mais le voilà qui s’ébroue, énorme, magnifique, un chat sauvage au pelage ocellé, des yeux jaunes, des plumets dans les oreilles. Elle avance la main vers lui. Prompt, il s’échappe et disparaît. Elle referme la malle. Une grande tristesse l’envahit. Elle avait espéré très fort, durant quelques semaines, recevoir un chaton issu d’une portée de chats sauvages. De retour d’un reportage dans les Ardennes, son mari le lui avait promis, il fallait simplement patienter jusqu’au sevrage de l’animal. Il avait menti. Comme ça, pour le plaisir de raconter des bobards. Ce chat sauvage qu’elle n’a pas eu comment l’aurait-elle appelé ? Pourquoi pas Tadeusz ? C’est joli comme prénom pour un chat non-ordinaire, non ?

Codicille : besoin de préciser encore une fois que je cherche à appliquer les exercices proposés dans cet atelier au projet qui a émergé l’été dernier dans « Outils du roman » et que j’essaie de mener à son terme, un roman dont le titre provisoire est « La mort d’un crooner ».Je continuerai à appliquer cette consigne personnelle aux futures propositions mais je n’en parlerai plus.
Martine Tollet
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C’était un château blanc comme meringue, blotti tout près d’une forêt broussailleuse. Il dominait le cours d’un fleuve alangui et capricieux au nom de fille, Saône. Après avoir accueilli les blessés de la grande guerre mortifère et caché les enfants de la dernière guerre honteuse, c’était désormais un internat pour les petites filles de 5 à 12 ans, enfants des classes laborieuses de la grande ville voisine, tout un monde féminin, institutrices, surveillantes, toutes des mademoiselles. J’avais 5 ans, fille d’une femme seule, j’arrivais d’une ferme où ma nourrice me gardait au milieu des chèvres et du bonheur animal, rien ne m’a jamais autant consolée que le regard d’un chien, même si Stig Dagerman insiste —notre soif de consolation est impossible à rassasier— si, avec chien, possible. À la pension nos surveillantes voulaient faire de nous des filles robustes et sportives, si elles ont échoué avec moi, de nombreuses fillettes galopaient, couraient, et en les suivant j’ai commencé à initier une monstration involontaire, puis choisie, courir et tomber régulièrement sur les genoux, se retrouver à l’infirmerie, bien soignée et contempler des genoux couronnés, recouverts de mercurochrome, premier choc esthétique, le rouge sur des genoux que j’égratignais chaque jour un peu plus pour que l’infirmière tamponne encore une couche de cet intense rouge vermillon. Désormais je marchais dans ma jupe courte et plissée de pensionnaire, les deux genoux écarlates, suivie de quelques filles captives, je découvris le regard de l’autre sur moi, admiratif de mes deux feux rouges comme des signaux de détresse. Je faisais partie de quelques pensionnaires qui ne sortaient pas pendant plusieurs mois, ainsi un soir de dortoir déserté je découvris bien plus forte monstration que la mienne, nous étions deux pour la centaine de lits, quand j’ai été réveillée par des cris, des coups, du bruit de mouillé, je me précipitais vers ces bruits, j’arrivais avant la surveillante pour voir une fille secouée de tout son corps bavant et grimaçant, la surveillante criait un mot bizarre que je déformais c’était la pilepssi, vite va-t’en, la fille avait fait plus fort que moi. Quand on pleure pas, qu’on se tait, son corps, lui, parle, alors elle aussi elle a su se taire et faire parler son corps ? Je m’interrogeais tellement que je demandais enfin à la maitresse, Mademoiselle Bataillon, est ce que je suis vivante ou morte ? Elle m’avait caressé la tête et donné un de ses raisins secs qu’elle grignotait à la récré. J’étais sans réponse mais j’avais senti une main sur moi, j’étais peut être vivante. Quelques jours après un de ces dimanches où nous étions peu nombreuses, la surveillante nous emmena à travers la forêt pour rejoindre le village au dessus, elle nous fit entrer dans l’église, et nous installa en disant que c’était les chaises du pensionnat, nous étions tout près de celui qu’elle nomma le curé, dans une robe de dentelle blanche et de deux petits garçons en dentelle aussi et qui balançaient de la fumée très parfumée. La musique a commencé après notre arrivée, des gens ont chanté, je ne savais rien de ce monde de l’église, et tout à coup, à force de me tourner dans tous les sens j’aperçus une croix sur laquelle un homme souffrait puisque du sang coulait sur son visage, j’ai tout de suite compris ce qui se passait. Lui aussi montrait sa souffrance. Quand les petits garçons sont revenus devant moi en balançant leur parfum, je m’évanouis. La surveillante parlait, j’entendais un peu elle a pas mangé pour la communion, elles m’ont donné du sucre et mis leurs mains fraiches sur mon visage, j’ai dit oui je veux de la communion, je voulais voir encore, oui encore, on m’a fait asseoir, je venais de découvrir que lui aussi montrait sa souffrance, comme moi, en larmes de sang, là encore je pensais au silence, que rien dire fait parler son corps et l’homme sur la croix se taisait.

Ces petites années passaient dans la force du corps ami, prompt à signaler aux autres le grand silence intérieur, la découverte du grand intérêt du corps des autres, ce qu’il signale à qui a envie de lire, les feux rouges, la pilepssi, le jésus aux larmes de sang ont été les premiers signes pour la minuscule enfant. Avide de voir l’autre, avide d’ouvrir son propre corps aux autres. L’adolescente est allée plus loin avec la mise à mort dans un internat bordé d’un autre fleuve féminin, la Loire, là un petit groupe d’internes, toujours des filles entre elles sont allées jusqu’au bout, viser le corps, courir sur les toits, le faire entendre, le bourrer de médicaments concassés, agir ensemble. Lorsque quelqu’une meurt. Alors, l’ado s’arrête au bord du trottoir dans son jean délavé, qui cache forever ses feux de détresse, fini le rouge du sang, elle découvre les—contre— contre-culture, elle lit les cahiers de l’Herne, Burroughs, Ginsberg, écoute le kaddish dans les rues d’Avignon toute la nuit, et le Living Theater, pieds nus avec Judith Malina, et elle lit encore, depuis un corps réconcilié. La lecture comme geste de complicité avec les autres, l’héritage de ce qui allège la souffrance de l’enfance.

Julotte Roche
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22 | Les trois prodiges, le père et son assistante


Un narratif, dans l’obscurité : où, le meilleur endroit pour observer les souvenirs ? depuis quel moment dans le temps, quelle branche de l’histoire regarder le présent, le passé, le futur ? d’où observer la ville sans qu’elle prenne le dessus ? un paysage de montagne, la route de ramifications en ramifications, devient chemin, le chemin se prolonge, deviendra sentier, milles veines de plus en plus étroites, jusqu’au sommet, la mémoire se souvient de la montée, moins des redescentes, mais là nous nous arrêtons en aval, on a déjà quitté la route mais le sommet est encore loin, on est au bord du chemin, surplombant le chemin, parmi les arbres, un arbre, la scène s’éclaire d’un arbre, un arbre, occupé par un enfant, attendant la route, ne vois-tu rien venir ? prendre la place de l’enfant, sa place fantomatique est vacante, un acteur prend place sur la deuxième branche de l’arbre, tandis que tu t’installes sur le plancher de la branche au deuxième étage de l’arbre, tu le vois déjà ailleurs, assis en tailleur, bercé par le bruissement d’ailes d’une bobine de super 8, dans le bureau de son père au pied du bureau de son père, le bureau en désordre avec les papiers entassés, les livres annotés, les fiches de couleurs, des fiches du temps des fiches, les fiches ne seront un jour plus produites industriellement mais le père continuera d’en faire découper, son bureau en désordre le suivra dans chacune de ses habitations, le bureau en désordre bénéficie dans chaque habitation d’un bureau, occupé par le bureau en désordre, la présence du bureau en désordre marque la présence du père, devient au fil du temps le substitut symbolique du père, qu’on ne verra jamais apparaître, la résistance du père, sa manière de ne pas laisser la place, on verra à certains moments le protagoniste à l’âge d’homme tenter d’organiser son propre bureau, on verra comment chacun des frères mettra en place des bureaux, c’est le temps des bureaux, la place acquise dans la société, un bureau pour chaque cadre, du temps de la société moderne, le bureau, le cadre, même les artisans, les prêtres, les artistes avaient un bureau, les femmes ont un secrétaire, discret, rangé au fond de la scène, où elles peuvent poser les photos de leurs garçons et de leur propre père, pour l’heure les enfants sont à même le sol du bureau du père où est projeté un film en super 8, les super 8 sont entassés dans un carton, où on puise trois catégories de film, des slapsticks de l’enfance du père, en noir et blanc, les bouilles des deux compères, le gros, le petit, en noir et blanc, trois bobines, trois photos alternatives du gros, du petit, leurs bobines souriantes en gros plan, un film projette les trois jaquettes en boucle, créant une mini animation, la possibilité de combler la frustration de quelques minutes trop courtes des super 8, une deuxième fois, une troisième fois, leurs énormes bobines souriantes collées côte à côte, occupant tout l’espace du couvercle en carton, trois photos différentes mais occupant l’espace alloué en respectant le même dispositif, une petite variation dans la rotation des têtes, et la succession des trois boîtes boucle une animation bondissante, des ballons de baudruche se heurtant aux parois invisibles, se cognant, hilares, les unes aux autres, approchez mesdames et messieurs, 5 francs les trois coups, tentez votre chance, la deuxième catégorie ce sont les dessins animés, le plus jeune veut le cowboy de ses bandes dessinées, il obtempère pour les couleurs vives, rouges et bleues, sur fond jaune, de l’oiseau aux airs d’autruche surexcitée, en réalité un géocoucou d’Amérique, et du coyote, le coyote couleur de terre, les couleurs du géocoucou et du coyote sont les couleurs prêtées aux souvenirs d’enfance du frère aîné et du cadet, à cause des œufs d’autruche ramenés de là-bas, celle dont le benjamin n’a pas de traces directes, n’a pas d’autres accès que les photos, les films et les souvenirs du grand frère et du cadet, du temps des splendeurs, lorsque le benjamin n’était pas autonome, ne pouvait pas jouer avec des voitures à pédales ou des balançoires, faire des fêtes avec les copains dans un grand jardin aux arbres fruitiers, le bruit de joies des enfants mêlé aux conversations en anglais et en français des mères autour de la table des gâteaux et cadeaux, le sourire de la nounou sud-africaine au prénom anglosaxon, là aussi, il y avait un bureau, la plupart des films de la troisième catégorie, les super 8 du père, se déroulent sur ce territoire natal, c’est là que le père a acquis une caméra, avant la naissance du benjamin, une autre partie se déroule sur le territoire de naissance du père et de la mère, d’autres films existent sur le territoire de naissance du père et de la mère, du côté de la branche maternelle, mais la caméra super 8, c’est la conquête du père, la récompense méritocratique, la version mobile du bureau, le rêve hollywoodien pour tous offert par Kodak, et parmi ces films du pays natal, il y a un film où on aperçoit le bureau du père, où on n’aperçoit pas grand-chose du bureau du père, qui est dans la pénombre, on ne sait pas s’il est en désordre, on l’imagine plutôt vide, comme les maisons d’expatriés tropicaux peuvent s’en offrir le luxe, on n’en sait pas plus parce que le bureau n’apparaît que partiellement dans le cadre, simple arrière-plan, pour mettre en scène trois livres autour du berceau, le troisième livre autour du berceau s’appelle les Héritiers, c’est un livre de sociologie, sur le mur du patrimoine culturel et social, sur le coût de l’acculturation, le père deux ans plus tard rentrera en France, travaillera à mi-temps pour préparer l’ENA, la mère gérera le maigre budget, son savoir-faire, le bureau du père ne désemplira plus, il achètera des livres pour se cultiver pour le grand oral, ce n’est que rarement qu’on voit ce film-ci, à l’intérieur de la maison, ce n’est pas lui qui avive la joie des enfants, les voitures à pédales tournent bruyamment au pied de l’arbre, quelques zoulous exotiques rapidement aperçus, la famille se presse pour le clou du spectacle, le père a le plaisir de vous annoncer la magie du cinéma, sous les yeux consentants à l’admiration, le miracle de la nature, attention cela va être très rapide, en Afrique australe, pays des crinières sauvages de lions, des longs cous de girafe, des sols tremblants d’éléphants, des proies déchiquetées de léopards, noir comme le rhinocéros, depuis le pays des townships, des fêtes nazies et de l’apartheid, venu tout droit pour vous de la terre des piscines et des parties de tennis avec le vice-consul, l’enfant, l’acteur, toi, le spectateur, le protagoniste s’élève d’une branche comme pour mieux voir, resquilleur de chapiteau, le grand final, costume et chapeau claque et soudain l’idée d’autres pièces, d’autres tours, ses frères lui demandent de faire silence, des têtes plus hautes lui masquent la vue, tous sont tournés vers le devant de la scène, lui s’ennuie comme à la messe de Noël, à la sortie, dans le bousculement de la foule, on raconte que le magicien a fait éclore des fleurs en un instant, l’acteur a grimpé sur d’autres branches de l’arbre central, de là-haut la vue s’élargit, à côté de la lanterne magique, d’autres tentes, d’autres roulottes, sur scène le campement est représenté sous forme de plateau de Cluedo, les jetons ont quitté le bureau du père, au gré des lancers de dés, les pièces s’éteignent et s’illuminent, parfois certaines scènes sont éclairées faussement à tort, dévoilant, le temps d’un flash, les coulisses, la chambre des parents accueille en direct la retransmission radio des jeux olympiques, orchestrée par le frère aîné, les enfants ont véritablement, quelques heures plus tôt, ou la veille, sous un ciel gris et lumineux, mis en scène les épreuves, cent mètres, lancer de poids, saut en longueur, c’est du sable dont on se souvient, et sont fiers de présenter l’authenticité de ce live, le père est lui-même un grand sportif, il a participé sous les encouragements de ses trois fils à la course de vélo annuelle du château, l’attente en bord de route pour le voir franchir les tours, avec son maillot, à toute vitesse, bleu et rouge, sur fond jaune, le maillot jaune avec un motif de cravate dessus, allez la cravate, fini l’expatriation, après le retour en France dans la petite ville à l’étroite ruelle, celle de l’école maternelle, puis l’échec à l’ENA, admissible mais le grand oral, et la mort de son propre père, admissible, à l’ENA, médaille d’argent, il travaille à présent dans une entreprise d’économie mixte à Paris, ils habitent au bout du RER, il reste des livres dans la bibliothèque, c’est le frère aîné qui a gardé la boîte de super 8, la caméra, sa crosse à 100 degrés, son ouverture latérale, la visionneuse manuelle pour les montages, la découpe des minuscules images, c’est le frère aîné qui amènera l’ordinateur individuel à la maison, offrira un tamagoshi à Noël, aura une montre connectée et des projets de start up, c’est le frère aimé qui a réalisé le reportage à la pointe de la technologie, qui parle en anglais dans la cuisine avec la mère et s’est promis de lui construire pour la libérer des tâches ménagères, dans la cave il a déjà commencé à le construire, venu tout droit d’Europe de l’Est, par-delà le terrible rideau de fer, à l’instar du phénomène Rubik’s Cube, celui-là même que le grand frère sait terminer, la promesse de l’an 2000, le golem des temps moderne, un robot, sur scène le régisseur, qui joue le rôle du grand frère, installe à présent un téléviseur, tout en rondeur, blanc, avec un écran noir, et des antennes, comme une tête de robot, c’est un autre simulacre, proche du précédent, pour fêter l’anniversaire du benjamin, nous sommes dans le salon, seule la partie gauche est éclairée, le canapé et le fauteuil, des bacs blancs, avec des coussins noirs, en simili cuir, le père a collé des lettres, noires sur fond blanc, sur l’écran de la télé, joyeux anniversaire, le fils le plus jeune emporte les lettres, on entend un décompte et tintinnabuler une clochette électronique, du coin supérieur droit de l’écran, une image virevolte jusqu’à occuper tout l’espace en noir et blanc, un rideau de pixel tombe, le spectacle attire beaucoup de monde, des trahisons, des alliances, un nez rouge, les chars de Moscou, 85,85% du corps électoral, a voté, le visage du nouveau Président de la République élu au suffrage universel apparait, un miracle messieurs-dames, allons, n’ayez pas peur, approchez-vous, venez, c’est écrit ici, en grande lettre, « Nouveau spectacle : changer la vie », vous ne croyez pas au miracle ? allégresse des spectateurs, le père paye son ticket d’entrée et fait entrer toute la famille, il milite pour Amnesty International, le spectacle est étrange, les enfants n’y comprennent pas grand-chose, du théâtre action, en plein air, pour s’adresser à toutes les consciences, probablement des masques, des drapés, l’allégorie d’une cause politique, la fête est finie, la lumière dans le salon s’éteint, la sonnette d’entrée retentit, la mère ouvre, c’est la maitresse de CP, l’acteur a revêtu une perruque blonde, un carré court avec frange, et des grosses lunettes, elle transmet un paquet à la mère, la mère fait le tour de la scène tandis que l’acteur retire la perruque, les lunettes et retourne dans l’arbre, puis la mère lui tend le paquet, c’est un livre, l’acteur se plonge dans la lecture, Pinocchio est vif, malin, la joie de l’insolence, de sa voix aigüe de pipelette de 7 ans il se faufile sur le territoire des adultes et file avant même qu’on ait songé à le courser, un autre matin, il fait la leçon au prêtre de l’église voisine, le charme par tant de savoir, ses boucles blondes, ses yeux bleus, le petit prince, l’autre père a une bibliothèque, un bureau, un bilboquet, il est aimé des enfants et des parents, il anime des kermesses, avec des chamboule-tout, des pêches aux canards et même une tyrolienne, plus tard, il sera mis à l’écart d’une autre paroisse, pour pédophilie, déchéance des vieux artistes, pour l’heure il répond à la soif d’angélisme et de connaissance divine, l’enfant se rêve tour à tour Napoléon ou Ulysse, a-t-il songé à Jésus ? les rois mages défilent, l’ami du père, celui qui buvait trop, lui donne sa montre à quartz, l’ami de la mère, celui qui lisait trop, lui offre son livre préféré, le parrain d’Afrique, celui qu’il n’a vu qu’une fois, donne, avec un sentiment un peu coupable, le cadeau qu’il destinait à son propre fils, l’enfant pointe du doigt la boite cachée en haut du cagibi, le fils porte le prénom de l’enfant, l’enfant part avec le cadeau, l’enfant joue à présent dans sa chambre, qu’on voit pour la première fois allumée sur la scène, il joue, pas un ou deux personnages, tout un fort, la chambre s’éteint, cloche de ring, les hauts parleurs résonnent, l’homme le plus fort du monde ! on entend taper à tout rompre sur un punchingball, l’arbre éclaire la chambre comme une lune, l’acteur est allongé sur sa branche, sur la branche du dessus, le cadet, sur une branche opposée, l’ainé, ils chuchotent dans le noir, un rire, puis deux, puis un grand chahut enfin, quand la lumière se rallume, les feuilles de l’arbre neigent aux quatre coins de la scène, l’acteur est à présent seul et continue sa lecture de Pinocchio, le pantin vit de nombreuses aventures, fait l’école buissonnière après l’école jusqu’à en oublier l’heure, reçoit une fessée par le général Dourakine, une autre fois il est au jardin, avec son frère, le cadet, au pied de la sculpture des deux femmes, il passe sa main sur leur peau rêche, l’une porte un voile dont le nœud autour des hanches se défait et révèle presque totalement sa cuisse, l’autre est totalement nue, les deux femmes appuient leur tête l’une contre l’autre, éloge de la sororité, soudain, elles se mettent à parler, caché derrière la statue, le chat et le renard murmurent : votre mère n’est pas avec vous ? non, elle prend son bain… oh, ah, ah très bien, très bien, vous qui avez l’air malin comme des anges, j’ai une demande à vous faire, cette cabine-là réservée aux adultes, les hommes bien mis entrent les uns après les autres, mais nous ne sommes que deux misérables, on ne nous laisse pas entrer, vous pourtant, sans doute, petits anges, petits malins, pouvez-vous, les deux frères se précipitent dans l’appartement, Pinocchio est le premier à entrer dans la salle de bain, maman, maman, la mère est nue dans la baignoire, le corps nu de la mère recouvert d’eau, compère chat et compère renard rigolent de leur tour, rigolent encore plus quand Pinocchio de retour, poliment, présente ses excuses, maman n’a pas voulu pour la photo, ce n’est pas grave, ce n’est pas grave, regarde, on a autre chose pour toi, tu n’as jamais vu ça, regarde au fond la petite baraque de bois, et en effet sur le devant de la scène, les lumières se braquent sur toute petite cabane de bois d’à peine un mètre de hauteur, un panonceaux en porcelaine marqué toilettes pendouille, regarde par la serrure des toilettes, les toilettes sont étroites mais tu es si petit, tu dois pouvoir te faufiler par la serrure, regarde, regarde, tout le monde vient ici, pour regarder, regarde la fille mécanique, la fille au corset, tu la reconnais, tu jouais avec elle, sur le tas de sable, caché dans le cabanon, au fond du jardin de ton ancienne maison, et ton frère avant toi, tu vois, à présent, elle porte un corset, pour son dos cassé, à présent elle a le dos cassé, vous êtes content de vous retrouver, les deux compères poussent le benjamin et l’enferment dans les toilettes avec la fille, les deux enfants retiennent leurs rires, leur joie de reprendre les explorations passées, des coups sourds vibrent la scène, la porte s’ouvre brusquement sur les deux acteurs effarés, effrayés, leurs corps d’adultes dénudés, leurs chairs encastrées, déformées par les angles du cabanon trop petit, la femme est violemment embarquée dans un caddie, l’acteur reste seul dans le cabinet de bois, referme la porte, la lumière s’éteint, des images flottantes balayent la scène, caressent les reliefs du corps allongé qui ne fait qu’un avec l’arbre où il est allongé et l’ensemble du décor, une boule de chair, informe, malaxable, des bubons se forment ça et là, tel est comme aspiré par la ventouse d’un ramoneur et explose en geysers, avant de se flétrir en volcan mou, tel autre est couturé, étouffé, scarifié par des points de sutures, le troisième se calcifie jusqu’à devenir plus dur, plus froid, plus ancien que le roc, la boule de chaire se creuse, une nouvelle boule se forme à l’intérieur, la boule grossit, sort, rose et souriante, puis une deuxième, puis une troisième, pleine de poils, les poils sont visqueux, recouvert de liquide amiotique, le liquide déborde, se gélifie, recouvre la totalité d’un corps enfermé dans un caisson, le corps va étouffer et personne n’entend, l’enfant et le corps sont comme reliés, seul l’enfant semble savoir que le corps étouffe dans le caisson gélifié, le caisson est emporté loin, il va mourir, l’enfant crie en vain, les extraterrestres bombardent la planète au son électronique des lasers, les lambeaux arrachés de la planète dévoilent son crâne, sur scène le bureau du père s’allume à nouveau, les trois frères sont allongés sur le sol et écrivent et dessinent chacun dans un cahier, la mère entre, arrête le tourne-disque, soulève le diamant, et tandis qu’elle range le disque dans sa pochette, les trois garçons s’empressent autour d’elle, désireux de montrer leurs histoires, le benjamin est particulièrement fier de son premier livre, de ses textes, de ses illustrations, les trois enfants se dispersent en courant de chaque côté de la scène, la mère ramasse les feutres de couleurs et les stylos laissés par terre, et sort côté arrière-cour, le frère aîné entre à nouveau, salut, saisit le tourne-disque et l’album de musique électronique et les emportent en coulisse, le benjamin à son tour, récupère son cahier, celui de ses frères, garde le sien, jette les deux autres, il s’approche de la bibliothèque du père, fait rebondir son index sur le dos des livres comme autant de vertèbres, il choisit parmi les couvertures, dans la collection pour adulte similaire à celle des livres jeunesses, reconnaissable au biseau donnant à la typo et au logo rectangulaire qui transforme les livres en bureau une allure à la fois fine et épaisse, celle où se détache sur le fond blanc un peu jauni un homme chauve et maladif, comme enfermé dans un cocon d’où s’échappent des brindilles grouillantes, parce qu’elle lui rappelle telle autre de sa propre réserve de livre, avec un visage de bronze émacié et grimaçant d’où sortent des pattes et des mandibules, et, l’attrapant, il en fait chuter un troisième, épais, de plus de 500 pages, la couverture est fracturée, comme le visage au premier plan qui dans le même mouvement fixe de son œil clair celui qui le regarde et dévoile dans le creux sombre de sa deuxième moitié de visage une bonne société d’hommes grimaçants enserrant une femme émeraude, il ramasse le gros volume, le remplace dans la bibliothèque par son propre texte, et part avec, enfin le second fils, le puiné, le cadet entre à son tour et emporte avec lui le bureau en désordre, la grosse voiture, le goût du sport, le chien, les trois enfants, l’arbre, tout, il revient encore, regarde s’il ne reste rien, ressort, une fois, deux fois, trois fois, la lumière s’éteint, il joue de la guitare. C’est tout. – C’est tout ? – C’est tout, absolument tout. Ce sont les seuls souvenirs de mon enfance. –- Bien, nous recommencerons demain. -– Pinocchio c’est phallique, non ? –- Ce n’est peut-être pas la première caractéristique de Pinocchio. Rideau. Fin de la deuxième partie

Thibaut Hingrai
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23 | Un cheval vert dans la cave


Un cheval vert tirant sur le bleu sorti de la cave, on s’y glissait comme dans une robe de bois, deux bretelles sur les épaules, puis c’était le défilé, les applaudissements, des sons cuivrés par devant, des sons boisés par derrière, zizanie de bugles, d’euphoniums, de trombones à coulisse, de saxophones, et nous, nous sommes les chevaux sortis du stand qui marchons vers la victoire et chacun envoie sa boule rouge, sa boule blanche, sa boule noire, pour qu’avancent les petits chevaux du Tirage, un homme au micro pousse des cris, il hurle que c’est le numéro six qui a pris la tête puis le numéro trois puis le numéro douze, la boule glisse, les chevaux avancent mais tu ne sais pas quel numéro tu as, ça va trop vite, ça se bouscule et personne n’a compris qui a gagné. Ce que tu sais, c’est que tu peux choisir un nounours, une poupée ou un ballon, non maman je ne veux pas monter sur les carrousels qui tournent à l’envers, non maman je ne veux pas vomir, j’ai peur, je préfère les auto-tamponneuses et la barbe à papa ou alors le train-fantôme, ça me fait moins peur, le train-fantôme, ou le palais des glaces, les machines à faux sous, les gaufres au caramel, la pince à peluches ; et voilà que surgit – est-ce toujours de la cave ? n’est-ce pas plutôt du galetas ? –- ce masque de carton, un visage immense, tout bleu, un sourire de papier mâché, tout rouge, les mains dans la colle de poisson, des lamelles de journaux qu’on malaxe, c’est poisseux, c’est glissant, ça sent si bon qu’on s’évanouit, puis voilà d’autres masques encore, un sac de pommes de terre, un bec de tissu, te voilà oiseau, tu marches sur la route, c’est bourré de parents qui disent c’est lui tu l’as vu lequel tu dis celui avec un bec rose mais il n’est pas rose, ton bec, il est orange et te voilà assis sur les genoux de ce vieil homme qui te met mal à l’aise, même si ceux qui te figent, ce sont ces deux types barbouillés de noir à côté du vieil homme, ceux avec des bâtons et qui te demandent si tu as été gentil et toi, tu n’en peux plus, tu fais pipi dans ta culotte et bien sûr que ça se voit et que tu n’auras pas de biscômes, pas de mandarines, pas de cacahuètes, tu n’as pas été sage, tu n’as pas su te retenir, et ce n’est pas tout, d’autres images surgissent de la cave, mais c’est plutôt sur une scène, dans la grande salle du bistrot, et tu le connais, le marchand de pantalons, ce n’est pas Sim, ce n’est pas la baronne de la Tronche-en-biais, c’est ton grand-père et ce sont des pantalons anti-coup-de-pied-au-cul mais ça ne marche pas –- celui qui le chasse, est-ce que ce ne serait pas le concierge du Centre sportif ? –- il aurait dû faire clown, ton grand-père, pas paysan, et une autre fois il joue les bonnes sœurs avec cornette comme dans les gendarmes, sœur Marie-Cruchotte, et il joue aussi le colonel Molachon et toi tu ris et tu es tout fier parce que c’est ton grand-père et le voilà qui se met à chanter, le repas est terminé, tout le monde a un verre dans le nez, et lui il s’est levé, il faut pas mal de temps pour que tout le monde fasse silence, parce qu’avant ça gueulait de tous les côtés, mais il s’est levé, ça ne se voit pas vraiment parce qu’il est tout petit, mais il s’est levé quand même et il chante, toujours les mêmes rengaines, la Chanson d’Aliénor, terre où je suis né, terre pauvre et nue, Paysan que ton chant s’élève, attendant ton retour comme une sûre amie, et dans l’armoire de la chambre en haut il y a un vieil uniforme de fanfare, celui d’avant le chapeau, celui avec galons et casquette, et toi c’est beaucoup plus tard que tu défileras avec la fanfare et que tu tenteras de marcher au pas tout en essayent de souffler dans ta clarinette, mais marcher au pas, ce n’est pas une affaire de saltimbanques ; une fois, tu crois – peut-être que tu inventes – un cirque avait planté son chapiteau à Montagny-la-Ville, un petit cirque sans éléphants mais avec des chevaux – pas verts, les chevaux, ni tirant sur le bleu – des acrobates, des jongleurs, tu ne te souviens plus trop quoi d’autre parce que le cirque Knie t’avait beaucoup plus impressionné, surtout la ménagerie, des chameaux, des girafes, des singes, mais tu confonds peut-être avec le zoo de Servion ou avec le Moulin de Prez, sortie en famille du dimanche après-midi, des lamas, des poneys, des chiens dans des cages, un sirop, une dame avec des cheveux tressés, l’histoire du jars qui avait pincé ton cousin et chez ce cousin la photo des musiciens, une trompette, un violon, un tuba, un orchestre de bal, c’est à la fin du bal qu’on paie les musiciens, on leur offre à souper, une tranche du jambon, une portion de frites, un verre de Goron, un cervelas le soir du 1er août, mais cette fois c’est en tenant du bout des doigts un lampion que tu défiles, tu as peur de te brûler et tu as peur aussi que ça s’éteigne ou qu’une fois que tu l’auras posé par terre ça mette le feu au terrain de foot mais il faut se taire, c’est le syndic qui parle et qui dit ces noms que tu as appris à l’école, Walter Fürst, Werner Stauffacher, Arnold de Melchtal, une Suisse fidèle à ses traditions mais ouverte sur l’Europe, le syndic est socialiste mais il ne faut pas trop choquer les paysans sinon ça fera du grabuge, alors il dit les mêmes mots que disent les démocrates-chrétiens, mais soudain il faut se lever, la fanfare, avec l’uniforme à chapeau, pas celui de l’armoire chez le grand-père, joue l’hymne national, quelque vieux chantent les paroles, sur nos monts quand le soleil annonce un brillant réveil, et l’orchestre de bal, le soir du 1er août, c’est un homme avec un synthé, il passe des disques et il fait semblant de pianoter, il y a aussi eu une sorte de concours avec des marshmallows qu’on lance dans le corsage d’une dame puis une course au sac et un feu d’artifice qui a fait beaucoup de bruit et ce cheval vert et bleu dans la cave, tu te demandes ce qu’il est devenu, et le masque, et l’oiseau, et ton grand-père, eux aussi ont disparu. Alors tu refermes la cave parce ça pue la choucroute rance.

Vincent Francey
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24 | BLACK_CUBE_BLOC


Idée(s) de perf(s) : how to tenter d’improviser un texte = une texture textuelle = à partir de rien = considérer les mots sur la page = non pas la page elle-même mais les mots apparaissant noirs sur blanc sur la page = comme un espace scénique = un cube noir & compact = un cube immense = un espace noir = entièrement noir = dans lequel que on prendrait place = dans lequel que on s’installerait comme dans un rêve = nous contentant d’être là = juste là = ne participant pas à l’action à venir mais l’enregistrant = d’une manière ou d’une autre l’enregistrant = cube dépourvu de fenêtres ou d’objets ou d’éléments de décor = cube entièrement noir & vide = dépourvu d’êtres & de lumière = cube d’abord dépourvu puis peuplé = au fur & à mesure peuplé d’actions & d’êtres de paroles & de sons au fur & à mesure des besoins de l’action ou (pour mieux dire) de la nécessité = rien de forcé ne devant ici advenir = rien de prémédité = aucun objet aucune action aucun être n’étant ici convoqué = les figures (objets actions êtres lumières & sons) apparaissant une à une d’abord séparément l’une de l’autre = sans lien aucun sans relation l’une avec l’autre comme si chaque figure suivait sa nécessité sa propre trajectoire = répétant inlassablement le même geste = étant là mais réduite à un geste ou un mot ou une parole inlassablement répété = comme si chaque figure suivait sans propre voie déconnecté des autres figures peuplant comme elle l’espace = le cube de velours noir étouffant tous les sons = le cube apaisant où que on désire se poser = où que on se pose des fois pour des heures juste pour ça : l’arrivée des figures = leur surgissement = juste pour ça : le noter = simplement le noter = puis noter au fur & à mesure de l’action les relations ou non-relations que une figure 1 tisserait à la longue avec une figure 2 que une figure 2 tisserait à la longue avec une figure 3 etc. = ((((( Remarques 1 : a) ce cube c’est l’espace intérieur = notre tête comme espace scénique théâtre intérieur = notre tête (l’espace intérieur de notre tête) d’habitude confinée = d’habitude invisible à autrui = inaudible = prenant soudainement corps = concrètement = sous forme de texte improvisé noir sur blanc sur la page ou l’écran = ou dans l’air si le texte (mais est-il encore un texte ?) prend pied = prend corps = dans un flux de paroles ou de sons ou dans un flux de lumière (mais qu’est-il alors si que il n’est plus un texte ?) = b) comme si le but de tout ceci était de donner à voir ou à lire ou à entendre ou à ressentir l’espace intérieur d’une tête = la façon que une tête = la mienne = fonctionne = comme s’il s’agissait de suivre = sans forcer = la façon que ma tête fait son cinéma = s’invente au fur & à mesure que elle vit ou bat comme un cœur = c) comme si ce que ma tête racontait = se racontait = la fiction & les figures qui s’inviteraient = n’avait pas d’importance = comptait moins que le fait que ma tête serait encore en vie = ma tête fonctionnerait encore = d) comme si le but ultime de tout ceci était dire je suis en vie & je le prouve en écrivant noir sur blanc ma tête = non pas ce qui se passerait réellement ou factuellement dans ma tête = non pas les appels & surgissements spontanés = totalement imprévisibles = qui que sans que je n’aie rien demandé ont lieu dans ma tête = mais en écrivant ici noir sur blanc une espèce d’équivalent à ma tête = un espace équivalant à ma tête = non pas un double de ma tête = pas de réalisme ici = aucune volonté de faire semblant = mais juste quelque chose = un texte = un bloc noir & compact = un espace bienveillant que il convient d’habiter patiemment = des fois rien = aucune figure = ne surgissant = ou des fois tout un tas de figures = disparates = désespérément disparates = apparaissant = chacune restant sur ses rails = chacune répétant inlassablement le même geste la même parole ou la même action = comme si leurs vies en dépendaient = comme si leurs vies se réduisaient à suivre un programme = ma tête & le texte n’arrivant pas = spontanément = à les faire agir = interagir = ma tête & le texte n’arrivant pas à tisser un tissu de relations entre au moins deux de ces figures = ma tête & le texte échouant à faire texte = à nouer une intrigue = à faire fiction = comme si faire fiction = vérifier que on arrive encore à faire fiction était le but ultime = comme si que il fallait vérifier que on vit encore = ou résiste = en faisant fiction = comme si que on devait se rassurer sur le fait que on vit encore en faisant fiction = c’est dingue ça = bouffon ))))) = la figure 1 étant cette fois-ci une balayeuse = une femme en tablier de travail poussant un charriot métallique chargé de seaux de serpillières d’outils divers de nettoyage & de produits sanitaires = rien dans le cube = aucune vibration de l’air = aucune baisse de température = aucun grésillement ou grattement = n’annonçant = ou n’expliquant = son apparition = d’abord que elle n’était pas là puis que elle est là tout simplement = comme si que elle avait toujours été là = poussant son charriot métallique dans la diagonale du cube sans prêter attention au décor = comme si que elle se fichait du décor = tout ceci dans une extrême lenteur = tout ceci recommencer dix ou vingt fois = comme si que c’était une femme réduite à rien = à un costume & à un accessoire = à une action aussi = une & une seule = infiniment répétée = ou répétée jusqu’à l’usure = ou jusqu’à ce que la balayeuse atteigne enfin le mur du fond & trempe une éponge dans un seau d’eau savonneuse & passe le mur du fond à l’éponge & à grandes eaux comme si que une crasse intense avait enduit le mur du fond & que il fallait le passer à l’éponge afin de lui rendre un lustre = un certain lustre = et tandis que la femme en serait encore à sa pantomime = à sa longue traversée du désert = du cube désert = il y aurait une figure 2 = cette fois-ci un homme vu de dos sur une chaise en bois = du type de celles qu’on trouvait jadis dans les cafés ou chez les grand-mères = un machin bancal = un machin peu solide = en bois brut = un homme en vêtements sombres & à cheveux sombres = je n’en sais pas plus = comme si que c’était un homme réduit à rien = à lui-même vu de dos & à un accessoire = à une action aussi = une & une seule = regardant le mur du fond = le fin fond du cube & peut-être la femme = la balayeuse = je ne sais pas = je ne sais pas encore ce qu’il regarde & ce qu’il pense = je ne sais pas encore si que quelqu’un le saura un jour = je ne cherche pas à le savoir = je me borne à noter = remarquer scrupuleusement = ce que il se passe à l’instant & ce que il se passe à l’instant c’est qu’il ne détourne pas les yeux chaque fois que la balayeuse recommence sa pantomime = sa longue traversée du cube noir = comme si que il n’avait pas conscience = ou se fichait pas mal = de la balayeuse & de sa pantomime = ou comme si que il était sur des rails = ou perdu dans son propre intérieur & rien à cette heure-ci ne pourrait le tirer (je pense) de sa distraction tant il serait tout entier à sa tâche = comme si que sa tâche = être assis vu de dos sur une chaise & regarder le fond = le mur du fond du cube noir = était la tâche de sa vie = non que il serait absorbé = ou préoccupé par sa tâche = mais parce que il serait réduit = abstrait = à cette tâche = comme si que cette tâche serait son emblème ou la seule & unique manière aujourd’hui = à l’instant où que il serait apparu dans le cube = pour être là = simplement là = présence intense = ou fulgurante = présence brûlante & tandis que on en serait nous = spectatrices spectateurs = à échafauder diverses théories = ou considérations = à propos d’un homme assis de dos sur une chaise de grand-mère & d’une balayeuse passant maintenant à l’éponge & à grandes eaux le mur du fond du cube il y aurait la figure 3 = elle ferait son apparition & ce serait un chien fauve = maigre & sauvage & haut sur pattes & il arpenterait nerveusement le cube noir allant comme au hasard = ou suivant des rails qui ne seraient pas des rails humains = ou qui seraient des rails échappant à la logique humaine = s’arrêtant ici & là pour flairer dans les coins = décelant dans les coins quelque chose qu’aucun nez humain ne pourrait déceler = une odeur intéressante = ou quelque chose du genre = recommençant mille fois sa tâche de chien fauve & haut sur pattes = apparaissant sans logique quelque part dans l’espace noir puis disparaissant quelque temps avant de réapparaître ailleurs & recommencer son manège de chien furtif glissant furtivement dans le monde = agissant lui aussi comme si que il était seul au monde = ne prêtant attention ni à la balayeuse ni à l’homme assis vu du dos = un chien fauve réduit à son errance nerveuse = de chien maigre = passant des fois la langue = des fois pas = chaque figure apparaissant puis disparaissant de façon aléatoire = selon un rythme personnel & intuitif = sans raison apparente & tandis que on observerait attentivement les figures 1 2 & 3 = notant peut-être même les infimes variations de posture = les infimes variations dans la brillance des yeux = ou cette langue sortant furtivement de la bouche & mouillant furtivement les lèvres = il y aurait pan = tout à coup = une figure 4 surgissant de nulle part & prenant corps = soudainement corps = en l’espèce d’un couple de jumeaux tirés à quatre épingles = les cheveux noirs = gominés & abondants = tirés en arrière & marchant côte à côte dans le cube = le traversant de part en part = d’un pas glissé & lent = extrêmement lent = chacun d’eux portant un attaché-case en cuir noir & brillant comme on n’en fait plus = le jumeau de gauche le tenant à la main gauche & le jumeau de droite le tenant à la main droite = comme si que ils étaient réduits à ça = à n’être que ça = des jumeaux tirés à quatre épingles avançant à pas glissés dans le monde = bien engoncés dans des costumes deux pièces = sombres = que on dirait taillés sur mesure = ne pouvant convenir qu’à eux seuls = tombant sans doute mal sur n’importe qui d’autre = des faux plis malvenus = malveillants = apparaissant dans le dos = ridiculisant tout qui porterait à leur place leur veste noire à bonne coupe = n’importe qui d’autre ne pouvant qu’être ridicule si que il marchait comme eux d’un pas hiératique & glissé = quasi machinique = infiniment lent & répétitif = regardant droit devant eux = comme si que ils voyaient au-delà des murs = ou comme si que ils ne voyaient pas les murs = ou évoluaient ailleurs = résolument ailleurs = dans un autre espace = ou dans un autre temps = la figure 5 ne tardant pas à débouler à son tour = ne me laissant personnellement pas le temps d’échafauder d’autres théories = ou considérations = sur la présence ici = la présence forte = de deux jumeaux parallèles avançant dans le monde = parallèlement = comme si que ils étaient sur des rails = dévolus = comme la balayeuse ou l’homme assis vu du dos ou le chien furtif = à leur tâche & rien que à = avançant le torse raide = remplissant bien leur chemise = un vêtement blanc = impeccablement blanc = dépourvu de tache & de zone de sueur = moulant à la perfection leurs torse parfaits d’hommes machiniques ou quasi = la figure 5 prenant cette fois-ci corps dans le corps maladroit = dégingandé dirions-nous s’il avait poussé grand = d’un adolescent échevelé = sans considération pour sa mise = portant sans doute depuis des semaines = voire des mois = les mêmes chemise & pantalon clairs & amples mais trop petits pour sa taille = comme si que il avait poussé trop vite = comme si que depuis des mois il passait son temps à courir le monde dans des vêtements souples mais trop petits pour sa taille = les manches de sa chemise lui descendant jusqu’au milieu des bras = les jambes de son pantalon lui laissant une part des mollets à découvert = ou comme si que il était passé du jour au lendemain = sans le voir venir = de l’état d’enfant à l’état d’adulte = ou de quasi adulte = se réveillant un jour = pan = en une fois = en individu adulte = de taille adulte à défaut d’esprit = il apparaît dans le cube = pan = en une fois = sans que rien ne nous y ait préparé = déboulant toute allure & portant un paquet de taille moyenne = ce qui ressemblerait à un paquet = quelque chose contenant quelque chose en tout cas = mais quoi ? = je ne sais pas = je ne sais pas d’abord ce que contient le paquet = peut-être que je ne le saurai = peut-être que personne ne le saura = peut-être qu’il n’est pas important de le savoir = peut-être qu’il suffit de savoir qu’il s’agit d’un paquet ou de quelque chose de similaire à un paquet = quelque chose qu’on porte = ou transporte = avec soi = quelque chose que qui nous accompagne = quelque chose que qui nous encombre = ou nous embarrasse = quelque chose que on ne sait pas où que poser que quand on doit = momentanément = le poser quelque part en raison que d’une action urgence = d’un acte urgent = quelque chose que on doit faire nécessitant nos deux bras = de sorte que on tourne fou sur nous-mêmes ou que on court gauche dans le monde les yeux hors de les trous de les yeux sans que on sait où aller ou quelque chose du genre = la figure 5 suivant une trajectoire pour le moins aléatoire ou chaotique = comme si que les rails suivis par la figure 5 n’étaient pas de rails menant d’un point A à un point B = comme si que les rails suivis par la figure 5 ne suivaient aucun plan = de sorte que ce qui devait arriver arriva = de sorte qu’il heurte violemment du coude l’attaché-case de l’un des jumeaux parallèles = de sorte que l’action commence = le garçon dégingandé lâchant prestement son paquet & continuant sans course folle comme si que il lui était impossible d’arrêter = les jumeaux continuant leur course folle comme si que il leur était impossible d’arrêter = la balayeuse se détournant enfin de sa tâche & passant maintenant le visage de l’homme assis vu de dos à l’éponge = la balayeuse disant comme si que elle s’adressait à lui mais sans s’adresser à lui = la balayeuse réussissant l’impossible = la prouesse que est de s’adresser à quelqu’un = clairement à quelqu’un = sans s’adresser à lui = disant des choses comme je te ferai devenir comme tout le monde moi ou tenant des propos à propos de l’hygiène = de la nécessité de l’hygiène = de la nécessité de passer = au moins trois fois par jour = le monde au moins à l’eau claire = le chien maigre haut sur pattes délaissant soudainement sa trajectoire = aboyant & coursant le garçon dégingandé tâchant de retrouver son équilibre tout en poursuivant sa course folle = tout pouvant alors avoir lieu = ((((( Remarques 2 : a) je ne sais ni pourquoi ni comment d’où les figures 1 2 3 4 & 5 sont venues = je ne sais pas pourquoi celles-là & pas d’autres = je ne sais pas encore à ce stade du récit s’il faudrait que je le sache = b) je sais que sans la balayeuse il n’y aurait pas eu de jumeaux parallèles = je sais que sans le chien fou il n’y aurait pas eu de garçon dégingandé = je sais que sans l’éponge passée sur les murs il n’y aurait pas eu d’homme assis vu de dos = c) je sais qu’il faut être patient = je sais qu’il faut goûter les gestes = user jusqu’au bout les mouvements = je sais que rien ne doit être statique = je sais que les jumeaux sont deux & qu’il faudra deux femmes = je sais qu’une figure 6 est appelée à naître = je sais que ce sera une femme = je sais qu’elle repassera du linge = je sais qu’elle apportera avec elle un bout de décor = une fenêtre à l’ancienne & un bout de papier peint = je sais qu’elle sera en jupe & en soutien-gorge = je ne sais pas pourquoi la figure 6 s’affublera ainsi = je ne sais pas ce qu’il adviendra de ce petit monde = d) je ne peux jamais dire à l’avance ce qu’il adviendra des figures qui s’invitent dans le cube noir = e) je sais que ces figures-ci font écho à ma vie = je ne dirai pas à quels êtres ou situations elles se réfèrent = je me fiche d’écrire un récit réaliste = je me fiche de dire mes petits secrets d’homme réel = toutes les figures évoquées sont des abstractions concrètes issues du monde au sens large = j’aimerais que toute fiction soit une abstraction concrète issue de choses & d’êtres au sens large = fin des remarques 2 )))))

(codicille : Fondamentalement, cette version 2 ne diffère pas de la version 1 : même figures, même cube noir, même actions machiniques & perturbation cataclysmique. J’ai tout refondu pourtant : tout le début de la version 1, l’espèce de fiction qui débutait l’affaire, puait « le fake à plein nez », était à mille lieues de ce que je souhaiterais faire, ici, cet hiver, dans cet atelier : prendre distance, dire des choses sur comment mon « petit monde », mes « petits peuples intérieurs » tentent de « prendre corps », tentent de « prendre vie » sur la page. Prendre le temps, ainsi, pour une fois, de clarifier mes désirs, tirer (un peu) au clair les raisons qui, perso, me poussent à écrire, à revenir à écrire, en dépit des doutes, « comme si que » il n’y avait que écrire, la belle action d’écrire, qui aurait du bon, « comme si que » il n’y avait que écrire, la belle action d’écrire, qui me ferait ainsi « bon à mes pieds ».)
Vincent Tholomé
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La terre est battue. Pas de lumière. Noir total avec une odeur de poussières humides. Aucune idée de la durée. La mémoire confuse que c’est arrivé à plusieurs reprises. Aucune idée de la folle raison. La mémoire certaine de mon innocence. J’étais un enfant. Je ne sais pas de quel âge, mais j’étais un petit garçon. Puni enfermé avec un lots de vieilles valises et de cartons ficelés. Aucune idée du pourquoi. Aucune révolte. Seul souvenir de mes pleurs, larmes inutiles. Seul souvenir de l’attente ensuite. Avant l’arrivée de mon père, ma mère finissait toujours par mettre fin à la maltraitante de son fils. Crises passagères. Sans doute le fait que nous vivions et dormions tous dans la même pièce était-il pour quelque chose dans cette démence. — Sans blague, plaisante le freudien qui sommeille en moi comme un cochon dans le sur-moi d’un rabbin haredim. Sans chambre, sans abris, sans cabane possible, sans tanière où fuir pour se protéger de ses proches les plus proches oblige à inventer. A patienter aussi comme on lit sous les draps à l’aide d’une petite torche électrique, caché dans son lit où l’on rêve qu’il devient traîneau dans la neige, radeau sur la mer, oiseau dans les nuages. Patienter sans le vouloir jusqu’à la mort du grand-père typographe. Devenir l’héritier de sa chambre minuscule, de ses livres, de ses cartes postales collectionnées, de ses découpages et collages mis sous verre, du vieux poste de radio transformé en théâtre pour Guignol et ses amis, de l’odeur de sa colle de poissons, de deux seringues, d’une boite en bois emplies de pots à ventouses, d’une boite en métal de pochoirs alphabétiques dont seule la lettre N est barbouillée de peinture. Maître enfin de la pièce d’un théâtre disposant d’une étroite fenêtre ouvrant sur la rue. Avoir confiance en la seule femme présente expliquant à ses voisines que depuis son veuvage elle n’était plus obligée de faire la cuisine tous les jours, plus contrainte de faire réduire chaque jour une sauce de tomates avec une feuille de laurier dedans et un carré de sucre à la fin. Adélaïde, née en Toscane, n’était pas comme son défunt piémontais de mari : elle n’aimait ni les pâtes, ni la viande, ni la sauce tomate. Elle se nourrissait de feuilles, salades sauvages, pissenlits, blettes qu’elle faisait fondre dans une poêle dont elle filtrait et conservait toujours l’huile d’un jour l’autre. Adélaïde aimait récolter ses herbes dans les chemins alentour qu’elle parcourait chaque après-midi. Adélaïde, avant son mariage, avait connu la misère. Elle était restée économe en tout. En paroles, en gestes, en cuisine, en ville, en vie. Ses richesses, ses seuls trésors : une paire de boucles d’oreille en or, deux draps de lins qu’elle n’utilisera jamais, une bonbonnière en verre coloré avec des fleurs en relief et un minuscule éléphant en ivoire jauni qu’elle conserva toute sa vie dans la bonbonnière posée sur sa table de chevet. De la taille d’un ongle auriculaire, ce minuscule éléphant prendra des années plus tard une folle importance. Cet objet d’Adélaïde cessa d’en être un pour devenir message-messager, signifiant-signifié, nuage chamanique, paroles magiques. — Hors sujet, faut rester concentré sur l’exercice, commente une infime part de moi-même qui n’est pas encore tomber en amour. Dans la chambre, il y avait encore d’autres boites dans lesquelles il y avait encore d’autres boites dans lesquelles encore. Faut peut être pas trop frictionner les images et les personnages qui surgissent. Les phrases, les mots, faut s’en méfier. Les phrases, les mots, ne méritent pas que l’on froisse les images ou tourmente les personnages. Elles, ils, restent cachés au fond des boites dans les boites. Elles, ils, ont leurs raisons. Faut les comprendre. Eux aussi, ils avaient leurs fantômes dans la boite qui étaient dans la boite qui était dans la boite. Entourer, envelopper, emboîter le présent, loin des fantômes, c’est vivre, se sentir vivant, vibrant, tremblant. Que surgisse alors un minuscule éléphant et c’est tout le présent qui est à venir.

Ugo Pandolfi
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Il y avait un chemin qui descendait de la voie de chemin de fer, il était neuf heures du soir et il faisait nuit - sous les tropiques la nuit tombe d’un seul coup — le cirque Amar avait accueilli deux ou trois cents personnes, les enfants qui en sortaient avaient les yeux brillants — je ne sais pas bien mais c’est mon frère qui m’a raconté, il rentrait avec mon grand-père (le mien comme le sien si tu veux bien suivre) à la maison, elle était située dans la grande banlieue, au-delà de la lagune, on y sentait l’air de la mer – le vent frais des débuts du printemps — c’est tellement loin, tu sais — il y avait aussi sous l’escalier qui allait à la maison (au rez-de-chaussée, il y avait une buanderie plus un garage sans porte ni mur plus une autre chambre je crois (je ne me souviens plus, faut-il que je me souvienne ? je ne sais plus) et sous l’escalier qui menait à la terrasse et à la maison se trouvait un petit réduit — nous avions déménagé quelques mois auparavant, il faisait froid, il neigeait parfois, souvent dans mon souvenir souvent, nous étions en route pour un autre continent, une escale, un lieu de passage pas de transit, nous étions là pour quelques années — dans le petit réduit on pouvait voir quelques pots de peinture retournés, deux morceaux de bois et une boite — une boite assez grande style boite à chaussures — c’est bizarre cette façon de se souvenir mais il me semble qu’alors j’étais bien plus âgé, je n’avais pas dix ans pourtant c’est certain, c’était tout au début de ce séjour— il a duré bien longtemps mais on a fini par s’en aller — bien des années plus tard je me souviens du cinéma — à ce moment-là, je volais les craies dans la salle de classe et je les entreposais dans la boite, dans le réduit, sous l’escalier, il y en avait de toutes les couleurs, jolies et passées par le blanc des plus nombreuses, je ne sais pas pourquoi mais je volais des craies, je passais vers le tableau, j’en prenais une ou deux — il y avait un prof qui les balançait au visage de ceux qui regardaient par la fenêtre (ce serait plus tard, la quatrième peut-être, je ne sais plus, il enseignait le latin et le grec pourtant à la classe où se trouvaient ses enfants, un type qui vivait dans la rue qui montait et s’éloignait vers l’hôpital, loin dans la banlieue) — un jour sans doute ma mère a-t-elle découvert cette boite et demandé des explications, sans doute ai-je été obligé de restituer mes trésors mais je n’ai pas de souvenirs de cet épisode précis sinon cette boite, dans le réduit, sous l’escalier où je battais la mesure avec ces bouts de bois, le souvenir de ces airs qui passaient en ma tête (« c’est l’alcool qui monte en ma tête » je me souviens de cette chanson) (je n’ai jamais tué/jamais violé non plus/y’a déjà quelques temps que je ne vole plus »disait le poète) mais c’était aussi l’époque de mon petit vélo rouge, reçu un noël, un vélo de fille, j’adorais le vélo sauf dans les montées comme de juste ; j’adorais ça (je volais, je le jure/je jure que je volais » chantait Brel dans son enfance) il y avait un ami de rue comme on en fait parfois qui faisait lui aussi du vélo, sans doute quelque jalousie de part et d’autre peut-être je ne sais plus, je ne sais plus non plus son prénom si il s’appelait G. (son nom de famille m’est revenu) mais ce jour-là, je l’avais devancé, nous roulions, cette rue qui monte de l’église jusqu’au boulevard, je riais, heureux et je me retournais pour le narguer sans doute, sans voir exactement que j’allais percuter la DS Pallas (les deux gris de la carrosserie) (l’embonpoint de cette auto, un peu comme celui de son propriétaire, cet agent immobilier, moustache se croyant (peut-être l’était-il) play-boy homme d’affaires, sa femme italienne, son frère qui vivait dans la maison jumelle) la voiture du voisin, le G. rit et s’enfuit, je pris mon vélo (il n’avait rien) m’enfuis tout autant et vite le rentrai dans le garage honteux courus et me réfugier au deuxième étage, dans une armoire de la chambre verte (une cuisine transformée en chambre) (je me souviens, je m’y endormis un jour et on me cherchât assez longtemps aussi) on m’a cherché, on m’a retrouvé, on m’a grondé — le coffre de l’auto souffrait d’une égratignure insoutenable, défigurant au possible l’engin à l’allure boursoufflée — peut-être même suis-je allé demander mille pardons, sûrement, mon père sans doute a dû régler la facture de réparation et le voisin, un peu plus tard, a changé de voiture (il acheta aussi un coupé merco, blanc et moche — alors je m’intéressais aux autos, j’aimais les autos — ce n’était pas le genre qu’il fallait, je sais bien — une deux cent trente SL hard top je m’en souviens encore)

Codicillons un peu — j’ai bien essayé de donner ces souvenirs à Norma, mais ça ne marchait pas, il m’a semblé (dans les dernières parenthèses, entre tirets) (alors j’ai changé le genre du narrateur) et puis à un moment il faut aussi cesser - mais ce qui m’inspire quelque chose c’est justement de lui avoir donné ce genre de réminiscences, et de me retourner ainsi que le Emma c’est moi en un Norma c’est moi un peu difficile à endosser — inspirer n’est pas le verbe qui convient : de cette époque remontent les accents de fautes d’orthographe, les visites chez une espèce d’orthophoniste du bas de la rue Albéric de Calonne (laquelle était monarchiste, action française ou autre, ce genre vieille France de… donc pas vraiment pour des rapatriés, c’est une affaire entendue) (lorsque la machine remarchera, je chercherai cette adresse, je me souviens du lieu — la réalité est un peu loin, je ne fus jamais patient chez elle, mais peu importe peut-être s’il faut en passer par là ; l’épisode du cirque du début me plaît — je n’ai pas osé raconter celui de « Freaks » (« la monstrueuse parade » en français) qui intègre au monde des comédiens musiciens magiciens (la chanson d’Aznavour) celui des phénomènes de foire (un relent de pourriture en émane sans doute, cette manière de distendre les places des humains dans le monde, cette idéologie fasciste qui dégrade l’humanité tout entière — dans le film, la vraie humanité est dans la solidarité des acteurs) — mais pourtant Norma ressemble à l’une de ces figures (le noir et blanc, les sous-titres et le peu de dialogues, la force des images (et du destin) surtout ; cet aspect des choses qui ressort du film et de la fiction que j’essaye de mettre en place — est-ce un coup peut-être pour rien ? — il y en a pas mal dans cette recherche en atelier : le fonctionnement justement de cette forme de travail, dans un groupe, un peu à l’écart, écriture de quelque chose qui devrait aboutir, le truc de l’été « comme un roman », la mise en place d’une narration aux dépends d’une autre — sans doute me rends-je compte (c’est joli) de ce biais habituel, un pli peut-être dans le commencer, continuer puis oublier et recommencer la même partition
Piero Cohen-Hadria
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Il pleut dans la cheminée. De grosses larmes éclatent sur la brique nue de l’âtre, où je n’ai pas préparé le prochain feu : je n’ai pas froissé les rouleaux de vieux Ouest France ; je n’ai pas déchiré les cartons humides qui irisent les flammes de bleu et de vert, ni décortiqué les boîtes à camembert. Je n’ai pas déposé les branches sèches du sureau pour asseoir le monticule. Je n’ai pas, d’un coup sec de l’épaule, ouvert la porte grinçante et décatie qui donne sur le champs derrière maison, là où les stères étaient logées. Jusqu’à aujourd’hui, la porte n’avait jamais été fermée, et ce sont les clefs de mon enfance qui l’ont définitivement scellée.

Sur le petit pont vermoulu, jambes pendantes et cul mouillé, j’écoute une dernière fois les babillages du ruisseau, quand soudain le soleil perce à travers les gouttes qui s’en irisent, et j’entends au loin comme un grand rire orchestré. C’est Dédé avec sa trompette, Annie à l’accordéon, et Gugus avec son violon qui surgissent de la lande, et le professeur de musique bat la mesure d’un triangle et un air accablé. Ils sont suivis de Mamie qui fredonne Nagawika, petite voix aigrelette dans son pull mauve, elle s’appuie aux bras de MacGyver et Géo Trouvetou, ah ça, ils m’ont appris à chercher, ces trois-là, mais pas toujours à trouver ; et derrière eux, Michel le peintre chasse les nuages d’un coup de peinture bleue, sous le regard médusé des vaches à camembert qui assistent au spectacle du pré du voisin. Je rallie le cortège dans le petit chemin de terre qui a de l’herbe entre les dents. Dans le grand virage, en passant près de mon tétard à cabanes, j’entends Landru, le mandarin apprivoisé, entonner un canon avec ses feues femelles pas follement rancunières. Mon frère a récupéré ses cheveux d’artichaut, et je les aperçois, lui, Bart Simpson et les cousins, manigancer sous les noisetiers. Même les vieux ont fait le déplacement, : Grand-Mère ayant libéré son chignon rabougri, je peux enfin admirer la plus longue chevelure du monde, Maurice agite son béret, et Papi dévoile toutes ses dents étincelantes, aussi blanches que ses cheveux, campé sur sa patte maigre. Sous le petit pont, la truite de Schubert m’adresse un dernier pied de nez dans le gribouillage des libellules, et y’a Papa qui sifflote nez en l’air sur sa nuée d’oiseaux, mais hop, il se volatilise d’un coup en poursuivant un papillon. Peluches et poupées causent chiffon ; la dresseuse d’ours agite ses boucles cuivrées, son ourson bondit au travers, quel numéro ! Nous défilons d’un pas vif dans le serpentin lézardant la vallée ensoleillée. Même Anne Franck a repris des couleurs, elle cause avec entrain à la petite marchande d’allumettes, qui a vendu, sous le manteau, sa dernière boîte à Mimi Cracra... je ne suis pas sûre que ce soit une idée lumineuse... mais Mimi, dans ses bottes et son ciré, s’entraîne à faire des étincelles tandis que Jacques Prévert entame l’oraison. Car après tout, c’est le grand manitou des enfants pas sages et des grands rêveurs. Il repositionne la feuille morte qui se prend pour une cravate, s’éclaircit la gorge déployée et lance dans un grand moulinet de bras :

Demoiselles, libellules et damoiseaux,
Gras des villes et rats des champs,
Bras d’honneur et tout le tralala,
Voilà le moment de célébrer la mort de l’enfance d’A.,
Tendrement empaquetée dans cette délicieuse boîte à chocolats,
Dans un tumulte d’étincelles et de cotillons.
Car tout le monde le sait, l’enfance, mes amis
c’est comme les coquelicots-phoenix,
ça renaît dans les cendres de joie.

Alors tout le monde se tait. Au-dessus de nos têtes, les trois cigognes noires nous ombragent en tournoyant. Cousin Machin et le Colonel Moutarde d’un côté, Laura Ingalls et Fantômette de l’autre — parité oblige— silencieusement s’approchent, la grosse boîte béante accoudée à leur épaule : à l’intérieur, je reconnais mes brimborions d’enfant : mille bâtons de couleurs, mes patins à roulettes tout aussi bariolés, mon costume de papillon, un vrai flipper et un faux cœur qui bat, et le théâtre de marionnettes. La multitude de livres goulûment avalés sous la couette, à la sauce lampe-de-poche, ont été empilés dans la brouette orange où j’en ai pris, des bains crasseux à la mousse de tahiti douche ! Alice et le Lapin blanc arrivent enfin, en retard comme d’habitude, alors que les carottes sont presque cuites. C’est Patrick Bruel, bien sûr, qui pleure le plus fort, faut dire qu’on a vécu une belle histoire, lui et moi, un premier amour intense, fugace, torturé, ça laisse des traces, il fredonne d’une voix cassée une chanson dont je vous passerai les détails. On recouvre ensuite la boîte de bolduc, d’iris et de baisers, puis on fait un grand feu de joie par dessus, comme à la Bourgelée. Mimi crache un feu follet. Puis on entame les festivités. Y a de la soupe de cresson et des figolu, le platzcek de Babcia, et du camembert au calva. Papa a reparu sans son filet pour nous apprendre la bachata, pendant que les tantes siphonnent la marquisette. Il n’y en a qu’une qui manque maintenant, toujours la même, et je m’en accommode atrocement, me raccommode sans relâche, avec du joli fil doré. Demain est un autre jour d’été.

Anne-Sophie Dumeige
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27


Je suis revenue dormir à Corbera, dans la chambre d’enfance, celle des premiers souvenirs, la chambre d’avant la mansarde, d’avant le temps où j’étais forcée à la sieste, où allongée sans sommeil rien ne m’échappait, ni la vie autour aux parfums bruns de café et de tabac, ni celle plus intime du dedans, un souvenir de peau sur le drap. La chambre de Corbera avec ses reflets mordorés éclaire toutes les autres chambres, la chambre d’après balayée par le vent iodé, puis encore celle-là en soupente à lucarne et moquette aux boucles neige, celle aux murs lisses où je dessine en douce mes premières histoires sentimentales, celle-là où j’ai fini par rehausser à la gouache les motifs fleuris du papier peint, celles merveilleuses de maisons inconnues où parfois j’allais en vacances, chargées d’un air et de bruits nouveaux. J’ai longtemps partagé mes chambres, mais, dès que tombait l’obscurité du soir et le silence, elles devenaient miennes, m’autorisaient les rêveries, je tombais telle Alice au fonds d’un puits, j’étais Perrine vagabonde au bord des ruisseaux, j’étais Jane Eyre dissimulée derrière le damassé rouge d’un rideau, ou encore cette fille de Brest ruisselante épanouie ravie. Dans mon enfance nous n’allions pas au spectacle, le seul cirque c’était celui que nous improvisions dans les dunes quand durant l’été nous étions rejoints par d’autres gamins en vacances, deux roulades et nous voilà acrobates à la lumière de feux interdits. Me revient aussi le visage de ces deux fillettes aux joues trop rondes et trop rouges qui un jour sont entrées dans notre classe unique à Jullouville, la phrase glissait à voix basse entre les bancs, ce sont des filles de forains, je devinais la frontière entre nous soigneusement entretenue par le mépris de notre institutrice, ça me mettait mal à l’aise. Nous n’avons jamais été à la foire qui devait se tenir dans le coin, et je pouvais les imaginer rentrer le soir dans leurs roulottes en planches de bois aux couleurs vives et fenêtres garnies de rideaux à franges telles que je les voyais illustrées dans mes livres. À Corbera, dans la chambre d’enfance, il n’y a pas de volets, seulement des rideaux verts dont la trame épaisse me fascine et laisse pénétrer les rayons lumineux de phares de voitures qui passent en contrebas dans la rue. Dans les halos les ombres dansent, peut-être les assassins d’Antoine qui font hurler ma grand-mère dans ses cauchemars, ou les fantômes de nos pères disparus. La chambre de Corbera éclaire toutes les autres chambres, et celle où je suis retournée bien plus tard, dans ce dernier appartement de Bastia où ma mère a vécu. De cette chambre on devine le parfum du papier d’Arménie ou d’un cône d’encens au patchouli, je crois bien que la saltimbanque c’est ma mère. Elle reçoit dans cette chambre à tomettes et plafond haut toutes les éplorées de la ville, elle les accueille en hochant doucement la tête pour faire danser les grands anneaux d’or que je lui ai toujours connus, et quand ses ongles laqués tapotent les cartes retournées, j’entends sa voix basse et persuasive qui console, encourage, invente des jours meilleurs. Si durant des années je reste cartésienne, agacée de l’engouement familial pour ses dons de voyance, dédaignant les promesses qu’elle prétend deviner dans les cartes, honteuse de l’argent qu’elle gagne sur le dos des malheureuses, aujourd’hui je regrette de ne pas lui avoir demandé de faire de parler nos morts, de chaque valet elle aurait sans prudence fait surgir la voix d’Antoine, de Louis, ou de Roland, quelles histoires m’auraient-ils rapportées alors ? Dans la chambre de Corbera le jour se lève, on le devine à peine tant la rue est sombre en décembre, j’ouvre la fenêtre et me penche sur la droite, là d’où, mon frère me l’a dit, on saisit la lumière de la rue Crozatier.

Caroline Diaz
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28


Dans la chambre noire, l’étouffant agencement de la jungle, les nœuds des lianes, les regards jaunes tapis dans les plis des tentures, l’appréhension persistante que la nuit noie tout dans une incertitude floue. Ici on fabrique des fantômes, on nourrit des fantasmes, on garde les yeux ouverts, à l’affût. La veilleuse qui fait office de clair de lune s’est éteinte. Un ours, sentinelle, observe la canopée, les énormes feuilles qui forment des masques aux oreilles dentelées et les branches qui enlacent les images qui surgissent. C’est un ursidé commun qui n’a pas froid aux yeux et que n’effraient pas les nuits blanches. L’enfant est à ses côtés, en deuxième ligne. Au-delà des murs, ça cascade, ça grince, ça souffle, ça se distord ; quand soudain un orgue est là, qui épure ses harmonies et emplit l’espace, se substituant aux chuintements embusqués. Sous la porte passent avec lui des cordes, guitares et violoncelles. Puis une femme se déploie, immatérielle et incroyablement voluptueuse. Un chant profond s’enroule aux troncs, fait corps avec eux et traverse, à cœur, le sang et les âmes. Le surgissement subit d’une cathédrale là, au centre des peurs et de l’impénétrable, prend de court l’enfant, l’ours et le foisonnement, faune, flore et créatures hybrides qui rôdent. Là où se tenait un ciel moite et épais s’est formée une croisée d’ogives. Les grands fauves traversent la nef, les singes s’agrippent aux piliers dont ils atteignent le sommet et déjà, passent d’un chapiteau à l’autre, des vitraux sortent des mammifères curieux qui envahissent l’autel. Est-ce musique ou sortilège ? D’un violon givré sort maintenant un filet d’eau.

Elisabeth Saint-Michel
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28 | Les assassins


Tu te prends pour Picasso ? Phrase assassine ! Un carton posé sur le dossier d’une chaise, une boîte de peinture sans doute, des crayons de couleurs peut-être. Il fait beau sur la terrasse, j’ai 7 ans. J’ai décidé de peindre notre maison. Tu te prends pour Picasso ? Je ne sais ce que sont devenus le dessin de ma maison ébauchée, et l’assassin de la naïveté, la spontanéité de l’enfance. Les mots ont manqué pour la réponse. Ceux de la phrase ne se sont jamais effacés. Il y a eu le cahier de catéchisme où nous devions dessiner, représenter le bonheur et le malheur. Une rivière avec un poisson nageant dans l’eau c’est ça le bonheur, le paradis. Le poisson mort sur la rive c’est ça le malheur, l’enfer. Il m’a bien fallu expliquer ma démarche d’artiste. Ne dit-on pas heureux comme un poisson dans l’eau. Je me rappelle les sourires. Les années passent, les voiliers affrontent les vagues sur le carnet d’aquarelles. Si tu avais du talent ça se saurait ! Phrase assassine ! On m’encourage à poursuivre ma carrière c’est évident. Ne pas s’embarrasser des assassins, continuer d’œuvrer pour soi dans son armoire, parler avec Pierre-Auguste, Amédéo, Suzanne, Louis-Mathieu, Max, Kevin Sonia, Rita, Henry, Frida, les laisser m’accompagner, m’encourager, guider ma main sur le papier. Dans le secret de mon armoire je tutoie les habitants bienveillants et je la ferme à clef.

Marie Moscardini
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29 | Couloir 7


Elle regarde son tiroir par terre, au milieu de la pièce. Suzanne s’approche et voit tout autour toujours la pagaille, plein de lits partout, des matelas sous les lits, de la gène partout. Les autres vont et viennent, se mettent à ranger, nettoyer, cuisiner pour le repas, elle ne sait pas comment faire. Elle va aux toilettes chercher le balai, un foutoir pas possible, tout est en l’air, des draps des serpillères, des seaux traînent, le lavabo est sale, la poussière, de la terre même, par terre, elle sort vite.Et tous ces manteaux et parkas, bonnets, elle entend les jeux des enfants déjà midi ? Mais son amie est si vieille, elle n’a plus d’enfants. Elle est encore nounou ? Elle la voit aller et venir, faire tout ce qu’il y a à faire avec tous les enfants. Suzanne est ailleurs, elle regarde mais ne fait pas partie des autres, elle retourne vers le tiroir, pas une armoire entière, juste un tiroir mais en désordre. Elle se retrouve en un instant au-dessus ou au dessous, elle ne sait pas, elle voit mais n’est pas là et examine minutieusement tous ceux-là qui vivent dans de petites tentes minuscules, des gens minuscules ; pas un seul bruit, ils vaquent, c’est juste bleu et blanc et les tentes quelque peu beige très clair. Le tiroir est toujours là, tout au fond le plan de l’appartement juste après la guerre, elle a six ans. Pas envie de retourner là-bas, pas encore, elle y va à reculons. Tous les frères et sœurs enfants, c’est pour ça le tiroir, pas assez de place, un tiroir chacun. Ce n’est pas flagrant, quand on y vit, on n’est pas malheureux, pas de mots, surtout pas trop forts, fermer la porte, pas d’esclandre. Elle rêve qu’elle rêve d’une première scénette de gamins, ahurissant, ils disent la messe, en latin, là dans la grande chambre, ils font tour à tour le prêtre, l’enfant de choeur avec sa clochette, les chanteurs et les fidèles. Elle rêve qu’elle rêve de Roberto Benzi, vers neuf ans, chef d orchestre tout bouclé elle tient des baguettes imaginaires et dirige la symphonie pastorale. Son père vient de sortir du tiroir, soir après soir en travaillant, il écoute surtout des symphonies et c’est un grand miracle, elle entend tous les soirs, au début, un amoncellement de notes assez sombres et incompréhensibles et puis à mesure que le temps passe, une mélodie se distingue, revient plus forte plus tumultueuse, adoucie, tendre, si tendre et puis grondements de nouveau. Elle entend mieux les instruments, le violon, le piano, les trompettes et puis les flûtes. Elle sait à l’avance ce qui va venir, elle vibre avec, découvre les arrangements, le déroulement, le soir juste avant la nuit, ce sera pour la vie. Suzanne s’éloigne du tiroir triste et cafardeuse comme la sixième de Beethoven. Elle l’aimait ce père, elle rêve qu’elle rêve, elle va tout casser, tout recommencer. Pas su l’aider, elle voulait le protéger parce qu’il ne parlait pas, restait trop longtemps au travail, n’allait pas bien quoi. Ce n’était pas le drame, c’était l’usure, la faim ressentie et pas dite, la faim de quoi, pas dite. Le couloir, ce long couloir coudé où elle craignait et avait envie d’entrer, au fond, sur le coté, un cagibi, un débarras interdit, elle y entre prudemment déjà prête à repartir, couloir tortueux, torturé, le père risque d’y être, il est en colère, méfiant avec la mère il s’y cache pour écouter ce qu ’elle peut bien dire aux enfants : il entre comme par effraction chez lui en écoutant aux portes, en surveillant de ne pas faire de bruit pour surprendre qui ? Climat toujours tendu plus ces inepties de confessions où il faut chercher quel péché on a bien pu commettre, introspection, suspicion. Elle rêve qu’elle rêve qu’elle le fait disparaître, trop dur d’aimer et détester à la fois, l’embrouillamini, confusion s’installent, un gouffre pour lui, pour elle, pour la grande fratrie. C’est à cet instant que tourne la procession autour d’eux, les sœurs en cornette, les religieuses tournent en ronde monotone en récitant les litanies. Suzanne n’est pas comme l’homme debout sur sa chaise au bord de la mer, haranguant les gens, elle, elle est dans la foule, isolée comme les autres, tous pareils et elle veut tout faire pour les autres, elle oublie tout d’elle, mais n’oublie pas les autres avec bonheur, avec ardeur, elle est entrée dedans, le petit carnet bleu l’accompagne, c’est écrit tellement petit, elle ne peut plus le lire, elle y a tellement cru ! Une folie ! Une utopie d’enfance, l’amour absolu de Dieu, elle pour lui. Le quadrilatère sédentaire encadré avance vers la mer et pataugera longtemps, on y trouve l’oncle curé, vicaire plutôt, il voulait rester simple, avec les gens, il s’est sauvé et s’est marié, on y trouve le père, lui aussi mis au petit puis au grand séminaire, pensionnaire. Lui, elle, tous sont les enfants morts qu’ils portent sur leur dos, des enfants tellement lourds qui pèseront trop longtemps. C’est chez les sœurs pourtant mais malgré elles qu’elle touchera la beauté, dans cette immense salle carrelée, noir et blanc, où plusieurs classes jouent les jours de pluie pour la récréation, il y a une audition : Une élève inscrite au conservatoire a un moment dédié, le grand piano à queue noir est au milieu de la salle, et elle vient s’asseoir et joue longtemps il lui semble, un instant de magie soudain, elle y pensera toute sa vie. L’enfant souvent la convoque, c’est bizarre de désirer le ciel et la sainteté et d’être autant engluée, pourquoi si docile et pourquoi pas de mots ? Suzanne ne veut pas parler à ses morts, ne pas y penser, elle veut l’oublier sa baraque de foire, les oublier tous. On ne l’a pas vu venir, mais Suzanne, l’autre, la tante, surgit avec son violon et joue devant tous, la soif est un peu étanchée, elle est si vivante, si enjouée, on peut donc jouer soi-même, redonner vie à toutes ces notes écrites ? Et puis sa fille apporte des photos, elle est en tutu et on regarde avec avidité, elle les a amenés ses chaussons, oui je monte sur scène, bien sur et on se prépare longtemps, au début on a mal aux pieds il faut mettre du coton tellement ça fait mal, une porte s’ouvre sur le merveilleux. Du tiroir sort encore un couple ,ils sont dans la cuisine, elle termine la vaisselle, lui prépare des planches pour une étagère, ils chantent ensemble les vieilles chansons de Théodore Botrel, ou « la veuve joyeuse » opérette de Franz Lehâr et à deux voies, « l’heure exquise qui nous guide lentement, la tendresse, la caresse du moment.. » Ces chansons, lentement lui reviennent de si loin. Suzanne rêve qu’elle rêve qu’elle est sur la route, tout autour d’elle une foule de gens avancent, certains-e-s ont des valises, d’autres de gros sacs, enfin d’autres encore n’ont rien dans les mains, ils-elles avancent sans mot, tous des éclopé-e-s, des paumé-e-s, des perdu-e-s.

Simone Wambeke
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30 (竹)


L’armoire m’explose à la figure, soufflée par un cri : ma femme s’est enfermée dans le réduit d’un petit bar quelque part sur l’île de Miyako et hurle, hurle, elle porte son viol sur le dos, moi spectateur impuissant de l’enfance assassinée, voir cela et ne rien pouvoir faire, impossible de monter sur cette scène, ce qui jaillit du réduit nous dépasse infiniment et nous écrase, une approximation du mal, cri signe organique, les idéogrammes sont ténébreux et nous expulsent de la langue des hommes, seuls les corps parlent, le barman compatissant saisit-il la situation ? il me tend un verre d’alcool fort, devant nos corps sémaphores de la plus abjecte angoisse, des plus vils agissements humains, la folie se hurle, elle se danse aussi en plein hall d’aéroport de Miyako, c’est un flamenco noir et histrionique, rien du derviche, hall-scène improvisée, je suis saisi par son corps en danse qui retourne comme un gant la réalité, je ne peux dire aux spectateurs-voyageurs de quoi il retourne vraiment : elle danse pour me montrer ce qu’elle pense être sa laideur, sa noirceur, l’oeil allumé d’une flamme mauvaise, elle me regarde moi, soudain complice d’une horreur qui m’échappe, mais protégé encore par la grâce même de la danseuse, par ce fil ténu qui la retient de sombrer totalement, à moins qu’elle n’ait déjà sombré ? drugs ? me demande un flic, pointant d’un coup de menton le spectacle qu’elle donne, bizarrement hilare, comment dit-on « folle, ma femme est folle » en japonais ? Je vis au Japon et pratique le butô, quand un jour la sourcilleuse police tokyoïte vient nous déloger fermement, les autres danseurs et moi, de la galerie commerciale que nous avons investie d’une lente, patiente et inquiétante occupation, conscients de notre gravité, boules d’espace concentrées, corps en fusion-fission, faisant disparaitre la galerie, comme dans le studio des senseï à Yokohama, je danse (et c’est) l’éblouissement d’une présence inouïe, Fleur de l’univers, je danse l’eau, je danse le charbon de ma ville natale, je descends sous terre et renais en scorie nouvelle du Pays Noir, je suis bambou 竹, je suis l’énergie de mille soleils entre les mains et deviens quelques secondes le centre d’un univers, c’est bien assez pour vivre dix ans de plus, cela va rhizomer jusqu’à aujourd’hui, j’étais voisin d’une bambouseraie, je ne veux pas faire admirer ma danse, seulement la trouver, ma façon de vivre poétiquement, de sortir de la cave que j’occupais enfant à assembler des maquettes militaires, pour les mettre en scène de la façon la plus réaliste possible, Pantagruel jouant de bois, de plâtre, de liège et de lichen pour donner un monde à de petits bonshommes figés dans une posture martiale, minuscules démiurgies naissant de mes doigts, éclairés par le froid soleil d’un néon zénithal, plus tard des tableaux faits de clous reliés entre eux par du fil de coton pour re-présenter un voilier ou une abstraction à la George Mathieu, tout pour faire signe au père taiseux, qui s’amuse pourtant avec nous à faire naître un monde ferroviaire au 1/87è à coups de tunnels, de gares et de signaux sonores ou lumineux, le modélisme semble être un atavisme, le grand-père, le père, le fils, le fils petit homme qui dessine, qui peine encore à restituer les proportions exactes de ce qu’il copie, mais qui cadastre les étendues blanches et les repeuple, impressionné par une reproduction de Lucky Luke faite par son père sur une feuille punaisée à l’étagère en bois divisant l’espace de la chambre, peut-être dessiner c’est être avec lui, le taiseux, répéter les gestes de l’aruspice dans un ciel de papier, le signe est dans le sang, tracer les périmètres d’un monde simple où les aspérités de l’extérieur sont délicatement ébarbées dans l’humble office du copiste et de l’enlumineur, je voulais toujours lui faire admirer mes œuvres.

Bruno Lecat
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31 | L’automate de l’Esplanade


Sur le palimpseste de mon cerveau j’ai trouvé endormies ce matin deux petites chaussures en toile bleue agrippées aux deux pédales d’un cheval à trois roues et siège de fer. Je les ai réveillées. Elles s’agitent dans une rotation rapide, le cheval fend l’air, le parcours est intense, la fillette aux cheveux courts s’éloigne et puis revient en sueur. Un verre de limonade. Frénésie de se rapprocher du manège qui l’attend. L’Esplanade alors nommée de la Comédie en est le territoire ombragé de quatre rangées de hauts platanes. Elle a cinq ans et durant toute une année elle fréquente un manège situé tout au bout de cet espace en direction du théâtre. Elle s’y précipite toujours en courant et choisit sans jamais hésiter le même élément, une barque voguant légèrement sur une mer imaginaire et calme, offrant deux places libres. Sur la troisième, en majesté, posé sur un siège de velours rouge, un automate androïde, jeune fille au visage de porcelaine, cheveux blonds, yeux bleus, lèvres fines carmin, vêtue d’une longue robe de velours bleu parcourue de fils dorés et argentés, la fillette dit — c’est les rayons du soleil et de la lune ; la poupée a un visage impassible et souriant, un sourire doux, sa tête tourne à gauche et à droite, son buste se penche légèrement en avant, ses bras remuent un vers le haut, l’autre vers le bas. Interdiction de la toucher, mais un jour elle se risqua à le faire, elle lui caressa une main et ses longs cheveux, puis elle releva un pan de sa robe, déception paralysante, les jambes n’étaient faites que de tiges de fer très rigides prolongées par de minuscules chaussures de porcelaine, elle eut envie de crier de douleur en découvrant ce qu’elle considérait comme des mutilations insupportables et s’étonna du sourire persistant sur le visage. Pouvait-on vivre ainsi ? La nuit il lui arrivait de rêver à la poupée automate, d’échanger avec elle mots, rires, chants. Au réveil elle ressentait alors comme un souffle qui passait entre elles. Parfois le forain oubliait de mettre son automate en route, alors elle protestait, pleurait ; parfois aussi à son arrivée il lui disait — ton amie t’attend. Ah oui c’était la sienne et elle ne souhaitait pas vraiment la partager. Elle ne s’occupait jamais du fameux pompon qu’il fallait attraper, ses parents ne comprenaient pas ce désintérêt permanent et essayaient de la stimuler pour enfin entrer dans la compétition. En vérité elle restait là tout près de la poupée-automate et hors du temps. Douce mise à l’écart du monde quelques instants. Les jours fastes elle pouvait faire plusieurs tours à la suite et avait le temps d’engager un dialogue imaginaire. Tout juste avant de venir au manège, choix constant, elle se lançait dans une course avec d’autres enfants dans le véhicule à pédales. Là elle avait l’impression de prendre des forces, de se mettre en condition, de retarder le moment où elle rejoindrait le manège. Quand elle arrivait et que la place était occupée elle ronchonnait, cette place était pour elle ! Seul un jour, elle regarda avec curiosité un petit garçon de son âge troublé comme elle par l’automate. Leurs regards se croisèrent. Le lendemain elle le revit et ils firent la course à cheval puis ils se sentirent unis pour la vie, ils en firent le serment devant l’automate. Il avait de petits yeux bleus très brillants comme ceux de la poupée. Elle s’en souvient toujours. Quand ils se retrouvaient ils s’asseyaient côte à côte dans le bateau de bois face à l’automate. Pourrait-on vivre longtemps ainsi ? Partir, voguer, traverser les mers, découvrir des pays inconnus ? Un rêve récurrent l’habitait, l’enlèvement de l’automate avec son cheval à pédales et la complicité du petit garçon. Malgré les obstacles elle parvenait toujours à ses fins ; une fois pourtant elle eut une vision tragique, la poupée était recouverte d’un linceul, elle le soulevait et était horrifiée de voir la robe déchirée et la révélation de tous les mécanismes d’horlogerie compliqués et d’apparence inhumaine ; elle remettait le linceul et pleurait. Le matin elle voulut se précipiter sur l’Esplanade pour vérifier la présence de l’automate, sa mère accepta. Le manège ne tournait pas encore. Elle chercha partout, l’automate ne s’y trouvait pas. Il avait été volé dans la nuit. Flot de larmes. Elle se disait que sa poupée automate était plus vivante pour elle que certaines petites filles qu’elle croisait tous les jours à l’école. Il fallut beaucoup de temps pour s’en remettre. Elle apprit par le journal régional que l’automate avait en fait beaucoup de valeur car il était fort ancien et le forain l’ignorait. Les couches de souvenirs aujourd’hui sollicitées révèlent l’inscription profonde de ce manège dans ma mémoire à la manière d’une petite scène de théâtre, portée sur le dos comme un escargot, transparent, invisible mais toujours présent. Mélange de vie, de réalité et de facticité. Présence toujours ressentie dans certaines représentations théâtrales. La poupée automate sourit dans un petit coin du plateau, se faufile dans les coulisses, et ose même parfois se confondre avec une actrice. Expérience vécue à plusieurs reprises dans le théâtre d’Ariane Mnouchkine. Saisissant dans Tambours sur la digue où les acteurs jouent le rôle de marionnettes. Sens inversé. Et de manière violente, macabre, dans la Classe morte de Kantor où chaque acteur porte sur son dos un mannequin, image de leur enfance. Quand le rideau tombera sur la dernière scène, la fin inéluctable, le pourrissement vital ou le nuage de cendres, l’automate alors inanimé aura peut-être disparu aussi, rouages cassés, tissus flétris déchirés ou mangés par les mites. Seules demeureront peut-être une énergie, des vibrations qui se réenchanteront.

Huguette Albernhe
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32


Ce serait comme une folle tendresse clouée aux volets du temps. Il y avait les livres d’histoire de l’école primaire, dont les illustrations attiraient le regard ; ce n’était pourtant que de simples dessins sans grande valeur artistique, des vignettes de représentation d’une guerre, d’un royaume, des portraits, des costumes. Mais c’est encore le lieu où le songe s’est repu. Une iconographie de pacotille où s’entassaient pêle-mêle des chevaliers, Bernard Palissy brûlant ses meubles, Saint Louis sous son chêne, un château du Moyen âge ou de la Renaissance… Plus tard de petites photos en noir et blanc me seront angles d’approche pour découvrir monuments scuptures ou peintures. Sans parler des timbres de tous pays que je collectionnais et scrutais avec la plus grande attention. Des vignettes, des miniatures d’où s’échappe l’écheveau du visible. Il suffisait d’un tiroir où cacher ces images de rien, ou d’ une vieille boîte en carton posée sur une étagère que nul n’aurait l’envie d’ouvrir. Plus tard s’y entasseront des cartes postales glanées ici ou là, conservées comme des trésors, jamais jetées, roman d’un monde imaginaire, de la texture d’un temps. Des images découpées dans des journaux ou magazines qui trainaient à la maison. On trouvait aussi dans les papeteries, me semble-t-il, des images à coller pour illustrer ses cahiers. Puis des peintures, enfin des reproductions miniatures de grands peintres, une manière de musée avant même d’y avoir mis un jour les pieds. J’effeuillais tout cela comme on se plonge dans un récit sans rien savoir de celui qui l’avait produit. Mon premier Van Gogh fut découvert ainsi dans une revue, abandonnée, dont j’ai découpé l’illustration ; c’était une roulotte de bohémiens, où j’avais sans doute projeté des rêves d’évasion, et la surprise bien plus tard de voir ce tableau dans sa matérialité dans une salle du musée d’Orsay sans doute. Et l’émotion de se dire que c’était une présence diffuse malgré l’opacité du temps. Ces petits bouts de pas grand chose, entassés dans leur boite à chaussures, ces ombres d’un passé , comme une trame de soi. Sans éducation picturale, sans connaissance autre que celles de ses vignettes de mauvais papier, j’acheèterai plus tard des formats un peu plus grands, qui ne dépassaient pas le A4, que je punaisais au-dessus de mon bureau. L’humanité démunie d’une peinture d’un clown de Georges Rouault a donc longtemps fait office de miroir : il est en noir et blanc et appartient à la série du Miserere. Le visage est penché, comme plus tard je découvrirai le mien souvent penché sur les photogaphies d’enfance. Il émerge d’un fond gris, un oeil rond et l’autre ovale, la bouche serrée ; il est enfermé dans ce carcan d’être à qui on ne fera plus rien croire. Je fixe à nouveau ce visage, sûre d’y retrouver mes traits. Il est un peu comme l’ombre portée de qui je fus en ces années-là. Un jour, à Beaubourg, les larmes face à tous les tableaux de ce peintre, à tous ces miroirs qui m’étaient offerts. Dans un cadre serré, clowns, Pierrots, écuyères, saltimbanques , tout un monde où se dessine la tristesse de ces amuseurs publics. Insensiblement, ces vignettes, cartes ou autres parcelles de papier devinrent plus abstraites : des représentations d’écorces, de dentelles, de pierres, des gouttes d’eau, des détails de vitraux dont la contemplation me servait de viatique. Plus tard encore, je me pris de passion pour la photographie, m’emprisonnant dans des gouttes d’eau, scrutant des traces sur le sable, me recroquevillant dans des reflets, cherchant toujours le plus insignifiant : le détail d’un mur, d’un arbre, d’un caillou ou d’une tache de rouille… Des ombres aussi, ces étoffes sans consistance que l’on tente de palper. Point de grand panorama, de montagnes majestueuses ou de foules joyeuses, mais toujours l’infime, le petit, le presque rien, le frôlement d’une trace, comme le bois flotté d’une épave.

Solange Vissac
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33 | La machine infernale


L’ascenseur s’ouvre. Gueule béante sur une lumière éblouissante. Il attend. Il veut manger. Il a faim. L’idée que c’est un piège. Mais comment aller plus haut autrement ? On ne peut ni monter ni descendre ici, pas d’escaliers entre ces murs en carton. Comment suis-je arrivée là d’ailleurs ? Il me semble avoir gravi des marches, mais ne s’enfonçaient-elles pas à un moment, mesquinement, subrepticement ? Tiens, cet instant où je suivais le Prologue par exemple… J’entre dans l’ascenseur. La porte va pour se refermer quand un individu se faufile, ou se rue plutôt, cogne dans le métal, le fait trembler dangereusement. Cette caisse dans laquelle je suis perchée, à combien de mètres gît-elle au-dessus, en-dessous de la terre ? Se raccrocher au monde normal, ramasser contre soi son sang-froid et ses affaires, les serrer un peu plus fort. Mon sac, avec ses maigres effets. En imaginant son contenu, tandis que la porte se referme, que le bestiau se stabilise et stoppe peu à peu ses oscillations, je fais mentalement le compte de mes affaires. Le tour de la question comme ils disent, ceux qui pensent avoir tout cerné, caressé les contours, pris dans leurs mains, à pleines poignées, avant de jeter la conscience tranquille. Nul doute, nulle brume autour de leur tête. Moi j’ai la brume, parce que j’ai oublié des choses, mon sac n’est pas plein. Mon portefeuille, oui, il semble là, mais j’ai l’inquiétante sensation qu’il s’est vidé ces derniers temps, ça s’est fait sans que j’en prenne conscience, d’abord ma carte d’identité, c’est vrai tiens, je l’ai perdue, je me l’étais déjà dit, il y a combien, un mois peut-être, je l’ai égarée, mais je ne voulais pas le voir, maintenant il serait temps d’établir le fait. Il est bien vide ce portefeuille, je ne le sens pas au travers du cuir. Il n’y a pas que la carte d’identité qui manque on dirait. Un stylo, oui, je suis sûre d’en avoir pris un, mais fonctionne-t-il encore, après ce jour où il a pris la pluie, ce jour de course là-bas dans le bois ? Le bouton du 42ème étage s’allume, en plus du mien, le 43 bis. Ce doit être le nouveau venu qui a appuyé. Bis, pourquoi bis ? L’ascenseur suit-il plusieurs trajectoires, y-a-t-il un embranchement ? Le nouveau souffle comme un bœuf, cou rouge, il a sûrement les veines saillantes. Il penche la tête en avant, résigné, et attend comme un sprinter l’ouverture des portes. Son esprit est ailleurs, il est déjà là-haut, dans les salles d’occupation. A quoi ils s’occupent ici ? L’ascenseur monte gentiment, sans accroc il glisse, comme une bulle s’élève, c’est merveilleux, nager dans la normalité, quand non, fallait que ça déraille, c’était sûr que ça déraillerait. Un grand boom au-dessus qui me fait rentrer le cou dans le veston. Ça continue de monter, ça n’en finit pas de monter, combien de temps pour monter ces 43 étages, et qu’est-ce qu’il y a au-dessus qui va s’écraser contre le mur du haut ? Je serre plus fort mes effets, qui semblent maigrir sous mes doigts, y jette un œil, mais c’est donc vrai, je ne vois pas de portefeuilles, à peine le temps de le constater que le responsable du barouf se dénonce. Un nain ouvre une trappe au-dessus et s’engouffre dans l’espace réduit. Alors qu’il semblait si petit quand il a pointé sa tête dans l’encadrement de la trappe, se faufilant, se trémoussant, agile, et qu’il a semblé encore plus se rétrécir quand il a passé cette trappe, finissant comme une tête d’épingle qu’on aurait peur de perdre, il grossit maintenant, à mesure qu’il s’engouffre dans l’ascenseur et aussitôt se déploie comme une soupe réhydratée, venant emplir l’espace vacant, l’occuper. Il nous plaque le rougeaud et moi contre les parois métalliques, froides contre mon cou, froides contre mes mains bientôt plaquées elles-aussi. L’ectoplasme se répand pour adhérer aux parois, je me retrouve sous un de ses bourrelets, il sent le fauve. Un regard plein d’espoir vers le haut me brise, il n’y a même pas d’air sous les lumières halogènes qui brûlent ses cheveux, qui rougeoient, va-t-il flamber maintenant et mettre le feu à notre 2 mètres cubes ? Il étire encore son cou massif et graisseux. Mon sac écrasé contre ma poitrine accuse le vide. Il n’y a rien dedans. Affolement. Et je n’ai rien mangé. Comment sortir d’ici ? Le nain, qui s’était calmé un instant, alors qu’il avait trouvé un équilibre, l’expansion à son acmé, le bien-être parfait, se remet à s’agiter. Il lisse mollement son veston, l’époussette d’un geste de matrone laiteuse, écrasant mes côtes de ses coudes, me faisant émettre un couinement. Il commence à se retourner, écrase mon visage contre sa ceinture, et une fois face à moi, de son œil vitreux, ne me regarde pas, il ne semble même pas me voir. Il fouille l’espace libre des yeux. D’un geste lent, gluant comme de la gelée, il se colle à une paroi, s’appuie surs les rambardes et entreprend d’examiner de son corps toutes les surfaces. Je continue de me plaquer au mur, inquiète de sa potentielle chute, qui nous écraserait et ferait de cette machine volante un tombeau. L’autre individu est toujours sous apnée, il n’a pas bougé, la tête résignée. Je commence à étouffer, quand la porte s’ébranle enfin, faisant naître un fol espoir, même si nous ne sommes qu’au 39. Ses deux battants se décollent lentement, millimètre de caoutchouc par millimètre, dans un bruit de succion, et d’un coup un merveilleux blop clame la rupture, la libération. Bruit de ferraille, les deux battants s’écartent brusquement pour se stabiliser à nouveau à 1 millimètre. Une fine fente apparaît. Je demande avec autorité au nain de se pousser, du ton de celle qui ne se laisse pas faire. Le nain rampe, déplace sa lourde masse vers la porte et la bloque. Je parviens à glisser ma main vers cette porte, derrière son dos, je l’atteins, m’y accrochant pour la tirer. Fortuitement mes doigts glissent dans l’interstice, butent sur une surface dure et l’inspectent. Du béton. L’ascenseur s’est ouvert sur un mur. Je commence à suer, à sentir un poids énorme m’appuyer sur les épaules, je ferme les yeux pour oublier. Un court instant car un vent d’air frais me réveille et mes yeux s’ouvrent la steppe, un paysage désertique et sans fin. Un cavalier mongol, cheval ruant, crinière dansante, se lance dans mon réduit et y fait une démonstration au fouet. Je me jette au sol et me mets immédiatement en boule pour protéger ma tête des coups de sabots. Ca ne dure que le temps de monter un étage, ou bien 5, qu’ai-je compris à cet ascenseur après tout, quelle logique ? La porte se ferme furtivement, à la vitesse éclair, à peine le temps de voir le cheval partir qu’elle est close. Un rêve ? L’ascenseur réenclenche sa laborieuse mécanique qui brinqueballe en gémissant. En inspectant le lieu du regard, je ne vois que du vide entre moi et le rougeaud. Je respire, on retouche du doigt la normalité, jusqu’au moment où, surprise, je découvre dans un coin, à ma gauche, ma mère. Elle coud, se retourne vivement, son œil d’aigle a une proie en tête, une bonne idée, le but à suivre. Elle fait sûrement des choses, mais je ne les vois pas, je ne vois que son œil et sa bonne idée. Je la crois, j’ai foi, une confiance aveugle, je la suis, c’est sûr qu’elle a une bonne idée, qu’il faut la suivre. Le bouton du haut indique 40ème étage. Donc il y a une logique et je serai bientôt arrivée. La porte s’ouvre alors, ce n’était pas prévu. Personne ne semble l’avoir appelé, ni ma mère ni quelqu’un d’autre, mais il s’ouvre comme si c’était comme ça, et la mère sort, comme ça. Elle est toute petite, je vois à peine sa forme, une boule peut-être et sur ma rétine il y a son œil toujours actif, chasseur, une bonne idée en tête, c’est sûr. Elle disparaît, je ressens une pointe de nostalgie, un manque. La porte s’est déjà refermée que je me retrouve seule dans cet espace froid, murs gelés, lumière glaciale, plancher en faux lino pâle et décollé sur les bords. Une matérialité qui rassure, ce bout de lino auquel se raccrocher. D’autres s’y sont-ils accroché pour de vrai avant moi ? Je pense à ceux qui sont morts dans cette cage, qui emmène où ? Dans un cachot, un précipice sans fin, un espace infini où nous mourions de ne rencontrer personne, d’ennui, perdus de tous ? La réflexion ne dure pas. Ici on ne réfléchit pas. 2 étages, longs, défilent encore, on est presque au 42ème quand un décollement au plafond se fait entendre. J’ose un coup d’œil, cou renfoncé au cas ou, et aperçois un bout de papier peint qui se décolle. Il se détache, blanc, beige plutôt. Il se déchire et pend lamentablement, vers le sol. Je le tire d’un coup sec pour en finir, quelle mauvaise scène de cinéma vraiment, quand essayant de le lâcher, lui ne me lâche pas, une paume répond à la mienne. Et au bout, le papier se redresse, se stabilise sur son tranchant, ma main toujours cadenassée. Peur qu’elle me coupe si je la retire. Monsieur Papier me regarde, de son œil du fond des abysses, il murmure comme une baleine. Son sourire de raie est remonté sur les côtés, comme étiré par un coup de cutter ironique, Joker sans rouge à lèvres. Le clown triste pousse son interminable et rauque râle, dont l’écho long s’insinue dans ma chair pour aller mourir dans mes os, comme ce maudit crachin qui m’a élevée. Tirer toujours plus haut pour aller chercher la lumière, c’est comme ça qu’on fait quand on naît sous la pluie. Il rampe vers la paroi, s’y colle comme avant lui le nain, remonte au plafond, et s’y fond à nouveau avant de disparaître totalement. L’effet caméléon est trop parfait, je ne le distingue même plus, ça m’inquiète. 42ème. Le rougeaud est aspiré dehors. Même pas le temps de voir son visage. Volatilisé. Aucune trace de lui quand la porte se resserre. TENIR DEBOUT, Tenir encore 1 étage. Le dernier pas avant d’en finir. Le plus dur ? 43bis, la porte frémit un instant et s’ouvre, lentement, ménageant son effet, sûre de son effet. Et derrière apparaît le vide.

Séverine Correyeur
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34


La chambre, quatuor pour un lit un fauteuil et deux danseurs. Le lit est un lit en ferraille trouvé dans les profondeurs de la campagne de l’Orne dans un bâtiment abandonné en ruine, un ancien orphelinat. On l’a ramené dans le coffre de la voiture après l’avoir démonté. Il a fallu acheter un matelas, on ne pouvait raisonnablement pas utiliser le matelas d’origine une loque puante et tachée. Le Voltaire, on l’a trouvé dans un vide-greniers, le rouge de son velours m’a attiré comme un phare et j’ai cédé à son appel. Je n’ai pas compris immédiatement pourquoi ce devait être ce fauteuil là. Le lit comme le fauteuil ont dû être renforcé par un technicien afin de supporter les mouvements des danseurs. Le lit et le fauteuil sont maintenant posés sur la scène, éclairés par les lumières de service. Ils n’ont pas encore trouvé leurs places définitives. La recherche commence avec le fauteuil. On tourne autour, on l’observe, on ne se connait pas mais il a pour moi comme un air de familiarité. Il reste immobile tandis que je l’approche, pas un frémissement mais une invitation muette, ses bras ouverts à moi. Rencontre. Contact. Mes doigts se promènent sur les boiseries, sur le velours, sur les clous de laiton, j’en éprouve les textures, les résistances, la chaleur. Je frotte mon dos sur le dossier. Doux. Agréable. Lentement, je me mets en mouvement, je l’épouse de mon corps, il frissonne, ses attaches grincent. Il me répond. J’explore sa géométrie, les espaces qu’il m’offre, je me glisse dedans. Le corps tout entier, pas seulement les mains, le corps tout entier pour faire corps. On s’y frotte, on s’en habille comme d’un vêtement trop amidonné, on le porte. En équilibre, posé à l’envers sur la tête, me voilà affublé d’un étrange couvre-chef. L’assise enveloppe mon crâne, le poids écrase mes cheveux, mes pieds se lèvent l’un après l’autre. Marche de fildefériste. Ne pas rompre l’équilibre. Corps sous corps. Un seul corps : l’homme à la tête de fauteuil. Je marche, ce n’est pas la même marche, différente, précieuse et digne, la nuque qui supporte tout le poids se raidit. Je danse, ce n’est pas la même danse, mon centre de gravité a changé, plus haut, dans le torse, les bras tendus comme un funambule. Etrange procession solitaire autour d’un lit de fer. Mes bras se glissent dans l’ouverture des accoudoirs, l’assise glisse sur ma nuque, le fauteuil s’enfonce en moi, je me courbe comme un vieil homme. Les rectitudes du fauteuil imposent les courbes, mes jambes fléchissent. De haut dignitaire, me voici devenir vieillard arthritique écrasé par le poids des ans. Le fauteuil me plonge dans mon avenir, dans mon passé. Un Voltaire rouge dans la salle à manger face à la télévision. Je la revois dans sa robe blouse bleue aux impressions délavées, son gilet de laine du même gris que ses cheveux qu’elle avait soin de recolorer chez le coiffeur pour éliminer les vilaines mèches jaunes. Son coude sur l’accoudoir et son menton posé sur sa main ouverte, endormie, sa poitrine battant larghetto. Jamais elle n’a pu regarder en entier un épisode des « feux de l’amour », toujours le sommeil la prenait dans ses langes et la laissait un peu surprise peu avant le début du générique. Et moi, j’avais la délicate mission de lui raconter les palpitantes péripéties des Chancelor et des Abbott. Plus de douze mille épisodes à ce jour. Elle aurait pu regarder le feuilleton encore longtemps. Qui lui racontait les épisodes quand je n’étais pas là ? Parce que je ne lui rendais pas visite si souvent à cause des heures de route. C’est le même fauteuil qui est maintenant enchâssé à moi, m’enveloppe et meurtri la chair fragile. Je transpire et je peine, qu’importe puisque ses ailes m’effleurent. Je ne cherche rien d’autre que faire corps. C’est une rencontre, une expérience. On ne sait pas où ça mène, on ne sait pas ce qu’on va garder de cette danse naissante, ce qui va s’oublier d’un jour à l’autre. C’est la danse et la conscience se replie sur elle-même. Se dégager de toute idée, de toute influence esthétique et surtout ne pas se demander ce que ça donne à voir. Ce qui compte, ce sont les sensations dans les muscles, dans les tendons, dans les articulations, dans la chair. Ça s’imprime, ça s’incorpore, ça s’enfonce, ça fait trace dans la mémoire du corps. Le soir, en prenant sa douche, on se découvre des ecchymoses, des abrasions. Ça fait mal au corps et ce n’est pas grand-chose parce qu’on était en état de communion ailleurs plus tout à fait de ce monde dans un état de parfaite ouverture de présence à soi. Habité. Au deuxième jour, on se réveille avec des courbatures, des douleurs. Déjà le corps a changé. On n’a qu’une envie : y retourner. Le lit et le fauteuil n’ont pas bougé, on les retrouve dans la lumière un peu blafarde de la scène. Se sont-ils rapprochés pendant la nuit ? Se sont-ils racontés d’intimes secrets ? On aimerait savoir alors on s’allonge, on ferme les yeux, on écoute s’il reste dans l’air quelques bribes de leur conversation. Puis on entre en soi, on s’étire, on déverrouille chaque muscle, chaque articulation, on se met en mouvement avec précaution, on cherche ce qui a changé, ce qui appelle à l’étirement. C’est le rituel du danseur, une petite cérémonie qu’on célèbre seul. On se défait de ses oripeaux pour entrer dans sa peau. C’est une autre présence à soi, on glisse sa conscience dans chaque vertèbre et dans chaque fibre musculaire qui y est attachée, on étire sa conscience à son bassin, à ses jambes, on déplie les orteils un à un, on étend ses bras, ses mains, ses doigts, on rampe au sol comme un nourrisson. On se redécouvre dans une succession de mouvements, de tensions et de relâchements qui s’enchainent sans aucune discontinuité, à peine quelques suspensions. On s’éveille à soi. Imperceptiblement, sans qu’on en avoir fait le projet, on se rapproche du fauteuil, on gravite autour de sa masse immobile en cercle concentrique. Contact. On effleure ses bois, ses bras, ses pieds, le velours soyeux, on l’enveloppe, on le saisit. Le fauteuil frémit. Réponds. Et sans l’avoir décidé, juste parce qu’il y a cet espace offert, la tête vient s’enfoncer dans l’assise et on se retrouve à l’envers cul par-dessus tête. Une autre vision du monde à hauteur de bassin mais inversé : le sol au plafond et le plafond au sol. Le sang afflue dans la tête, les jambes s’agitent doucement comme des algues. Regarder le monde de derrière à l’envers. Un regard à 360 degrés, en trois dimensions, sphérique. Ensuite on se laisse couler toujours à l’envers, on dégouline sur le sol, liquide ectoplasmique, projeté à l’envers de soi. On ferme les yeux. Regard tourné vers l’intérieur. On reste là comme saisit par ce qui s’est emparé de soi par un simple retournement. Une subtile opération interne et on regarde l’avenir à l’envers. Mémé dans son fauteuil, endormie, évanouie du monde, disparue et réapparue. Ça fait tellement longtemps qu’on ne l’avait pas vu aussi nettement. Mieux qu’un souvenir. Un fantôme. On voudrait étendre la main, la toucher, l’enlacer et claquer une bise sonore sur ses joues. On a peur qu’elle disparaisse, qu’elle se dilue à nouveau dans la mémoire. Alors on avance la main pour toucher son bras, sa peau douce et parcheminée. On hésite. Le désir est si fort. Contact avec le velours de sa peau. Ça fait tellement de bien. Alors on s’assoit entre ses bras comme quand on était tout petit, lové, jambes repliées, les mains posées sur les accoudoirs.

Christophe Ly
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35 | Ce qui reste de l’homme au visage découpé


Il y a ces deux mémoires souvent liées parfois détachées d’elles-mêmes, celle de l’enfance perdue dans des brides de séquences intemporelles et celle incertaine de l’adulte prisonnière d’un flux d’images confuses. On peut se demander dans quelle mesure leur croisement ne fait pas émerger d’autres histoires, se dessiner d’autres parcours. Peut-être que dans cet écart impossible à estimer, existe-t-il un ailleurs surprenant où se mêlent les imperfections du temps passé, les distorsions de l’espace présent et quelque part —à la lisière d’un lieu incertain, enfin offert au regard, à la trace du souvenir, celui qui se rapprocherait d’un horizon familier ébauché à l’encre violette — l’histoire que raconte la photographie déposée sur la table de nuit de la maison aux volets verts. Ici, l’image est si lointaine au présent qu’elle déborde sur le passé. Elle a subi quelques dommages, mais pas de ceux qu’on imagine. En 1938, le 19 mai, date qui figure au dos de la photo, on peut penser que le message envoyé était limpide, la scène représentait un couple adossé à la tête d’un lit, un oreiller callé derrière son dos, elle tenait un nourrisson brailleur et lui encerclait de ses deux bras sa famille, un jeune enfant assis sur ses genoux. Il y a quelque chose d’intime à ce moment dépourvu d’artifice, on le regarde et on comprend sa justification, l’importance du geste qui le révèle, celui du doigt exercé sur le déclencheur. Je me souviens de l’impact dans ma mémoire du sourire radieux de Marguerite pour avoir tenu à différentes époques ce cliché de mes doigts fouineurs. J’aimais retrouver cette image dans la boîte à chaussures rangée dans le tiroir du buffet, ces dizaines de photographies, un empilement de traces d’un passé que je n’avais pas vécu et qui pourtant me parlait. Même si ce souvenir représentait une scène banale qui serait plus tard prisonnière d’un cadre en bois sculpté, elle évoquait pour moi le début de leur histoire à quatre, celle de mes grands-parents et leurs deux fils, elle serait aussi le déclencheur, sans que j’en ai conscience, de ma passion pour l’art de photographier le monde qui m’entoure, d’y trouver une réponse ou du moins d’y travailler. C’est en 1994 que j’ai retrouvé un double de cette photographie parmi les souvenirs privés du filleul de guerre de Marguerite. Dans cette représentation aux dégradés de gris fanés, on avait découpé dans la tessiture du papier glacé, peut-être à l’aide d’un ciseau de broderie ou d’une pointe acérée, le visage de l’homme. André n’avait pas survécu à sa représentation. Depuis, chaque balayage de mon regard sur la photo se heurte à l’absence, au sens caché de cette démarche définitive. Ce qu’on peut imaginer d’un tel geste sans doute sans équivoque est multiple. Accepter ce qu’il montre ou plutôt ce qu’il a ôté à la vue, c’est donner une chance à une forme d’interprétation de cet acte. Aujourd’hui, il n’y a plus personne pour donner un sens à cette mystérieuse censure, je reste condamnée à poursuivre ma quête dans le doute, à lister des options aussi multiples et éloignées les unes des autres, à déchiffrer le rien. Pourtant, de cette démarche aux frontières de l’acte créatif ne persiste qu’une véritable version d’un sentiment sans doute contrarié, un esprit peut-être froissé, un réel à jamais inaccessible. Le temps a glissé sur le papier glacé, mais jamais réparation ne sera possible et la question persistera au plus profond de moi, pourquoi ? Au cœur de cette interrogation, la force d’un message et le négatif d’une empreinte. Aucune tranquillité possible. J’ai été depuis fascinée par la photographie et je n’ai cessé d’appuyer sur le déclencheur dès qu’un angle de vue m’interpelait, s’imposait à moi. Aujourd’hui, bien sûr, il faut combler ce vide, photographier non pas pour imaginer le hors champ ou pousser les limites de l’à-côté, mais pour interroger le manque installé dans la photo, aller chercher le rien qui l’habite, donner un sens à l’oubli, à ce que le regard n’est plus en capacité d’attraper.

Dominique Estampes Paillard
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Kantor. Vu Kantor. Très ancien souvenir. Je n’ai mémoire ni du lieu, ni de la date, ni du titre du spectacle, ni des acteurs, sauf de l’outrance, du don effrayant et sublime d’une troupe, de ces corps pluriels qui n’en font qu’un, à la limite de leurs limites, au-delà même. Fascination de la petite jeune femme qui veut devenir grande comédienne. Souvenir de lui, de sa présence terrible, de sa silhouette, costume noir écharpe blanche cigarette, déambulant parmi les acteurs, s’asseyant à côté d’eux, impassible, en dehors de l’histoire qui pourtant n’aurait pas lieu sans lui, lui le démiurge, sorcier, ange gardien, chef d’orchestre, accoucheur des gestes, des images, des proférations, des sueurs, des cris. Moi fascinée, envieuse, effrayée qu’on puisse m’en demander un jour autant. Comme le jour où Grotowski était intervenu dans notre école de théâtre, qu’il avait choisi la plus fragile d’entre nous pour sa démonstration d’expérience, je la revois, marionnette bousculée, cassée comme sa voix, une couleur jamais entendue jusque-là. Dire que trois ans plus tard je signais une décharge pour que cette amie puisse sortir de Sainte Anne, dire que trente ans plus tard, ses origines retrouvées à Marseille, elle y vivait et n’y vivait plus, suicidée. Est-ce qu’on sort du sujet, là, avec la vie et la mort ? Dire qu’à partir de ces temps je travaillerai le théâtre en santé mentale, aidant, accouchant à la sublimation les bribes intimes de ces débiles d’autrefois devenus déficients intellectuels mais la maladresse à vivre, l’angoisse du couchant et du lever du soleil demeure la même. Eux, les déficients, les psychotiques ou autres étiquettes, moi dénichant dans leurs corps les étincelles de vie représentable, les éclats de verre, de lumière, les brisures de rêve, les hurlements enfouis, neuf mois passèrent et le spectacle était là, donné, offert, Quand j’étais avant, c’était le titre, Quand j’étais avant avait dit la fragilissime Isabelle et aussi, après le salut, je veux pas que ça s ‘arrête le théâtre. Quel travail, et quel travail, le même, toutes ces années dans la formation du personnel soignant, accompagnant, toutes ces personnes débusquées à travers les imparfaits du subjonctif de Musset, à travers les rôles, pas le Perdican ou la Camille qu’ils auraient voulu montrer, non, celui ou celle qui affleurait dans les lapsus de leurs corps ou dans la fatigue de leurs émotions, et puis l’autre, comment advient le personnage quand il se laisse induire par l’autre, ce partenaire qu’il écoute avec son corps et son âme, s’il accepte d’en être transformé, Tous les hommes sont… Toutes les femmes sont… jusqu’à épuiser toutes les facettes d’une relation, sans oublier celle avec la metteur en scène, qui regarde pour voir, qui régurgite, qui nourrit. C’est ce qu’ils reprendront dans leur métier ensuite avec les patients, oh, patients quel joli mot pertinent, comme il en faut du temps pour atténuer les souffrances, si tant est que cela fut possible, oui, c’est possible, la forme donnée offerte aux regards contient une petite résurrection. Dis donc, Mireille, tu n’es pas dans une bonne chronologie, on t’a demandé de chercher en toi un souvenir très ancien, et là tu ne commences pas par le début. C’est la faute à Kantor, tout ça, à Tadeusz Kantor, ce qu’il en reste et qui a entrainé le reste. Et tiens, même, les images de La classe morte, que pourtant je n’avais pas vue à l’époque, ont ravivé le chœur de Quand j’étais avant, car oui, c’était une histoire de classe aussi, on répétait dans une ancienne école alors on en avait inventé une autre, on avait remplacé par des règles de grand-mère les règles de grammaire, on avait monté un chœur de conjonctions de coordination, les garçons rythmaient les basses lentes Mais Ou Et Donc Or Ni Car, tandis que les filles dans les aigus rapides caquetaient Qui Que Quoi Dont Où… c’était un beau travail, ils avaient fini par apprivoiser leurs peurs, par pouvoir apprendre et dire au final, un exploit, le texte de Cendrars Quand tu aimes il faut partir, devant parents et enseignants en pleurs… Alors moi, moi quand j’étais avant, ce que j’étais avant, ça se confond un peu tout ça, cette histoire de ce que je donne et ce que je prends. Du vrai début, quelles bribes saisir, du don, du regard, de la quête ? Peut-être ? Peut-être… Ça commence par les jeux, les jeux de la bande des quatre, je suis un garçon manqué indifféremment cow-boy ou indien, gendarme ou voleur, nos aventures sont physiques, sonores, rieuses, les coursives, les escaliers des trois étages autour du puits de lumière du patio résonnent, on se cache dans l’ombre, on court vers le bleu du ciel, sur la terrasse on fait du patin à roulettes, on joue à devenir prince, animal ou vagabond… Peut-être… En fait c’est difficile de se souvenir, d’abord parce qu’une guerre qui commence quand on huit ans ça vous fait devenir vieille d’un coup, ensuite parce qu’à cause de cette guerre on ne sort pas beaucoup, couvre-feu à midi des fois, et surtout parce qu’avec ce qu’on se représente à partir des embuscades, des attentats, des explosions, c’est pas tellement rigolo l’Algérie. La guerre, ça fiche des grands coups de gomme dans votre vie, ça vous décoiffe, défrise, défanfreluche l’âme… Peut-être… Si, c’est surtout grâce à une photo noir et blanc aux bord déchiquetés, peut-être une fête d’école, sur la photo Marie Thérèse d’Espagne et Louis XIV avancent vers l’avant-scène, on a dû nous demander une allure noble, j’ai l’air terriblement triste, maman regarde-moi tu me regardes hein maman, je revois surtout le cadeau de la robe, Marthe l’amie couturière l’avait confectionné pendant la nuit, une robe bouillonnante en moire rose et blanche trouvée au réveil sur mon lit, une joie… Peut-être… Oui, les poèmes, bien sûr les poèmes, c’est ça la source, l’ancrage, la gourmandise des mots à apprendre, à se mettre dans la bouche, dans l’oreille, à réciter. Je lève tout le temps le doigt, moi madame, moi m’dame, ça dure des années… Peut-être… Est-ce que les films ça compte, un qui fait peur, Les yeux sans visage, un qui fait pleurer, Quand passent les cigognes, le bonheur d’avoir mon père pour moi toute seule, l’étrangeté de se retrouver dans la réalité à la sortie. Peut-être… Ha ça oui plus encore, tellement de fois et de fois, les films en famille devant la télé et après enfermée dans la salle de bains cinéma dans le miroir. Je continue de pleurer si le film était triste, le dentifrice Email Diamant brûle les lèvres, rose fushia dégueulasse mais mieux que rien, quand le rimmel coule ça fait encore plus vrai la douleur des séparations… Chères Ava, Audrey, Marylin, Liz, Ingrid, je vous dois la boulimie cloitrée à la Cinémathèque de mes premières années de liberté ! … Peut-être… Ces années là, tant de spectacles et tant d’images, laquelle prendre, dans les pavillons Baltard bientôt détruits le public debout, ébahi émerveillé bousculé par les chariots d’Orlando furioso, les créatures merveilleuses à l’assaut de l’épopée, les acteurs en fougue et pleine verve dans leur savoureuse langue italienne, peur de perdre de vue mon amoureux, heureusement son fils Dante sur les épaules… Les heureuses énigmes irrésolues du Regard du sourd, cette femme en noir, un corbeau sur la main, immobile dans son fauteuil sept heures durant, immobile autant qu’est en mouvement ralenti ce coureur qui traverse et retraverse inlassablement le fond de scène… Et les nuits lasses de Lorenzaccio, et La solitude dans les champs de coton, et tant, l’aube aux carrières de Boulbon, trop au fond de la rétine, il y en a trop pour continuer de choisir… Peut-être seulement oser évoquer ma surprise que la danse prenne un soir le pas sur le théâtre, préférence des corps suspendus dans le temps de Sankai Juku, épuisés dans les marches fantomatiques du Beckett de Maguy Marin … Peut-être… Mais ça suffit ! Quand même, Mireille, tu ne vas pas dérouler tous les évènements saltimbanques de ta vie ! Surtout qu’aujourd’hui… Aujourd’hui le manque, tellement, le manque de l’essentiel déclaré par la politique ne l’être pas, nous sommes orphelins de culture, nous avons faim, soif, qui va nous dire ce que nous sommes, à quoi, à qui ressembler, à qui nous frotter pour grandir encore un peu, encore un peu devenir avant le clap de fin ?

Mireille Piris
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37 | La maison ensevelie


La scène est demie circulaire. Les spectateurs sont assis autour, séparé du plateau par une plaque de plexiglass incurvée. Au centre de la scène, un manoir, figuré par quatre hautes planches de balsa, percée de rectangles qui figurent les fenêtre et les differents étages : rez de chaussé, premier. Il n’y a pas de toit. L’espace est progressivement plongé dans le noir et le brouhaha des spectateurs s’éteint. Une fois l’obscurité totale et le silence complet installés, une lumière apparaît à l’une des fenêtres du rez de chaussée. Elle se déplace, sans ordre précis, à intervalles de trois-quatre secondes, d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre, le temps de se figurer une errance lente. Après être passée de l’une à l’autre, la lumière se fixe dans chacune des fenêtres et, lorsque toutes sont éclairées, les quatre murs de balsa tombent à terre et s’intègrent au plancher de la scène. L’espace scénique découvert est celui d’une chambre d’enfant des années soixantes. En fond de scène, un rideau blanc apparaît sur lequel seront projetées des images : couloirs, bibliothèque, chandeliers, escaliers, silhouhettes fantomatiques, au fur et à mesure de la narration. Au centre de la scène, assis par terre, un enfant d’une dizaine d’années. Posé devant lui, un électrophone orange et blanc et quelques disques vinyls éparses, dans leurs pochettes. La maison est déserte, peuplée de fantômes, deux. L’enfant vit là, en compagnie des fantômes mais ne parvient pas à entrer en communication avec eux. Quand il s’adresse à eux, ils n’entendent pas sa voix. L’enfant, par contre, perçoit les leurs. Les fantômes interragissent verbalement entre eux. L’enfant ne comprend pas la langue qu’ils parlent mais en perçoit la charge émotionnelle. Leurs traits sont tirés, leurs voix douloureuses, comme soutenues par une tension sourde. Quelque chose d’extrèmement lourd pèse continuement sur leurs personnes. L’un avance les épaules voutées, presque bossues tandis que l’autre maintient en permanence le torse bombé, décidé à ne pas succomber à la charge. Mais de l’exterieur, on ne voit rien, c’est un poid fantôme. L’enfant ne le voit pas mais il le sent. C’est quelque chose qui aspire l’oxigène et l’empêche de respirer librement. L’un des deux fantômes, souvent, chante, mélancoliquement, des airs d’opéra qui paraissent surgir de la gorge d’une autre personne que celle qui les émets tant cette voix ne correspond pas au visage du fantôme qui la produit, un peu comme si quelqu’un, enfermé quelque part, semblait tenter, par cette voix, de se rendre accessible. Le fantôme qui chante pleure régulièrement, silencieusement, les yeux pleins d’une tristesse sans fond. L’enfant, malgré ses efforts, ne parvient pas à percer la cause de cette tristesse. Ne voyant d’autres êtres que lui même (hormis l’autre fantôme) dans ce manoir, il pense qu’il est peut être la cause de ce chagrin abyssal. Comme les fantômes n’entendent pas sa voix, il en est réduit à spéculer sur ce qu’il aurait pu faire pour produire un tel effet, sans trouver de réponse et donc, de remède. Le premier fantôme pleure uniquement quand le second n’est pas là. Plus précisément, le second fantôme n’est pas présent lorsque le premier pleure, ce qui n’est pas du tout la même chose. Le deuxième fantôme porte, en toutes circonstances, une expression grave sur le visage. On le sent occupé de choses que personne ne voit mais que lui semble percevoir avec acuité et prendre très au serieux. L’enfant passe beaucoup de temps à chercher une porte pour sortir du manoir sans jamais la trouver alors, à certains moments, il pense qu’il est lui même un fantôme, sinon, que ferait il au milieu des autres fantômes ? Et cette idée l’emplit d’horreur. Les murs du manoir sont couverts de livres mais l’enfant maintient une distance entre ces objets et lui. Il y a, dans la personnalité des deux fantômes, quelque chose d’inquiétant, comme des sables mouvants qui, l’enfant le sent, s’il s’en approchait trop, l’engloutiraient. Les livres, sur les murs -il le perçoit, sans pouvoir l’expliquer ni le nommer - semblent participer de ce danger. Ils appartiennent si fort aux deux fantômes, qu’ils en paraissent de même nature. En plus des livres, il y a , dans le manoir, une armoire qui contient tout un tas de disques de jazz. Pour une raison qu’il ignore, l’enfant n’éprouve pas de répulsion pour ceux ci. Il trouve les sons des instruments employés dans ces disques aussi incompréhensibles et discordants que la langue des fantômes mais, en fouillant parmi eux, il a trouvé deux disques différents, dont il comprends les mots. Sur l’un des disques, c’est une femme qui chante, sur l’autre, un homme. Il y a, dans le manoir, un espace dans lequel les fantômes n’entrent que rarement, c’est la chambre de l’enfant. Il a monté un jour les disques dans sa chambre et les passe quotidiennement sur l’électrophone orange et blanc que l’on voit, dans un rond de projecteur, éclairé depuis le début du spectacle. Il ne se le formule pas mais son cerveau fait un lien, établi un transfers, entre ces voix et les fantômes. Ce qu’il entend dans le haut parleur, lui semble l’incarnation des deux fantomes, c’est pourquoi il les écoute si fréquement. Il pense ainsi apprendre à les connaître, à s’émouvoir de ce qu’il s’imagine les émouvoir, a éprouver de la tendresse pour eux à travers la tendresse des mots des chansons, à comprende leur chagrin à l’aune du chagrin qu’il resssent en entendant certaines chansons tristes. Mais il n’a pas conscience de cette transubstantiation qu’il opère. Peu à peu, au fil des jours, des mots chantés s’impriment en lui et l’accompagnent, comme des mantras, qu’il fredonne de façon répétitive, obsessionnelle, dans les moments d’angoisse. L’enfant place un disque dans l’electrophone et la sono du spectacle diffuse des bribes de chansons : « Mon ciel des étoiles sans nombre... » « Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant ?... » ; « Vois, il fait beau, il neige... » ; « Et puis, tu es venu... » ; « ...et le panier du chat, serré contre mon cœur, comme une rose tendre... » ... La musique s’arrête et l’enfant retire le disque pour en placer un autre, nouveau, qu’il ne connait pas. Celui là est très différent des deux autres. Le seul point commun c’est que la photo d’un visage orne la pochette. Mais c’est un visage différent, un visage sauvage, plein de sueur. Des cheveux noirs lui collent au front. Il a la bouche ouverte et le regard concentré, comme écoutant à l’interieur de lui. On voit aussi une de ses mains. Elle porte un épais bracelet fait de carrés de plastique bleus et rouges et elle tient un micro. L’enfant a trouvé ce disque dans l’armoire des fantômes mais il sait que ce disque ne leur appartient pas, il est tombé là par hasard. Et lorsqu’il le place pour la première fois sous l’aiguille de l’electrophone, c’est une révélation, un choc, une émotion d’une telle force qu’il est emporté vers une autre dimension de lui même, immense, qui a le pouvoir de dire, de sortir de lui tout ce qui y est enfermé depuis si longtemps. Il sait, à cet instant, qu’il vient de trouver la porte qu’il cherche depuis toujours. Il ne comprend pas les mots qui sont dits dans une autre langue que la sienne mais ces mots ne semblent pas importants. Ils ne sont que portés. Porté par quelque chose de beaucoup plus puissant qu’eux : un élan de vie, une force émotionnelle telle qu’il n’en a jamais rencontré ailleurs qu’au plus profond de lui même. C’est un cri, des larmes, une colère, mais aussi une sensualité qui implique tout le corps. Ainsi, ces choses qu’il porte en lui peuvent exister, malgré toute leur démeusure. En un instant, il vient de rompre sa solitude, c’est un seisme. Il sait qu’il a trouvé le chemin de vivre. Et cet art devient sa langue qu’il ne quittera plus, même si, avec le temps, il découvrira et pratiquera d’autres arts, se réconciliera même avec les livres, après avoir, quelques années plus tard, pour de bon, quitté la manoir et laissé les fantômes derrière lui. Le spectacle s’achève sur un fondu au noir. Dans la salle, rugissent les guitares de Keith Richards et Brian Jones, la basse de Bill whyman, la batterie de Charlie Watts et la voix de Mick Jagger.

Laurent Peyronnet
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38 | Portrait chinois


Ça faisait longtemps. Aujourd’hui, on m’a retourné la question du portrait chinois. Et vous, si vous étiez une photo ? Je ne m’y attendais pas. Et je n’ai jamais vraiment su quelles sont les motivations réelles de ceux qui me renvoient aux questions que je leur pose, aux activités que je leur propose. Histoire de me prendre à mon propre jeu, avec plus ou moins de malice ou de vice ? Ou réel désir d’en savoir un peu plus sur moi et de m’associer au groupe comme si j’étais le nouveau venu ? En tout cas, la photo, même si je ne la possède pas, je la vois bien. Je ne sais plus si elle est en noir et blanc ou en couleurs. Mais je la vois quand même très bien. C’est une vieille photo de moi qui se trouve dans un des albums de Lulu. Assis sur une chaise, la bouille encore toute ronde, un grand bavoir ou une serviette. La chaise est calée contre la porte de la chambre de Ben, j’ai une petite guitare électrique et plastique entre les mains. Prise de vue en portrait, de travers. C’est Lulu, certainement, qui tient l’appareil. Elle aura saisi l’occasion de ce que je viens de m’installer là pour jouer sans art avec ceux qu’écoute, fort de l’autre côté de la porte, Ben, peut-être une nouvelle fois le dernier AC/DC (Powerage ?) — pour gratter, frappé dans le dos par le tatapoum tribal d’un batteur fou (de Neu ! ?), traversé par le grésil abrasif des riffs (Sometimes avant l’heure ?). Sur la porte, hors cadre, il y a peut-être un poster de l’équipe de France de foot ou un jeu de fléchettes. Et plus haut sur le mur, une tablette servant d’étagère pour la statuette du « cheval de feu » jaune et orange, cabré, crinière au vent, l’œil globuleux, et la radio que papi Omer allume chaque matin, une radio blanchâtre, avec quelque chose de crémeux, comme la croûte du lait bouilli qu’on étalait sur les tartines de pain grillé, généreusement saupoudrées de sucre. À côté de la radio, deux dessins de Ben aux crayons de couleur. Un clocher, un village, au pied de deux montagnes, une rivière et un pont en délimitent le seuil, pour un dessin aéré qui comporte de nombreuses zones blanches. Et puis, moins vide, une rivière et un moulin à eau au milieu des arbres. Combien les ai-je observés ? Combien de fois ai-je visité le petit village, fait sonner la cloche, arpenté les montagnes, dévalé sous le pont ? Combien de fois, réfugié dans le petit moulin du bois, regardé la roue battre l’eau, faire trembler tout l’édifice ? Et l’espèce de galion doré, voiles gonflées au-dessus de la Radiola nasillarde et souvent brouillée, où allait-il ? Et le bouquet de tulipes jaunes et rouges, au ruban bleu blanc rouge, sous la petite pendule qu’il fallait remonter d’un coup de manivelle ou deux, c’était pour qui ? — Dans les chambres il y a d’autres images. À côté des crucifix, au-dessus des lits, des photos de famille. Il doit y avoir l’arrière-grand-père, tout jeune, en tenue militaire. Un sans-grade de la guerre 14-18 qu’on avait affecté dans une infirmerie. C’est la seule photo de lui jeune. Sa photo de mariage avec la mère Fissou ? Je ne sais plus. En tout cas il est mort là, sous un crucifix, et sa photo de jeune combattant pas loin. Est-ce que lui, ce jeune infirmier, du haut des années passées, a veillé l’instant de sa propre mort, durant son sommeil, comme il l’aura fait pour d’autres Poilus, dont le nom résonne aujourd’hui encore une fois par an. Il est parti comme ça, en pleine forme, la nuit. Et c’est moi, désormais, qui porte son prénom. Ce n’est pas mon prénom usuel, mais c’est pourtant le premier inscrit sur la carte d’identité. Comme s’il fallait qu’il se fasse entendre, de temps en temps, comme s’il se battait pour être reconnu, sur mes cartes scolaires et universitaires, sur mes cartes électorales, sur ma carte vitale. Martial. Comme un rappel à l’ordre. Le combat en héritage. Le combat et du soin. Comme une définition du travail, ou de ce qu’il devrait être, comme il l’a été – du moins dans mon jeune esprit, et c’est le seul que j’ai pour lui — pour cet homme qui n’a cessé de travailler la terre. Et chaque jour, la godale. Et ces étranges images d’Épinal noires et brillantes. Pas de réel souvenir des motifs. Mais c’était du même type que les cartes postales Joyeux Noël et bonne année, leurs paysages champêtres, la nuit, d’or et de cristal. Une forêt, un chalet ou un moulin, une rivière ou un étang gelé. Un chemin qui part au loin. Un personnage ou deux parfois pour fendre du bois, le ramener sur son dos. Une montagne peut-être. Et des étoiles évidemment, scintillantes, filantes, et granuleuses, comme tout ce qui brille. Et tout brille. Le monde de la carte, ses contours, ses lignes, sur ce fond nuit, tout est fait de ce papier de verre étincelant qui gratte sous les doigts. Et parfois, comme dans les contes, les grains de sucre restent sous les ongles. Alors on goûte. Mais rien. Pas de goût. Ça a l’air en sucre, mais ça n’en a ni le goût ni la texture. Ça ne fond pas. Mais le monde sur la carte, lui, oui, qui s’est estompé. Et qu’y avait-il d’écrit, au fait, au verso ? Elles étaient de qui ces pensées en images givrées ? Sur la cheminée de la chambre du fond, il y avait un Sacré-Cœur miniature, en plastique chromé. Derrière, une petite clef permet de remonter, à l’intérieur, le ressort entraînant le modérateur à air, un papillon monté sur une vis sans fin dont la rotation par un train d’engrenages imprime celle du cylindre garni de picots (la partition) soulevant, relâchant, les lamelles alors vibrantes du clavier en acier. Quel air jouait-il ? Je l’écoutais en m’enfermant dans l’armoire, au milieu des vêtements et de la poussière. J’en ressortais avec la veste du costume d’enfant de Ben, trop grande, mitée. Et je me maquillais avec, extrait d’un tiroir de l’autre armoire, un rouge à lèvres gras et sucré, un mascara que la brosse effritait, un fond de teint volant en poussière orange, un drôle de type dans le miroir. — De l’autre côté de la porte qui tremble, la danse. Ben derrière ses platines, en headbanger. Sa petite table de mixage visuelle. Les boutons qu’il allume, qu’il éteint, ceux qui coulissent. Les spots plus intenses, la variation de couleurs des néons plus rapide, le stroboscope mitraille, la batterie décharge, les guitares raflent. J’en ai déjà parlé ailleurs. Où ? Ça… Le rideau qui sépare son lit de sa boîte à musique. Le rideau et ses ovales enfermés les uns dans les autres, en gris, vert, bleu, orange, gris, vert, bleu, orange, gris vert, bleu, orange. Des œils de la roue du paon, et des trous de clopes par où je jetais un œil, de derrière. Le côté noir. Les lumières passaient sous le rideau, au-dessus, le long des solives apparentes. Et parfois par la fente. Le côté noir s’animait. L’armoire à glace, le lit bateau, la cheminée à la prussienne, la rangée de cassettes sur le manteau, qui s’allongeait avec le temps, s’étageait, gagnait en hauteur jusqu’aux pieds du Christ. Et ça pourrissait aussi. Certaines bandes magnétiques sont piquées de moisissures. C’est que la chambre a toujours été froide et humide, mal chauffée. Le magnétoscope a fini par ne plus parvenir à diffuser les films. Les images, quand elles existaient, se déformaient. C’était voilé, instable, flottant. Les personnages fantomatiques. Aujourd’hui l’appareil ne peut plus rien lire. Les bobines de la caméra Super 8 ont mieux résisté. Ben les passe de temps en temps. De moins en moins. Le projecteur sur la table de la pièce à vivre, le petit film sur le mur sale qui se trouve à ma gauche sur la photo. Les volets fermés, l’imposte de la porte d’entrée bouchée, carré de lumière sur mur ombre. L’œil qui a regardé. Les petits films de vacances dans les Pyrénées, aux environs de Lourdes et du pic du Midi. Le « Pic ! », dit Ben. « Oh ! moi je l’aime mon Pic ! » Il aurait pur l’avoir en puzzle, mais c’est un grand poster qu’il a fait encadrer et qui reste tout en haut du buffet. Le Pic et sa flèche dans un ciel pur. Et nous dans les films. Avec Omer qui essaie de monter sur un âne, seulement l’âne se retourne sans cesse. Mais je confonds peut-être avec une série de photos du même voyage. Il faudrait revoir dans les albums, en haut de l’armoire maison. Et se glisser sous le rideau. Là, passer sous le bureau. On soulève, on disparaît. Mais on voit tout. Toutes les lumières côté boîte à musique, dans leur entrelacs et le fracas musical. Toutes les ombres côté noir. Sous le rideau, par-dessus et la fente élastique. Et on entend les meubles trembler, et les vitres ferrailler. Et mes mains, quand je les plaquais dessus pour amortir leurs sursauts. On n’arrête pas l’écho. Et même, dans les vitrines, le verre devait amplifier-déformer le son. Certains soirs, les maquettes devaient sursauter aussi, bouger. Les bonhommes coquilles vides devaient se déplacer. Glisser au hasard. Gauche, droite, gauche, avant-droite, avant, gauche, arrière, droite, droite, arrière, arrière-gauche, droite, avant, avant, et tourner peut-être, insensiblement, sur eux-mêmes. Se retourner. Comme pour voir, peut-être, de l’autre côté. Se retourner et avancer, la coquille contre la vitre. Comme pour voir les lumières, les reflets, les flashs. Le mur de sons qui les attiraient. Oui, c’est ça. Quelque chose comme ça qui a amené le bonhomme que j’étais à pousser la chaise contre la porte de la chambre, à s’y installer avec ma guitare rock. À la gratter, à chanter sûrement. Voire à crier. C’est ça qui le traversait, en somme, et qu’il pensait, peut-être, pouvoir passer à son tour. Ça qu’elle a capté, d’une certaine manière, la photo de Lulu. Le mur du son.

1. Je savais bien qu’à un moment donné reviendrait le problème d’une proposition d’écriture impossible à traiter directement dans le cadre du métier (la dernière fois, c’était avec le chien qui se barre).

2. Un des premiers souvenirs « liés à un geste artistique ». Au plus haut de mon enfance, j’ai très vite retrouvé Ben. C’est lui l’artiste de la famille. Mécano de métier, sa chambre contient placards, étagères, vitrines, dans lequel on trouve de nombreux vinyles, des cassettes vidéo et bobines de film super 8, des maquettes de voitures, de trains, d’engins de chantier (genre pelleteuse), et une sorte d’armoire faite maison dans lequel se cache un fourbi d’objets et papiers en tous genre, d’une vierge en plastique contenant de l’eau bénite à de vieux buvards jaunes déchirés et tachés d’encre — c’est là aussi que sont rangés les albums photos, tout en haut. Il y a aussi quelques-uns de ses dessins, accrochés dans la pièce à vivre, et un grand puzzle de 10 000 pièces auquel il en manque une (bouffée par le chien). Et, pour l’avoir entendu de la bouche de ma mère (sa sœur cadette), il s’est essayé, enfant, à des performances, passer une jambe derrière la tête sans pouvoir la repasser, dévaler une pente en vélo à fond pour remonter celle d’en face plus raide et s’effondrer au sommet, ou sauter du grenier avec pour parachute un parapluie qui s’est retourné.

3. On trouve aussi, dans les vitrines autour des maquettes, des petits personnages confectionnés par Lulu, des petits coquillages collés. Et s’il était plutôt là le geste artistique fondateur, d’autant plus qu’on pouvait les créer ensemble, ces personnages, pendant les vacances ?

4. Stratégie : inscrire l’exercice dans le cadre du métier, de la formation, qui se retournerait contre moi. Alors je peux commencer à écrire : Ça faisait longtemps…

5. Je me relis et alors non… non, non et non, ce n’est pas ça… pas ça du tout… ça ne colle pas… Et vraiment, je me demande si je ne dois pas tout effacer. Supprimer et recommencer. C’est d’ailleurs ce que conseille Malt Olbren et Nicolas Boileau, et c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire. Mais là aussi non… non, non et non… pas possible… malentendu… mal dit d’accord, mais pas possible… pourquoi écrire sinon…

6. Il y aurait donc un écart trop grand entre le moyen et le but. Le geste artistique resterait imperceptible. Mais qu’est-ce qu’un geste artistique ? Surtout le premier, qu’on n’a sûrement pas pu percevoir comme tel au moment où il eut lieu, mais seulement à contretemps, et peut-être à contre-courant. Ce premier geste artistique, cette première « boucherie héroïque » — je vais regretter de ne pas suivre les conseils des maîtres —, pour le connaître, il faudrait écrire comme si c’était la première fois, comme si on n’avait encore jamais écrit comme ça, comme si on était incapable de dire, à la fin, ni ce qu’on a écrit ni ce qu’on a cherché à écrire. Quelque chose a fait signe là-bas, on est allé voir par tous les chemins, par tous les moyens possibles, et on s’aperçoit qu’il s’agit de tout autre chose, que ce n’est rien en fait, qu’il n’y a rien même, rien du tout. Et on ne sait plus quel chemin on a pris. Il a disparu derrière nous. C’est seulement en se retournant et en essayant de distinguer où on se trouvait, d’où on vient, qu’on apercevra, peut-être, encore, le même signe (un geste ?) qu’on a cru voir, signal de départ de notre course un peu, beaucoup, passionnément, folle.

7. Le problème vient peut-être du fait que, pour le moment, le geste reste enclos dans l’image, la photo, les dessins : dans l’instant, la trace, l’absence. Rien avoir, a priori, avec le geste de l’acrobate. Cela dit, quel est le geste acrobatique du champion de jeûne de Kafka ?

8. Parti de la photo, le point de vue sort du cadre et fait un petit tour de la pièce à vivre. Et si on en sortait ? Si on allait voir ailleurs ? Si on écrivait maintenant : Dans les chambres…

9. Surtout ne pas chercher l’exhaustivité. Bien sûr qu’il y a d’autres photos de famille dans la chambre dont je pourrais parler. Seulement c’est cette photo-là de l’arrière-grand-père qui reste. Et qui vient prendre la place des autres puisqu’elle ne se trouve pas dans la chambre, en fait, mais dans la pièce à vivre, au fond dans la niche du buffet, une petite photo dans un cadre sur pied, noir et blanc évidemment, contour flou, sépia. On imagine quoi ? Que je vais être réaliste ?

10. Il faudrait glisser vers autre chose. Que le propos saute, comme quand on change de station de radio. On écoute un peu, on n’y entend rien, on change de fréquence. – L’idéal, le monologue du premier fou que filme Raymond Depardon à l’hôpital de San Clemente. Pas si fou d’ailleurs. Sa conscience semble toujours là, aux aguets. Un peu comme la folie nous guette tous, nous qui nous pensons sains d’esprit. Sa conscience a juste échangé sa place avec l’inconscient. Et elle peut surgir à tout moment : « Donc, j’étais à l’école… je me faisais mes trucs, je touchais mon visage, l’autre est entré en disant… Il parlait de… Enfin… Si j’avais pas foutu le camp, il m’aurait enculé avec l’autre, comme cette fois où… Je parle encore de la fois… Je me suis tiré… C’est tout. Après ça, je fais faire un tour. Tu parles d’un tour. Après tant d’années… Vous comprenez ? Tiens… Vois… Là… L’œil qui te regarde, l’appareil ! Je n’ai même pas de mouchoir. Excusez-moi. Merci. Voilà l’œil qui me regarde, l’œil de l’appareil. L’appareil photographique. Prise de vues… Prise de vues… Merci. Au revoir. Ça va, mademoiselle ? Avec le micro ? On entend ? Merci ! Au revoir. »

11. De la chambre du fond, devant le miroir où je me trouve, je peux donc rejoindre directement Ben, musique à bloc, de l’autre côté de la porte.et justement : De l’autre côté de la porte…

12. (J’avoue que le monde clos de San Clemente semble extrême par rapport à l’univers familial de la petite enfance. Mais il faut bien choisir des exemples forts pour obtenir un effet qui trouvera sa juste mesure, comme une onde après le choc et selon le milieu qu’elle traverse. De toute façon, ce n’est pas un véritable choix, c’est l’exemple qui m’est venu. Et puis, la famille n’est-elle pas un autre monde de folie, fût-elle douce ?)

13. Un texte en trois parties : la guitare électrique, la boîte à musique (Sacré-Cœur), le mur du son ; chacune en deux ou trois paragraphes ; il n’en restera qu’un. La folie du bloc-paragraphe voudra qu’on enchaîne tout sans rupture. Soit. Que cela n’empêche pas d’essayer d’intégrer des photos à chaque partie. Pas des photos anciennes, de l’époque lointaine dont je parle, mais des toutes récentes, prises avec le smartphone : ce qu’est aujourd’hui la guitare électrique (la guitare sèche des enfants), ce qu’est aujourd’hui le Sacré-Cœur (la vieille boîte à musique de ME), ce qu’est aujourd’hui le mur du son (ma folle collection de CD). Quelques photos, un petit montage (question stroboscopique d’ombre et de lumière), et on pourrait facilement publier le texte en minisérie de trois épisodes illustrés, sur un carnet web. Avec entre chacun d’eux : À suivre…

Will
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39 | Usure de l’absurde


Ancien entrepôt prétentieux. Sol rouge usé, végétation grouillante sur des fenêtres horizontales ternes, le centre délimité par des piliers blancs, quatre, sous puits de lumière. Décor squat de grande envergure, hypothèse architecturale scolastique. Ancré, saisir un oursin ou une bogue de châtaigne à deux mains — droite au-dessus gauche au-dessous —, préhension suivie de cent cinquante rotations palmaires dextrogyres douloureuses. À vitesse lente pendant le premier tiers du temps. Ensuite accélération magistrale toutes les trois minutes, crescendo tropo ! Fixe soutenu d’adrénaline et montée en nage rageuse, traverser la houle d’être en devenir, puis, improviser un aphorisme saccadé récité à vitesse et en volume incertains. Variante athée : chanter Gabba-gabba, we accept you, we accept you, one of us Gabba-gabba, we accept you, we accept you, one of us*, alors que le monde tourne. Impératif final, une larme coule, des rougeurs recouvrent les paumes. (N.B. : A minima). En cas de victoire extatique : une goutte de sang synchrone — en rythme et en coulée — avec celle de la larme.

Ne jamais perdre de vue l’absurdité de la vie.

Espace mental élargi. S’assoir sur un fauteuil de cinéma de rangée oubliée, arraché à son socle, devenu pucier bordeaux vérolé. Cap au Sud. Le cadre ? Un dépôt sauvage d’ordures en lisère de Forêt de Soignes, un dépôt de salauds, de militants, de canapés défoncés, de frigos au fréon oublié, tableau post-industriel supplicial, peint un jour maussade. Déposer délicatement l’oursin ou la bogue de châtaigne. Ouvrir l’oursin et en manger le contenu. Vomir plusieurs fois pour s’entraîner à supporter tant l’iode que le mouvement dégeulasse, et l’agonie, de l’échinoderme. Deux cent cinquante sept ans de mort, puis ressusciter. Alternative dystopique : avaler de suite et difficilement l’amertume de la châtaigne de terre, le haut de corps sué, le haut le corps spasmé. Le plus longtemps possible. Fermer les yeux, réciter vite et fort : RIEN REIN NIER ! Pour mourir neuf secondes, puis, mourir tout court. Pour briser ce karma, en cas d’urgence, improviser une prière silencieuse inédite. Ne pas oublier de se munir de plomb, de sel, d’une pincée de bréviaire, d’un allumage de feu. Une percussion métallique intérieure ponctuera chaque impie verset. Recommencer l’action depuis le début.

Ne plus craindre l’absurdité de la vie.

Etendue de folie infinie en eaux sales, chambres hermétiques closes aux lumières aspirées. Instruction du jour : dévorer un plat de doigts crus d’ancêtres, sans assaisonnement, ni empathie. Croquer os fibres tendons chairs en mouvements maxillaires saccadés, caricaturaux, et répéter ceci est son corps, en rire fort, fou, fort, jusqu’à déflation du poumon gauche. Version hérétique : Gabba-gabba, we accept you, we accept you, one of us Gabba-gabba, we accept you, we accept you, one of us*. En suites fines, profiter des infinies variations de goûts : rouille, eau de toilette, parfums, caresses, claques, jus d’œil, cérumen et variole, poubelles du jeudi soir, salpêtre, humus asiatique, humus ardennais, humus canadien, rides de grand-mère, bide de grand-père, cage thoracique du père, craquée en deux à grand bruit, alcool à photo, premier joint, premier mensonge… Ne pas négliger l’importance de garder intactes deux phalanges afin de bricoler une lampe.

*The Ramones : Pinhead
Gauthier Keyaerts
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Théâtre... le père n’est pas seulement un ouvrier d’usine qui rentre à la maison pour le repas de midi, les vêtements recouverts d’une fine poussière de fibres textiles, chaque soir, il se rend au théâtre... le mot brille comme une étoile... elle ne sait encore ni lire ni écrire... c’est la fête de l’école maternelle... elle a été choisie pour chanter sur une estrade devant tout le monde... la vue plongeante sur le public la laisse sans voix... le père enduit son archet de colophane... le mot est diaphane... la mère ramasse de la neige dans la cour et cueille des stalactites... éblouissement... le père est en habit de musicien, chef de la philharmonie de la commune, il est coiffé d’un képi comme un général... elle est assise sur l’une des chaises prévues pour le public autour du kiosque à musique, elle parle un peu trop fort, on la gronde... elle peint en noir, vert et roux l’intérieur des formes proposées par la maîtresse, un merle, un crocodile, un écureuil... leur donner de la couleur et de l’épaisseur, sentir qu’ils prennent vie sous ses doigts... dans le casier de sa petite table d’écolière, elle a glissé les grandes feuilles d’un vieux répertoire rapporté de l’usine par son père... elle y écrit ses premiers mots... tout en haut de la première feuille, elle a inscrit THÉÂTRE... François croyait la connaître comme sa poche, mais il ne trouverait pas son refuge... elle ne répondait plus à ses appels téléphoniques, SMS, courriels... la petite fille qu’elle avait été se rappelait au bon souvenir d’Élise en lui décochant des regards inquiets... qu’avait-elle fait de sa vie ?... que lui arrivait-il ?... elle avait l’impression de vaciller sur ses bases... elle continuait de télétravailler comme si de rien n’était, ses collègues ne se doutaient de rien... François avait dû alerter quelques amis proches, auxquels elle ne répondait pas non plus... par sécurité, elle avait désactivé les fonctions de localisation de tous ses appareils numériques... même un logiciel espion ne pourrait pas la situer avec précision, son père seul pouvait deviner sa cachette... mais il n’était pas sûr qu’elle résiste longtemps à la sensation de claustrophobie qui commençait de lui serrer le cœur... elle était seule, bien seule, dans ce lieu improbable, oublié dans un repli de l’espace-temps, habité par des fantômes qui tentaient de revenir à la surface de leur histoire en se mêlant à ceux, familiers, qui peuplaient sa propre mémoire... elle devenait fantomatique, elle aussi, et voyait se déployer autour d’elle une multitude d’Élise qui se ressemblaient sans être identiques, venues de tous les âges de sa vie, accompagnées des fantômes de ses proches qui se multipliaient, eux aussi, au fur et à mesure que la mémoire les appelait... les yeux verts de François surplombaient la scène avec incrédulité... elle sentait son regard la transpercer... elle tentait d’ignorer les silhouettes du couple qu’ils avaient formé dès leur plus tendre enfance, laissait remonter les souvenirs dont il était absent... il lui fallait peut-être découvrir une vérité qui lui était propre, redécouvrir sa véritable identité ?... la foule des fantômes ricanait... nous sommes la vérité... nous sommes tous ce que tu es... en la faisant glisser vers le gouffre de leur inexistence...

Françoise Gérard
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41 | kerouac mtv & blanche citron


l’odeur du sable humide de la piste la dureté du banc en bois les corps des spectateurs serrés les uns contre les autres engoncés dans des manteaux épais la crainte et l’envie d’être choisi par les clowns pour faire partie du numéro le soulagement de ne pas l’avoir été les fêtes de fin d’années scolaires à l’école primaire esquissant des danses enrubanné dans du papier crépon devant des adultes agglutinés devant la scène avec des appareils photos qui produiront des images floues collées dans des albums exhibés inlassablement lors des repas de famille les cours de dessin comme une torture revenant chaque mercredi matin dans une classe au plafond très haut essayer de dessiner un cheval en mettant la photo de l’animal à l’envers parait que ça aide dit la prof mais moi ça ne m’aide en rien et pourtant dieu sait que j’aurais aimé savoir dessiner n’empêche que ma mère avait raqué pour du papier à grain la farde de transport les crayons hb et toute la série tout ça pour rien et puis dans la salle des fêtes du collège il y avait cette fille qui chantait si bien lors du cabaret annuel mis en scène par un prof de français génial j’ai le souvenir qu’elle avait interprété cette chanson de céline dion qu’on ne raillait pas encore et même que les réseaux sociaux n’existaient pas et c’est mon coeur qui continue de battre pour cette fille et sa voix bien des années plus tard alors qu’il m’a fallu deux ans pour aller lui parler au détour d’un couloir et qu’une heure après je sirotais de la limonade faite maison dans son jardin aux herbes hautes le long d’une voie de chemin de fer à parler de tom waits dont j’avais vu le clip god’s away on business sur mtv quand mtv était mtv et un ou deux ans plus tard avec cette fille on admirait les graffitis chez gainsbourg au 5 bis rue de verneuil et je revois cette prof de théâtre d’une école d’art expliquant à un aspirant acteur qu’elle devait trouver à son goût comment on embrasse en lui roulant des pelles comme une plus-value sur le métier et je me revois en face de l’atelier théâtre jean vilar assister à une représentation quasi privée d’une tragédie grecque magnifique par des étudiants somptueux quatre heures sans interruption et je me souviens que mes yeux avaient eu du mal à se réhabituer au soleil ce jour-là tellement j’avais donnée de l’influx aux mecs et aux gonzesses sur le plateau et à l’époque il n’y avait pas un jour où avec la réincarnation belge de neal cassady on ne buvait de la blanche citron attablé en terrasse au rabelais à parler de kerouac chuck palahniuk et iggy pop en rêvant d’un road-trip reliant la belgique à je-ne-sais quel pays de l’est (road-trip qu’on n’a jamais fait — à ce jour !) en dénonçant à la serveuse les étudiants qui faisaient mine de se tirer sans payer — ouais on faisait nos flics — parce qu’en tant qu’habitués on défendait le petit commerce avant que ça ne soit du green-washing et dieu que cette expression est affreuse et même quand on n’avait pas bu une seule gorgée de bière on déambulait dans les rues de la ville universitaire avec mon neal cassady belge défoncé aux antidépresseurs qui se faisait littéralement tomber de tout son long à l’envi même que je ne lui ai jamais demandé pourquoi parce que quand on aime on ne pose pas de question et c’est à cette époque que j’ai vu oh les beaux jours et plein d’autres pièces de théâtre à l’œil parce que l’ouvreuse m’avait à la bonne et que j’ai fait de l’impro poétique pour la première fois en parlant de choses bien trop pompeuses sans savoir ce que je racontais accompagné par un guitariste ultra-doué qui avait arrêté l’école à seize ans après avoir écouté un disque de dire straits et ce qui est beau c’est que ça a vraiment marché pour lui-même si c’est un truc que je ne pourrai jamais recommander aux dizaines de jeunes par an qui me demandent conseil pour leur avenir professionnel et que tu sais en toi-même que c’est la merde absolue mais que tu te bornes à lutter contre les sentences de bourdieu et que tu leur dis que oui c’est possible oui c’est possible c’est même essentiel que la culture c’est aussi pour eux et le plus beau texte de slam que j’ai jamais entendu sortait des tripes d’une nana de dix-sept piges expliquant qu’à cause de choix ou de non-choix familiaux elle était dans la merde dès avant sa naissance et qu’elle avait eu le temps d’y réfléchir sur son lit d’hôpital les os brisés mais qu’au final elle n’en voulait à personne et on ne l’a plus jamais revue aux micros-ouverts par après disparue comme elle était venue flammèche qui brûle encore dans mon souvenir à chaque fois qu’on m’appelle sur scène pour raconter mes trucs & mes machins.

Jérémie Tholomé
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Comme surgis d’une fente dans la grosse tour des remparts, ils se répandent dans les rues étroites, occupent les ruelles pavées, débordent de la place du Centenaire, vêtus de cottes de drap, de chausses lacées de lanières de cuir, le capuchon des ganaches sur le front, les braies serrées d’une longue ceinture ; le peuple monté de la basse ville ouvre la voie aux marchands, aux édiles, aux Coucy, à l’évêque, chevauchant des destriers aux lourds paturons, dont les sabots claquent sur la pierre des pavés, bordant les gentes dames souriantes sur les charrettes déguisées en carrosses ; une profusion de damas, de fourrure, de coiffes, de guimpes, de mantels doublés de loutre ou de marte, de houppelandes, de galons de soie et d’argent ; et les enfants dévalent les rues en pente, les familles escaladent la poterne, et l’on montre du doigt le pharmacien qui tend son anneau à baiser, le juge de paix engoncé dans sa cotte de mailles et dont l’épée bat le mollet, la femme du boucher, le visage cerné par la guimpe et la barbette, raidie par le poids des tissus vert et garance. Une petite fille attend, le regard tendu, dressée sur la pointe des pieds ; elle cherche dans la foule un long manteau de damas or et châtain bordé d’une large fourrure d’hermine, un chaperon moiré sur un plissé qui couvre les épaules. Elle le voit, c’est son père qui lui fait un clin d’œil du milieu du cortège. Ils ont plongé dans une fente du temps, on est en 1163, et c’est bien plus beau que huit cents ans plus tard, aussi beau que la fresque de Mantegna à Mantoue, aussi beau que les tableaux vivants de Gaëlle Bourges à Avignon, au-delà des déguisements, au-delà des costumes. Ce n’est pas carnaval, ce n’est pas les Gilles et leurs oranges, ce n’est pas Carmentran ni Carême-prenant. Ça pourrait être le Théâtre du Soleil. Ça pourrait devenir une danse macabre si l’on y glissait quelques diables. Elle a vu ce soir là le Marchand d Venise et a glissé sa photo dans le coffret de plomb.

Liliane Laurent
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43 | Sous leurs ombres anéantie


Surtout n’ouvre pas la vieille armoire endormie au fond du grenier, tu ne sais pas ce qui pourrait en surgir. Peut-être ces longues silhouettes démesurées et haut perchées qui écrasent la foule assemblée pour la fête et obscurcissent brutalement le ciel comme l’orage qui gronde soudain. Si tu ouvres la porte, elles s’échapperont, c’est sûr, avec leurs grandes ailes sinistres qu’elles agitent en tourbillonnant. D’en bas impossible de distinguer leurs visages, mais les nez semblent crochus, les regards cruels et menaçants et leurs pas cognent si fort qu’ils font trembler le sol sous tes pieds apeurés. Te voilà minuscule, anéantie sous l’ombre de ces géants qui planent et tournoient, virevoltent du haut de leurs perchoirs, comme de grands oiseaux de malheur croassant des ricanements déments. Ils déploient leurs larges ailes de tissu tels des linceul noirs, soudain l’un d’eux se penche vers toi comme pour t’attraper, tandis que les autres se dispersent et toujours s’agitent, battant des ailes, vol lugubre de corbeaux s’abattant sur la foule insouciante. Pourvu que tu ne les vois jamais plus ces tristes échassiers de ton enfance. Surtout n’ouvre pas l’armoire, tu pourrais aussi bien te retrouver submergée par une autre agitation, prise dans un autre tourbillon, un tumulte clinquant, vif et coloré, un chaos incompréhensible de chocs et de télescopages bruyants. Parmi les mouvement incessants, la musique criarde, les odeurs écœurantes de barbe à papa et de graisse mêlées, la bousculade générale, les cris et les secousses, certains semblent s’amuser, mais toi tu ne vois plus que le sang d’un enfant couler sur son visage dans ce brouhaha des autos-tamponneuses de la fêtes foraines. Surtout n’ouvre pas l’armoire, mais ils poussent, ils poussent derrière la porte, ces fantômes du passé connus ou inconnus, ils poussent et finiront par s’échapper.

Laurence Baudot
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Ce n’est rien d’autre qu’une petite chambre d’enfant. Quatre murs, une fenêtre, deux entrées (l’une donne sur le salon, l’autre sur la chambre des parents). Un lit en pin, contre le mur. Un tapis. En guise de tableau, un foulard en soie de 40 cm sur 50 cm, punaisé en face du lit ; il représente trois baleines (une famille). L’ancienne table à langer s’est transformée en bureau ; ses tiroirs sont couverts d’autocollants donnés par la vendeuse de chaussures, à la blondeur stridente. Trois immenses coussins (rouge, jaune, bleu) sont disposés par la mère sur le côté gauche du lit au moment du coucher, pour rassurer l’enfant, amortir les chutes nocturnes. Sur le bureau, une mallette rouge en plastique contient du maquillage. Des crayons gras de maquillage sont rangés dedans et sortis le jour pour se barbouiller, devenir autre. Clic. Noir. Le trait de lumière au pied de la porte charrie les discussions des personnages dont l’enfant rêve en coulisse. Père Gargantua éclate de rire, son nez est un groin, ils parlent de fromage. Maman, si douce, intervient, mais elle ne fait pas rire les autres personnages ; sa voix est une rivière qu’ils écoutent, pensifs, et l’enfant ferme les yeux. Les rouvre au rire tonitruant du géant, devine alors une ombre impressionnante qui semble bouger en face du lit, qui s’installe : un animal. L’enfant ne respire plus, la moitié du visage enfoncé sous la couette : de l’autre côté, les personnages, géant et rivière, poursuivent le spectacle, the show must go on, elle ne peut rien interrompre, ces moments sont sacrés. Silence en coulisse. L’animal tourne sur lui même, cherchant plus de confort dans ce coin de chambre sombre, il émet quelques grognements, ouvre la gueule, bâille, se gratte. L’enfant, qui s’habitue à l’obscurité, devine peu à peu son pelage dru, sa corpulence d’ours, sa gueule de tapir. Elle veut enfreindre la règle des coulisses, crier au secours, mais rien ne sort, elle n’a plus de voix, tandis que la bestiole repère le lit, s’avance tout doucement, se penche au-dessus de l’enfant, ses yeux ronds comme des billes ; le museau du fourmilier renifle l’enfant qui se recroqueville sous la couette. Silence. L’enfant tente de crier « Non », elle veut simplement crier « non », lorsque le museau parcourt tout son corps, mais rien. Un temps. Elle risque un œil au dehors, et tombe nez à nez sur la vendeuse de chaussures, oui, c’est bien elle, avec sa gueule de tapir et sa frange blonde, ses griffes d’ours et son collier de perles. La vendeuse, mi-ours, mi-tapir, s’installe sur un des coussins à gauche du lit. Inspire, expire. Inspire, texte. Tirade sur la réalité, elle est l’incarnation de la réalité. Met une couronne sur sa tête blonde. Texte. La réalité est une évidence, restons terre à terre, veux-tu ? Texte. Le plateau est vide, maintenant, sais-tu ? Texte. Texte. Texte. Morts. Morts. On s’attache aux protagonistes, en général, c’est vrai. Mais une histoire, c’est un début, un milieu, et une fin, sais-tu ? Moi je ne connais pas de fin. Texte, tandis qu’elle tripote négligemment son collier de perles avec ses griffes d’ours. Nous sommes mieux en coulisses, sans cette théâtralité encombrante, n’est-ce pas ? Silence. Les griffes s’approchent du cou de l’enfant. Non, l’enfant se lève, audacieuse, et tend ses bras vers le museau de cette allégorie pour le lui tordre de toutes ses forces, mais en déséquilibre, elle tombe et se réveille sur des coussins colorés. Elle parvient enfin à crier « non ». Pieds nus, elle franchit le seuil du salon éclairé. Il est vide maintenant.

Claire Zoul
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Encore les bandes dessinées du journal Spirou ; encore les exposés, les punitions en classe – premiers ateliers d’écriture ! Les histoires autour de moi étaient comme nuage et pluie : ça existait c’est tout. Les bandes dessinées de Mickey, Bibi Fricotin, la musique de Piccolo et Saxo, ou la rivière qui passait au bas de la maison de vacances de mes parents : tout était là, du même ordre. Le monde humain s’est ouvert devant moi avec le journal Spirou, découvrant que les bandes dessinées n’étaient pas comme la rivière en vacances, mais qu’elles étaient manuellement faites par des humains. J’ai découvert la notion de réalité ce jour-là. Ces personnages que je croyais être d’un autre monde, peut-être copiés par un reflet, venaient en réalité à force de sueur et de fatigue, et pas seulement à des « auteurs », mais encore des imprimeurs, et toute une foule de petites mains telles des secrétaires, des manutentionnaires, etc. Ces gens – tous – portaient l’imaginaire. Ils le portaient quand ils étaient réels, et l’imaginaire portait le réel quand ils étaient imaginaires. (et réciproquement). La frontière de l’imaginaire ne passait pas derrière un arbre sombre entre une maison de vacances et une rivière comme je le croyais, mais passait dans le corps de l’humain et de la réalité. Encore ce journal arrivait chaque semaine (j’étais abonné) par la poste. Il était plié et fermé d’un bandeau de papier sur lequel autour de mon nom et adresse étaient écrits divers signes administratifs. Je devais enlever le bandeau, déplier le journal, qui restait marqué de son enfermement par une pliure rectiligne qui barraient verticalement le milieu de chaque page. Ce pliage dégradait un peu le journal, mais l’envoi postal était le choix le plus rapide pour avoir la suite des histoires. Je le dépliais en essayant de réparer au mieux les couleurs des paysages et le satiné du papier, en appuyant du plat de ma main. Souvent, j’avais couru : le journal arrivait chez moi par la poste le matin, alors que j’étais à l’école, mais il m’était impensable d’attendre la fin des cours que je rentre le soir à la maison pour le lire. Aussi je devais inventer des circonstances pour expliquer que je quittais le collège en milieu de journée, fonçais chez moi, lisais vite le journal, et retournais avant le début d’un autre cours. Cela pouvait se faire à midi, pendant la cantine, ou bien à une heure de permission, par exemple. Je prétextais que j’avais oublié un livre. Je vois aujourd’hui qu’aucun adulte n’était dupe – je hais le monde des adultes. Ils me punissaient, si je passais trop les bornes, à courir la ville tel Gil Jourdan ou les étoiles telle Yoko Tsuno. Me punissaient, me donnaient à faire des pages d’écriture stupide. Les prenant à leur jeu, je m’échappais dans le stupide, rédigeant les textes sur les sujets les plus abscons dans les styles les plus grotesques, ou trouvant plaisir à soigner scolairement des centaines de lignes identiques. Et l’acte d’écrire. Et d’épater les copains, qui s’arrachaient mes punitions, et faire rire les copines, quoi. Rebondissant sur ces nouvelles compétences artistiques, je les mettais aussitôt au service de la cinquième république en faisant des exposés en classe sur des thèmes scientifiques – pour la littérature, il faudra attendre. Et j’étais sans doute plus fort en improvisation qu’aujourd’hui, puisque mon « challenge » était de faire l’exposé le plus long possible en lisant le texte le plus court possible. Je pouvais parler vingt minutes soutenu par seulement quatre lignes de plan. J’accédais à un statut de professeur sans beaucoup travailler et sans avoir à faire de discipline ; en échange, mes copains et moi-même nous devions rester calmes à tout le minimum le temps de l’exposé, ce qui n’était pas gagné d’avance. Mais découvrir les grands phénomènes de la nature, mais décrire d’étonnantes expériences, mais faire des schémas projetés par des boîtes qui fabriquaient des faisceaux lumineux qui envoyaient en l’air le dessin marqué sur le transparent, mais avoir le temps de parler en faisant des phrases, tout cela valait bien quelques concessions à l’autorité. Encore le piano. Ce sera une impasse. Mais j’en garde de bons souvenirs. Je n’aimais les concours ou les examens pour entrer dans des conservatoires. Plein de travail, dont je ne comprenais ni tenants ni aboutissants, ni même en quoi seulement ça consistait, de travailler. Tous les jours pendant une heure ? oui peut-être, mais juste pour qu’un jury donne une bonne note ? Je comprenais que qui créait Spirou travaillait énormément, et c’est même ce qui me le rendait humain, proche, accessible ; mais par où ça commençait ?… Je l’ignorais. Grâce au journal Spirou, je savais déplier, mais… je ne savais pas plier.

Ista Pouss
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Remonter le temps vers des souvenirs liés à des gestes artistiques me pétrifie, mais c’est là le travail demandé, « travail », du latin « tripalium », instrument de torture, on va bien s’amuser. Toutes les pratiques que The Master, dans sa toge blanche, avec une main posée sur le globe, qualifie d’« amateurs » devront y passer, et au diable la version féminine de l’adjectif, patentée depuis deux décennies pour franchir les limites du sexe, morne société agenrée. Les « circassiennes », encore que l’adjectif donne, pour celui-ci, dans le savant (nous aimions tant aller simplement au cirque, et non pas assister aux exégèses assermentées des diplômes universitaires médiocratiques : Achille, savate donc la gueule de ces ingénieurs-maîtres !) et les phtisiques y auront aussi droit comme Pipa au bois de Boulogne. Je ne saurais cependant faire un sort aux « foraines », car oui, je le confesse, ces manèges ambulants où je passe le mur du son avec cinq fois mon poids m’enverront toujours en l’air. « Trouble que tout ça » me direz-vous, « treubeule » comme on dit à Westminster les jours où la sainte patronne de l’Eglise anglicane déploie un improbable chapeau fluo pour célébrer la messe et tacler Camilla lors de l’homélie. « Venons-en au fait » dit l’enquêteur : l’eau se colore sous l’effet des pigments et de leurs corollaires de gouache. Les pépètes de grande section se maquillent comme des voitures volées. J’aime moyennement sectionner le réel d’aplats de couleur, et encore moins, terreur des terreurs, peindre avec mes pieds, mais il le faut en ce matin pré-pubère et je m’exécute à grand renfort d’acrylique. Ironie de l’histoire, je m’émerveille encore, trente-cinq ans après, devant ces tableaux d’art primaire, gardés précieusement et que j’ai décidé dans un élan superbe de clouer aux draps du lit conjugal lors de notre nuit de noce. Pour tout dire, j’en ai fait des copies A5, à balle, des dizaines de milliers, contraint à contracter un emprunt à la banque pour régler auprès de la petite officine d’imprimerie de mon quartier mes polycop, et je me torche avec, oui, je me torche avec mes dessins d’école maternelle, ligaturés « spécimen ». Et puis je me souviens, je me souviens de ce cours de français dispensé (mais jamais dispensable) par l’incarnation divine du prof de lettres de lycée : « loin de moi l’idée de raconter là quelques souvenirs d’enfance fort personnels. Non, je tiendrais simplement à évoquer ce qu’à huit ans mon père m’a fait subir, blabla blabla, réciter l’alphabet en grec à l’envers, acheter du papier toilette au Carrouf en s’exprimant en magyar, faire le salut romain », en bref une prétérition, mes ami-e-s, une pure prétérition de derrière les fagots. Ah ce plaisir des souvenirs retrouvés, de cette distorsion due au temps, cette joie performative de ce délicat papier, si fin que je puis caresser la matière fécale à pleine main.

Guillaume Vasseur
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47 | Descendre dans l’arène ou monter sur la scène


Il y a les yeux de l’enfant, le regard noir de l’enfant, les cris de la foule, la folie de la foule en paroles, il y a des mots trop forts qui pourraient rendre fou, des cris de gens, des clameurs que l’enfant absorbe, des hurlements, qu’est-ce qu’ils font qu’est-ce qu’ils disent, il y a une scène de crime, comme une scène rouge et ronde, un tapis de sable qui pue, il y a l’enfant sur les genoux d’une mère qui sourit, qui sourit au photographe mais quand même, elle peut pas trouver ça joli, il reste ça, la photo des yeux terrorisés de l’enfant devant la scène du crime, les sourcils froncés, son angoisse sous son petit chapeau de paille, il y a ça, le soleil, le ciel électrique, il y a des chevaux dans des robes de princesse, mais pourquoi ils bavent, ils bavent les chevaux sous ce ciel sans nuages, il y a les cavaliers, pas ceux du moyen âge, cavaliers déguisés, pailletés comme des filles un jour de carnaval, mais c’est moche ces brillants, il y a des épées de chevaliers, des chevaliers qui n’en sont pas et ce taureau qui saigne, sa peau plantée d’épées de chevaliers qui n’en sont pas et plus il saigne plus ça crie plus ça s’agite, plus il fait chaud, il y a la mousse qui coule du museau du taureau, un museau qui écume comme la mer, qui mousse comme le savon, il court dans tous les sens, il fait des drôles de bruits, il n’y a pas de sortie, sa peau piquée d’épées à paillettes, des épées qui sursautent et s’agitent comme les aiguilles d’un métronome mal réglé, il y a des chevaux qui n’aiment pas les taureaux sinon, il y a la bousculade, des fous qui se lèvent qui s’assoient, il y a le roi et son drôle de chapeau, seul devant l’animal, et sa cape rouge de sang qu’il agite et agite, et son épée piquante qui brûle les yeux, il y a une bête fatiguée épuisée usée qui se meurt dans les yeux de l’enfant, il reste ce dégoût à jamais imprimé et cette idée de mort comme une évidente violence, une mort à laquelle plus tard il faudra s’habituer, et l’enfant un beau jour, un jour de colonie de vacances, un jour de spectacle, un spectacle de fin de séjour, juste il faudra jouer, jouer à tuer un taureau, et l’enfant à qui l’on demande tu veux bien ? l’enfant refait les gestes, il se déhanche avec virtuosité, il ondule avec le drap rouge, il joue à tuer le faux taureau avec son épée de carton, l’enfant est le roi de l’arène, l’enfant faussement pailleté qui jubile et triomphe, il joue et fait semblant. Il s’émeut du plaisir éprouvé, troublé d’avoir fait croire à la mort d’un taureau.

Sylvia Boumendil
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48 | Frissons


Pas de monstres à l’horizon, pas de baraques de foires, c’est lisse, il n’y en avait pas dans sa vie d’enfant. Ou elle a oublié tout ce qui pouvait être sombre. Effacé. Peut-être. C’est noir. Pire, il n’y a rien. Les souvenirs ne sont pas fiables. Pourtant elle revoit bien la grande chambre pour la fratrie, pas de chambre seule pour la petite fille, deux lits d’un côté, deux lits de l’autre, au-dessus la vierge et l’enfant de Rafael pendant toute son enfance. Dans la cuisine, tous les quatre serrés sur les bancs étroits, en face des deux Brueghel que sa mère aimait tant. Pas de tilt pour la peinture à l’époque, ni à l’école aux cours de dessin — pas de talent, tu ne feras jamais rien – ni dans les musées qu’elle fréquentait avec son père le dimanche matin après la messe. Le choc est venu tard devant les tableaux fauves aux couleurs éclatantes. Là, elle a eu des frissons. Petite, elle aurait voulu faire danseuse, elle dansait dans la grande pièce de l’entrée, l’antichambre, spacieuse, bornée par des portes et un placard sur un mur entier, placard lisse comme un mur, plein de manteaux, de chaussures, et en hauteur bourré de livres et de cahiers, grenier vertical dissimulé, elle dansait dans cette grande pièce sur le parquet hongrois en bois doré qui sentait bon la cire, pointes et sauts et pirouettes, sur la musique qui venait du salon, de la radio de son père, sur la musique dans sa tête… pas de danse classique, dit la mère, trop compliqué, mais elle peut faire la gymnaste, dans un club du quartier. Des acrobaties au sol, des sauts et pirouettes, ça lui va, des enchaînements en musique, c’est presque de la danse. Des défilés sur la poutre, les bras gracieusement levés, les pieds pointés sur la barre étroite. Souplesse. Elégance. Entraînement, endurance, persévérance. La pièce de l’entrée reste disponible, prête à être remplie de rêve et d’enfants remuants. Parfois, elle regarde par la fenêtre, épie la rue, les gens qui courent sous la pluie, les chevaux qui passent au trot avec des cavaliers tout fiers sur leur dos, les enfants qui ont le droit de jouer en bas de l’immeuble, elle les envie, pas le droit, la rue, c’est pour aller d’un point à un autre, ce n’est pas pour traîner, alors elle est au spectacle à la fenêtre. Parfois, sortie manèges au Prater, à Pâques, Pentecôte, aux anniversaires. Des manèges qui tourbillonnent, ou qui cherchent le ciel, plus vite, plus haut. Et au cabinet des glaces, des enfants devenus monstres difformes dans les miroirs brillants, monstres pour rire à se plier en quatre. Puis elle retourne à la lecture, à l’évasion, livres d’aventure, policiers à énigmes, elle s’essaie à écrire des histoires et des poèmes. Un autre monde, un monde de silence, de concentration. Au salon, la grand piano noir vernissé l’intrigue, sa mère le touche avec trois doigts pour quelques notes en passant le chiffon à poussière. Tu veux jouer ? Elle veut apprendre. Assidue, elle fait des arpèges avec Czerny, connaît les rigueurs de Bach, les fantaisies de Mozart, les impromptus de Schubert, et puis Beethoven, la révélation, l’émotion, les accords puissants, les orages et les accalmies. Frissons. Persévérance. Durant des années. Et toujours la danse, sur une musique plus légère, des valses de Strauss, des tangos, ça virevolte, ça s’envole, ça glisse sur le parquet doré qui sent bon la cire, la saison des bals à Vienne, cérémonies d’ouverture, polonaise de Chopin, valse de l’empereur, colonnes et dorures sous les dômes décorés de fresques, coulisses parfaites pour ces couples de danseurs qui évoluent comme des acteurs, comme au théâtre. Frissons, oui. Mais pas de monstres, elle n’en voit pas dans le rétroviseur. Peut-être le compagnon de Saint Nicolas, le diable, le Krampus, avec son fouet et son balai qui passait dans les maisons le 6 décembre, personnage repoussant. Même pas peur ! Sous la protection du saint, on ne craignait rien. Monstre pour rire. Après la danse, elle est partie loin. Plus de gym, plus de valses, toujours le piano, elle y tient. Des émotions nouvelles, encore des frissons. Mais toujours pas de monstre, jamais, il manquera dans la narration, elle ne sait pas, monstres, spectres, fantômes, vampires, elle n’en a jamais vu, est-ce que ça existe seulement…est-ce qu’elle ne sait pas les voir… ?

Monika Espinasse
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Quand on prépare la mise, on officie comme l’enfant de chœur qui prépare les burettes sur le plateau qui servira aux agapes de la communion (du repas). Ici, on ne va pas chercher l’hostie et le vin de messe dans un tabernacle aux motifs ciselés dans le cuivre, on n’écarte pas une dentelle tissée par des mains dévotes, l’armoire de gros bois noir, bancale ferme mal, s’y entassent des marionnettes accrochées au collet à des râteliers qui zèbrent les trois pans de bois, bal des pendus, chambre de Barbe Bleu, regards absents, têtes peintes grossièrement aux lèvres trop rouge, pommettes pastillées, peintures écaillées, repeintes à gros traits, corps mous flasques lamentables, dorures poussiéreuses, dentelles trouées, velours élimés, costumes rapiécés. Dans le fond, dans l’obscurité du fond, à tâtons, de vieilles peluches, chat, chien, souris, lapins, loup éventré pattes en l’air, et un haut le cœur quand on saisit la pelure vivante un peu écaillé du vieux chat de l’immeuble qui est venu faire sa sieste au plus profond du cœur de l’armoire. On sort ceux qui vont jouer, on les soumet à la lumière du néon qui ne cache aucune de leurs imperfections, pour les descendre sur le râtelier principal, dans un ordre secret, celui de leur entrée dans le castelet. On trie dans l’obscurité de vieilles planches, rangées sous la bande, ou sous des piliers où sont inscrits des mots de passe sibyllins, langue de métier, Salon gui 1, Gui,2, Forêt Gna 1 , Gna 2. Bord de Saône, et on les rentrent sur les rails. Campagne hiver. Décors conventionnels d’un autre temps, aussi vieillot que les cirques faméliques qui transportent chèvres, lamas, et un dromadaire égaré, bien loin des nouvelles donnes circassiennes. On hisse la grand voile du premier décor, on prépare le foc pour le deuxième tableau. Pourtant, serait- ce si grave si on levait le rideau dans un salon bourgeois avec une forêt en arrière plan ? Dans ce monde poussiéreux, l’enfant qui a peur du loup ne trouvera pas à y redire, lui qui accepte les Bing et Bing Bang sur ta tête de vilain pas beau. Avant de lancer l’affaire, on farfouille dans les partitions pour trouver la pièce du jour que l’on mettra sur le chevalet, et grâce au noir, grâce à la servante, et l’extinction des suites, la zique qui démarre, juste le temps d’ouvrir le rideau, de coincer le cordage au taquet, chausser ses marionnettes en veillant de la mettre à la bonne main, la voilà qui devient vivante au bout du bras du forain, elle regarde l’auditoire bugne à bugne, elle se moque, elle se cogne, elle chute, elle a peur, elle se couche sur un vieux matelas et se met à ronfler, déjoue le fieffé coquin déguisé en fantôme, et la vieille dame a des accents de toutes les duchesses fussent- elles de faubourg, et les zenfants cassent les vitres, le chat se hérisse poursuivi par le chien. On joue. Dans la partie la plus sombre. Au sous sol. En sortant de la malle, le costume du singe, à chercher les gants avec les coussinets roses sur la paume, la veste à brandebourg rouge, la jupe en argent de l’écuyère, le châle à sequins, le pantalon bayadère, le masque d’escrime ou d’apiculteur, jambes dans les manches, on se boudine dans des habits de poupées. On joue au cirque, à l’amour, en sortant tout de l’armoire qui est penchée sur nous, guêtre, épée, fausse natte, cape, perruque, parure d’égyptienne, kimono, amas de tissus, oripeaux, mues d’ancêtres qui se déguisaient en poireau, en autruche, en gitane, en homard. On joue partout entre le plafond voûté en briquettes peintes en blanc et le sol de béton rouge, aux confins de la maison, ouvrant sur la cave avec la chaudière où la grand mère se cassera le col du fémur, la laverie où on se suspend au tuyau de douche, dans le noir plaqué contre le mur pour ne pas être repéré, on se cache dans les cuves de béton, dans le cabinet à la lucarne toujours ouverte. A l’assassin. A la momie. A l’école.A la dictée. A la petite chèvre de Monsieur Seguin, A la coiffeuse, A la danseuse se partageant une paire de vieux chaussons. A l’automate, à Coppelia, à Gisèle, A moi, conte deux mots. On joue aux fantômes. Ils sortent des portes, le frère toujours en slip , qui nous dit de la fermer, la sœur avec ses disques de Lluis Llach qui nous annonce des temps noirs, et celle qui nous dit qu’on serait trop gentille si on montait, si on descendait, si on lui apportait, des amours qu’on serait, on joue jusqu’à se faire sortir dehors car on n’est pas sorti de la journée, toujours dans le sous sol et qu’on range d’abord tout ce bordel dans l’armoire et dans la malle. L’armoire elle m’a suivi, comme le chat botté suit son maître, legs de la grand mère, J’en ai gardé un tel souvenir à un âge où on ne sait pas que les souvenirs doivent se transporter légèrement pour ne pas qu’ils vous écrasent, pour continuer le voyage, cette armoire, donc, elle trône dans la pièce avec ses battants d’où sortent tissus, perles, fils de fer, dentelles, marionnettes dans des cartons à chaussures , immense boite des possibles, et sur son faite, une malle à déguisement.

Hélène Boivin
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50 | Chambre aveugle avec télé


Un lit, un fauteuil, une télé, une armoire. De part et d’autre du lit, une table de nuit. La chambre n’a pas de fenêtre. Elle se situe aux centre d’un appartement traversant. La droite et la gauche de la chambre se définissent à partir du lit. Quand on est couché sur le dos, ou bien assis dans le lit, on a à droite une porte qui donne dans la cuisine, à gauche, une porte qui ouvre sur une autre chambre qui donne sur la rue. La porte de gauche est vitrée. C’est de là que vient la lumière. A gauche, après la table de nuit, une autre porte donne sur des W.C. Dans les boîtes sous l’armoire sont cumulés des souvenirs, cartes postales, lettres, rubans, papiers cadeaux, partitions de chanson, bricoles. Entre l’armoire et la porte de gauche, une télé est posée, orientée en diagonale vers le lit. Mais ce n’est pas depuis le lit qu’on la regarde. On la regarde depuis le fauteuil qu’on déplace. Quand on ne regard pas la télé, le fauteuil est rangé entre la porte de gauche et la commode. Oui, tout est bien calé, la chambre est petite mais elle a trois portes, un lit, deux tables de nuit, une commode, une armoire, un fauteuil, une machine à coudre à pédales, à droite de l’armoire et une télé Pathé Marconi « La voix de son Maître » T712-31 de 1975 (c’est une télévision portable mais elle reste toujours à la même place et il faut parfois bouger l’antenne intégrée pour mieux capter le signal, parfois ça ne sert à rien, on n’y voit rien, alors on éteint, le reste du temps, quand on la regarde, il faut rapprocher le fauteuil pour bien voir, surtout Marie qui la regarde en se penchant, le visage à un mètre de l’écran). Depuis le fauteuil, Marie regarde la télé donc. Pour elle, c’est une boîte à souvenirs. On donne Les Misérables, la version de Le Chanois, avec Gabin, 1958. Elle adore Gabin. Le film arrive à la scène où Gabin est assis sur une souche. Il vient d’être libéré. Un petit savoyard, un ramoneur, s’approche de lui. Il fait sauter une pièce dans sa main. Gabin, Jean Valjean, l’attrape au vol. Il ne veut pas la lui rendre. Marie sent son coeur se serrer. D’abord, le film est faux. Elle a lu Hugo. Dans le livre, Jean Valjean n’attrape pas la pièce au vol. Elle a échappé des mains du petit savoyard, Petit-Gervais. Une pièce de quarante sous. Elle a roulé et Jean Valjean, hagard, empli de mauvais souvenirs, ça Marie s’en souvient très bien, a posé le pied dessus. Il ne l’a pas fait exprès. On le sait, on le lit. C’est au moment qu’il se baisse pour ramasser son bâton et reprendre sa marche qu’il voit la pièce de quarante sous. Alors il se met à chercher Petit-Gervais. Il ne le retrouve pas. Marie se souvient d’une phrase des Misérables qu’elle avait recopiée parce qu’elle l’avait trouvée triste : « Alors son cœur creva et il se mit à pleurer ». Elle aussi, elle a senti plusieurs fois son coeur se crever. Quand sa mère est morte, quand son mari est mort, quand elle a appris la blessure de Pierre à la guerre, quand ses enfants sont morts, les trois, à chaque fois le coeur crevé. On ne s’habitue pas. Là, devant la télé, alors qu’elle adore Gabin, elle est en colère. Le film est faux. Pierre, Pierre appelle-t-elle. Pierre… d’un ton à la fois agacé et apeuré. Pierre arrive par la porte de droite, dans le dos de Marie assise sur le fauteuil, il vient de la cuisine, où il lisait le journal sous la lampe. Elle se plaint, elle lui raconte la scène de la pièce du Petit savoyard. Elle lui dit que c’est faux. Gabin qui vole Gervais. Pierre lui parle doucement, il lui dit que c’est un film, que les films, c’est pas la réalité, tu sais bien Marie. Alors elle lui demande de lui passer la boîte à chaussures avec les chansons. Il s’agenouille, va la chercher sous l’armoire. Il s’appuie sur le rebord de la machine à coudre pour se relever. Il dépose la boîte sur les genoux de Marie lui demande si elle n’a pas froid. Elle lui répond que non, que ça va. Tu ne regardes plus le film ? Si, laisse-le, je cherche quelque chose. À la télé, Gabin-Valjean a cherché depuis un moment à retrouver le petit savoyard. Pendant que Marie fouille dans la boîte, on voit Gabin soulever une charrette sous le regard de Javert qui lui dit qu’il ne connait qu’un homme capable de faire ça. Gabin répond, maintenant vous en connaîtrez un autre. Marie ne se méfie pas de Javert. Elle ne suit plus le film, elle cherche une chanson dont elle a les paroles dans la tête. Une chanson qu’elle racontait à ses filles. Pas vraiment une chanson, une histoire racontée sur une musique. Ça y est, elle a trouvé. La partition est sur un papier rose. Les bords en sont abîmés. Les pliures ont estompé le texte et la partition. C’est une chanson de Polaire, le P’tit savoyard, une chanson triste. Elle la racontait parce qu’elle était triste et qu’elle était belle. La partition, elle l’avait achetée pour La glu une chanson terriblement triste, l’histoire d’un « pov’gars qui aimait celle qui l’amait pas ». Les deux chansons étaient vendues ensemble. La Glu, c’était pas pour les enfants, ou alors quand ils grandissaient. Marie sent suinter les percements anciens du cœur qui n’ont jamais cicatrisé. Des larmes coulent sur ses joues rondes, comme celle de sa toute petite dont on voit le portrait photographié à l’école quelques jours avant que la méningite ne l’emporte. Elle est photographiée en pied, un panier d’osier passé autour du coude. La photo sous verre, dans un cadre noir, est accrochée à droite de l’armoire, au-dessus de la machine à coudre. Marie ne regarde pas la photo. Ses yeux regardent quelque part sous la télé. Elle entend la voix de Polaire, « pars mon enfant, c’est pour ton bien ». Les larmes coulent sur la partition, elle ne peut rien y faire. Trois enfants partis, c’est pas Dieu possible pour une mère. Elle ne s’apitoie pas. Son coeur s’est rouvert, à cause d’une télé Pathé Marconi et d’un film faux, d’une chanson dure d’où est revenue l’inextinguible tristesse d’avoir vu ses enfants mourir. On ne sait plus ce qui se joue sur l’écran. Ça n’a plus d’importance. On voit Marie de dos et la lumière de la télé, lumière blanche et noire. On peut penser que l’on voit depuis la porte de droite. Et que ce que l’on voit, c’est ce que voit Pierre en train de regarder Marie.

Philippe Liotard (2)
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51 | Une artiste du vide


Elle avait beau chercher elle ne trouvait nulle part preuve de son existence. Pas de boîte à souvenirs, pas de traces notables de ses pas égarés. Pas de cicatrice sur son corps ni de fantômes dans son esprit. Faire le clown était une manière d’échapper au vertige de l’absence à soi-même. Elle se laissait aller au gré des mots sans lien. Les émotions perçues s’évaporaient aussitôt comme goutte d’eau sur pierre brûlante. Des objets s’étaient accumulés autour d’elle et ils avaient plus de présence qu’un seul de ses mouvements dans l’espace. Il n’y avait rien à convoquer, rien qui puisse être remémorer. Elle s’était enfoncée dans l’oubli ou plutôt l’oubli avait élu refuge en elle. Le temps n’avait aucune prise sur elle puisqu’elle avait tous les âges à la fois depuis toujours sans pouvoir choisir celui qu’elle vivrait dans l’instant qui allait suivre. Sur la table de sa vie il y avait toute sorte de relief du temps mais plus de convives. Elle avait dû mourir mais personne ne s’en était aperçu pas même elle. Les visages s’étaient entassés comme cartes postales en boîte à chaussures et ses mains fébriles les triaient tentant à chaque fois de recomposer l’ordre. Mais il fallait renoncer devant l’inanité de la tâche. Cela avait du commencer avec la rencontre inattendue d’un cygne qui pataugeait dans la boue des chantiers criant au ciel un poème en langue inconnue, à moins que ce ne fut lors d’une escale avec le breuvage amer et une fois qu’on l’avait bu on était disponible pour une autre existence. A force de nostalgie elle avait perdu de vue son port d’attache comme on dit. Et puis flottait depuis lors en belle compagnie sans toutefois savoir quel pain exactement elle partageait avec toutes ces figures égarées comme elle a la recherche d’une origine improbable, ou bien hissée sur un socle douteux elle se voyait offerte aux regards avides et attentif de spectateurs plongés dans le noir d’un espace tout aussi improbable. Des mots désarticulés se formaient dans sa gorge et sa langue empâtée les roulait longtemps avant qu’ils n’ éclosent sur ses lèvres desséchées. Déflagration du vide qui prenait sens malgré elle mais jamais pour elle, mais alors pour qui ?

Christian Chastan (2)
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« Du calme dans la baraque ! »
Raymond Goethals

Il y avait ce tableau noir, fixé au mur de la serre, qui n’en était pas une, juste le bout d’une annexe, prolongation de la cuisine, avec le wc d’en bas, froid en hiver, mais tout de même cette pièce était vitrée à mi-hauteur sur deux des quatre murs, au-dessus une chambre, peut-être la plus belle de la maison, contre le mur de gauche l’escalier qui descendait vers la cave-abri souvenir de guerre, le garde-corps en tubulure métallique rouge, attention les enfants, utilisé pour faire sécher nos torchons, vos serpillères, et c’était un joyeux brol de matériel de nettoyage, d’outils de jardin, de voitures à pédales et de jouets d’enfants rangés, les bons jours , dans des cartons posés sur les planches d’un meuble ouvert, vert d’eau, à côté d’un buffet de cuisine, taille enfant, de la même couleur, et cette serre sombre donnait sur une cour elle-même donnant accès au jardin aménagé en petites terrasses rendant compliqué tous les jeux de ballon, il y avait donc ce panneau en bois peint en noir avec de la couleur à tableau, monté sur un châssis, un mètre cinquante sur un mètre cinquante, solidement ancré dans le mur, les premières fois, même avec les bras en l’air, on en atteignait que la partie inférieure, et l’on écrivait blanc sur noir, sans savoir écrire, des signes qu’on lisait dans Tintin, sans savoir lire, et l’on jouait à l’école, les deux sœurs et moi, pendant que les deux frères, plus âgés , se partageaient le garage avec le père de l’autre côté de la maison, il fallait négocier les espaces, les surfaces, au sol comme aux murs, à qui le tour maintenant d’utiliser le tableau, une partie du tableau, à qui les craies de couleur, plus chères, pour dessiner avec la tranche, à qui les blanches pour écrire, qu’est-ce qui était tout de suite effaçable à sec, grisant le fond, qu’est-ce qui était intemporel, inestimable, pour un jour ou deux, puis lavable à l’eau, repartir de zéro, avec un fond net et la possibilité de nouveaux contrastes, parfois on débordait sur la cour contigüe, et au-delà de la marelle-paradis, blasphème, au-delà de la marelle tout court on dessinait dans les coins en sachant bien que la prochaine pluie, suivant son intensité, laverait en tout ou en partie ces œuvres éphémères, à la grande joie de la mère qui n’aimait pas la poussière, même colorée, ramenée par nos semelles à l’intérieur de la maison, et s’il fallait désamorcer sa mauvaise humeur (nourrie par la mise entre parenthèses de sa vie professionnelle) on montait au grenier où l’on trouvait, à la droite des cordes à linge, à côté d’une armoire à pharmacie blanc-cassé vide et d’une bibliothèque aux vitres brun-orangé abritant notamment une collection de Bob Morane avec sur la couverture jaune-orangé cet étrange oiseau noir en train de lire debout, il y avait donc un énorme carton rempli de vieux vêtements de toutes sortes, normalement réservés à la période du carnaval, de quoi se transformer en clown barakî queer, descendre faire son cirque et après l’effet de surprise, un sourire, vas ranger ça tout de suite, la vie continuait, sérieuse, un jour le dimanche arrivait, toutes les semaines c’était la même chose, on se calait à sept dans la voiture, trois devant quatre derrière, treize kilomètres pour arriver chez les grands-parents paternels, habitant depuis les années vingt une maison dans les campagnes de la vallée de l’Ourthe, où naitront leurs six enfants, cinq garçons et une fille, déséquilibre apparent compensé par le caractère fort de la grand-mère, et l’on sortait donc, comme des sardines de leur boîte garée sur un terre-plein construit par le grand-père, pour entrer dans une autre dimension, plus large, plus sauvage, avec un ruisseau à truites dans le fond d’un talus pentu et au sommet de l’autre côté un grand pré aux herbes folles et aux chardons plus hauts que nous et au milieu de toute cette brousse de noisetiers, sureaux, ronces, groseilliers, guêpes, moustiques, orties, vinaigre, une cabane en bois avec un toit en Eternit , fabriquée elle aussi par le bon-papa à qui il manquait pourtant le majeur et l’annulaire de la main gauche, arrachés par un éclat d’obus le 22 août 1914 à Rossignol où, gendarme à cheval de son état, il avait intégré un régiment de cavalerie et c’est son cheval, comment s’appelait-il, qui lui a sauvé la vie en le ramenant d’instinct à son camp, le pauvre homme s’accrochant avec sa main droite et ses dernières forces aux rênes de l’animal qui se guidait tout seul, et on ne peut s’empêcher de penser que nous aussi, par voie de conséquence, devons la vie à ce cheval qui a sans doute, comme beaucoup de ses congénères de l’époque, terminé son parcours au champ d’honneur ou alors dans une boucherie chevaline ardennaise, mais on s’égare et l’on a que soi comme animal pour nous ramener à cette cabane au toit ondulé, camp de base et décor des histoires et des jeux imaginés par la cousinerie, on voudrait que le mot existe pour signifier l’ensemble des cousines et des cousins, tout cela sous le regard intrigué du cheval du voisin, on l’appelait Jolly Jumper, le cheval pas le voisin, dans le pré d’à côté, interdiction absolue d’y aller, mais parfois on se permettait un petit roulé-boulé sous le barbelé , juste pour le plaisir de la transgression des frontières et des lois, juste pour provoquer l’ennemi, et quand J.J. rappliquait on roulait-boulait vite fait dans l’autre sens, chacun chez soi, tout rentrait dans l’ordre, de cette famille des équidés on n’avait seulement l’expérience des poneys de la Foire d’octobre, un kilomètre d’attractions, un magma de camions, de voitures, de remorques, de roulottes, de caravanes, sur un grand boulevard du centre-ville, comment faisaient-ils pour dormir avec leur chambre si près de la route, on avait appris un nouveau mot, œillères, ça sentait le crottin, la pisse, et c’était d’une tristesse infinie, surtout pour les poneys, obligés de tourner en rond toute la sainte journée, en ne voyant de la vie que le cul de celui qui les précédait, qui chiait parfois en marchant et ça fumait un peu au sol avant d’être écrasé par les suivants, on aurait pu en prendre un et le mettre dans la cabane, mais on savait d’avance qu’on aurait pas pu, alors on essayait de dresser les chats, qui ne se laissaient pas faire, se contentant parfois de déposer sur le seuil un mulot mort en échange d’un peu de lait, puis on changeait d’idées, on écrivait sur la maçonnerie des terre-pleins et sur le béton des chemins avec un morceau d’Eternit trouvé dans le talus, inconscients du danger qu’il pouvait y avoir à vouloir réduire l’éternité en poussières, puis il pleuvait, là aussi, on s’abritait d’abord dans la cabane, mais si l’averse durait on rentrait lâchement dans la maison, on se débarbouillait un peu, on changeait de vêtements pour pouvoir aller dans le salon, et là, comble du paradoxe, sommet de la modernité, un poste de télévision, ce que le père nous refusait à la maison prétextant l’effet néfaste que cet appareil du Diable pourrait avoir sur la qualité de nos études, il ne cèdera qu’en juillet 69 se rendant compte que l’on risquait d’être les seuls terriens à ne pas voir en direct la première victoire d’Eddy Merckx au Tour de France et le premier pas d’un homme sur la lune, en attendant on baissait le volet, on chipotait un peu l’antenne, afin d’avoir la meilleure image possible et regarder en noir et blanc des courts-métrages de Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy, Tex Avery, de quoi alimenter un peu le bouffon qui sommeillait en nous, et en fin d’après-midi, le temps de ramener les images des quatre coins du pays, les résultats et les résumés des matches du championnat de football, qui n’intéressaient pas grand monde, c’était dommage, puis au fil des mois et des années c’est vrai qu’on avait tendance à s’installer dans ce fauteuil de style art déco, qui paraissait de moins en moins grand, et à regarder tout ce qui était au programme de la seule chaine disponible, alors on était rappelé à l’ordre, parfois le poste était éteint de manière autoritaire, et il y avait de leur part cette injonction qui revenait comme une antienne : Sors, vas t’aérer !

Jean-Marie Graas
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C’est mon petit théâtre de poche, mon petit théâtre de caboche : un sarong sur la tête, retrouver les sensations de l’enfance, trois battements de cils, entrouvrir la camera obscura , prendre le temps de vagabonder à rebours, baluchon de saltimbanque et petits sauts sur le côté , entrechats chapliniens...paupières qui s’ouvrent à l’andalouse ; traîner un instant dans les marges, hors-champ, où l’oeil capture parfois des scènes de pure beauté : la cavalcade souple et rieuses de petites filles balinaises pour entrevoir un cerf-volant plonger dans la rizière de l’autre côté du mur...course folle avant la codification des gestes et ses oscillations segmentées, le « masquillage » et la danse géométrisée des mains des yeux ; !!! le gong les ramène à leur préparatifs structurés et m’envole vers d’autres transes, s’exporter-s’exposer , paupières frottées , feux d’artifice voyage à la « camera makes whoopee » ou autre bricolage fantasmagorique de Norman Mc Laren ; images surimprimées, transe psychédélique où me déposeras-tu ? Au hasard d’une salve de canon , roulement du petit tambour de Valmy ; 1989 théâtre des jeunes années de Lyon, premier passage vers l’envers du décor, loge des artistes... vue la pièce, participation à un concours, dessiné celui qui tombe sous le feu des canon après un dernier roulement de tambour, postée la carte : reçu en retour une invitation, réponse du personnage fictif dont le nom, hélas, m’échappe, passage à la loge… fiction qui prend corps ; partager un instant cette ébullition , regard doux et fièvreux de celui qui vient de mourir sur scène et se tient là, fatigué, presqu’exsangue ; ceux qui rient qui parlent fort et s’agitent, tourbillonnent autour, odeurs de sueur et talc mêlées, se débarrasser de maquillages et costumes , tous s’extraient de leur personnage (sauf lui peut-être, à contre-courant de l’agitation) , fluette, je passe de bras en bras, son baiser sur mon front mes mains dans les siennes, scelle une drôle d’amitié : ce sera mon premier fantôme , ces êtres croisés dont je vole une petite part pour la marionnettiser dans mon petit théâtre de poche, mon petit théâtre de caboche ...vite rejoint par d’autres, forcément il se serait vite senti étranger parmi les autres comédiens inanimés, objets , cailloux , feuilles ou brins d’herbes , dessins, peluches doudous… La liste est longue, pas de carton d’invitation ni préméditation , encore moins de bout d’essai pour valider un quelconque talent ; mais peut-être qu’en y bien réfléchissant, ils ont tous une fragilité commune, aucun d’eux n’est nimbé de la lumière et de l’éclat magnifique des feux de la rampe ; ils ont leur infinie tristesse hors-champ, qui veille sur eux de ses yeux de chien battu ; pas besoin d’un contact physique d’une rencontre hors-fiction : parfois pour les inaccessibles (morts ou trop distants) c’est juste une profonde empathie ressentie envers leur personnage ou un détail de leur vie ; ou encore c’est juste une image entrevue : celui qui tombe sur l’estrade alors que le metteur en scène ne l’avait pas acté , geste compromettant la réussite de l’élan artistique, risquant de froisser l’oeil du public , celui qui descend de ses échasses replie soigneusement et empaquette son costume pailleté pour quitter son rôle de théâtre de rue et retrouver une impasse pour s’endormir sous des cartons ; celle assise sur le trottoir devant le théâtre qui clignote encore vaguement, maquillage qui coule dans l’imprévu d’un raz de marée de vague à l’âme, le funambule à la cheville fracturée ou l’oreille interne désaxée qui tangue même sur la terre ferme, le jongleur aux mains tordues par l’arthrite ou le fils de trapéziste que le vertige paralyse au bord du vide, pas besoin de quémander l’asile en ce lieu où même les longues palabres silencieuses ou marmottées du cracheur de feu devenu accro au white Spirit trouvent écoute et écho... s’invitent aussi dans mon refuge héros de papier sortis des livres ou leurs créateurs s’ils ont accepté d’échanger quelques mots, lettres pour s’amarrer à l’échafaudage brinquebalant de mes pensées... approchez, une fois le lien noué se succèdent de protéiformes représentations, maniées sans fil à la patte : j’orchestre pensivement en liberté et folie douce, ces moments de spectral spectacle dans mon petit théâtre de poche... petit théâtre de caboche...

Sophie Grail
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Il est à genoux sur la chaise de son bureau, avec un coussin pour pouvoir rester plus longtemps sans avoir les rayures du paillage. Coudes posés sur l’appui de fenêtre et front collé à la vitre. Un très vieux carreau, tout fin avec des défauts dans le verre et du mastic qui fatigue sous les couches de peintre blanche. Toujours blanche. Blanc sale et craquelé, mais blanc. Quand il se relèvera, il aura des fourmis dans les jambes et les cheveux collés sur le front, en souvenir de la vitre. La fenêtre de sa chambre est au premier, en bas c’est la rue, avec des gens qui bougent, qui se déplacent, qui vivent, quand lui ne bouge pas. Il regarde, sans bouger, spectateur, jamais acteur. Le spectacle de la rue. Les personnages du spectacle sont toujours les mêmes. Ils sont là au même moment, ils font les mêmes gestes, ceux qui ont une voiture se garent à la même place, c’est presque un drame quand un client du garage s’arrête un moment sur une de ces places tacitement attitrées pour aller pousser la petite porte en bois qui s’ouvre dans le grand portail, celui qui laisse s’échapper dans la rue des odeurs de peinture et d’huile de vidange. Parfois une erreur aussi parmi les acteurs humains, la dame d’en face qui rentre plus tard que d’habitude avec sa serviette remplie de copies et son imperméable beige ou son manteau vert bouteille, qui reçoit un homme alors qu’elle est célibataire et allume la lumière avant de fermer les volets. Mais c’est rare, ce genre d’inattentions, et précieux, puisque ça marque le temps mieux que les tours de roues du fauteuil de l’handicapé qui habite au 33 et que sa mère toute voutée pousse tous les jours pour l’emmener aux soins. Seuls les costumes changent. Mais pas souvent, seulement avec la saison et la météo. Jamais pour la fantaisie. Sauf pour la petite fille au panier. Elle, elle change tout le temps. Elle a toujours un panier rond trop grand quand elle va vers le Prisunic au bout de la rue et trop lourd quand elle revient du Prisunic au bout de la rue. Elle le porte au creux du coude, le bras replié, pour qu’il ne touche pas par terre, pour qu’il ne lui batte pas les mollets frêles. Dans la main au bout du bras qui tient le panier, il y a un papier avec la liste des courses et parfois, il voit la couleur d’un billet, le brillant d’une pièce. Elle, elle n’est jamais la même. Elle sautille, elle traine les pieds, elle rit, fredonne, choisi avec soin sur quel pavé arrondi elle va poser le pied, quitte à faire de trop grands pas, voire à sauter pour n’en toucher qu’un sur quatre, un sur cinq, en ligne droite ou en diagonale. Quand il fait froid, elle a un vieil anorak bleu avec les élastiques des manches depuis longtemps vaincus par le temps et les nombreux utilisateurs, ils lui font comme des collerettes aux poignets, comme les cols de dentelles ondulées que portent ces personnages de tableau qu’on voit sous la poussière des musées et des livres d’histoire. Elle a les cheveux qui atteignent plus ou moins les épaules, blonds, ou plutôt jaunes, moyennement long. Mais toujours raides. Un peu gras sur la tête, cotonneux sur les épaules. Et une barrette pour lui dégager le front de l’autre côté de la raie en zig-zag hasardeusement orageux. En hiver et quand il pleut, elle met la capuche de son anorak bleu qui d’habitude pendouille dans son dos au bout des trois boutons pressions qui pressent encore parmi les quatre boutons pressions que comptait le col. C’est celui de gauche qui est parti, sa gauche à elle. En été, elle met des jupes. Des jupes toutes bêtes, un morceau de tissus cousu sur le bord pour en faire un cylindre et un élastique à la taille. Et encore une fois, un élastique trop grand ou trop mou, ou trop vieux. Et elle remonte régulièrement sa jupe avec la main qui ne tient pas le panier. Avec la jupe, elle a des tee-shirts aux couleurs très vives, avec de grands dessins rose, des fées nuageuses et autres grosses fleurs avec un visage qui sourit ou plutôt qui souriait avant et qui maintenant s’écaille, s’épluche, disparait. Comme un jour disparut la petite fille au panier. Chez lui, c’est la bonne qui va faire les courses au Prisunic. Lui reste dans sa chambre, au premier étage. Du haut de sa chaise et de son premier étage, de la petite fille au panier, il n’aura jamais rien su, ni où elle habitait, ni quel était son prénom, ni à quelle école elle allait, le son de sa voix, ni le goût de ses bonbons préférés, ni la chanson qu’elle aimait fredonner en balançant son panier, ni la couleur de ses yeux quand on les regarde longtemps, ou le métier qu’elle rêvait de faire, plus tard, quand elle serait plus grande, moins maigre et qu’elle aurait enfin cessé de marcher sous sa fenêtre pour aller au Prisunic au bout de la rue. Quand elle aurait enfin déposé son trop lourd panier.

Juliette Derimay
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Mon armoire ne s’ouvre pas, elle craque sur ses pattes de bois, à l’intérieur un son de xylophone, ce sont les cintres qui s’entrechoquent en attente de qui aura la clé. Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez su lire, je veux dire su déchiffrer les mots qui jusqu’alors étaient posés en caractères les uns à coté des autres sans se regrouper, sans rien dire ? L’enfant entre dans la boite qui change de forme et de décor selon ce que l’on convoque dans la mémoire, oh non, pas des souvenirs, mais de la mémoire, ce contenu dont on a fait l’expérience et cette boite se fleurit d’un papier peint comme c’était à la mode à cette époque, au fond une table basse et un téléphone à cadran, à côté un carnet d’adresse, c’est en ce lieu, assis sur ses talons que l’enfant soudainement sait lire, il voit tous les mots, c’est comme un éclair, ses synapses se sont mis dans la bonne configuration et voilà, il sait lire, le processus certainement a-t’il été plus lent qu’il ne le ressent mais ces choses là ne se passent pas à la même vitesse que nous et dans cette boite crânienne ce qui est lent est encore plus rapide que tout ce qui peut être plus rapide au monde, alors notre cher enfant lit magiquement, clairement, c’est un jaillissement qui procure du bien profond, qui titille le système nerveux, fait un peu piquer la langue, il sent même la racine de ses cheveux danser sur son crâne, mais on ne le croit pas, il l’a appris par coeur ce poème, ce n’est pas possible autrement. Vingt-sept lettres, des signes de ponctuation, et tout l’univers, comme ça d’abord en tas puis qui se rapprochent par affinité, se combinent pour dire, pour écrire, pour laisser une trace, pourquoi l’aigle est un a. i. g. l. e. ? et pas un k. i. v. s. t. ? La boite reste curieusement muette sur ce kivst. Rien. La boite tremble, deux personnages couverts de draps blancs, masques loups blancs devant les yeux, miment l’ouverture et la fermeture d’une porte automatique, un adolescent grimé en vieux monsieur, de la farine dans les cheveux passe entre les draps blancs, est alors avalé par les pantomimes avant d’être recraché, ainsi par la machine imaginaire, en jeune enfant. Il faut maintenant marcher en veillant à rester sur les briques de bois posées au sol, ne pas toucher du pied autre chose que ces briques de bois alignées les unes après les autres formant un parcours dans la boite qui s’agrandit au rythme du carnaval des animaux, la marche de l’éléphant, un pied au sol et le crocodile vous attrapera et vous dévorera. Kivst, kivst est le bruit du pied sur la brique de bois et celui de la brique de bois sous le pied, pied de cochon, pied de cochon, cochon de ferme, cochon de ferme, ferme ta gueule, ferme ta gueule, gueule de loup, gueule de loup, l’enfant n’aime pas dormir tourné vers le mur, son dos est en danger, un couteau sort de la boite, est quelque part dans la boite noire dont l’une des parois fleuries colle le lit superposé, un beau jardin dans le noir, en face une masse sombre, une armoire à linge qui, la nuit, n’en est plus une. La grand-mère dit toujours qu’il faut fermer l’armoire avant d’aller se coucher car cela attire les fantômes. La menaza fantasma dans un cinéma de Madrid, en anglais sous-titré en espagnol, l’arrivée puissante et jaillissante de droïdes de combat, il faut fuir, trouver n’importe quelle anfractuosité pour se réfugier, dans une situation si soudaine on ne pense qu’au mot trou, anfractuosité c’est quand on a le temps une lanterne à la main à la recherche de l’Arche ou d’un vieux tombeau égyptien en marchant dans les boyaux de la terre avalé et digéré par sa passion de chercheur de trésor. La boite coffre s’ouvre, des soldats de plastique et de plomb en sortent prêts à en découdre, se rangent en ligne de combat sur le plateau d’un tabouret, lui-même posé sur un camion jouet, tabouret à roulette, tour de combat pour accéder à l’ennemi positionné sur la table en face, la citadelle de Massada sera prise dans la journée, des élastiques lancent des billes, la bataille a commencé, Peter o’ Toole est aux commandes, mais la petite soeur, arme de destruction massive arrive et d’un revers de main et de quelques coups de pieds géants ravage les deux camps. L’armoire grince, des marionnettes à fils venues de Tchécoslovaquie tournent et dansent accrochées à leur mat de fer, elles agitent les bras et plient les jambes, et font comme ceci et font comme cela, la sorcière se jette dans les airs en ricanant, vole dans la boite, les fleurs sur le mur se mélangent, elles ne sont plus motifs, la tête tourne et le serpent dévale la pente à une vitesse vertigineuse, tout le monde hurle, un bruit de crinoline et c’est reparti lentement dans le sens de la montée, les coeurs battent encore fort, les souffles courts ne ralentissent pas encore, le sommet, puis une nouvelle descente encore plus arrachante, et ça remonte. Entrez, entrez, mesdames et messieurs, dans la grande boîte à souvenirs, non pas mémoire, pas ce contenu dont on fait l’expérience, entrez, entrez, dans la boite noire posée sur lit de glace quelque part en Islande, entourée de murs et de barbelés. Entrez dans le nuage. Vous ne mourrez qu’en tant que mémoire mais en matière de souvenirs vous serez immortels.

Romain Bert Varlez
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La pièce n’est pas grande. Tout est sombre, les murs, le sol, le plafond. On dirait que trainent des objets au sol comme oubliés ou comme des décombres, on ne sait pas encore. Au centre il y a cette femme accroupie près d’une bassine en plastique rouge avec de l’eau à l’intérieur, elle frotte ses mains. Sur le mur de gauche un homme frappe et frappe encore, et quand il en a assez de frapper, il pousse, il appuie de tout son poids sur la paroi comme pour repousser le mur un peu plus loin de quelques millimètres encore comme si ça allait changer quelque chose, comme si c’était justement ces quelques millimètres-là qui lui manqueraient pour respirer. Et la femme au sol ne fait pas attention à lui, elle frotte et frotte inlassablement jusqu’à ce que ses mains rougissent de l’eau qui les frotte et que la peau soit fine et se retire en de très minces lambeaux invisibles à l’œil nu mais elle le sait, elle les sent qui la quittent enfin avec tout ce qu’ils ont ramassé de germes et d’odeurs, de sueurs, les tissus qu’ils ont touchés, les papiers les surfaces que les autres ont fleurés de leurs peaux, de leurs humanités trainantes et négligées, elle ne veut pas lever les yeux sinon elle verrait la fille poser un à un encore et encore ses doigts sur le carreau opaque, mais c’est propre à l’intérieur, ça n’a jamais été aussi propre, c’est le côté extérieur de la vitre qui est sale, forcément, et la fille murmure quelque chose, elle sait pas elle-même ce qu’elle murmure tandis que ses yeux sont perdus dans la crasse, pendant ce temps l’homme continue de frapper, il frappe à coups réguliers et avec sa grosse voix sortant de son gros corps maladroit, il crie tout un dictionnaire d’ordures qu’il aurait pu composer tranquillement, au lieu de ça vocifère et frappe, les deux autres ne réagissent pas c’est comme si elles avaient l’habitude et pianote sur le carreau et frotte encore ses mains rouges et de plus en plus menues des mains d’enfant, et de plus en plus fripées des mains de vieille, maintenant elle ralentit le geste alors que son visage serré se tord d’horreur, alors qu’elle s’aperçoit que l’eau dans laquelle elle frotte ses mains frêles est tellement souillée d’elle-même et que tout ce dont elle tente de se débarrasser reste prisonnier de la bassine rouge et secoué de ce mouvement de frottement, et tout cela revient inévitablement se coller à ses mains sans défense et rougies ; elle retire ses mains de l’eau avec un geste engourdi, au moment où l’homme épuisé de frapper hurler pose doucement sa tête en sueur sur le mur qui n’a pas bougé, et souffle et souffle, le grondement de son souffle s’espace et devient peu à peu plus discret comme une musique de fond. La fille a déposé tous ses doigts sur le froid de la vitre opaque et, alertée par ce calme soudain, tourne la tête vers l’intérieur, l’eau qui clapote dans la bassine, la respiration lourde des corps fatigués, le masque d’horreur plaqué sur le visage de la femme, et par dessus cette musique légère de clapotis et de respiration, on entend la voix, celle d’un enfant qu’on n’avait pas vu avant parce qu’il est très petit, assis dans un coin à droite. A vrai dire il n’est pas si jeune mais c’est difficile à voir à cause de sa touffe de cheveux tellement énorme qu’elle lui cache la figure. Ses yeux sourient vaguement cachés derrière des lunettes épaisses, à ses pieds il y a tout un tas d’outils, des pinces, des clés à molette, des clés Allen, tournevis de plats et cruciformes, un marteau très fin qu’il manie comme un pinceau, et des vis, des clous, des écrous et un crayon bleu sur un bout de papier très blanc sur le sol sombre, des planches et des morceaux de bois, des fils de fer, une scie d’enfant, tout un bric à brac de brocante avec des objets métalliques qui brillent à la lumière. Il n’a pas senti que les autres ont cessé leur manège, il continue son travail concentré et manipule avec habileté chacun des outils qui l’entoure. Il chantonne très doucement, penché sur un objet brillant qu’il pose à terre, puis tourne vers la lumière approche de ses yeux myopes en fronçant les sourcils derrière ses lunettes, échange un tournevis pour un autre, teste la taille, retire et replace des vis avec un air de connaisseur, tient à bout de doigts un objet très fin qu’il pose délicatement sur la feuille de papier blanche pour s’assurer de ne pas le perdre, change encore quelque chose et replace l’objet. Vis. Retourne l’objet et tourne une molette assez longtemps et sans rien perdre de sa concentration. Pose l’objet face à lui et l’observe. C’est une pendule avec un balancier rotatif. Elle s’est mise à tourner dès qu’il l’a posée. Le balancier éblouit la pièce à un rythme régulier. Il regarde un temps. Tout le monde regarde la pendule et plisse les yeux. Puis il passe à autre chose, répare et fabrique tout un tas d’automates qu’il pose autour de lui à mesure qu’ils sont prêts. De ses mains naissent des oiseaux chanteurs, certains qui volettent autour de lui, des fleurs qui se dandinent à la lumière, un joueur d’échec, un chien qui aboie, un arpenteur, une danseuse en tutu qui marche sur les pointes, un ours qui applaudit, quelques voitures filant à vive allure, un cheval qui trotte, toute une famille de lapins qui se déplacent en bondissant, et des arbres, des arbres-jouets qui verdissent, fleurissent, font des fruits, perdent leurs feuilles, et reverdissent, des lampes de poche, une boite à musique. Le voilà entouré de tous ces jouets qui lui font un univers vivant, nombreux, lumineux et rythmé. Aventureux, un oiseau mécanique vient se poser sur les cheveux de la fille.

Claire Lemoult
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57 | Le Noël de Gérard Depardieu


C’est le Noël de l’entreprise de ma mère, je porte ma robe verte avec le col blanc en dentelle, celle des grandes occasions, qui est en lainage et qui me gratte. On va me donner un cadeau, il y a des petits fours et des jus de fruits sur le buffet recouvert d’une nappe en papier avec un imprimé flocons de neige argentés sur fond rouge. Un sapin sacrifié nous toise du haut de ses dix mètres. Ce sont ses minutes de célébrité et de gloire, il doit en profiter. Il y a un spectacle, des clowns. Le blanc comme un mort persécute l’idiot qui renifle une fleur et reçoit une giclée d’eau en pleine face, le clown blanc est très méchant, tous les enfants rient, pas moi. Ce n’est pas de la pitié pour l’Auguste, il n’a pas à être aussi con, il n’a qu’à lui en retourner une bonne au clown blanc. Ma rébellion face à hilarité générale est sans objet, par principe, parce que je ne suis jamais contente et que rien ne me plaît dixit ma mère. Pitoyable le teint rouge de ma mère, surexcitée, hilare, gênée que ses collègues de travail lui demandent si je m’amuse bien. Ces dames ont toutes une mise en plis toute fraîche de ce matin, bien raide, bien luisante et casquée de laque Elnett fixation forte et tentent vainement de cacher leur embonpoint sous des robes trapèzes. Le spectacle continue, des caniches idiots sautillent, dansent, marchent sur un fil, passent à travers des cerceaux de lumière, quémandent un bout de sucre chaque fois qu’ils entendent applaudissements du public gavé de sucreries. Il y a un stand de barbes à papa et de pommes d’amour si belles si rouges si brillantes à l’extérieur et pourries à l’intérieur. Un faux Père Noël propose de se faire tirer le portrait, il faut sourire bêtement au photographe professionnel mariages, baptêmes et communions, il faut s’assoir sur ses genoux, il a une haleine de chacal et des miettes de gâteaux sur sa fausse barbe plus très blanche, sa main moite se pose sur ma cuisse et je saute par terre en courant. Je le reconnais, c’est l’Auguste qui a décidément pleins de cordes à son arc. The show must go on. Trois acrobates font tourner des assiettes au-dessus de longs bâtons, aucune ne tombent, dommage. Ma robe de laine verte me tient chaud et le col de dentelle blanche me serre le cou. Comme un collier de barbelés. L’Auguste circule dans la salle et fabrique des bassets des fleurs et des épées avec des ballons genre Knackis Erta. Je m’ennuie tellement que je n’ai même pas envie de faire péter les ballons en les étranglant, et les vissant jusqu’à ce que mort s’en suive. Auguste Père-Noël s’est assis dans un coin de la salle défaite, loin de l’estrade et du numéro de jonglage avec quilles et balles multicolores de trois artistes des pays de l’Est. Moi aussi je prends des claques que je n’ai pas mérité Auguste, moi aussi je fais semblant de rire quand ma mère m’observe de loin avec ses yeux révolver. Auguste fait une razzia sur les meringues au chocolat et les fraises Tagada, il a sûrement des gosses. Faire l’artiste pour les comités d’entreprise, ça ne remplit pas le frigo ! Et dire qu’il se rêvait Gérard Depardieu, il en a la corpulence. Mais pas le talent persiffle sa femme avec la voix de ma mère qui a fini par faire partir mon père de la maison. La porte qui claque, le démarreur, le bruit du moteur s’éloignant dans la nuit. Les rires, la musique, l’animation autour du buffet s’amplifient, mon pote Auguste s’éclipse. Il regarde sa montre, eh oui mon vieux, c’est pas fini ! On en a encore pour deux bonnes heures. Au moins ! Il sourit à une petite fille qui lui tire la langue. Saleté de gamine, mal élevée, marre de ce boulot de saltimbanque raté, envie de rentrer chez lui. Son maquillage commence à baver. J’ai reçu le cadeau du Noël de l’entreprise de ma mère, je tiens dans ma main un livre dont la couverture me fascine, « Petites femmes » , les quatre filles du Docteur March m’appellent , j’ai 7 ans et je sais déjà que la vraie vie est dans les livres.

Catherine Marchi
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58 | On gâche le talent comme on piétine les roses


Moi qui préparais mes spectacles méticuleusement, répétant sans relâche mon répertoire appris avec soin, choisissant la scène où j’allais m’installer (c’est-à-dire le muret de pierre sous la tonnelle), empoignant avec conviction le microphone (qui n’était autre que la tige de fer où venaient s’enrouler les pousses vertes des vignes), moi qui allais dans la rue arnaquer des spectateurs (je veux dire tous les voisins et amis qui avaient le malheur de passer devant ma porte ce jour-là), moi qui leur déversais mon bouquet de chansons jusqu’à la dernière goutte, finissant par m’incliner, heureuse, devant les applaudissements, un jour, j’entendis ma mère chanter. Seule. Une chanson triste sur un fil de notes précises et justes qui s’élevaient dans la clarté de l’air puis retombaient délicatement comme si elle couchait dans son berceau un enfant endormi. Sans effort, sans contrainte, sans voleurs aux alentours, à part moi, qui, ce jour-là, ou alors bien longtemps après, appris la leçon qu’elle me redonna par mégarde, lors d’un dîner, où elle confessa aux convives qu’elle écrivait, plus précisément qu’elle déversait sur un cahier le trop-plein de mots qui n’arrivaient plus à tenir dans sa tête. Des textes nés de l’abondance et du surplus, que je n’ai jamais vus, qu’elle n’a jamais montrés, sur lesquels je n’ai rien dit, rien demandé. Alors, c’est un poème de Fernando Pessoa qui me revient à la mémoire. Si je meurs jeune, Sans pouvoir publier un seul livre, Sans voir à quoi ressemblent mes vers en caractères d’imprimerie, Pas de quoi s’affliger, Si c’est ainsi, c’est ainsi que cela doit être. Même si mes vers ne sont jamais imprimés, Ils auront leur beauté, s’ils sont beaux. Mais ils ne peuvent être beaux, s’ils restent en friche, Parce que les racines peuvent être enfouies sous terre, Mais les fleurs fleurissent en plein air, à la vue de tous. Il faut qu’il en soit ainsi. Rien ne peut l’empêcher. Si je meurs jeune, écoutez bien, Je n’aurai été qu’un enfant qui jouait. J’ai été païen comme le soleil et l’eau, D’une religion universelle que seuls les hommes n’ont pas. J’ai été heureux parce que je n’ai rien demandé, Je n’ai pas cherché à trouver quoi que ce soit, ni songé qu’il y eût d’autre explication Que de penser que le mot explication n’a aucun sens. Je n’ai voulu qu’être au soleil ou sous la pluie – Au soleil quand il y en avait Et sous la pluie quand il pleuvait (et jamais autre chose). Avoir chaud, avoir froid, sentir le vent, Et ne pas chercher plus loin. Une fois j’ai aimé, j’ai cru qu’on m’aimerait. Je n’ai pas été aimé pour la seule et unique raison que je ne devais pas l’être. Je me suis consolé, retournant au soleil et sous la pluie, en m’asseyant à nouveau sur le pas de ma porte. Les champs, tout compte fait, ne sont pas plus verts pour ceux qui sont aimés Que pour ceux qui ne le sont pas. Ressentir, c’est être distrait. C’est regarder ailleurs. Aller rattraper le sourire d’avant les déceptions. Arriver au bout tout en pensant qu’on commence. Et perdre tout son souffle à trop vouloir chanter.

Helena Barroso
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Plateau nu. Nu. Au centre, la malle. Dans la pénombre. Plus tard, joueurs, joueuses entreront. On donnera Oneguine. Une version. Une délation. Les chanteuses en costume, pas coiffées, les anxieux de l’accessoire mal rangé, les dernières vocalises ont été renvoyés en loges. Le public n’est pas encore entré. Quelques secondes dans l’état 1, l’état dit « de mise », un état en espace et en lumière, la malle et moi qui la regarde. Elle est noire, des fleurs peintes sur le couvercle. J’ai fait la lumière, j’ai fait la pénombre où elle baigne, échouée là après le grand naufrage. Seule de tout ce qui va advenir, elle est vraie. Elle est précieuse. Tous les artistes de la production craignent de l’abimer en jouant. C’est une très vieille dame qui les porte debout sur son dos, supporte leur poids assis, se laisse fouiller et vider de son contenu, sans rien perdre de sa superbe. C’est la malle de mariage de mon arrière-grand-mère et tout le monde le sait sur le plateau. Elle a l’air très russe, avec ses fleurs. Elle trompe bien son monde sans rien cacher de la vérité de sa provenance, comme une bonne actrice. Avant même que les personnages n’entrent, avant même les chants, la fête d’anniversaire d’Olga, la mort de Lenski, elle a l’air très russe, elle ne l’est pas. Elle a toujours été là, par là : un legs depuis la morte entre vivantes, jusqu’à la dernière, jusqu’à la scène. La morte n’en est jamais loin, qui en consolide la fiction, étrangère pourtant, au dehors…

Quand j’étais enfant il arrivait que tard / le soir une fois par an vers la fin du printemps une très vieille / poussant une petite remorque à / deux roues vienne frapper au carreau/ embué de la cuisine…*

Sa remorque remorque. Attachée à un tricycle rouge métallisé sans conducteur, elle traverse la scène du Conte d’hiver — course de la volaille sans tête —. Elle traverse les contes de mille et une nuit, avec son bric-à-brac de meule de foin, jamais détaillé, bon seulement à abriter l’objet clinquant, la verroterie, l’or du pauvre à troquer contre l’objet du désir, l’âme (l’âme quoi d’autre ?) sous la forme d’un petit violon, d’une lampe à huile. Le troc, on le pressent bien avant de le savoir, au premier théâtre de marionnettes, retable composé de la fenêtre du panneau central et de deux volets, mais pas d’agneau mystique, rien que le loup pour les enfants, des couleurs qui hurlent, primaires, pour bien souligner que ça doit être joyeux, grossier, faux… Dans cette gentille laideur, l’absence d’enchantement, l’espace vide autour du jeu brut, de l’histoire nue, on sent déjà qu’il y a un truc et un troc. On le sent bien avant l’odeur de souffre raffiné du diable aux ongles longs qui patiemment écale un œuf dur sous les yeux captifs d’un pauvre hère, et le gobe, non sans avoir renseigné : « Dans certaines civilisations, l’œuf est le symbole de l’âme humaine ». Le troc des dupes, la vie, la vie même, on l’échange contre un brimborion brillant, une fausse promesse, une broderie exactement semblable à une broderie sans pareille. Une couronne de fer blanc, prétendument celle du Roi de quelque chose, des Trolls, du Danemark suffit à emporter le cœur et l’âme d’innocentes personnes à leur fenêtre, ou assise à prendre le frais devant leur maison, ou en rang devant le rideau du théâtre, regardant, attendant que le rideau se lève. Mais parfois, oh parfois c’est encore plus radical, plus vite réglé, plus remarquable : la remorque est vide, comme la fenêtre du théâtre de marionnette, et sous le prétexte de débarrasser du superflu, de l’encombrant, c’est l’essentiel qu’on fourre dedans, et avec empressement en plus. C’est là, exactement là — croix blanche marquant le plateau pour dire où la lumière te donne rendez-vous —, le grand secret du théâtre, précieusement gardé aux vus et su de tous, comme une lettre capitale dans une corbeille à papier : un troc de dupes. Parfois la remorque se fige dans la fissure d’une boutique improvisée, l’air se calcifie en mur autour de son petit stock et alors il n’y a plus qu’à attendre — ermite bien occupé à autre chose, les pieds au chaud sur le lion — le chaland qui nous débarrassera de cet objet à double tranchant. Quand il apparait, on lui vend « au regret » — pour en gonfler la valeur comme une baudruche d’éléphant flottant dans la nuit du Luna Park, mais aussi pour dire une fois la vérité dans cette gangue de mensonge : cet objet de rien, c’est tout ce que nous avons. Rien n’égale la violence du désir de nous défaire de cette bricole — si elle ne gagne pas, elle débarrasse, on la donne en prime, c’est un lot, encombrant et inévitable comme son mari à une Baronne suédoise fraîchement débarquée à Paris —, parce que ce truc a un truc, ce truc est un truc, un truchement, le moyen de parvenir au cœur de ton existence, chaland, naïf, candide de passage. Tu l’emportes avec toi et je garde, moi, le vide, ma petite remorque métallisée assez pour attraper d’un coup le soleil promis à une petite enfant anémiée aux gros cernes noirs. Le secret du théâtre, c’est cela, il ne quitte pas la foire, quand, les bras pleins d’un lapin bleu géantin, tu as déjà laissé ton âme sans t’en apercevoir. Et toujours ton regret viendra traîner ses guêtres dans ces fêtes foraines, tournis et sucre rose jusqu’à l’écœurement, comme si tu y avais perdu tes clefs, parce que tu y as laissé tes clefs, alors même que tu n’en avais aucune. Debout, sur les planches mal jointes du castelet, on voit aussi, on voit surtout — tiens ! La jeune femme la plus vivante et le vieux barbon qui se fend la gueule et se fait délester simultanément de sa montre et de son temps. De tout cela le Pierrot témoigne en mimant pour la police ? Pour les beaux yeux de la femme au nom de fleurs ? Pour Hécube ? Et de cette vie-là, imprenable, toutes celles et ceux qui le regardent il les en soulage à leur insu — . Même la mère, la mère qui dit si crânement à son enfant qui joue sur le théâtre qu’elle est la mère et que ça ne peut pas « marcher sur elle », cette tromperie, cette simulation, de croire qu’un autre serait là alors qu’il n’y a que sont enfant, on lui fait les poches, tandis qu’elle donne son âme en fer blanc contre un reflet dans le miroir. La remorque déborde de ces trésors d’occasions. Occasions manquées essentiellement qui rejouent leur partie sans limites de fonds, sans limites de temps. Chariot de terre cuite… État 2 « entrée du public ». Il traverse le plateau, le monstre à 130 têtes, déboussolé un instant d’être autorisé là où il est obscène d’ordinaire, les pas hésitent sur le plancher, les yeux plissés dans la lumière des faces cherchent une indication, une invitation, une approbation jusqu’à apercevoir les gradins bleus où se poser pour voir ce qu’il y aura. J’éteins la salle. Je monte la malle, la malle seule. Elle s’éclaire. On dirait qu’elle murmure Слыхали ль вы за рощей глас ночной / Певца любви, певца своей печали ? Il n’y a pas de surtitre. Tant de choses ont déjà échappé.

*Yves Leclair / Echelle du Levant

Emmanuelle Cordoliani
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Premières tentations artistiques : photographier, comme mon père et ma mère. Jouer de la guitare, à treize ans, « Il est libre, Max », comme mon père et ma mère. Décès de ma grand-mère, j’écris un poème pour dénoncer la Mort qui l’attendait, « tapie dans l’ombre ». Classe prépa, je monte sur scène avec ma guitare, je joue les « Crayons de couleur » comme mon oncle. Je chante faux. C’est un fiasco. Un bide. Décès de mon oncle marocain, Omar. Je note en vrac mes souvenirs avec lui. Professeur depuis quelques années, je commence à écrire des petits textes de fiction pour mes élèves, où les héros s’appellent Henri Matisse ou Wilfred Owen. Concerts, acoustique dans un café, électrique dans un PMU. Lecture des Djinns de Hugo, avec un danseur. Guitare à Douai, autour de Rimbaud. Mise en musique de poèmes. Mise en scène durant des cours sur le théâtre, Brecht et le nazisme, « Cyrano de Bergerac ». Rôle d’Antonio dans une mise en scène du « Mariage de Figaro ». Composition de morceaux de musique, guitare et harmonica, sous le nom de « guitharmo ». Port de djellaba dans un collège. Rien de très abouti.

Franck Dumoulin
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61 | Heures de visite (Dispositif 3)


Dispositif : on dirait un hôpital mais ce n’en est pas un. C’est un musée. À l’entrée du musée, on lit en plusieurs endroits « Visiting hours ». Ce n’est pas pour dire que le musée est ouvert, c’est pour indiquer le nom de l’exposition-installation-exhibition-dispositif artistique. Au bout du dispositif, il y a un vrai malade. Au début du dispositif, il y a aussi un vrai malade. Ce vrai malade est un vrai maso. Le dispositif en rend compte. Ce malade – nous l’appellerons désormais l’artiste –- a construit un mur de 1400 cubes, 1400 cubes de bois pour enfants sur lesquels figurent des lettres de l’alphabet. Il a collé sur chaque face des 1400 cubes, quatre lettres, toujours les mêmes et des symboles. Cela fait 8400 photos qu’il a fallu tirer à la bonne dimension (4x4 cm ou 1,58 si on mesure en pouces comme le fait l’artiste 1,58x1,58) que ce soient des tirages papiers ou des photocopies de photos déjà publiées, peu importe, mais il faut y penser dans le dispositif : le temps passé à produire les photos à la bonne taille pour pouvoir ensuite les encoller sur les cubes. Rappelons-nous le réglage des photocopieuses d’avant le numérique, les approximations, réduire à 63% puis descendre à 59%, pour arriver à peu près à la dimension souhaitée, travailler également le contraste. Puis découper, passer la colle, appuyer pour chasser les bulles d’air et assurer l’encollage sur toute la surface – 2,4964 square inches (16,10 cm2). C’est du détail, des mesures anodines, des bricoles répétitives. A l’arrivée, ça donne un mur de cubes de quatre pieds de haut (121,92 centimètres) et huit de long (243,84). Si on ne fait que passer devant le mur, on n’imagine pas ce qu’il a fallu de temps et d’idées pour le constituer. Déjà, trouver les cubes, à une époque où ça ne se fait plus guère. Les jouets en bois ont été remplacés par les jouets en plastique. Mais, l’artiste est un artiste, et quand un artiste a une idée en tête, il trouve toujours le moyen de la réaliser. Donc, il y a un mur de cubes sur lequel ont été collées des images de fouets, de cravaches, des photos de dominatrices, de médecins en blouses blanches, de poches à lavement, de bonbonnes et de masques à oxygène et de masques en cuir, toute une iconographie qui mixe les mondes de l’hôpital et du masochisme, ces images ponctuent une série de quatre lettres CFSM. Une image, CFSM, une image, etc. Sur tout le mur. CF, initiales de Cystic Fibrosis, SM de Sado-Masochism. Cystic Fibrosis, en Français, mucoviscidose. Dans la salle d’attente de l’hôpital, on trouve des jouets pour faire patienter les enfants. Un coffre à jouets, ouvert, est également recouvert d’images que l’on cache aux enfants : un pénis, un médecin et une dominatrice sur le devant , sur l’arrière, des fesses, des poumons, des intestins, tout ce qui constitue une partie de la vie de l’artiste et de son corps malade. A l’intérieur du coffre à jouets, on trouve plein de jouets ambigus : des cordes à sauter, des gants de boxe, des menottes en plastique, un kit d’infirmier-médecin en plastique, un personnage de Superman, des jouets pour jouer au docteur, alors que jouer au docteur, c’est mal, on le sait. Ce coffre à jouets dans le dispositif renvoie à une période où l’artiste, âgé de dix ans, fut hospitalisé. On l’avait cru perdu. Durant ce séjour d’un mois, chaque jour, ses parents qui venaient le visiter aux « heures de visite », et oui, on ne fait pas ce qu’on veut, lui avaient rapporté un jouet. La chambre était remplie, au grand dam des infirmières, de poupées, de personnages, d’un magnétophone et de l’homme transparent (Visible Man), qu’on retrouve dans la salle d’attente reconstituée au musée. Il est posé sur la petite table encadrée de deux petites chaises adaptées aux enfants des écoles maternelles. C’est un homme transparent, un jouet à vocation pédagogique pour enseigner les organes, coeurs, poumons, estomac, foie, intestins… On voit dedans, le genre de jouet qu’on peut rester des heures à regarder quand on est gosse, en essayant de projeter ce dedans vu par transparence à l’intérieur de soi. L’homme transparent de la salle d’attente a été customisé pour figurer le corps de l’artiste. D’abord, il lui a greffé un pénis (l’homme transparent qui est vendu dans le commerce pour que les enfants apprennent l’intérieur du corps est un mannequin sans organes génitaux, ni internes, ni externes), puis il lui a rempli les organes de divers fluides figurant la merde dans les intestins, le sperme dans les testicules et le mucus dans les poumons de qui vie avec la mucoviscidose. L’homme transparent de la salle d’attente montre vraiment ce qu’il y a à l’intérieur du corps de l’artiste. Donc, on entre dans le musée. Dans le musée, on se dirige vers « Visiting hours ». L’entrée est interdite aux moins de dix-huit ou peut-être de 21 ans. On y entre et on suit les flèches guidant les visiteurs vers la chambre du malade qu’ils viennent visiter. On circule dans un exploratoire SM/médical. Les liens entre médecine, maladie, culture, religion, sado-masochisme se tissent au fur et à mesure de la déambulation. Et l’on constate que les jeux et fictions pour enfants préparent le terrain d’autres jeux. Au centre du dispositif, le corps malade de l’artiste organise le point de vue. C’est depuis ce corps alité là, dans la chambre d’hôpital de « Visitinng hours », dans laquelle il faudra bien pénétrer tout à l’heure, que tout se déploie : en entrant dans le dispositif on n’entre pas seulement dans une aile d’hôpital, on accède aux origines du masochisme de l’artiste. Cette origine, c’est la maladie, la souffrance incontrôlée qu’elle engendre, les séjours longs et douloureux à l’hôpital d’un enfant qui s’étouffe et qui durant ces séjours souffre de terribles douleurs et se retrouve aux mains des docteurs et des infirmières qui lui administrent des traitements eux-mêmes douloureux, pour son bien et qui le lui disent. Avant d’arriver dans la chambre – un cube protégé des regards et dans lequel il faut pénétrer pour se retrouver face à l’artiste alité – sur le mur du couloir court le poème de l’artiste, « Why ? ». Au bout du couloir, avant d’entrer dans la salle d’attente, les visiteurs passent devant un échafaudage constitué de sept moniteurs de télévision disposés comme un corps crucifié, bras et jambes écartés. Chacun des moniteurs passe en boucle des images montées aléatoirement, une partie du corps de l’artiste par moniteur : au centre, de haut en bas, le visage, la poitrine, le sexe et sur les côtés, les mains et les pieds. Les images montrent le corps de l’artiste supplicié lors de spectacles précédents, images mixées à des images de dessins-animés pour enfants, de saints et de martyrs dont Jésus sur la croix, de films hollywoodiens… de tout ce qui alimente l’imaginaire de la douleur imposée à autrui. Dans la salle d’attente, outre l’homme transparent posé sur la table basse et le coffre à jouets, il y a encore un lit cage métallique où sont enfermés les enfants hospitalisés, un fauteuil percé, un lit d’hôpital, avec roulettes, barres latérales, tout ce qui fait un lit d’hôpital, dont le matelas a été remplacé par une planche à clous de charpentier, sur les murs, diverses choses à lire. Le dispositif laisse la possibilité de circuler comme on le souhaite d’un objet ou d’un texte à l’autre, jusqu’à l’arrivée à la chambre de l’artiste. Il faut bien y rentrer. On est venu pour ça. Il reste à franchir la porte. Le mur de gauche, quand on rentre est couvert de photos du visage de l’artiste grimaçant. Face à ce mur se trouve l’artiste dans un lit. Les fauteuils d’hôpital permettent au public de s’asseoir. Il est possible de parler avec l’artiste. Il est agréable, souriant, il répond aux questions qu’on lui pose. Certains restent debout, à une bonne distance du lit, d’autres s’approchent. La question de la distance à laquelle se situer fait partie du dispositif. On ne s’approche pas de la même manière d’un corps vivant et d’une image. Mais l’on sent que l’artiste est content d’avoir de la visite. Parfois, au centre du cube, un mécanisme se déclenche. Une corde se tend au pied du lit, suspendue à une poulie au plafond. On l’avait bien vue la corde mais quoi… on ne s’était pas trop posé la question, focalisé qu’on était sur l’artiste. Là, elle se tend, et elle tire quelque chose. Ce sont les pieds de l’artiste qui émergent de sous les draps, puis tout son corps, nu, qui se retrouve suspendu, tête en bas. Il ne l’a pas vu venir l’artiste. Pas plus que les visiteurs, il ne sait pas quand le mécanisme se déclenche. Il ne sait pas quand il va redescendre. Il sait juste qu’il se déclenche. Parfois. Comme les crises liées à la maladie qui laissent le corps démuni, suspendu à l’imminence de la mort qui clôt le dispositif.

Philippe Liotard (3)
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62 | Solitude des hauts plateaux


Je frappe mon épée contre les gravillons. Je veux qu’elle se torde. Qu’elle se brise. Qu’elle se déchire. Quand je suis rentré dans la salle des fêtes du VVF – Villages, Vacance, Famille – j’étais fier, la tête haute et le regard droit sur la piste de danse. Je suis habillé en guerrier romain, je porte une tunique improvisée par mes parents avec un vieux drap déchiré et en guise d’arme un sabre droit découpé dans du carton récupéré au supermarché. Cette braverie infinie que j’ai eu enfant, d’entrer la tête haute. Ce même sentiment d’entrer dans un nouveau monde. Plus tard. J’allais pour la première fois de ma vie être envoyé comme consultant chez un client. Le matin même je ne le savais pas. J’étais dans les locaux de mon employeur, à subir des formations paresseuses, en attente d’être placé quelque part, dans une entreprise qui aurait besoin de gens comme moi. Il faisait une chaleur caniculaire. Je n’étais que sueur, des gouttes dégoulinaient littéralement des manches de mon tee-shirt, à peine animé par un ennui sans honte, dans les coulisses de ma nouvelle vie, j’attendais la fin de la journée au milieu d’une salle sans clim, je cramais au soleil, content d’être payé à ne rien faire, je nageais dans moi même. C’était la première fois que je passais un été à travailler comme un adulte. On m’a convoqué dans un bureau. On m’a dit : prends tes affaires et va t’en. Va chez le client et fais ce qu’il te demande. Comme ça ? En tee-shirt tâché et moisi ? Écoutes-moi, on m’a dit. Le client est roi et le consultant est son bouffon. Tu vas faire ce qu’on t’a appris. Sois prudent. Sur le chemin j’ai trouvé un magasin ouvert et je me suis armé d’une cravate et d’une chemise spécialement étudiée pour le bureau, avec un large col sûr de lui. Le vendeur m’a aidé à faire le nœud de cravate. Je n’avais pas besoin de me regarder dans la glace, j’étais in prêt. Je suis allé au lieu indiqué. J’ai poussé la porte d’un ancien cinéma désaffecté reconverti en atelier de coture clandestine puis exproprié par la mairie pour en faire un local à entreprises innovantes. Ma cravate était trop serrée elle m’empéchait de respirer. J’ai grimpé un escalier d’acier, tout en courbes et en volutes, qui m’a amené sur un plateau qui surplombait les locaux. Là, des tables et des chaises comme des machines à coudre. On m’a montré où m’asseoir, les gens ont continué de passer près de moi dans les quelques passages laissés des tables agencées de guingois. Ils marchaient à deux ou trois. Shorts, tongs, débardeurs. Un jeune mal rasé s’est arrêté devant moi et m’a dévisagé comme un objet ridicule car hors de son monde. Sur son bras replié, un mouton noir en peluche qu’il a continué à caresser doucement. Je suis allé à la pause café enfoui ma cravate dans la poubelles parmi les gobelets. Cette liquette, je n’ai pas imaginé que j’en aurais encore besoin, à un autre endroit. Tiens à Neuilly par exemple. Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ... Je devais rejoindre une armée de consultants aux services d’une entreprise aux services d’une entreprise aux services d’une entreprise au service du ministère des Armées. J’étais venu à moto, je pensais être en retard, arrivé à l’immeuble anonyme sur ce boulevard j’avais monté quatre à quatre l’escalier, en poussant la porte j’étais entré directement dans un open space qui s’ouvraient sur des tables parallèles à l’infini. J’avais encore mon casque intégral sur la tête je n’ai pas été ébloui par les néons. Ils m’avaient dit mes patrons qu’il fallait s’habiller pour l’occasion. Sous ma combinaison de cuir et mon pantalon contre la pluie j’avais un costume sur mesure rapporté de Thaïlande, il y a trois ans, jamais porté depuis, ceintré en haut, le patron slim, vous voyez, tissu à rayures, grammage de 80, de la qualité, que du coton, je n’arrivais pas à fermer la veste. Mais entre les tables blanches immaculées, sur lequels trônaient les ordinateurs Mac Pro, j’étais Mad Max déguisé dans un film de Visconti, les jeunes élégants se déplaçaient habillés Gucci, Armani, cravate Hugo Boss. Givenchy. Vous êtes livreur ? Non. Je venais travailler pour la défense de mon pays. Il y a une place pour moi, je dois être dans les fichiers, regardez. Sur ce plateau, j’étais réduit à zéro par le regard des autres. Je suis comme un gamin de 8 ans déguisé en soldat, qui entre dans une salle de danse au milieu de l’Auvergne. Je suis le seul déguisé en romain pour l’occasion, et seul je sens les regards qui me dissèquent, me décomposent. Ma petite épée de carton. Mon chapeau poilu. Une brosse de balai que mon père avait attaché sur un bonnet. Il faisait chaud, moite sous ma tête, même en tunique de romain, même à une heure avancée de la soirée. C’était le bonnet que portait mon père pour aller travailler sur les chantiers, son bonnet il trainait toujours dans le break. A l’instant où je rentre dans la salle des fêtes, à la conquête du VVF, les joues rouges et la tête dodelinante sous le poids du balai brosse. Je suis le seul qui y croit et s’est préparé pour la fête.

Gabriel Kastenbaum
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63 | Un Lits-superposés


Désormais le lieu n’est plus un problème. Un Lits-superposés a été créé sur une simple pente d’herbe dans une vallée du Giussani. Un lits-superposés est une pièce en un acte pour trois personnages le Metteur en scène, le grand frère, la petite sœur et trois meubles, mon Lits-superposés d’enfant, l’Armoiretable dont j’ai hérité à et la Machinanniversaire que j’ai fabriquée. Désormais le lieu n’est plus un problème. Un Lits-superposés nous l’avons déjà monté dans une ancienne église de Glasgow et au Conforama d’Avignon, à défaut d’Ikéa. On joue parfois dans la rue, le rideau par terre peut faire scène. On le joue bien sûr dans les zones culturelles réservées, comme aujourd’hui dans cette petite gare SNCF, bien plus petite que le Lieu Unique, beaucoup plus petite que La Villette, plus petite que Le Channel. Une ancienne gare c’est toujours pour nous plaire. La scène sera au mur du fond qui fait face aux anciens guichets. Côté Jardin, deux ouvertures donnant sur les voies, et symétriquement côté cour deux ouvertures donnant sur l’ancien parking transformé pour l’été en guinguette éclairée d’un stock d’ampoules colorées et récupérées à la ressourcerie. Le décor également à cette valeur de récupération, de retransformation, à ma ressourcellerie. Au centre de la scène, le LITS-SUPERPOSÉS, en gros tubes de métal orange. Il est retubé pour le pousser un peu plus grand, un peu plus haut que la normale tout en restant entièrement transportable. Un peu en avant sur la scène, plutôt côté cour, la MACHINANNIVERSAIRE, un ancien sèche-linge à tambour dont les côtés ont été repeints comme par des enfants. Elle souffle bruyamment plus ou moins fort du vent, des papiers de soie ou de la poussière blanche. Côté Jardin, à gauche du lit, c’est l’ARMOIRETABLE, une très vieille armoire en bois de famille. Elle se démonte en 12 morceaux, dont 6 panneaux intérieurs éclairés peints sur bois. C’est le Metteur en scène qui ouvrira bientôt l’ARMOIRETABLE quand le texte le lui demandera. Je suis le grand-frère et pour l’instant je dors dans le lit du haut du LITS-SUPERPOSÉS et mon sommeil de comédie laisse le temps aux spectateurs d’entrer et de se répartir, toujours une chaise sur deux, comme à l’époque où tout cela a commencé. Pendant ce sommeil, le Metteur en scène, en costume mais grandes chaussures de clown bien raides, balaye la scène en silence attendant que tout ce petit monde s’installe. Du bout de son grand balai il indique à certains les places à prendre ou à laisser vacantes. Il n’a pas l’air commode quand un Monsieur ne semble pas comprendre quelle est la place qu’il lui attribue, d’autant que tout en mime pour ne pas me réveiller il lui fait comprendre qu’il n’a pas que cela à faire et toute la scène à balayer. Mais soudain il adresse un auguste et vaste sourire jovial à la grosse Dame qui s’assoit enfin et il reprend son balayage poétique. Il s’approche de la MACHINANNIVERSAIRE qu’il fait mine de dépoussiérer, puis de l’ARMOIRETABLE dont il vérifie que les portes sont bien fermées. Après un coup de balai pour vérifier qu’il n’y a rien sous le LITS-SUPERPOSÉS, il se redresse sur la pointe de ses immenses chaussures et me reborde sous la couette de mon lit. Puis d’un coup de balai en l’air, il éteint toutes les lumières, rallume une veilleuse et sort. L’actrice qui joue ma Petite-sœur rentre alors sur scène en chemise de nuit sur pyjama. Son doudou c’est un Tee-shirt d’adulte délavé. Elle voit que je dors. Elle n’ose pas prendre le lit du bas et va poser sa tête sur la MACHINANNIVERSAIRE, son doudou en boule pour oreiller. Elle m’appelle. Elle m’appelle plusieurs fois. Je me réveille. Du lit du haut de sous ma couette je lui demande ce qu’elle fait là. Quel cauchemar elle a fait. Ce dont elle a eu peur. En guise de réponse elle me demande si elle peut rester avec moi. Je lui dis « mais oui » et de se mettre dans le lit du bas. Elle s’assoit au bord du lit du bas. Elle me demande si je peux ouvrir l’ARMOIRETABLE et en faire sortir mes histoires pour les lui lire. La MACHINANNIVERSAIRE n’est pas trop d’accord, se met en route et s’arrête. Le Metteur en scène ouvre la porte de droite de l’ARMOIRETABLE et tout un défilé militaire en sort au son d’une marche napoléonienne des fifres, des tambours, des hussards à cheval et des hussards à pieds. La MACHINANNIVERSAIRE se remet en route pour souffler ce défilé, et claquer cette porte de l’armoire. Le Metteur en scène ouvre la porte de gauche et moi du lit du haut je dis vers le lit du bas « Voilà comment Fernandel me disait un disait une lettre de son moulin et surtout le secret de Maître Cornille ». Et je lui conte avè l’accent. « Mon frère, raconte-moi encore une autre histoire ». Le Metteur en scène ouvre violemment les deux portes l’ARMOIRETABLE. Sur une étagère Guignol tient son bâton à pleins bras, et sur l’étagère en dessous Collargol a perdu un œil. Les planches se redressent et les deux marionnettes racontent chacune leur tour, comment et pourquoi donc ? Voleurs et gendarmes les frappèrent plus que de raison. Attention Guignol ! Guignol ! derrière toi Guignol ! Guignol défend Collargol mais c’est peine perdue Collargol est jeté à la poubelle car il pue et Guignol est égaré dans un énième déménagement de l’ARMOIRETABLE que le Metteur en scène referme. Alors je retourne chercher mon grand Fernandel et je t’invente l’histoire de petit chien et petit mouton et comment ils s’en allèrent tous les deux fêter Noël en Provence, comment petit Chien rentra dans un magasin pour acheter des chocolats et comment petit mouton refusa de manger la bouillabaisse. Mais tu demandes une autre histoire. L’ARMOIRETABLE est à nouveau ouverte et la voilà qui crache le canard de Pierre et le Loup avec. La MACHINANNIVERSAIRE se fâche. Alors du haut du lit je te chante un album, je te chante tout Émilie Jolie, je fais la grosse voix de Georges Brassens et des dizaines de lapins bleus sortent de sous l’ARMOIRETABLE. Je saute sur l’ARMOIRETABLE et fais le poirier. Connais-tu l’histoire à l’envers et comment j’ai découvert Chopin à Zelazowa en revenant de Treblinka. Le Metteur en scène tire une étagère de l’ARMOIRETABLE. Elle se déplie en table à repasser les requiem en repassant et le Metteur en scène repasse comme ma mère le requiem de Fauré. Je saute de l’armoire sur la table et je repasse moi-même le Requiem de Mozart puis d’un seul bond je remonte sur le haut du lit et je crie REX, REX REX TREMENDAE MAJESTATIS. Petite sœur ne veux-tu pas que je te raconte encore comment Harry Potter a sauvé ses amis, et comment le papa de Luke Skywalker va le t-aider. D’un saut périlleux, je m’assois sur L’ARMOIRETABLE et lui referme ses portes avec mes jambes. Le Metteur en scène furieux ouvre alors les côtés de l’armoire et nous envoie deux opérettes, La Belle Hélène et Marie-Rose. Même la MACHINANNIVERSAIRE laisse passer ce faux-nez. On aura bien tort de laisse passer ça car elle en profite alors pour cracher deux 45 tours envoûtants, le boulevard Arago d’Yves Duteil et Louise de Gérard Berliner. Alors pour conjurer le sort de ces chansons je repasse sur le lit du haut pour te raconter les histoires vraies. Écoute petite sœur et n’ai pas peur des Histoires vraies, je te promets que ce ne sont pas les victimes qu’on enferme à la santé, écoute l’histoire de comment le vrai Baron de Münchhausen a vraiment renvoyé par la poste le vrai carnet du fils-soldat mort en 1915 à sa mère qui le croyait disparu à jamais, et celle de comment l’enfant abandonnée en 1945 a vraiment retrouvé son frère à Frazé en 1995. La MACHINANNIVERSAIRE en profite pour demander une nouvelle version des trois petits cochons. Tu dis OUI, je dis OUI, et je raconte comment les trois petits cochons sont allés au Théâtre, comment le premier à fait sa maison dans L’ARMOIRETABLE, mais le loup a trouvé la clef sur la porte, comment le deuxième a fait sa maison dans la MACHINANNIVERSAIRE mais le loup a vu le programme court, et comment le troisième a fait sur le Lits-superposés du haut dont il a retiré l’échelle après que ses frères y furent montés. Je suis bouleversé par l’indéfectible fiabilité de ce troisième petit cochon et je tends une liane à ma petite sœur pour la hisser en haut comme le ferait Tarzan pour la sauver des crocrocodiles. L’ARMOIRETABLE n’aime ni Tarzan, ni Rahan, ni Conan, ni Mowgli quand il danse et surtout pas les fantastiques trapézistes tchécoslovaques du cirque Pinder qui se passent d’un trapèze l’autre, traversant tous les chapiteaux et tous les halls de gare sans jamais tomber des nues comme moi dans le hall de cette petite gare. Alors l’ARMOIRETABLE a déployé totalement ses panneaux. Elle a ouvert toutes ses portes, et ses panneaux latéraux, en montrant dans son ventre d’armoire son Christ de Colmar et sa mère des cauchemars, et puis à ses côtés Raymond Fau et John Littelton main dans la main, et les hommes en haut et les femmes en bas chantent en basque tandis que le metteur en scène éclaire le panneau de Charles de Foucault à Tamanrasset, rest in peace avec Joan Baez et Paco Ibanez à l’Olympia. C’est alors que la MACHINANNIVERSAIRE à lancé son tambour à pleins tours pour tirer sur l’ARMOIRETABLE le feu d’artifice de la plage de Sète, toro de Fuego pour lequel du haut du lit nous serons très bien placés pour assister au bouquet final qui viendra enflammer tous les bois de familles. Alors on a sauté de joie, on a sauté en l’air, on a sauté plus haut, haut du déluge, Alleluia, allez enfants, allez les oiseaux, les Ginos, les Ginettes, les Têtes raides, les fanfares, artistes de la rue, tous les zigos, tous les saltos, tous les staros. ALLEZ ENFANTS TUEZ VOS PARENTS !
Antoine Hégaire

Codicilles :
- Ce prendre #2 est libre d’expérience. Libre d’être déçu du peu de spectacles vivants rencontrés enfants, et sans regret libre d’en inventer un à cette occasion.
- Désormais le lieu n’est plus un problème ; est une phrase de Tadeusz Kantor, lue dans Du Décor à la Scénographie, de Romain Fohr à l’Entretemps.
Antoine Hégaire
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64 | - histoire naturelle de l’esprit jeune et ennuyé -


Comme souvent à cette période, nous allions au théâtre. Pas tous les soirs non, seulement certains. Nous y allions tous les quatre, sortie familiale gracieuse car mon père travaillait avec les élèves de leur école dramatique. C’était pour nous aussi une façon d’apprendre que d’aller voir ces scènes, parfois puissantes et sonores, d’autres subtiles ou comiques et parfois, évidemment ou malheureusement, relativement incompréhensibles, impalpables, même ennuyantes au possible. Au moins pour mon jeune âge. La pièce du soir allait résonner comme un summum ovniesque dans nos souvenirs. Nous allions au comptoir du premier étage de ce théâtre afin de récupérer les invitations. J’aimais jouer dans les escaliers quand nous attendions pour pénétrer dans la plus grande salle qui portait sûrement le nom de Vilar. Les dernières minutes de liberté de bruits et de mouvements avant d’aller s’asseoir pour une durée que l’on m’indéterminait. Et puis les ouvreurs et les ouvreuses entamaient leur office, à coup de bonsoir et de crrrrrrac et de par-ici et de plutôt par cette porte là-bas et enfin les enfilades de fauteuils rouges vifs qui tranchaient dans la sombreur de cette vaste salle. Des dizaines de rangées dont j’essayais de lire le plus de lettres et de nombres possible en descendant les marches. Ce soir nous étions au premier rang. Prestige ou pression. Au choix. Contempler l’œuvre sans être gêné par les nuques et les perruques, mais sans pouvoir se cacher derrière. Et puis les lampes s’éteignent et nous dissimulent, la scène se révèle. Les souvenirs ne sont que trop vagues, même brouillards. Je n’ai jamais compris l’histoire de cette pièce. Je ne sais pas si quelqu’un dans ma famille l’a comprise. Mon intérêt était porté sur ces écrans de taille moyenne qui nous faisaient face et nous filmaient en même temps, faisant que je pouvais me voir diffusé en direct sur cette télé. Formidable diversion à un ennui théâtrale. Je me faisais des signes à moi-même, des mouvements, peut-être discrets, je ne sais plus, discret comme un enfant de dix ans qui fait des singeries au premier rang de la plus grande salle de théâtre de la ville. Le spectacle lui-même avait-il mieux à m’offrir ? Je ne sais pas. Je pense qu’il puisa dans ses dernières ressources en projetant sur le parquet ses acteurs dénudés. Mélange de choc et de rire. De gêne et de questionnement. Pourquoi exhiber son zizi sur scène ? Je n’avais déjà pas bien saisi le fil de l’histoire, mais j’en était encore plus perturbé. Je n’avais que trop peu vu de génital en exposition, à part bien sûr dans les bains japonais où ils sont de rigueur mais dans le calme. Ici, l’acteur et son sexe ne cherchaient pas à dissimuler quoi que ce soit, c’était plutôt l’inverse. Je n’en ai toujours pas compris, ni le but ni la pièce. Un mélange d’ennui, de torpeur et de trop de peau. Etais-je trop jeune ? Trop jeune ou trop loin, malgré le premier rang. Le rideau se baisse sur mon incompréhension et sous les applaudissements du public. Quand je relis le pitch et les critiques aujourd’hui, ça avait l’air pertinent.

Kev La Rage
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65 | Geste de se déguiser en 2 temps


1 : déguisement réussi
2 : déguisement raté
Petit, on se déguise : en fée en princesse en chevalier en robot
Mais le comédien ne se déguise pas ; il a un costume peut-être. Pour le moment, je ne connais pas de lien entre ces mondes : celui du déguisement de l’enfant et celui du comédien.
Prenons Charlot : il est toujours habillé pareil !! Auguste Loyal aussi, Arlequin et Colombine etc…
Le semblant et l’illusion. La baraque foraine, n’est pas loin, l’enfant déguisé – pour moi n’a plus qu’un pas à faire et il est dans la fête foraine. (Le thème de la fête foraine dans les films muets…)
Dé-guiser, cesser d’être « en guise de » …
Expérience de déguisement : en parler et la fête approche. En parler, et la fête commence.
On sort ses instruments de maquillage, falbalas, chiffons, rubans.
Le premier déguisement, c’est : jolies Nattes, un déguisement tyrolien !!! tellement que je crois y avoir été, au Tyrol.
Voilà la plus belle joie de l’enfance : ce déguisement de tyrolienne voilà le premier espoir d’être jolie mais... ; une autre joie de penser : « encore un pas et c’est une scène, une scène de théâtre, Ariel n’est pas loin... ; le rêve, l’apparition.
Je dirai : première idée de scène de théâtre.
Et on peut y chercher la substantifique moelle, du moins, si éphémère mais juste, venant de l’enfance …
Un souvenir d’enfance ah ! oui qu’en faire...
Ensuite celui de fée : trop petit... ; déception, tristesse. Terrible : le chagrin de cette fillette…
Et ceux de clowns !! Auguste bien-sûr : l’impertinent, le déplacé, le décalé, le dissipé….
Dans le déguisement il y a le passé, le présent, le futur.
Et alors le comédien s’appuie sur cette joie du Premier Déguisement.
Il voit dans les traits de l’Autre, de celui qui a passé l’âge, son futur, il entrevoit son passé et dans la joie hurle bonheur d’être son présent.
Il peut monter sur scène : il est harnaché des trois idées, il ne lui manque que la parole…
Il est révolutionnaire

Isabelle de Montfort
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66


Pas d’armoire sans fond ni parfum éperdu de lavande séchée. Pas d’armoire sans gonds grinçants, sans piles épaisses de draps de coton épais brodé à la main par de vieilles tisseuses aux doigts noueux piquetés de trous d’aiguilles à chas ovales, qui dessinaient de tout petits yeux jaunes occupés à crocheter le réel par effraction, dans les jours de la dentelle qui s’étoilait à la lumière de la lampe étiolée. À la lueur du gaz de ville qui peinait à brûler, la panse rebondie de l’armoire s’entrouvrait et c’était chaque soir la même insolente sarabande. En sortait sortant de chez le coiffeur une petite fille en robe de velours bordeaux et col jabot de dentelle blanche mousseuse, si fière mais tellement fière d’avoir communié dans la paix du Seigneur ! En sortait son jeu de quilles multicolores qui dansaient comme la gigue endiablée de l’enfance qui pousse fort dans les jambes des enfants pour qu’ils courent plus vite et très loin, pour éviter d’avoir à revenir par la suite dans l’armoire ventrue. Et puis c’était la bande qui déboulait à fond la caisse, sur des patins à roulettes, une flopée de gamins garçons et filles affublés de chemises à grands cols pointus sous des pullovers à encolure en V, tournoyante comme un essaim de petits oiseaux gavés de malabar, qui s’abattait piaillante sur les pelouses rases du parc municipal qui jouxtait l’armoire de bois précieux et sombre, de l’ébène sans doute, de cette teinte qui permet aux enfants de plonger dans l’inconnu. La teinte, la texture et la matière du coffre de Nelly Sanderson lorsqu’elle débarqua pour la première fois sur l’île de Bornéo, alors qu’elle venait tout juste de quitter le ventre de l’armoire, la matrice à merveilles de la petite fille au jabot blanc. En sortaient des livres à pages ondulées, grandes ailes assourdissantes et qui battaient contre ses oreilles toute la neige orangée que l’on sert aux enfants pour leur dessert d’anniversaire. En sortait le parapluie réflecteur de chez le photographe sans visage, assis vigie sur l’armoire, peintre de Caraïbes noires et blanches sur les pellicules que la petite fille à jabot tournait amoureusement entre ses doigts, glissait et lissait d’un index impatient, comme pour les lire au bout d’une quenouille, comme la pointe de lecture du phonographe qui dormait très loin au fond de l’armoire, ayant refusé une fois pour toutes de revoir la lumière du jour et les voilages blancs flottants qui baignaient les pièces autour du meuble d’ébène à portes laquées, et puis « Le rêve dans le Pavillon rouge » en deux tomes de papier bible Pléiade, et toute la constellation des nuits de elle à jabot tournant les pages sans pouvoir s’arracher aux rues de la Capitale qu’elle incendiait nuit après nuit des quinquets qu’elle allumait dans les yeux des personnages qui sortaient du coffret, se dépliaient avec nonchalance suintant leur soie le long des pages de papier bible qu’elle faisait glisser et qu’elle lissait amoureusement de son index qui lisait le braille. Il faisait si noir dans l’armoire, lui avait-on confié.

Isabelle Dartiguelongue
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67 | L’homme, la rue


En hiver, on peut voir l’homme arpenter un trottoir ou l’autre, remonter le long des grilles du square, un jean coupé aux genoux, mollets nus, et des chaussettes montant des mocassins. Il avance les épaules un peu rentrées, la silhouette légèrement penchée en avant, le regard noir, perçant, les yeux exorbités. Il grommelle contre quelqu’un ou quelque chose d’invisible. Il suit des itinéraires qui n’appartiennent qu’à lui, à la fois répétitifs, et différents, des trajets en boucle entre 2 ou 3 rues, et la place centrale, dans ce quartier, son aire géographique. Un territoire réexploré à l’infini. Croiser son chemin, c’est se confronter à l’étrangeté de son regard bien plus qu’à l’étrangeté de la silhouette. Un regard qui effraye un peu. Jamais vu converser cet homme avec qui que ce soit. Quand il ne marche pas, il s’assoit sur des marches, ou bien sur le bord du trottoir, ou bien encore sur un banc. Il lui arrive de sortir une pipe de ses poches tout en semblant en grande conversation avec lui-même. Il se fait aussi observateur, et souvent les passants alors changent de trottoirs, en évitant de croiser son regard. L’été, toujours le jean coupé aux genoux, et les mocassins sans chaussettes, il soliloque encore et encore avec lui-même, gravement, comme si sa vie en dépendait. N’ayant personne avec qui pouvoir faire conversation, en a-t-il fait deuil et s’en tient désormais à se tenir conversation uniquement avec lui-même ? Ses propos incompréhensibles tiennent à distance malgré tout. Souvent il gesticule, une gestuelle qui suit la progression de ce qui ressemble à une colère, adressée à un interlocuteur invisible sauf pour lui seul. Lui seul a les clés de cette étrangeté. Le regard devient encore plus noir et plus perçant. Une ou deux fois, comme un diable sortirait de sa boite, il se dirige vers un passant, comme pour nouer un infime dialogue, une maigre relation, tentatives toujours vouées à l’échec. Le passant s’empresse d’esquiver la tentative de rencontre ou d’échanges. Un homme se parlant à lui-même jusqu’à la folie de l’indifférence, dans une quasi invisibilité, dans une étrangeté que personne ne veut voir, ignorée, figée. Rien ne laisse espérer le moindre changement. Les mêmes scènes se reproduisent, le même scénario répétitif ne suscite aucune attention. L’homme poursuit son chemin ou bien une quête indicible, mystérieuse. Il poursuit son parcours, ses lignes d’erres. Une errance parallèle à l’indifférenciation quotidienne. Il apparait un matin tenant dans chaque main un sac en plastique, l’air un peu plus hagard. Habituellement il n’a que sa pipe à la main. Là, les sacs semblent bien lourds. Puis il s’installe dans un recoin, étalant le contenu de ses sacs autour de lui. Puis il fait une tentative d’inventaire entre ses sacs et une vieille valise cabossée. Puis il pousse un caddy de supermarché, qui contient les sacs et la valise. Son comportement devient encore un peu plus étrange, l’attitude farouche du départ, qui invitait à la distance, glisse lentement vers une expression d’immense lassitude. Sa dignité, ses colères fondent. Les épaules sont un peu plus rentrées, la silhouette un peu plus penchée, le regard semble ne plus rien saisir. Quelque chose d’inéluctable, contre lequel le combat semble désormais vain, le combat de toute une vie, la sienne. Et là, terrassé. L’hiver revient, le froid aussi, mordant. La solitude, la rue. Le théâtre de la rue, les rôles assignés. Pas de rideau rouge qui s’abaisse et donnerait le clap de fin. Lenteur du regard porté. Être traversé par l’obscénité présente.

Annick Nay
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68 | Toro del fuego


Assise sur le rebord blanc, le robinet ouvert, l’eau coule. L’émail au contact donne la chair de poule. La décharge court jusqu’à la racine des cheveux. Nue. Assise sur le rebord blanc de la baignoire, ça coule à l’intérieur, ça emplit en murmures. Ça rappelle le roulement sourd de la vague venue de l’océan jusqu’au port de l’enfance. On s’arrime pour ne pas être emportée par elles. Les jambes relient bord à bord le vide que l’on a dans le dos au plein du mur blanc en faïence. Le mur blanc, l’écran qui arrête le regard, sur qui butent les rêves. Dans l’enfance il y la vague qu’on appelle Mascaret. On y entendait raz-de-marée. Le fleuve de boue grossit d’un coup, monte d’un coup et déborde de ses rives. Ça suinte le long du mur qui fait face. Ça coule dans la baignoire à flots. La pointe du pied entre, bain brûlant, on la laisse un peu comme ça au-dessus, quelques temps, combien ? on ne saurait pas dire. On trempe à intervalles la pointe qui s’habitue et l’eau coule toujours. Et le vide derrière toujours. On a 5, 6, 7 ans peut-être. La tête en avant, penchée au-dessus du bac à douche, la rincée au vinaigre blanc. C’est pour les poux. Les mains en coquille sur les yeux. Ça picote un peu, ça brûle, ça réveille les petites coupures sur les doigts à faire siffler les herbes, les écorchures au creux des mains à courir plus vite que les autres, la griffure sur la joue qu’on a troquée contre la mûre la plus juteuse. L’eau froide pour le brillant du cheveu. Le sang bat plus fort aux tempes. La grand-mère frictionne la tête, observe la griffure avivée par le vinaigre. Tu t’es bien arrangée toi. De toute façon qu’est-ce qu’on peut y faire ? Elle embrasse le front de la petite. Une queue de cheval, de celle qui donne la migraine quand au soir on retire l’élastique, une jupe, un débardeur, des nu-pieds. C’est l’été. Bientôt l’heure du bal. Bientôt l’heure attendue du toro del fuego. On ne voit pas que le niveau monte et pourtant il monte, imperceptible. La pointe, la plante, le talon, jusqu’à la cheville on immerge. Ça picote, active le sang. Les basses d’un tube à la mode ricochent dans les ruelles du village. On s’y engouffre. On veut retirer le pied, on le laisse. Une odeur de pastis et de métal sur les mains du grand-père, qui est là-bas déjà, la partie de boules s’étire dans la nuit. Quand le second pied plonge tout à fait, l’eau en est à la trace qu’a laissée en fin de journée la bordure de la chaussette sur les mollets. On est en nage, la grand-mère passe une main sur la nuque de la petite, ça valait bien la peine de lui donner la douche. On est au bord des choses. À l’arrêt, en suspend. Comme la petite qui barbote dans les bassines tièdes que l’océan laissent à marée basse. Au bord. Comme celle d’aujourd’hui, assise là sur le rebord de la baignoire et qui ne sait plus où est passée la petite. L’air de la pièce se charge en humidité, tout devient eau autour. Nuit d’août. La foule se presse. Ça coule dans la baignoire. Masse compacte. Sur la faïence ça coule. Aux premiers accents de l’air de la corrida, la foule entonne. On apprend vite à cet âge, on se laisse porter par l’énergie du nombre. La brume sur le miroir par endroits trace une ligne, on ne sait pas pourquoi, ça coule comme ça, le long du miroir, une longue trainée d’eau, verticale, rectiligne. Une goutte tombe. L’excitation monte. La musique est de plus en plus forte. Soudain on l’annonce à renfort de cris. Le toro del fuego. On est debout dans sa baignoire, comme autrefois sur la pointe des pieds pour y voir. Les enfants qui ont leur père sous la main leur grimpe sur les épaules. L’eau monte, les jambes fléchissent, les genoux touchent le fond, la carcasse en fonte émaillée. On ne peut pas monter sur celles de la grand-mère. Les orteils retroussés pour surélever les talons. On lâche l’étreinte, la main coule, on file, se faufile, passe entre les corps tout entiers tendus vers ce que l’on ne peut voir. On s’arrête enfin. On est au bord extrême de la foule. En première ligne. On attend là, une éternité. Un instant. En vérité on n’en sait rien. Le toro del fuego fulmine, fascine. Créature fantastique, mi-taureau mi-homme, étincelante de feu, tout droit venue des enfers. Les plus audacieux dansent avec lui. Le niveau d’eau monte. La foule scande des olé à chaque passage, à chaque assaut de la bête furieuse sous les feux d’artifice. Puis devenue un grand corps collectif, la foule se met à onduler au rythme des vivats, elle danse elle aussi dans les creux du minotaure. Transe et combat contre les monstres de l’enfance, nuit d’août. Bascule souple du corps, les jambes s’allongent loin devant jusqu’au bouillon de l’eau qui vient, le dos se colle à la paroi concave, le nombril recule à l’inspire vers la colonne vertébrale, les mains lâchent alors le rebord, la tête chavire sous l’eau.

Codicille :

La première image c’est dans l’enfance qu’elle prend sa source. Le bal du 15 août au village au bord du fleuve et le toro del fuego. Mélange de tradition chrétienne et basque. Ma grand-mère en somme.

Au sortir de cette plongée dans l’écriture le toro del fuego m’apparait comme le surgissement du spectaculaire dans l’espace connu, quotidien ; l’irruption fracassante de la fiction dans le monde réel où le rêve fait réalité. La danse et la transe, la communion. Un héritage certain sans en avoir conscience jusque-là, un moment fondateur vraisemblablement.

Je me souviens avoir demandé cette nuit-là à grand-mère, après avoir dansé et crié sur les « démons de minuit », au moment où elle me couchait dans le petit lit d’appoint dressé dans leur chambre sous l’horloge qui décomptait les minutes qu’il me restait d’enfance, pourquoi avait-on blessé le taureau ? Pourquoi lui avai-ont planté des banderillas de feu dans le dos ? Quand elle a voulu m’expliquer que ce n’était pas un vrai taureau, que c’était un homme qui portait un taureau en carton sur son dos, que comme les chars du carnaval, j’ai su qu’elle mentait. J’avais vu peu de temps auparavant dans le frigo, les oreilles brunes et douces que mon oncle avait rapportées de Mont de Marsan. Je savais qu’on tuait des taureaux pour le spectacle. Ces questions me traversent : La fiction est-elle une mise à mort de la réalité ? La vérité une mise à mort de l’enfance ? Faut-il mettre à mort le spectaculaire, l’illusion, le théâtre, nos propres mythologies, les échafaudages bancals sur lesquels on a pris appui pour se construire, grandir, s’élever ? Je n’en ai pas voulu à grand-mère. Elle adorait les histoires de loups qui finissent brûlés dans une marmite ou dépecés ou encore noyés dans la rivière. Le sadisme des adultes ne m’étonnait plus… il y avait ces histoires de loups, le cadeau de noël aux enfants de l’usine, un film de Disney au cinéma. Je n’y suis allée que deux fois : la première j’ai vu Blanche Neige et la seconde Bamby. Et puis le toro del fuego.

Quant au dispositif, à l’écoute de la proposition, je ne l’envisage au début que dans le pré carré du bloc de texte. Et la seconde image arrive, se superpose à celle de l’enfant dont la grand-mère rinçait les cheveux avec du vinaigre contre les poux et pour la brillance, ce geste du « soin » corporel (qui ne manquait pas de piquant !) a dû avoir lieu avant le bal de ce 15 août. Cette seconde image est celle de l’entrée dans le bain. La baignoire, dispositif scénique du premier court métrage au dernier spectacle joué.

Et dans ce texte, l’eau fuyante comme fil d’Ariane, au milieu du dédale des souvenirs. L’entrée dans le bain, prise ici comme dispositif physique dans lequel le texte prendrait corps. Mais alors qu’est-ce qui se cache sous la figure du Minotoro del fuego ?

Eva Carpentey
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69 | Toro del fuego


 

 



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1ère mise en ligne 13 décembre 2020 et dernière modification le 20 décembre 2020.
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