« prendre » #9 | funambules & autres artistes

- le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

- la proposition #9 l’impératif au funambule ;

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Instructions au lecteur

1 | Instructions au lecteur


Pendant que vous lirez ces lignes, sucez je vous prie, le jus d’une cerise.
Francis Picabia
,Jésus-Christ rastaquouère.

Ce n’est pas ton premier livre, et l’on peut considérer qu’en la matière tu as de l’expérience. Une expérience bien supérieure à la mienne : tu as lu plus de livres que je n’en écrirai jamais. Reconnaissons-le.

Oublie pourtant tout ça. Chausse tes orbites d’yeux neufs et pose un regard naïf sur ces lignes. Il faudrait toujours lire un livre comme si c’était la première fois. Tu oublies les heures à apprendre tes lettres et tes syllabes. Tu oublies les heures à déchiffrer, le doigt mouillé de salive, mot à mot, les « Maman fait les courses », les « Papa travaille dur ». Tu fais bien d’oublier.

Oublie le texte précédent, et tous les livres de l’année. Et ceux des décennies qui ont précédé. Oublie les articles, les recettes de cuisine et les modes d’emploi : tu lis pour la première fois. Ce sont les premiers mots.

Tu ne peux prévoir ce qui t’arrive alors. Et je sais qu’écrivant cette phrase je te prépare à tout, à l’incongru, au sorti de nulle part, à l’incertain, au flou : nous venons de briser le pacte de lecture. Tu ne sais plus où tu es. Dans ce déséquilibre enfin tu liras le mot suivant sans t’attendre à rien, prêt à tout.

Tu me libères.

La marquise est sortie à cinq heures, une goutte pourpre de jus de cerise à la commissure des lèvres. Tu partages avec elle le sucre de l’été, le bourdonnement des abeilles. Tu ignores le train qui passe sur la ligne d’horizon, le cliquetis des kalachnikovs dans la plaine, les déclamations en latin du curé enchaîné à sa croix.

Rien n’existe que le texte.

Tu es prêt à tout et rien ne peut te décevoir.

Tu dois te concentrer, rester sérieux, ne pas vagabonder. Les livres anciens pourraient te revenir en mémoire, les phrases trouver des échos, les mots renvoyer à des souvenirs, des expériences palpables et concrètes sans lien avec le texte. Tu dois te défaire de tout, entrer nu comme au premier jour dans le premier chapitre. On a tôt fait de perdre le fil, de bifurquer, de se souvenir et tout s’écroule. (Si tu penses ici, alors que je ne l’ai pas écrit, « comme un château de cartes », tu n’es pas encore prêt : rien ne doit te venir hors le texte.)
Enfin, lis ce livre comme si c’était le dernier. Tu n’en ouvriras plus d’autres et même tu ne pourras revenir en arrière dans celui-ci. L’ultime page tournée, il ne te restera que le souvenir des mots imprimés. Des impressions fugaces. Comme un goût de cerise condamné à disparaître. Tu te souviendras bientôt avoir lu, puis, vaguement, avoir tenu un livre entre les mains.

1


à Lou Bennett

Le chahut de l’hiver se rendra ce soir dans une boîte de nuit, flambée de noces, dans la rutilance vieux jeu d’une boîte à cigare. Tu commanderas des châtaignes brûlantes sur les marches d’un cabaret, près du boulevard St Germain, cœur nord cœur chaud de Paris. Il fera si froid que tu seras bien obligé de faire comme Glenn Gould avant de monter en scène. Tu demanderas une bassine d’eau chaude, 40 degrés pour y faire fondre tes mains pendant près d’une heure. Assouplir les articulations, les dégorger de leur pus de frousse et de chaos noueux. Assoiffer les nerfs, puits secs et poudre, les craqueler de seigle, les émietter pour laisser jaillir la couleuvre, pleine et tendre couleuvre, dedans l’eau douce et laiteuse où baigneront tes grandes mains noires. Tu seras alors l’antre habitée du cobra, rieur de soif et d’extase, quand tout autour sera pris de glace, d’accueil figé, chacun t’offrant d’abord sa peau de glaise froide. Tandis qu’au temps de l’orage, tu seras le sel des mers noires, amoureux d’une banquise impossible à voir. L’orgue est d’abord hissé en retrait, l’amarré au bord, le clavier a son doux clapotis, et c’est d’un coup qu’il chavire, le doublon de cacophonie radieuse, où il te faut sortir en tirant, hirsutes, des miaulements de chats, Jimmy Smith en sourdine, et l’on te sert à outrance ces verres de roche et de cristal remplis d’aromate, ce whisky de prune et de bourbon, qui fera à ta traîne la carrière trébuchante du farceur. Tu sortiras les orteils du pantalon, rigolard dodelinant du popotin, il faudra cette fureur arc-en-ciel et tout ce qui va de cuivre, d’appendices et d’éléphants, pour voir Paris, la planète vitupérant des pieds, la cadence des pieds, ivres des pieds, pour danser les mains dingues sur l’orgue des Mystères. Et la peau des ventres, tendue à craquer, sera le réceptacle de ton blues, sachant qu’il a ce swing, une tripotée du diable, de flèches et de flagelles, bataille oblique dans les cheveux et les pieds dressés, danse et foutraque les noces de glace qui commenceront à fermenter. Les boules de whisky jonglent avec tes semelles de cuivre, rondondon balloon flamenco de Louisiane et Bamako frère et sang, encore le verre empli de lune chaude, électrise tes mains dont tu sais développer l’arc du jeu en déployant l’exact sourire de travers. C’est plus encore, dès lors qu’un cacochyme souffle dans le basson, puis fait la p’tite grimpette du saxo ténor, boursouflent les deux trompettes du fin fond de Baltimore, et l’agitato des cymbales goupille un p’tit seins nus sans complexe, juste pour faire polichinelle, avant le grand saut, monogramme, gouffre souple, enténébré de trouble – le grand va-t’en guerre du solo, avec la duchesse empanachée de la caisse claire, battant son rigodon à tes côtés, pour faire trotter ton take five, le faire si souple dans la main gauche, que ce serait le petit trot d’un écureuil heureux – ce jeu heureux, déployé dans l’encombrement d’un soir glacial à Paris – loin des intervalles distillés de la vie. Parce qu’il faut s’y rendre là-dedans, y faire son canasson qui cahote et bouscule, avec les gens médusés tout autour qui enflent et pansent leur folie, pendant que tu y flanques la tienne. Alors va-s’y, go, you so kind Lou, dévale la pente d’un dernier dégradé, les octaves sont majeures, avec une telle vigueur de houle, endiamantée, encore la glissade pharamineuse, l’arpège mineur montant descendant, la calèche de bruine et de veines battantes, battant battant la fièvre bossue, battant les gens de ton eau vive, et va-s’y de ton baiser salé, l’autre révolution de ton pouce chapardeur, noir de nous, noir de nos entrailles et de nos cœurs, ce soir de glaise où tu brûlas tout Paris de ton cœur blessé, où l’orgue décuplé de ton rire tomba dans nos méninges, où toi, dans les ventres ouverts, tu déposas le dernier abricot de sève ardente, parce qu’il fallait, parce qu’il faudra, ce beau chahut de l’énergie noire.

Françoise Breton
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2


“All right boys — you done seen the rest, now I’m gonna show you the now. Ma Rainey’s gonna show you her black bottom.”

sois difforme — que la lumière redouble les disgrâces de ton corps, qu’elle en sculpte les débordements et redouble la fierté de ta provocation — que ta présence soit d’emblée une étrangeté, un sujet de rire et d’inquiétude, qu’elle déclenche une fascination mêlée de peur, comme le surgissement de ce qu’on ne veut pas voir mais grouille dans l’ombre et soudain s’impose au regard — n’attache pas d’importance aux quolibets ni non plus aux sarcasmes — recherche-les plutôt comme autant de circonstances propices à ton éclat — couvre-toi de mauvais goût et de clinquant, garants de ta splendeur : surcharge ton cou de bimbeloteries rutilantes, colliers faits de pièces de monnaie d’or multipliant les feux de ta barbarie, dents en or resplendissant dans la caverne de ta bouche, longues robes chatoyantes jusqu’à l’obscénité, gros panaches de plumes en guise de coiffure - sois une idole venue des origines, celle qu’on vient prier dans l’ombre des forêts ou dans les bastringues paumés, celle pour laquelle on pratique des sacrifices libérateurs –- deviens origine de la lumière et de la liberté pour les humbles et les méprisés, les sortis d’esclavage, les courbés dans la déférence, les ivrognes ravagés par le malheur d’être ce qu’ils sont, les soumises à la brutalité, celles qui aspirent à devenir elles-mêmes – et les autres, agite leur des hochets pour qu’ils se méprennent sur ta véritable nature — qu’ils voient en toi d’abord ta monstruosité, qu’ils éprouvent le frissons de l’exotisme, et soient ramenés à l’enfance de leur peur, ravis par ta présence, emportés par ton désir, engloutis par les abîmes que tu ouvres sous leur pieds, restitués à leur bestialité originelle -– alors dans le cercle de lumière qui t’entourera déploie la vitalité de ta voix brute, pure, venue du plus profond de ton histoire, la tienne, mais aussi celle de ceux dont tu chantes la geste, le malheur et la joie rêches qui traversent l’espace sonore pour aller se planter dans le cerveaux de ton public hypnotisé -– trouve dans le gouffre de ta gorge la note exacte qui contrôlera leurs émotions, agrippera leur cœur médusé, emportera leur esprit devenu un simple prolongement de ta volonté – plonge dans la foule extasiée le tranchant de tes mots –- ne te soucie pas de leur apporter un message – contente-toi de les faire vibrer à l’unisson de ton amour et de ton mépris, de les emporter sur les ailes de tes paroles foudroyantes qu’ils ne comprendront pas, ouvre leur la porte d’un autre monde qu’ils se refusaient à voir – fais leur traverser des siècles d’humiliation et de désespoir -– plonge les dans les méandres lancinants de ta mélopée, tantôt miaulements trainants, tantôt syncopes inattendues, régnant sur les grincements incongrus d’un orchestre à tes ordres, mi-animal, mi-humain, tirant des accords aigres et déchirants, corde tendue sur laquelle se balancent les corps ensorcelés -– deviens mère du blues et que les scintillement de ton étoile viennent ruisseler jusqu’à nous.

When Ma Rainey
Comes to town
Folks from anyplace
Miles aroun’
From Cape Jericho,
And popular bluff
blocks in to hear
Ma do her stuff
Sterling Brown

Christian Chastan
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3


Pousse le portillon, avance, élargis ton sourire, pose ton pied sur la glace. Tourne ton regard vers les autres et vers moi, et surtout lève haut ton visage, et lève aussi ton bras, prends le cadeau de notre silence attentif, nos yeux ne voient que toi, ils lisent dans la courbe de ton corps, la résolution dont tu fais preuve, tu vas prouver que notre attente se justifie, je te consacre ma patience. Tu baisses les yeux et tu tiens la pause. Première note de musique. Obéis à l’injonction, au tumulte depuis le fond de ton cerveau à l’instant d’entrer en mouvement, sens dans la joie qui circule dans ton sang. Elle se répand depuis le centre de toi, jusqu’à tes reins d’où elle se déverse dans tes cellules : ton rythme cardiaque et ton pouls s’accélèrent, ta respiration va plus vite, ta pression artérielle augmente, tes bronches et tes pupilles se dilatent, ton cerveau et tes muscles reçoivent plus d’oxygène. Première note de musique. Tu t’élances, j’entends crisser tes patins contre la glace, tu mesures ta présence au silence. Tu déclines la liberté acquise à l’indispensable discipline des petits matins et la répétition des programmes d’entraînement : abdos-fessiers, musculation, endurance, échauffement, assouplissement, barre au sol, mais aussi yoga, danse, tai-chi-chuan, taekwondo, tout l’appareillage de l’esclavage volontaire de ton corps sur ton corps. Souffre et renonce des heures, joue ta vie dans un saut sur la glace, sois la conquérante d’une figure quadruple, quintuple, tu as l’orgueil de donner ton nom à une forme inédite inventée pour tes bras, tes jambes et tes hanches, plus haut, plus vite, plus périlleusement. La glace sous tes pieds, de surface se fait aspiration, le phénomène de glisse est à vrai dire celui d’une fonte. Le frottement de tes lames d’acier sur l’eau gelée la réchauffe et libère une pellicule de fines gouttelettes. Sous tes lames, je devine une vague invisible microscopique, un flux régulier, tu surfes, tu gouvernes la force de tes muscles qui spiralent ton corps et incurvent les trajectoires. Ponctue tes élans, prépare tes sauts mêlés du plaisir fou de voler. Aux vertiges des figures, accorde ta vitesse aux cent-vingt battements de ton sang et de la musique amie. Lance la jambe, glisse, et aussitôt repars, annonce d’une ouverture de bras, un saut triple et trois fois tourne sur toi-même, au plus haut. Tu combines des gestes, un changement de poids subtil propage l’énergie pure qui t’élève juste devant les jurés. Leur regard sur toi est une arme, de ta perfection tu les domines, mais de leurs yeux ils te transpercent. Ce jeu, je le connais, il mène le monde, et peut-être le détruit, mais pour l’instant rien ne compte que la beauté et la force que tu opposes à la glace. Leurs regards, leurs jugements, tu t’en es affranchie, tu montes plus haut, ton désir te meut, loin des attentes, des rages et des larmes qui les jours de brouillard, lorsque tu doutes, affolée par le renoncement, seule tu juges. Enroule ta main sur ton mollet et attrape ton pied, ton pied dans ta main courbe-toi, arque ton dos, offre ton regard au ciel et tournoie. J’ai conscience de ton corps, présence parée et préparée, pourtant je ne sais rien de l’endroit où tu es à présent, où tu es chez toi, protégée des peurs, dans l’espace intermédiaire entre le champ de force que tu déplaces et moi qui tente de te dire. Pose des repères, un point dans chaque direction : la tribune d’honneur, la zone d’attente, la table du jury, et tourne et tourne. Visualise au ralenti la logique des gestes et des positions, le schéma précis est inscrit en toi, dans tes muscles, tes tendons, tes articulations. Offre, à qui te regarde, les mille visages fascinés, le mien parmi la foule, un jaillissement parfait, équilibré, harmonieux. La trace de ton geste longtemps au fond de nous. Tourbillonne, amorce un coup d’épaule et retourne-toi, à présent tu recules, un élan différent, un arrêt imperceptible, tu pirouettes, prends un appui, envole-toi, puis retombe, prête. De tes incessants aller-retour, je crains une seconde les hésitations, le mouvement d’ensemble les sublime quand tes pieds touchent le sol par l’entremise de l’acier arrimé à tes bottines tellement ajustées à tes chevilles que les tiges se confondent avec le collant qui dessine tes jambes. Intègre les sensations qui te traversent, et par réflexe — car depuis si petite tu t’exerces — dans la direction voulue, penche ton corps, et défie les lois de la pesanteur. À chacune de tes apparitions, je te contemple pour ces instants, presque liquides. Tu donnes trois ou quatre impulsions comme la cavalière compte le nombre de foulées qui sépare la centauresse, fabuleuse créature née de sa symbiose avec le cheval, juste avant le saut, quand elle vise un envol bien au-dessus des barres, alors compte, voyons compte. Les yeux sur tes repères, affine ta direction, dirige tes forces vers ce qui est devant. Avec cet élan, sur ton pied posé avant, soulève ton pied arrière, croise et lance-le loin, repose-le en ouverture — ce mécanisme qui renforce à volonté ta puissance sur telle ou telle partie de ta jambe – virevolte plus vite. Ta vitesse d’exécution, elle me coupe le souffle, elle arrête ma respiration, la mienne et celle du monde venu t’admirer, tenter l’exploit d’être la première. Nos poumons paralysés te cèdent l’air dont tu commences à manquer. Exécute tes figures. Exécute, ton mot-bourreau, ton but, et la sentence. Exécute, non pas comme on tue, mais comme on parvient, comme on réalise. Exécute — à la perfection — ou chute. La foule se retient, se tait, puis elle explose de ta réussite ou soupire de ta détresse, leurs bouches ou leurs mains soulignent ta détermination. Absorbe l’énergie de leur présence, soit le trou noir dans lequel elle s’enroule et afflue, profite de plus d’élan et plus de vitesse. Envoie un impulse depuis ton pied posé jusqu’au sommet de ton crâne, laisse-toi traverser par l’influx comme par un éclair, force nerveuse si rapide que déjà le mouvement se termine. Enchaîne. Accède à un élan intérieur qui absout le ciel, tes bras en soutien, croise-les au plus près de ton cœur. La joie quand tu donnes une chance à ton corps de tourner trois, quatre, cinq fois, en hauteur, et que s’allient en toi ce qui te tient et ce qui vole. La joie de la maîtrise, la pureté d’un corps au-delà du corps, quand tu oublies la peur, ignores les jours d’angoisse, tords le cou à l’anxiété, quand tu restes en l’air, longtemps. Aucune chance à la boue collante qui essaie de te river, de te retenir à la glace dont tu ne vois plus que l’opaque blancheur si profonde qu’elle en devient sombre. Ces jours-là ni moi ni personne ne peut t’approcher, libellule transpercée d’une épingle et rendue folle, ta bouche s’ouvre sur un cri, tes chevilles se figent dans l’empêchement hostile, impossible à réchauffer, tes bras raides, tes doigts gourds, tu perds le rythme et la cadence. Ces mornes journées, dans le refus viscéral, ces journées tristes, prends-les pour ce qu’elles sont : la laideur ne sera pas la norme, il y a le temps du corps et le temps vient pour le corps de franchir les paliers. Les efforts des jours passés sont réduits à néant, mais à l’affût, tiens-toi prête à récupérer, ce sera plus vite et plus facile, presque une routine. J’ai observé le miracle du corps sur l’esprit — le renouveau après les blocages, la forme revient plus déterminée, alliée de ce qui te fait : le but, et qu’importe son corolaire : la souffrance. Elle est ta sœur, jumelle sur ton visage, je la reconnais quand tu détournes la tête, qu’une fine grimace se cache dans ton sourire, quand tu passes ta main sous ton genou, tu la côtoies et la relativises, tu la traques aussi pour la contenir, et la réduire, éviter le pire, celui de la blessure. À l’instant du saut, efface de ton cerveau l’idée de le manquer, de rater tes figures, fais confiance à la mémoire du corps, repose-toi sur l’air — il est un appui — ait confiance dans tes muscles, leur souplesse aguerrie, revois les gestes appris et visualisés, projette le film dont tu es la seule actrice, les trajectoires et les points de retombées, ressens le haut et le bas, les directions et les lignes que tu traces, élargis les équilibres, les forces et les sensations, avec encore et toujours, le flash de l’adrénaline, addiction des corps à eux-mêmes. Je ne te mésestime pas, sans elle, tu serais, comme nous. Chenille sans espoir de métamorphose, chose molle et attachée à la terre natale. La glace révèle en toi le cristal, ta présence sublimée par la transmutation de l’eau. Alors, bondis, vole, arrache au sol son tribut, offre à l’espace le cadeau de ta chair libérée de ses liens, jouis de la perfection, dans le déni des limites. La surface de la glace est ta dure compagne, infiniment dure, tu es ce qui y advient de souple, de doux, tu es le moelleux de la glace, tu en es la chaleur, la couleur, ton vêtement est une parure, un chatoiement de lumière qui accentue tes élans, crée un motif changeant, ta présence nous comble, nous sommes tes témoins, tremblants et honorés d’assister à la célébration, ta transe offerte à nos corps empêchés et indolents. Je sens la paresse me paralyser, tes gestes, loin de ceux répétés dans le retrait des salles d’entraînement, dans la sueur et la fatigue, grisent les nôtres aux faibles amplitudes. Pendant des heures, tu répètes les exercices, le gainage qui sous-tend tes viscères et place ton dos, permet à tes jambes d’alterner les positions et des équilibres longuement défiés, appris et ancrés : fente, arabesque, arche arrière, grand et petit aigle, pirouette assise ou cambrée…, il faut comprendre la gestuelle et parfaitement l’exécuter. Exécute-là. Sois ce corps solide, la possibilité de contracter chacune de tes fibres dans un naturel souple, doux à l’œil, cette douceur fluide, sois la plus douce et la plus fluide des patineuses de ton pays, de l’Europe entière, et même du monde, et — espère-le — du monde olympique, qui donnera longue vie à ton nom. Mais, n’oublie pas le prix, celui que tu paies par des répétitions sans fin à renforcer tes cuisses, tes mollets, à développer tes épaules, ta nuque, tes clavicules, il en va de ce port de tête irréprochable, de ce cou gracile, et protecteur. Ton corps, de race humaine à l’identité hybride me laisse interdite, de quoi es-tu faite, n’es-tu que chair et os, sang et eau ? Tu es unique et ta sincérité le certifie quand tout est une question d’élan, l’équilibre en découle. Bascule ton regard sur le bout de ton pied, relance d’un appui de talon un rapide changement de sens, amorce un tournoiement en repliant tes bras, mobilise les muscles de ta jambe de terre, ajuste le poids que tu y déposes ou plutôt allège ton autre jambe, on pourrait la nommer jambe de ciel, entame la rotation, ton corps posé sur la pointe de la lame. Un miracle d’évidence : tu insuffles ta puissance jusqu’au ciel. Accélère, ralentis et repars de plus belle, la vitesse défait tes contours, tu sembles diffuse et tellement présente, ton corps n’est plus formé de tes membres, de ton buste, de ton dos, ton corps est torsade, liane, ligne, avec au-dessus la tête mobile qui s’incline. La poussée formidable de ton saut arrière comme un mirage — tu défies la mort, tu déjoues son piège glacé.

Catherine Serre
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Lève-toi quand ton fil se mélange à la carte du ciel
Philippe Petit (Traité du funambulisme)

INJONCTIONNE-TOI / SOIS PÉREMPTOIRE / SOIS LYRIQUE / SOIS SPONTANÉ / SOIS PARADOXAL / SOIS BOUFFON / SOIS SÉRIEUX / SOIS JOYEUX / SOIS SOYEUX / SOIS TOI / SOIGNE-TOI / REPOSE-TOI / EXTASIE-TOI / PRENDS L’AIR / PRENDS DE LA HAUTEUR / EXILE-TOI / CHOISIS LE MONDE COMME CIRQUE / PRÉPARE TON COUP/ ÉTUDIE LA MANIÈRE D’ASSEMBLER LES TORONS / ABANDONNE LE CHANVRE SAUF POUR L’ÂME / LAISSE VIEILLIR / DÉGRAISSE / NOUE SOIXANTE NŒUDS / SOIS PRÉCIS / VÉRIFIE L’ÉTAT NI TOURS NI GENDARMES / CHERCHE DES COMPLICES / SOIS CLANDESTIN / ASSUME UN CRIME PARFAIT / PROUVE TA MAUVAISE FOI / BRAVE LES INTERDITS / PROVOQUE EN POÉSIE / JONGLE AVEC LES RUES / RELIE LES IMPROBABLES / OUBLIE LES IMPOSSIBLES / PARS DE RIEN / PÈSE LE VIDE / PÈSE TES MOTS / PALPE L’ESPACE / BALANCE TON CORPS / CRÉE À PARTIR DE LÀ / NE PENSE PLUS / VOLE COMME ON MARCHE / TRAVERSE DROIT / CHEMINE AU PLUS COURT / APPRENDS LA MAGIE SANS ARTIFICES / RÉVEILLE TA CLARTÉ INTÉRIEURE / CONQUIERS L’INUTILE / RESTE FRAGILE / ÉLIS CORDE OU CABLE / VA NUS PIEDS / VA CHAUSSONNÉ CUIR DE BUFFLE / CHOISIS TON PIED D’ÉQUILIBRE / SI LE FIL TREMBLE SOIS SOUPLE / GLISSE LE PIED PAR LA POINTE LA PLANTE PUIS LE TALON / NE MARCHE PAS À RECULONS / LAISSE VENIR LA COURSE / FAIS CORPS AVEC TON INSTALLATION / SENS-TOI OBJET D’ÉQUILIBRE / DEVIENS CORDE OU CABLE / RÊVE PLUS HAUT / RECHERCHE LA PERFECTION / ENTRAVE GENTILLEMENT LA CIRCULATION DES OISEAUX / CONVOQUE LA FEMME EN TOI / AFFRONTE LE DANGER / PUIS OUBLIE-LE / ÉLOIGNE LA MORT PAR LA BEAUTÉ / SOIS DIRECT / N’EXPLIQUE RIEN / YEUX BANDÉS ÉBLOUIS LE MONDE / RECHERCHE LE BEAU GESTE / APPRENDS PAR TOI-MÊME / CONSENS AUX SACRIFICES INDISPENSABLES / CULTIVE L’ART DE LA SOLITUDE / RENDS L’HUMANITÉ COMMUNE / VA À LA VIE EXTRÈME / REGARDE LA MORT EN FACE / NI DANSEUR DE CORDE NI FILDEFÉRISTE SOIS FUNAMBULE / SOIS FIER DE TA PEUR / OFFRE TOUT POUR TE SENTIR VIVRE / SAVOURE UNE SECONDE D’IMMOBILITÉ / CHASSE LE VENT DE TES PENSÉES / ACCEPTE LA LIGNE DU RIRE SUR TES PLANTES / APPRENDS À SALUER DEBOUT À GENOUX ASSIS / REDESCENDS SUR TERRE / JOUE AU SOL / JONGLE AU RAS DES PÂQUERETTES / RELANCE À LA MAIN / LIS / ÉCRIS

Jean-Marie Graas
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5 | De celle qui la précéda


Murée dans ton silence. Tu dessinas. Jours et nuits tu couvris les pages de dessins. D’abord tu copias les images des livres religieux. Vierges, saints martyres, christs. Tu copias le visage extatique recevant l’annonce. Copias la vierge allaitante et les enfants ailés demi nus. Copias les saints aux yeux écarquillés sur des cieux toujours bleus. Des étoffes se déployaient autour des corps mystiques, drapés de robes ou de suaires qui te fascinaient. Tu copias ces étoffes comme d’eau. Tu te plongeas dans le tumulte de leurs plis. Ce maigre pinceau qui te servait de rame, poudres et cahiers dérobés aux ateliers des sœurs. Là un jardin couvrait la page d’un livre. Tu copias ces fleurs, cette rivière, ces bêtes au regard doux et l’arbre où comme sur un papier de chambre les fruits se démultipliaient toujours identiques. Tu passas des nuits à reproduire ce jardin. Puis tu brodas, inventas, goûtant une liberté qui te semblait sans fin. Les fruits, les fleurs prirent visages. Arbre aux bras démultipliés traversant des nuées d’or, la rivière coulait, rouge. On voyait des oiseaux à têtes d’enfant, un serpent couronné, les bêtes hybrides dansaient… Elles exposèrent tes dessins, comme modèle d’insanité puis te commandèrent de les réduire en fragments minuscules. Tout fut brûlé. Tu jeunas et prias à genoux, des jours entiers dans l’angle d’un mur nu. Tes camarades chuchotèrent ; on parla de tes dessins et de leur imagination merveilleuse. Tu avais bouleversé la monotonie de vos vies recluse.
 On te plaignis et on t’envias.
Tu retournas alors ton crayon vers les visages qui vivaient autour de toi. Tu observas — volais le papier jusque dans les cuisines, rebuts de pains ou de viandes qu’on livraient enveloppés. Tu ne t’affranchirais plus du réel. Leur semonce brutale avait-elle brisé son imagination ? Tu croquas — le plus souvent tu devrais te cacher — avec une application documentaire. Tu voulus qu’on reconnaisse l’une et l’autre, qu’on puisse nommer chacune. Journal en image. Journal d’une vie recluse. Tes carnets garderaient trace.

Blanche — qui exista

Ce matin, à huit heures, le soleil est déjà haut, tu entres dans le champ. Marcher. Être seule - ce champ de maïs encore vert. Tu te frayes un passage entre les tiges plus hautes que ton chapeau, il baille — cet accroc dans la paille, juste au dessus du nez — une tache de lumière le traverse et joue avec la pointe de ton nez, papillon folâtre que rien ne peut chasser. Dans le grand sac qui pend à ton épaule tu emportes tes carnets, tes couleurs. Tu ne sais pas aller sans. Déjà tu t’arrêtes. T’assieds dans la terre, bouillon d’étoffe d’où sortent tes genoux rabotés aux cailloux et aux ronces des chemins. Tu sais marcher sans fin, ramper, t’agenouiller, te percher jusqu’au vertige dans les branches du vieil Orme. ÊTRE : la fourmi, l’épervier, le serpent, l’écureuil, la biche. Regards à ras de pierre, -d’écorce, de flaque ou de ciel. Tu uses. Tu usas. Tu useras tes os à VOIR. Creuses le visible avec tes billes d’enfants à peine débarbouillés — même vieille tu auras ce regard. On te dit mutique cependant que tu chantes. Le soleil qui se faufile dans le canevas vert tendre allonge le vert de lumière. Feuilles bercées que le vent délie, rêvez-vous ? 
Tu observes. Tu longes. Glisses. Files. Détoures. C’est d’abord à l’œil bu un dessin sans dessin. Tu crois saisir une chose. T’entrelaces. Te plies. Caresses. Ce rompt soudain le fil ténu — soie d’araignée — qui te relie. Un chemin est dans l’ombre et tu sinues dans la lumière ou bien est-ce l’inverse. Tu te reprends. Vois la couleur. La bois. Vois la couleur. La prends jusqu’ à devenir elle. Ni la main ni l’outil encore. Patience. L‘œil nu compose son chemin. Dans cet écheveau de verts tout s’enroule et s’entremêle.
Et si le vent s’en mêle ? Tu vas danser au long des feuilles qui s’ombrent et qui s’éclairent. Alors seulement, tu sors ta boite de couleurs — gouaches, aquarelles ou poudres — colle à papier dans un pot de verre poisseux de confiture, gourde d’eau claire. Tu ouvres un carnet, cherches une page nue parmi les pages couverte d’ébauches. Ta main s’élance, un Petit gris bagué de rouille la prolonge, il s’est plongé dans la couleur : ce vert transparent d’où jaillit une courbe tremblante. L’œil avance avec la main. Main qui le seconde, puis le devance. Main prompte à voir. Dextre, impétueuse. Combat. Complétude. Surtout ne rien précipiter. Une courbe. Une autre. Tu recueilles cette feuille, cette autre encore et le blanc ruisselle d’elles. La page bourdonne. Tu bourgeonnes. ÊTRE la tige et la feuille être ce vert démultiplié — chaque passage de couleur est une ombre qui monte ; savoir garder où il faut tout le blanc du papier, de la lumière en jaillira. Combien d’heures resteras-tu à peindre ? Le feu du ciel est à l’aplomb du champ, une lance fichée dans la terre. Tout est soudain assommé de lumière. Ta main s’engourdit. Tu bois un peu de cette eau qui te servait à peindre. Tu dévores le quignon de pain et la pomme trouvés au fond du sac. Roule le tabac entre tes doigts. T’en retourner ? Juste t’assoupir un moment et rêver.

Nathalie Holt
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cette chanson — souviens toi — sa mélodie lancinante semblait flotter entre deux mondes, à présent tiens-toi là debout dans la chaleur du plateau, au bord du ciel, du vide immense, tutoie la peur, souffle ces mots, On dit ça, fais les tiens, suspends-les dans l’espace, enhardis toi, abandonne ce simulacre de sourire, si tu souris c’est avec tes yeux, ne sais-tu pas allumer un sourire dans ton regard ? traverse, avance encore, creuse le silence, c’est ta voix, la lumière — sa chaleur dorée qui te porte au-dessus du vide — engage ventre cuisses poitrine, laisse venir, épuise le verbe, tu es là, ce qui s’écrit n’a aucune importance, oublie les mots, souviens toi seulement de leur écho, des silences, écoute, rejoins l’obscur, l’abîme, fraye l’absence, tu te tiens là sur le seuil de votre histoire, approche toi de son regard, vois son sourire — c’était cela sourire avec les yeux — si le sol se dérobe : cède, tu seras juste, si dans la chute lente ton genou te fait mal oublie ce que tu y as enfoui, sa mémoire d’os, et, depuis l’effondrement rêve sa voix, empare-toi du vide dévorant, hante-le, frôle le vertige, tends-lui la main dans la distance abrégée, chante. Et quand ce sera fini, quand tu pleureras dans la loge d’avoir croisé son sourire dans le noir de la salle, le front brûlant dans tes bras repliés, dis-lui l’éblouissement, dis-lui qu’il n’oublie pas non plus de l’embrasser, peut-être sera-t-elle encore endormie, dis-lui aussi que le ciel est sans issue.

Caroline DIaz
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7 | À tout jamais


Boo, Forever Spinning like a ghost
on the bottom of a top,
I’m haunted by all
the space that I
will live without you.

Richard Brautigan

En face de soi le reflet sans ressemblance. Asymétrie des visages et des clés, des cordes basses en variation picolo, des masses physiques, des hauteurs et des frusques. Des tempéraments aussi, quand la gélate tombe et que la lumière crue le désarroi. Je est un autre, mais pas tu en l’occurrence lorsque la révélation des nos éloignements se révèle. En présence duo, dos aux amplis, visages à géométries variables, sublimés par les esquisses d’un trip vidéo matiériste : images secondes, plans minutes, poudre d’écriture, mousses sur Lachaise, architecture agonie sur fond de musiques et de paroles belges, québécoises, françaises. Temps irréels ou surréels. Jamais en phase. La mort de l’habitude nourrit l’intuition. Duo, de part et d’autre du flux et des planches, en présences frontales séparées par un écran d’incompréhensions accumulées. Là, nous sommes nous, Actifs Mundi scéniques, les yeux rivés sur les espoirs. L’attention portée sur le souffle, quand les têtes se lèvent synchrones. Mais, de plus en souvent, la peine du regard orienté vers le sol, attention rivée sur le monde distant du nous, sur les déclinaisons des câbles et des pédales d’effet, sur le looper, sur le sampler, sur la particule granulaire, sur... Il aura fallu beaucoup de naïveté pour croire que l’insidieuse rupture annoncée depuis l’initiale n’aurait pas lieu. En face, le reflet sans ressemblance, je nous observons de dépit et d’amitié usure, au gré de l’éclosion des flocons harmoniques. Les yeux reflets de cymbales, le grain de la colophane sur la tranche de la main, sur le crin, prêt à défier, encore. Puis l’eBow diode au bleu, pouvoir vibratile sur le filage métallique rond, plat, hypnotique. Autour, dans l’espace du plan de feu, les ombres et les pensées se déportent en tous sens. Actifs Mundi scéniques. Il passe et trame une magie gravitante… il passait et tramait une magie gravitante. Avant. La mélodie s’achèvera définitivement sur le format cinquante-deux minutes et prolongations bravos éventuels. Sur la route, tu dois porter l’Asie en chignon, refus du casque refuge face au public, il te faut savoir le thé vert et le pollen dans les bagages, ou tu perds ton accentuation piccolo. Le fétichisme de la lenteur du prétexte. T’observer, du Puy-de-Dôme au Hainaut, du Hainaut au Luxembourg, du Luxembourg à l’OFNI de Vienne, la préfecture. Je nous aussi, érodé par le manque de courage, je nous avons des raisons et du respect. En face, arpèges à l’oreille et à vue, bouleversés par les mots, toutes et tous reliés à tout jamais par un cri de peur : Boo ! Je nous aimons pour toujours, amis.

Gauthier Keyaerts
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8 | Vu d’ici


Il est un paysage qui m’est particulièrement cher. Je le voudrais tout entier saisi dans sa sensualité par des femmes dont le travail m’émeut.

Que toi, Georgia O’ Keeffe tu t’empares des lignes et des ombres, celles ruisselantes des sources qui traversent le fond du vallon en y mettant tout ce que tu ne veux pas savoir. L’amour a la courbe des prairies sauvages. Tu te perdras dans l’humidité des mousses, toi qui flirtes avec les paysages désertiques et leurs squelettes esthétiques. Mais qu’importe ! Tu prendras le risque d’un mouillage en bord de ru. Tu abondes dans le sens du jaillissement lent et long. Tu en arrondiras les limites, les polissant comme des galets. Tu t’approches au plus près de l’herbe grasse dans laquelle prolifère une flore indifférente à la toile qui la capture. Tu en étaleras les pétales avec l’application de celle qui dépose en toute innocence, sa jouissance. Mon paysage objet de désir – sous ton pinceau la toile soupire et les couleurs se lissent jusqu’à la transparence. Tout frémit, ce qui est et ce qui se voit, ce qui se prend, ce qui se lie à ton regard. Tu traduiras en intime l’universel de cette prairie afin que chacun y découvre les délices d’une nature sauvage. Là est le décor, là est ton corps. Là est le corps d’une écriture de la perception calligraphiée. Là, Carolyn Carlson te saisiras-tu de la fente vagabonde dessinée par l’eau des sources, la creuseras-tu de ta gestuelle généreuse ? Les reflets des saules, lettres d’un alphabet énigmatique, tu les déclineras dans la cambrure de ton buste, dans les méandres de tes membres. Redis-moi ce paysage. Écris-le. Transmets-le. Fais-le d’abord tien. Incorpore-le. Instille-le dans le flux des mouvements de ton corps. Le bras qui sabre, la main qui caresse, le voilage qui vole dans le vent volage. Comment en extraire la couleur viride ? Et le vert tendre des jeunes pousses qui se dressent sans vergogne ? En contrepoint des gestes éphémères de la danse tu laisseras trace de l’impalpable. Tu dis… la poésie ne s’explique pas, les mots mentent. Alors ton regard fardé d’un noir d’encre dira l’émotion, ton buste dardera l’envie de vivre qui émane de ces sources, de ce sol, de ces troncs noueux, et tes bras s’ouvriront sur le jaillissement de la poésie.

Claudine Dozoul
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9


Tout en vous m’est lumière. Ni blanche, ni noire, ni bleue. Au-delà du spectre. Lumière totale, globale, au delà de l’optique. Visible et non visible. Duale, onde et particule. Lumière élan. Élan dont la célérité est une constante. Marchez, observez, cadrez, enregistrez. Lumières. Parlez, chantez, dansez. Lumières. Mangez, croquez, buvez. Lumières. Écrivez, corrigez, raturez, exigez. Lumières. Croquez, dessinez, peignez, retouchez, exigez. Lumières. Concevez, créez, imaginez. Lumières. Dormez, lisez, respirez, aimez. Lumières. Faites, soyez, exigez. Lumières, lumières, lumières. Tout en vous est cet élan dont vous m‘irradiez. Ma bien-aimée n’appartient qu’à elle et moi je suis à elle. Nous avons commencé à corriger enfin le cantique des cantiques. Aimer, c’est aussi laisser l’autre être seul. Ne cessez pas de m’instruire. Pierres, lunes, astres, montagnes, stèles, arbres, forêts, vallées, tombeaux, opéras, proues, barques, miroirs, vagues, pluies, vents, horizons. Apprenez-moi votre alphabet. Faites-moi apprendre votre langue et le goût du sel sur votre peau.

Ugo Pandolfi
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10


Commence Ne commence pas Commence par ne pas commencer Les mains dans le dos Concentre tes yeux et ta tête à chercher A couper le nez en l’air à découper l’air et ce qui pourrait être prélevé pour une peinture de paysage Cadre hésite décide observe plus loin le désir le désir de s’y prêter de s’y donner de s’y abandonner à cette découpe pour ce qu’elle transporte porte ouvre d’infini désir de s’en emparer de la parer de ton moi de ton moi qui veut la représenter la mettre là sur la feuille Pourquoi ? Laisse plutôt le feu te dévorer encore et délie les mains et l’envie dévorante N’importe quel papier fera l’affaire Plonge les couleurs plonge l’eau dans les pinceaux chargés de pigments la main couchée le coude droit soutenu de la main gauche épaules basses doigts ailés pour parcourir le papier humidifié Contemple Laisse reposer et jette Un essai une première fois Maintenant commence Commence par sortir un autre papier un autre papier beau lourd 300 gr minimum crème ruché accrocheur le bout du pinceau tenu c’est ton épaule souple vacante qui dirige l’instrument Laisse-la vivre Que la palette soit prête cette fois pas plus de 3 couleurs en une toutes mêlées donnent du gris Ne va pas trop vite ne saute pas l’étape certaines palettes font tableaux Commence Ne commence pas par ébaucher les proportions au crayon aquarellable

Va plutôt en taches généreuses primitives primaires Enlève de la matière là main légère bien main lourde ici Sculpte l’eau comme on t’a appris lavis glacis Respire Fusion bienvenue Va plus loin Pas comme ça Arrête Pas comme ça Ecoute éloigne-toi prends un thé fais la vaisselle lis un chapitre corps détendu Esprit reposé et de nouveau alerte maintenant reviens Observe ce que tu as fait accroché au mur comme si vu pour la première fois comme si d’une inconnue Vois les défauts reconnais les réussites T’y remettre Là… Là… Mais la tension dans tes jambes l’inattention dans ta tête ne pars pas n’abandonne pas va plus loin tu t’arrêtes tout le temps en chemin En fait abandonne Ne touche à rien Ne touche plus à rien Laisse comme ça Déjà c’était mieux avant N’en rajoute pas Hop ! Hop ?! Trop tard ! papier saturé, fignolage haïssable Il y a un moment c’était pas mal avant que tu avant que ça Déchire Jette Recommence Ne recommence pas Prends une feuille moyenne Ne recommence pas comme tout à l’heure Cette journée passée en patiente sagesse biffe-la Ce motif explose-le Cette délicatesse du geste peaufinage et détrempes fameuses oublie Trace impérativement autoritaire le trait sauvage mieux lâche les chiens les loups le quartier Confiance ! Tu ne maîtrises plus enfin ! Enfin tu commences

Ton corps est tremblant pieds et mains Alors va vers l’instrument entière, déshabillée de ta peur, tenue par la promesse du plaisir, celui que tu vas faire sonner ici Grâce soit rendue à l’ardent désir qui t’a fait travailler ce morceau quand tu as rencontré pour la première fois, qu’il soit à nouveau neuf. Résume : Respiration profonde, recherche profonde de ce qui git en toi à extraire Composer avec le miracle Convocation extrême mais après tout quelles meilleures conditions que ce silence cette attente ce creux dans l’espace cet appel non vers toi mais vers ce que tu vas chanter cette merveille délicate dont tu es porteuse que tu as tenu à capter, les mystères les tensions le substrat de douleur de tendresse de désespérée tristesse Résume : Te glisser à l’intérieur entièrement grâce à cette poche qu’ils t’ont faite, recueillie et bienveillante Partager ? ne pas espérer, quoique quand tu auras enlevé les mains du dernier accord peut-être, compagnons retrouvés après un long voyage Résume, enclos : Aller plus loin encore et encore pénétrer résolument dans une bulle pour rejoindre l’auteur quand il a créé ce morceau, maintenant en forme de Lui et de toi qui porte son rêve Comprends-moi bien : tu les sais là ces oreilles dans la fosse mais toi Que tes doigts entrent dans les touches avec la grâce de la Cathédrale engloutie, son fantôme, lente et massive, légère et tremblotante image embuée qui s’efface sans bruit et descend au tréfonds des abîmes

Sylvie Serpette
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11 | Fabrication d’un nuage


Trois jours que tu es enfoncée dans ce fauteuil. Dehors le soleil et la pluie se répondent. Entre les averses travaille le jardinier. Il taille, ramasse les branches cassées, ratisse les feuilles d’érable et de marronnier – il prépare la morte saison. Parfois papa et maman passent en cirés et bottes de pluie, retour de cueillette, puis s’affairent en cuisine – parfums de mûres, de coings, de pommes à cidre. Comme toujours on te fiche la paix. Personne n’oserait toquer à la porte du studio. On te laisse tranquille, on vénère ton silence et ce qu’il en sortira, un jour, quand tu seras prête. Parfois tu te lèves de ce fauteuil. Tu quittes ta caverne d’instruments et de partitions. Tu te prépares un litre de café et une pile de sandwichs, tu te brosses les dents, tu fais pipi, tu parcours le courrier, tu embrasses papa si tu le croises au détour d’un couloir. Le reste du temps tu fixes le dehors – l’autre aile du manoir, le parc en automne – et tu songes. Tu t’installes au piano, tu te dégourdis les doigts sur une guitare, tu t’éclaircis la gorge et chantonne les airs qui te passent par la tête (jamais les tiens). Tu tâtonnes, tu expérimentes – et c’est ce que le monde attend de toi depuis des 17 ans, lorsque tu es apparue, lunaire et prodige. Dimanche Paddy est revenu d’Irlande. Ensemble vous avez écouté des disques de là-bas – frère et sœur en tailleur sur le tapis persan. Paddy rapporte le monde de ses expéditions. Paddy ouvre les fenêtres et coupe court à tes ruminations. Il te rappelle l’année (1984) et t’interroge sur le mois (septembre ?) Parfois il t’entraîne au dehors. Vous quittez le manoir, descendez au village et buvez des pintes au pub (du cidre pour lui, de la bière pour toi). Les villageois t’ignorent avec emphase, détournent les yeux quand tu t’accoudes au comptoir et si, par malheur, une de tes chansons passe à la radio, le patron change de station. Le reste du temps tu bidouilles, griffonnes, esquisses. Rien ne presse. La nuit tu t’installes devant le Fairlight CMI. Tu allumes l’écran, effleures les touches, tends l’oreille aux gargouillements de la machine. Tu malaxes les sons, transformes un chant d’oiseau en explosion nucléaire, le ronronnement d’un chat en décollage de Concorde – tu remodèles le monde. Ce sont des kilomètres de bandes qui filent entre tes doigts depuis l’été. Les mélodies sont là, les textes pas encore. Avant-hier Eberhard a téléphoné de Cologne. Il a confirmé sa venue (« Always here for you, my dear ! ») Tu as hâte de le prendre dans tes bras, de l’accueillir dans ta maison, de l’observer, tête penchée, qui écoutera tes démos et rêvera de ce que sa basse pourra leur apporter de chaleur et d’espace. Eberhard arrive dans trois jours – d’ici là il va falloir te secouer (que penserait-il s’il te trouvait immobile dans ton fauteuil de vieillarde de 25 ans ?) La semaine dernière David G. est passé à l’improviste. Trois heures pour venir de Londres – tu te voyais mal ne pas le recevoir. Dieu merci il n’a pas demandé à écouter ton travail – il avait juste besoin de prendre l’air (ça ne s’arrange pas avec Rog et Nick ne semble pas vouloir calmer le jeu). David est resté dîner – le civet de lièvre était bien meilleur réchauffé. Avant de remonter dans son invraisemblable Jaguar il t’a prise dans ses bras. Depuis deux ou trois ans (tu l’as noté, n’est-ce pas ?) tu acceptes à nouveau les gestes d’affection de tes aînés. Figure-toi que tu as gagné une belle assurance (et ce n’est pas qu’une question de chiffres de vente). Depuis le départ de David puis de Paddy tu es seule avec tes instruments. De temps à autre tu mets un disque – Miles Davis, Prince, Durruti Column, Sade, Blue Nile. Tant de choses se passent au dehors – tant de choses qu’on t’imagine ignorer. Ce soir tu iras au pub – tu iras, n’est-ce pas ? Tu as besoin d’air et de bière fraîche. La nuit solitaire ne saurait être ton unique ressource. Ce soir tu iras donc au pub. Tu commanderas une pinte d’ale et tu t’installeras au bout du comptoir, contre le bandit manchot, avec un paquet de chips. Tu trouveras un compagnon de fléchettes et gagneras trois parties de suite. Emportée par le jeu tu n’entendras pas « Babooshka » à la radio. Les habitués t’appelleront Katie comme à l’école. Tu payeras ta tournée. Tu feras la fermeture. Puis tu remonteras la côte en pédalant sans effort. Épuisée et heureuse tu te mettras au lit. De cette soirée clandestine tu ne tireras aucune chanson. Tu souris d’avance des joies qu’elle promet. Dans cette maison tu t’enfermes dans la douceur et le labeur. En attendant le soir (penser à regonfler les roues du vélo) tu t’installes devant le Fairlight CMI. Cet engin a la solennité des orgues d’église – tu en joues en te moquant du manuel de 500 pages. La basse d’Eberhard te manque pour arrondir le tranchant des claviers. Repensant au voyage de Paddy tu rêves de cornemuses. Tu griffonnes quelque chose à ce sujet – une ébauche d’équilibre entre chaleurs acoustiques et liberté des synthétiseurs. Tu y ajoutes des diagrammes, des notations sur les couleurs. Tu estimes la durée de l’ensemble à 45 minutes en excluant la possibilité d’un double-album (EMI respire). Tu notes que les deux faces pourraient se compléter, la seconde déployant ce que la première concentre en six fois 3’30’’. C’est bon : tu as ta feuille de route pour les mois qui viennent – la trame que, sous tes ordres, suivront ceux que tu inviteras dans ton repaire. Voilà. Ce soir au pub tu auras quelque chose à fêter. Appelons ça la fabrication d’un nuage.

Xavier Georgin
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12 | Instructions à ma fille


Qui est perdu rêve souvent de devenir guide et parfois y excelle. Qui ne sait pas toujours prendre soin de soi n’hésite pas à prendre soin des autres ni même à en faire son métier. Il y a dans cette expérience intime de la faille, les prémisses d’un talent, d’un don qu’il te faut cultiver. Tu sais mieux que personne combien le corps peut lâcher, manquer et l’esprit s’égarer, sombrer dans la panique. Il n’est pas de grand médecin sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé.

Réfugie-toi dans la faiblesse de tes frères et sœurs humains, ces corps fatigués, handicapés, là où hommes et femmes sont à égalité, ces peaux flasques, ces organes défaillants, leurs humeurs poisseuses, leurs odeurs purulentes, tu ne les crains pas, tu les aimes, elles te portent dans leur familiarité réconfortante. Les délires et les démences ne t’effraient pas, au contraire, l’humaine condition tout entière est ton domaine d’élection.

Coule-toi dans ta peur, du vide, de l’erreur, du jugement, de tout — tout le monde a peur, tout le temps, même si certains le cachent mieux que d’autres — coule-toi dedans jusqu’à la ressentir dans toutes les fibres de ton corps. Tu en as fait le serment, d’abord ne pas nuire, normal que tu y penses ! Ressens ta faiblesse, ta vulnérabilité, sans l’exhiber ni te faire plaindre. Ne la partage qu’avec ceux que tu en juges dignes, c’est un honneur que tu leur fais.

Supporte les arrogants (ils sont nombreux), les incompétents, les paresseux, les négligents ; reste modeste et forte, détourne-toi d’eux et cherche des alliés. Les collègues, les familles, le public ne seront pas tendres et le salaire que la société t’accorde leur donne des droits sans que ton statut social te protège. C’est périlleux, mais pas plus que l’exigence intime que tu portes en toi. Sois droite et solide face à eux.

Reçois avec reconnaissance la modeste récompense d’un regard, d’un sourire, d’une main posée sur la tienne. Même des bouches édentées, des yeux larmoyants, des cranes dégarnis de tous ces corps que la parure ne protège plus et qui ne connaissent plus qu’à peine ces soins du corps qu’ils se prodiguaient consciencieusement chaque jour pour cacher, dissimuler, arranger ce qu’ils ne voulaient pas montrer. Réconforte-toi de ces partages infimes, de ces découvertes minuscules, de ces vies entières qui te sont confiées.

Tu as appris à soigner, à demander des examens, à lire les résultats, à appliquer les protocoles, tu as appris les noms des spécialités et les doses à prescrire. Sers-toi de toutes tes connaissances, de toutes tes expériences, de tous les conseils que tu as reçus ; ajoutes-y ta bienveillance, ta parole, ta curiosité, le sens que tu donnes à une vie réussie et à une mort apaisée.

Tu es exactement là où tu as toujours voulu être, à rebours de la productivité, de l’efficience, de l’efficacité, de la rentabilité, en plein combat contre les inégalités, les relégations, les injustices. Tu fais de la politique au plus proche du sacré, du passage ténu de la vie au trépas. Tu transmets de la dignité.

Danièle Godard-Livet
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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 février 2021.
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