« prendre » #7 | avec Gilles Clément

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #6 le gros plan comme outil littéraire ;

- nota : les contributions sont à envoyer à l’adresse du site en fichier joint au format .docx, .pages, .odt, merci d’éviter PDF, mises en ligne et réunions visio réservées aux personnes inscrites.

- les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

1 | Le veld. Xorixhas. Namibie.


Le veld, savane arborée d’une maigreur extrême, longe Skeleton Coast où sont venus s’échouer de nombreux marins. Le semi-désert caillouteux est saupoudré de buissons rabougris et d’arbres bas derrière lesquels les girafes ont un mal fou à se camoufler.

En quête de Welwitschia mirabilis nous traversons la forêt pétrifiée de Xorixhas où se développent les jeunes sujets de cette plante mythique. Munies de deux uniques feuilles allongées à croissance continue, que le vent du désert transforme en lanières brunes, les welwitschias, mi-pieuvres mi-serpillières, rampent sur le sol sec du veld.

Là, derrière un lit de grès noir se dresse une formation de roches claires, orientées comme des flammes : unique foyer dans le paysage brûlé ; une île.

Gilles Clément (pour l’exemple !)
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2 | Racines


La rangée de hauts platanes le long des remparts, entre la route qui tranche l’étendue herbue s’étalant le fleuve et un parking vide, se dresse, posée sur l’estrade de leurs grosses racines qui, depuis une centaine d’années, se sont superposées, emmêlées, ont été décapées de la terre, de la dernière peau de leur écorce, arasées, unifiées, sous l’effet du vent, des inondations, des pieds qui les foulent en se tordant un peu, jusqu’à prendre l’aspect d’une dure pierre blanche, presqu’un marbre, boursouflée comme un bas relief, ondulée puissamment comme sous le ciseau d’un sculpteur, et à leur lisière, faisant liaison avec le macadam, de plus jeunes racines, fines et noircies, posent des tresses. Les humains les piétinent, inconfortablement, et se donnent parfois la chance de s’arrêter, regarder, s’émerveiller ; l’arbre lui en jaillit et tend ses branches vers le ciel, son bleu, ses colères.

Le petit ourlet vert des herbes qui reviennent inlassablement entre les façades et les petites dalles blanches du trottoir, s’élève le long d’une maison abandonnée, se mue en plante qui monte à l’assaut de la fenêtre du rez-de-chaussée dont le bandeau laisse tomber, entre les barreaux, de petites branches feuillues qui semblent pousser par miracle et, un peu avant la chaussée, un groupe de fleurs jaunes explose entre des dalles disjointes.

Une pierre et un peu de terre, sous la terrasse portant, face à la plaine, au littoral, à la mer, trois amandiers et deux oliviers dont un, très vieux, tourmenté et beau, se tient presque au bord, avant le mur de soutènement en pierres sèches, brutes, beiges ou ocres, dont la surface irrégulière se frise de légères ombres – une pierre et un peu de terre tombées de ce mur – pierre étrangère, noble, blanche, presque rosée, régulière, portant encore, sur le parement qui devait ne pas être exposé au soleil et à la pluie, des traces de taillants... pourtant ce n’est pas refus – de ces pierres, récupérées sans doute, il y en a quelques autres, bien solidement à leurs places, dans le mur – mais expulsion et au dessus d’un renflement du soutènement, dans le trou ainsi créé, apparaît la courbe d’une grosse racine qui n’en pouvait plus d’être repliée, comprimée.

Brigitte Célérier
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3


Bulbe sac, premières neiges et soleil qui réchauffe, poussée vers lumière pour s’ouvrir lentement, poussée spiralée vers le dehors, à l’extrémité de tige transport de chimie, d’information, de vie, fleur iridescente, renvoie les ultraviolets pour être pollinisée. Du bulbe, réception des éléments de vie en stock depuis des mois, bulbe respire dans la terre fraiche et azotée, pompe selon besoin pendant le sommeil avant l’ascension de la terre à l’air , montée sans obstacle car tout se contourne d’une manière ou d’une autre à chaque monde son appréciation de la dureté ce qui est terre peut être eau et se frayer un chemin jonché de silex ne demande que plus de temps et d’attention, pas de ces attentions délicates mais celles de l’évidence d’atteindre son but, sortir, se nourrir, être reproduit dans l’espace. Pourquoi ? Pour rien. La création de telle forme, de telle couleur pour servir à vivre. Blanc iridescent parce que cela capte les rayons solaires, jaune parce que cela attire les insectes qui, transports aériens, vont plus loin, un blanc déployé n’est-il pas plus efficace qu’un petit point blanc au milieu de vert neutre ? S’il y a plus blanc à côté, plus d’irisation, le bulbe dans son laboratoire sous-solaire fera quelques modifications chimiques pour vivre au-dessus de la terre dans des conditions optimales. Le voyage sera toujours plus facile, c’est une conquête pacifique par une capacité intelligente à se recréer, infuser les luttes passées pour élaborer des chemins plus simples à l’approche du silex.

Grain de sable ou planète d’en bas avec une atmosphère liquide m’arrondit de plus en plus pour rouler dans la masse infinie d’autres univers voisins, composé de plusieurs minéraux et peuplé de micro-organismes, aéroporté ou glissé sur des distances infinies, partout et nul part.

Au bout d’un fil discret, suspendu au milieu d’un cadre-passage, tous yeux capteurs, spatialité élargie et sphérique, de lumières et d’ombres mouvantes, captage par voie filaire pour analyser l’instant, danger ou pas, monter ou descendre, se recentrer. Il y aura fuite ou lutte, se préparer pour les deux situations, mobilité fugitive ou immobilité combative, il n’y a pas à choisir, spontanéité du tout en même temps, dans la conjoncture est la décision.

Romain Bert-Varlez
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4 | Bloc erratique bloqué


Lové dans sa colline d’adoption, il hibernait en silence, échoué dans les plis du sous-sol, caché dans un ventre de mère porteuse en terre. Respiration souterraine du bloc invisible. Jamais il n’aurait pensé que son destin le ferait passer si violemment de l’ombre à la lumière. On ne sait pas ce qu’il s’était dit avant de s’être fourré là. Il avait parcouru les plaines, lui, cette grosse masse, charriée par les flots. On peine à croire que c’est possible, un bloc itinérant, plus de deux cent kilomètres, amas de débris rocheux, qui n’avaient fait plus qu’un, grosse boule de tout. Quand il sera découvert, on le rangera dans la catégorie des blocs erratiques, gros bloc errant, flottant, traversant, coulant, perturbant. Mais il n’est pas encore vu. En arrivant, il avait posé ses valises, reposé sa masse, et s’était alors éteint de fatigue dans le coin de la ville, n’avait plus avancé depuis ce périple, le voyage de sa vie. Après ses montagnes, sa colline, c’est ce qu’il avait trouvé de plus ressemblant, sans doute. Étrange solitude d’un bloc voyageur. Ce jour-là la chantier s’arrêta. Pourtant on y était allé fort avec la barre à mine et les coups de masse. Rien à faire. Barre à mine, masse. Masse, barre à mine. Imperturbable face à ces petites secousses qui ne firent que le réveiller. Non, il n’avait pas eu mal, avec son corps en bloc. Les outils ne sont que de vaniteuses tentatives pour chatouiller le monstre : la main humaine ne gagnera pas si elle s’obstine au tête à tête. Papier caillou ciseau, le caillou gagne souvent, sauf quand on l’enveloppe dans la feuille, mais s’il veut, il la déchire en un rien de temps, la feuille. Si l’on veut faire passer la ficelle, continuer le chantier, il faudra l’envelopper, le ménager, mais pas le casser. Alors la colère du chantier arrêté se mua en dévotion. Il fut le roi de la colline, il dût souffrir de passer si vite de l’ombre à la lumière, sans qu’on lui demande. Accouchement par césarienne, il sortit du ventre de sa mère de terre, tout nu, tout blanc, à la vue de tous, en prise à toutes les rumeurs et même aux métaphores. Bloc erratique métaphore des cœurs de pierre, ce n’est pas très flatteur, pauvre gros caillou, il n’avait rien demandé. Quartzite triasique métamorphique, nom scientifique aux allures poétiques, métaphore métamorphique, fin du repos. Aujourd’hui, il amuse les gônes qui se raclent les doigts et les chaussures pour l’escalader, il supporte sans mot dire, mais il n’en pense pas moins. Il endure en regardant au loin ses montagnes natives, triste exilé, bloc erratique, gros caillou, exposé malgré lui sur la ville. Même le parking porte son nom, on ne lui a pas demandé l’autorisation. Lui, il ne participe pas au va et vient des voitures, il n’est plus qu’un bloc erratique bloqué. Heureusement, parfois, la coccinelle lui tient compagnie, mais c’est une autre histoire.

Marie-Caroline Gallot
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5 | Bloc granit


Bloc granit, éclats de lumière. Le roc dans la lande se prend pour un miroir, un soleil brut, une étoile au bord de l’implosion. Bloc granit érodé par le vent, arêtes de moins en moins saillantes, mais au mitan du jour ces éclairs jaillissant partout dans les bruyères. Bloc granit brûlant des étés sans nuages. Immémoriaux cristaux amalgamés trop chauds pour les mousses et les lichens. Pierre aride. Bloc granit. Bloc granit recouvert de la pellicule de l’eau des pluies étincelantes. Automnes d’or. Bloc granit fendu par le gel des hivers paléolithiques. Reflets de lune ancestraux où dansent les farfadets des tourbières. Bloc granit : l’aigle nocturne y accroche ses serres entre deux envols circulaires. C’est un froissement d’ailes qui, un instant, fait disparaître la pierre dans l’ombre.

Sébastien Bailly
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6


Ciel enneigé entre les branches noires des arbres, suite et suite de grands chandeliers sans bougie.

Lévitation de brume au-petit-dessus du champ. L’oiseau signe son aucune œuvre.

Le désert qui veut se camoufler derrière le chameau, se fait, lui aussi, des dunes comme des bosses.

Les étoiles sans racine, au-dessus des choux grands ouverts du potager.

Milène Tournier
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Les andains de Chambost Allières (haute-Azergue)

C’est un art fugace que celui des andains en pays de montagne. Ils suivent les courbes de niveau et dessinent sur les pentes des installations temporaires. Les faucheuses qui dérangent les mulots et les sauterelles et attirent les milans voraces ont précédé les faneuses. Puis viendront les botteleuses qui entasseront les balles rondes habillées de plastiques vert, bleu, rose ou noir au bout des près.

Les pâturages de Mauritanie (entre Tamchaket et Timbedra)

On ne fait pas les foins en Mauritanie. Le Cram-cram, c’est à la fois le nom vernaculaire de Cenchrus biflorus et de Tribulus terrestris, deux plantes qui produisent des graines qui s’accrochent aux vêtements et percent les pieds. L’une est une graminée bien dressée, l’autre est une rampante aux petites fleurs jaunes. SEBILLOTTE M., GODARD D., 1976 – l’élevage au Sud-est mauritanien : pâturages, situation actuelle, programme de développement. I : Pâturages, climat et production fourragère. FED : 85 p. + cartes 1/200 000. Les pâturages sahéliens ressemblent à bien des égards aux herbes folles qui couvrent les voies et les talus des chemins de fer. Au sahel, elles alimentent les troupeaux, chez nous il faut les maîtriser pour qu’elles ne détruisent pas les rails.

La renouée du Japon des bords de l’Azergues)

La renouée du japon est une belle plante qui chaque année ressort de terre (10 cm par jour) pour produire des taillis de deux mètres. Elle a de la ressource. C’est une pionnière invasive qui colonise les bords de rivière, les talus de chemin de fer et les friches. Elle devient préoccupante. Les moutons d’Ouessant en sont friands. La SNCF s’est engagée à ne plus utiliser le glyphosate en 2021. Il faut des cheminots bergers. La renouée ne fait que peu de graines fertiles, mais se reproduit activement par son rhizome.

La gare de Pisany

Il est des botanistes qui savent analyser les couverts végétaux en déplacement, en chemin de fer ou en voiture. C’est utile pour couvrir des milliers d’hectares. Certaines gares en pleine campagne sont comme des îles au milieu de nulle part. La gare de Pisany en Charente-Maritime est une de ces belles abandonnées. Ouvrage d’un architecte prix de Rome, comme ses cinq sœurs sur la voie Saint-Jean d’Angély-Saujon, plus personne ne sait pourquoi on a construit six palais sur 45 km de voie. Pisany est une gare d’évitement, c’est-à-dire qu’elle possède une voie pour que les trains puissent se doubler sur cette ligne à voie unique. Jusqu’en 2013 le Paris-Royan empruntait cette voie et doublait parfois un TER en gare de Pisany. Maintenant, il n’y a plus de train direct entre Paris et Royan.

Danièle Godard-Livet
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La maison délabrée
Elle se dresse sans toit sur la colline, fenêtres ouvertes, encadrements sans vitres, elle balance son regard sur la ville et la mer, enchevêtrement de pierres sèches et de végétation, libre circulation de toutes les forces des vents, des rayons de soleil et de la lune, de la pluie et plus rarement de la neige, refuge de nids d’oiseaux, de toiles d’araignées, de scarabées et de scorpions, des plantes agrippantes occupent bon nombre d’interstices, des garances voyageuses méditerranéennes aux petites fleurs en étoile grimpent les dernières marches d’escalier, un mur encore solide s’accroche au bord du ravin, des sons sauvages s’en échappent parfois, puis c’est le règne du silence que l’on devine habité.

L’enclos des miroirs
Repère entouré de murs de pierres sèches, siège centenaire d’arbres fruitiers constamment pillés, dévorés, dégustés par des oiseaux friands de cerises, abricots et pêches savoureux, finalement ornés de petits miroirs cerclés de métal bleu ensorcelants, oiseaux attirés fascinés par leur image sitôt éblouis sitôt rejetés vers le ciel salvateur, vanité des arbres parés de mille feux suivie d’une grande tristesse, disparition de leurs joyeux et gourmands visiteurs, désarroi des feuilles narcissiques un temps flattées et privées à la saison sans fruits de leur contemplation, apprentissage de la patience et du retour humble sur soi

Le galet noir et le galet blanc
Galet noir volcanique, parfois traversé d’anciennes brûlures, posé près de tendres herbes, lieu de passage de scarabées et de fourmis, qui le frôlent puis s’en vont, parfois dorment sur lui, leur odeur persiste alors un temps, douceur des rayons de lune sur son flanc, chaleur des rayons de soleil qui le renvoient à ses origines sulfureuses. Galet blanc calcaire, ancêtre de coquillages lorsque la mer était encore là, il regarde le passant indifférent et le fait trébucher pour le questionner sur sa présence

Le vieil olivier et les mélèzes
Tout près des bords de la Méditerranée, le vieil olivier haut de quinze mètres, sombre, au tronc tortueux, à l’écorce gravée de sillons, de crevasses labyrinthiques, y observe la déambulation de minuscules êtres vivants et étranges, il s’accroche, agrippe le mur en pierres qui perd de son équilibre et de son agencement régulier, rêve depuis 2000 ans et observe les passants de tous âges et toutes époques, quelles transes l’ont mis sur le chemin de son équilibre biologique et de sa survie. Plus loin à une centaine de kilomètres vers le nord les mélèzes à flanc de montagne tels des pénitents s’élèvent vers le sommet de la montagne pour y célébrer un rite, des formes entre les arbres, des bruissements, des présences invisibles s’y devinent.

La toile d’araignée derrière la maison
Toile d’araignée, étrange figure, ingénieux travail de patience et de rigueur, construction diabolique et prédatrice. L’épeire près du crépuscule a entamé son œuvre de fils de soie, émerge de son ventre rebondi un fil, elle a jeté un œil pour choisir les points d’attache de sa future toile, elle circule dans tous les sens selon un programme qui échappe à l’observation ; impression même de confusion, pourtant aucun doute ne l’assaille, elle atteindra son objectif réaliser un insolent et efficace réseau de fils maintenu et fixé aux attaches préalablement choisies, exécuté à partir d’un point central, elle pose ses rayons semblables à ceux d’une roue puis reprenant sa position centrale elle s’élance et construit des lignes entre les rayons en spirale en faisant grossir le fil. Attente de la proie.

Huguette Albernhe
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traces

c’est un entrepôt. un espace entre. entre le jardin et la maison. tous trois, des lieux abandonnées. ici, la vie s’est construite sans l’Homme. ici, sont imbriquées feuilles, herbe, métal, terre, sable, et autres résidus. ici, comme si plus rien n’était essentiel que ce bout de métal enfoncé dans la terre, ce début de charpente rongée. effacées les projections de cités idéales, les reconstructions imaginaires. ici, tout est tombé. tout à recommencer. la table à demi-enfoncée dans le sol de terre. la bouteille oubliée remplie d’un liquide qui n’est plus ce qui a désaltéré. il semble que cet amas d’objet forme une archéologie, et accueille notre fragilité. mes pas dans cette île. ses trésors de riens et les histoires qu’on se raconte.

pierre et eau

ce n’est pas le sud. la plage étroite est envahie de galets ronds, clairs, lisses. la mer attend. le spectateur peut emprunter le chemin étroit qui longe la mer. vue surplombante sur l’étendue d’eau calme aujourd’hui. quelques vagues mais ce ne n’est pas encore la tempête. ces pierres font rempart. ces pierres font tableau. elles contiennent tous les dessins, se prêtent à toutes les reconstitutions. de loin c’est une belle image. de près, de tout près, ce sont des maisons. sous les pierres d’autres vies : insectes et plantes. si l’on s’attarde sur cet amas de roches toutes différentes on devine la vie.

Magali Escatafal
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10 | Ici, là


Pointe de Carolles. Ici la falaise prête ses flancs granitiques au vent d’ouest. Sagesse millénaire assoupie sur le sable, courbes érodées de patience, monstre immense qui n’effraie plus personne, masse brune en frontière apaisante. De loin caresser son pelage de bruyères, d’ajoncs, de genêts et de prunelliers, sa beauté native comme l’origine du monde, le petit chant du Lude en arrière, ses grottes secrètes, ses refuges amoureux, ses failles silencieuses, au-delà un continent de sables mouvants, le galop de la marée, l’autre bout du monde.

Plage d’Edenville. Là, sur le sable, une laisse de mer, vrac de varech épais et parfumé abandonné par la dernière marée. Depuis la digue une créature hybride rejetée par la mer retient son souffle, soulève le ventre, dans ses entrailles matières et temps enchevêtrés, encombrement de coquillages, bouts de ficelles, carapaces, os de seiche, fragments de bois flotté grisés de sel, entre ses griffes brunes, pêle-mêle, miettes de plastiques colorés, bris de verres, œufs de raie, broyat de charognes invisibles, filaments luisants de filets de pêche synthétiques, ponte de bulots, laitue effilochée, capsule temporelle d’où s’échappent des puces de mer à la poursuite de leur existence mystérieuse.

Pêcherie des Grands Bras, Jullouville. Elle ne se découvre qu’à marée basse, plantée dans l’estran humide, la pointe de son V immense tournée vers le large, ses deux bras de pierres frangés d’algues grands ouverts vers le rivage appellent maquereaux et crustacés pour les piéger à la porte. Plus haut dans la baie, d’autre pêcheries, comme une installation de sculptures monumentales. Depuis la falaise ce sont des oiseaux géants dans le ciel reflété par le luisant, des oiseaux pétrifiés par une mer impérieuse.

L’estran, Edenville. Aux grandes marées la mer s’éloigne au point de découvrir cette partie de l’estran ridulée de houle. Franchir d’abord un plat pays de sable et de plis, suivre les ruisselets happés par le large — ils sont des fleuves vus du ciels — dans les estuaires jouer les orpailleurs, chasseurs de nacres et autres pépites, approcher les oscillations, à l’or sablonneux se mêle une vase grise, l’écume verdâtre. Ici le sable est plus doux, presque visqueux sur la fermeté des ridules, sous les pieds on croirait des os. Il est dit que là, dessous la grève pâle, se dressait une immense forêt qu’un raz de marée aurait ensevelie, je marcherais alors à la cime de chênes millénaires ?

Caroline Diaz
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9001 Résidence le Signal, 33780 Soulac-sur-Mer, France. 45°30’43.301’’N . 1°7’53.623’’O.

Sur le littoral à quinze mètre de la mer, un mégalithe moderne de béton se scinde dans un décrochement arrière en deux Moaï massifs l’un contre l’autre, un parent et son enfant. Les deux regardent la mer. Le plus massif en largeur représente un bloc percé de quatre-vingt ouvertures qu’il convient d’appeler fenêtres ou baies vitrées, soit vingt baies sur quatre étages. L’enfant compte la moitié d’ouvertures, le même nombre d’étages, en somme dix baies vitrées de large. Le tout repose sur une épaisse couche de macadam qui s’étend loin derrière sur le boulevard du front de mer pour rejoindre à deux pas un angle de la ville, son casino de la Plage, son Musée d’Art et d’Archéologie et son Palais des Congrès. La langue noir sous le mégalithe lèche l’aplomb de sable qui va s’étendre directement sur la plage comme dans un désir fou de mer ; la mère et son enfant mégalithes se dérobent au point de glisser sur le sable à vouloir s’engloutir dans l’eau de mer. Mais les yeux crevés des ouvertures les empêchent de fuir, laissant l’enfant à jamais bétonné dans son complexe de spéculation immobilière. Les assauts de la houle pourtant viennent les chercher. Les habitants autour les détestent parce qu’inertes ils sont prêts à basculer, à vouloir se saisir de leur vie propre, fuyant le parricide du bétonnage du littoral, tirant à eux la couverture de macadam à faire vaciller la ville toute entière. Le blockhaus voisin érodé, enfoncé, retraité, les regarde témoin d’une menace évanouie depuis longtemps, et qui n’a jamais reçu lui l’invitation à s’en aller.

à proximité d’Angoulême

Large espace d’un ancien stade de foot bordé d’un cours d’eau, et suivant le ruisseau un chemin très emprunté par les dix mille pas quotidiens que les professionnels de santé brandissent en guise de pénitence. Le sol est détrempé, et par endroit la boue s’alourdit épaisse. Sous deux saules pleureurs, deux morceaux gris et de loin informes gisent au milieu du chemin un peu à l’abri. Les vents et la pluie ont secoué les branches pour faire tomber ce qui se révèle une sculpture animale souple, débris de quatre plateaux troués de centaines d’alcôves, des galettes en forme de béret solidement collées aux bords mais laissant circuler l’air entre elles. La matière malléable ressemble à du carton. Les cavités hexagonales sont d’une fine régularité, preuve du génie architecte. L’odeur de cire dénuée de miel qui s’en dégage est agréable. Chaque niche miniature a accueilli un oeuf qui a grandi en larve puis en nymphe pour se muer en frelon, redoutable.

à l’est de Casablanca quelque part dans un rayon de 100 km

Ce coin de forêt se distingue comme un territoire vierge, une micronation contournée par un chemin de terre rouge foulé par quelques humains. C’est un petit bois où se déploient plus d’espace et de lumière, et où poussent des arbres plus frêles. Autour des puissants fûts d’eucalyptus explorent à la verticale des cimes qui s’élèvent vers un bleu ensoleillé même l’hiver. Et n’importe quel regard d’homme se porterait sur ces arbres majestueux à déchiffrer les cartes manifestes que les croutes en strates fines et multicolores dessinent sur leur écorce. Mais l’épaisse forêt autour protège le petit bois clair en interdisant tous les bruissements, les envols, les craquements et en laissant flotter dans l’air une légère essence de sève. Au sol, doucement chauffées par le soleil, des pierres gisent toutes différentes et la plupart de grandes tailles. Quelqu’unes font penser à des pas-japonais. Des pierres plates dessus et dessous un arrondi ; elles marquent en creux une terre grise ou noire mais pas rouge. Ces cavités invisibles sous ce champ de pierres abritent des familles de scorpions, par deux ou trois, de couleur jaune translucide ou noir. Par les agencements que la nature dissimule pour protéger la diversité de la vie, ce champ de pierres anonyme éveille des satisfactions secrètes.

Michaël Saludo
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La graine oubliée par un oiseau ou un écureuil a fait germer, au milieu des rails oxydés, un pin. Triple tronc sur coussin doré d’épines, il se dresse sur la ligne de fuite oubliée. Il vit là, bruisse à la tramontane et au mistral, frotte ses rejetons frêles, ses ramilles frémissantes, ondoie d’un houppier en mandorle. L’acier a perdu la bataille. L’arbre s’enracine, affirmant toujours plus sa châtellenie de haute futaie. Il vient venger les traverses sciées, tronçonnées, dégauchies, cerclées d’acier (pour le cas où leur viendrait l’idée de se fendre ou pire, de s’échapper). Sauvage poteau télégraphique, il relaie le signal de sa puissance végétative et discrètement surréaliste.

Non loin, la gousse noire veinée de vert pâle est entaillée d’un coup de lame. Sous le dur tégument noir brille l’or d’une gaine protectrice. L’échancrure n’a pas touché l’âme du câble. Pourtant le coup est fatal. Voir le cœur du câble fendu signe son abandon sur la voie ferrée. Sous le rail, la lente pousse racinaire étend le domaine de l’arbre. Viendra l’heure où la gousse noire décomposée dénudera l’âme en un petit tas pulvérulent, dans l’ombre grandie du pin.

Du ballast monte le parfum de pierre chaude. La voie lestée scintille de minéraux concassés. Ils attendaient le calme entre deux trains pour se tasser, rouler de quelques degrés, frotter entre eux leurs arêtes. Lourde était la charge à supporter quand le convoi passait. Ils se figeaient alors, pétrifiés à l’idée de faillir à leur tâche. Ils s’empilaient au mieux, limitaient les terribles vibrations. Le reste du temps, ils se chauffaient au soleil, s’opposaient aux radicelles invasives. L’un d’eux parfois vagabondait en bas de la plate-forme. Le jeu consistait toujours à s’ajuster ensemble, eux les milliers de polyèdres, pour adopter la plus parfaite immobilité.

Bruno Lecat
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depuis la fenêtre de ma chambre

Vue sur le vieux préfabriqué de l’unité Ambulatoire Depistage Covid. Véhicules blancs, siglés en bleu HAD de Cornouailles, une dizaine de places matérialisées et réservées dans le petit parking à droite du bâtiment. Juste sous la fenêtre la rambarde métallique –- noir affadi et sale – sécurise l’escalier d’une dizaine de marches en béton –- rejoint en dessous le couloir d’accès au centre de rééducation. Chaque contremarche est entièrement recouverte de luxuriants bubons de mousse percés de quelques herbes fines et rases, d’autres encore prêtent au souffle du vent le frisson minutieux d’une dentelle délicate de feuilles arrondies. C’est un vert profond riche et soyeux, une boursouflure de capiton pour chacun des murets végétal. On hésite entre durer ou disparaître au milieu de cette toute patience verte.

SSR neurologie Quimper, salle de rééducation

Au rez-de-chaussée la vaste salle de kinésithérapie : espaliers, plateaux de massage manipulation et étirement, vélos d’exercice, pédaliers pour faire travailler les mains, les bras, couloir de marche encadré de barres parallèles au sommet de leurs tubes rouge-vifs. On imagine une salle de gymnase encombrée d’agrées divers ou bien une arène de gladiateurs où se livreraient d’étranges combats. Tout un côté de la pièce est occupé par un volumineux tapis de marche surélevé en son extrémité, culminant en large plateforme avec un impressionnant cadre métallique et tout un appareillage de cordes et poulies pour hisser les corps rigidifiés hors de leur fauteuil. Sur le tapis immobilisé un engin bas, allongé et amovible, d’une quarantaine de kilos : le gait-trainer. De chaque côté un ensemble de sangles et blocs pour enserrer les pieds. L’homme massif et vêtu de noir vient d’être harnaché et soulevé par un homme et une femme en blanc. Son fauteuil roulant a été reculé à un ou deux pas en arrière. La machine entraîne maintenant les jambes dans un surplace circulaire et suspendu. Les rotations monotones s’accompagnent d’un long râle mécanique et glaçant. On lui dit de laisser tomber sa main semi-valide sur une cordelette reliée à un coupe-circuit si jamais ça ne va pas. Il hoche la tête, acquiesce maintenant derrière le masque bleu. Il domine toute la salle de sa marche martiale et saccadée.

depuis la fenêtre de la salle de kinésithérapie

Petite cour vaguement jardinet (des touffes de vert) encadrée d’une palissade anciennement de tons pastel. Devait servir aux enfants du CAMPS. Au fond une statue étrange : sur une stèle un buste de Laënnec, inventeur du stéthoscope natif de Quimper. Assise devant lui une femme triste en costume breton fige la mélancolie dans les plis rigides et symétriques de sa robe de pierre. Tous deux sont couverts de pluie, maculés de traînées noirâtres et autres coulures d’algues microscopiques et mousse. C’est une sculpture où l’œil s’affadit et se perd.

couloir partie rééducation du SSR Quimper

L’homme maigre avance par à coups en soulevant et poussant le cadre métallique du déambulateur. Parfois le tronc entier est pris de grandes secousses comme s’il se répliquait en déflagrations silencieuses dans l’espace. La chaussure montante du pied droit racle le sol et son vieux carrelage beige sale. Parfois elle reste plus encore à la traîne. Alors Le pied est tiré puis tordu et redressé sur le bout de la chaussure. Il trace maintenant un sillage de pointillés imprécis et désordonnés. Un bateau malmené dans la tempête, gîte et déplace son ancre sur un banc de sable.

couloir partie hospitalisation du SSR Quimper

Le bâtiment est vétuste et vieux. Aucuns travaux n’y sont entrepris car dans deux ou trois ans il est prévu de déménager dans de nouveaux locaux à Concarneau. Le couloir est sombre. Le sol est recouvert d’un revêtement vinyl ocre, taché, rayé, plissé par endroits. Une plaie d’importance a dû apparaître il y a longtemps, juste avant la porte de la douche commune. Un immense pansement de sparadrap gris et usé vient colmater la blessure. Ridé, avec du noir collé au bord comme sur les genoux d’enfants. C’est comme un clin d’œil, un coup de connivence qui dit qu’on est rafistolé à l’unisson.

le panneau de bois

Je n’arrivais pas à dormir, le vent et la pluie cognaient contre les murs et la fenêtre de la chambre vieille. Alors J’ai vu ce souvenir photographique d’un nœud dans le panneau d’une porte et toutes les veines et ridules du bois qui s’approchent collent contournent cet œil aveugle et compact. Le bois autour est peint d’un gris blanc et le nœud où bute une profonde fissure, comme une crevasse, est de couleur miel, je ne sais pas pourquoi. J’ai vu tout ce réseau serré de lignes comme sur une carte les courbes de niveau se resserrent et escortent les mètres autour du rond du sommet. Après j’ai senti quand les doigts sont coincés dans les trous du plancher.

Jacques de Turenne
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liseron

Ça a commencé comme ça. Juste une idée fixe à l’intérieur d’un rhizome un peu caoutchouteux. Une idée fixe ensevelie dans le sol. Attendant son heure. Pas même une idée, non, une volonté en volute plutôt, une persévérance sans commencement ni fin. Sortir de la glaise en se ramifiant, lancer de toute part un désir de lumière, un réseau conquérant, aveugle et conquérant, traçant un chemin obscur à travers les racines multiples. Un étouffement surgissant victorieux de l’emprise étouffante des corps étrangers qui s’opposent à sa croissance. Puis tige jaillissant au ras du sol avec la ténacité des êtres condamnés, tige grandissant à la hâte pour gagner les hauteurs, saisissant tout ce qu’elle peut pour se dresser sans autres force que sa souplesse obtuse, imparable. Un développement inouï gagnant de vitesse tous les concurrents possibles, s’agrippant de toute sa détermination au moindre brin, à la branche la plus fine, sœur siamoise du moindre végétal, l’enserrant de ses volutes assassines, colonisant la moindre plante pour s’en faire l’alliée de son obstination, propulsant son étreinte infatigable de feuilles glabres ou légèrement pubescentes à l’assaut du ciel comme autant de pointes de flèches, éclatant son rire de fleurs au parfum miellé, triomphant de toute sa gloire d’étrangleur en une éclosion d’entonnoir, pétales soudées les unes aux autres pour mieux profiter de la moindre goutte de rosée, attirant les syrphes qui s’en repaissent avec délice. On ne l’aura pas vue croître et c’est bientôt trop tard pour l’éradiquer ou bien on aura cru l’avoir extirpé quand on ne faisait que lui offrir encore plus de chance de s’épanouir. Dans ce combat inégal s’en faire un allié à son tour pour vaincre le puceron dévoreur.

la tour

Dégingandée, elle dévisage le siècle à travers ses parois disparues, laissant voir un escalier inutile vers quel ciel perdu ? Défi de rouille dressé face au temps, elle joue avec les nuages, rameute les herbes folles qui lui font cortège, se dresse sans faire signe, garde encore assez de prestance pour que l’œil s’y attarde, dérangé par tant d’impudeur, intrigué par tant de vain orgueil. Elle vous rejoue le « forget me not » en ritournelle, fière de n’être plus que pour afficher sa déchéance, n’a plus pour elle que sa verticalité stérile, sa creuse frivolité, son regard d’inhumaine. Elle est tout ensemble trace du passé et anticipation du dépouillement final, quand il n’y aura plus rien que de froides bâtisses enfin débarrassées des hommes, dialogue du métal rongé et de la nature patiente, car elle a tout son temps, la nature, elle n’attend rien, elle ne veut rien, n’a pas de plan, ni de « feuille de route », elle attend l’écroulement, dans l’usure du temps et des épreuves.

l’olivier

On aurait dit que le monstre était là depuis toujours, prêt à engloutir. C’était un antre qu’on aurait dit minéral tant il avait subi les étranglements du temps, les plissements de la matière contrainte. Un trou béant de noirceur au milieu d’une écorce, des embrassements de bras herculéens aux prises avec la bête, sa toison de poussière et de feuilles, s’attardant sous les traits inévitables de la torpeur estivale. En fait il était bien là depuis toujours, les enfants seuls le savaient qui y trouvaient cachette à leur jeux de disparition. Il était leur ami à faire peur, leur ventre de bois rugueux pour y cacher ses peines, leur combat de Titans dans leurs cauchemars d’héroïsme. On se demandait s’il était seul ou bien la réunion d’êtres antédiluviens qui s’étaient rencontrés là pour un sabbat de tronc et d’écailles, figés dans la vague de vie et qui avait tordus leurs membres. On s’attendait à tous moments entendre gronder la bouche d’ombre, lançant des avertissements incompris des oreilles humaines. On se demandait bien où était passée la sève qui l’avait ainsi façonné. Pas dans les fruits secs qui rituellement venaient charger les tiges frêles de sa crinière, pas dans les feuilles sèches aux couleurs de poussière, et l’on se prenait à penser qu’une chevelure de racines le retenait à la terre pour y téter la moindre goutte vitale et le retenir encore dans le règne végétal dont il avait perdu le souvenir. Au soir les oiseaux venaient y célébrer la fraîcheur revenue, l’engloutissement du crépuscule, dans des cris stridents d’effroi et de stupeur, rituel sans autre justification que la disparition annoncée de la lumière. Puis il restait là, seul dans l’ombre, veillant, gardien sévère d’un monde qui s’effondre.

Christian Chastan
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15 | Feuilles d’érable


Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) – 30/11/80
Feuilles d’érable flétries au pied de l’arbre en dormance.

Londres (East Dulwich) – 21/10/99
Feuille d’érable qu’emporte le vent dans la nuit d’octobre traverse la rue et se colle à la vitrine d’une boutique de paris néons roses néons jaunes le grésil la fait glisser sur le trottoir entre les tickets froissés les mégots les papiers gras de viande et d’arêtes sucées.

Malmédy (Belgique) – 30/09/12
Feuille d’érable qu’emporte une rafale première feuille libérée de sa branche s’envole tourne sur elle-même entre par une baie vitrée dans le bassin-école où les enfants accrochés à leurs planches roses battent des pieds la chaleur humide l’alourdit elle se pose à la surface de l’eau chlorée qu’agitent les petits nageurs.

Paris (Parc Monceau) – 10/10/19
Feuille d’érable qu’emporte le râteau du jardinier vers un tas de feuilles mortes patiemment constitué où se mêlent le chêne et le bouleau le peuplier et le tremble cône d’ocre et de vert sombre promis à l’incendie.

Chartres (Eure-et-Loir) – 18/08/89
Feuille d’érable enrobe la pierre feuille d’érable bouche le puits feuille d’érable découpée par les ciseaux etc.

Alger (Algérie) – 20/03/62
Feuille d’érable qu’emporte le vent chaud monté de la baie jusqu’au Jardin d’Essai se détache à peine née de sa branche fine et s’envole brûlée par le soleil de printemps vers l’allée d’épineux s’y accroche s’y plante épinglée aussitôt desséchée.

Beny-sur-Mer (Calvados) – 11/10/92
Feuille d’érable qu’emporte la tempête à travers les allées du cimetière canadien se pose sur une stèle blanche et masque le prénom du capitaine Pelletier avant de reprendre son vol vers la falaise vers l’océan.

Sèvres (Hauts-de-Seine) – 29/09/77
Feuille d’érable qu’emporte la main d’un enfant de sept ans vers l’allée basse du parc de St. Cloud l’enfant pose sur un banc en pierre les éléments de la composition à venir feuilles de saule de platane de chêne d’érable rouge ses sœurs qui entament un jeu de ballon le distraient de son rêve d’herbier une bourrasque emporte tout.

Hythe (Kent) – 31/07/10
Feuille d’érable s’échappe des « Collected Stories » de Katherine Mansfield ouvertes pour la première fois depuis onze ans tombe en poussière entre les doigts laissant sur l’index et le pouce une trace rouge inodore.

Guéthary (Pyrénées-Atlantiques) – 30/06/86
Feuilles d’érable négatives sur le mur du fond de la salle du CE1 et dessous le prénom d’un élève de l’année qui s’achève Marc Aline Thomas Carla Abdel Tristan Florence Johanna Marko Marie Amandine Lucas Nadia.

Port-la-Nouvelle (Aude) – 10/12/20
Feuilles d’érable poussées par le vent retenues par le grillage à croisillons qui enceint le parking d’Aldi le vent tourne et les remporte au pied de leur arbre nu entre les canettes froissées les masques usagés les mégots de joints.

Zoutelande (Pays-Bas) – 18/09/11
Feuille d’érable que peint d’après nature une main hésitante sur un broc en terre suivant contours dentelures veinures et saisissant à travers la feuille recueillie l’air fuyant de la saison.

Cormeilles-en-Parisis (Val d’Oise) – 19/09/85
Feuilles d’érable formant tapis bruissant sur l’allée de gravier qui conduit à la mairie couvrent les petits cailloux blancs collent aux semelles s’agglomèrent en couche épaisse odeur de moisi odeur de caramel dans la douceur d’un septembre pluvieux.

Detroit (Michigan) – 30/08/20
Feuilles d’érable d’un automne précoce amoncelées à l’angle de Kercheval et de Lakewood l’autocar passe sans s’arrêter les feuilles se soulèvent se mettent à chanter avant de retomber dans le silence d’un dimanche soir confiné.

Xavier Georgin
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céramique du jardin

Un fauteuil.
Quelques chaises.
Les toiles cirées déchirées sur les tables desservies de l’été ont passé. Quels fruits mangeaient les enfants ?
 Des osselets épars. Un ballon où l’air manque.
 Adossé au mur il attend.
Je le saisis à l’œil nu.
Une fissure enserre sa gorge. À son cou la céramique aura gelé. Qui recollera son talon
enfoncé dans la terre du jardin ?

promenade

Un arbre renversé, un autre suspendu à bout de branches vogue entre ciel et boue. Arcs, obliques : chahut de branchages. Bazar de buches livrées aux mousses. Champ de flaques noircies à l’encre. Un bestiaire de têtes souches réside au lieu que tu as dit, monstruosités glacées gorgées d’eau de pluie. As tu vu la laie décapitée ? Comme une idée rousse un renard fulgure. Qui froisse le chemin ? Au jeu du labyrinthe l’architecture de pierre te surprend, un mur et sa tour tranchent la grâce désordonnée du bois ; trace humaine qui draine des peurs anciennes. Bruissement — l’ouïe seconde l’œil — miracle (ou mirage) de la biche, loin derrière le treillis de feuilles, un battement d’ailes noires l’accompagne.

verroteries d’hiver

Le bras de chêne ruisselle de pampilles. Les feuilles détourées, rousses encore, toutes parées de dentelures translucides ; limbes et nervures saupoudrées de givre. Une toile d’araignée a gelé, l’épure opaline s’enlumine entre les tiges du noisetier. Des gravats de neige heurtent encore la terre du chemin. Ton pas glisse aux flaques de gel.

écume

Remous de vagues descendantes — mains batteuses des lavandières ou lèvres d’épileptique ? La grande lessive n’est pas toujours d’or. Dépôt blanchâtre. Lie de mer qui se divise sur le sable vernis. Fétus que le vent propulse comme des autos de foire miniatures sans attaches électriques. Des petons nus les pourchassent. Une main menue recueille une balle de cette manne fugitive qui se teinte de ciel et se désagrège entre les doigts. La pipe d’écume est un rêve.

Nathalie Holt
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Bordure toxique de vieux chêne. Une longue allée bordée de traverses imprégnées de créosote et de goudrons de houille. Déchets dangereux, emplis de substances cancérogènes, volés, convoités, passés des chantiers de chemins de fer au jardin particulier. Tout en bas, au pied du mur, le bruit de feuilles sèches écrasées par un fossile vivant : Testudo hermanni ne se sent pas menacée, elle longe la bordure toxique où parfois Dédalus, un humain, place un fruit à son intention. Un abricot, hier. Une tomate, aujourd’hui. Un bout de pomme sans doute, demain. Souvent cet humain lui parle comme il parle aux pierres, aux plantes, aux oiseaux, au vent, à la pluie, aux nuages. Ce n’est pas le pire des humains. Testudo hermanni le regarde même depuis quelques temps, sans émotion, mais avec une certaine inclination. Surtout depuis que ce Dédalus tient dans sa main une douce pierre verte, présent de sa bien-aimée, un quartz, une aventurine verte à pluie d’argent à qui il parle avec tendresse. Testudo hermanni entend l’émotion, le désir, l’amour que ces mots du langage humain caressent. Mais cet humain, aussi fragile soit-il, est comme tous les siens : il ne sait rien et ne peut rien comprendre. Il ignorera toujours l’absurdité de ses dichotomies. Il s’acharnera toujours à éventrer la terre. Bruit de feuilles sèches écrasées. Le fossile vivant poursuit sa route. Testudo hermanni évite les mousses vertes et humides qui s’épanouissent sur le chêne créosoté. La tortue ne regrette rien de son très vieux choix. Elle l’avait imposé à tous les non-humains dans un temps dont elle n’avait même plus la mémoire. C’était au moment, se souvient-elle seulement, où Sapiens avait commencé a avoir une taille plus petite que les Homo qui l’avaient précédé. La tortue avait alors compris qu’il fallait cessé d’adresser la parole aux humains. En silence depuis, elle continuait à supporter l’univers sur son dos.

Ugo Pandolfi
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l’arbre entrelacé de lianes

Un arbre très fin, qui ressemblent à une arche, dans la clairière. Elle ouvre une porte imaginaire, vers un ailleurs de la forêt, lieu du songe ? de la traversée ? Autour de lui, s’est emmêlé un autre arbuste dit « parasite », mais cela renforce l’idée d’une porte et le lieu semble avoir oublié sur quoi elle pourrait ouvrir. Elle flotte suspendue entre les temps, œuvre du vent et des autres présences autours : les arbres, ses comparses. Elle est une invitation à continuer le voyage, où que l’on soit, c’est un monument à emporter dans ses rêves, une petite machine fragile à capturer la lumière. Mi sculpture, mi architecture ; gardien d’un temple, traçant un espace de culte ou de fête dont il serait le flambeau, la lumière dans la nuit. Ou bien alors l’arcade sourcilière d’un Dieu abandonné. Voyageur et arrête-toi devant ces torsades gothiques et dont l’unique gargouille est un hibou. Il pourrait aussi être instrument de musique : son des feuilles, de la vie dans les sous-bois...au-dessus de sa tête des mètres de cimes surplombant tellement vivantes qu’on dirait qu’elles vous regardent, vous observent....

apparitions

Des oiseaux migrateurs : vols de milliers de migrateurs, petits ils passent à toutes vitesse au-dessus de toits, plusieurs fois, au 3ème passage, ils se déploient en 2 structures pour dépasser le bâtiment. Quelle structure ? Réceptifs au moindre mouvement passant comme répondant à un signe mystérieux.

érosions et constructions

Chemins des moutons, une route juste avant bergerie. Le troupeau a pris possession du lieu.la prairie est vide, maison sait qu’ils sont là. On marche mais on les attend. Quels sont les signes qui disent : ici le troupeau est chez lui, d’un coup le chien arrive le Patou. Il n’y a rien d’autre. Un quelques minutes ils remontent le sentier, le chien fait demi-tour, organisation ancestrale, le savoir des bêtes celui des hommes. Tellement liés que les signes ont disparus.

filets de pêcheurs et bouées

Des tas de filets entassés sur une panne dans un port du Sud, des filets rouille, la panne est rouillée aussi, des filets de pêche abandonnés depuis longtemps, ils ont pris le paysage, ils sont presque solidifiés par le sel marin, et ne bougent presque plus même par grand vent. Le soir, les haubans frappent contre les mâts, la nuit, ce petit monticule étrange, comme une petite montagne, dessine des ombres des restes de collines, sur ce paysage, désolé et froid.

Isabelle de Montfort
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des lignes

Dans une prairie qui dévale jusqu’à la rivière, un arbre n’a pas dû résister aux vents forts de la région. Il est allongé dans l’herbe, appuyé sur quelques branches robustes. Un arbre horizontal. Dans un paysage de verticalités affirmées par des troncs blancs, glabres, aux verrues résineuses noires et par le dessin de longs chattons délicats balancés dans la brise. Quelques racines sont encore branchées à la terre que la mousse protège.
Il vit.

métamorphose

Le temps n’est pas encore. Seulement la vie. Sa complexité. Ses avancées. Au fond de l’océan de minuscules cristaux s’agglutinent au gré des mouvements de l’eau. Le temps. Du temps. Beaucoup de temps. Le temps ne se compte plus. Sur les berges d’un fleuve, des rognons de silex s’abandonnent au hasard, à la géométrie de points de constellations mobiles qui se déclinent à l’infini.

performance — pour une lignée

Une araignée de la famille des Eresidae , mère de nombreux rejetons, se livre en pâture à la naissance de ses petits. Les nouveau-nés lui injectent alors des enzymes dissolvantes. Ses organes internes se liquéfient et tournent à la mélasse. Ils peuvent désormais se repaître des fluides.

Claudine Dozoul
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Le vivant et l’humain (des jardins)

C’est à la morte saison qu’il faut visiter les jardins pour y voir les traces de l’humain, plus tard la généreuse nature, le vivant, recouvrira tout.

Le jardin collectif de Chazay d’azergues (route de Marcilly)

À Chazay, c’est le dentiste qui prête (loue) aux jardiniers son terrain inondable entre la route et la rivière. De l’autre côté de la route, coule un bief, maintenu en état depuis des décennies, qui alimentait autrefois des moulins sur lequel on a branché les conduites qui viennent jusqu’aux points d’eau des potagers. En hiver, les seules touches de couleur viennent des objets de récupération : tuyau d’arrosage jaune et son enrouleur rouge, gaine électrique annelée orange, broc à eau en métal émaillé bleu, veste de chantier bleue aussi à bandes réfléchissantes, fils électriques jaune, vert, rouge, bleu, mais aussi marron, noir, violet en plus petit nombre. Parfois une barrière peinte, en bleu encore. Tout le reste est couleur de terre ou de ciel d’hiver voilé : les bouteilles plastiques coupées en deux qui protègent le haut de piquets, les bâches plastiques transparentes qui forment des serres artisanales ou les bâches opaques qui servent à lutter contre les mauvaises herbes, les vieilles bobines de câble électrique qui pourraient devenir table d’appoint ou serviront de bois à brûler comme les cagettes de légumes et de fruits s’il n’y a rien à rapporter du jardin, pots de fleurs de toute taille et toute forme qui servent aux semis. Tout est récupéré, tout peut servir. Certaines parcelles sont en friche, propriétaire fatigué ou mort. Lui, il vient tous les matins ; les choux qu’il sème, sa semence vient du Portugal. Ceux de l’année dernière mesurent plus d’un mètre, sa fierté. Bien sûr qu’ils passent l’hiver, c’est avec les feuilles qu’on fait la soupe du soir de Noël. On piégeait le ragondin autrefois et on alignait les cranes aux incisives démesurées en une belle frise clouée sur une poutre de la cabane ; c’est interdit maintenant, on s’en protège avec des barrières enterrées ou bien on ne dit rien. Il y a aussi ces miroirs, l’un cloué à un tronc reflète l’eau de la rivière, l’autre à la porte de la cabane les murs de la cité de Chazay d’Azergues qui étaient défendue par trois enceintes entre le XIIe et le XIIIe siècle.

Les jardins ouvriers de St Florent-sur-Cher (chemin de l’abattoir)

Les jardins ouvriers jouxtent les locaux de l’usine SNWM qui en est propriétaire, à la sortie de la ville. Les barrières, les portes, les chaînes et les cadenas protègent les parcelles ; les fûts, cuves, bacs et citernes récupèrent l’eau de pluie. Sommiers métalliques, plaques de tôle ondulée, treillis de jardins, grillages de toutes mailles et de toute couleur, parfois doublés d’autres grillages, de chantier en plastique renforcé orange ou vert servent à enclore.Les ronces poussées sur le grillage complètent parfois le rempart . Tous récupérés, portes pleines ou vitrées, volets, cadres de fenêtre, pour fermer les points d’accès. Un homme bêche une parcelle enherbée, il agrandit. Sa mobylette est garée contre sa cabane en tôle. Un autre a couvert l’ensemble de son domaine de bâches transparentes, supportées par des piquets. Il a aussi son puits qu’il a creusé, là-bas derrière les cannes de bambou. Il faut aimer la friche, la jachère pour percevoir le charme du lieu, une promesse de production qui améliorera des revenus trop bas.

Les jardins communaux d’Écully (chemin du moulin Caron)

Il y a des règles, une association de gestion, un président. La taille et la forme des parcelles sont normalisées et tous les chalets sont identiques. Le nouveau modèle a des parois rouges, des encadrements de fenêtres blancs et un toit de plaque bitumineuse ondulée enduite d’un vert sombre. Un petit air propret et suédois. Chaque parcelle dispose d’un cheminement bétonné et d’un point d’eau. Les cuves de récupération d’eau des toits viennent en plus et sont d’un beau vert sapin, comme les poteaux, les séparations très basses entre parcelles et les portillons d’accès. Pas de serre improvisée, juste des tunnels et des châssis bétonnés recouverts de vitrage cerclé de métal peint en vert. Les méthodes de culture sont à la page, grelinette et paillage. Il y a une liste d’attente pour les parcelles et tout locataire qui laisse en friche sa parcelle se la voit retirée. C’est un dimanche de printemps ensoleillé, les forsythias sont en fleurs et les pêchers aussi. Beaucoup de jardiniers sont au travail, en couple souvent : plantation des salades de printemps. On travaille au cordeau, on transporte à la brouette. L’épouvantail a une tête de poupée blonde et une jolie jupe bouffante.

Danièle Godard-Livet (2)
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21 | Lutte inégale


Un petit bout de lierre tombé au pied d’un tas de pierre, d’un mur, d’une ruine. Trois feuilles en forme de cœur aux veines blanches dessinées en toile d’araignée, d’un vert brillant de santé, éclatant de sève. Une tige raide qui s’enfonce rapidement dans la terre noire. De petites racines tentacules voraces colonisent le sol, multiplient la plante. Le lierre s’installe dans la place, grandit, s’épaissit, grimpe. S’étend. Etouffe les pierres entassées ou enliées. S’y attache solidement avec ses crampons puissants. Les envahit, les enlace, les recouvre. Le tas de pierres devient coussin épais verdâtre, le mur se change en glauque rideau opaque, la ruine s’écroule sous l’étreinte puissante, opiniâtre. Le lierre règne sur les lieux en vainqueur.

La pluie tombe depuis des jours, le ciel est bas, l’air humide, la terre engorgée des flots ininterrompus. Les cascades se réveillent, grossissent, creusent de nouvelles failles. Les ruisseaux traversant les champs se remplissent, débordent, s’étendent sur le paysage, prés et sentiers engloutis dans ces eaux turbulentes. La pluie tombe sur la montagne, meurtrit la neige blanche qui grisaille, qui fond sous les trombes puissantes, toute cette eau nouvelle en excès dégouline, ruisselle, dévale les pentes créant des déchirures dans le sol déboussolé, des ornières, des trous, des mouvements de terrains. Arrivé dans la vallée, tout ce flot cherche son chemin, se dirige vers la rivière qui déborde petit à petit, puis soudainement sort de son lit, inonde les plages de sable, les rives herbues, les sentiers, puis les routes et les champs. Le courant accélère, tourbillonne, les vagues cognent contre les falaises, couronnées d’écume blanche, l’eau devient glauque, grise, terreuse, emportant avec force des bouts de terre, charriant avec elle des branches tordues, des feuilles enchevêtrées, des déchets de paille et de plastique, créant des embouteillages et des barrages coincés contre les arches du pont ancien, les piliers submergés par la puissance des vagues, et l’eau qui monte toujours, encore, sans adversaire, sans combattant, elle gagne des villages, s’insinue dans les maisons léchant les sols et les escaliers, elle envahit sans hésiter, mécanique rodée, aucune défense sauf la fuite, l’attente, la patience. Et la nature déchaînée transforme les paysages, crée de nouvelles anses, des îlots, des plages de pierres et de sable, creuse les falaises, les montagnes et laisse sa marque dans l’histoire.

Dans le grand Sud, dans un pays de soleil et de désert, les dunes s’étendent à l’infini. Des vagues de sable, creux et bosses, des sentiers invisibles. Les creux abritent des touffes d’herbes sèches, reflétant les rayons du soleil, bouquets éventails ondulant dans le vent. Parfois des plantes vertes comme des chardons. Puis les branches sèches des euphorbes, décolorées par le soleil, squelettes blancs ivoire, qui se tendent vers le ciel, mains osseuses en prière. Traces sinueuses dans le sable chaud, serpents scorpions lézards. Sur les pentes s’accrochent des acacias tourmentés, acariâtres, épineux, silhouettes noires, effilées, aux feuilles maigres, à l’ombrage pourtant bienfaisant, décorés parfois de fleurs jaune soleil, petites billes duveteuses de mimosa. Un sirli s’y pose, chante, s’envole. C’est une terre aride, minérale, sable doré ou gris, jaune soufre ou blanc éclatant, cuivré, rose ou noir anthracite, une terre qui se fond dans l’horizon, paysage de courbes, de crêtes, de vagues, d’infini, d’immobilité. Et pourtant les grains de sable bougent, avancent dans une entité fusionnelle, les dunes marchent, conquièrent l’espace, une armée de grains de sable, cohésion dans la diversité, les dunes avancent pas à pas, chantent avec le vent d’un son de bourdon, envahissent les lieux qui précèdent, bousculent en douceur, et avec une force constante surnaturelle, avalent l’espace, bâtisseurs d’un nouvel univers.

Monika Espinasse
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Disparitions

L’orage a piégé les pollens dans les flaques de la cour des garages. Celles-ci s’asséchant, la poudre se réfugie sur les bords des creux de ce terrain mal asphalté, comme des dépôts de sel jaunâtre dessinant une topographie dérisoire. Le sol gris a tout bu, les trous sont couronnés, infusément calmés par le tilleul doré.

Atterrissages

Le garde-corps plein est d’une laideur sans nom, sauf béton, et il s’en moque. Il est surtout là pour garder sur la route les voitures qui transportent les corps au cas où elles auraient gravement perdu leur trajectoire et menaceraient de tomber dans l’eau de la Dérivation. C’est ce quai et ce long mur-agglomérat grossier, armé, attaqué et rendu friable par l’acidité de leurs fientes que les mouettes rieuses ont choisi comme dortoir à la tombée de la nuit, indifférentes à nos critères esthétiques, pas à notre sens pratique. Elles sont bien cent cinquante, alignées en parallèles, face au vent. La première est décalée d’une vingtaine de mètres, isolée, éclaireuse ou bannie ?

Lignes de faille

L’appui de fenêtre en marbre clair, ayant accepté d’être poli, dévoile ses schismographies, ses possibilités de futures fractures. En attendant il supporte une orchidée en fleurs, aux pétales blancs innervés rose-mauve. Mais s’il y avait des nerfs il y aurait un cerveau, où le situer ? Leur intelligence est ailleurs, peut-être dans cette soif de lumière qui leur fait nous tourner le dos.

Jean-Marie Graas
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petit caillou blanc

Il entend bien qu’elle pleure, mais ne comprend pas. Enlevé aux autres il vient de rester un quart d’heure au chaud dans une douceur moite. Plouf, il tombe et se retrouve dans un ailleurs qu’il ne connaît pas. De nouveau il est happé, transporté dans l’obscurité un temps infini. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il est bousculé meurtri, par d’autres plus gros que lui ou pas de la même couleur ou complètement différents des formes mouvantes et tièdes traînant sur lui sans vergogne. Cette fois, ça bouge trop ça peluche ça sent le tiède. Il est maintenant de nouveau au creux de ce que l’on sait, nous, être une main de petite-fille au bord de la rivière. A peine a-t-il retrouvé la douceur de la peau, il est projeté et tombe avec rudesse dans un froid sidérant qui glisse sur lui l’entoure l’enveloppe le dérange avec douceur. Il s’arrête sur du doux habitué qu’il est à la terre aux orties, aux autres cailloux et reste là, tranquille bercé et lissé éternellement.

glycine mémorielle

Plantée toute petite, elle a grimpé très vite le long de la descente de gouttière, une force énorme la pousse à s’entortiller à la balustrade à tordre ses barreaux et à courir jusqu’à l’angle de la maison, une maison toute simple au bout du village. La glycine s’étend et répand une odeur enveloppante, elle a une telle obstination à vivre. En elle, une connaissance millénaire la pousse un peu plus loin chaque année. Mais un jour, au tout début de sa floraison, le nouveau propriétaire avec sa tronçonneuse a déglingué la glycine, complètement. Elle est là dans ma tête, restée vivante sans jamais s’éloigner et me laisser en paix. En rêve elle continue, un vent du nord a déposé une graine là-bas un peu plus loin, en bas du pont.

l’île Derborance

Entre le vieux Lille et les immenses immeubles de verre et de métal, dans le parc Matisse, une installation conçue par Gilles Clément, une montagne de gravats crée avec les restes de la voie ferrée et du tramway cernée par des parois rocheuses. Vue d’en bas, c’est une falaise rigide de sept mètres de haut, aucune porte escalier ou passerelle, impossible d’y monter. Tout en haut, sur deux mille cinq cent mètres carrés, sur une zone délaissée volontairement par l’homme, pousse ce qui veut en toute liberté. Seuls au début ont été plantés des feuillus de l’hémisphère nord. Tout là-haut, partie de presque rien une forêt s’installe, prend ses aises, elle ne craint rien et tranquille sème ses graines, les arbres ont grandi, font des petits et savent prendre soin d’eux. Au fil des années les frondaisons s’étendent et s’accordent pour laisser des puits de lumière, au sol. Pas trop de lumière non plus par endroits, l’ombre de la canopée est nécessaire pour un sous-bois riche. Les quelques arbres du départ vont devenir une forêt primaire, au sol des mousses, lichens, champignons herbes et fougères sortent des vieilles souches pourries, des suintements humides. Des fleurs classées sur la liste des espèces menacées surgissent toutes seules. La forêt a fabriqué toute seule, patiemment, son œuvre, une forêt idéale, un arrière-pays imaginaire.

Simone Wambeke
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1

Les galets de la plage du Havre n’ont pas la distinction des galets d’Etretat. Ils ne roulent pas au gré des vagues dans un vrombissement mélodieux, ils ne sont pas délicatement taillés en rondeurs régulières. Disgracieux, difformes, bosselés, creusés et parfois même troués, les galets du Havre sont lourds et grossiers. Il faut du courage aux baigneurs pour traverser cette bande rugueuse et impropre à la marche qui mène à une eau à la transparence douteuse et à la température avare. Les chevilles se tordent, les pieds nus se meurtrissent sur les pierres instables et traîtres qui se dérobent sous chaque pas. Ils imposent aux baigneurs une étrange démarche, bras élevés à l’horizontal cherchant l’équilibre, battant l’air, jambes arquées, orteils recroquevillés. Une danse maladroite et désarticulée qui les mène au bord de la chute. Souvent ils se rattrapent in extrémis d’un moulinet de bras, d’un pas brusque qui leur tire un gémissement, mais il n’est pas rare à l’endroit ou la pente se fait plus abrupte de les voir tomber à quatre pattes, renoncer à toute fierté et parcourir comme des singes les derniers mètres qui conduisent à leur serviette étendue sur laquelle ils s’allongent pour se sécher, se relevant immanquablement pour extraire de sous l’éponge quelques galets aux saillies inconvenantes qui leur rentre dans les fesses et le dos sans ménagement. Sur l’estran, tout occupés à leur sarabande malhabile, ils n’ont pas remarqué les joyaux glissés entre les galets. Ils appartiennent aux promeneurs bien chaussés qui trouvent l’eau trop fraiche à leur peau. C’est lorsque la mer vient de se retirer que l’éclat de ces émeraudes est le plus remarquable. Ce ne sont pourtant que des migrants. Echoués. Fracassés. Pendant des années, les camions de chantier ont déversé leurs gravats au Cap de la Hève. Levant leur benne ouvrant leur cul pour chier leurs déchets au bord de la falaise. Une chute de près de cent mètres. Une merde bien solide dévalant dans un grand vacarme l’à pic pour se fracasser sur la grève. Avec la mer et ses vagues pour chasse d’eau. Charriés par les courants, les déchets partaient à la dérive au fond des eaux. Le voyage lavait, concassait, arrondissait, polissait. Et le verre, matériau fragile et cassable se voyait réduit à l’état de pépites, mélangé au tout-venant. C’est ce genre d’émeraudes ouvrières que les ramasseurs cherchent entre les galets. Brillantes, d’un éclat luisant, aux arêtes si polies qu’elles n’entaillent plus rien, elles attirent les regards comme des joyaux. On pourrait les monter en boucles d’oreilles ou en pendentif, mais à peine sont-elles glissées dans une poche et séchées qu’elles prennent la vilaine teinte grise d’un ciel de Novembre. La poésie d’une promenade oubliée, elles retournent d’où elles venaient. A la poubelle.

2

Le vent. Insaisissable. Invisible. Le vent souffle, échevèle les permanentes, emporte les tuiles mal jointées. Sans jamais se montrer. On ne peut que le sentir, vaciller sous sa pression. Parfois, il prend forme, il s’élance dans une chorégraphie subtile dans le plus humble et le pauvre des habits, au coin d’une rue, entre des murs sales, dans un renfoncement ou la nuit, les types bourrés s’arrêtent pour pisser leurs pintes. Un sac de plastique blanc comme on en trouvait par piles au bout des tapis roulants des caisses de supermarché, condamnés au pire, à finir dans l’estomac d’un poisson, au mieux dans une usine de recyclage. Une pauvre vie. Ce sac-là avait été jeté et abandonné le long d’un trottoir, au coin d’une rue dans un renfoncement de murs sales. Un décor de misère. Une rafale s’engouffre dans la gueule béante du sac dans un crissement de plastique. Le sac frémit, décolle, suspend son vol à quelques dizaines de centimètres du bitume. Une nouvelle rafale le cueille, projette le sac gonflé comme un ballon de baudruche à plus d’un mètre du sol. Le ballet a commencé, le voici qui déploie toute sa légèreté. Le vent tourbillonnant l’attaque de toute part. Le sac virevolte à droite à gauche. Embardée vers le ciel gris. Le sac vrombit, ses sursauts évoquent le vol d’une mouche derrière une vitre, aléatoire et insensé. Il cherche à s’échapper. Inflexible, le vent le retient, le pousse dans un élan. Le sac fait des pirouettes et des vrilles comme un plongeur de haut vol, tantôt montant, tantôt glissant. Ses anses sont comme des mains tendues dans une supplique sans cesse repoussée. Le sac trace des lignes, dessine des courbes, des angles improbables fait de brusques revirements, monte en flèche et redescend tourbillonnant comme une feuille de platane. Le sac sculpte le vent. Le sac est le vent. Habité, possédé. Le sac s’enivre de sa soudaine autonomie kinesthésique. Le sac danse, animé d’une vie propre, déploie de soudaines envolées rythmées de suspensions, tantôt fendant l’espace, tantôt frétillant, se trémoussant dans sa jupe blanche puis flottant comme un cygne mourant. Tension – relâchement. Aucune musique ne l’accompagne si ce n’est celle produite par ses propres frémissements. Dans ma tête, j’entends les notes du Boléro de Ravel, mais ça pourrait tout aussi bien être un morceau de Phillip Glass ou des Rolling Stones. Je joue pour moi. Spectateur solitaire et ravi.

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Voir le monde à l’envers. Inverser le regard. Renverser le sens du monde et le percevoir autrement. Se défaire du sens premier des choses : un immeuble, une voiture, un lampadaire, un passant. Ne regarder que les formes et les couleurs, les lignes et les courbes, les volumes et les creux. Ne pas se laisser gagner par ce cerveau qui veut tout comprendre, qui n’a qu’une idée, remettre le monde à l’endroit. Il suffit pour cela d’une simple prise de vue, une photographie qu’on retournerait, ou un reflet sur un parvis trempé. On pourrait même retourner le reflet. Ça remettrait tout à l’endroit, mais transformé, vacillant et imprécis. Ça donnerait des cubes suspendus, avec l’eau qui tremperait dans le ciel et des étoiles de gravier, des horizontales sinueuses et des verticales ondulantes. Ce serait une image presque abstraite, presque parce que le cerveau, même dans la plus abstraite des peintures recherche une forme auquel il peut s’accrocher. On perdrait en réalité pour gagner en poésie. Poésie en gagner pour réalité en perdrait on. Accrocher s peut il auquel forme une recherche peintures des abstraite plus la dans même, cerveau le que parce presque, abstraite presque image une serait ce. Ondulantes verticales des et sinueuses horizontales des, gravier de étoiles des et ciel le dans tremperait qui eau l avec, suspendus cubes des donnerait ça. Imprécis et vacillant, transformé mais, endroit l à tout remettrait ça. Reflet le retourner même pourrait on. Trempé parvis un sur reflet un ou, retournerait on qu photographie une, vue de prise simple une d cela pour suffit il. Endroit l à monde le remettre ? idée une qu a n qui, comprendre tout veut qui cerveau ce par gagner laisser se pas ne. Creux les et volumes les, courbes les et lignes les, couleurs les et formes les que regarder ne. Passant un, lampadaire un, voiture une, immeuble un : choses des premier sens du défaire se. Autrement percevoir le et monde du sens le renverser. Regard le inverser. Envers l à monde le voir.

Christophe Ly
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C’est une clairière en marge de l’urbanité. Un sentier la frôle sans la voir. Des jardins ouvriers l’entourent. Des petits immeubles, des PME, des artisans BTP s’émiettent dans la zone. Une amicale bouliste chante le dimanche. À 500 m une autoroute passe. À l’abri, il y a dans la clairière une suspension qui s’étire, donne de la lumière à la lumière, de la teinte aux couleurs. Le lieu est pesant des proximités humaines. Des tas de gravats. De vieux pneus. Des bris de verre. Ici se rassemblent des jeunes, ils s’imaginent partir à la conquête de la Bastille, ils y font brûler matelas et mobylettes. Des hommes louches s’y donnent rendez-vous la nuit, y faisant des feux comme aux temps de la préhistoire, pour cuire leur viande barbare, laissant des emballages de boucheries industrielles épars dans les ronces à leur proximité. Puis ils s’en vont. Ici, le temps ne dépose pas de poussière : il dépose de la brillance. D’abord, toute chose arrivante, vile ou noble, devient humide. Puis elle devient brute. Puis elle s’allonge, se morcelle. Et un nouveau ciel de trèfles et d’orties prend au-dessus d’elle. Et la clairière se blottit dans la dentelle faite des feuilles des arbres, qui cache la pudeur et la retenue qui l’emplit.

La perspective pourrait être belle, mais il est là. Il se gonfle les joues, placé sur un pieu en hauteur, insultant toute beauté de sa rondeur rouge, étalant autour de lui sa candeur stupide. Il aurait pu se faire une bouche de la barre blanche qu’il montre en plein centre, même pas, il n’ose aller au bout de ses intentions. Il est là, gâchant une avenue d’immeubles. L’art peut-il être de mauvais goût ? Si l’on répond oui, il en serait le meilleur exemple, et le revendiquerait avec fierté. Il aurait pu être marron et gris, puisqu’il n’est qu’une convention socio-culturelle. Il aurait pu être rectangulaire comme tout le monde en ville, mais non : il est rond, et rouge et blanc. Il en a presque une personnalité. Il en exagère son rôle de signal. Il se trouve drôle. Il a envie d’en pouffer. Et il n’est pas seul : un de ses copains, un jumeau strictement identique, se tient de l’autre côté de la voie. Et d’autres, encore, plantés à un carrefour ou accrochés à un mur. Ils se connaissent tous. Et, la nuit, ils se gonflent encore, tellement ils sont terribles.

Un bouquet de fleurs, jaunies et séchées, plus proches de la poussière que de l’herbier. Plus bas, une petite statue d’ange, renversée. C’est posé en plein vent, le don d’un modeste hommage, sur un poteau pas prévu pour ça, là pour porter des appareillages électromagnétiques. D’autres poteaux, aux fonctions identiques, l’entourent, par exemple, un avec un téléphone d’alerte, qui a sans doute été utilisé, le jour fatal. Tout à côté, le ballast et des rails : une voie de chemin de fer passe là. Presque à toucher, le contrepoids d’une barrière automatique : c’est un passage à niveau. Et retentit la sonnerie qui annonce l’arrivée d’un train. Le feu rouge se met à clignoter, les barrières s’abaissent, les voitures s’arrêtent et attendent le train. Un peu de temps. Voilà qu’un homme à pied, sans faire attention, s’engage sur la voie. Le train arrive, le percute, il est mort. Voilà pourquoi je suis là. Pour le souvenir de cet homme, quelqu’un m’a déposé en pleurant. Je fixe un temps. Oh ! Je peux jaunir, n’empêche : ange et fleurs, je reste cet homme qui avance son pied juste quand les mécanismes animés proches de moi sonnent.

Et si je me faisais un peu de pub ?… la clairière m’a accompagné de nombreuses vidéos, par exemple « quitter un espace » (espace qui est donc cette clairière).

Il est possible d’aller constater ici le « modeste hommage ». Mais attention quand la sonnerie retentit :-)

Ista Pouss
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bêtes

parfois plumes ou parfois poils, partagent la vitesse et la vivacité, mais connaissent aussi l’immobilité parfaite qui dissimule, cache dans l’herbe, confond dans les branches ou le fond zébré de la forêt, s’effacent dans les nuances d’aquarelle du bord d’un lac. en famille, en troupe, rassemblée la masse devient chimère, monstre aux mille becs, forme large ventre à ventre, amas de barbes dures armées de défenses, boule de laine museaux dans creux d’épaules. un trou, un nid, un creux, cache la bête, lui offre un abri à l’odeur forte et familière, mimétisme, palette d’un peintre discret. le silence est de mise, parfois un cri déchire le vide.

bêtes la nuit

durant les nuits de lune pleine, la large lumière dans le noir et le froid mordant des obscurités neigeuses, dans les reflets quasiment métalliques, en harde, en groupe ou solitaires, les bêtes à travers les haies, sortent des halliers, se croisent et se surprennent, arrachent des écorces puis tournent la tête vers une flaque de lumière encore plus bleue, leurs yeux phosphorescents effrayent la nuit

lièvre

rapide, la peur lui emplie le ventre, détend ses pattes de derrière, larges appuis dans une course inégale, le cœur s’affole de se savoir à découvert, multiplie les alertes, décuple la vitesse, les yeux myopes aident à peine dans la recherche d’un abri, un écho dans les oreilles localise mieux le lieu secourable où calmer la fatigue avant de sortir à nouveau. l’appel de la nuit pour quelques restes de feuilles trop dures, l’odeur d’une baie rouge gelée, le goût usé d’une pomme oubliée. ici et là une boule de bourre blanche atteste de la venue jusqu’à la ronce épaisse, sur le chemin, trace visible, la mue de fin d’hiver renseigne sur le passage

renard

agile et sans but, sans direction, va et vient, fouille un taillis, s’écarte de son chemin, le chemin n’en est pas un, une exploration plutôt, un arpentage en terre appropriée, un allant qui serpente et occupe l’espace. la bourre de lièvre excite ses instincts, le logopède lève le camp, l’autre ne tente rien, trop en santé le lièvre, trop rapide. le roux détourne le regard, retourne gratter le pied d’un arbre, traverse la prairie craquante sous la neige. soudain en arrêt, au ralenti, à humer, à tendre l’oreille vers le couinement d’une vibration se jette dos en l’air, arc-bouté, rassemblant ses pattes comme pour les lier ensemble. à l’atterrissage le nez fouit la neige, une bestiole agite un corps dans lequel les crocs plantés sont certitude de pitance

effraie

à ras de branches, à fleur de sol, traversée de chouette effraie surprend la nuit, large trace dans la laiteuse lumière, lueur phosphorée contre la lune, silence fantôme aux yeux d’acier. son passage ignore les lois de pesanteur, s’appuie sur l’air rare, disparait dans les arbres, se fond dans la noirceur, blanc paradoxe du camouflage

harde

les bêtes aux aguets, la nuit, rien ne les distrait de leur faim. dans le pré de neige, les sabots grattent pour un peu de mousse sur une pierre, les dents arrachent un lichen à un bout de branche cassée par le dernier vent lourd de neige, tombée de la cime sur le sol, rendue minérale, trace osseuse d’un arbre qui déjà ne sait plus rien de la perte. les bouches blasées de la nourriture fade, sans fin remâchée, agissent par habitude de l’hiver, par habitude de la longue répétition de la nuit de l’hiver. la sage patience des saisons coule dans leur sang. un temps de bourgeons, de tendreté, de fruits, d’écorces gorgées de sève, la patience y pourvoira, le lichen et la mousse enfin dédaignées, les museaux choisiront les délices dès que reprendra la feuillaison, noisetiers aux chatons doux, fleurs de neige amères dont il ne faut pas abuser, fines pousses d’herbe sous des plaques encore gelées dans les trous de neige. odeurs revenues et couleur vert nouveau, tout incitera à choisir la gourmande provende, à laisser la rêche texture des lichens de chêne et des mousses sèches qui gorgées de soleil et d’eau, pousseront au rythme lent de leurs origines primitives, témoin des débuts en perpétuel renouvellement.

biches

les flancs des bêtes arrondis des promesses de printemps ne tardent plus à se contracter, de larges frissons les parcourent. bientôt dans un creux sous un buisson empli de feuilles et à couvert, les bêtes font naître les bêtes. les advenues fragiles, silhouettes dressées sitôt que nées, levées sur leurs sabots encore mous, apeurées de lumière, de bruits et d’odeurs, leur confiance en le goût du lait et leur tétanie en guise de sauvegarde. leçon sans mot d’animales à l’instinct sauvage que le lien hormonal à la progéniture rendent vulnérables, au bénéfice de la lignée

abri

quelques planches parfois clouées mais souvent liées et jointées d’un rien, des branches, un vieux tissu qui fut drap ou nappe, trois poignées de paille, une couverture usée pliée dans un recoin sous un semblant de fenêtre. devant l’ouverture quelques pierres en rond et des morceaux de bois noircis. il existe encore des petits humains à la liberté de brûler et couper, de construire des abris de fortune, des cabanes d’enfance montées là où leurs mères, leurs pères, leurs oncles et leurs grands-mères, montaient les leurs. chaque fin de semaine se retrouvent pour la traversée de la nuit, à plusieurs, dans un grand mélange de bras et de corps, de bouches ouvertes sur des bouteilles de bières fraiches, de dents plantées dans des bouts de viande tenus par un os brulant, et dévorés comme le jour de la première cuisson, criant et riant pour éloigner les bêtes

Catherine Serre
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27 | Poules, copeaux, gravats


poules

Est-ce ici ? Est-ce là ? Précipitation. On l’a entendu. C’est grand, il faut suivre, on suit puis on a à manger. Où est-il ? Perdues. Encore à manger. Pour le liquide : lever la tête. Baisser puis lever puis baisser puis lever, on n’arrête pas. Ça bouge. Arriver avant l’autre. Pas touche. Il suffit de lever la tête et ça glisse. D’un côté quoi ? De l’autre côté quoi ? Peu importe. On mange. On boit. On suit le grand, ça va vite, on n’a pas vu la chose en face, c’est où qu’on va ? On suit, on a la tête en bas, on a la tête en haut, la tête n’est jamais au milieu, elle est en haut ou en bas mais pas ailleurs, on n’a rien vu en face, on doit aller où, où est le grand ? On grimpe. Assises : c’est chaud, ça naît en nous, ça passe, on peut aller ailleurs, on bouge sur les côtés, ça fait monter un peu puis redescendre, ce n’est pas facile, on y arrive seulement un peu, on est encore par terre, la tête en bas la tête en haut, c’est la nuit, on tremble, il y a des yeux, il y a la menace, c’est là.

copeaux

Coupure puis tas. Précipice puis dégringolade. Lentement descendre puis ce sont ceux d’après au-dessus de nous qui descendent. Au début, brûlure. Ensuite, pourrissement. L’immobilité, longtemps, tout est noir, tout est lourd, on est mort. Puis ça remue, ça s’écroule, ça s’envole, on est à l’air libre un instant, ça nous tombe dessus, les autres viennent aussi, on est à nouveau dans le noir, dans le lourd mais ce n’est plus la mort, ça vibre, ça s’envole une seconde fois, on a le ciel au-dessus, puis ça piétine, impossible d’esquiver, ça écrase, ça mouille, il y a de la terre, de plus en plus de terre, c’est à nouveau noir, ce sera bientôt encore la mort. Puis une chaleur. Le vent. Le sillon d’encre.

gravats (Hiroshima)

Soudain. Continus, lisses, solides. Puis le souffle, le chaud, le bruit. Soudain. Vrac, écume, tout est aplati, l’ici est ailleurs. Soudain. L’ordre n’est plus. Des ombres figées, des os, des résidus étalés. Soudain. Le silence. Tout s’est tu. Tout a bougé si vite que – soudain – plus rien ne saurait bouger jamais. Soudain. La fin, le début, que s’est-il passé ? Cela fut si rapide. Puis rien. Vraiment rien.

Vincent Francey
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Stoer head, Lochinver, Écosse

La falaise est parfaite. Suffisamment élevée pour que les vagues n’atteignent que rarement le haut, inaccessible depuis son sommet pour les prédateurs opportunistes et suffisamment déchiquetée pour former des plateformes où les fous de Bassan peuvent construire leurs nids. Les couples se sont retrouvés, reconnus, salués et longuement effleurés, face à face, cou contre cou, délicatement, tendrement. Vient ensuite la construction ou la restauration du nid, trône qui deviendra berceau, savamment agencé d’algues, de débris végétaux et autres matériaux disponibles aux alentours. Les plus merveilleux sont ornés de filaments bleus, verts tendres ou orangés, restes de cordages et de filets de pêche. Sacs en plastique déchiquetés par le vent.

Forêt de Cornillon, Savoie, France

Les pierres sont posées les unes sur les autres, calées, choisies, emboitées, imbriquées, agencées pour former un long mûr, une ligne verte qui ne limite plus rien, ne soutient plus aucun chemin. Mûr autrefois courbe, suffisamment haut pour intimider les vaches, en « pierres sèches » pour la méthode de construction sans aucun mortier, mais baigné d’humidité sous le couvert des arbres. Mousses moelleuses, champignons brillants et feuilles mortes assurent que le frais ne manquera pas. La salamandre s’est installée dans la place laissée libre par les humains. Avec ses taches jaunes, elle donne la vie au vert qui l’environne, illumine tout ce qui l’entoure et pourquoi pas, lève par sa lumière la dormance d’une mousse qui se rêvera châtaignier.

Tourbière des Saisies, Savoie, France

Du pin il ne reste plus que le tronc et les plus grosses branches, qui s’éloignent du centre en s’amincissant. Écorce, aiguilles, pommes, tout a disparu, ne reste que le squelette, les arêtes de ce grand poisson figé, dressé, qui saute indéfiniment hors de sa tourbière sans se résoudre à retomber de peur de se dessiner un peu plus loin, traits noirs, sur le fond blanc des pistes de ski de fond. Un peu plus loin sur le fond blanc des pistes de ski de fond, les premières traces de la journée sont amples et maîtrisées, régulières comme le seraient des arêtes de poisson. Correspondance ?

Juliette Derimay
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C’est ici que le fleuve redevient lui-même, tant et si bien qu’il oublie la direction qu’il doit suivre. S’élargit et respire. Laisse entrevoir dans ses profondeurs les trésors inversés de sa surface claire. Les arbres s’en nourrissent, attrapant au vol les insectes fous de leur méprise. Le fleuve s’amuse en méandres, recoins, détours, concède aux branches courbes le don de la fraîcheur, fait naître par endroits des îlots de verdure dense d’où s’échappent les hérons, l’ibis noir aux pattes longues, les rongeurs venant faire le plein de larves au bord de l’eau. Petits embarcadères ponctuent ses rives, des bateaux-maisons qui la nuit partent en silence, vers une obscurité inquiète et sans lune.

Là, la terre n’est plus humaine. Les roches suintent, faisant couler de leurs corps un liquide ocre que la lumière touche et transforme en boursouflure aussitôt qu’il touche le sol. Excrescences malignes. Un lagon bleu outremer déverse son venin rouge sur les berges. Partout des carcasses de bâtiments laissent à découvert les tiges métalliques qui les soutiennent encore. Un souffle rapide et brusque leur ferait perdre l’équilibre, mais le vent a depuis longtemps déserté ces parages. Quelques rares arbustes rabougris résistent encore, solitaires regards sur un monde de souffrance acide.

Un gouffre au milieu de l’océan attire dans ses bas-fonds toute l’eau à laquelle il peut aspirer. Non seulement de l’eau, mais aussi les algues, les coraux, les poissons, les déchets marins. Un mets étrange est cuisiné dans cette gigantesque marmite dont on ignore tout sauf l’élan avide e vorace. Quelques embarcations se sont aussi laissé engloutir, les bouteilles messagères chargées d’espoir, des oiseaux, surpris par le tourbillon des tempêtes. Un homme lucide. Un aviron brisé.

Helena Barroso
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30 | Clades sauvages


Dans la structure où je travaille, il n’y a pas vraiment de place pour l’animal. Sauf, peut-être, cette plante en pot dans la salle informatique, toute en feuilles grasses fripées, qui a du mal à se tenir sur ses tiges. Mais on entend parfois un insecte volant. Une abeille, une guêpe, un bourdon, une grosse mouche. On l’entend, on ne le voit pas. C’est peut-être autre chose. Devant l’écran, c’est d’abord un bruit diffus, un bruit de fond invisible. Un bruit qui peut s’amplifier, qui peut résonner. Courir le long des impostes, là-haut, et on entend comme des coups sur l’écran. Des coups sourds. Alors on en sort la tête et on la relève. On se redresse. Le bruit est retombé, mais on l’entend mieux. On sait qu’il vient de derrière, on sait que c’est dans notre dos. Là-haut, ça vole. Contre l’imposte, derrière, ça bute. Ça cogne contre la vitre. Par petits coups secs. Ça bute, ça cogne. Ça recommence plus loin. Ça continue plus près. Ça siffle ou ça bourdonne. Ça cogne surtout, sur la vitre. D’un côté, de l’autre. Le long des impostes. On se redresse, on se retourne, on jette un œil. Une abeille, une guêpe, un bourdon, une grosse mouche. Un point d’abord. Une tache qu’on entend d’abord, on distingue mal. C’est que ça bouge en tous sens. Toujours dans la même direction, droit devant, mais en tous sens contre la vitre. En haut contre la vitre, plus bas contre la vitre, à droite aussi, à gauche contre la vitre. Ça bute. Ça cogne. Par petits coups secs. Ça recommence là-bas, ça continue ici. On se replonge dans l’écran. Et l’insecte est là aussi. Ses coups dans le dos. En canon avec ceux qu’on donne sur le clavier. Ses coups sur la vitre et ses allers-retours le long des impostes. Droit devant par en haut, droit devant par en bas, à gauche et à droite. Droit devant contre la vitre. Contre cet écran invisible, transparent. Contre ce monde, devant, là, inaccessible. Ce monde si proche, si loin. Horizon sans lendemain. Éternelle perspective. Droit devant, en tous sens. Par petits coups secs. En dérive perpétuelle le long des impostes, sur la vitre. De haut en droite, de gauche à bas. Guidé par le monde devant. Guidé par l’horizon, la lumière. Contre l’invisible. Contre la transparence. Contre l’écran. À petits coups. Contre la vitre, à la dérive. En tous sens. À faire des boucles. Droit devant, par petits coups. En boucles, le long des impostes. En boucles sur la même ligne devant, sur la même ligne d’écran. À faire des boucles en boucle. Si on reconstituait la ligne continue de son trajet, on verrait se dessiner sur la vitre une sorte de pelote qui la noircirait.

À l’accueil, sur la cloison déportée qui sert d’étagère, derrière le bureau de Sophie — ça remonte maintenant —, se trouvait une plante en pot. Un pot tout en longueur qui ressemblait à une jardinière miniature, en pierre écrue. Avec pour motifs deux rangées de triangles blancs, au pied et au bord, la base et le sommet des triangles emboîtés comme une dentition, et une sorte de tipi dessiné dans chaque triangle qui lui donnait l’air d’une pirogue. À son bord, trois gros bulbes habillés de mousse. Trois tiges quadruples, droites, qui ne sont pas des tiges mais des feuilles. De longues feuilles offrant autant de mâts, une douzaine, à l’embarcation. Et sur un cartel mauve, son nom : Hyacinthus White. Je me souviens, lorsqu’elles se sont mises à fleurir, trois espèces de bulbes pointus se sont dressés entre les feuilles, trois têtes se sont élevées au-dessus des mâts avant de retomber, d’étirer et d’incurver leur cou, en redressant leur nez. Les mâts pliaient sous le poids des nouveaux fûts rabattus, mais conservaient leur raideur, comme du poil se hérisse. Et les longs cous sinusoïdes, les têtes qui gonflaient peu à peu, en grappes de plus en plus longues, semblaient pouvoir osciller. Des cous comme des queues basses, celles d’un animal qui se méfie. Un animal aux aguets, apeuré. Un animal têtes baissées. Un animal à trois têtes. Un dragon, une hydre fabuleuse. Son poil vert, ses écailles dressées, hérissées. Les queues en forme de têtes. Des têtes en grappes, au nez pointu. Bientôt en fleurs. Bientôt éclaté. Odorant, enivrant. Blanc. C’est ça. L’animal c’était un drakkar. Un drôle de drakkar, de la race hyacinthus, qui ne crache ou ne crie d’autre feu qu’un parfum capiteux. Par la tête comme par la queue. Par ces têtes aux longs cous qui étaient des queues basses, rampantes. Ces têtes aux aguets, prêtes à l’abordage. Ces queues vertes en fleurs, éclatées. Panache de pétales blancs. Parfum entêtant, écœurant. Ça embaumait. Ça pouvait attirer une abeille, une guêpe, un bourdon, qui tournoyait alors dans toute la structure. Ça vous prenait presque à la gorge. C’est ça. Au fond de l’accueil tout en haut de la cloison déportée, au bord du vide, le sourire de Sophie — pas souvent en fait —, et le cri du drakkar blanc.

De temps en temps, pour un exercice en trois temps, je demande qu’on apporte un petit objet personnel, avant une image et une chanson, afin d’en raconter l’histoire. Une fois, l’objet était plus gros, et on s’est retrouvé dehors sur le parking, devant le coffre ouvert d’une 206 break, grise. Dedans, une sorte de gros coussin gris. Un coussin légèrement replié sur lui-même, comme sous son propre poids. Mais la partie repliée, c’était la petite partie redressée. Comme s’il avait gardé le pli durant des années et s’était pétrifié dans son coin. On l’avait trouvé dans le garage du grand-père, le vieux Raymondo. Il passait sa vie là-dedans, enfermé dedans. Surtout à la fin. Les portes restaient ouvertes, mais on le voyait jamais sortir. On l’entendait par contre, à grands coups de marteau et d’enclume. Et sa meuleuse qui faisait grincer les dents et saliver, comme si le bruit acide avait le goût des éclats de métal hurlant sur la langue. Bref ! on le voyait pas. Il sortait plus de son atelier, le vieux Raymondo. Et on y entrait pas. Pas comme ça en tous cas, pas quand il était là. Et même quand il était pas là, on y entrait pas comme ça. Parce que c’était pas un véritable atelier. C’était pas comme celui de son père, en grand bazar humain. C’était trop bien rangé les outils, au-dessus de l’établi. Chaque chose à sa place et à chaque place sa chose. C’était plutôt un laboratoire, ou un bloc opératoire. En tous cas, un lieu d’expérimentation, avec tout à portée de main. Même les engins plus gros, comme la meuleuse, pendus à la poutre. Et l’établi toujours vide, toujours propre. On voyait bien, dessus, toutes les marques, tous les coups reçus, de pointes, de lames, de masses, avec la lumière rasante de la lampe de poche. Parce qu’y avait pas de lumière. C’était pour ça que ça restait ouvert, la porte coulissante et la porte de derrière. Il avait juste une baladeuse, le vieux Raymondo. L’hiver, il s’éclairait qu’avec ça. Et on pouvait voir parfois, par la lucarne, quand il se déplaçait. Le carré de lumière qui faiblissait ou s’intensifiait. Avec sa lampe qu’éclairait pas fort. Pour lui c’était pas un problème de toute façon, il pouvait pas voir le jour sans lunettes de soleil. C’était peut-être aussi pour ça qu’il se renfermait dans son garage, pour la lumière lunaire. Mais quand on y allait, fallait la lampe de poche parce qu’au sol tu voyais rien et tu pouvais buter sur on ne sait quoi. Autant le laboratoire était nickel, prêt à toutes les expériences, autant au sol c’était le foutoir. Tout ce qu’il fabriquait, et on sait pas trop ce qu’il fabriquait, ça s’entassait. Déjà la sciure et la limaille au pied de l’établi, noire avec le temps, et pâteuse avec les substances, l’essence, les huiles. Ça formait un joli tas sous l’établi. Il devait bien nettoyer l’établi, le vieux Raymondo, et glisser tout ce qu’il venait de faire tomber sur la terre battue dessous, avec le balai de paille noir en forme de virgule tellement il était bouffé. Et puis après, derrière, tous ces trucs et ces bidules bricolés. Des petits objets, pas très hauts, mais nombreux, qui se montaient dessus sur deux ou trois étages. À la fin, il y en avait partout. Pour se déplacer dans le garage, il fallait suivre les quelques lignes qui se glissaient entre eux comme des sentiers. Des lignes qui menaient aux zones d’occupation des sols de tous ces machins. Avec la zone de ceux plutôt en métal, la zone de ceux plutôt en bois, et la petite zone de ceux avec de la chaux, en plâtre, en ciment, près de la porte de derrière. Derrière la porte, dans un coin sombre. Là, ils étaient moins nombreux et plus volumineux, les objets. Et moins bien rangés. Ils étaient entassés en vrac. Certains cassés. Presque tous en fait. Comme s’ils étaient tombés de haut, ou comme si quelque chose, de lourd, leur était tombé dessus. Mais en haut, y avait rien. Juste le dessous de la toiture. Juste les poutres qui ont fini par pourrir et céder, et les gouttières. On voyait le jour à travers. De plus en plus de petits trous. L’été, le soleil très haut, ça faisait ces rayons de lumière droits dans lesquels s’enroule la poussière. Et les jours d’orage, ça pissait par endroits. Heureusement le sol du garage était en pente et l’eau coulait sous la porte de derrière. Et les murs, de ce côté-là, l’absorbaient aussi. Ils étaient couverts de salpêtre. C’était ici qu’on l’a trouvé, le coussin. Il était juste derrière la porte. Couvert de lichens et de mousses jusque dans ses plis, des plantes sauvages à ses pieds. Des mauvaises herbes rampantes, genre euphorbe prostrée, renouée des oiseaux, ou des composées à feuilles dentelées disposées en rosette, bien à plat sur la terre battue. Bref ! le coussin végétait. Et ici et là, en lambeaux, du papier le recouvrait encore un peu, et quelques lettres morcelées de mots perdus. On l’a mis dans le coffre, on l’a emporté à la maison, et on l’a bien nettoyé avec une brosse jusque dans ses moindres plis. Le ciment s’est un peu effrité, dans les coins, mais trop. Et ça a fait un beau coussin tout en nuances de gris. C’était bizarre, ce sac qui n’aura jamais servi, resté là derrière la porte. Il aura fini par se pétrifier comme la Belle au bois dormant. Au moment de tout bazarder dans le garage, lui qui n’aura pas bougé de son coin, lui qui n’aura jamais servi à créer un de ces drôles de soldats informes pour l’armée des ombres du vieux Raymondo, et dieu sait ce qui l’animait, on l’a retrouvé tel quel, campé sur ses plis, endormi sous son poids et sous celui des années, comme la chose la plus vivante préservée du chaos, et dieu sait comment. Comme une vraie sculpture toute prête, comme un vrai objet que tu reconnais parce que ça te parle et ça en dit plus long que la chose simplement utile. Et là, le sac pétrifié, il était absolument inutile. Le sac il était mort, mais le coussin en ciment, tout fait avec le temps, qui s’est endormi dessus lourdement, jusque dans ses plis, il était bien vivant. D’ailleurs, quand on le regardait bien, on avait l’impression qu’il pourrait se mettre à bouger. À gonfler et se dégonfler insensiblement, comme un ventre. Voilà, comme une respiration assoupie. Et ça serait bien, ça, quand on rentre du travail, dans le petit massif à côté de la porte d’entrée. Ça serait bien, là, au pied de l’althéa, cette respiration et ce sommeil gris, sous le nuage des mille et une microfleurs toutes blanches, en été, de cette plante dont on avait plus le nom. La seule chose ennuyeuse, c’était que le chien du voisin viendrait sûrement pisser dessus.

1. Codicille retardataire d’Induction_6b :

a. le texte ne me convient pas, ce n’est pas du tout ce que je pensais faire au départ ; sauf la fin, et je savais que ce serait à la, mais je ne savais pas sous quelle forme ;

b. c’est plutôt un texte sans littérature ; un effet de la littérature sans texte quand on essaie d’écrire dessus ?

c. je suis parti d’une situation réelle, relativement courante, dans la structure où je travaille : proposer une séance de lecture et d’écriture, ça change des plateformes en ligne de "remise à niveau" en français, en maths ; je l’ai fait basculer du côté de la fiction, en me mettant à la place des "stagiaires" que j’accompagne — ce qui revient, en fait, à retrouver la place que j’ai quand je participe à un atelier d’écriture —, pour mieux interroger, examiner ce que je fais et en pratique d’écriture en tant que participant, et en pratique du non-dit en tant que formateur qui ne parle pas jamais de ce qu’il écrit — et sûrement dans la pratique de la fiction ;

d. les éléments de codes informatiques, je les ai obtenus à l’aide de pages Web complètes enregistrées sur ma machine, ouvertes avec un logiciel spécifique qui déchiffre le codage informatique (Notepad++), réenregistrées au format texte brut du Bloc-notes (le Notepad de base) : il n’y a plus qu’à sélectionner les lignes désirées, et les copier-coller dans le texte qui sera finalisé (avec Word) ;

e. pour le reste, et en particulier la scène finale, le texte se répète et dérive en charriant, creusant les mêmes éléments, qui apparaissent, disparaissent, reviennent, certains sont abandonnés, pour essayer circonscrire le champ d’action de l’écriture en amont du premier mot ; mais je reste persuadé que c’est peine perdue, comme on dit, parce qu’à chaque texte la scène finale, initiale donc, est certainement différente — question d’agencement de désirs, ou d’agencements du désir, nourris de ce qu’ils ont été adoptés ou/et avortés avec les mille et un textes précédents ? —, à chaque texte suffit sa peine.
2. La structure où je travaille : dans la vie, c’est un centre de formation, qui était un centre d’apprentissage à l’origine, qui reste un bâtiment préfabriqué précisément. Quand je dis la structure où je travaille : la structure, c’est la langue qui me permet de le dire. Quand on lit la structure où je travaille : la structure, c’est le dispositif technique qui permet la lecture (livre, liseuse, etc.), non ? Quand on écrit la structure où je travaille : la structure, c’est le corps mis en branle entre la structure de langue et le dispositif d’écriture (crayon et papier, écran et clavier, etc.) ?

3. Si je veux écrire sur l’animal, le végétal, le minéral, le non-humain en général, il me faut prendre en considération au moins deux choses :

a. la distinction humain/non-humain n’a au fond aucune espèce d’importance dans la mesure où je suis constitué de la même matière que celle de l’univers (de la « poussière d’étoiles » dirait Hubert Reeves) ;

b. c’est au cœur de l’attribut le plus humain que je dois chercher le non-humain et alors, si pour moi cet attribut relève de l’écriture, il faudrait faire quelque chose qui l’ébranle, l’éprouve, quelque chose qui peut-être va dans le sens de ce que disait René Char dans Feuillets d’Hypnos — dans une formule trop belle, aux airs de devise trop évidente, pour ne pas s’en méfier : « agir en primitif et prévoir en stratège » ;

c. la logique ne voudrait-elle pas que les deux choses s’inversent ?

4. Références possibles : le chapitre sur les « violences contre les animaux » dans le dialogue entre Élisabeth Roudinesco et Jacques Derrida, De quoi demain… ; Dernier Noël de guerre, de Primo Levi, avec ses étranges interviews d’animaux ; le journal du biologiste David G. Haskell, Un an dans la vie d’une forêt ; L’Ouvert, de Giorgio Agamben, parce que « la forêt en tant que milieu objectivement déterminé n’existe pas : ce qui existe, c’est la forêt-pour-le-garde-forestier, la forêt-pour-le-chasseur, la forêt-pour-le-botaniste, la forêt-pour-le-promeneur, la forêt-pour-l’ami-de-la-nature, la forêt-pour-le-bûcheron et, enfin, la forêt de légende où se perd le petit Chaperon Rouge ».

5. Évidemment, animal, végétal, minéral : la seule chose vivante, ici, c’est la cellule d’écriture aux différentes facettes.

6. Le temps est un autre genre d’animal pas toujours simple à dompter. Pour le premier texte, au présent, c’était assez facile. Pour le dernier, tout au passé, c’était déjà un peu plus complexe à cause de la variété des temps du passé et de la posture énonciative qu’ils engagent — j’aime bien le futur envisagé depuis le passé, souvent sans suite, dépassé, celui dont on peut faire l’histoire. Pour le texte du milieu, l’oscillation passé-présent me gêne. Mais peu importe au fond que la chronologie défaille, ou le jeu des images. Au contraire même, j’aurais pu accentuer ces traits. L’animal ne vit-il pas sous le régime de l’inconscient, où la vérité et le mensonge se valent, autant que la fiction ?

7. Compte peut-être plus le mouvement d’ensemble qui va du présent au passé, parallèlement à la descente de l’animal, au végétal, au minéral, même si l’on trouve une pointe de l’un dans l’autre.

8. Pas si simple de trouver un titre, alors je prends très large avec le clade, et je détourne comme je peux. Pour rappel, avec Wikipédia : « Un clade (du grec ancien : κλάδος / kládos, « branche »), aussi appelé groupe monophylétique, est un groupe d’organismes, vivants ou ayant vécu, comprenant un organisme particulier et la totalité de ses descendants. » Après, on comprendra comme on peut en regard des textes.

9. Désolé pour la chute, je n’ai pas pu me retenir.

Will
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C’est tous les jours entre trois et quatre que je me déclenche – je pourrais dire « ça » au lieu de « je » pour vous plaire, ou vous complaire plutôt mais non, pas aujourd’hui -– aujourd’hui c’est mardi, c’est un mardi ça n’a aucune importance ça se passe tous les jours, entre trois et quatre, c’est quelque chose qui joue dans le reste de la journée ou peut peser plutôt sur le reste, les habitudes des gens sont importantes, on finit par attendre, ils finissent par m’attendre, elles aussi bien sûr (ces temps-ci, elles prennent plus de place comme on sait) ils (et elles) savent que vers ces heures, je viens – je ne m’appesantis pas sur le fait que, la plupart du temps, le vent vient aussi parfois avec moi -– il y a traversant cette rue un fil sur lequel bat une lampe, un lampadaire, une espèce d’ampoule chaude protégée par un cercle de tôle qui éclairerait quelque chose si quelque chose bougeait, ou quelqu’un, ou une bête un fantôme ou une goule peu importe, une ombre si ça peut vous arranger ou vous calmer – je fais du bien, je fais le bien aux herbes et aux arbres, tous les jours sans exception (ou alors rarement) j’abreuve et apaise aussi certains petits animaux, éveillés et c’est à la nuit, je commence doucement, tranquillement, sans trop de bruit -– il y a quelque part (il y avait, mais pour moi, le temps ne compte pas), de l’autre côté de la mer des golfes et des baies, il y a un poète qui chante comme je danse et cliquette sur les tôles des garages, lui disait sur le trottoir à minuit -– la nuit rares sont les lumières, rares sont les ombres, je tombe je gis j’entoure je coule je descends je mouille je ruisselle j’emporte je nettoie et je nourris -– tous les matins entre trois et quatre, une petite heure pour les somnambules, les voilà moins seuls, elles aussi probablement il se passe quelque chose, parfois violemment, plus souvent heureusement –- tranquillement et doucement je m’apaise comme le vent s’est tu, le calme revient sur terre et bientôt le jour se lèvera

ce n’est qu’un petit tas de terre mêlé à de l’eau et quelques cailloux ça traîne là depuis la veille, déposé quelque part sur le trajet du ruisseau qui roule fort parfois le long des asphaltes, lorsque l’orage commence il se sent rétrécir, il se dissout sans le moindre cri, sans les moindres larmes, s’il s’agissait d’un petit monticule, voilà qu’il s’aplatirait, qu’il n’existerait presque plus entraîné par cette eau furieuse salvatrice tueuse –- personne ne l’a remarqué que déjà il n’existe plus -– plus loin d’autres se reformeront peut-être, quand l’averse se sera calmée, un peu avant la lumière, d’autres semblables à ce qu’il était se seront formés, agglutinés, tapis les uns sur les autres cailloux terres herbes peut-être sur le chemin asséché de la petite rue qui borde quelque part le jardin entre ces deux maisons, deux vérandas semblables, l’une est dans les bleus, personne ne passe –- sur l’une d’entre elles dort un homme assis dans un fauteuil à bascule, il dort sans bruit bouche ouverte, légèrement calmement assis il se peut qu’il rêve –- tout est calme assaini, sur le toit de tôle du garage tombent de fines gouttes de pluie, heureuses chantantes gaies joyeuses quelques unes éclaboussent le vent, tombé tandis que l’eau, elle, cesse et derrière la vitre de cette autre véranda, un être se tient debout, une femme seule dans l’ombre de ces heures seules, dans la rue le lampadaire bat sur son fil et peut-être qu’une ombre passe quelque part sans qu’on la voie

ce serait sans raison que je m’adresserai à vous, vous seriez assise là, non loin de la baie vitrée, vous auriez le regard perdu dans les ombres des herbes hautes du jardin, vous entendriez la pluie, il serait tard et comme toutes les nuits où le sommeil vous quitte, vous seriez assise là, devant votre fenêtre, à regarder un peu la lumière bruissante sur la rue les herbes et le petit chemin que vous emprunterez tout à l’heure, je serai dans vos mains, vous aurez posé sur moi deux petits triangles de pain de mie garnis de fruits et de cette pâte qui colle un peu, son odeur particulière mais pour le moment, je suis là, ronde blanche propre et retournée sèche sur l’évier, j’attends et pourquoi vous dirais-je ce serait sans raison, alors je me tais, je reste là il y a un peu d’eau qui coule le long des vitres de la fenêtre que vous regardez comme si elle avait quelque chose à vous dire, à vous, personnellement car il n’est guère possible que les choses ne sachent pas, ne voient et n’entendent pas l’immense raffut que vous créez, vous autres, avec vos voix vos armes vos machines vos hurlements... alors, que coule votre sang, que geignent vos os, que s’étendent et finissent et se ternissent vos souffles et qu’enfin on puisse se tenir ici en paix, en silence enfin sans ce bruit incessant que vous ne cessez de nous infliger comme si tout, ici, vous appartenait

pas mal de difficultés à essayer de mettre en cause, ou en jeu, ou prendre en compte (une de mes profs d’anthropologie, Michèle de la Pradelle, indiquait qu’il fallait envisager les choses (elle parlait de ces objets dont nous nous emparons pour constituer nos problématiques) avec sérieux l’existence d’une voix autre donc, tout en me méfiant et me défiant comme d’une teigne de la consigne, notamment ce terme que je ne peux m’empêcher d’agonir parce que tant contemporain, moderne, in, up to date, présent, décalé, obscène finalement -– on dirait facilement disruptif, si on n’avait à l’égard de cet adjectif -– ainsi que de celui qui s’écrit « déceptif » -– la même haine qu’on ressent envers celui d’anthropocène (notre époque nous est tellement centrale, n’est-ce pas) (je n’y mets pas de guillemets) (la même méfiance hante par rapport à celui d’environnement, et ceux d’écologie et à base d’éco-quelque chose et d’autres termes tellement consensuels et conventionnels qu’ils réussissent à réunir dans leur sens tout ce que l’absence d’étique peut contenir) et pourtant Gilles Clément (et d’autres évidemment) indiquent un chemin fécond, sans doute –- il s’agit de ne pas hurler avec les loups j’imagine (expression malheureuse puisque j’aime assez ces bestioles mais lorsque je pense à cet animal, c’est l’adjectif « gris » qui s’y colle, et j’ai quelques peines pour mes amis d’Arménie), ou encore de la chanson de Brassens « Le pluriel » dont je partagerait le moindre des mots (et pas mal d’autres de ses chansons d’ailleurs) –- tout ça pour dire que j’ai eu des difficultés –- voilà bien un codicille qui ne va pas dans le sens d’un groupe d’atelier réalisé en commun...
Piero Cohen-Hadria
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Danemark, Sjælland

Aucune surface ne semble perdue par l’agriculture et l’habitat, tout a un propriétaire ou une fonction ostensible. Des champs monotones longent la route, les haies et les pelouses sont entretenues au cordeau autour des habitations et de leurs accès. Un chemin sans boite aux lettres, un peu bosselé, quelques coquelicots en son milieu, mène pourtant à un bosquet où ne dépasse ni toit de chaume ni cheminée. Les bois forment un antre, une enceinte végétale de forme rectangulaire. Une huppe traverse le taillis limitrophe dans un fracas de branche. Au centre, des herbes folles et verdoyantes mâtinée d’orties s’étalent autour d’un vieil arbre aux ramures et frondaisons colorées. Près de lui, un banc en bois humide recouvert par les lichens, les planches pourries de l’assise sont rompues, elles choient vers le sol.

Préalpes

Les grains de quartz roulent, basculent, se heurtent, s’immobilisent. Les rochers érodés, les galets épars conduisent l’eau transparente. En bordure de vasques, le sable fin et clair s’échoue en variations ondulées. Des débris végétaux plus sombres marquent des lignes, des auréoles, des amas. Des branchages ombrent la rivière. Sous une pierre à demi immergée, accrochés à elle, quelques porte-bois (ou traîne-bûche, cherfaix, cherfeuils, porte-sable, serfolets, chênefers, carquois-volants...). À l’avant leurs griffes abdominales s’accrochent à la paroi minérale. Leur fourreau tissé de soie et de grains de sable ordonnés en mosaïque ne dépare que par leur assemblage avec les couleurs ambiantes du fond. Au bout de leur cuticule souple et rebondie, bombée, jaune et pulpeuse, une autre accroche pour tenir leur abri portatif et se mouvoir avec. S’ils l’abandonnaient pour fuir une attaque de dytique ou autre, ils recommenceraient à nouveau une construction. Tout flue à différentes vitesses, densités et résistances des matières.

Diois

Un ancien sentier inutilisé envahi par les genêts débouche sur une maison de pierres au toit éventré par un arbre, prenant racines dans la pièce principale. Alentour des herbes hautes, sur un fil à linge distendu des guenilles délavées, trouées et effilochées, rattrapées par les épines des ronces qui étirent leurs mailles. Plusieurs cadavres de voitures à moitié rouillées, nids de guêpes aux tableaux de bord. Une fontaine sur un petit lavoir asséché. De l’autre côté de la maison, dans les bois, une pelleteuse de chantier, le lierre grimpe sur le métal et recouvre ses vitres, entoure son bras. Le siège est éventré, laissant apparaître des insectes rampants dans la mousse orangée. Ce n’est pas la guerre, ce n’est pas la crise, il s’agit peut-être d’une histoire de famille, il s’agit peut-être de l’éloignement des villages et de l’absence d’eau courante, peut-être est-ce bien cela qui a conduit à abandonner cette demeure à la vie végétale, bien exposée versant adret. Sur le flanc de montagne qui fait face, une route goudronnée mène au col. En continuant plus bas, une haute barrière barre un chemin forestier vers le creux du vallon, des avertissements, une interdiction d’accès : c’est une réserve privée et fermée pour une vie sans humains sur quelques kilomètres carrés. Les pancartes annoncent des dangers, des prédateurs. On ne sait pas de quel côté.

Laurent Hollow
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Calanque d’En Vau

La flèche de la mer bleu sombre sous le ciel radieux perce les collines et se colore brusquement de vert en pénétrant au dessus des fonds sableux dans l’étau de la terre, sous la roche blanche presque verticale à droite. Depuis l’amas tumultueux des roches, arbres, buissons, à sa gauche, le regard plonge irrésistiblement vers le calme de l’eau, joue avec cette irrégulière tache d’un vert lumineux sur laquelle se détachent les panaches plus foncés des pins suspendus en équilibre précaire au dessus du vide.

Cale longue (Porquerolles)

Sur le bleu profond de la mer, face au large, l’île pose une gigantesque poigne noueuse, de gros bouquets de pins pliés et tordus par le vent en guise de poils, et ses multiples doigts en plongeant dans l’eau creusent sous la surface une petite frange émeraude, marquent la dernière avancée de la terre immergée avant que s’étende librement le royaume maritime.

La plage de la maison de pêche à Brégançon

Presque à l’extrémité de la très longue plage en pente infiniment douce pénétrant lentement, à regret, dans l’eau qui caresse le sable en y traçant de petites vagues, en face de l’escalier descendant de la maison dans la pinède jusqu’au sable en contre-bas et au hangar à bateaux, la pointe de rochers qui la limite et la sépare de la merveilleuse crique de l’Estagnol, avance ses roches affleurantes et leurs herbiers au devant des yeux rêveurs qui croient voir fuser un banc de minuscules poissons d’argent au dessus des petits crabes bruns et verts.

Brigitte Célérier
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34 | Sève


Rut majeur, poussée profonde, que le membre viril prenne sa place dans un vagin de la femelle hors d’un continuum classique de la reproduction futile de l’espèce, qui pourtant l’a structurée depuis l’origine ;

Accepter comme coït animal antédiluvien et seul horizon de la vie, quand seule la baise peut engendrer des chatons, des taons, des lionceaux, ce qui chemine non pas du pied, mais du pénis, du plumard, du lingual ;

Chacun saura trouver, dans ses propres replis, des vessies de porc ou préservatifs féminins qui en témoignent, et notamment dans la poubelle fraîche –- il y a un lupanar dans la jungle birmane, qui témoigne des saillies du tigre sur le cheptel de tigresses (ses bonnasses), mais il y a Ma chatte défoncée dans les contes de Perrault. Plus fine allusion aux parties fines de Papa Ours, l’approche de Jean-Jacques Annaud : ne compte pas les litres de liquide séminal du grizzly, de son bébé, compte les conducteurs et les voitures qui se jettent dans le ravin, à grand fracas et à raison, parce que acérées ses griffes pour les tuer ;

Je butine juste la fleur pourpre sous le slibard de Donovana, son sexe Chasse Gardée, la disponibilité du fion dans son approche double pénétration, et bien sûr le tapin sur une projection à dix ou vingt ans – ses cris d’animaux sur l’aile légère de la poésie auraient pu rencontrer un franc succès dans un bastringue ;
Tels sont les vertébrés, et la pulsion de vie qui les bat froid, pour certains, sur les chemins de la forêt profonde : comme l’insecte qui a précédé l’arrivée de l’homme sur la Terre, l’idée est de niquer. Vits, utérus, ovipare, vivipare, unicellulaire, fécondation se multiplient, s’élargissent et se rétractent et grattent un ticket de loto ;

Rex est un chien, fidèle et dressé pour chaparder, quand bien même son haleine fétide (que Didier maître-chien affectionne) le grille à des kilomètres ;
Mais quiconque a connu, vécu ou jalonné la métempsycose le sait : assidu fornicateur des chiennasses mamelonnées, des sessions lubriques, cet effort de resplendir la vie, le porter aux nues mauves, nous l’avons mille fois prouvé – qu’il tente l’Adversaire hors de la Géhenne ou du Nirvana, de l’éléphante de la savane depuis sa brousse embrumée qui rumine sa haine ou de sa chienlit à l’époque du tout-lion, un avenir se dessine, lui aussi vécu dans l’Espérance, et d’autres ruminations fertiles par billevesée ;

La revue que j’ai choisie pour supplice s’appelle L’Hippopotame sort la grosse artillerie, chez Juan Carlos & Safari, où l’on peut également parcourir Jeffrey Epstein et les grands de ce monde ou son J’aime la bite et j’en suis fier, de Jésus à nos jours ;

Ce fanzine torche non pas un cul ou une bouche, mais se vit comme acmé de la pensée humaine (l’épistémè comme elle vient, ou comme elle transpire la vie), des chatoiements type Traban et Rosa Luxembourg sucrant l’animalité de l’instant (une gaufre, une crêpe ou un poulet basquaise), et une série de bouffe pour clébards associée à Royal Canin (leur vertu métaphorique, ou la dentition parfaite que des enfants expérimentent douloureusement) ;

La saillie s’opère frileusement : approche, ululements, méfiance, atermoiements, liquéfaction de l’affect, roucoulade –- cette prise de contact peut mettre en appétit à partir du godemiché ;

Chaque spermatozoïde est « moteur » : le caleçon de Mick Jagger, la vulve de Sharon Stone, le matelas d’Akhenaton ou la planche à pain Bruni, là où ça « sweats » façon Snoop Dog, où ça mouille mondialement ;

Ce sont des challenges apocryphes comme Casanova échappé de la prison des Plombs et s’envoyant à sept reprises dans la même soirée des mamans ours, des oursins aussi, un membre endurant, un seul ;

C’est Mooglie qui trimballe sa teub qui sert de repère : sur son tableau de chasse, de la sémillante Marion, fille du puisatier, à Petrushka, délicieuse guide russo-peule, le brave homme de la forêt se veut magnanime, en divisant le pain en mille — la geste humaine, avec Mooglie, c’est balancer la purée (et quelle expulsion depuis les bourses, quelles magnifiques giclées aussi nous avons observées du côté de Yamoussoukro) : en revenant à Montréal, ou au zoo de Thoiry que Mooglie fréquente à nu, changer de capote. Dans l’interstice du réel que Walt Disney appelle Les Queutards sont de sortie, c’est cette vision, dans le ciel alsacien, qui est au monde ;

Je me rêvais pure création, et Julie dansait sur la piste et elle envoyait du steak, sa bidoche, et l’on triquait tous dans ce non-être, dans ce qu’il y a de vice et de stupre mêlé. Elle avait ses accointances au pays des dromadaires, chez des gens qui, pour les plus influents, font disparaître les corps à la soude caustique. Le chameau se meut péniblement sous le poids du cheikh et ses vomis au loin le suivent ( la quiche de Bowles sous canna se visite, toujours, pour les fans) ;

Et l’apatride labyrinthe aussi (où Jack cherche la sortie, pactisant avec les marmottes, l’hôtel Overlook s’éprend au sortir de l’hiver du règne alternatif) ;
« Le prix de ma liberté », reprend le naïf à son tour

Guillaume Vasseur
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Enorme racine enfantée par le ressac dans la baie, lissée blanchie rongée par le sel, dressée sur ses tentacules immobiles dans le sable. Penché sur la racine, un long tronc sculpté par le vent, branches effeuillées, racines ébahies.

Au milieu du torrent tumultueux, à mi-chemin entre les berges boueuses, une pierre assaillie de remous hargneux, une pierre ronde silencieuse, légèrement penchée sur le flanc, une pierre mouillée, illisible.

Elle tient droite la poutre. Elle porte la marque d’une rondelle de fer. Elle indique par une plaque rouillée qu’une porte se tenait là avant qu’une fine toile d’araignée n’en occupe sa place. Elle est claire la poutre. Elle est rongée. Elle est habitée de vermine. Elle est mince comparée à la grosse poutre noire appuyée contre un mur en pierre, striée longitudinalement, calcinée en partie, percée de clous ¬— clou à tête plate, clou rouillé, clou à demi enfoncé, clou à tête cruciforme. Elles se tiennent l’une à l’autre les deux poutres et s’offrent en pâture à ceux qui se font fort de leur inventer une histoire que par délicatesse elles ne contestent jamais.

Françoise Sullivan
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Festin, Archipel des Glénans

Sous un ciel rincé émerge ce que les vents ont laissé, dunes courbes à la lisière des hautes herbes. Tout scintille sur un sable éblouissant. Au près, invisibles conciliabules. De l’autre côté, dans l’ ombre, la rumeur à portée de mains. Ardemment impliqués dans un tourbillon, des goélands s’envolent, se posent, dans des criaillements incessants. Petits pas secs jabots gonflés allers retours se poussent s’emmêlent esquivent des coups de bec arrachent la part de l’autre s’écartent pour mieux reprendre. Au cœur de la mêlée, un losange translucide. Mordue dans sa chaire, son aile, gueule cassée, une raie.

Îles éoliennes

Au petit matin dans la prairie sont apparues les monticules. La terre en est fine brune. Des sablières égrenées au tamis, prêtes au surgissement. Atterrissage en ligne des ramiers, viennent picorer les larves blanches de la fourmilière. Sans interruption réparent, s’affairent, par rail, les fourmis se croisent, déviation, réparation, circulation sur le sillon tremblé. La terre rumine, remue, s’ébroue. Poussées par ce qui doit être, après les couloirs noires, offertes à la lumière, les graines à fleur de terre. Sur les traces d’une pelouse, les fleurs se regroupent par affinités. Percée de molènes jaunes, en mirador. L’ombre court à vitesse de nuage.

L’arbre à sac

Le bois niche bas, le chemin est jonché de branchages. Un sac en plastique bleu utilisé pour les grosses courses ou pour le ramassage des feuilles, s’est envolé, il rebondit de buisson en buisson, aspiré par le courant toujours plus ascendant, brinquebalé de branche en branche, toujours plus haut, se rabat sur la cime nue du tilleul, s’agite, se gonfle pour s’emmêler encore plus dans la ramure. Le sac niche haut. Déjà les jours rallongent, la sève remonte mais le sac, toujours en cage.

Hélène Boivin
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37 | huit volcans


Tihange. On y vient par la route à un endroit où elle se fait trois fois plus large que les routes habituelles. Un poète m’a dit que cette largeur démesurée permettrait une évacuation aussi rapide que vaine en cas d’accident. Je me souviens de la lenteur de sa voix. Trois volcans de béton laissant échapper une fumée blanche perpétuelle. On n’y voit jamais le pape. On n’en sait rien. Marchienne-au-Pont. Volcan de béton éteint, celui-là. On y pénètre par un escalier de pierre de la taille de deux étages de constructions humaines standards. La porte rouillée grince. Une passerelle également en pierre permet d’accéder au centre du volcan aux murs tagués à la peinture acrylique. La mousse recouvre une bonne partie des installations et des arbustes longs et fins y poussent. On pourrait croire qu’ils ont été biberonnés au glyphosate. Ici, l’activité principale consiste à regarder le ciel gris qui se superpose aux parois circulaires de la bête endormie. Quand on y revient, la lassitude aussi. Doel. Quatre volcans de béton. Les croyants désertent ce lieu depuis que l’animisme perd du terrain au profit du progrès. Les portes des maisons sont scellées par du plexiglas, des briques ou des plaques de métal. Les graffitis gagnent du terrain. Persistent le vent, la pluie, les insectes. Une fourmi y vend encore de la bière tiède pour un euro.

Jérémie Tholomé
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quelque part dans une forêt

épiphyte, saxicole, corticole, terricole, humicole, muscicole : ce sont les adjectifs qui lui sont associés pour définir son lieu de vie, là où il s’accroche pour un temps immémorial. lichen est son nom . d’apparence foliacée, crustacée, fruticuleuse, gélatineuse, chevelue, squamuleuse, il se propage et s’éparpille, rayonne ou ruisselle, s’épanche et oriente le regard. sur la face nord du tronc il trône, et de par son vocable même il arbore une certaine noblesse, il sonne comme un coup donné sur une lauze. fier sous son abord desséché, il résiste aux températures extrêmes et à la dessication . ici , dans cette forêt, sur ces arbres qui patientent durant l’hiver, il reste une sorte d’énigme entortillée sur elle-même, un imaginaire empli de fascination et de songe où s’immerger et enfin se perdre.

quelque part bien caché

invisible, se dissimulant, s’amalgamant à son environnement, se faisant feuille sur une feuille, brindille sur une branche, lichen sur un lichen, il se camoufle se tenant immobile ou se mouvant dans la lenteur comme une feuille agitée par le vent. phasme fantôme. allongé et frêle, il a le pouvoir de l’immobilité, cette sagesse de l’attente alliée à celle du mimétisme afin de survivre dans un univers où être proie est une bataille de chaque minute, une lutte où l’observation et l’attente ont fait leur preuve. phasme fantasme d’être. au seuil d’une rupture, lors de sa mue, il laisse des morceaux de lui, comme traces de qui a été mais n’est plus tout à fait le même, être d’apparition brève et de disparition choisie dans les replis de la nature.

quelque part dans en lozère

elle tapisse les sols et colore les poèmes de guillaume apollinaire, se nomme fleur d’indigence chez chateaubriand, et hante les cimetières avec victor hugo. brassées de tâches mauves répandues sur les pentes du mont comme une mélancolie prête à être cueillie, délavée des douleurs, elles libèrent leurs flammèches sur ces pentes granitiques. callune ou erica mais toujours bruyère. ses doigts de fleurs pourpres s’étirent échevelées par un vent qui jamais ne faiblit. avec ses fleurs de naguère, ses tiges vrillées qui caressent la terre , elle inspire une étrange déférence peut-être due à son long compagnonnage avec le silence et la mort, avec le vent et les pierres. aux grappes de ses flammes se déclinent des tonalités de lumière, qui au crépuscule s’éteignent comme les souvenirs dans les mémoires usées.

Solange Vissac
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envols

Le vent était là, l’air était là.

Tout était déjà là, la terre poussière de pierre, de roche de glaciers, et ce jour là, la pluie était là, le vent ployant ses bras lourds de graines, filles de promesses, lâchées en lignes envolées, aussitôt absorbées par l’eau, et embarquées le long des rus glissants, quelques unes bloquées par une pierre et là, si peu seule, l’unique graine de morus nigra demanda à vivre. Qui l’accepta, la choya, la protégea ? Fit de cette pousse de taille de doigt, une tige frêle herbeuse devenue invisible au pas d’animal, trop frêle pour la horde de sangliers, trop visible pour le chevreuil inconscient, la tige rude devint petit bois enraciné, si seul dans ce champ pierreux, épargné par les socs des charrues têtues, et le jeunot poussa, on le contourna, on le respecta, trop dur à prélever, il devint un arbrisseau. Quand on planta la vigne voisine c’est un jeune arbre que l’on reconnut, fils de, déjà nommé morus nigra mûrier noir, venu de Chine, protégé par Henri IV. Il fut installé devant chaque ferme du Bas Vivarais et de Provence.

Il devint le fournisseur des magnaneries de vers à soie dévorateurs de feuilles de mûrier, que les femmes chargées de larges paniers accrochés à leurs hanches s’usaient à porter. Le mûrier, nommé arbre d’or fut effeuillé, dévoré, dévalisé de ses baies sucrées. Quand on découvrit que son feuillage ébouillanté délivrait une couleur jaune d’or sublime que les filles surent mêler à la laine des brebis de la Drôme ; alors le mûrier fut protégé et interdit à l’abattage.

constructions

Il apparut que les mûriers se développaient selon une ligne souterraine qui desservait un habitat isolé, tel l’Underground Railroad des esclaves noirs américains. Personne ne sait si les arbres mirent à profit ce système pour communiquer entre voisins du végétal mais des hommes sensibles percevaient un lien subtil dont ils étaient exclus. Enfin le galet fut le matériau très utile pour la construction de ces pauvres maisons, bâties grâce au ramassage des galets d’alluvion qui emplissaient l’espace, on les dressait sommairement comme fondation et en fonction de leur taille, liés à un mélange de sable et de chaux, ils ne pouvaient être brisés. Les hommes vivaient au profit de la nature, ils surent très vite devenir les maitres de la terre.

traces

Les coquelicots du mois d’août, une petite fille, ouge, ouge ouge chantonne, elle ramasse les fleurs à poignées et les écrase sur son visage, ouge, ouge ouge et les écrase encore, sur la bouche et le cou, le ventre et les jambes, ouge ouge ouge ouge, enco ouge ouge

Julotte Roche
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40 | Sandillon, Lescun, Tana


Sandillon. Large courbe du fleuve bordé sur ses deux rives d’étroites forêts de peupliers noirs, leurs branches montantes chargées d’amas de pollen blancs. Adossé à l’écorce rugueuse des grands peupliers noirs dont on ne grimpe pas aux branches je regarde ces cotons de pollens qui se posent sur l’eau et partent dans le courant. Entre pierre et graviers, perçant la vase séchée, la simple tige bien droite d’un plant de jeune peuplier, ses premières feuilles en forme de losanges. De l’autre côté du miroir d’eau qui glisse, sur l’autre rive, les mêmes arbres sauvages protègent une plage de sable.

Lescun. Un vaste pierrier des Pyrénées. Talon, pierres, talon pierres, chaque pas se prolonge d’un éboulis des pierres que ma jambe accompagne. Descente en Z. Talon, pierres, talon pierres, déboulé rythmé dans le glissé de roches cassées que mon poids entraîne avec moi. Petites avalanches à chaque pas derrière moi. La montagne coule à mes pas.

Tana. Nouvelles-Hébrides. Une île dans l’océan pacifique, un volcan millénaire. Sur le bord du cratère, dans l’anneau, je ramasse un poing de lave soufflée, le vol d’une pierre sacrée. Immédiate dévalée dans un glacier de cendre. Je fuis encore la colère du Dieu des paysages.

Antoine Hégaire
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D’expérimenter ainsi l’extrême emmêlement, cet état d’aucune solitude, dans le retour à la surface, enserré de ses semblables dont les textures, inaccessibles à l’oeil nu, le distinguent pourtant sûrement, le grain a été ciselé loin des mémoires, au travers de strates du temps englouties avant la sphère. Il porte dans sa minuscule étreinte les traces organiques du carbone comme celles de métaux lourds — cobalt sans les bleus de la main humaine, cuivre pour le brun de la terre, vert sombre ou noir mangé du manganèse — et s’est laissé porté là, par la houle indéfinie, hors des sédimentations, des sculptures du ressac, des mouvements du temps. Le grain de sable, planète fossile ; la plage, lande de pierre et de verre.

Par-delà la dune étriquée, résines au langage étranger, langues indociles qui tendent à rejoindre la plage, en quête d’électricité. Rus suspendus d’haleine courte, sève si vite solide, que sa crue cède, renonce à peine née, se résigne. Ou formant gemme, térébenthine, pour irriguer les plaies.

S’entraperçoit entre les écorces des pins, un écrin de rouille, formé par pur désir pour la rousseur des écorces : une gare égarée, aciers et linteaux ajourés criant à l’arrivée de la bourrasque comme les pins plient au vent. De l’édifice décrépi s’échappent encore des rails, longeant la pinède, mimant dans leur répétition l’alignement des arbres, comme s’il fallait, en une fuite décalée, dépasser leur inertie infinie, cette inscription dans l’éternité du paysage, cet absurde enracinement et l’échine courbée de leurs couronnes, sourdes, abruties par la salinité des embruns, qui atténuent pourtant, sans nulle détermination, la lumière, et font de l’abord de la plage, un temple de clair-obscur, faille de foi qui interroge le geste inachevé de la mer.

Codicille : j’écris actuellement mon second recueil, P(l)ages ; la proposition #7 m’a donné envie de travailler dans cet univers.
Catherine Barsics
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42 | Cayeux-sur-Mer, crépuscule


galets

Agglomérés indissociables indivisibles usés par les tempêtes et la nudité crue du sel bosselés irréguliers les galets recouvrent la plage blessants coupants lisses rugueux infiniment divers polis troués bruns ou gris mouchetés piqués lames affûtées ou fruits érodés ils forment tapis

poisson

Echoué sur les galets la tête d’un poisson le corps a dû en régaler un plus gros ou être emporté par un cordage ou une hélice la tête repose la bouche grande ouverte l’orbite que l’on voit est vidée de son œil de l’arête centrale restent deux centimètres décharnés autour desquels saillent des crochets acérés bien que dérisoires qui ont tenté peut-être de défendre la bête

chair

La chair de la tête se confond avec les nuances d’argent du berceau saillant sur laquelle elle repose elle forme un masque parfait en décomposition déjà comme si elle avait été travaillée au scalpel la peau d’un gris plus soutenu se défait se fripe en lambeaux et se détache.

Elisabeth Saint-Michel
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43 | Au nord de la Loire


chaînes et ficelles

Les agriculteurs attachent, détachent, déposent librement des formes artistiques, inscrivent leur art dans l’espace rural. Rien de prémédité mais une fonctionnalité artistique d’une impressionnante variété de formes, de matières, de couleurs. Cette activité enchante, réveille mes promenades. Les paturages dessinent la campagne, les haies épaisses délimitent les territoires et sont bien souvent doublées de fil de fer barbelé accroché à des piquets pour empêcher les vaches, les chevaux de s’évader. De grands portails cloturent les propriétés. C’est sur ces supports que le savoir-faire des noeuds l’un des plus anciens outils de l’homme prend naissance. Certains sont noeuds de fer, d’autres de ficelles. Boucles et rubans de chaînes rouillées, guirlandes de ficelles colorées, ces liens silencieux révèlent le sacré, tissent le ciel, fusionnent avec l’univers.

ruine du temps

Une vieille maison dont personne ne veut, cathédrale à ciel ouvert, la nuit sans lumière, la chaleur du jour, la neige de l’hiver, les oiseaux sur les poutres, leur chant à l’heure de la messe. Sans barrières sous le vent de la tempête ses prières s’envolent.

de bric et de broc

Culs de bouteilles, culs de pots en terre cuite, carreaux de terre rouge, le tout amalgamé avec du mortier. Oeuvre artistique remarquable le long d’un petit chemin juste au-dessus d’un fossé. Un muret de bric et de broc. Sans la protection de son chapeau en tuiles tombé à terre, il s’en va par endroit rejoindre le fossé, tout doucement, inexorablement il s’affaisse.

Marie Moscardini
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Irlande

La terre déploie l’échine, ou est-ce une cicatrice des temps anciens, sous la fourrure duveteuse du végétal, un cal, une soudure qui nie l’intention originelle de séparation des humains disparus. Sur le mur d’Hadrien paissent les moutons, ici les pierres granitiques étendent leurs vertèbres jusqu’à boire le bleu du ciel et leurs aspérités alors offrent assez de sève pour que le vent d’ouest se réfrène dans le doux plaisir de la caresse.

Curraghs

Sur Aran, face à l’Atlantique les curraghs sèchent le cuir de leur peau. Trois veaux de mer, hésitant dans leurs rêves ensommeillés entre la vie marine des tempêtes et la lente rumination terrestre. Ils sont là, dans un entre-deux, entre liquide et rocaille, entre l’inertie des choses et le frémissement des incarnations.

Liliane Laurent
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Fonds de Quarreux

D’abord déposés par l’eau, le vent et la glace, les sédiments se sont ensuite agglomérés. Blocs de quartzite veinés de blanc. En relief. Dans le lit de la rivière. Indifférents au passage de l’eau, les blocs ne se sont pas érodés comme les autres roches. Devenus témoins du temps qui passe. Radeaux insubmersibles pour la bergeronnette des ruisseaux ou le martin pêcheur. Refuges solides pour les humain.e.s de passage. Saules, aulnes glutineux, frênes, érables sycomores et ormes s’étirent le long du cours d’eau. Danseurs fantomatiques les matins d’hiver. Cristaux de quartz soudés, les blocs, imperturbables, massifs, recèlent bien des secrets. Histoires d’insectes par milliers. Fin et recommencent. Corps lascifs des après-midis d’été. Entrelacs de balsamine de l’Himalaya, de renouée du Japon, de laiche pendante, de canche cespiteuse et de baldingère, chacune essayant de se faire une place, le rivage chuchote des couleurs. À l’inverse de la rivière, au débit de parole plus rapide, palette des gris, elle charrie des petits cailloux et des grains de sable qui ont beaucoup à dire. Le castor s’immisce parfois dans la conversation, surtout à la belle saison. Fonds de Quarreux. Beauté immanente du vivant.

Quartz enfumé

Dans ma poche, je serre dans ma main gauche un bout de quartz enfumé. Né de sédiments agglomérés devenus roches. Cristal de couleur sombre. Morion protecteur. Puissant lien à la terre. La pierre est ronde, parfaitement polie, elle est douce au toucher. Transmise de femme en femme depuis des générations. Une sphère de sorcière. Elle chasse les idées noires. Je la serre de plus en plus fort jusqu’à ce que mes veines deviennent blanches. Elle active mon animalité. Ma vue se fait plus précise. Fluorescente ce soir comme tous les autres soirs sans lune, elle me murmure son histoire. Particule. Géologie. Diagenèse. Pieds nus, je me faufile dans l’eau. Toujours la main dans la poche. Synergie avec la nature dont je suis issue. Mon quartz enfumé à un nom : Beauté.

Éléonore Dock
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Église de Coulgens, en Charente

Une chouette effraie veille dans le clocher de l’église. A la tombée de la nuit, elle prend son envol. Sans un bruit, son ombre s’étire, devient difforme. Elle se pose quelques mètres plus loin, sur l’extrémité d’un toit donnant sur un verger. Elle écoute, à l’affût, la tête légèrement inclinée vers le sol.
Rémiges déployées, l’effraie s’élance, serres en avant.
Elle retourne à présent vers l’église. L’effraie bascule tout son corps à la verticale pour pénétrer dans le clocher. Un cri éraillé résonne dans la nuit.

Réserve ornithologique du Teich, en Gironde

Des aulnes morts, des laîches, quelques rubaniers et une petite presqu’île de boue sur l’eau noire du marais. Une aigrette immobile au plumage blanc fixe la lagune. Une autre se déplace lentement sur une branche morte. L’aigrette entrouvre ses ailes, diminue la réverbération du soleil et plonge son bec dans l’eau.

Rivière de la Tardoire vers La Rochefoucauld, en Charente

Des averses sur des champs inondés. De la grêle et du vent. Le chemin se fait ruisseau sous la pluie battante. L’eau qui tombe durement contre la terre devient blanche. Les merles chantent dans les frênes, les haies s’égouttent sans cesse. Tout converge vers la rivière. Le vent s’y engouffre tandis que la grêle redouble. Les morceaux de glace font un léger rebond sur les pierres ou disparaissent dans les eaux.

Là, un cri perçant traverse la rivière. Le martin-pêcheur, d’un vol bleu-turquoise, descend la Tardoire à toute vitesse.

Théo Maurin
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Normandie

Le linge accroché au fil flotte comme un étendard de lumière. Les bleus passés au fil des lavages rivalise avec l’azur. Bleus de travail, vestes de jardinier ? Taches rouges, pyjamas en pilou, soupçon de rose, chemises de nuit d’insomnie. Des cotons blancs étincelants, bonheurs promptement évanouis, draps aux initiales brodées offerts aux jeunes mariés du temps où ils s’aimaient, peut-être. Farandole humble, danse vivante et fragile de tissus bariolés. Une robe de petite fille fleurie, un tablier qui pourrait s’envoler. Le maillot de foot du fils aîné, des marques vertes qui ne sont pas parties. Toute une vie sur une corde tendue entre deux arbres.

La côte sauvage

On aperçoit la mer à travers la roche percée. Au détour du chemin côtier, le vert intense profond miroite au milieu du brun mat des rochers. On regarde l’océan atlantique par le trou de la serrure de granit. C’est une autre mer qui apparaît dans son écrin, un puits infini, une envie de sauter dans le vide, à travers ce triangle de pierre. C’est un temps de glace, c’est l’hiver, c’est le mystérieux moment, l’instant précieux où l’on est saisi par la beauté du monde qu’il nous faudra quitter, un jour.

Méduse

Echouée sur le rivage de sable, rondeur translucide veinée de mauve qui s’est laissée piégée par la marée. Ou quoi ? Pourquoi choisir de finir oeuf en gelée au lieu de se laisser porter par les courants, jouer dans les vagues. La méduse est intacte, aucune trace de blessure, pas de chair arrachée par des enfants curieux qui la bousculent avec un bâton. Vitreuse, lisse, dodue, flasque, énorme métastase qui vient cancériser la plage.

Catherine Marchi
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48 | D’ile d’enfance : Ile - Vrac - Envol - Traces


Sur un chemin passager entre marais et digue, craquement des coques sous les roues de ta bicyclette. Le volant vacille. Jouer à contourner les coquilles en berceau toutes nacrées, effilées comme le rasoir, celles qui crèvent les chambres à air. Lâcher la bicyclette au bord du marais en friche ; un monticule de salicornes vert tendre amortit la chute — salicorne mot valise — qui se cache entre sel et corne ? Tu te défaits de ta paire de méduses ; même l’hiver tu courras à peine vêtue et les pieds nus de marais en ilots, à te noircir et te blesser les pieds — écorchures, égratignures, salissures, comme faire corps avec le paysage.

Le paquet des premières cigarettes froisse entre short et peau. Tu t’es assise au bord du marais en jachère, sur ce lit d’herbes caoutchouteuses, tu clopes et tu craches. Â tes pieds des petits tas de sel noircis ponctuent les ladures encore émergées. Les œillets noyés ont un parfum de vase et d’iode. Une araignée d’eau brasse.

Loin devant toi, tu prendras pour un oiseau, un leurre aux ailes de cellophanes, il plane — vol qui ne va nulle part et tourne autour de son fil invisible — Est-ce l’épouvantail qui détourne cette sarabande de mouettes et les disperse vers la digue qui borde l’océan ?

Sur ta droite, dans l’axe du clocher, cette pointe noire et blanche qui servait d’amer aux bateaux, une bâche déportée par le vent, s’étale, nappe d’un bleu somptueux et tous les plis marqués à la rouille s’irisent. Le terril de sel découvert prodigue sa lumière, tu penses à la neige — sel et gel syllabes ailées — un jour, le sel dissoudra le gel.

Il règne une moiteur d’étuve, la lumière d’août de cette fin d’après midi rehausse les matières et les teintes. La nature encalminée recueille la brouette du saunier, la cabane à outil, les filets épars, l’amas de pneus noirs, la barque retournée, qui se dépèce... même le rouge chapiteau de ta bicyclette s’accorde. La buse qui gravite n’effraye pas le nuage. L’air berce doucement les bouquets de lilas des mers, immortelles mauves sans parfum, qui poussent à foison en lisière des marais. La fumée de ta cigarette, brume, elle indiffère l’échassier qui carde ses ailes sur un monticule de vase. Une mouche se pose sur ta cuisse et goûte le sel de ta peau.

L’aboiement d’un chien bouscule la rêverie. Le paysage se cabre. Il semble à l’oreille que la marée remonte. Derrière la digue l’eau claque et la surface du marais noyé ondule. La brusquerie du vent surprend, le ciel prend soudain la couleur de la cendre.

Nathalie Holt
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49 | La beauté cachée


PARTIE 1 :
Dent de lait. Dent de lait brisée, jaunie, émail terne, griffé. Dent de lait arrachée au rosaire maxillaire usé de prière vaines, détruit, il y a bien longtemps déjà. Choc, fracture, chute, la dernière, sans témoins. Dent, de lait, incisive. Posée sur un autel de poussière, soulevée par la brise tiède en un ballet de grains beaux par le père Soleil, généreux de tendresse. Dent de lait enlacée de rosée par la mère Lune, généreuse de tendresse. Dent de lait brisée, jaunie, émail terne, au cœur d’une sarabande spiralée de parcelles de feuilles séchées : peuplier, robinier, myosotis, lointains lotus. Dent de lait brisée, jaunie, émail terne, embrasée par mille fourmis, survolée par une mouche, négligée par un lombric.

Codicille : Rédigé sur le fond sonore d’Alphabet d’Anne-James Chaton et Alva Noto.

PARTIE 2 :
Lierre, large de quinze mètres, haut de six. Giron pour chiroptères en nombre variable et incertain, faction de nuit et de chaleur déclinante. Eté au fond du jardin. Insectes sacrifiés, mourir, nourrir. Brique rouge et mortier accroissent les touches de couleur de ce décor, mais sans égal au sublime du désespoir des singes et du saule pleureur voisins. Insectes sacrifiés, mourir, nourrir. Beauté des cycles accueillis sous le feuillage d’un frêne aux axes borderline centenaires, déjà dépassés. Juillet 2014, Bruxelles.

Sous combles, cœur de la Saline Royale, Arc-et-Senans. Patrimoine odeur forte de fiente et suffocante d’urine, senteur de pénombre permanente en mouvements stridents. Trésors franc-comtois protégés : murin à oreilles échancrées, sérotine et grand rhinolophe… abrités derrière une porte petite et basse, derrière un espace sas. Sous combles, plus de mur, plus de toiture, des vagues d’ailes et des frissons de préservation frémissent. Non loin de là, une forêt attend les battements, une rivière affleurant le sol charrie les battements. Un train passe peu souvent, le corps battant. Juillet 2010, Arc-et-Senans.

Codicille : Rédigé sur le fond sonore de Melancholia II de William Basinski.

PARTIE 3 :
Casablanca résonne. De pollution, de poulets à la broche, de galeries aux luxes oubliés, d’alcool illégal, de thés et épices, de richesses salopes, indécentes face à la misère d’en face. Résonne de taxis petits et grands, aux portières défoncées, de vies mendiantes, de camelots étranges, de magasins minuscules vendant l’indigence chinoise. L’air lourd et brun ne ralentit pas la foulée, les poubelles éventrées glissent au coin de l’œil, avancer. Casa respire, à bout de souffle puis vaillant, indépendamment de toutes et tous. Casa vibre au son des traditions cachées, belles et généreuses, chuchotements sufis, bourdonnements gnaouas... Héritage planqué dans les anfractuosités des paquebots des boulevards. La tendresse survit jusqu’à la dernière dent de lait.

Codicille : Rédigé sur le fond sonore de If he dies, If If If If If If de Jerusalem in My Heart.
Gauthier Keyarts
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L’année 2020, avec une température de 14,07°C, avait été, en France, l’année la plus chaude depuis 1900, devant 2018 (13,98°C) et 2014 (13,75°C). Le réchauffement climatique s’accompagnait sur toute la planète de dérèglements de toutes sortes, pluies diluviennes, canicules, sécheresses, inondations, cyclones, entraînant de multiples catastrophes dont l’effondrement des glaciers dans les chaînes de montagnes. Au début du mois d’Août 2020, la population de la vallée du Val Ferret, dans le massif du Mont-Blanc, avait dû être évacuée parce que le glacier de Planpincieux menaçait de s’effondrer sur la commune de Courmayeur. Grondements, vibrations, tremblement de la terre... l’humain a peur mais le bloc de pierre ne craint rien... il se disloque, il se détache de la masse, il se laisse emporter et rouler sur les flancs de la montagne, il explose en vol en laissant s’échapper des fumées poussiéreuses, se pulvérise contre d’autres rochers détachés depuis longtemps de la montagne, s’immobilise dans un lit d’éboulis que les forces du vent, de l’eau et de la terre pétrissent et malaxent sans fin... la planète n’est pas en danger, elle se forme ou se renouvelle depuis 4,54 milliards d’années !... feu d’artifice des blocs noirs emportés dans le lit des avalanches blanches, la glace fondante se déverse en cascade le long des couloirs verticaux creusés dans la masse de granit, le glacier meurt, les humains pleurent, mais peu importe le paysage, les molécules de l’eau et de la pierre se séparent et se recombinent à l’infini, elles sont, à l’échelle des temps géologiques, de toute éternité...

Françoise Gérard
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gouttes

Lâchées dans le vide. D’une masse confuse de nuée et de brouillard elles deviennent tout à coup unes, un contour ovale épousant le vent. Avalées par la terre 1000 km plus bas, elles tombent sans rien pouvoir faire. Juste se laisser choir, en rangs serrés, armées de paix. Dans la pagaille et les bourrasques, elles se mêlent parfois et chutent, inexorablement. Attendre la suite, ne pas avoir de suite dans les idées, être juste une goutte, transparente, huileuse quand par hasard un rayon de soleil vient à cogner, être toute entière à son poids, se faire plomb. Elles tombent silencieusement, plus dispersées que les humains ne le croient, quand ils les voient fondre sur eux en rideaux tissés-serrés. Aveuglés par les flots, ils ne perçoivent bientôt plus que des projectiles, flèches grises et habiles lancées en faisceaux ininterrompus, ils se savent d’avance vaincus. De leur petite hauteur, à 2 mètres à peine du sol, ils les entendent frapper, claquer, s’échouer, qui sur un arbre, qui sur l’asphalte. Tomber sur un lit de mousse, premier contact avec le végétal, moelleux, étranger et familier à la fois, être bue ou bien se laisser glisser encore. Se confier au sort, elles finiront toutes à la mer, à nouveau unies pour un autre cycle. Elles connaissent la route.

champ de maïs

Dressés, en rangs serrés, leurs corps épouvantail se démantèlent comme pantins désarticulés. Le vent les agite dans un bruit de vieux papiers secs, froissés. Au premier rang, à la lisière du champ, entre le bataillon et le fossé, quelques épis font mine d’innocence. Ils ont la gaieté de ceux qui ont poussé là par hasard, erreurs de semis, semeurs d’errants. Plus petits mais plus souples et vigoureux, ils invitent au voyage, se font lutins séducteurs pour faire croire au champ de blé. Mais derrière, des griffes se referment sur un pied égaré et le jettent au sillon. Ici rien n’est hasardeux. Lignes parallèles, infinies et dupliquées jusqu’à l’horizon. Si l’on s’y perd, c’est jusqu’à la nuit. L’humain y traînerait ses guêtres jusqu’à épuisement pour finir embourbé parmi les rats, les renards et les perdrix. Seule la hauteur pourrait lui donner la mesure, et alors il verrait la plaine noyée d’un sang brun, et aussi loin que porte son regard, jusqu’à la courbe du monde, un champ de massacre, une désolation.

vent

Du rien. Tu souffles et c’est là sans être là, ça s’accroche à un cheveu, ça joue avec, ça dessine une vague sur les dunes, ça glisse le long des bâtisses, ça soulève, ça rabat. Ca frappe, ça cingle, ça gifle. C’est le vide qui sculpte, l’esprit sous le drap, le souffle qui nous anime, soulève notre cage thoracique, au rythme mécanique du diaphragme. Automatisme qui fait de l’humain un arbre, un organisme unicellulaire, porté par un mouvement de vie, une même pulsation vibratile.

Séverine Correyeur
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Mon père allait dans les forêts ; un jour, il en rapporta un petit bouleau, qu’il replanta dans le jardin ; je jouais au basket, mon père avait fixé un panier sur le mur de la maison, il fallait faire attention que le gros ballon ne casse pas l’arbrisseau ; le bouleau grandit, moi aussi ; je me souviens, un jour d’été, j’étais allongé sous l’arbre, ses feuilles dansaient dans le vent et la lumière, et je voyais mon père qui me souriait, je l’ai pris en photo ; puis vint le jour où il mourut ; sur sa tombe, on posa quelques pierres blanches ramassées dans les Alpes où il aimait marcher ; on coupa l’arbre ; puis, quand j’allais voir ma mère, je me disais que le bouleau me manquait, avec son écorce blanche ; et quand j’allais dans les Alpes, dans la vallée du Vénéon, j’étais heureux de voir des bouleaux, de beaux bouleaux blancs, et de belles pierres blanches ; mais c’est surtout mon père qui me manquait, mon père et son sourire lumineux comme une écorce blanche au soleil.

Franck Dumoulin
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Bois de Bodriec

La tempête s’est couchée là, massacreuse, fille d’une nuit, son ventre de grenouille encore battant retrouvé à terre. Depuis la plaie infligée, les vents mêlent de mousse et d’araignées lourdes la cime des broussailles, leur souffle cascadeur plaçant tout de traviol. Mais l’humide coule de l’oreille et les couleuvres glissent, charmes au ventre long, fougères en souplesse fluoresçant les pensées. La soie mauve des pensées se mange à l’aube, toute sucrée. Les vents attendent. Ils sauront qui rompre et débattre qui faire chuter, la frange massacrée des ardoises, la toiture affaissée du vieil hangar. Un bruit de phase électrique, très vert, circule depuis la nuit de fracas. Les arbres secs, les noisetiers aux branches fines et torturées, déclinent à présent. Mais le vent roule en coléoptère, tamise et dévale, bouche d’orage où tout est pente et dévasté. La mousse électro, enflée de tulle, y pousse un lichen d’ambre, furieux joyau de sève, et là-dedans, le cœur de grenouille et de brouillard, dans le dégoulis d’une vieille rivière, attend sa gorge de chaos.

Bois de Huelgoat

Les pierres y tremblent, radotent radotent tout bas une sombre affaire de vengeance. C’est le radon qui circule – dense et mortifère – y reviendra toujours de son onde infrabasse, attendant l’heure battante où cloaques et bicoques pourries seront irradiés. In doloris infinita. Y faire un creux plus douloureux que la douleur, les crampes et les ardeurs, à force de jaillir d’une terre folle. Il faudra déborder, sourdre du gouffre, dans un énorme éboulis de ruches gigantesques. Le granit couve un radon de schiste et de civières, qu’a décimé tous les poumons. Les hulottes tremblent aussi, cris de granit, longs feuillages de patience. Dans les yeux fourbes se lit la crainte de perdre la vie un jour. Car cela s’est produit à deux secondes d’une respiration – un gouffre énorme a crevé la terre et la nature entière a projeté sa haine de pierre.

Bois de Trevarez

Chaque soir entre loups et marées il y aura les aboiements austères, caillasses de hurlements que se renvoient monts et collines. La chair hirsute des chardons fera le premier cri. Et la bruyère de cracher ses glaires dans les fossés, là où se tordent d’étranges foies jaunes. Personne n’y surprendra le genêt décérébré, abrité sous le talus où parfois fusent des boutons d’or pissouille. Les cris de gypaète reprendront toute la nuit, s’effritant sous la traverse des vents. Et pourtant la pente, la vigueur incontrôlable des pentes, son fabuleux andante – son droit de chute et de défouloir.

Françoise Breton
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Mare de campagne il y a longtemps

Sons distendus, parcelles de bruits de l’eau choquée par la terre qu’elle bat lorsqu’elle arrive sur les flancs ronds de la mare aux tritons. La terre mouillée s’incurve doucement descend pente douce vers l’eau trouble aux reflets incomplets, brumes avortées de nuages errants qui sont passés au-dessus de ce monde en creux. Complétude certaine du système aquatique, trou autonome creusé dans la terre brune et grasse d’un pré clôturé où s’ébattent les herbes qui montent folles le long de leurs tiges fines et fières à se balancer dans le vent qui rase rampant le petit monde. Frétillement des petits corps luisants des tritons aux marbrures précieuses de verts et de noirs somptueux, micro-taches d’apparat, et leur ballet se poursuit sans fin ni logique discernable comme un enchevêtrement fluide et gluant à la fois. La vie se nage et se tisse dans l’eau bourbeuse en des sillons cabalistiques qui font signaux à tous les autres êtres vivants dans la vase.

Lac Dziani

Le soufre emplit l’eau dans la cuvette au bout de la Petite Terre, cuvette d’un vert absolu qui entrechoque dans les yeux du chien jaune et sauvage qui pisse auprès d’un ananas des fragments de la couleur du ciel et des éclats de la couleur du lac. Nappes de l’odeur corrosive qui monte de l’eau émeraude immobile. Vestiges du temps et d’heures sans mémoires autour du cratère muet. Branches cassées. Se délitent pourrissent lentement, honnêtement, lent travail de décomposition sur les rives pétrifiées en vagues remous de laves anciennes et rétractées. Cloques minuscules, éclatent à la lisière de l’eau murée. Respiration feutrée de la couche d’algues qui baigne la surface de l’eau verte. Drap opaque aux plis pesants. C’est le règne du minéral, qui attend son heure, tapi sous la masse liquide.

Haie de charmes, campagne girondine

Le soleil inonde le pré aux chevaux. Lumière crue zénithale des jours de l’été accouché, splendide. C’est un rond très petit que dessinent les feuilles tendres du charme taillé droit qui fait haie très dense. Œilleton secret au cœur de la haie sévère. Touffeur végétale qui se plisse le long de branches flexibles et soyeuses. Elles se balancent, découvrent puis occultent le pré aux chevaux sous le jeu du vent et de l’odeur des baies de gratte-culs. Cache-cache sur cette scène secrète, froissement discret des limbes et parfums forts de l’herbe chauffée à blanc cisaillée de criquets et de vols de bourdons à ras de sol. Grincements des branches lorsqu’elles se rencontrent et entrelacent leurs écorces grisées brillantes qui luisent encore dans l’ombre des feuilles, dont les plis se forment à la nervure avec une précision infaillible. Travail de dentellière dans l’ombre de la haie, qui protège ses secrets.

Isabelle Dartiguelongue
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île

Dalle grise jointe à dalle grise jointe à dalle grise jointe à dalle grise jointe à dalle grise. 30 par 30. Sur des mètres et des mètres. 5000 mètres carrés de dalles et de joints. Une marelle sans bord. Des cases sans nombre. Des cases. Des taches dedans. Des taches sombres. Des taches. Pas de pluie. Des taches. Pas de boue. Trace de gomme Hollywood. Trace de gomme roue arrière d’un rodéo nocturne. Fientes acides. Glaires visqueuses. Mégots. Des taches dans des dalles. Dans un éclat du joint, fracas du soleil qui perfore le ciment, une percée de chiendent.

vrac

Au crépuscule du jour, le tremble d’hiver se couvre d’ailes sombres, striées de bruns. Dans le pas encore là des couleurs fauves ça piaille, piaffe, siffle, crie, fiente, bruisse, claquette, stridule. Signal invisible, froissement, vrombissement, apnée et silence. Élévation, suspension d’un instant dans l’immobile de la presque nuit. Puis, en un souffle collectif, longue coulée furtive dans les courants chauds, les courants froids, nuage, danse, transe. Transport commun où se fond l’indivis dans la masse. Je suis nuée.

construction

On y goûte par l’ouïe. Crissement d’aiguilles. Feulement de sable. L’œil s’y fond. Immensité marine ourlée d’écume à perte de vue. Seul, pour borne, un cube oublié là. Ferraille et ciment. Du temps des G.I.’s et cætera. Château de sable. Cube de ciment gris battu par les marées et les vents. Château aux douves baïnes, aux relents d’urine, mi enseveli sous des sables mouvants. Le blockhaus.

Eva Carpentey
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poiriers

Ce jardin à l’abandon fut un verger adossé au presbytère. Planté sur l’ancien cimetière, il lui reste en souvenir sept poiriers répartis de part et d’autre de l’allée desservant le perron. Les sept poiriers noueux et fatigués de n’avoir plus été taillés depuis des lustres étirent leurs branches noires fourchues et mangées de lichen pour gratter le ciel. Leur moment de gloire est la floraison printanière à la suite de laquelle leur poussent des feuilles qui se racornissent et se tachent dès l’été, enfin arrivent les petites poires dures à la peau épaisse, à la chair blanche, âcre et granuleuse qui semblent méconnaitre l’état intermédiaire entre verdeur et pourriture. Elles choient comme des pierres au sol, puis brunissent et pourrissent là, fournissant de copieux garde-manger où viennent s’agglutiner les mouches, les guêpes et les perce-oreilles qui les quittent, repus et satisfaits.

briques

Échoués parmi les galets de la plage, ce sont des Mondrian grossiers peints par la mer et offerts aux rayons du soleil. Comment ces petits fragments de murs de briques sont arrivés là, parmi les galets, mystère. Quel voyage ont-ils fait d’une maison écroulée à la mer puis retour. Elle a pris soin d’eux, les a polis et arrondis comme elle fait de toutes les pierres puis les rejetés à la plage tels les hautes œuvres de la marée.

chenilles processionnaires

Quelle tricoteuse insensée a semé ces gros fils de laine bruns qui traversent la route en sinuant ? Ce sont des processions d’une lenteur souveraine, des centaines de chenilles qu’un fil de soie réunit en file indienne. Maintenant qu’elles ont quitté les pins fatigués de leur intrusion, elles cherchent un nid chauffé au soleil ou s’enfouir dans la terre pour la besogne secrète du cocon. Si dans leur procession, un animal à deux ou quatre pattes s’avisent de s’en approcher, il pourrait bien se gratter longtemps à cause de leurs poils que le vent disperse.

Catherine Plée
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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 janvier 2021.
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