« prendre » #6 | gros plans, avec Jean Epstein

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #6 le gros plan comme outil littéraire ;

- nota : les contributions sont à envoyer à l’adresse du site en fichier joint au format .docx, .pages, .odt, merci d’éviter PDF, mises en ligne et réunions visio réservées aux personnes inscrites.

- les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

1 | Pas dormir


« L’édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut ; ensuite le sang coule. »
Henri Michaux. « La nuit remue »

C’est la nuit puis le jour d’abord l’aube puis le matin qui plonge jusqu’à quatorze heures. On ne voit que ce visage aux yeux ouverts. On ne suit que ce visage, depuis la nuit jusqu’au plein jour. On s’approche des yeux dans la nuit, on en voit le blanc. On sait qu’ils sont ouverts, tournés vers l’arrière, la vallée. A l’ouverture des yeux, au léger écartement des lèvres, sèches, on comprend qu’il écoute, que le moindre bruit de la nuit entre en lui. Parfois, les yeux semblent tirer la tête sur un côté puis la font pivoter jusqu’au point de blocage au-dessus de l’épaule. Il reste ainsi un moment, assis, adossé au mur du boyau, tête tournée vers le col cette fois, cou tendu, à écouter ce qui viendrait de là-haut, à bloquer son souffle pour entendre mieux. Il ne dort pas. Il passe sa langue sur les lèvres, regard à nouveau tourné vers la vallée. Il prend la gourde à son flanc, presse ses lèvres entrouvertes au goulot, prend deux gorgées, garde la seconde dans la bouche, fais circuler l’eau sur le palais, l’intérieur des joues, l’arrière des lèvres, ce qui lui fait une drôle de tête, avec les yeux perdus à ne regarder rien, et l’eau qui gonfle une joue, puis au-dessus-au-dessous des lèvres, un mouvement du visage à la Dizzy Gillespie, mais juste au moment, vraiment juste avant, qu’il ne se mette à souffler dans sa trompette et que ses joues et ses yeux ne se gonflent sous l’effet de la pression énorme qu’il met pour accrocher les aigus, mais lui ne gonfle pas plus les joues que ça, et d’ailleurs, il avale cette seconde gorgée. Et on reste un peu sur son visage encore dans la nuit, on le sent préoccupé. Il sait quelque chose sans doute que les hommes ne savent pas. On peut penser qu’il a peur. Et sans doute a-t-il peur. Il aurait encore plus peur s’il savait que dans un peu plus de six heures, on se pencherait sur son visage, très près, pour en isoler les yeux toujours ouverts mais alors hurlants de douleur, de ce hurlement que font les yeux à l’approche de la mort et que l’on n‘oublie pas. Oui, sans doute aurait-il peur. Mais cette image n’existe pas encore et il ne peut pas l’imaginer. Il en a vu des similaires sur de nombreux visages. Sauf qu’il ne peut pas voir son propre visage comme on le verra tout à l’heure. Personne ne le peut. Pour l’instant, donc, il n’a pas peur vraiment, il est préoccupé, tendu, concentré. Son visage avale la nuit. On reste sur ce visage sur lequel on voit les objets marquer l’heure, le quart de jus chaud et amer, le blaireau, le rasoir, les mains qui y projettent de l’eau froide, la pointe du stylo qu’il humecte – il écrit encore, il écrit quoi, est-ce bien le moment –, la lame du couteau qui dépose entre les lèvres la tranche de pain… et on voit le temps passer, comme ça. Quand il ne se passe rien, on reste sur le visage aussi. On voit une mouche s’y poser qu’il chasse d’abord d’un souffle bref entre les lèvres pincées, puis de la main. Elle revient. Il la chasse, ça peut durer un moment dans ce temps qui s’étire jusqu’à 14h. On dit une mouche mais il y en a plusieurs. Il en a l’habitude depuis la ferme, les nuits à dormir avec les vaches. Il ne les voit pas comme cette calamité du monde entier, celle qui amenait la peste et le choléra. De temps en temps, on voit donc une mouche. Plusieurs en même temps au moment où il mange. Puis, alors qu’on s’approche de quatorze heure, on reserre encore le plan sur le visage pour saisir les yeux. Ils fouillent l’espace de leur orbite, deviennent habités, on ne sait pas ce qu’ils regardent, ils se posent à peine, regardent d’un côté, de l’autre. On passe des yeux aux lèvres, il parle. Des phrases brèves, portées par une voix forte. On revient au yeux, ils vont d’un côté à l’autre, vers le haut, d’un côté à l’autre, lentement maintenant. Très lentement. Et il se fixent sur le moment qui vient. A cette position des yeux tournées vers le haut à gauche, on sent tout le corps en tension, on voit au visage que la respiration est maîtrisée, que le corps prend de l’air pour un effort à venir. Soudain les yeux, reviennent dans l’axe. Il se lève, sort, crie et se met à courir vers le haut. On le voit à son visage qu’on suit. On ne suit que son visage. Aucune image du corps, juste son visage agité par la course, la bouche qui semble à la fois chercher l’air, pousser un cri et serrer les mâchoires, comme si c’était possible mais c’est pourtant ce qu’on voit, et ses oreilles, parce qu’on le voit de face, comme si on reculait soi-même dans la pente et que son visage venait à nous toucher, qu’il occupait tout l’espace de notre champ de vision, le casque, les oreilles, décollées, immenses, semblant flotter, paraissant reliées par la moustache, un instant on ne voit que ça, les oreilles, et il faut pivoter, en une fraction de seconde, on se retrouve à le regarder de profil, et dans le même instant, on voit, depuis le profil donc, la bouche qui s’ouvre, s’écarte et tout le visage qui redescend dans la pente, qui se penche, qui regarde l’abdomen, bouche ouverte, apnée, front plissé comme jamais, yeux ouverts par l’horreur de ne plus sentir l’air entrer dans les poumons et la douleur de la chair percée, le visage recule dans la pente, la tête à nouveau redressé, les yeux dans les yeux de l’autre qu’on ne voit pas mais que l’ont sent accroché au fusil qui pousse la baïonnette dans la chair, l’autre qui le fait reculer jusqu’à ce qu’il bascule, on le comprend parce que brusquement le visage se renverse, se retrouve tourné vers le ciel, bouche grande ouverte, cherchant l’air, yeux hurlants, on l’a dit tout à l’heure, de peur, de douleur, maintenant le visage devient lame, les os de la mâchoire paraissent vouloir déchirer la peau alors qu’il serre les dents, prend de l’air par le nez. Le visage regarde partout mais ne regarde rien ; il ne regarde pas où sa main appuie sur la chair béante, il ne regarde pas d’où vient la chaleur du sang qui passe entre ses doigts. Puis, il pâlit, la peau vire très vite. Presque au blanc malgré le teint hâlé. On le voit ouvrir la bouche y jeter quelques gouttes d’alcool de menthe, puis on sent qu’il porte le flacon au flanc où il jette quelques gouttes aussi, alors il crie, là il crie vraiment et la pâleur cesse, on sent à le regarder de près l’extrême douleur qu’il ressent, les rides, les muscles tétanisés autour de la bouche, les yeux plein de larmes, depuis ce visage sur lequel on est penché, on sent une main dans la chair ouverte, à presser, pourquoi faire ? et l’autre serrée sur le flacon d’alcool de menthe. Et on se dit, à on-ne-sait-quoi, qu’il ne mourra pas aujourd’hui, à une imperceptible force que l’on sent peut-être au coin des lèvres, oui, c’est ça, ce n’est pas une fissure qui deviendrait faille, mais une ligne de force qui naît là, à la commissure et dont le rhizome ressort déjà au fond des yeux pourtant terrifiés.

Philippe Liotard
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2 | La défunte


Apaisée. Le vrai talent des thanatopracteurs est là : présenter cette paupière apaisée. À jamais fermée. Légèrement jaunâtre aux contours, peut-être, mais apparemment souple. Je n’ose pas toucher. Les cils sont passés au mascara recourbant enrichi en nectar de coton, un anticerne définitif sur la fatigue ultime joue pour une dernière fois l’effaceur d’ombre et ce léger bombé de l’œil qu’on ne verra, qui ne verra plus, simule à merveille le regard sur le point de percer le sommeil. Le fard à paupières satiné Soft Cashmere est le même qu’elle portait depuis plus de vingt ans, trouvé dans la salle de bain attenante. Le plus âgé des deux hommes a expliqué qu’ils préféraient utiliser les produits de beauté habituels de la défunte. D’ailleurs, pour masquer un peu l’odeur de la solution biocide, entre formol et javel, ils ont aspergé son corps du parfum qu’elle choisissait lorsqu’elle sortait pour les grandes occasions. Considérons que c’en est une.

Sébastien Bailly
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3


« La bouche est légèrement entrouverte, les lèvres sont nues, gercées par le vent, elle a marché sans doute pour venir et il fait déjà froid. Que ce corps dorme ne signifie pas qu’il soit sans vie aucune. C’est le contraire. Et à ce point qu’à travers le sommeil il sait quand quelqu’un le regarde. »
Marguerite Duras, Les Yeux bleus cheveux noirs

La vie intérieure souffle au ralenti, s’expulse, se vide, s’expire à travers des lèvres à peine décloses. Petit flux qui se dérobe de soi, qu’on entend à peine, qu’on n’a plus la force de maîtriser, de policer, de cadencer. Le visage se rythme tout seul. Ce lâcher prise de ses traits, elle le doit aussi à ces verres de trop qu’elle s’est mis dans le gosier. Elle ne dort pas façon belle au bois dormant, elle ne croit plus à ces histoires, elle boit, pas de forêt, pas de miracle, pas de sauveur. Saveur amer de la bouche qui sera pâteuse, tout à l’heure. Elle dort. Le bord des lèvres est décoré de ce fin liséré mauve dessiné par le vin. Au réveil, elle s’en apercevra sûrement, alors elle frottera, gommera les traces, les enfouira sous le rouge à lèvres. Couches et sous-couches de peinture, cache misère. Si tu ne mets pas de sous-couche, ça recouvre mal. Elle ne sait pas que quelqu’un la regarde. Alors sur les cils rabattus elle n’a pas pris le temps de nettoyer, de tirer les grosses catolles de mascara waterproof ça attendra demain, on se réveillera les yeux tout noirs, tout barbouillés, tout charbonneux, tout vitreux, qu’importe, personne ne verra et là ils sont au repos. Car elle ne sait toujours pas que quelqu’un la regarde. La commissure des lèvres laisse échapper un petit filet de bave qui s’échoue sur l’oreiller. Elle ne dit pas qu’elle en bave, non ça ne se fait pas. Essayer de dormir sur ses deux oreilles, qu’est-ce que c’est con cette expression, soit tu dors sur la gauche, soit sur la droite, mais les deux en même temps, c’est pas possible, et personne ne dit rien, dors mon enfant, Dodo l’enfant do, fais dodo Colas, foutaises de chansons douces. Elle n’a jamais sucé son pouce, la bouche est habituée depuis toujours à sombrer dans le vide. Écouter la bouche d’ombre. Tout parle ? Écoute bien. Elle entend ce qui se tait. Elle ne voit pas que quelqu’un la regarde, elle a à faire avec le silence qui parle, là, sous ces paupières légèrement plissées sur les globes inquisiteurs des songes. Fermer les rideaux et partir en soi, les yeux remuent dans les coulisses, mouvement presque imperceptible des paupières. C’est un visage de sommeil inquiété qui repose dans cette chambre que seul le réverbère de la rue éclaire. Il n’y a pas de volets, pas de rideaux. Elle ne se méfie pas du dehors, elle saura plus tard qu’elle a tort, mais elle ne le devine pas encore, elle ne sait pas que quelqu’un la regarde. Parfois elle espère, mais elle se trompe de regard, on ne choisit pas les spectateurs d’un film, il se fait et on vient. On ne peut pas choisir qui regarde. Visage jeté à la face du monde nocturne, rougi par le froid, par le vin, par la honte. On imagine le rouge, on ne peut pas le voir, il s’estompe avec le sommeil, et il faut avoir l’œil. La scène vire au noir et blanc. La vie intérieure de ce visage endormi pousse pour sortir en fracas, mais les barrières résistent encore, les lèvres se ferment, les dents grincent, on le devine, léger déplacement du menton. On ne sait pas encore que le visage sortira de sa léthargie enivrée, que quelqu’un la regardait, que les traits se crisperont, et qu’elle pleurera. Pour l’instant elle dort, elle ne sait pas.

Marie-Caroline Gallot
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4 | Quand les bouches allaient nues


Quand les bouches allaient nues
Demi faces. Reliefs de nez/bouches enveloppées comme un pont neuf. Affleurement de pommettes. Arcades sourcilleuses. Plissé de front. Yeux callots. Yeux sulfures. Œil qui voit dans l’œil, qui voit l’œil dans l’œil. Battues de paupières. Ridules en commissures des yeux. Parfois lunettes plus ou moins brumeuses. Fronts constellées. Taches de brunes à rousses. Tempes. Coiffes. Oreilles. Mains qui passent, tirent, grattent. Quand les bouches allaient nues : têtes visages. Saillies de nez, narines respirantes. Joues. Bouches à l’oreille. Lèvres entrouvertes. Mandibules prognathes ou béguës. Pommettes. Arcades. Plissé de front. Nuques arasées. Peaux parfois hirsutes. Taches de brunes à rousses. Velouté de peau… Et, tout à trac cette mue. Entre bonnets, nuques, épaules, joues, lunettes, bouches, dents, doigts, journal, cette mue. Ce visage tout à trac : celui-là. Ce visage dans le remuement de rame. Lui surgi, doux, au milieu de têtes. Visage contre tête. Lui portant visage. Ce visage. Le rayonnement d’un visage. Il se voit ou, c’est elle qui le fait naitre dans la rame pleine de têtes jetées en vrac. C’est tout à trac l’empreinte fugitive d’un visage. Il s’extirpe du bazar de têtes agglutinées ? Cette injonction portée au regard. Ce très gros plan d’un visage, même à distance comme un gros plan. L’entièreté floue d’un visage qui balaye tout. Se propulse vers elle. Un grand flou l’assaille. De l’oubli lui revient. Dans le visage il y aurait toujours un autre visage ? Qui appelle ? Un visage crie. Un visage interpelle le regard vagabond. Subjugation temporaire. Tout ce qu’on ne sait quoi, revient. Un visage ouvre une sépulture.
C’est quand les bouches allaient nues. Elle s’en souvient. Elle l’a vu. Où bien c’est lui qui appelait. Qu’importe. Un visage. Ce visage. Le visage d’un homme. Un visage d’homme dans le chaos de têtes. Vers 18H dans la rame bondée. Un visage appela son regard. Par où commencer ? Où regarder. Ce grain de beauté pour mettre au point. Interrogeant le point du front elle perd la lèvre. Le nez se propose. Même immobile il bouge entre les têtes. Qui de son regard ou du visage fait l’image ? Regarder. Commencer à voir. Faire chemin. Par où prendre visage. Par où le commencer ? Saillie du nez ? Pommelé de pommette saupoudré de rousseur ? Enfoncement d’arcades ? Hauteur du front ? Elle voit la commissure remontée des lèvres — certains visages même impassibles qui semblent sourire, c’est un fait, quand d’autres tout à fait gais se tapissent de mélancolie — Là, dans ce visage qui avançait vers elle une joie transparaissait. C’est un homme entre deux âges. Avec des yeux rapprochés, sous les arcades broussailleuses. Lèvres charnues. Nez droit. Pommettes hautes saupoudrées de rousseur. Les oreilles larges, les lobes allongés. Brun semble-t-il. Brun roux. Une calvitie avancée. Le front haut. Ce grain. Ce point sur la ride verticale du front. Presque entre les deux yeux. Cette marque. De quelle couleur étaient les yeux ? Elle n’avait pas su répondre. Le portrait en 3D tournait sur l’écran et le flic avait une moustache noire. C’est un visage qui sourit, elle a dit. Elle l’avait vu parmi les têtes affairées. Elle avait vu ce visage s’extirper de la foule de têtes . — Je crois bien qu’il souriait.

Annexe6.

Voir au plus près ce qu’on devinait à peine. Voir ce qu’on n’osait pas imaginer. Voir ce qu’on ne pouvait pas voir. Voir en foule ce qu’on n’aurait jamais regardé. Regarder en foule ce qu’on n’aurait à peine osé regarder seul. S’approcher à toucher, ce détail ? Image -portrait. S’approcher à toucher l’inconnu d’un visage. S’approcher à toucher ce visage en place de tous les visages. Toucher ce détail. Le diable se cache dans les détails. Lire dans l’œil du visage — l’œil était dans la tombe et regardait— gros plan sur l’œil qui regarde. Voir l’œil dans l’œil. S’approcher à trop en voir ? C’est l’image qui approche, c’est elle qui te colle à t’empêcher d’échapper. Gros plan qui te fait voir l’impossible à regarder. Qui te fait voir l’insoupçonnable. Qui te propulse au ralenti. Qui te colle à l’image du rêve. Qui t’agglutine à la vitre du cauchemar. Fourmis de plaie. Lame à l’œil — que serait Un chien andalou sans ses gros plans. Bouche trou. Œil sang. Cri noir. Frontalité. De phalanges tatouées, de visage défiguré. Cette tête, soudain. Cette tête au fond d’un trou. Cette tête lapidée qu’on recouvre de terre. Celle-là, cette tête toute froissée qui s’extrait de la vulve. La caméra filme l’origine en acte. L’origine du monde écartelée. L’homme à la caméra entre les jambes du monde. Surgissement. Yeux écarquillés. Le gros plan est un cri. Tout collé à. Au plus près de. Détails qui s’ajoutent aux détails : face à ce qui se dérobe. Même doux, même flou le gros plan force. Forceps. Et prendre la partie pour le tout. Vulve, gland, langue, trou. Trous, glands, trous, bouches, langues, vulve, gland, trous. Cyprine, sperme. Sexes en gros. Sexes en acte. On débite. On met en orbite, bite sur bite, trou sur trou, langues, trous. Agrandi. Morcelé. Découpé ... Le gros plan est aussi pornographie.

Nathalie Holt
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5


Francine

La petite fille est très fière. Elle tient l’appareil, un Zeiss Ikon, à soufflets bien posé sur son ventre pour le stabiliser. Le viseur absorbe la lumière, restitue l’image du couple devant elle parfaitement inscrit dans le cadre légèrement rebondi que font les verres. Son visage est éclairé d’un demi sourire sur le point d’éclore ; la tête légèrement penchée en avant, envahie par la scène qu’elle s’apprête à fixer. Le bonheur de l’instant hésite à s’inscrire sur ses joues lisses : bien sûr le grand frère a prévu les réglages, mesuré la distance, évalué la luminosité. Il ne lui reste plus qu’un tout petit geste à accomplir. Mais il faut bouger le moins possible, retenir son souffle. Un rictus d’inquiétude voile un instant son front. Soucieuse d’accomplir au mieux sa mission, elle se sent un peu prisonnière de cet objet qu’elle ne maîtrise pas vraiment. Le plaisir est là, à portée de main, son doigt posé sur le déclencheur tremble et contredit l’éclat de ses yeux. De la réussite de sa mission, dépend beaucoup plus qu’un simple cliché qu’on entreposera dans un album. Elle pressent qu’au moment précis où l’obturateur fera son office la lumière inondera tout son être au point d’en établir l’essence même telle qu’elle persistera à travers chacun de ses âges. Le temps n’aura plus jamais de prise sur sa joie. Elle est là, dans ce léger pli au coin de sa bouche qui perpétuera la bonne distance au monde dont elle se fera une armure, elle est là, dans le frémissement du sang qui colore ses joues d’un émoi d’attente et de plaisir, elle est là dans la concentration et le sérieux qu’elle maintient à grand peine, les lèvres serrées, le front légèrement plissé par l’application qu’elle met à s’approprier son sujet, à le comprendre l’emporter avec elle à travers le temps, comme un point d’ancrage où se reconnaître lorsque devenue vieille femme elle retrouvera celle qu’elle était à ce moment là. Alors par delà les rides qui sillonneront son visage elle retrouvera en elle l’intensité qu’elle fut. Ses yeux se porteront sur la trace de ce qui eut lieu, les mêmes yeux clairs d’alors, la même luminosité qui aura traversé son existence. Juste l’instant d’avant d’entendre le déclic du déclencheur. Il observe l’énigme de cette joie sur le visage marqué par le temps. Il cherche à déceler la clé de cette vibration insolente de bonheur par-delà toutes les épreuves. Il peine à retrouver le visage de la jeune fille, un instant elle était présente dans l’éclair d’espièglerie qui a traversé la prunelle, le rideau des paupières est vite tombé comme pour conserver le secret. Mais sur les pommettes hautes il reste un je ne sais quoi d’enfance, une trace de la joie face au monde qu’on ne pourra pas lui arracher, il faut juste bien regarder maintenant, scruter le temps qui s’effiloche sur la peau sillonnée des failles ouvertes par la vie, établit une cartographie de l’existence accomplie et toujours renouvelée.

Le clown

… hébété, abattu, le gros maquillage un peu dégoulinant, l’œil cerclé de blanc à la dérive dans le masque, la fausse bouche rouge qui rit à l’envers et la vraie qui veut attraper les mots de la détresse, le pli au coin des lèvres juste d’un côté avec un peu de bave qu’il ne peut retenir, ça coule sur le fard, le gros nez rouge qui gêne pour respirer soudain, il s’apprêtait à lancer sa réplique et puis ça s’est arrêté net, ça rit quand même sur les bancs, croit que c’était prévu, peut même pas dire que non, s’apprête à crier, rictus d’effort, déforme le visage, le rend encore plus drôle, plus réussi, biscornu dans le déséquilibre recherché, croit-on, mécanique bien huilée du spectacle, l’oreille qui devient sourde aussi, la perruque a glissé dans le mouvement de la main portée à la tempe, trop saccadé, la pupille qui se dilate on dirait noyée dans le faux regard peint en pointe vers le bas, tout ça au ralenti pour lui, comme décomposé, la langue qui se fige dans un faux cri, un couinement plutôt, le trou noir de la bouche resté vide, les rires redoublent, le visage, le vrai, qui se durcit, la face peinte toujours béante incapable de rattraper la douleur, plus joviale que jamais, le masque a pris le pouvoir, la tête n’est plus qu’un support inerte, incapable de sortir la souffrance, et ça hurle de rire, ça ne voit rien, ça s’éloigne dans le brouhaha du sang qui n’arrive plus, les muscles de la face tentent un dernier effort, la peau tremble un peu, les maxillaires se durcissent, la figure peinte esquisse un rictus d’épouvante encore plus réussi dit la foule qui applaudit et ne comprend rien, ne veut voir que ce pour quoi elle a payé, en aura pour son argent, ça s’esclaffe, ça hurle, les corps tordus par le rire qui rebondit d’une bouche à l’autre et qui résonne étrangement dans la tête, les plis du front soulèvent le caoutchouc du faux crâne, les cheveux d’étoupe tremblent sous la douleur, ça hésite entre l’abandon et la résistance, ça ne contrôle plus rien, la vie se tire en fanfare, de l’intérieur il ne peut pas voir il se laisse juste emporter, se regarde mourir, spectateur dérisoire à son tour, les yeux ronds d’étonnement maintenant, alors c’était vrai il y avait une âme dans ce corps, il n’en croit pas son cœur qui s’arrête un instant puis frappe encore plus fort, marionnette du vide, les muscles du visage secoués de spasme, déformant à plaisir la structure du maquillage, la rendant plus hideux et plus drôle à la fois, redoublant l’hilarité générale, les traits figés maintenant sans qu’on ait pu déceler à quel moment exactement, plus personne pour le dire, plus qu’une tentative d’expression avortée, échappée à la volonté, plus rien à saisir, plus rien à scruter maintenant, mais on voudrait quand même aller au-delà, suivre le léger souffle qui vient de s’échapper des lèvres, ou peut-être pas, le regard étonné comme celui du chat qui vient de perdre son jouet d’un coup de patte trop brusque, ça ne bouge plus malgré l’insistance du voyeur, plus rien à dire, plus rien à raconter….

Christian Chastan
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6 | Des yeux mangroves


Dans mes souvenirs de manteaux de maille piquée. Dans mes souvenirs d’écharpes grises et de place rénovée. Ton visage, c’est d’abord tes yeux et l’impossibilité de les dire. Yeux de la démesure. Yeux de l’urgence. Des yeux baignés dans la lumière verte de Fitzgerald. Des yeux de kilomètres de chemins de fer. Des yeux de solitude librement consentie. Les grandes passions et leurs douloureux corollaires nécessaires. Des yeux de saturation, de contraste, de vibrance. Des yeux de ce monde en partage. Yeux de chien mouillé et de chat sauvage. Yeux de rêve éveillé. Yeux de drugstore et de coton mélangé. De vaudou et de magie noire, tes yeux. De buildings et de rames de métro, tes yeux. Chevaux au galop, comète de Halley, souffle de Gulf Stream. Tes yeux et ce regard qui s’émerveillent des humains et des couleurs malgré les fissures du temps, des espaces et des lieux traversés. Tes yeux et ce regard surex’ parvenant à repousser les nuits, les fatigues et les plaintes inutiles. Tes yeux de poème jauni par le soleil. Tes yeux conducteurs d’électricité. Tes yeux déclencheurs de guerres. Des yeux responsables de tout et coupables de rien. Des yeux qui n’y croient plus. Des yeux qui veulent encore y croire. Des yeux noirs de toutes les couleurs. Des yeux de miroirs sans tain. Des yeux qui disent la saison des pluies et les mangroves en danger. Des yeux qui disent la Révolution qui ne viendra pas et les frontières sans visage. Dans mes souvenirs de manteaux de maille piquée. Dans mes souvenirs d’écharpes grises et de place rénovée. Des yeux. Tes yeux, mes yeux. Une rencontre.

Jérémie Tholomé
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7 | Une plongée


L’œil de chair observateur part à l’aventure tout droit devant, se rapproche tantôt lentement tantôt nerveusement, le visage repéré dans la foule dégage une lumière particulière, l’atteindre par tous les moyens, monter sur une chaise, un arbre, ne jamais le perdre de vue, avancer sans cesse malgré les obstacles, être calme extérieurement mais bouillant à l’intérieur, une frénésie prête à exploser, attirance, qui est le maître du jeu ? Face à face un actif et un passif qui s’ignore, fascination, lumière d’un regard bleu intense qui obnubile et empêche de discerner la totalité des traits, approche ralentie saccadée rapide, de loin les deux lumières bleues intermittentes grâce aux paupières protectrices, volets de peau fine très mobiles, s’inscrivent dans deux orifices petits cercles qui renvoient à d’autres figures géométriques, un grand rectangle pour le front, surmonté d’une épaisse chevelure noire et sous les yeux deux triangles isocèles pointes en bas qui se rejoignent, menton pointu, au-dessus deux petits rectangles superposés qui s’animent en relevant leurs coins gauches et droits, et libèrent entre eux une fente noire puis blanche béance mobile puis fermeture, de loin impression d’une mécanique bien huilée, approche filée, le visage s’étale, se pulpe peu à peu, se déforme, change de couleurs, plus éclairé à gauche il laisse deviner des volumes distincts et des rides /////// de profondeur inégale des taches %%%%, des points…….. , toute une typographie , un peu dans l’ombre à droite, il paraît plus jeune, plus lisse, plus figé ------ le regard observe perçoit et interprète, la différence de lumière y est pour quelque chose, la couleur de la peau diffère de tonalité suivant la surface concernée, peau épaisse légèrement hâlée et fatiguée sur les joues, transparente et bleutée sous les yeux, perception d’une dissymétrie forte, un sourcil relevé vers le haut, un autre vers le bas, un côté du visage le droit plus large que le gauche, approche encore, sur les joues, le grain de la peau est constitué de pores dilatés °°°°°°° et humides, le nez est grand, les narines grandes aussi frissonnent taquinées par un parfum, une odeur, un souffle de vent, une respiration proche, sur le contour des lèvres teintées d’un pli d’amertume et le front une multitude de lignes ////////, les lèvres s’entrouvrent et libèrent des facettes dentaires blanches et régulières, une cartographie personnelle qui révèle des mystères, approche sans crainte, happée par les lignes, suit un trajet qui en grossissant devient de plus en plus labyrinthique, confirme la présence des frémissements qui les animent de façon intermittente, comme des ondulations, un possible mince filet d’eau souterrain qui s’amplifie et délivre subtilement les émotions intérieures, le regard observateur s’insinue et parcourt le trajet chaotique de chaque ride, infernale perception de l’œil intérieur, puis plus la distance se réduit et plus la netteté des traits et des détails auparavant perçue diminue, l’œil qui regarde croit voir son propre refuge, son visage à lui, impression d’hypnose réciproque, le réel est transformé, métamorphosé. Pourquoi sa lèvre supérieure se met-elle à trembler ? Émotion, gêne, trouble car surpris tout à coup, l’insistance du regard indiscret a-t-elle fait tomber le masque ? Est-ce que les traits charnels révèlent des signes de l’âme ? L’homme observé à petits ou grands pas en un parcours d’intimité croissante semble révéler une mélancolie teintée de volonté, de désir, est-ce bien la sienne ou celle de l’observateur, deux visages aspirés l’un par l’autre l’espace d’une observation insistante, fusion de deux singularités. Tout est devenu flou et incertain.

Huguette Albernhe
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Son cou qu’il a rouge est comme de peau de poulet pas cuit et se termine au bout du col bien large de la jarre en verre. L’eau dans la jarre fait loupe et le retourne à l’envers, le cou en haut, les cheveux en bas, au milieu son gros pif parsemé de points noirs avec les narines sur le dessus derrière la loupe que fait la jarre. Parce que petite je suis, et derrière la jarre qui fait loupe, par en-dessous je le regarde au travers du verre épais rempli d’eau de la jarre toujours posée là, entre lui et moi, lui renversé dans la jarre posée sur son bureau, et moi pas très droite je me tiens, quand je me redresse (sinon il va m’envoyer chercher le balai) sa figure réapparait au-dessus du col de la jarre, normale, et à l’endroit, un peu rouge et ridée, mais normale, avec sa colère dedans qui la fait bouger tout de travers, normal. C’est comme ça et il dit Te planque pas derrière cette foutue jarre je te vois ! Je sais pas s’il me voit à l’envers comme moi je le vois, avec la bouche en haut qui regarde comme un œil denté comme sa bouche à lui, ces deux tranches de beefsteak bien saignant s’il vous plait, bleu même, qui gesticulent et se tordent dans la jarre autour de ses dents jaunies par la cigarette et la vieillerie. Il est vieux, plus de cinquante je me souviens jamais la date mais bien plus que les autres pères et la jarre, elle grossit ses rides comme des sillons de fleuves sur les cartes géographiques pendues devant le tableau avec le doigt de la maitresse qui les suit, les fleuves, et il faut dire les noms, mon doigt sur la jarre les suit les fleuves de sa vieillesse, mais je ne connais pas leurs noms, aux rides qui reposent sur son front en bas de la jarre et s’étoilent au coin des yeux, et on sait plus si c’est des yeux ou deux bouches comme les martiens, et ils suivent les lignes de ce qu’a écrit la maitresse sur le carnet de liaison. Il a 53, je crois, un vieux. Il s’agite et sa figure dans la jarre se déforme, devient floue puis nette à nouveau. Sa tête à l’envers se pose de nouveau dans l’assiette de ses cheveux noirs ondulés, pas un seul fil blanc, à l’endroit on dirait qu’il porte une perruque, mais non, il a le cheveu jeune. Tiens-toi droite ! Il se redresse sur son fauteuil, et voilà sa figure de nouveau posée sur le col de la jarre comme un bouchon énorme et sa colère dedans. Ses sourcils broussailleux se plient et se déplient au-dessus de ses yeux qu’on sait pas bien la couleur, on dirait bien gris, rendus globules par le verre de ses lunettes, avec dans la partie basse un demi-cercle de verre à l’intérieur du verre qui coupe l’œil par deux fois comme si le bas de l’œil et le cerne étaient plus grands que le haut et la paupière. Je te vois faire le singe, qu’est-ce que tu crois ? Tu la veux celle-là ? Alors ses doigts remplissent soudain la jarre comme un bouquet de saucisses, avec des os dedans et l’alliance au milieu qui me fait bien mal quand je la prends celle-là.

Catherine Plée
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lancer l’écoute sonore et lire

L’œil te lape et l’œil te croque. Là si proche de ta joue, une joue à peine, là une infime petite anfractuosité, peut-être une fossette. Je suis ce que tu vois, je ne suis que ce que tu vois, tâche mouvante, mais je ne sais rien du mouvement, tache chaude, mais je ne sais rien de la chaleur. L’œil t’illumine et l’œil t’attrape. L’œil te veut et l’œil te laisse. Je suis ce que tu vois, ton regard me fait, mais je ne sais rien de ton regard, je ne sais rien de ce qui me fait, je suis, je suis ce que tu vois. L’œil coulisse et l’œil glisse à la limite du front et des cheveux, une bouclette… non une ombre. Dans le toboggan de l’oreille glisse, glisse et tourbillonne jusqu’au fond, là où se fait le sombre, le sombre d’un toi qu’on ne saura jamais. Ma nature même est d’être ce que tu vois, ce que tu vois m’enveloppe, ce que tu vois me maquille, ce que tu vois me nourrit, je ne sais rien, je ne sais rien de la nourriture ni de la chaleur, je suis toi, je suis cette direction qui de toi à moi, me fait moi. L’œil se fond, l’œil se confond dans ton œil, entrouvert, ouvert ou fermé, mystérieuse planète sans couleur, couleur dense brune, couleur dense bleue. L’œil, l’œil creuse et l’œil caresse, au creux de ton œil, juste là, où ton nez prend naissance, mystère de l’éclosion de ton œil dans ton visage, à peine une fente, un écart dans la peau. Les lacs noirs qui m’observent, qui me regardent, et qui me tendressent me font, moi. Ta paupière qui se soulève, l’œil qui recule, l’œil qui observe, l’œil qui avale, l’œil qui engloutit ton regard dans le sien. Par la force de ce qui me fait, de toi vers moi, me fait visage, me fait yeux, me fait bouche, je suis bouche, je suis ton regard-bouche, je ne suis que ton regard-bouche, entièrement regard-bouche de toi, tu me fais de me voir, de me regarder-voir, de m’envelopper-voir. Mais peut-on parler de regard, petite bulle myrtille dans le creux de ton globe. Ta paupière qui s’abaisse, l’œil qui s’approche, l’œil qui s’approche à embrasser ta paupière. Tu me fais des yeux mobiles prunelles, tu me fais globe, tu me fais bouche labile, tu me fais aile du nez, ton regard posé au creux de ma paupière me fait paupière. L’œil qui percute, l’œil qui performe, l’œil qui s’arrondit, valse de ton menton à tes oreilles, à ton front, tes oreilles, ton menton, bouche d’argent nez cancan. D’être le regard qui me regarde, qui me nomme, qui me nomme yeux, oreilles, bouche, front, menton, vibration, creux, fossette, tu me fais de me dire. Regarde, approche, tu vois l’ourlet de mon oreille, l’œil qui te regarde, qui te voit naître.

Catherine Serre
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Cette silhouette ! Reconnaissable entre toutes. Même de dos. C’est un corps désarticulé à la dégaine dansante. Ce tee-shirt bariolé ! Ce jean trop long qui tirebouchonne sur les chevilles ! Certainement lui. Lui et son mètre quatre-vingt-cinq. Lui et son cou long caressé par des boucles noir-de-geai qui suivent la cadence de ses pas. Lui et ses gigantesques mains qui battent la mesure. Elle accélère le pas le regard fixé sur sa nuque. Il lui semble y voir l’ombre d’un tatouage. Trop loin. Elle est trop loin pour distinguer vraiment. Elle accélère encore. Se rapproche dangereusement. C’est son tatouage ! Leur tatouage ! Elle n’en voit que la représentation très réaliste de quelques mèches de cheveux étalées sur les épaules. Le reste, ce qui dort sous le tee-shirt, elle le sait. C’est elle, son portrait marqué à vie dans le dos de cet éternel adolescent. Il le possède mais ne peut le regarder en face. Il n’a jamais regardé la vie en face. Elle hésite, le suit un instant, traversée par une impression d’étrangeté, de malaise. Il s’arrête. Fouille dans les poches de son pantalon, en sort un smartphone. Une sonnerie. Elle s’arrête. Ils sont tout proches l’un de l’autre. Elle décroche. Sa voix. Une voix grave. Je sais que tu es derrière moi. J’ai reconnu ton parfum. Passe ton chemin, tu serais déçue ! et il raccroche. Il tourne lentement la tête vers elle, le menton frôlant l’épaule. Il a toujours une perle noire et deux anneaux d’argent agrafés au lobe de plus en plus généreux de son oreille. Son visage apparait lentement. Une joue mal rasée qui tremble, il serre les mâchoires, seuls soutiens d’une peau qui se laisse aller. Une bouche dont il ne lui présente qu’une commissure de lèvres fatiguées. Elle le sent tendu, crispé. Ses narines sont gonflées d’un souffle qu’il retient pour ne pas exploser. Elles frémissent. Il se penche vers elle, rapprochant ainsi leurs visages. Elle cherche son regard. Il porte des lunettes de soleil. Elle ne rencontre que le double reflet de sa propre image. Elle se voit comme il la voit. Une femme au visage terni par la monotonie de sa vie, cheveux en bataille de celle qui se néglige, regard qui flotte sans trop se poser de peur de se blesser. Une femme dont les yeux s’affolent sur ce qu’il lui donne à voir et cherchent quelque chose qui n’existe plus, quelqu’un qui n’existe plus. Elle prend peur. Recule d’un pas. Trébuche. Le temps de se redresser et il est parti. La silhouette ne lui parait plus la même, qui s’éloigne et disparait.

Claudine Dozoul
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Dos souplement parallèle au dossier du fauteuil, jambes tendues, au premier rang, mes yeux dialoguent avec une nuque légèrement ployée au dessus d’épaules rigides, s’emplissent de la courte masse de cheveux souples basculée vers nous. La voix du saxo se meurt et le souffle du vent léger qui le portait prend possession de la salle pendant que, insensiblement, le crâne bascule, se redresse, que le cou se déploie, se découvre, dans la presque imperceptible tension des muscles qui encadrent sa haute colonne claire sur laquelle dansent, dans le son qui forcit, des boucles sombres. Avec la même lenteur, l’épaule de droite s’enfonce un peu, le lobe d’une oreille apparaît, le visage se révèle, pendant qu’il s’approche jusqu’à occuper presque tout le cadre, effaçant le ciel, avant de s’arrêter de trois quart. La fuite d’un haut front, une forte arcade sourcilière, un trou sombre et, sous une pommette marquée, le méplat d’une joue maigre, le bout du nez, une narine palpitante, le coin d’une bouche aux lèvres minces qui s’ouvre peu à peu, l’ensemble continue de grandir, de venir vers moi, les cheveux commencent à sortir du cadre et s’impose la tension qui semble étirer cette peau, la plaquer sur sa structure, pour que nos bouches accompagnent, en un halètement muet, les lèvres que nous regardons. Le corps a repris son mouvement et, tandis qu’un bourdonnement vient contaminer le bruit du vent, c’est maintenant le haut de l’épaule gauche qui vient, au milieu de l’image, supporter l’ensemble, le cou, le visage, les petites rides que creusent les yeux plissés, la diagonale sèche du nez au bout légèrement relevé, la bouche qui se ferme, la boule du menton dressée comme pour une interrogation, la forte mâchoire qui achève de masculiniser cette face. Le bourdonnement s’intensifie – on reconnaît le bruit d’un moteur – et le visage se tourne vers nous tout en s’approchant, grandissant, pendant que le cadre se resserre en montant le long de la peau hâlée démesurément grossie, jusqu’à laisser deviner sa texture, ne montre plus que les yeux enfoncés, légèrement bridés, dont le regard d’un bleu très pâle, filtrant sous les paupières prudentes, se fixe sur un point à ma gauche, évitant de justesse l’échange de regard. Un bruit de porte métallique, le son d’une chaussure qui se pose sur de la terre, un frémissement de lumière dans les yeux, une décrispation, le cadre s’élargit, redescend jusqu’aux lèvres qui s’assouplissent dans un sourire qu’un reflet doré, venu d’on ne sait où, caresse soudain, et mes épaules se détendent.

Brigitte Célérier
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Quand ton heure viendra, car bien-sûr elle viendra, n’en doute pas, tu demanderas toi aussi : Est-ce que quelqu’un sera là à m’attendre derrière la porte –- je voudrais savoir si quelqu’un m’ouvrira ? –- Tu brasseras à ta manière, par morceaux plongées et oublis –- jusqu’à te noyer t’effacer -– je sais –- ton mélange d’impossible consolation, ton bouillon de gratitude de peur et de regrets, peut-être ta dernière immense fatigue ; tu inventeras ta famille d’accueil, pour habiter tout ce seul que tellement tu sécrètes et redoutes. Je te laisserai feuilleter ton livre des visages collés à tous leurs endroits reconnus mêlés aux sédiments des oubliés. Tu les apercevras parfois derrière les vitres dont tu t’éloignes -– depuis le bord des quais que les trains embarquent – depuis les salles d’aéroports et leur attente folle d’enfin vivre, survoler, franchir les mers et les paysages, dépasser loin sous les ailes les villes d’agitation et d’inconnus -– depuis tes lits de sommeil, ceux des rêves, ceux des étreintes, ceux de fièvre, ceux des larmes, ceux à retourner la tourbe des nuits, ceux des ivresses et des douleurs. Tu les rejoindras depuis les chambres des maisons où écouter dormir quand l’obscur broie ses poussières d’image -– depuis les couloirs et les chambres d’hôpital, depuis les cris lancinants et épuisés d’être sans réponse, les voix basses, les sentinelles plantées aux seuils, les silhouettes cramponnées au bord des draps -– depuis les vertigineux vestiges des bras qui soulèvent et portent, ceux qui enlacent, ceux qui agrippent, ceux qui secouent et frappent leur impuissance à garder -– depuis l’agencement de tes miroirs allumeurs d’anciens regards incrustés dans le tien. Quand ton heure viendra se sera peut-être comme lorsque assise elle brossait sans fin du bout du pied les petits graviers devant le banc, celui juste à côté de l’arbre d’aiguilles sombres ; le minuscule et continu roulement régulier, l’apaisement mécanique que ça lui faisait, comme une caresse infime répétée sur la joue sans rien penser, un chuchotis du doigt sur la peau par où file le temps, – tu reverras précisément la pantoufle bleue avec l’orifice qu’il avait fallu découper dedans à cause des déformations de l’âge, qui font que le corps prend ses aises dans l’ensemble et dans les détails, avec ses nœuds ses bosses ses fissures ses cals de peau déjà morte et récalcitrante, ces architectures et ces fouilles qui s’invitent tordent déforment creusent révèlent, parfois disparaissent – mais c’est une autre histoire. Tu reverras le manteau gris -– épais -– ou peut-être tu diras je ne suis plus tout à fait sûr -– alors tu l’habilleras en urgence de n’importe quelle pelisse, qu’elle n’ait pas froid -– (tu comprendras pourquoi les jours à se trouver ballant et en surplomb on voudrait graver les images ultimes sachant qu’elle s’évanouissent déjà -– et le regret universel et vain de celles froissées ou repoussées dans sa négligence et hâte, comme un bout de papier vite enfoncé dans la poche, mais c’est une autre histoire) -– tu reverras l’écharpe de laine bleu foncé et son épaisse volute autour du cou, comme un nuage de chaud, c’est ça que tu imagines -– un velours de chaud à faire bien compagnie et douceur – toujours pour la consolation. D’abord tu ne distingueras rien du visage car elle aura la tête obstinément baissée à fixer son bout de pied qui joue avec le fin gravier, pousse grignote roule dessine de petits cercles alternés de minuscules allers-retours (tu te diras sans non plus savoir pourquoi, c’est comme je serais moi aussi de nouveau assis à gratouiller dans le jardin municipal, jambes nues sur le muret bas du bac à sable, ça occupe le temps, tu sentiras presque le chatouillis du doigt le rythme apaisant de la caresse dans son va et vient, tu penseras encore que ça suture le temps du vide avec des points de retrouvailles ou plutôt non tu penseras déjà plus rien) -– tu t’es enlevé du banc maintenant, tu vois le sommet du chapeau de soleil clair, son petit cratère plus ombreux, la trame fine et serrée, le petit damier de mailles que ça dessine, le ruban noir et sa virgule de nœud menu sur le côté, un peu vers l’arrière, un chapeau de paille qui ferait protection contre le soleil d’automne ainsi qu’un peu vacances -– puisque n’est-ce pas c’est l’âge on dit du toujours en vacances – encore pour consoler. Sous le chapeau, en débord de chaque côté, les cheveux blancs, frisés, vaporeux, tremblent un peu à chaque souffle de la brise enroulée par à-coups discrets autour du banc, tremblent un peu aussi avec les ronds du bout du pied dans l’ocre léger (tu te souviens que sous le chapeau on verrait par transparence une vague brume de rose sous l’écume blanche) –- tu retrouveras la courbure large du dos les épaules arrondies plongées vers ce roulis d’enfance incrustée, absente et machinale, ces balancements que tous on navigue un jour et tant d’autres sans savoir, avant même de savoir dessiner les familles avec les ventres rond ou triangle, les doigts en griffe, ou les maisons avec les fenêtres collées aux traits des murs. (Tu diras non, c’est le manteau vert, ou bien c’était le bleu.) Tu fouilleras dans ton tas de souvenirs, en remueras les feuilles mortes rousses et trouées, toute recroquevillées et racornies, tu farfouilleras le défilé d’images et son bruit de froissement, tu verras maintenant le visage encore rond redressé rempli de lumière sur son fond de ciel nuageux, tu sauras le bleu vif caché derrière le noir brillant des lunettes de soleil, le visage pouffera ses saccades de rire ébréché sous le vif espiègle et amusé, fondra d’un coup au doux du sourire puis s’évanouira, reviendra teinté de blanc mâché de traînées de sueur et de plis d’angoisse, les lèvres minces et tendues répétant d’une longue prière impossible qu’elles vont mourir ici si on les laisse, oui elles vont mourir ici. Enfin tu verras le visage rajeuni dans l’encadrement d’une fenêtre et cette manière infiniment précieuse pour les yeux de t’accrocher avec quelque chose d’une larme qui se voit à peine se devine au brillant qui remplace les mots absents ; alors peut-être à ton tour tu fermeras les yeux.

Jacques de Turenne
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13 | Terres brûlées


Feel the rain like an English summer
Hear the notes from a distant song
Stepping out from a back shop poster
Wishing life wouldn’t be so long
(Devenir gris)

Visage : Fade to Grey

Côté supérieur droit traverse du nez prolongement de la conjonctivite bulbaire, ou presque, un rien plus bas, ou presque : un trou affirmé. Un creux, cratère silencieux depuis près de vingt-cinq ans. Avant le creux, côté supérieur droit traverse du nez prolongement de la conjonctivite bulbaire, ou presque, fut une bosse, petite et rebondie, blanchâtre. Explosée un jour, elle donne naissance à une déflation, un effondrement dermique, puis à une couronne de points. Cancer de la peau dit. Cancer de la peau dit côté supérieur droit traverse du nez probable. Proche de l’œil, traitement risqué : trop proche du sac lacrymal. Pas certaines ces hypothèses, mais probabilités fortes. Plus — en tout cas — que les taches de rousseur, belles, joyeuses difficiles à cerner. Ça en fait du monde et de la peau, à perte de visage, à perte de crâne. De près, de très près, la rousseur marque cette face de notes disposées sur une portée inconnue. Croches, croches, noire, double-croche, etc. Un mystère beau tableau de Wölfli, sonore beau comme un tableau partition de Wölfli. En asile et fanfare Wölfli. Tout aussi brut.

Moins certain en tout cas que le cancer de l’ancien dit l’Ankou. Trente-cinq ans plus tôt, retour synaptique. L’Ankou (son vrai nom sera tu) peintre boitsfortois toujours de noir vêtu, lunettes verres fumés, gants noirs. Allure de tueur de giallo. L’Ankou, lunettes tombées : un œil mort, gris, fixe vide extérieurement vide. De très près, c’est gris, gris foncé, gris blanc, gris discutable, mais mort, sans nuance, extérieurement vide. L’Ankou peint à l’époque de belles abstractions, des bouilles en monoscopies détaillées, plus belles que son visage long, trop. Prolongé par d’une barbe pointue, diable en personne, satyre fascinant. Version exhibitionniste urbain imper noir de flasher. L’Ankou peintre, abstrait, couteaux et pinceaux garants de restitutions fidèles de l’étrangeté de ce visage grignoté. Son œil gris toujours mort trépignant vide de sursaut, recherche un souffle de vue. Son extérieur œil mort. Son visage cheveux épais gris noir hirsutes au diable ressemble, c’est ainsi. Des faits et d’autres, anecdotiques. Son visage. Un paysage dessiné sur la peau de son visage, un paysage de pores et de reliefs, de poils et d’entailles, de rides et de prières, d’ombres menues. Régions à la terre fertile en grandes parties, puis un tiers de continent bouffé, rongé. Mais ce visage était son œuvre, et jamais il ne l’a caché, fier méphistophélique. Il a toujours laissé le badaud observer chaque détail de morphologie faciale, chaque cheveu, gris, noir, blanc, chaque poil de sa barbe fine et pointue, son œil absent du monde concret, son œil visionnaire, révolutionnaire, tout comme ses rides, ses cernes, ses taches de peinture sur la joue. Jamais de nuances de roux. L’œuvre de sa vie et de sa mort, au gré du jour, sous des allures sombres, afin de cacher ce cœur trop aimant pour un monde à couteaux tirés. Les assassins, il les a connus dans l’exploitation de son existence, pas dans le bis.

Maintenant, maintenant souligné. Côté supérieur droit traverse du nez prolongement de la conjonctivite bulbaire, ou presque, un rien plus bas, ou presque : un trou. Existence face sauvée par application d’azote liquide. Une lésion n’aura pas eu raison, la couronne rangée, et non la peau rongée. Parfois le doute. Parfois penser l’Ankou et craindre la sècheresse et la mise à nu des os, ne surtout pas peindre, ne pas tenter le diable. Photographier, en macro, des corps, des yeux, des poils, de l’épiderme, des rides, des matières cellulaires, des ombres, des couteaux et des pinceaux. Mais ne jamais en jouer. Si, juste un jour très lointain, dans un passé. Un rituel étrange : peindre sur une plaque de verre un forme faciale, héritée de Cocteau. En briser une partie. Placer à l’arrière en forme de demi-cercle, une feuille blanche. Devant ce dispositif, allumer une bougie et la faire bouger, créer le mouvement dans l’art acinétique. Puis se couper à l’aide du verre, et verser du sang sur la plaque. Le sang dessine quelques expressions invocatrices, un relatif Janus, puis STOP.

Sur le visage une expression de dégoût, une larme coule, des deux yeux, mais asymétriquement, en décalage. Un peu de sang sur les joues, sur les lèvres. De placer devant un miroir et se demander si ça se soigne.

Non.

Gauthier Keyaerts
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lancer l’écoute sonore et lire

Il court dans la campagne. De sa foulée monte un choc qui brise son ventre. Et, par la poussée du pied, l’abdomen projette le sang, ouvre la bouche du coureur. Il aspire et s’envole. Un bref instant l’horizon s’efface puis remonte à nouveau. Les pierres sur le chemin râpeux, les bouts de branche glissent et le relancent encore. Chaque jambe mâche le sol, allant de suite à la prochaine foulée aussitôt qu’un appui, un caillou providentiel, une racine ouverte, un sable en réveil, lui fait ressort. Il déboule sous les ombrages des arbres, la forêt se fait dentelle un temps de lumière. Au loin il aperçoit par des trouées des routes, vite gommées par un premier plan que sa course fait jaillir devant ses yeux. C’est une tache verte, une masse brune, une pluie bleue. Ses yeux sont concentrés, cherchant la lecture plutôt que l’image. Une flaque d’herbe, un modelé dans la poussière puis une branche tombée lui raconte une folle dame qui cherche un compagnon, histoire qui lui donne le chemin, chemin qu’il devient lui-même. Son souffle pose un roc, son aspiration attrape un feuillage. Sa langue la première prend frais, un frais aussitôt reçu dans ses mains, ses doigts, ses ailes, ses pattes, ses griffes, ses racines, ses mousses, ses fleurs, ses champignons, et lorsqu’il étale ses bras pour reprendre équilibre, rayonne dans les champs et la campagne alentour. L’équilibre est menacé par un dévers sur le côté. Alors son pied crée une oblique. Sa cheville trouve une grippe. Sa jambe tire la fesse, et il doit opérer un mouvement de nage pour retomber dans l’onde de la course. Il a des réponses toniques partout dans le corps. Il devient liquide, auto-contenant, trouve sa forme en regard du bois, des champs, des montées et descentes, de la dureté de la terre ou du repos des feuilles mortes. Après une pente assez raide qui assomme un poumon trop ambitieux, un temps assez plat dans un petit chemin remonte le moral. Les bras chantent tous au moindre rebord qui déporte le pied en danse. Les coudes se relèvent, toujours en gardant un centre chaud au diaphragme pour ne pas tomber ni s’asphyxier. De là les bras, les épaules, élastiques, lancent des voyelles pour emplir l’air d’un son clair. C’est par là que les mains peuvent ensuite jouer la mélodie de l’air vide, qui fuse comme un esprit vif, toujours présent, toujours porteur. Après, le chemin s’élargit et longe un petit lac où la nappe d’eau reflète le ciel. Le plat se fait rassurant, et l’esprit qui chantait dans les mains gagne lentement l’esprit du corps, dans la tête, dans le cœur, le ventre, le cou, les cuisses. Cet esprit reste lorsque le plat du pied frappe une colline plus dure. Et alors pendant un long moment la respiration se répand de plus en plus loin sous la peau, oxygène le moindre tremblement de chair et donne en transparence la vie tout autour de lui. Et alors, pendant un long moment, la respiration se répand, de plus en plus loin sous la peau.

Ista Pouss
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La nouvelle année commençait mal... plus de cours, pas d’examens, pas de stages, plus de projets possibles à court ou moyen terme, il y avait de quoi broyer du noir ! Ce Coronavirus était une saleté de bestiole. Elle mâchouillait le mot, elle le triturait, lui ouvrait le ventre, le vidait de sa substance, le rendait inoffensif, ridicule, comique, le démystifiait, le désamorçait, lui enlevait ses crocs, rusait, contournait, défiait, pleurait, riait...

Coro n avi re russe
Cor cri craie orfraie
Cro quemitaine Capitaine Crac
Cric crac ric rac roc
Toc toc toc

... un navire russe, une sorte de Titanic commandé par le capitaine Crac, un roc, un choc, il y avait de quoi devenir fou...

Le Coronavirus semait la désolation... confinements, couvre-feux, restrictions de toutes sortes, fermeture de tous les lieux culturels et de convivialité, théâtres, cinémas, librairies, musées, bars, cafés, restaurants... toute la vie se délitait... les horloges s’étaient arrêtées, les boussoles n’indiquaient plus le Nord, les mots se vidaient de leur sens, les gens masqués n’avaient plus de visage... la vie dite réelle cédait le pas devant le virtuel, les rencontres se faisaient sur les réseaux sociaux, les courses sur Internet, on télétravaillait, on évitait de façon générale tout contact physique avec ses semblables... pour se remonter le moral et voir les autres à visage découvert, on se contentait de WhatsApp... elle avait expliqué à sa grand-mère comment utiliser WhatsApp et l’appelait souvent... elle aimait perdre son regard dans ses yeux clairs, les voir sourire avant même que les joues n’aient commencé de s’arrondir, lire entre les rides de son front comme on lit entre les lignes, guetter le frémissement de ses lèvres prêtes à lui dire des mots tendres... la précieuse petite caméra du téléphone portable offrait un champ d’action quasi illimité, de la simple conversation à la visioconférence, de la photographie de détails insolites à la vision panoramique d’un paysage, du reportage vidéo au portrait intimiste des proches... filmer et photographier lui était devenu aussi naturel que respirer... le visage de sa grand-mère oscillait doucement sur l’écran du téléphone... c’était un beau visage ravagé par l’âge dont l’expression d’ensemble semblait signifier que le drame qui se jouait sur chacune de ses parcelles n’avait pas d’importance... un mauvais éclairage en accentuait pourtant les tavelures, flétrissures, craquelures... la peau trop fine et presque transparente laissait voir les veines bleuies qui battaient sur les tempes, les cheveux blancs ondulaient discrètement mais savamment pour cacher leur faible épaisseur... l’architecture, la composition, laissaient deviner une beauté ancienne qui affleurait comme un reflet brouillé par les rides de l’eau à la surface d’un lac... le regard d’Élodie se focalisait sur les yeux piquetés d’étoiles, qui semblaient briller de toute éternité... son propre visage n’avait plus qu’un lointain rapport avec celui de l’enfance... les visages, en se multipliant, se noyaient dans le miroir déformant du temps qui passe... plus que les traits, effacés par les ans, c’était la mobilité du visage, sans doute, qui en façonnait l’identité... la façon dont les muscles des joues s’arrondissent pour former un sourire, dont les lèvres s’ouvrent pour former les mots espérés par l’interlocuteur, les battements de cils, l’intensité du regard, le mouvement des yeux, attentifs ou fuyants, tristes, joyeux, indifférents, empreints de colère ou de tendresse...

Françoise Gérard
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Pour son âge, elle ne se débrouille pas si mal. Elle n’est pas née avec une souris dans la main et ne saisit pas ses textos avec les pouces, mais depuis le décès de son mari, elle s’est prise en main question informatique et internet, surtout en voyant la nouvelle liberté que ça lui procure et l’étendue des ressources auxquelles elle peut avoir accès. Sur YouTube, elle s’est même hasardée, malgré ce sentiment bizarre d’être une voyeuse, à regarder du côté de Dunkerque. Elle avait entendu dire que son fils pouvait se trouver par là. Son fils qui est parti, a claqué la porte, a même fait un esclandre, les a rejetés, insultés, eux, ses parents, son monde, ses valeurs. Dans l’ombre de Jean-Marie, dans son silence, elle n’a pas cherché à en savoir plus. Elle s’est habituée, a refermé la parenthèse. Elle l’a lâché. Complètement. Instinct maternel ? Un truc de psy. Mais là… Les algorithmes sont bien faits, le nom sûrement… YouTube lui a suggéré une vidéo de France3 où il était question d’un marin accidenté en mer et qui avait perdu sa main droite. Juste un prénom. Le même qu’elle avait choisi pour son fils lorsqu’il est né. Le capitaine du bateau défendait le jeune homme et accusait l’armateur de négligence sur l’entretien du matériel. Un procès était en cours. On en parlait. Zoomer dans une vidéo, elle ne sait pas faire. Mais des captures d’écran et agrandir ensuite les images, elle maîtrise. Avec deux doigts sur son iPad elle grossit le portrait. Plusieurs fois. Un œil, grave, marron très foncés, presque noir, de fins sourcils posés exactement au-dessus avec une petite tendance à s’étendre au sommet du nez. Toujours du bout des doigts, elle se déplace dans le visage, doucement, presque tendrement. Le nez, avec cette petite cicatrice en bas à droite, souvenir d’une chute depuis le pommier devant la porte. L’autre œil, celui qu’il fermait toujours en premier quand il y avait du soleil. Quelques débuts de rides en delta sablonneux sur le côté, pour relayer la fine ligne sous la paupière du bas. Son visage est hâlé, sûrement le soleil, le sel, le vent, le fait d’avoir les yeux plissés des gens qui travaillent à l’extérieur. Puisqu’il est marin. Il a vieilli. Normal, trente-deux ans. Et deux mois dans une semaine et deux jours. Elle continue son voyage dans son visage. Toujours les deux doigts qui descendent vers la bouche, le menton pas rasé, normal, c’est à la mode et c’est plus pratique, elle grossit encore l’image pour voir les dents derrière le sourire. Il fume. Peut-être, pas sûre. Il a toujours de belles dents, ça la rassure, le sourire, l’apparence, c’est important. Les lèvres, elle suit leur contour, celle du haut est toujours un peu plus fine que celle du bas, trait de famille, c’était la même chose pour son père, et aussi ce petit quelque chose qu’elle aimait dans son sourire, un peu dissymétrique, toujours comme s’il se préparait à parler, à dire quelque chose, à rire, le coin droit un peu plus haut que l’autre. C’est encore le cas quand elle rapproche ses deux doigts pour s’éloigner un peu. Et ces traits qui commencent à se dessiner, qui partent des ailes du nez pour descendre vers les coins des lèvres. Il aurait maigri ? Oui, les pommettes sont plus saillantes. Il n’a jamais été un enfant dodu avec les joues pleines, mais là, on devine facilement l’os sous la peau. Elle grossit encore, en descendant vers la mâchoire pour vérifier la trace de ce bouton de varicelle sur lequel il s’était acharné. Et là, sur le lobe de l’oreille, un petit point, comme le trou d’une boucle d’oreille… Quelle horreur, une boucle d’oreille pour un homme ! Encore ces bandes dessinées qu’il adorait, ce Corto Maltese dont elle n’aimait ni les histoires ni le graphisme. Retour vers le haut du visage, les cheveux. Courts, très courts mais toujours sombres, avec cet épi qui faisait tourner au tourbillon toute tentative de coiffure. Là aussi, les cheveux courts, c’est sûrement plus pratique, pas besoin de se peigner. Lui qui avait toujours du mal à se lever le matin… Elle ferme l’image, retour à la vidéo. Il est interviewé sur un lit d’hôpital, il est pâle, plan large, trop large et trop pâle. Bras emmailloté. Trop court le bras. Frisson. Elle passe, clique sur le triangle pour reprendre la lecture, maintenant qu’il n’y a plus de gros plan, plus d’interview, c’est le journaliste qui parle du procès, de l’allocation adulte handicapé, une misère. Elle écoute à peine. Elle revient en arrière, dans ses souvenirs. Dans ses souvenirs, c’est toujours un enfant. Les difficultés de l’adolescence, les affrontements, les cris, les insultes ensuite, son départ, plus de nouvelles, plus aucune. Elle a tout oublié, effacé. Pour elle, c’est toujours un enfant. Fin du reportage. Elle regarde la date au-dessous de la vidéo. C’était il y a bientôt un an.

Juliette Derimay
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À travers les interstices des volets en bois à demi-ouverts , filtre la lumière d’une journée d’été, sauvegardant cette sorte de pénombre propice aux songes. Les yeux habitués à cette semi obscurité, elle se lève du divan où elle rêvassait, à demi-allongée, un livre abandonné sur le couvre-lit, et sans bruit se fige devant le double miroir de l’armoire. Les premières secondes la trouvent dans cet état d’incertitude propre à qui ne se reconnait pas et met quelque temps à comprendre de quoi ou de qui il s’agit. Puis la voilà bien plantée sur ses pieds, le buste penché vers l’avant, le front touchant presque la glace, puis reculant et dans ce mouvement de va et vient, le regard s’acclimate à ce visage dont elle n’arrive pas à croire qu’il est véritablement le sien. Les sourcils se haussent, puis s’abaissent à un rythme irrégulier plissant et déplissant la peau du front, laissant pressentir ce qui un jour deviendra rides. Elle poursuit en tentant de ne plisser que les yeux, resserrant les paupières afin d’obtenir une ouverture plus fine et de voir moins peut-être ou différemment, puis de ses deux index elle étire de chaque côté la peau pour donner à son visage une texture neuve. La peau tendue et les yeux en amande, elle semble réfléchir à qui elle pourrait bien ressembler ou à ce qu’elle pourrait être avec un tel visage. Elle ne saurait dire avec certitude la couleur de ses yeux, ce qui est certain c’est qu’ils n’ont pas la couleur désirée. La peau se replisse , les yeux se froncent et les doigts malaxent le bas du visage, cherchant à se départir de cette rondeur, à simuler une autre forme sans doute plus conforme à ses critères de beauté. Les doigts s’attardent puis délaissent le menton pour se figer sur les ailes du nez dont ils tentent avec de savantes manipulations d’extirper tous les points noirs qui gisent en jachère et dont elle souhaiterait vivement se défaire, alors de ses ongles de pouces enserrés autour , elle pince, presse et extrait de sa peau tous ces embryons de vie parasite, ces vers de peau qui reviendront, mais elle ne le sait pas encore, avec persévérance. Le visage a joué avec les rais de lumière qui découpent la scène, insérant celui-ci avec précision dans la coulée de lumière et elle voit désormais ses narines rouges qu’elle délaisse pour jouer à se faire des grimaces, comme lorsqu’elle était plus petite, s’amuse quelques intants à déformer le bas du visage en ouvrant d’une manière exagérée la bouche et les dents, tire la langue, serre très fort les machoires, plisse la bouche en cul de poule et voit se former des sillons au-dessus de la lèvre supérieure comme des canyons, puis suspend tous mouvements, contemple ce visage qu’elle ne parvient pas à aimer. Les mains s’affairent dans la chevelure qu’elle trouve sans volume et terne, cherche à faire gonfler le tout en remontant ses doigts de la racine aux extrémités, y renonce assez vite car les cheveux retombent de chaque côté du visage avec indifférence. Les doigts mouillés de salive, elle aplanit les sourcils qui avaient une curieuse tendance à s’émanciper, puis d’un geste qui lui est familier, du pouce et de l’index de la main gauche, elle caresse la commissure des lèvres, rejoignant ses doigts au milieu de sa lèvre inférieure en une tendre pression. Elle reste alors immobile un long moment, plus rien ne bouge sur son visage, elle se met alors à souffler sur la glace créant ainsi une onde de buée, des morceaux de peau disparaissent puis renaissent, dont elle attend la réapparition avec espoir, comme si une métamorphose aurait pu survenir pendant cette courte disparition et elle projette avec plus de force son haleine de manière de plus en plus large jusqu’à inscrire sur le miroir une surface floue et humide dont elle hachurera la texture de ses doigts d’un quadrillage digne de barreaux devant la fenêtre d’une prison.

Solange Vissac
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La demande était passée par une dame de ma connaissance, une cliente. Elle me sollicitait à date précise tous les trois mois pour la prendre en photo avec son fils. Elle m’ennuyait. Je soupçonnais une lecture trop appuyée de L’Affaire Makropoulos derrière son maquillage impeccable. Elle s’ennuyait probablement plus encore. Je plaignais le gosse, condamné à lui ressembler comme un frère. Dans quinze ans, il l’aurait rattrapée en âge, tant sa mère s’appliquait à faire le trajet inverse. Le jour où elle me fit passer la demande, elle portait des lunettes fumées et son teint de lys avait pris un coup sous la poudre, ce n’est pas une manière de dire, bien que sa lèvre ne fut pas enflée, ni son arcade sourcilière fracturée, son visage semblait fuir son masque ordinaire par une porte dérobée. Avec une voix de courant d’air, elle me souffla : « C’est pour un ami… » en glissant dans ma main un bristol qu’elle avait dégagé d’un pli de son vêtement. Je n’y avais pas prêté attention, mais jamais plus elle ne m’a demandé de faire leur portrait… Un nom, une date, une heure, pas d’adresse. Inutile : le nom illuminait Vienne depuis le toit de l’établissement. CABARET SÉRAIL. Un jeu astucieux de la lettrine permettait d’en lire les lettres, quel que soit le point de la ville où l’on se trouvait. C’était un sujet pour les élégantes et les puissants, ma clientèle de prédilection, mais un sujet chuchoté, évoqué avec des précautions de regards vers les portes et les rideaux, comme si l’illustre propriétaire pouvait surgir n’importe où et leur faire la peau, avant qu’on ait eu le temps de parachever leur manucure, de leur resservir un alcool. Son nom, le nom qu’on lui donnait, qu’il était probablement donné, leur baignait la langue : Selim, le Pacha Selim, le Pacha.

La première fois, quand j’arrivai à la porte de l’établissement, je me cassai le nez. Je sonnai vainement pendant dix minutes, je crois que cette sonnette était un décor. Finalement, je me décidai à contourner l’immeuble pour accéder à la loge du concierge, à l’entrée des artistes (…). Un porche sombre donnait sur une porte cochère enfoncée comme un œil dans la façade et en surplomb sur la rue, un œil de bœuf personnifiaient d’un coup l’immeuble de la grande tradition viennoise, lui sculptant une face difforme, borgne presque. _La lune de Méliès _. À peine, ma main s’approcha-t-elle du heurtoir à tête de lion, qu’on m’ouvrit. J’avais avec moi mon matériel, mais on me signifia dans un aboiement que je devais le laisser à la loge, qu’il y avait là-bas tout ce dont j’aurais besoin. Pour la forme — et peut-être aussi étais-je impressionnée par les mystères qui entouraient le lieu comme une brume où je distinguais avec difficulté le visage de mon interlocuteur —, je commençai une dispute sur la qualité de ma prestation et le danger des changements de matériel… On se montra inflexible, grognant sourdement tandis que je plaidais ma cause. J’avais besoin de l’argent, je baissais les bras. Surgit alors une personne aussi large que haute qui m’assura à propos que je serais dédommagée pour cette contrariété. Chacun de ses gestes était empreint d’une onctuosité… phénicienne — je ne sais pas pourquoi ce mot se présente à moi, mais il n’y en a pas de plus exact. À sa ceinture pendaient quelques clefs monstres — du genre qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses — mais qui rendirent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoya dinguer contre leurs petites consœurs. Tout à coup, j’étais dans un salon où une trentaine de personnes s’entraidaient à parfaire leur mise, mais leurs tenues rigoureusement identiques plongeaient d’abord dans l’illusion d’une galerie des Glaces au point bien qu’on ne puisse dire si un seul individu occupé à sa coiffure, à la netteté des plis de son saroual n’était pas reflété des dizaines de fois. Cette confusion se renforçait de ce qu’une grande partie de la pièce était organisée en larges marches, comme on en voit au hammam est sur lesquelles il est d’usage de s’assoir ou de s’étendre, de grands coussins à l’oriental disposés ça et là et dont tous les nivaux étaient occupés par ce petit peuple composé d’individus à ce point semblables qu’on eut dits des ombres. Là où aurait dû se trouver le bassin d’eau glacée, un appareil photographique m’attendait. Personne ne nota mon arrivée. La machine était neuve et des plus perfectionnées. Le sujet de mon travail ne faisant plus de doute, je passai la tête sous le voile noir, mais aussitôt une main obstrua l’objectif. Pas prêt, pas encore dit une voix de femme qui s’était détachée du groupe des ombres avec un fort accent auquel je répondis davantage qu’à elle dans un baragouin accompagné de gestes explicites : réglages. Besoin avant pschhht… un sourire passa dans ces yeux à la manière d’une dame raffinée qui entre dans une loge de théâtre. Elle ôta sa main en ajoutant : très bien dans ce cas, se voulant rassurante comme si elle s’était adressée à une enfant sauvage. Passablement déconcertée par ce début, je tentai de déplacer l’appareil afin d’obtenir un angle plus intéressant, mais là encore, une main se posa sur mon bras : tout est bien comme cela. De face, donc. À présent les modèles dissertaient par petits groupes disséminés sur les marches ou dans des recoins plus sombres. La lumière faisait défaut et le temps de pause risquait fort d’être impraticable. Beaucoup me tournaient le dos et je devais faire un effort pour distinguer les silhouettes. M’accoutumant peu à peu à l’étrange tableau, l’illusion des reflets s’évanouit. Des corps commençaient à apparaître, petits, trapus, larges, hauts, menus, féminins, masculins, enfantins… Un claquement de mains. La lumière débouche dans mon dos, d’une fenêtre jusque là obstruée par un lourd rideau que je croyais un mur. Tous les visages se tournent vers elle et en l’espace de quelques secondes, chacun prend place sur les marches autour de l’homme qui vient d’en donner l’ordre sans un mot. Les regards et les mentons se lèvent fièrement vers la fenêtre derrière moi, mais les corps, jambes croisées ou mains bien à plat sur les deux genoux pointent tous subtilement vers lui : Selim, le Pacha Selim, le Pacha.

Ensuite tout s’est passé très vite et je me retrouvai à la porte, sous le porche sombre comme un tunnel, hermétique à la lumière qui inondait la rue. Dan les jours qui suivirent, les regrets firent leur apparition : j’aurais dû… de trois quarts la prise de vue, les ombres légères sur les profils, pourquoi n’avais-je pas insisté ? Je connais mon métier… Je me mis à rêver que je les avais filmés. Je développais une image immense dans le bassin d’une piscine, mais tout en apparaissant le souvenir de la prise entrait en mouvement, comme en irruption, les regards coulaient les uns vers les autres des yeux trop pleins de leur eau, petits et noirs en vasques japonaises ou grands et clairs comme ces mines abandonnées que les rivières viennent submerger. Là, la carrière minérale d’un sourire s’ouvrait toute blanche et l’ombre doucement mouvante paysageait les nez en reliefs de montagnes vieilles, doux et amènes. Une carte se dépliait sous mon œil ébloui par la surexposition qui bientôt l’effaçait du monde.

J’y retournai trois fois. Trois années. Toujours la permission de filmer me fut refusée, mais il m’arriva, j’en suis certaine, d’être filmée tandis que je prenais en photo le personnel du Sérail, auquel le Pacha ne se mêla plus. Mes rêves s’augmentèrent du parcours qui menait du porche sombre au salon étagé et de la présence invisible de Selim Bassa dans mon dos, que dénonçait le bruit lourd de sa caméra. La carte des visages émergeait comme ces cités qui ne voient le jour qu’une fois tous les cent ans, chaque fois plus précise, mais irrémédiablement perdue dès que j’ouvrais les yeux. La dernière fois — je ne savais pas qu’elle l’était —, certaines places demeurèrent vides sans que le groupe ne se resserre pour autant et le Pacha me pria de prendre la photo dans la pénombre qui régnait à mon arrivée. La fixité exemplaire dont le groupe fit preuve durant cette très longue pose impressionna pour jamais ma mémoire. Il n’y avait pourtant plus que des arêtes de lumière, dessinant au trait une carte de grande vallées sombres, et les vastes vêtures plissées baignaient l’ensemble d’un océan de nuit où les éclats des regards se reflétaient, en étoiles lointaines et probablement éteintes déjà. Nous ne nous reverrons plus, je ne cesse de les voir. Les falaises vertigineuses de leur sourires surgissent sans crier gare dans mes nuits les plus froides.

Emmanuelle Cordoliani
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Donovana avait le visage le plus merdique et en même temps le plus séraphique de toute la Création. Merdique, oui car elle ratait tout, par scoumoune ou par envie, l’envie de rater ce qu’elle entreprenait, cumulant les tuiles jusqu’à faire se dresser un monticule de déveine. D’avanies en avanies, son visage devenait de plus en plus difficile, difficile à regarder tant il était repoussant. Ses bajoues flasques filaient la gerbe aux psychiatres les plus aguerris, qui désespéraient les uns après les autres de soigner pareille hérésie, car elle était très belle, oui, sous ses pustules, oui, vraiment, Giorgio Armani, qui s’y connaissait en traînées un peu bonasses et pas très épaisses, n’avait-il pas demandé à un sien ami de tirer son portrait pour l’afficher au plafond de son lupanar en Sardaigne ? Vraiment, elle faisait triquer un max de followers, face de fion qu’on l’appelait sur les réseaux, et rien d’autre. Mais revenons plus en détail sur les pustules : ils grossissaient généralement pendant la phase de la lune ascendante. D’ailleurs, Obélix, qui aimait voyager à travers le temps, s’astiquait régulièrement en se repassant dans sa hutte, en compagnie de Sitting Bull, les motion capture du visage de Donovana, une princesse, vraiment. Et puis il y eut la prise de poids de Donovana, qui s’esbaudissait de ses quintaux, oui, ses quintaux, elle faisait ça dans les règles de l’art, les pâtes au Nutella et tout ça, tant et si bien que lorsqu’elle se mettait à courir, vers la fin, avant l’infarctus, les traits relâchés (elle essayait d’avoir une bonne dentition, gage d’appuis pédestres bons pour la colonne vertébrale), ça ballotait en tous sens, et stimulait à tout va les pensionnaires de la maison de retraite, qui se trouvait juste à côté. Vraiment, une sacrée belle gueule d’enfant pas sage.

Guillaume Vasseur
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Pas encore tout à fait contre ma joue, mais à l’approche, une plage claire, un petit pays de courbes, à peine, un modeste mont qui frotte et pique le velouté de l’épiderme tendu, la syntaxe défilant d’un visage à mesure que le nez et tout ce qui vient devant — bouche invisible et peut-être parlante, mais au débit suspendu — est avalé et coulisse, disparait vers l’arrière du champ visuel ouvert sur le rebord de l’épaule ; la distance s’amenuise tandis que monte à la rencontre d’une tiédeur et qu’échappe, s’efface, le bord du confluent plissé, drapé du coin de l’œil ; l’œil, demi-globe humide a brillé sous la paupière qui cligne, juste une étincelle sous le balai des cils, une microseconde de réunion, avant de s’ouvrir à nouveau, l’œil, un fil souriant, ouvrant l’estuaire de trois infimes rivières venues se jeter, s’emmêler, se marier de peau froissée ; trois routes s’écartant vers la tempe pour s’évanouir au bord de la petite plage ronde au bord des cheveux au bord du pourtour de l’oreille, pavillon cartilage élastique et contourné, à la concavité soyeuse, ourlet de tissu cutané évité des fils noirs et gris des cheveux, une conque claire grande ouverte, et puis la tiédeur de bête douce dans sa couche, la joue tout contre ma joue maintenant, le nez à l’arrière du cou, jusqu’à en sentir le souffle troubler la peau sous la chevelure, balayant par la respiration, réveillant un point précis, frisson de nuque et, tout juste sous l’ombre du lobe, la goutte d’une eau de fleur d’oranger, légère, mêlée à ta peau en lutte contre la rugosité d’un col de blouson de vieux cuir.

Françoise Durif
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21 | Dévisage


Dire « je ». Défaire le tour de mon visage, je. Détourne la question, détaille, je baisse les yeux, j’écris. Ce jet d’encre comme un assaut, soulève les sous-titres de l’écharpe : scarf, stubborn scar tissue, suppurating sores . Cicatrice dessous le menton que je maintiens cachée, angle de la tête calculé, rivets par lesquels tu m’observes. Stop scratching. De petites peaux me tombent, je les suis du regard, lentes comme le talc, lentes dans la descente, lévitent presque. De mon menton troué, au sol, neige de ces toutes petites peaux, longue flottaison. Puis gisent au sol : il faut s’abaisser, coucher sa tempe sur la ligne du carrelage pour en étudier l’horizon, et les apercevoir encore. À croire qu’elles vont fondre, disparaître. Accroître, plutôt, de mie en poussière, le contingent gris. Je relève les yeux, et avec eux, les joues abrasées, ces continents à vif, ma bouche inéluctable, le menton tenace, que j’incline ensuite, très vite — évidence de la position t’évitant la vue de la cicatrice. Mon visage se reflète dans l’écran, je cherche à le recomposer, à le maintenir entier, je sens que tu t’éloignes, tente de me remettre à écrire, et j’entends que tu fais le tour du propriétaire, inventoriant la pièce — quelques fissures à combler, peut-être un peu de peinture, pour endiguer çà et là, les progrès de l’entropie — déplaçant au passage les trouvailles de mes collections absurdes pour le plaisir d’y assigner ton ordre. J’entends que tu reviens vers moi, qui te tourne le dos — dos dont tu étudies l’éboulement inverse, la voûte qu’il convoque, sous la nuque dégagée, quand je creuse le texte, et tu ne vois pas les cernes qui ravagent mes pommettes, les déconstruisent comme soude ou gants de crin. Swelling itchy rashes. Tu m’approches, montagne d’hommes à la fois, et je crains votre avancée, alors soudain je me tourne vers toi, vers vous, je te regarde d’en bas, de si bas que n’éprouvant vos sommets que par force d’imagination. Mon geste surprend ta progression, tu marques un temps d’arrêt. Je me détourne, tente une dernière fois de reprendre l’écriture. Tu poses ton menton sur mon épaule, ta main sur la clavicule, mon cou. Stries de mon sourire naissant, strates dont tu entames l’escalade, lignes géologiques d’ères distinctes et éteintes, les étages creusent la figure pour en témoigner, courses d’étape d’une nappe à l’autre de mon visage, pour ton doigt qui navigue de la commissure de mes lèvres à ma tempe droite, jusqu’aux cheveux. Redness, increased warmth in the wound.

Catherine Barsics
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22 | Le pantalon du géant


De l’enfant, on ne voit que le visage, émergé de dessous la table, émergé de là où il se cachait, en boule, inaccessible. C’est là son refuge, une table d’écolier sous laquelle il se replie quand la tension est trop forte. Une main l’a saisi pour le ramener au monde. Un adulte s’est agenouillé, s’est mis à sa hauteur, ce qu’il dit n’est que brouillard et confusion. Le menton de l’enfant tremble, est-ce colère ou chagrin ? L’un est artisan de l’autre. Sa bouche s’arrondit comme si elle allait parler, ses lèvres remuent comme si elles allaient dire, elles hésitent, elles jargonnent, sa langue, affolée, les mouille de ses passages répétés. Ses lèvres sont humides, elles luisent, sa mâchoire esquisse un mouvement. Que faut-il faire ? Dire ou se taire, de soi sortir un mot, un son, un cri ? L’enfant est anxieux, il s’essuie la bouche d’un geste furtif de la paume et ignore le mouchoir qu’on lui tend. Le tremblement de son menton s’accentue, il entraine avec lui ses joues, rouges comme des joues fiévreuses, rouges et qu’on devine chaudes, rouges. Les yeux de l’adulte s’approchent, la bouche de l’adulte articule de nouveau des paroles floues. Les joues de l’enfant se crispent à présent, mues par l’appréhension, son visage entier se crispe. Sa bouche s’est refermée et sa mâchoire forme un étau inviolable, une barrière, un écran. Sur ses lunettes, deux corolles de buée se sont formées, ses yeux disparaissent derrière les verres. Sa respiration chahutée alimente la brume. L’adulte propose de nouveau le mouchoir, pour essuyer les lunettes, il tend la main. L’enfant se renfrogne encore, sur son front se dessinent des rides minuscules et profondes. Son visage est à présent complétement verrouillé. L’adulte s’approche encore avec d’infinies précautions. Tous les deux à genoux, sur un carrelage inhospitalier, ils sont tête contre tête, pas tout à fait, pas encore, l’apprivoisement est long. L’enfant déglutit, libère un de ses poings serrés pour écarter une mèche qui le gêne, le resserre aussitôt et l’appuie contre sa tempe. L’adulte s’est levé maintenant. À portée des yeux du petit, les lacets, énormes, de ses chaussures. Les tâches de rousseur qui s’étaient perdues dans une flaque pourpre réapparaissent. Les pommettes reprennent une couleur chair. L’enfant hésite. Tenter un repli vers l’antre encore douillet, sous la table à l’abri des regards, à l’abri du jour et à l’abri des mots, rester comme il est, assis à la croisée de deux rangées de pupitres ? Se rendre ou s’obstiner ? Le visage de l’adulte apparait de nouveau. Voilà que le corps cette fois plié en deux, l’homme se penche vers lui, et le rejoint presque. Sa tête, vue du dessous, est drolatique, c’est un masque, c’est une farce, ce sont deux yeux et un nez flasque qui tombe, un sourire de pitre, de son nez et de ses oreilles dépassent quelques poils. L’enfant se lève et s’accroche au velours du pantalon du géant.

Elisabeth Saint-Michel
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Le regard frappe fort, uppercut en plein dans l’estomac, direct du droit rempli de vide et d’étonnement. Regard de chien perdu, regard de cheval qui se cabre sous les coups de cravache. Regard de poule élevée en batterie. Plus bête qu’un cheval tu meurs. Plus fixes que les yeux de cette femme-là, tu meurs. Un seul de ses sourcils forme un accent circonflexe et lui donne un air inquisiteur et méfiant. L’autre, posé au-dessus de sa paupière tombante, semble n’avoir rien à se reprocher. Je coiffe sa pauvre tignasse blanche emmêlée, il y a des nœuds mais elle ne s’en plaint pas, stoïque, pendant que la brosse tire la peau de son crâne rose fluo et sèche. Le léger bleu sur son front raconte qu’elle a dû se cogner. Il faudra lui mettre de l ’arnica. Un sourire fait des efforts désespérés pour s’accrocher à ses lèvres minces. Elle aurait presque l’air humble et gentille, presque l’air de s’excuser d’exister, sans ce trait acéré, implacable et étroit à la place de la bouche. Son cou drapé, les dents blanches et admirablement régulières de son dentier, les tranchées, cratères, sillons et trous d’obus qui laminent sa peau me hurlent aux oreilles que j’arrive après la bataille. Cette petite dame fragile et absente, perdue dans un pull mohair trop lâche, cette momie parcheminée qui ne sait plus quel jour on est, ce n’est plus elle ! Je tourne autour, j’approche mon visage du sien, je plante mes yeux dans ses prunelles couleur de ciel chargé en hiver. Où est passée la virago-dragon-folle à lier ? C’est quoi ce plan foireux ? Comment faire passer Folcoche aux aveux maintenant qu’elle me fait le coup des abonnés absents. Est-ce qu’elle me reconnaît ? Son visage silencieux et docile me nargue. J’attache ses trois cheveux avec un chouchou rose. Elle a franchement l’air con avec ce petit chignon bun au-dessus de sa tête. Dans ma tête à moi tournent les questions non posées, je lui sors tout ce que j’avais prévu de lui dire un jour, elle me répond, nous avons une vraie conversation, imaginaire mais vraie. Enfin, elle arrête de mentir, déballe de son cerveau malade tous ses joyaux, cruauté, violence, indifférence, rage, mesquinerie, jalousie. Enfin elle cesse de soutenir mordicus que j’ai tout inventé, que ça n’a pas existé, cette enfance-là, dont je parle. La mienne. Son petit air de commisération a totalement disparu de cette tête dodelinante qui danse en face de moi comme ces bergers allemands en plastique sur les plages arrière des voitures de beaufs dans les années 60. Tiens, je n’avais jamais remarqué qu’elle avait un si gros nez. Il a dû pousser avec les années. Une petite crotte de rhume séché pendouille lamentablement de sa narine gauche. Il faudrait la moucher. Heureusement, j’ai le nez de mon père, et ses yeux, et son rire et sa tendresse. Rien d’elle, absolument rien ! Cette vieille toupie a encore fini par avoir un coup d’avance. J’arrive trop tard. Coiffée au poteau par Alzheimer ou Parkinson ou Huntington. On dirait des héros de romans d’Agatha Christie non ? Impossible d’en vouloir à cette ombre d’elle-même, à cette petite bonne femme grise dont les traits s’estompent en même temps que mon avenir. Je remballe mon compliment, je pardonne même…

Catherine Marchi
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Des grains de beauté sur la peau de son décolleté. De toutes les tailles. Je n’ai pas assez de doigts pour les recouvrir tous. Couleur paillette. Dans son cou aussi. Mes deux mains sur son menton, j’oriente légèrement son visage vers la droite. Les grains de beauté remontent tout le long de sa carotide. J’ai envie de les embrasser tous. Surtout celui au milieu de sa lèvre inférieure. Elle se dégage de mes mains et me donne son profil. J’y colle mon front. Sur sa joue. Mon nez se glisse sous l’ovale de son visage. S’imbrique. Sa joue est froide. Ça m’électrise. Avec le bout de mon nez, je dessine un chemin qui relie chacun de ses grains de beauté. Jusqu’à celui à côté de son nombril. Je refais le chemin en sens inverse. Mon visage au-dessus du sien. Elle a les yeux fermés. Ses cils sont denses. Ses sourcils sont parfaitement symétriques. Son nez est tendu vers moi. Elle mordille ses lèvres. Laissant entrapercevoir furtivement quelques-unes de ses dents. Juste le temps pour découvrir une incisive qui recouvre un peu celle d’à côté. Les traits noirs au ras des lignes de ses cils ne sont pas tout à fait rectilignes. Les paupières ne sont pas tranquilles. Ça danse là derrière. Ses pieds tapotent aussi le matelas. En rythme sur la musique qui passe sur mon enceinte. Je m’allonge, sur le flanc, à côté d’elle. Elle se tourne vers moi, ses yeux ouverts. Ses grands yeux ouverts. Des yeux d’héroïne de manga. Elle regarde intensément. Des yeux assortis aux grains de beauté : couleur paillette. Ça brille. Je baisse les yeux. Pour regarder ses lèvres. Je ne sais pas laquelle des deux je préfère. J’ai du temps pour me décider. Je passe quand même ma langue sur la lèvre inférieure d’abord. Sur la supérieure ensuite. Elle entrouvre la bouche. Je finis par recouvrir son visage de baisers. Elle se laisse faire. Dégage ses cheveux éparpillés sur son front. Ses cheveux sentent bons. J’enfouis mon visage dedans. Je pourrais me shooter au parfum de ses boucles. Je finis par coller mon front au sien. Nos cils se touchent. Elle les fait cligner plusieurs fois. Rétine contre rétine. Elle recule un peu et prend mon visage entre ses mains. Elle observe. Toujours intensément. Je devine mon visage dans ses pupilles dilatées par l’obscurité légère de la pièce. Mes cheveux courts et mes lunettes se reflètent. Je brille dans ses yeux couleur paillette. Elle se redresse, se lève, s’éloigne. Je ressens toujours la chaleur de son front sur le mien. Je voudrais qu’elle revienne mais j’entends déjà la porte d’entrée se refermer derrière elle. Je regarde mes deux mains. Ce qu’il reste. L’oreiller. La forme de son visage laissée dessus. Comme une sculpture en 3D sur un tableau à clous.

Eleonore Dock
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Treize heures trente minutes mineures qui passent imprescriptiblement il ne pleut pas je l’attends il va venir je le sais il vient il me sait revient je le vois de loin marche vers moi sac de clubs à l’épaule large silhouette floue sur le chemin de terre plus net sur le vert parfaite quand il me touche le front petite tête tiens donc à toi le sac mon caddy pour dix-huit trous majeurs et douche de pluie chaude pour finir oui prends le fers sept les bois trois les balles blanches prend son sac lourd à l’épaule de trop près tape sur l’épaule gars main du gant main gauche se pose à ma nuque de l’autre ébouriffe encore mes cheveux c’est très près tu me photographies des mains et maintenant du regard ton regard toujours bleu brillant bouche foncée en gros tout ton regard mange mon visage en gros plan dominant nez sur né dominé ta bouche toi dit la bouche toi tu viens avec moi à mon œil et son œil n’est-il le plus bel œil que je n’ai jamais vu d’iris noir cerclé grand bleu cerclé de noir à nouveau clignement et autour deux cônes blancs parfaitement symétriques clignement des cils noirs qui me clignent encore de l’œil si près petit coup de front sur le front que je ne peux soutenir et je baisse et lui donne mon regard à sa bouche tout mon regard à sa bouche tout mon regard à sa bouche tout

Antoine Hégaire
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Dans cette région entre les sourcils.Entre novembre 1994 et février 1995. Elle contracte ses muscles frontaux. Deux petits traits verticaux naissent à sa glabelle. Peu de monde dans la grande galerie du Centre Georges Pompidou. Un léger froncement de sourcils devant les Merzbau de Kurt Schwitters, cosmos architectural par principe inachevé tel un journal intime. Elle doit avoir une trentaine d’années, trente cinq ans peut être. Il s’attarde sur les poèmes à Anna Blume, Anna Mafleur, Anna Lafleur. Dans cette région entre les sourcils. Elle contracte à nouveau ses muscles frontaux. Ses rides du lion reviennent. Sans doute n’a-t-elle pas une très bonne vue ? Pourquoi laisse-t-elle ses lunettes pendre à son cou ? Schwitters, son idée de l’œuvre d’art totale, son indisciplinarité, brusquement il s’en fout. Il se retourne. Elle n’est plus là. Il y a trop de monde à présent dans la grande galerie. Il cherche sa présence altière, ce visage divin, mobile, vivant qui dit, souligne, accentue toute sa force et sa beauté en deux traits verticaux, dans cette région entre les sourcils. Elle n’est plus là. Lui, non plus. Ils suivirent leur vie. Un quart de siècle plus loin, quand ils se rencontrèrent enfin, un lent et humide baiser sur ses rides du lion faisait toujours inévitablement partie de leurs rituels amoureux. Souvent aussi ils relisaient ensemble, peau contre peau, les lettres à Anna Blume. Et à nouveau, ils faisaient de leur corps ce que leur tête avait en tête.

Ugo Pandolfi
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La contre plongée est légère, le pull col camionneur dans les gris apparaît à peine, la chemise grise elle aussi de chez Kenzo (ou d’ailleurs) (Raoul achetait ses chemises chez Sulka, tu vois ça et tu te dis que le monde est décidément assez restreint, petit, recroquevillé -– le monde du luxe des années cinquante), il faut bien que les chemises soient réalisées par quelqu’un (il y avait –- il y a toujours –- au coin de la place et de la rue, le faiseur chez qui on les commande par douzaines l’ex-maire de Saint-Mandé, un de ceux qu’on appelait godillots, avait cette habitude -– je crois bien que c’était pendant les soldes, début janvier, trois douzaines pour l’année, envoyez moi la facture) (le vendeur de cravates de la rue de Rome) (à Gênes) (les plus belles du monde -– comme on dit) et puis la barbe de deux jours, le manque des cheveux (la plongée le cache) la proéminence du nez les lunettes qui reflètent la lumière émise par l’écran, et la brioche (hors champ, merde) qui continue de se former en restant assis toute la journée, (non on se lève, on gymnaste un peu on va marcher on revient on réécrit on reprend on corrige) (ce que je vais faire, ce sera poser entre les textes en parenthèses des morceaux choisis probablement de « à la rouge ») c’est à ce propos qu’on divague -– étrange cette façon d’ouvrir la bouche du côté droite cadre légèrement de biais, on ne se voit jamais parler (le petit bout de gaffeur blanc collé sur le bord droit de l’objectif de la caméra « tu le regardes c’est quand même pas compliqué » et plus loin, lors de la vingt septième prise « et tu apprends ce putain de texte » — il faut apprendre et les professeurs-hommes (plus que les femmes, ça ne fait pas de doute ?) font souvent preuve d’une espèce d’autorité et tout à coup fondent dans une colère noire –- on bat en retraite, on se tait, on ferme les épaules) mais pas là, en vrai – non, là, c’est pour se souvenir, il y a l’oreille en presque premier plan – et on dit on dit on dit -– le couloir où sont posées les boites des instruments fait souvenir de celui du petit studio de la place du Tertre c’était une sale époque, vouloir la refaire pourquoi ? en mots, en oraison (un jour, un ami m’a dit « ce soir, je vous porterai dans mes prières (vous vous en fichez, moi pas) » le cheveu sera court, coupé par mon amie, on dira on dira –- deux minutes vingt six plus tard, on regardera l’objectif en souriant, mais ce n’est pas lui qu’on verra, mais l’écran ce genre d’outil intelligent dont l’objectif se retourne d’un doigt d’un geste un nino -–

Piero Cohen-Hadria
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De profil, il est concentré, deux grandes rides partent des yeux sur toute la joue, il penche la tête en avant puis la relève très haut les yeux fermés la bouche prête à parler il fronce les sourcils puis replonge la tête comme s’il regardait par terre se grandit à nouveau étire son cou son menton pointe visage tendu il est loin à l’intérieur de lui encore une fois la tête se baisse oscille comme un balancier de droite à gauche longtemps se redresse les mâchoires sont serrées comme un rictus de colère un gros plan bref et rapide me donne une émotion soudaine un coup à l’estomac qui irradie vers tous mes membres il hoche la tête c’est répétitif comme pour exhumer au maximum ce qu’il ressent les mouvements deviennent plus rapides son visage jamais en repos il a toujours les yeux fermés deux rides profondes sur le front la bouche ouverte il parle il se parle ouvre les yeux à demi je le vois de très près sur mon écran les joues se creusent il siffle ou chuchote puis il change complètement un hahaaa de douleur feutré ses ressorts bandés il supplie il prie son cou est gonflé il a mal une crispation de douleur et les yeux se contractent le bord des narines frémit quelques secondes longues longues il tremble sa tête se met à tourner en cercles larges avec un tempo lent elle donne un sentiment d’attente alors tout doucement s’installe un ralenti le visage s’apaise il se ploie en avant trois minutes d’un temps lent magie pure où il se parle en lui-même puis un mouvement très doux de la tête fredonne un soupir la caméra s’est placée derrière lui on ne voit plus son visage mais ses cheveux noirs et courts bouclés très tendrement il termine sa concentration son âme et son corps liés pénètrent la salle entière ça s’entend et se voit sur la vidéo une transfusion se produit de lui à tous à moi un silence attentif s’étale de lui à nous, Keith Jarrett vient de vivre intensément Over the rainbow.

Simone Wambeke
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Au bar du Ranelagh, le Kodak Bar. Au rendez-vous des artistes, la table est mise, l’équipe est arrivée, ça brasse, trouver une place, garer la caméra, faire signe, oui, ok ça roule, et puis, la voir, elle, au milieu de tous, pas plus qu’une autre, elle, juste à portée de focale. Lumière horizontale. S’aplatir, se glisser, se caser, elle parle et ce qu’elle dit trop loin de moi m’endort, elle bouge à peine en parlant, ses gestes sont plus forts que ses mots, le cinéma parlant a tout perdu, qu’elle se taise, sa peau luit, sa peau perle, pourquoi la bouche sans les mots, enfin les yeux ouverts, ils interrogent. La maquilleuse lui glisse deux larmes. Plus tard Roy Lichtenstein les redessinera. Pour l’heure elle glisse des doigts pâles dans ses cheveux d’étoupe, ils résistent, elle tire, le bout des dents visibles agacées. Quand on lui dit, elle dégrafe trois boutons de sa robe, l’accessoiriste lui passe deux bébés hurleurs, les jumeaux Dziga et Vertov, nourris au lait de cinéma, deux flashs violents, la mère reprend les marmots en riant (c’était un temps déraisonnable, on avait mis deux gosses à table) Elle, se rajuste, signe un geste de bouche pour clope, exécution avec briquet et filtre doré, fumée dans les yeux, tête renversée, plisse en paix. Relève le menton, flash violent, approche les lèvres bouton de rose, flash violent. Il est temps de se saisir du Glock 19 conçu pour le tir à 25 mètres fabriqué avec une carcasse légère en polymère très résistant qui lui confère une prise en main agréable avec une poignée. Le cinéma est animiste, tous les objets prennent vie,18 secondent suffisent, Glock va intervenir dans sa vie.

À Elle, dans un geste de cinéma. Le son est coupé, le zoom ajusté sur l’œil droit scarifié par le chirurgien d’Orlan. Le mécanisme se déclenche. Trois coups dans le cœur de Paulette God-Art.

Le cinéma est une langue.

Julotte Roche
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29 | Bleu


Lumière des yeux bleus, comme deux lacs sans fonds, étals, sans vague. Regard immobile, plongé au fonds de lui-même. Et si bleu, que la couleur en disparait presque pour ne laisser passer que la lumière. Difficile d’être dans ce regard- là, étranger à sa profondeur. Vraiment difficile d’y faire face. Il faut être habité par un peu de témérité vraisemblablement. Le profil semble plus facile d’accès. L’angle saillant de la mâchoire, un repère, une accroche plus neutre. Des taches de rousseur presque incongrues sur le visage d’un homme de cet âge, qui n’a pas renoncé tout à fait à la juvénilité de ses traits. Des traits lisses, hors d’âge. La peau presque laiteuse. Les signes du temps sont ailleurs. Un crâne lisse, une calvitie bien installée. Les traits en semblent adoucis. Et souvent la main caresse ce crâne lisse, en signe de réflexion ou d’embarras. Un geste familier, un geste calme, parfois furtif. Une ébauche gestuelle qui précède bien souvent un son, un raclement de gorge, un toussotement, puis un souffle qui deviendra presque voix. Lui habitué à mesurer ses paroles, à préférer le silence. Un silence habité, un silence peu partageur. Une transition entre son monde intérieur et une ébauche de contact avec l’extérieur. Le souffle à nouveau puis la voix, jetée comme un filet, vers l’espace du monde extérieur dont les contours se rapprochent. Etablir le contact n’est pas une mince affaire. L’espace est mesuré, l’équilibre précaire. Les pommettes remontent. Un souffle passe. L’émotion ourle les paupières inférieures de rouge. Des ombres glissent dans la limpidité du bleu, plus ou moins sombres, plus ou moins denses. La surface des lacs se troublent, des larmes s’ébauchent, mais, à peine. Prendre ses deux mains dans les miennes, doucement. Être reconnu dans ce face à face même sans parole. Les ombres s’éloignent. A nouveau, l’éclat lumineux. La mélancolie s’estompe, cède au présent. Le visage de l’aveugle s’apaise.

Annick Nay
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Le miroir reflète sa nuque trapue — dénudée — et sa chevelure noire — crépue—, sa bouche est entrouverte comme en arrêt sur image, son regard parlerait s’il n’était mis en pointillé par un battement silencieux de longs faux cils — sorte de large éventail en paille noire ; il ajuste une perruque blonde, tourne lentement le visage vers le miroir comme s’il voulait retarder sa rencontre avec son image ou simplement laisser le clignement nerveux du bord de son œil droit s’apaiser, ses lèvres se regardent, marquent une pose, une légère moue d’hésitation ou de fausse bouderie, sa bouche s’offre un sourire d’approbation, se prête au rouge à lèvre dont le va et vient de la caresse dessine le désir, son sourire voyage sensuellement jusqu’à ses dents, ses lèvres se frottent l’une contre l’autre, sa bouche s’envoie un baiser voluptueux d’invitation — comme un « tu viens danser » ou plutôt un « tu viens draguer » —, son doigt bagué effleure ses cheveux décidément blonds, les repousse pour dégager ses oreilles légèrement tirées vers le bas par d’énormes boucles rouge vif , ses narines frémissent sous la couche de fard ; il lisse sa frange au-dessus du trait fin de ses sourcils, se lance un dernier clin d’œil vers le miroir, déclare « I am the Queen ! » ; elle sort pour la rue.

Françoise Sullivan
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Je le regarde, je tiens l’appareil photo, je lui parle, je dis quelque chose, il m’entend, ça marche, et sa tête se relève, son visage se tourne vers moi, ses yeux cherchent les miens, les trouvent, et les commissures de ses lèvres s’élèvent, ses pommettes s’arrondissent, son sourire se forme, sourire qui entraîne le mien, et je prends la photo. Un peu d’amour. Nos sourires sont nés par nos regards croisés. Je suis ton miroir, tu es mon reflet… Jeu de miroirs, de reflets, où l’un va vers l’autre et vice versa. Face-à-face, dialogue réduit à l’essentiel, échange des âmes. Bonheur de te voir avec moi. De me voir avec toi. De nous voir ensemble. Père, ton sourire m’apporte une preuve de mon existence. Aujourd’hui que mon père n’est plus, j’essaie d’offrir à ma fille ce vieux sourire de mon vieux, et c’est une joie quand mes yeux trouvent les siens qui cherchent mon regard, que ses pommettes s’arrondissent, que les commissures de ses lèvres se rapprochent de ses oreilles, son sourire naissant fait naître le mien et je prends la photo. Bonheur de te voir avec moi. De me voir avec toi. De nous voir ensemble. Je suis le passeur qui transmet à sa fille le sourire du grand-père qu’elle n’aura jamais vu. Que sur des photos. Et ma fille me restitue le regard de mon père. Petite, ton sourire est le vieux sourire de mon vieux. Le grand sourire du grand-père. Tu me prouves que j’existe, m’offres un peu d’amour. Petite, tu reflètes quelque chose d’invisible. Tu redonnes vie à de l’amour qui était mort, c’est miracle. Je t’adore. Je pose mes lèvres sur tes pommettes arrondies.

Franck Dumoulin
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Comme l’oeil d’un animal qui regarde par le trou d’une serrure, comme à l’entrée d’un terrier. Le terrier de l’orbite où roule l’oeil, la bille de l’iris semble fixe, le blanc autour boussole dans son liquide directionnel pour ne pas perdre le nord, tandis que la joue se levant, le deuxième oeil se cache derrière la ligne d’horizon de l’arête du nez puis réapparait lorsque la masse-tête s’incline de l’autre côté. L’oreille alors s’approche de la bouche, écoute les mots qui attendent derrière la ligne lombricine des lèvres, bien que je ne les entende pas encore. La joue tremble, entraine la pointe du menton vers son point d’orientation, sa ligne de trajectoire que l’on pourrait dessiner parfaitement géométrique, la trace de tout mouvement est inscrite dans une forme parfaite de cercles et de demi-cercles tandis que la joue elle-même se montre en erreur, en suite de plis et de sinuosités plus proches de la nature. Le mouvement est aussi la nature mais pas sa démonstration dans l’espace. Si bien que ce n’est pas l’oeil qui regarde mais tout les sens qui analysent et ce visage pouvait passer du grotesque à l’inquiétant, au doux lorsqu’il s’échauffait, lorsque presque en contact, épiderme contre épiderme, tout fût révélé, je ne le vit plus tant il était proche, je le sentit enfin dans l’ombre de lui-même, dans son obscurité souterraine.

Romain Bert Varlez
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Surpris par l’immobilité de son corps, tu la regarderais dormir des heures durant dans le matin désœuvré, la regarder, son visage abandonné, inédit de sagesse, une promesse confiée au silence, une première fois, flâner silencieusement sur la rondeur de sa joue, le grain de peau brune, épier ses traits détendus, éclairés par le jour fragile perçant à travers les rideaux verts, la regarder, faire le point sur son profil net et tendre, l’orbite ombrée frangée de cils charbonneux, l’arrête à peine busquée du nez, la bouche pleine, presque tendue, bouche douce de terra cotta, bouche aimante, émouvante, la chambre s’emplit d’un air tiède, épais, tu hésites, de l’index tu longes son profil, sa lèvre inférieure, le renflement juste en-dessous, maintenant tu te détaches du matelas, te penches sur elle, tu contemples l’ovale de son visage presque enfantin voilé de songes, ses pommettes délicatement saillantes, tu embrasses ses yeux fermés, tu guettes le tressaillement de ses paupières avant le réveil, l’ouverture en amande, à présent elle te regarde, d’un beau regard brun, surpris, puis grave, l’air se fige, vous restez immobile un long moment, vos regards se heurtent dans l’espace flou entre vous, puis elle soulève le sourcil gauche, elle pose ses paumes contre son visage, comme une enfant elle se cache, vous riez, tu te laisses glisser de l’autre côté de son corps, fouisses son cou, l’odeur ambrée de ses cheveux, tes mains s’enfoncent dans leur masse brune et soyeuse, maintenant tu t’écartes pour la regarder encore, la lumière est plus forte, dans le contrejour, son visage s’efface, réveillé seulement par l’éclat des prunelles, tu devines le sourire brillant, ses dents bien rangées, tu respires son souffle, sa pulsation douce, alors sa main enveloppe ta mâchoire bleue de barbe naissante, son visage s’approche brutalement du tien, ses lèvres effleurent le grain de beauté que tu as sur le menton, vos nez se cherchent, se frôlent, se chamaillent, battement de cils, joue contre joue, moites, voilà sa bouche qui s’ouvre sur ta bouche.

Caroline Diaz
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La scène est prête, la scène est là, la même d’une année sur l’autre qu’installe la photographe devant la fresque du préau : une rangée de bancs, une estrade, un projecteur, un appareil sur trépied. Ils entrent, guidés par deux professeurs. Ils sont 22, petits, moyens, grands, la plupart mal réveillés. La photographe les classe par taille et les installe un par un, comme les santons de la crèche, comme les Playmobil du garage. Ils ont 14, ils ont 15 ans. Ils sont en 3eD comme l’indique l’ardoise que tient le professeur d’Histoire au premier rang. La photographe allume le projecteur, ajuste la gélatine puis se penche sur son appareil pour rectifier son cadre et faire sa mise au point. Les élèves l’ignorent, les élèves s’amusent. Dans le viseur de la photographe, là-haut, il y a la grande J. et ses cheveux châtains qui cachent la moitié de son visage, ses pommettes hautes, ses grands yeux verts que souligne un trait de noir – cette beauté qui affleure et qu’elle soupçonne à peine. La photographe s’attarde sur cette fossette que creuse son sourire quand elle parle à L., son voisin de rang. Un duvet roux frisotte le long de la mâchoire de L. Il sourit en rougissant un peu. Il a les cheveux noirs plaqués au gel, ce matin sans épi, raides et brillants. La photographe saisit le visage de L. et le visage de J. de profil, leurs regards qui scintillent de s’aimer. Sur le rang inférieur les boucles blondes de F., casque de cheveux épais, frange dissimulant à peine l’eczéma sur son front. Près d’elle il y a O., pâleur de porcelaine, tâches de rousseur, yeux noirs qui fixent l’objectif, yeux indifférents, yeux soucieux, lointains. Puis il y a B., les joues couvertes d’acné, l’ombre de moustache blonde. B. sifflote le nez en l’air. Quelque chose l’amuse qu’il ne partagera avec personne. B. est perdu dans son monde, confiné dans son étrangeté, maintenu à distance par ceux qui l’entourent. Près de B., il y a N., rose à lèvres pailleté, créoles aux oreilles, yeux charbonneux. N. rit avec son voisin. Son voisin s’appelle V. Il a les joues rondes du garçon dont le corps s’entête dans l’enfance. Il rit, heureux que l’inaccessible N., trop grande, trop belle, trop mûre, daigne lui parler. Il rit si fort qu’il s’étouffe et s’en trouve, honteux, la morve au nez. À sa gauche il y a S., épais sourcils noirs, yeux sombres, mutique, absent. À la gauche de S. il y a K., la moitié du visage dans son col roulé. Et au premier rang, juste devant K., se tient monsieur P., joues lacérées de microcoupures. Monsieur P. et ses cheveux en brosse argentée. Monsieur P. et sa moustache de Staline. Il fixe l’objectif en se demandant ce qui retient la photographe d’abréger sa souffrance d’être là, idiot, avec cette ardoise sur les genoux. La photographe, quelques secondes avant d’appeler les élèves à glacer leurs sourires, appuie sur le déclencheur, une fois, une seule, et saisit l’image imprévue, l’image invendable de la vie capturée avant la fixation de l’éternité.

Xavier Georgin
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Tu dors ? Joue posée là dans la chaleur en creux, ma joue, ma tête, mes espoirs mes certitudes mes doutes, ma tête lourde lovée dans ton aisselle, mon regard sur le téton de ton sein gauche, le petit horizon ocre rose se soulève au rythme de ta respiration ample, si je pose ma main sous l’horizon une colline enfle et se creuse, lentement, je m’applique à son mouvement, je songe à celui des vagues, je divague, me berce, te rejoins en demi-sommeil mais la plage s’effondre, ton corps veut s’installer sur le côté. Alors tu m’offres ton dos, ce cadeau d’une balade en élégance le long de la hanche, de la taille, de l’avant bras où le duvet brille, nous n’aimons pas fermer les volets, nous aimons les flots d’insolence, les matins clairs. Robuste l’attache de l’épaule, délicate la ligne du cou, rouge lumière sang de l’oreille, sang de ta vie lumière de la mienne. J’hésite, remonter le regard vers la rondeur du crâne ou m’attarder sur la nuque, si émouvante la nuque, le triangle brun naissance de la chevelure, fine pointe sur peau si fragile, plus près, y mêler mes cils en baisers papillons. Se peut-il que tu les perçoives ? Oui… mon corps recule pour laisser loisir à ton retournement, somptueux ralenti, l’arcade sourcilière, le front haut, la mâchoire, oh comme elle est détendue, par les lèvres entrouvertes ton souffle singulier, le bruit mouillé de la langue se décollant du palais, renouvelé comme la succion d’un nourrisson, un petit filet de salive sèche au coin de la bouche, aurais-tu soif ? Voilà que se mêle au souffle la voix, pas ta voix pleine de la parole, la voix d’une plainte douce, d’un soupir, d’une presque chanson. Rêves-tu ? De quoi, de qui, suis-je présente quelquefois, tu dis que tu ne t’en souviens jamais. C’est au profil du nez si droit qu’on reconnaît la détermination de l’homme éveillé. Pas encore, attends. Que je m’agenouille auprès de tes cuisses, relève mon buste, me penche pour voir ton visage entier, tout ton visage, le menton marqué, les pommettes, le bombé des paupières brunes que l’on croirait maquillées… c’est vrai que tu rêves, des mouvements contractent tes joues, adorables rides, tressaillent à l’orée de tes cils de fille, tu souris. Tu souris et soudain tu triches, car tes bras me saisissent, m’enserrent, juste un peu de recul pour plonger nos regards dans nos yeux, dans nos feuillages, nos forêts, nos rires.

Mireille Piris
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Le souffle du vent devant imperceptible l’air fait bouger tes paupières, et derrière l’eau bleue immobile du lac de tes yeux, une perle de rosée larme du coeur frôle ta joue porcelaine couleur vivante de tes rides plissées vagues de sable, le souffle du vent devant imperceptible, l’air ouvre tes lèvres gourmandes sucrées des fruits de l’enfance, tristesse accochée à tes pensées, tu t’enfuis, je m’approche, petite cicatrice oubliée, disparu le grain de beauté, ta marque, ta signature, les traits, les diagonales, les signes, les ombres, les ancrages où parfois j’arrête la lumière, descend au ralenti sur la courbe de ton cou, je te raconte, je te carresse de mes yeux, loupe implacable, pas de cinéma avec toi, surtout pas, caméra, chambre en italien, tu es là dans ton cadre accroché au mur blanchi à la chaux, je m’enferme avec toi, je prends tes signes, je te regarde, je recule, je m’approche, tu as quel âge peut-être, le souffle du vent imperceptible effleure ta vie devenue immobile tu n’es pas maquillée, j’ai beau te regarder, le doré de ta peau craquelle de tous les soleils de tes étés, tu me bouscules avec tes certitudes, déjà tu sais ce qu’il en est du souffle du vent impossible à attraper, de tous les voyages, des écritures sans écriture, des secrets impossibles à deviner, qui es-tu mon enigmatique impossible à déchiffer, gros plan, j’ai beau te regarder.

Marie Moscardini
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Ils se penchent tous autour de lui, tous ces museaux curieux, ses yeux scrutateurs, ravis, apeurés devant ces quelques heures. Chose de 3 kg qui a la taille d’un visage avec son corps entier, un dessin d’enfant patate. Tous là, les frères, les sœurs, cousins, oncles et tantes, les grand-parents, autour. Nouvelle galaxie, entraînant dans son énigme, les têtes des autres. Il rougit, pâlit, tremble devant ces ombres penchées. Reflet des autres où chacun tire un trait pour le rattacher à du connu, la découpe de yeux de la grand mère, l’expression de l’autre branche, il est étiré de tout côté, petit nez raffiné, yeux clairs, pas nous, pas lui, pas elle. Mais déjà il se renfrogne, sursaute, recrache toutes ces ondes qui perturbent son repos. Apprendre son relief tout seul, seul apprendre son visage. La pulpe transparente de son pouce à l’ongle trop long, glisse sur la joue, remonte l’oreille, tombe dans le ravin de l’œil. Gratte, creuse, égratigne la paupière dans l ’impasse. Quel instinct le fait retrouver le bon chemin, suivre la rigole du nez pour arriver enfin aux lèvres avides, cloquées par une bulle de lait . Les yeux se ferment. Un fil invisible lève sa lèvre en biais, remonte, la transforme en sourire. A qui ? Pas moi. Ailleurs. Là-bas. Progressivement son visage s’apprivoise et répond à mes sollicitations, il répond à ce qui devient un langage, une réponse à une question reconnue, il fait plaisir, il devient un miroir des émotions des autres visages. Découverte du vrai mensonge. Dans le miroir, un autre visage - le même - fronce les sourcils - le même - tire aussi la langue – même - griiiiimaaaaace, sourit, répond – même- . Je lui ouvre la porte. C’est à chaque fois une surprise. Jamais. Le visage n’est jamais fini. Je l’ai gardé fixe alors qu’il est mouvement, il suit un bulletin météorologique, à peine tiré, disparaît, je m’attarde à rechercher l’anticyclone. Arcades sourcilières très dessinés, yeux qui mangent tout. Le blanc bombé, drôlets qui me renvoient à ma pesanteur. Je recule devant la transparence de ce regard de noyée. Je m’en détache. Coupe tranchante pour examiner ce qui ne va pas, ce qui n’est pas à sa place. Ménagère, en quête d’un petit poil oublié, du bouton. Mais le visage bleu s’en fout, y a d’autre chose en tête alors que la mère poil aux sourcils, se prend pour une esthéticienne, appliquée à lisser ses haies. Fronce le nez, tire la langue, crache du feu, étire sa peau pour retourner la peau du visage, oppose un regard buté, yeux blancs, un visage qui bouge, bave, se défigure. Tu n’as aucun droit sur mon visage. Il faut attendre la faveur du sommeil pour que son visage monte en croissant de lune. Grâce enfantine de ces joues lisses. De l’autre côté du paravent, c’est elle. C’est maintenant la vielle face de la mère qui apparaît dans le miroir. Gueule de Macchabée, seule adresse à ce visage auréolé de cheveux électriques. Ne veut plus se coiffer, renonce au chignon qu’elle a mille fois épinglé, lâche la bête, Gorgone révoltée. C’est le retour des jours d’absence, des jours des migraines violentes où elle disparaît dans la chambre aux volets fermés, avec un linge en bandeau pour apaiser son crâne. La vielle dame ne descendra pas avant d’avoir allonger son œil avec un trait de khôl, ne descendra pas sans avoir remis du rouge à lèvre et refait son chignon. L’autre lui tire le menton, creuse chaque jour son regard, raréfie ses paroles mais son œil est lucide, frise, tandis qu’elle s’amuse à faire jouer ses dents dans son palais avec sa langue sans vergogne.

Hélène Boivin
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Gisant maintenant à plat-dos sur un enfeu réfrigéré en demi-pénombre, un corps en mouvement entre la source lumineuse et son visage le transforme en clair-obscur Renaissant. Sa bouche close vient à glisser imperceptiblement de la nuit au jour, on revient à la veille, au corps agonistique troué d’une bouche d’ombre qui avalait les lèvres, abîmait les dents, aspirait en sourd ahan l’espace alentour, à présent scellée, embaumée qui s’est tue d’une fleur incarnate et anarchique, il observait sur l’endoscopie, curieux et sceptique, la fleur à stigmates roses saisie au vif dans l’herbier numérique. Joues déprimées en combes sombres, orbe des yeux mouvante selon l’incidence de la lumière, paupières intaillées dans un marbre blanc que l’on a toujours désiré vivant, drapé immaculé en à-pics et surplombs d’où que l’on regarde, seul son visage sursoit à la complète disparition, dans le sommeil du marbre lustré. Et dans le glacis des commissures, deux hiérophantes silencieux, ses fils sans doute, se glissent pour élever une nouvelle corolle.

Bruno Lecat
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Il doit bien avoir un défaut, ce visage si beau, lui dit-il. Rien ne bougea. Il se rapprocha. Elle ne recula pas. Il doit bien y être survenu quelque accident. Il se rapprocha encore. D’elle ce fut seulement le visage puis ce fut seulement la peau et cette rougeur sur la joue, puis ce fut la joue qui s’effaça et ne resta d’elle que le rouge, un rouge lisse, un rouge soyeux qui sentait le savon, un rouge de plus en plus rouge. Ça ne bougeait pas, ça restait d’un rouge lisse et soyeux, d’un rouge propre, d’un rouge parfait. Il y a autre chose, c’est sûr. Il dévala une pente douce, glissa de la pommette à la poche sous l’œil, puis il remonta timidement mais ne trouva là que le battement d’un cil, d’un seul cil, d’un cil noir et tremblant, d’un cil s’essayant à l’immobilité, d’un cil aussi lisse et soyeux que le grain de cette peau dont le rouge s’estompait. Plus haut, entendit-il. Le blanc, ajouta-t-elle. Il la regarda dans le blanc des yeux. Un blanc immaculé, sans défaut lui aussi, un blanc de neige au petit matin. Il doit bien y avoir dans ce visage si beau un lieu sans magie, s’acharna-t-il à penser, mais il n’osa s’aventurer dans l’iris, il savait que ce ne serait pas là. La pente fut plus difficile à gravir en sens inverse. Il était happé par l’œil, tout en lui aspirait à redescendre vers le blanc mais il lui fallait coûte que coûte trouver un défaut à ce visage si beau. Le nez serait-il plus propice ? Arête droite, pas la moindre bosse, une rondeur discrète de narine qui lui suggéra que sur le sein non plus nulle imperfection ne saurait naître, mais il était hors de question d’aller y voir de plus près, elle ne lui avait offert que son visage et il y avait déjà tant de mystère à explorer. L’oreille ? Il n’osa aller plus loin que le lobe, lui aussi joliment arrondi. Le menton ? Ferme, harmonieux, sans surprise. Ce visage si beau allait-il finir par l’ennuyer ? Il y avait aussi – il savait depuis le début que ce serait là – à laisser la bouche s’approcher. Il recula. Attendit. Longtemps. Les lèvres, lentement, très lentement, semblaient avancer vers lui. Nulle gerçure. Nul rouge d’artifice. Une bouche parfaite, une bouche fermée, une bouche hésitante. Fallait-il lui parler, à cette bouche ? Il recula encore. La bouche avança à nouveau puis elle s’immobilisa. Il se décida à parler, il le lui dit. Le sourire qu’elle lui répondit fut sa première ride.

Vincent Francey
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40 | Avec Alz 5


Une fois de plus on a dit « Je n’ai pas compris. » On essaie de lire sur ton visage puisque les sons ne font plus de mots depuis longtemps. On interprète les signes avant-coureurs. La paupière frémit sur ton œil décentré qui cherche à côté comme si la phrase gisait dans un endroit flottant de l’espace, le front se plisse, les lèvres se referment comme s’il fallait sceller à jamais ces sons qui te trahissent, une épaule se contracte. Tu vas t’ébrouer, ou non, peut-être laisser surgir une larme qui dérape sur le cerne de tes yeux fatigués et glisse sur la joue, près du pli du nez fin et dévale jusqu’à la commissure des lèvres. Tout ton visage prend un air désemparé comme un penseur qui bute sur une aporie qui résiste, ta lèvre inférieure pend d’un air boudeur, la fatalité t’accable une fois de plus. Une autre fois tu entends un mot, un nom de lieu, c’est comme si ton oreille se tendait, capturait le mot et déclenchait un défilé d’images, on les verrait presque sur l’iris de tes yeux qui étaient si beaux et qui s’éteignent si souvent. Alors on tente : « tu te souviens ? », ton sourire dessine un mince croissant de lune entre les parenthèses de tes fossettes, ton regard nous capte et ton visage s’imprègne de l’émerveillement d’une enfant captivée par le spectacle de la féérie. On s’approche tout près, jusqu’à frôler de notre joue la peau douce et légèrement duveteuse de tes joues délicates. Y renaît quelque chose de l’enfance, du chat, du nouveau-né ; tout près du lobe de l’oreille, un peu de notre souffle effleure l’échancrure de la conque, vire sur l’hélix et va glisser sur ton tympan, un petit souffle de vie, une graine de secret. Reconnais-tu nos visages ? Pas toujours. Plus sûrement les voix. Le sculpteur intérieur qui dessine nos traits a choisi pour toi une argile trop molle qui se défait alors on lui superpose le visage qu’on te connaissait ; est-ce qu’on te voit encore ou la peur nous fait-elle anticiper d’autres fêlures ? le sommeil t’a déchiffonnée.

Liliane Laurent
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41 | Une étrange galaxie


Circulaire cercle rond d’une profondeur sans explication noire en son centre d’où éclatent des milliers de filaments colorés d’abord brunâtres ensuite bleus verts blanc même ce n’est pas une seule couleur toutes à la fois réunies avec de petits amas en dégradé et si on regarde bien et assez longtemps on s’aperçoit que c’est en perpétuel mouvement la beauté ça doit être ça une chose que l’on pense unie faites d’un bloc matériellement définissable on s’aperçoit si on y regarde bien si on reste attentif que ça bouge ça se contracte ça se rétracte ça éclate tout en étant compact la beauté jaillit et se meut ça doit être ça la beauté l’immensité en un point qui nous emmène en mille lieux qui nous parle ici et maintenant qui existe aussi dans toutes les époques toutes les réalités connues et surtout inconnues qu’on reconnait c’est ça on la reconnait semblable à une galaxie l’iris nous parle et nous raconte le tournoiement des anges à l’image d’empyrée pour voyager rien n’a d’égal que de se perdre dans un regard et d’un battement de cils on traverse les âges et d’un battement de cils on traverse le temps et d’un battement de cils on s’aperçoit dans le miroir pour se perdre à nouveau la beauté d’un regard n’a nul autre pareil la beauté de son regard m’emporte dans un tourbillon d’émotions dans les méandres de mes sensations me trouble m’enivre me touche presque me touche presque me trouble frôler l’espace d’un instant qui dure une éternité l’intimité fabriquée de cet acteur en gros plan.

Gwénnaëlle La Rosa
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Quelque chose m’attrape, me tire. Ton mouvement contagieux. Je me mélange, je participe à ton visage.

L’acte se joue déjà en toi, il surgit, se multiplie, s’élance de tes paupières. Ton temps d’avance, cette trille dans tes cils, je nage, tu respires.

Ton visage est un appel d’air à toute vitesse. Ton visage nage sous le torrent de ton souffle, ton cou ne s’éclaire qu’à midi. Tes maxillaires abandonnent la dureté des roches je gèle dans le vent de ton nombre. Ma personnalité, son chien de garde emportés dans ton torrent. Milles mouvements d’une furieuse évidence tu te délites, des écluses s’ouvrent aux lignes de tes mains tu te déplies, je nage vie minuscule sous tes lèvres immenses.

Théo Maurin
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43 | Int - Restaurant du casino - Nuit


La pommette, rehaussée de rouge, ne bouge pas. Elle est contenue dans son corset de bonne éducation. Tout dans ce visage effilé est saillant et droit. De l’arrête du nez au cou : une ligne d’horizon. Elle a un profil de déesse égyptienne que rien ne saurait remuer. Sur son aura de marbre, seule la pupille oblique vers celui de l’inconnu, seule elle est autorisée à donner le penchant, une inclination comme un couperet. L’œil, d’abord curieux, est arrondi sous des cils de velours. Puis à mesure que la pensée s’arrête, il s’étire, se rétrécit, et se fige en une fente : la certitude est établie. En se plissant, il soulève légèrement la lèvre supérieure, laissant écumer une pointe de dégoût. Le mépris tombe comme un voile devant les yeux de la protagoniste. Son regard goudron se fait sombre, fixe, cynique. Il est vide. Une fois le rideau tombé, et l’inconnu écarté, le sourcil s’arque et la bouche se rassemble en haine. Mâchoires serrées, crêtes philtrales qui se tendent, et se resserrent pour mieux siffler un définitif « C’est un pauvre type ». Le spectateur guette, il est à l’affût, il sait. Il a vu toute à l’heure la curiosité dans cet œil rond, cet œil neuf de faon, il a entrevu une lascivité latente, il a percé le désir irrésistible de l’Autre, il a senti le besoin désespéré d’y noyer une solitude sans fond. Alors il guette le moment où l’iris se craquèlera, se divisera en réseaux sinueux avant de voler en éclats.

Séverine Correyeur
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Danièle Godard-Livet
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On pourrait tourner autour de sa tête, il est là, assis un fauteuil à bascule, un rocking-chair en osier sans doute, sur sa véranda, ses habits beiges ou grèges c’est comme on aime, et il dort du sommeil du juste – aussi bien ce pourrait être la nuit – quoi qu’il en soit, il dort assis – on aimerait que ses rêves fussent glacials horribles funestes et qu’ils provoquent un réveil sué de rides approfondies et de douleurs lombaires, osseuses, chevilles enflées et organes tordus, que ces choses lui arrivent pour qu’enfin il sache ce que c’est que la douleur, (il le sait, il l’adore) celle du corps plus que de l’esprit, celle de l’âme (qu’est-ce que c’est encore que ces simagrées ?), qu’il se retrouve écartelé enchaîné battu démembré suant le sang mais non, il dort comme un bébé, la bouche ouverte sur des gencives sans dents peut-être, le poil ras et gris,il dort et rêve tranquille, le bleu de ses yeux cachés par des paupières chiffonnées, vieillies, plissées, ridées, doucement il respire, c’est à peine si les ailes de son nez bougent, la peau distendue, la nuque est posée sur un petit cousin asservi au fauteuil, il semble confortablement installé, le fauteuil ne se balance pas, à ses pieds des espèces de chaussure ressemblant à des babouches, dans la nuit, dans le sombre la couleur en est indéfinissable, un pyjama couvre des jambes frêles vieilles usées le type est vieux, il n’y a rien à dire, le laisser terminer sa nuit et sa vie au calme, pourquoi le lui refuser ? Il dort et quoi qu’il ait bien pu faire au long de sa vie aussi maudite soit-elle, quelle importance de la lui ôter, car elle est maudite – les cauchemars sont pour les autres, ici le temps est calme, la pluie tombera tout à l’heure comme toutes les nuits, et lui dort calme doux respire à peine un souffle, rien fonctions en pause, la peau des oreilles agrandies – quelques rides sous le menton qu’il a flétri, menton sec et droit, poils presque drus, sa bouche n’est qu’un trait qui se courbe vers le bas elle se rouvre il aspire inspire respire elle se referme en trait, non il dort même si ses yeux bougent un peu sous les paupières, il dort sans rêves – il n’y a pas de danse macabre dans ses souvenirs, rien n’est impressionné, il dort et c’est l’oubli qui le porte, il n’est plus question d’yeux, de dents en or, de cheveux rasés et de corps entassés, perdues les hypothèses sur les jumeaux, sur les races, sur l’humanité toute entière (c’est un programme pour l’humanité, rien de moins), terminés les fantasmes et les fumées, les odeurs parties enfuies dissoutes, on les a oubliées dans le fond de l’armoire, un peu de poussière, la véranda qui donne sur l’herbe bientôt mouillée, sans image sans son, sans voisinage il dort, une peau sur des os, des humeurs, un exemplaire de l’humanité un métabolisme et si on y croit quelque chose qui deviendra par la métempsychose autre chose, il est quatre heures, est-ce le tropique du Capricorne qui passe dans un ciel de milliards d’étoiles, cette lumière loin de tout, non mais dis-moi quelle heure est-il ?

petit codicille :
- pour le six deuxième (et non bis) on a décidé d’aller voir un peu de quoi il retourne : l’image d’entrée de texte est la plage de Bertogia, non loin de laquelle vivait le type dont il est question – en travers c’est vrai, parfois comme ici il y fait gris ; parfois c’est plutôt l’été –- un 7 février, ce devait être le matin, il y a de ça bientôt quarante deux ans, c’était un mercredi et c’était l’été, le type s’est assis sur un rocher, a parlé de choses et d’autres avec un ami à lui, puis s’est dirigé vers l’eau, seul. Quelques moment plus tard, la fille de l’ami dira « l’oncle Pedro est mort » –- voilà. L’auteur du livre qui retrace sa fuite a cette phrase :

- L’oncle Pedro est mort dans l’immensité de l’océan, au soleil du Brésil, furtivement, sans avoir affronté la justice des hommes ni ses victimes, pour ses crimes innommables.

- Une/La fiction qui s’est établie, doucement, j’avais à l’idée (comme souvent ces mêmes idées qui s’évadent durant la veille, et puis dormir, et puis elles s’éloignent) mais elle revint un de ces derniers jours : les choses font leur chemin –- aujourd’hui, lundi, près d’une semaine plus tard -– on avance un peu. On avance.

Piero Cohen-Hadria
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46 | Nez à Naïs


Ah zut ! ça coule de l’autre côté maintenant ! — Avec le signal de fermeture imminente, les sacs jetés au sol, le branle-bas des portes, le grognement de la rame qui sursaute, s’ébranle et vire en crissant, c’est à peine si je me suis entendu. Elle s’assoit sur le premier siège libre, les lèvres désarticulées. Je fouille dans son sac de voyage, en sors un paquet un mouchoir en papier et un flacon d’Hexamidine. J’humecte un mouchoir de la solution d’un jet qui part aussi à côté, et l’applique sur le nez ensanglanté de Naïs, visage renversé. Équilibre instable. La tête vacille, ma main hésite. La larme de sang court maintenant dans le léger pli qui va de la narine plate à la commissure des lèvres. Ma main sur la joue opposée, collante, pression sans force, le mouchoir remonte le filet jusqu’à sa source. Naïs ferme l’œil. Il disparaît sous le papier froissé. La rame vire, balance. Ça hue. Ça va ? — Quoi ? — Du fond de teint a été emporté. La peau blanche ressort. Et des reflets roses, jaunes, verts, brassés par la lumière qui grésille, tremble, s’étire dans la vitre. Miroir noir, derrière le front de Naïs perlé de sueur, régulièrement strié de blanc, ponctué de rouge. Sur les tempes humides, ça coulait. C’est qu’il avait chaud, très chaud, durant toute la formation à Paris, même les soirées, même à minuit passé sur le Champ de Mars encore plein de monde, où l’on se promenait ou s’était installé dans l’herbe pour boire, chanter, déconner, la fraîcheur s’était fait désirer, et dans le métro grouillant on étouffait, surtout après la course pour sauter dans la rame, retardés par le tourniquet tripode qui, l’espace d’un instant, aura suffisamment retenu Naïs, son sac, pour qu’une de ces portes automatiques à deux battants, derrière, éjectant un à un les gens, se referme au moment où elle s’avance, en pleine figure. Fais voir. — Quoi ? — L’arête du nez, légèrement fendue, enflée. Du sang, qui perle doucement. Les yeux marron, verts. La pupille luit, tremble, crisse. Les huées qui reviennent on ne sait d’où, qui passent, se dilatent au détour d’une autre ligne. Quand les yeux rouges d’une autre rame sortent de l’oreille de Naïs, traversent mon ombre et vont se perdre dans leur nuit sous le feu vitré de la carlingue branlante, et nous avec. Oui, ces espèces de voix que seul un ensemble comme Accentus pourrait en produire, et qui ne sont peut-être que le cri animal du métro, un cri souterrain, qui sûrement court d’un tunnel à l’autre, un écho perpétuel entretenu chaque jour, à travers tout le réseau, seize lignes, deux cent vingt-cinq kilomètres et cent mètres, chaque jour depuis le premier, depuis l’Exposition universelle 1900 même si le métro n’était pas en fonction, mais à l’essai, depuis le premier édicule peut-être, à son image de plante exotique, de plante grimpante, qui vous regarde de haut, descendre dans sa bouche squelettique, en sortir, avec de drôles d’œils rouges. Dis donc, tu y es pas allée de main morte. — Moi ? — Ses cils noirs, longs, épais. Leur mascara, la gamme pillow talk sur laquelle on avait déliré. Elle me regarde. Elle ferme les yeux sous les petits coups du mouchoir. Elle les rouvre. J’ôte ma main d’un coup sec. Il y a du fond de teint sur mes doigts. Elle me regarde. Elle me regarde ou elle me voit ? J’ai beau l’observer, impossible de savoir. Il n’y a que ses yeux grand ouverts et cette pupille noire et luisante, chancelante, grinçante, ce trou par lequel elle le voit, évidemment, mais est-ce qu’elle le regarde ? et si elle le regarde, que cherche-t-elle ? qu’y a-t-il à découvrir, avec ces yeux qui l’observent ? son reflet oblong, déformé, anamorphique, à la surface ? ou regarde-t-elle à travers, pour le projeter tout au fond du corps vitré, sur la rétine ? là où l’image inverse s’innerve ? s’enchante ? s’horripile ? image réelle sur tache aveugle ? macula et fovea ? reflectus de profundis ? imago ? Quoi ? — Vas-y, fais voir encore. — Ses yeux roulent, s’écarquillent. Lèvres tordues, le part nez d’un côté, la tête en arrière, la rame de l’autre, en hôlant. Mes doigts sur sa joue collante. Mes yeux sur son nez fendu. La fente rouge. La pupille rétrécie, les stries sanguines. Le bleu sur la paupière, léger. Un bleu vert. La fente renflée. Claquements, rayons blancs, œil rouge. Le monde derrière, ça fait de l’ombre. Ça sile. C’est bon ? — Ça freine, et les portes en trombe et tout le monde descend. — Ça va, c’est juste coupé. — Ah, c’est plus calme… c’est que ça te secoue ces engins ! — T’inquiète ça va pas durer. — On descend au prochain c’est ça… ? On est sur la bonne ligne au moins ? faudrait pas faire comme Momo. — Faudrait de la glace. — Ben d’ailleurs, file-moi mon miroir, dans le sac, que je vois la chose. — Le fond de teint ?

1. La fois où j’ai dû soigner Naïs, son nez qui pissait le sang, le plus près possible, aussi délicatement possible, dans la rame de métro qui s’en balançait et nous avec. J’ai consigné ça dans le petit journal de voyage de formation à Paris (pour la conception et la création d’un Centre Ressources). Comment ça peut fonctionner, les yeux dans les yeux — parce que oui, je devais arrêter le sang du nez, mais ces yeux sous mon nez… qui aimantent — dans le branle-bas et le barouf ? Et le gros plan, ce sera aussi un zoom sur le texte initial, sur l’écriture ?

2. J’ai jamais mis un pied devant l’autre. Derrière, peut-être, une fois. Je ne sais plus. Mais devant, jamais. Je sais, ça a l’air un peu étrange. Mais pas tant que ça quand on y pense. Ça m’a jamais empêché de faire des choses comme tout le monde. Et même des choses que personne d’autre peut faire. D’ailleurs, je crois bien que je fais que ça. C’est ça, j’avance pas, impossible. Mais je fais des choses que je suis seule faire. — Un truc comme ça, qui me traverse l’esprit, tourné vers la 6b.

3. Non, le texte ne se trouve pas dans le petit journal de la formation à Paris. Pourtant, je suis certain de l’avoir écrit. Ou alors je le veux si fort que je le crois, que j’imagine l’avoir écrit. Si ce n’est pas le cas, c’est donc que son écriture s’impose comme une évidence ? Et alors, je n’ai plus qu’à me souvenir de ce que je pense avoir écrit ? Et pour renouveler un peu la chose, je me concentrerai sur la forme ?

4. Dans News from home, Chantal Akerman pose la caméra dans une rame de métro. À chaque arrêt, les gens montent, descendent. Et si je nous voyais monter en trombe, moi et Naïs, juste avant la fermeture des portes ? Et si la caméra sortait à ce moment-là de son pied si bien fixé que l’image ne saute pas, faisant corps avec les cahots visibles seulement par ceux que supporte l’autre wagon, dans le fond ? Si le chaos commençait avec le gros plan sur nos visages, puis sur celui de Naïs, son regard, ses yeux, ses pupilles rétrécies, comme si la caméra avait pris ma place, s’était installée en moi, en équilibre instable ?

5. En même temps, j’hésite avec un début in medias res au moment où nous courons dans l’escalier pour attraper le métro qu’on entend arriver. Caméra à l’épaule.

6. Toute seule. Par exemple, respirer. La respiration. C’est une chose que je fais toute seule. Bon c’est vrai, tout le monde le fait. C’est vrai. Mais moi, je le fais toute seule. Et parler aussi, je le fais toute seule. Même si tous les autres le font, même si tout le monde sait faire, moi, c’est toute seule. Et tu sais pourquoi ? Tu sais pourquoi ? Tu sais pas ? — Attends, tu veux pas allumer ?

7. Il y a ce petit film de Beckett, ou une version plus récente, Dis Joe, quand la caméra avance, plan après plan, par saccades, se rapproche, jusqu’à ce sourire qui en dit long et je ne sais pas sur quoi, sur la gueule de Joe. Et cette performance invisible de Steve Giasson, gros plan sur son visage, dans le métro, où il répète la phrase de Dis Joe, « Tu sais cet enfer de quatre sous que tu appelles ta tête », presque inaudible avec le bruit du métro qui passe, et le vent qui ébranle la caméra, et on a l’impression que c’est la tête.

8. Ou alors, à chaque tamponnement du mouchoir en papier qui masque la vue de Naïs, la fait cligner des yeux, on change de point de vue et c’est le mien, le sien, le mien, le sien, etc. Ça, je ne l’ai pas écrit. Mais ce serait trop chaotique, trop formel, trop abstrait. Le seul endroit possible pour apercevoir la tête que je faisais, la gueule que je tirais, c’est dans les yeux de Naïs. Un reflet, une ombre.

9. Ah, je savais bien que je l’avais déjà écrit dans le petit journal de voyage. Mais au lieu de parler de l’événement, qui a eu lieu à la fin du voyage, à la fin du journal, j’en parle dès le début. Dans le genre journal, on a vu plus respectueux de la linéarité du temps. Mais c’était l’époque juste après celle du grand journal, qui venait de s’étaler sur trois années. J’y allais à coup de petits journaux de voyage, ou de journaux de bord, rétroactifs — des notes sur de petits carnets durant le voyage, le journal reconstitué à la maison. Je m’amusais à parler du retour parallèlement à l’aller, puisque j’empruntais peu ou prou le même chemin. Et à la fin du texte alors, quoi ? Le centre ? Le cœur du voyage, son motif ? La surprise, un événement, une rencontre inattendue ? Le début de l’aventure ? Sa promesse ?

10. Le pire, c’est que le texte aura été écrit dans le cadre d’un premier atelier d’écriture, Back to basics, sans avoir osé l’envoyer pour sa mise en ligne.

11. Le journal, c’était aussi celui de son imagination. Le début commence avec la fin du voyage : c’est la nuit, on rentre à la maison en voiture, et durant le trajet les souvenirs de l’aventure et des notes prises gravitent déjà dans l’esprit de celui qui se demande comment tout cela va se mettre en forme, et par où cela va commencer. Et c’est précisément dans le texte du tête-à-tête avec Naïs que survient cette idée : « Ah zut ! ça coule de l’autre côté maintenant ! » — voilà par où il commencera. Mais c’est dans une parenthèse et, de fait, ce n’était qu’une parenthèse de l’esprit, une de ces idées qu’on a comme ça, en passant, sur laquelle on ne reviendra jamais. — Et justement, si j’y revenais ? Si je la prenais au mot cette idée perdue ? Si je la réalisais, comme une prophétie qui n’attendait que son heure ? comme pour hanter le texte, le journal, le voyage peut-être ? et en faire couler l’encre de l’autre côté maintenant, en écho venu on ne sait d’où ? Si je zoomais d’abord sur cette phrase, sur de la voix : Ah zut ! ça coule de l’autre côté maintenant !

12. Dès qu’on attaque plus directement le personnage, la résistance devient plus forte. Je rampe.

13. La difficulté vient aussi de l’exercice de la focalisation. Statique, à moins d’une description physique, anatomique, fouillée (ce qui n’aurait pas beaucoup de sens), le texte tourne court. En mouvement, il faut que la scène ne soit pas trop longue sans quoi la focalisation, en tant que mouvement elle-même, n’a plus de sens.

14. Pour "grossir" le texte, que je trouve trop court, je prends en écharpe tout ce qui ne relève pas de la vue, en particulier les sons et les voix surtout (pourquoi pas les autres sens). Quelques éléments de souvenir ou d’imagination aussi, que je laisse "couler" en une phrase.

15. Toute seule. Par exemple, marcher. La marche, je le fais toute seule. J’y arrive maintenant. J’ai mis longtemps avant de savoir faire. Et comment, parce que c’est difficile quand tu mets pas un pied devant l’autre. Mais j’ai trouvé comment faire l’autre jour. Je crois que c’est quand j’ai réussi à mettre un pied derrière, mais je ne sais plus trop. En tous cas, depuis, j’arrête pas de marcher. J’aime beaucoup. Et j’arrête pas. Ça fait longtemps maintenant.

16. Grossir le texte. Dit comme ça, ce n’est jamais qu’une façon de combler le vide. Mais si c’était moins pour le remplir, le masquer tant bien que mal, que pour le porter à son comble ? Chaque fuite hors des cadres visuels, le souvenir, l’imaginaire, et le dialogue pour finir, me semble aller dans ce sens, jusqu’à une certaine fatigue où le cadre visuel revient, comme dans un cycle inattendu : pleine figure — œils rouges— imago — fond de teint. Ça marche, ça ?

17. Ça ne vient pas, pourtant j’en aurais bien rajouté une couche sur la gamme de mascara pillow talk, « confidences sur l’oreiller ».

Will
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47 | Un visage


On voudrait dessiner un visage mais on ne le peut pas. On ne se rappelle pas. Seulement un souvenir. Aucune forme tangible ne vient, aucun relief, aucun trait. Ce que c’était, comment c’était. Avec une bouche ourlée de lèvres humides, rideau incarnat retroussé sur des dents, irrégulières, serrées et en rang, pas tout à fait blanches comme dans les publicités pour les dentifrices, pas tout à fait alignées, pas de la même longueur, imprécises, enchevêtrées, plantées à peu près comme les vieilles stèles du cimetière juif de Prague. Avec des espaces comblés de laitue fantaisiste, de résidus de bœuf amoncelés en amas bruns. Une bouche repue sortant d’un restaurant. Un vrai restaurant avec des gens dedans qui mangent et parlent, qui parlent en mangeant, la bouche pleine, oubliant ce qu’ils mangent parce qu’occupés à discuter, à rire. La langue rouge et musculeuse qui passe sur les dents, gourmande, ménagère, qui racle les restes, les tient sur sa pointe avant de se rétracter convoyant les reliquats vers le fond, cavité obscure et chaude, sur la pente de laquelle ils glissent vers l’œsophage dans un murmure humide avec un soubresaut de la glotte. Et cette bouche, malgré toutes ses imperfections, on voudrait l’aimer, on voudrait l’embrasser. Autour des lèvres, il y aurait des poils. Toute une prairie. Drue et noire, mal égalisée avec des brins rebelles. Pas vraiment hirsute mais un peu dépenaillée quand même, soignée sans être peignée comme si une tempête en avait balayé la surface, piétinée, avec des touffes aplaties, d’autres se dressant les unes à l’ouest les autres au levant fières et érigées. Une barbe donc qui remonterait sur chaque joue et se confondrait avec la naissance des cheveux juste en avant du tragus. Et au-dessus de la bouche, bien au milieu, fier comme un phare élevé à l’extrémité d’un cap, il y aurait le nez large et bosselé, serti de minuscules cratères, luisant et gras, palpitant au rythme de la respiration tranquille et apaisée, tantôt se dilatant, tantôt se rétractant, une vibration infime à peine perceptible. Vivante. C’est quelque chose qu’on se rappelle, du moins le croit+-t-on. Ou n’est-ce que l’imagination qui assemble les fragments éparpillés d’une mémoire effacée, masquée par une large bande d’un tissu d’un bleu plus clair que le ciel, un bleu glacé et artificiel. Du visage amputé ne reste que les yeux. Du visage amputé ne reste qu’une barricade. Du visage amputé ne reste qu’une émotion monochrome. Sourires et cris mutilés. On voudrait se rappeler mais on ne le peut déjà plus.

Christophe Ly
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Reflet dans le miroir. Visage lisse, jeune, pleine lumière, lumière crue. Coiffure déstructurée par des doigts agités. Cheveux de paille, épis blonds, frange rideau, elle renâcle, fourrage, fouille dans la tignasse, baisse la tête, la rejette en arrière, les cheveux libèrent le visage pâle, à peine rosé, teint de blanche neige, ou de rousse transparente, elle scrute les yeux, grands yeux, écartés, agrandis encore par le regard fixe, opiniâtre, qui inspecte son image dans le miroir, au-dessus les sourcils se froncent, se froissent, un balcon sur chaque œil, soucieux, contrarié, le bleu de l’iris fonce, des paillettes grises de colère dansent dans ces lacs glacés, crayon noir, trait noir, paupières noires, cils noirs charbon noir pour racheter ce qu’elle trouve de fadeur dans cette figure trop ronde, trop douce, un peu de caractère que diable, de la couleur, couleur vive, pour rehausser, se faire remarquer, exister, du noir, c’est fait, du rouge sur ses lèvres pleines, encore du rouge, du rouge en cercle, en ellipse, une bouche de clown, qui rit qui pleure, tartiner le blanc de craie sur les joues pour cacher, aplatir, creuser, déformer, grimace hilarante ou effrayante, sourire démesurée dans un désespoir existentiel.

Monika Espinasse
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Quelqu’un arrive dans une gare prend son ticket de train. Son visage en gros plan dans la glace, derrière les panneaux indiquant les départs, des ombres des autres passants, le front l’arête du nez, le visage un peu incliné, au milieu des ombres, il tourne la tête vers le panneau, traverse les ombres du hall de gare , les traits sont mélangés aux réflexions, la peau pour l’instant ne réfléchit que la lumière extérieure, et petit à petit en marchant la carnation : la peau mate ou extrêmement livide quand il passe sous les néons qui écrase la perceptive, un moment, l’ombre de l’arête du nez et des paupières s’efface, mais dans la marche, tout veut reprendre sa place, les volumes d’origine veulent le recomposer. Recomposition du visage, permanent changement des lignes son regard se perd, que voit-il ? arête du nez, front menton, les lignes des lumières soulignent la circulation de l’énergie jusqu’au long du coup qu’il a très tendu, les muscles affleurent sous la chemise, les sourcils tiennent fermement son visage, la bouche avec un léger rictus, signe de tension, et il tourne la tête très rapidement : il a l’impression qu’on l’appelle, pour un contrôle de billet , parce qu’on le cherche, le sang reflue dans le visage, il est légèrement essoufflé, maintenant quelques gouttes de sueur descendent des tempes. Le visage est légèrement rosé., les cheveux commencent à lui coller un peu dans le cou. Il retourne la tête à droite et gauche, ses yeux balayent la salle des pas perdu, il s’arrête, il attend.

Isabelle de Montfort
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50 | E comme Roman


Le long manteau tournait dans la pièce, le père, semblait-il, cherchait quelque chose. Son front se plissa — Tu n’as pas vu mes lunettes, Anton ? Derrière la vitre le jardin couvert de neige s’était figé. Quelques corneilles dispersées troublaient le calme blanc. L’enfant ramassa la paire de lunettes sous la chaise de bébé et les tendit à son père. De la bouillie maculait les verres ; décidemment, pensa-t-il, ce bébé, qui lui était tombé dessus quelques semaines plus tôt, gâchait tout.

La porte claqua. Le moteur haleta. Une fumée grise se répandit ; les roues sifflèrent sur le bitume gelé. Puis rien. La voiture disparut. Un silence floconneux rappela le bourdonnement des choses, que, l’évier gouttait, et qu’Ania n’était toujours pas revenue.

Sur la table de la cuisine, devant l’enfant, des lettres s’étalaient. Des A et des O en majuscules noires et blanches. De longues phrases découpées en lamelles se juxtaposaient. Il y avait aussi des lettres de couleurs : un T rouge, un N vert wagon, qui est ce vert chargé de brun de certains trains de marchandises. D’autres dans des teintes chaudes saturées. Un K noir. Des m s’alignaient sur une feuille jaunie. Une lettre surpassait l’ensemble : un E bleu, plus grand que la main d’Anton. Le découpage de cette majuscule à empattement, avait demandé à l’enfant une attention soutenue ; il était fier de son détourage.

Quelque temps plus tôt, son père qui l’avait surpris absorbé par la page d’un livre, le doigt pointé sur un E, lui en avait révélé le nom — C’est un E et là, s’en est un autre, d’une forme différente, un e minuscule, avait-il dit avant de quitter la pièce — comme toutes lettres le E possédait au moins deux façons de s’écrire. Ce E ou e, Anton ne le retrouvait dans aucun des prénoms inscrits sur la porte d’entrée, ni dans le grand nom qui les rassemblait tous, il se répétait pourtant souvent dans les mots, et l’attirait, tel qu’en majuscule, solide et stable avec ses trois dents.

À l’automne les jours pluvieux avaient succédé aux jours pluvieux. Le toit qui fuyait avait inondé le portrait d’Ania ; le jardin retourné par la pluie drainé les os du chien. Le hérisson mourut. Et chose plus étrange encore, on ne put quitter la maison qu’une heure par jour. Anton dut rester à jouer seul, le bébé feignant de ne pas savoir jouer.

Il démonta puis remonta le baigneur de caoutchouc. Il badigeonna des feuilles de gouache. Il épuisa la version russe de Pierre et le loup, où le loup pendu fait pleurer le cor. Il cuisina des pierres, usa les roues de son auto rouge dans les rainures du parquet — s’enfonça même une écharde dans le pouce. Il déplaça les aimants du réfrigérateur. Et rêvassa sur le sofa.

Les premières neiges lui apportèrent de la joie : le bonhomme de neige l’occupa deux jours entiers, puis le blanc le lassa. L’ennui mêlé aux cris strident du bébé envahit sa tête.

Une paire de ciseaux posée sur un tas de journaux destinés au feu fut sa chance. D’abord il s’attarda aux images — dans les images il cherchait les visages. Il détoura méthodiquement les têtes, sépara les yeux des orbites. Inventa d’autres têtes, à trois ou quatre yeux et les colla dans un cahier. Insensiblement les lignes qui cernaient les images l’attirèrent, ces lignes faites de signes bizarres, sortent d’insectes à la queue leu-leu, cortège de formes qui se répétaient irrégulièrement. Il entreprit de les découper : d’abord les phrases, puis les mots, enfin les lettres.
— Que vas-tu faire aujourd’hui, Anton ? Lui avait demandé son père avant de claquer la porte de la maison sans prêter attention à sa réponse.
— Mon Roman, avait-il répondu à qui ne l’écoutait pas.

Des livres, il s’en trouvait partout dans la maison, alignés sur des étagères ou superposés directement sur le sol. On n’en trouvait dans le placard de la cuisine à côté des biscuits, même dans la baignoire. — Tu as vu mon roman ? Souvent, cette phrase qui venait de la chambre de la mère, rompait le silence glacé des pièces. Des journées entières, rideaux tirés, la mère lisait dans son lit à la lueur d’une lampe dont l’abat jour orné de papillons décolorés, se décollait. Elle apparaissait aux heures des repas, enveloppée dans des châles. Parlait à peine. Chantait à voix très basse en cuisinant des choses qu’elle ne goûtait même pas. Elle regardait patiemment le bébé jeter la nourriture autour de lui. Répondait aux questions d’Anton avec douceur mais sans le regarder vraiment. Le père lui rapportait des livres, dont les couvertures, contrairement aux livres de la chambre d’Anton, ne s’ornaient que de signes. Aussitôt le repas achevé elle quittait la table et rejoignait sa chambre pour lire ce livre, le dernier arrivé, ou terminer le précédent, si épais qu’Anton aurait eu du mal à le soulever d’une seule main.

Anton s’empara d’un livre de la bibliothèque. C’était un livre très mince, d’une dizaine de pages tout au plus, plus petit que les autres livres toujours sensiblement de même taille. Sur la couverture et sur chacune des pages Anton colla une feuille blanche. Il posa le grand E. au centre de la couverture, son bleu rayonna. Mimant les pages d’un autre livre, il disposa les lettres formant de pages en pages, des mots et des phrases. Son roman, sans points ni virgules, s’ouvrait sur cette phrase :

OK gréDau altorniTé va Osti A ni a etel O pia SAD…

La tête d’Anton était comme un ciel plein de lettres filantes. Il travailla la journée entière attrapant au vol les lettres qui tombaient.

Quand il estima son Roman achevé il le glissa sur un rayonnage parmi les autres livres. Il rangea les ciseaux dans le tiroir et sortit dans le jardin. Un étourneau, reposait pattes en l’air sur la neige qui avait gelé.

Nathalie Holt
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Lumière spasmodique du néon. La main droite empoigne le tube blanc. Demi-rotation arrière avant. Un grain de café ponctue le dos de la main au niveau de la première phalange du troisième doigt et roule sous le mouvement. Dans les cling cling de chauffe les particules de gaz s’agitent, la lumière au-dessus du lavabo se stabilise. Le grain brun s’immobilise à son tour. Sous la toile émeri où baillent de petites écailles de peaux mortes, un réseau de câbles secs qui actionnent la machine des doigts. La main reste là un moment. Chaleur au contact. Pouce et index mélangent leurs empreintes à celles d’hier. La poussière humide piège les lignes de l’identité sur le tube de lumière blafarde qui gueule dans la salle de bain. La crasse des ongles ne se dépose pas sur le tube, elle reste accrochée dessous, elle fait corps avec la chair. Les ongles sont tenus courts à coups d’incisives et de canines, la crasse reste là, se blottit plus loin encore pour échapper à la morsure. Sa main droite glisse et se plante à l’exacte hauteur de la gauche, de part et d’autre du visage qui lui fait face. Le haut du corps s’avance. Les fronts se touchent presque. L’œil scrute, cinq vagues successives arrêtées par deux sourcils dociles, disciplinés par un arrachage méthodique à la pince à épiler. Ses empreintes là encore déposées sur les bords mobiles de la pince en métal. L’œil glisse. La lumière frappe en plein l’iris. Première fois qu’elle voit du vert sur le bord extérieur de ses yeux bruns. Personne d’autre n’a vu ça, n’a vu la lumière inonder l’iris et faire naitre en bordure du vert dans les lamelles brunes. Le vert des yeux du père. Jusque-là le père, en périphérie, embusqué, invisible. Le majeur se plante juste en-dessous et tire la paupière inférieure, la peau est souple, fine et roule sous l’action du doigt. L’œil se perd dans le rouge rosé de cette chair humide, en épouse le rebord comme un trait d’eye-liner et s’arrête sur le trou noir, la perforation, l’issue de l’émotion. Elle ne cille pas. L’ongle rongé, endeuillé gratte doucement l’orifice lacrymal, ce puits vers l’intérieur, rien ne sort. Elle ne cille pas. C’est sec, à sec, tari. L’index se pose sur le blanc nervuré de rouge. C’est doux comme la langue sur le voile du palais. L’œil passe à travers. Dans le reflet de l’iris du miroir, son propre reflet. Palais des glaces vertigineux. La paupière se referme, voudrait occulter la vision. Dans l’ombre d’elle-même, l’empreinte rétinienne révèle, négatif du réel, une iris blanche cernée de noir. L’œil n’en finit plus de se cogner à son reflet.

Eva Carpentey
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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 janvier 2021.
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